À noter que l'îlot offre asile à de nombreux couples d'oiseaux, goélands, mouettes, hirondelles de mer, — hôtes habituels des plages bermudiennes. Ici, semble-t-il, on ne leur a jamais donné la chasse, on les laisse se multiplier à loisir, et ils ne s'effraient pas du voisinage de l'homme.
Au surplus, Back-Cup possède également d'autres animaux que ces volatiles d'essence marine. Du côté de Bee-Hive sont ménagés des enclos destinés aux vaches, aux porcs, aux moutons, aux volailles. L'alimentation est donc non moins assurée que variée, grâce, également, aux produits de la pêche, soit entre les récifs du dehors, soit dans les eaux du lagon, où abondent des poissons d'espèces très variées.
En somme, pour se convaincre que les hôtes de Back-Cup ne manquent d'aucune ressource, il suffit de les regarder. Ce sont tous gens vigoureux, robustes types de marins cuits et recuits sous le hâle des chaudes latitudes, au sang riche et suroxygéné par les brises de l'Océan. Il n'y a ni enfants ni vieillards, — rien que des hommes dont l'âge est compris entre trente et cinquante ans.
Mais pourquoi ont-ils accepté de se soumettre à ce genre d'existence?… Et puis, ne quittent-ils donc jamais cette retraite de Back-Cup?…
Peut-être ne tarderai-je pas à l'apprendre.
XKer Karraje
L'alvéole que j'occupe est situé à une centaine de pas de l'habitation du comte d'Artigas, l'une des dernières de cette rangée de Bee-Hive. Si je ne dois pas la partager avec Thomas Roch, je pense du moins qu'elle se trouve voisine de la sienne? Pour que le gardien Gaydon puisse continuer ses soins au pensionnaire de Healthful-House, il faut que les deux cellules soient contiguës… Je serai, j'imagine, bientôt fixé à cet égard.
Le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö demeurent séparément à proximité de l'hôtel d'Artigas.
Un hôtel?… Oui, pourquoi ne point lui donner ce nom, puisque cette habitation a été arrangée avec un certain art? Des mains habiles ont taillé la roche, de manière à figurer une façade ornementale. Une large porte y donne accès. Le jour pénètre par plusieurs fenêtres, percées dans le calcaire, et que ferment des châssis à carreaux de couleurs. L'intérieur comprend diverses chambres, une salle à manger et un salon éclairés par un vitrail, — le tout aménagé de manière que l'aération s'opère dans des conditions parfaites. Les meubles sont d'origines différentes, de formes très fantaisistes, avec les marques de fabrication française, anglaise, américaine. Évidemment, leur propriétaire tient à la variété des styles.
Quant à l'office et à la cuisine, on les a disposées dans des cellules annexes, en arrière de Bee-Hive.
L'après-midi, au moment où je sortais avec la ferme intention d'» obtenir une audience» du comte d'Artigas, j'aperçois ce personnage alors qu'il remontait des rives du lagon vers la ruche. Soit qu'il ne m'ait point vu, soit qu'il ait voulu m'éviter, il a hâté le pas, et je n'ai pu le rejoindre.
«Il faut pourtant qu'il me reçoive!» me suis-je dit.
Je me hâte et m'arrête devant la porte de l'habitation qui venait de se refermer.
Une espèce de grand diable, d'origine malaise, très foncé de couleur, paraît aussitôt sur le seuil. D'une voix rude, il me signifie de m'éloigner.
Je résiste à cette injonction, et j'insiste, en répétant par deux fois cette phrase en bon anglais:
«Prévenez le comte d'Artigas que je désire être reçu à l'instant même.»
Autant eût valu m'adresser aux roches de Back-Cup! Ce sauvage ne comprend sans doute pas un mot de la langue anglaise et ne me répond que par un cri menaçant.
L'idée me prend alors de forcer la porte, d'appeler de façon à être entendu du comte d'Artigas. Mais, selon toute probabilité, cela n'aurait d'autre résultat que de provoquer la colère du Malais, dont la force doit être herculéenne.
Je remets à un autre moment l'explication qui m'est due, — que j'aurai tôt ou tard. En longeant la rangée de Bee-Hive dans la direction de l'est, ma pensée s'est reportée sur Thomas Roch. Je suis très surpris de ne pas l'avoir encore aperçu pendant cette première journée. Est-ce qu'il serait en proie à une nouvelle crise?…
Cette hypothèse n'est guère admissible. Le comte d'Artigas, — à s'en rapporter à ce qu'il m'a dit, — aurait eu soin de mander près de l'inventeur son gardien Gaydon.
À peine ai-je fait une centaine de pas que je rencontre l'ingénieur Serkö.
De manières engageantes, de bonne humeur comme à l'habitude, cet ironiste sourit en m'apercevant, et ne cherche point à m'éviter. S'il savait que je suis un confrère, un ingénieur, — en admettant qu'il le soit, — peut-être me ferait-il meilleur accueil?… Mais je me garderai bien de lui décliner mes nom et qualités.
L'ingénieur Serkö s'est arrêté, les yeux brillants, la bouche moqueuse, et il accompagne le bonjour qu'il me souhaite d'un geste des plus gracieux.
Je réponds froidement à sa politesse, — ce qu'il affecte de ne point remarquer.
«Que saint Jonathan vous protège, monsieur Gaydon! me dit-il de sa voix fraîche et sonore. Vous ne vous plaindrez pas, je l'espère, de l'heureuse circonstance qui vous a permis de visiter cette caverne, merveilleuse entre toutes… oui! l'une des plus belles… et pourtant des moins connues de notre sphéroïde!…»
Ce mot de la langue scientifique, au cours d'une conversation avec un simple gardien, me surprend, je l'avoue, et je me borne à répondre:
«Je n'aurai pas à me plaindre, monsieur Serkö, à la condition qu'après avoir eu le plaisir de visiter cette caverne, j'aie la liberté d'en sortir…
— Quoi! vous songeriez déjà à nous quitter, monsieur Gaydon… à retourner dans votre triste pavillon de Healthful-House?… C'est à peine si vous avez exploré notre magnifique domaine, si vous avez pu en admirer les beautés incomparables, dont la nature seule a fait tous les frais…
— Ce que j'ai vu me suffit, ai-je répliqué, et en cas que vous me parleriez sérieusement, je vous répondrais sérieusement que je ne désire pas en voir davantage.
— Allons, monsieur Gaydon, permettez-moi de vous faire observer que vous n'avez pas encore pu apprécier les avantages d'une existence qui se passe dans ce milieu sans rival!… Vie douce et tranquille, exempte de tout souci, avenir assure, conditions matérielles comme il ne s'en rencontre nulle part, égalité de climat, rien à craindre des tempêtes qui désolent ces parages de l'Atlantique, pas plus des glaces de l'hiver que des feux de l'été!… C'est à peine si les changements de saison modifient cette atmosphère tempérée et salubre!… Ici, nous n'avons point à redouter les colères de Pluton ou de Neptune…»
Cette évocation de noms mythologiques me paraît on ne peut moins à sa place. Il est visible que l'ingénieur Serkö se moque de moi. Est-ce que le surveillant Gaydon a jamais entendu parler de Pluton et de Neptune?…
«Monsieur, dis-je, il est possible que ce climat vous convienne, que vous appréciez comme ils le méritent les avantages de vivre au fond de cette grotte de…»
J'ai été sur le point de prononcer ce nom de Back-Cup… je me suis retenu à temps. Qu'arriverait-il, si l'on me soupçonnait de connaître le nom de l'îlot, et, par suite, son gisement à l'extrémité ouest du groupe des Bermudes!
Aussi ai-je continué en disant:
«Mais, si ce climat ne me convient pas, j'ai le droit d'en changer, ce me semble…
— Le droit, en effet.
— Et j'entends qu'il me soit permis de partir et que l'on me fournisse les moyens de retourner en Amérique.
— Je n'ai aucune bonne raison à vous opposer, monsieur Gaydon, répond l'ingénieur Serkö. Votre prétention est même de tous points fondée. Remarquez, cependant, que nous vivons ici dans une noble et superbe indépendance, que nous ne relevons d'aucune puissance étrangère, que nous échappons à toute autorité du dehors, que nous ne sommes les colons d'aucun État de l'ancien ni du nouveau monde… Cela mérite considération de quiconque a l'âme fière, le coeur haut placé… Et puis, quels souvenirs évoquent chez un esprit cultivé ces grottes qui semblent avoir été creusées de la main des dieux, et dans lesquelles ils rendaient autrefois leurs oracles par la bouche de Trophonius…»
Décidément, l'ingénieur Serkö se plaît aux citations de la Fable! Trophonius après Pluton et Neptune! Ah çà! se figure-t-il qu'un gardien d'hospice connaisse Trophonius?… Il est visible que ce moqueur continue à se moquer, et je fais appel à toute ma patience pour ne pas lui répondre sur le même ton.
«Il y a un instant, dis-je d'une voix brève, j'ai voulu entrer dans cette habitation, qui est, si je ne me trompe, celle du comte d'Artigas, et j'en ai été empêché…
— Par qui, monsieur Gaydon?…
— Par un homme au service du comte.
— C'est que, très probablement, cet homme avait reçu des ordres formels à votre égard.
— Il faut pourtant, qu'il le veuille ou non, que le comte d'Artigas m'écoute…
— Je crains bien que ce ne soit difficile… et même impossible, répond en souriant l'ingénieur Serkö.
— Et pourquoi?…
— Parce qu'il n'y a plus, ici, de comte d'Artigas.
— Vous raillez, je pense!… Je viens de l'apercevoir…
— Ce n'est pas le comte d'Artigas que vous avez aperçu, monsieurGaydon…
— Et qui est-ce donc, s'il vous plaît?…
— C'est le pirate Ker Karraje.» Ce nom me fut jeté d'une voix dure, et l'ingénieur Serkö est parti sans que j'aie eu la pensée de le retenir.
Le pirate Ker Karraje!
Oui!… Ce nom est toute une révélation pour moi!… Ce nom, je le connais, et quels souvenirs il évoque!… Il m'explique, à lui seul, ce que je regardais comme inexplicable! Il me dit quel est l'homme entre les mains duquel je suis tombé!…
Avec ce que je savais déjà, avec ce que j'ai appris depuis mon arrivée à Back-Cup de la bouche même de l'ingénieur Serkö, voici ce qu'il m'est loisible de raconter sur le passé et le présent de ce Ker Karraje.
Il y a de cela huit à neuf ans, les mers de l'Ouest-Pacifique furent désolées par des attentats sans nombre, des faits de piraterie, qui s'accomplissaient avec une rare audace. À cette époque, une bande de malfaiteurs de diverses origines, déserteurs des contingents coloniaux, échappés des pénitenciers, matelots ayant abandonné leurs navires, opérait sous un chef redoutable. Le noyau de cette bande s'était d'abord formé de ces gens, rebut des populations européenne et américaine, qu'avait attirés la découverte de riches placers dans les districts de la Nouvelle- Galles du Sud en Australie.
Parmi ces chercheurs d'or, se trouvaient le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö, deux déclassés, qu'une certaine communauté d'idées et de caractère ne tarda pas à lier très intimement.
Ces hommes, instruits, résolus, eussent certainement réussi en toute carrière, rien que par leur intelligence. Mais, sans conscience ni scrupules, déterminés à s'enrichir par n'importe quels moyens, demandant à la spéculation et au jeu ce qu'ils auraient pu obtenir par le travail patient et régulier, ils se jetèrent à travers les plus invraisemblables aventures, riches un jour, ruinés le lendemain, comme la plupart de ces gens sans aveu, qui vinrent chercher fortune sur les gisements aurifères.
Il y avait alors aux placers de la Nouvelle-Galles du Sud un homme d'une audace incomparable, un de ces oseurs qui ne reculent devant rien, — pas même devant le crime, — et dont l'influence est irrésistible sur les natures violentes et mauvaises.
Cet homme se nommait Ker Karraje.
Quelles étaient l'origine et la nationalité de ce pirate, quels étaient ses antécédents, cela n'avait jamais pu être établi dans les enquêtes qui furent ordonnées à son sujet. Mais s'il avait su échapper à toutes les poursuites, son nom, — du moins celui qu'il se donnait, — courut le monde. On ne le prononçait qu'avec horreur et terreur, comme celui d'un personnage légendaire, invisible, insaisissable.
Moi, maintenant, j'ai lieu de croire que ce Ker Karraje est de race malaise. Peu importe, en somme. Ce qui est certain, c'est qu'on le tenait à bon droit pour un forban redoutable, l'auteur des multiples attentats commis dans ces mers lointaines.
Après avoir passé quelques années sur les placers de l'Australie, où il fit la connaissance de l'ingénieur Serkö et du capitaine Spade, Ker Karraje parvint à s'emparer d'un navire dans le port de Melbourne, de la province de Victoria. Une trentaine de coquins, dont le nombre devait bientôt être triplé, se firent ses compagnons. En cette partie de l'océan Pacifique, où la piraterie est encore si facile, et, disons-le, si fructueuse — combien de bâtiments furent pillés, combien d'équipages massacrés, combien de razzias organisées dans certaines îles de l'Ouest que les colons n'étaient pas de force à défendre. Quoique le navire de Ker Karraje, commandé par le capitaine Spade, eût été plusieurs fois signalé, on ne put jamais s'en emparer. Il semblait qu'il eût la faculté de disparaître à sa fantaisie au milieu de ces labyrinthes d'archipels dont le forban connaissait toutes les passes et toutes les criques.
L'épouvante régnait donc en ces parages. Les Anglais, les Français, les Allemands, les Russes, les Américains envoyèrent vainement des vaisseaux à la poursuite de cette sorte de navire- spectre, qui s'élançait on ne sait d'où, se cachait on ne sait où, après des pillages et des massacres que l'on désespérait de pouvoir arrêter ou punir.
Un jour, ces actes criminels prirent fin. On n'entendit plus parler de Ker Karraje. Avait-il abandonné le Pacifique pour d'autres mers?… La piraterie allait-elle recommencer ailleurs?… Comme elle ne se reproduisit pas de quelque temps, on eut cette idée: c'est que, sans parler de ce qui avait dû être dépensé en orgies et en débauches, il restait assez du produit de ces vols si longtemps exercés pour constituer un trésor d'une énorme valeur. Et, maintenant, sans doute, Ker Karraje et ses compagnons en jouissaient, l'ayant mis en sûreté en quelque retraite connue d'eux seuls.
Où s'était réfugiée la bande depuis sa disparition?… Toutes recherches à ce sujet furent stériles. L'inquiétude ayant cessé avec le danger, l'oubli commença de se faire sur les attentats dont l'Ouest-Pacifique avait été le théâtre.
Voilà ce qui s'était passé, — voici maintenant ce qu'on ne saura jamais, si je ne parviens pas à m'échapper de Back-Cup:
Oui, ces malfaiteurs étaient possesseurs de richesses considérables, lorsqu'ils abandonnèrent les mers occidentales du Pacifique. Après avoir détruit leur navire, ils se dispersèrent par des voies diverses, non sans être convenus de se retrouver sur le continent américain.
À cette époque, l'ingénieur Serkö, très instruit en sa partie, très habile mécanicien, et qui avait étudié de préférence le système des bateaux sous-marins, proposa à Ker Karraje de faire construire un de ces appareils, afin de reprendre sa criminelle existence dans des conditions plus secrètes et plus redoutables.
Ker Karraje saisit tout ce qu'avait de pratique l'idée de son complice, et, l'argent ne manquant point, il n'y eut qu'à se mettre à l'oeuvre.
Tandis que le soi-disant comte d'Artigas commandait la goéletteEbbaaux chantiers de Gotteborg, en Suède, il donna aux chantiers Cramps de Philadelphie, en Amérique, les plans d'un bateau sous-marin, dont la construction ne donna lieu à aucun soupçon. D'ailleurs, ainsi qu'on va le voir, il ne devait pas tarder à disparaître corps et biens.
Ce fut sur les gabarits de l'ingénieur Serkö et sous sa surveillance spéciale que cet appareil fut établi, en utilisant les divers perfectionnements de la science nautique d'alors. Un courant, produit par des piles de nouvelle invention, actionnant les réceptrices calées sur l'arbre de l'hélice, devait donner à son moteur une énorme puissance propulsive.
Il va de soi que personne n'aurait pu deviner dans le comte d'Artigas Ker Karraje, l'ancien pirate du Pacifique, ni dans l'ingénieur Serkö le plus déterminé de ses complices. On ne voyait en lui qu'un étranger de haute origine, de grande fortune, qui, depuis un an, fréquentait avec sa goélette _Ebba _les ports des États-Unis, la goélette ayant pris la mer bien avant que la construction du tug eût été terminée.
Ce travail n'exigea pas moins de dix-huit mois. Quand il fut achevé, le nouveau bateau excita l'admiration de tous ceux qui s'intéressaient à ces engins de navigation sous-marine. Par sa forme extérieure, son appropriation intérieure, son système d'aération, son habitabilité, sa stabilité, sa rapidité d'immersion, sa maniabilité, sa facilité d'évolution en portées et en plongées, son aptitude à gouverner, sa vitesse extraordinaire, le rendement des piles auxquelles il empruntait sa force mécanique, il dépassait, et de beaucoup, les successeurs desGoubet, des_ Gymnote_, desZédéet autres échantillons déjà si perfectionnés à cette époque.
On allait pouvoir en juger, au surplus, car, après divers essais très réussis, une expérience publique fut faite en pleine mer, à quatre milles au large de Charleston, en présence de nombreux navires de guerre, de commerce, de plaisance, américains et étrangers, convoqués à cet effet.
Il va sans dire que l'Ebbase trouvait au nombre de ces navires, ayant à son bord le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade et son équipage, — moins une demi-douzaine d'hommes destinés à la manoeuvre du bateau sous-marin, que dirigeait le mécanicien Gibson, un Anglais très hardi et très habile.
Le programme de cette expérience définitive comportait diverses évolutions à la surface de l'Océan, puis une immersion qui devait se prolonger un certain nombre d'heures, après lesquelles l'appareil avait ordre de réapparaître, quand il aurait atteint une bouée placée à plusieurs milles au large.
Le moment venu, lorsque le panneau supérieur eut été fermé, le bateau manoeuvra d'abord sur la mer, et ses résultats de vitesse, ses essais de virages, provoquèrent chez les spectateurs une admiration justifiée.
Puis, à un signal parti de l'Ebba, l'appareil sous-marin s'enfonça lentement et disparut à tous les regards.
Quelques-uns des navires se dirigèrent vers le but, qui était assigné pour la réapparition.
Trois heures s'écoulèrent… le bateau n'avait pas remonté à la surface de la mer.
Ce que l'on ne pouvait savoir, c'est que, d'accord avec le comte d'Artigas et l'ingénieur Serkö, cet appareil, destiné au remorquage secret de la goélette, ne devait réémerger qu'à plusieurs milles de là. Mais, excepté chez ceux qui étaient dans le secret, il n'y eut doute pour personne qu'il eût péri par suite d'un accident survenu soit à sa coque, soit à sa machine. À bord de l'Ebba, la consternation fut remarquablement jouée, tandis qu'elle était des plus réelles à bord des autres bâtiments. On fit des sondages, on envoya des scaphandriers sur le parcours supposé du bateau. Recherches vaines, il ne parut que trop certain qu'il était englouti dans les profondeurs de l'Atlantique.
À deux jours de là, le comte d'Artigas reprenait la mer, et, quarante-huit heures plus tard, il retrouvait le tug à l'endroit convenu d'avance.
Voilà comment Ker Karraje devint possesseur d'un admirable engin, qui fut destiné à cette double fonction: le remorquage de la goélette, l'attaque des navires. Avec ce terrible instrument de destruction, dont on ne soupçonnait pas l'existence, le comte d'Artigas allait pouvoir recommencer le cours de ses pirateries dans les meilleures conditions de sécurité et d'impunité.
Ces détails, je les appris par l'ingénieur Serkö, très fier de son oeuvre, — très certain aussi que le prisonnier de Back-Cup ne pourrait jamais en dévoiler le secret. En effet, on comprend de quelle puissance offensive disposait Ker Karraje. Pendant la nuit, le tug se jetait sur les bâtiments qui ne peuvent se défier d'un yacht de plaisance. Quand il les a défoncés de son éperon, la goélette les aborde, ses hommes massacrent les équipages, pillent les cargaisons. Et c'est ainsi que nombre de navires ne figurent plus aux nouvelles de mer que sous cette désespérante rubrique: disparus corps et biens.
Pendant une année, après cette odieuse comédie de la baie de Charleston, Ker Karraje exploita les parages de l'Atlantique au large des États-Unis. Ses richesses s'accrurent dans une proportion énorme. Les marchandises dont il n'avait pas l'emploi, on les vendait sur des marchés lointains, et le produit de ces pillages se transformait en argent et en or. Mais ce qui manquait toujours, c'était un lieu secret, où les pirates pussent déposer ces trésors en attendant le jour du partage.
Le hasard leur vint en aide. Alors qu'ils exploraient les couches sous-marines aux approches des Bermudes, l'ingénieur Serkö et le mécanicien Gibson découvrirent à la base de l'îlot ce tunnel qui donnait accès à l'intérieur de Back-Cup. Où Ker Karraje eût-il jamais pu trouver pareil refuge, plus à l'abri de toutes perquisitions?… Et c'est ainsi qu'un des îlots de cet archipel bermudien, qui avait été un repaire de forbans, devint celui d'une bande bien autrement redoutable.
Cette retraite de Back-Cup adoptée, sous sa vaste voûte s'organisa la nouvelle existence du comte d'Artigas et de ses compagnons, telle que j'étais à même de l'observer. L'ingénieur Serkö installa une fabrique d'énergie électrique, sans recourir à ces machines dont la construction à l'étranger eût pu paraître suspecte, et rien qu'avec ces piles d'un montage facile, n'exigeant que l'emploi de plaques de métaux, de substances chimiques, dont l'_Ebba _s'approvisionnait pendant ses relâches aux États-Unis.
On devine sans peine ce qui s'était passé dans la nuit du 19 au 20. Si le trois-mâts, qui ne pouvait se déplacer faute de vent, n'était plus en vue au lever du jour, c'est qu'il avait été abordé par le tug, attaqué par la goélette, pillé, coulé avec son équipage… Et c'est une partie de sa cargaison qui se trouvait à bord de l'Ebba, alors qu'il avait disparu dans les abîmes de l'Atlantique!…
En quelles mains je suis tombé, et comment finira cette aventure?… Pourrai-je jamais m'échapper de cette prison de Back- Cup, dénoncer ce faux comte d'Artigas, délivrer les mers des pirates de Ker Karraje?…
Et, si terrible qu'il soit déjà, Ker Karraje ne le sera-t-il pas plus encore, en cas qu'il devienne possesseur du Fulgurateur Roch?… Oui, cent fois! S'il utilise ces nouveaux engins de destruction, aucun bâtiment de commerce ne pourra lui résister, aucun navire de guerre échapper à une destruction totale.
Je reste longtemps obsédé de ces réflexions que me suggère la révélation du nom de Ker Karraje. Tout ce que je connaissais de ce fameux pirate est revenu à ma mémoire, — son existence alors qu'il écumait les parages du Pacifique, les expéditions engagées par les puissances maritimes contre son navire, l'inutilité de leurs campagnes. C'était à lui qu'il fallait attribuer, depuis quelques années, ces inexplicables disparitions de bâtiments au large du continent américain… Il n'avait fait que changer le théâtre de ses attentats… On pensait en être débarrassé, et il continuait ses pirateries sur ces mers si fréquentées de l'Atlantique, avec l'aide de ce tug que l'on croyait englouti sous les eaux de la baie Charleston…
«Maintenant, me dis-je, voici que je connais son véritable nom et sa véritable retraite, — Ker Karraje et Back-Cup! Mais, si Serkö a prononcé ce nom devant moi, c'est qu'il y était autorisé… N'est-ce pas m'avoir fait comprendre que je dois renoncer à jamais recouvrer ma liberté?…»
L'ingénieur Serkö avait manifestement vu l'effet produit sur moi par cette révélation. En me quittant, je me le rappelle, il s'était dirigé vers l'habitation de Ker Karraje, voulant sans doute le mettre au courant de ce qui s'était passé. Après une assez longue promenade sur les berges du lagon, je me disposais à regagner ma cellule, lorsqu'un bruit de pas se fait entendre derrière moi. Je me retourne.
Le comte d'Artigas, accompagné du capitaine Spade, est là. Il me jette un regard inquisiteur. Et alors ces mots de m'échapper dans un mouvement d'irritation dont je ne suis pas maître:
«Monsieur, vous me gardez ici contre tout droit!… Si c'est pour soigner Thomas Roch que vous m'avez enlevé de Healthful-House, je refuse de lui donner mes soins, et je vous somme de me renvoyer…»
Le chef de pirates ne fait pas un geste, ne prononce pas une parole.
La colère m'emporte alors au-delà de toute mesure.
«Répondez, comte d'Artigas, — ou plutôt, — car je sais qui vous êtes… répondez… Ker Karraje…»
Et il répond:
«Le comte d'Artigas est Ker Karraje… comme le gardien Gaydon est l'ingénieur Simon Hart, et Ker Karraje ne rendra jamais la liberté à l'ingénieur Simon Hart qui connaît ses secrets!…»
XIPendant cinq semaines
La situation est nette. Ker Karraje sait qui je suis… Il me connaissait, lorsqu'il a fait procéder au double enlèvement de Thomas Roch et de son gardien…
Comment cet homme y est-il arrivé, comment a-t-il appris ce que j'avais pu cacher à tout le personnel de Healthful-House, comment a-t-il su qu'un ingénieur français remplissait les fonctions de surveillant près de Thomas Roch?… J'ignore de quelle façon cela s'est fait, mais cela est.
Évidemment, cet homme possédait des moyens d'informations qui devaient lui coûter cher, mais dont il a tiré grand profit. Un personnage de cette trempe ne regarde pas à l'argent, d'ailleurs, lorsqu'il s'agit d'atteindre son but.
Et désormais, c'est ce Ker Karraje, ou plutôt son complice l'ingénieur Serkö, qui va me remplacer près de l'inventeur Thomas Roch. Ses efforts réussiront-ils mieux que les miens?… Dieu veuille qu'il n'en soit rien, et que ce malheur soit épargné au monde civilisé!
Je n'ai pas répondu à la dernière phrase de Ker Karraje. Elle m'a produit l'effet d'une balle tirée à bout portant. Je ne suis pas tombé, cependant, comme s'y attendait peut-être le prétendu comte d'Artigas.
Non! mon regard est allé droit au sien, qui ne s'est pas abaissé et dont jaillissaient des étincelles. J'avais croisé les bras, à son exemple. Et pourtant, il était le maître de ma vie… Il suffisait d'un signe pour qu'un coup de revolver m'étendît à ses pieds… Puis, mon corps, précipité dans ce lagon, aurait été emporté à travers le tunnel au large de Back-Cup…
Après cette scène, on m'a laissé libre comme avant. Aucune mesure n'est prise contre moi. Je puis circuler entre les piliers jusqu'aux extrêmes limites de la caverne, qui, — cela n'est que trop évident, — ne possède pas d'autre issue que le tunnel.
Lorsque j'eus regagné mon alvéole à l'extrémité de Bee-Hive, en proie aux mille réflexions que me suggère cette situation nouvelle, je me dis:
«Si Ker Karraje sait que je suis l'ingénieur Simon Hart, qu'il ne sache jamais, du moins, que je connais l'exact gisement de cet îlot de Back-Cup.»
Quant au projet de confier Thomas Roch à mes soins, j'imagine que le comte d'Artigas ne l'a jamais eu sérieusement, puisque mon identité lui était révélée. Je le regrette dans une certaine mesure, car il est indubitable que l'inventeur sera l'objet de sollicitations pressantes, que l'ingénieur Serkö va employer tous les moyens pour obtenir la composition de l'explosif et du déflagrateur dont il saura faire un si détestable usage au cours de ses futures pirateries… Oui! mieux vaudrait que je fusse resté le gardien de Thomas Roch… ici comme à Healthful-House.
Durant les quinze jours qui suivent, je n'ai pas aperçu une seule fois mon ancien pensionnaire. Personne, je le répète, ne m'a gêné dans mes promenades quotidiennes. De la partie matérielle de l'existence je n'ai aucunement à me préoccuper. Mes repas viennent avec une régularité réglementaire de la cuisine du comte d'Artigas, — nom et titre dont je ne me suis pas déshabitué et que parfois je lui donne encore. Que sur la question de nourriture je ne sois pas difficile, d'accord; mais il serait injuste néanmoins de formuler la moindre plainte à ce sujet. L'alimentation ne laisse rien à désirer, grâce aux approvisionnements renouvelés à chaque voyage de l'Ebba.
Il est heureux aussi que la possibilité d'écrire ne m'ait jamais manqué pendant ces longues heures de désoeuvrement. J'ai donc pu consigner sur mon carnet les plus menus faits depuis l'enlèvement de Healthful-House et tenir mes notes jour par jour. Je continuerai ce travail tant que la plume ne me sera pas arrachée des mains. Peut-être servira-t-il dans l'avenir à dévoiler les mystères de Back-Cup.
—Du 5 au 25 juillet.— Deux semaines d'écoulées, et aucune tentative, pour me rapprocher de Thomas Roch, n'a pu réussir. Il est évident que des mesures sont prises pour le soustraire à mon influence, si inefficace qu'elle ait été jusqu'alors. Mon seul espoir est que le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade perdront leur temps et leurs peines à vouloir s'approprier les secrets de l'inventeur.
Trois ou quatre fois, — à ma connaissance du moins, — Thomas Roch et l'ingénieur Serkö se sont promenés ensemble, en faisant le tour du lagon. Autant que j'ai pu en juger, le premier semblait écouter avec une certaine attention ce que lui disait le second. Celui-ci lui a fait visiter toute la caverne, l'a conduit à la fabrique d'énergie électrique, lui a montré en détail la machinerie du tug… Visiblement, l'état mental de Thomas Roch s'est amélioré depuis son départ de Healthful-House.
C'est dans l'habitation de Ker Karraje que Thomas Roch occupe une chambre à part. Je ne mets pas en doute qu'il ne soit journellement circonvenu, surtout par l'ingénieur Serkö. À l'offre de lui payer son engin du prix exorbitant qu'il demande, — et se rend-il compte de la valeur de l'argent? — aura-t-il la force de résister?… Ces misérables peuvent l'éblouir de tant d'or, provenant des rapines accumulées durant tant d'années!… En l'état d'esprit où il se trouve, ne se laissera-t-il pas aller à communiquer la composition de son Fulgurateur?… Il suffirait alors de rapporter à Back-Cup les substances nécessaires, et Thomas Roch aura tout le loisir de se livrer à ses combinaisons chimiques. Quant aux engins, quoi de plus facile que d'en commander un certain nombre dans une usine du continent, d'en ordonner la fabrication par pièces séparées, de manière à ne point éveiller les soupçons?… Et ce que peut devenir un tel agent de destruction entre les mains de ces pirates, mes cheveux se dressent rien que d'y penser!
Ces intolérables appréhensions ne me laissent plus une heure de répit, elles me rongent, ma santé s'en ressent. Bien qu'un air pur emplisse l'intérieur de Back-Cup, je suis parfois pris d'étouffements. Il me semble que ces épaisses parois m'écrasent de tout leur poids. Et puis, je me sens séparé du reste du monde, — comme en dehors de notre globe, — ne sachant rien de ce qui se passe dans les pays d'outre-mer!… Ah! à travers cette ouverture à la voûte qui s'évide au-dessus du lagon, s'il était possible de s'enfuir… de se sauver par la cime de l'îlot… de redescendre à sa base!…
Dans la matinée du 25 juillet, je rencontre enfin Thomas Roch. Il est seul sur la rive opposée, et je me demande même, puisque je ne les ai pas vus depuis la veille, si Ker Karraje, l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade ne sont pas partis pour quelque «expédition» au large de Back-Cup…
Je me dirige vers Thomas Roch et, avant qu'il ait pu m'apercevoir, je l'examine avec attention.
Sa physionomie sérieuse, pensive, n'est plus celle d'un fou. Il marche à pas lents, les yeux baissés, ne regardant pas autour de lui, et porte sous son bras une planchette tendue d'une feuille de papier où sont dessinées différentes épures.
Soudain, sa tête se relève vers moi, il s'avance d'un pas et me reconnaît:
«Ah! toi… Gaydon!… s'écrie-t-il. Je t'ai donc échappé!… Je suis libre!»
Il peut se croire libre, en effet, — plus libre à Back-Cup qu'il ne l'était à Healthful-House. Mais ma présence est de nature à lui rappeler de mauvais souvenirs et va peut-être déterminer une crise, car il m'interpelle avec une extraordinaire animation:
«Oui… toi… Gaydon!… Ne m'approche pas… ne m'approche pas!… Tu voudrais me reprendre… me ramener au cabanon… Jamais!… Ici j'ai des amis pour me défendre!… Ils sont puissants, ils sont riches!… Le comte d'Artigas est mon commanditaire!… L'ingénieur Serkö est mon associé!… Nous allons exploiter mon invention!… C'est ici que nous fabriquerons le Fulgurateur Roch… Va-t'en!… Va-t'en!…»
Thomas Roch est en proie à une véritable fureur. En même temps que sa voix s'élève, ses bras s'agitent, et il tire de sa poche des paquets de dollars-papier et de bank-notes. Puis, des pièces d'or anglaises, françaises, américaines, allemandes, s'échappent de ses doigts. Et d'où lui vient cet argent, si ce n'est de Ker Karraje, et pour prix du secret qu'il a vendu?…
Cependant, au bruit de cette pénible scène, accourent quelques hommes qui nous observaient à courte distance. Ils saisissent Thomas Roch, ils le contiennent, ils l'entraînent. D'ailleurs, dès que je suis hors de sa vue, il se laisse faire, il retrouve le calme du corps et de l'esprit.
—27 juillet.— À deux jours de là, en descendant vers la berge, aux premières heures du matin, je me suis avancé jusqu'à l'extrémité de la petite jetée de pierre.
Le tug n'est plus à son mouillage habituel le long des roches, et n'apparaît en aucun autre point du lagon. Du reste, Ker Karraje et l'ingénieur Serkö n'étaient pas partis, comme je le supposais, car je les ai aperçus dans la soirée d'hier.
Mais, aujourd'hui, il y a tout lieu de croire qu'ils se sont embarqués à bord du tug avec le capitaine Spade et son équipage, qu'ils ont rejoint la goélette dans la crique de l'îlot, et que l'Ebba, à cette heure, est en cours de navigation.
S'agit-il de quelque coup de piraterie?… c'est possible. Toutefois il est également possible que Ker Karraje, redevenu le comte d'Artigas à bord de son yacht de plaisance, ait voulu rallier quelque point du littoral, afin de se procurer les substances nécessaires à la préparation du Fulgurateur Roch…
Ah! si j'avais eu la possibilité de me cacher à bord du tug, de me glisser dans la cale de l'Ebba, d'y demeurer caché jusqu'à l'arrivée au port!… Alors, peut-être, eussé-je pu m'échapper… délivrer le monde de cette bande de pirates!…
On voit à quelles pensées je m'abandonne obstinément… Fuir… fuir à tout prix ce repaire!… Mais la fuite n'est possible que par le tunnel avec le bateau sous-marin!… N'est-ce pas folie que d'y songer?… Oui!… folie… Et pourtant, quel autre moyen de s'évader de Back-Cup?…
Tandis que je me livre à ces réflexions, voici que les eaux du lagon s'entrouvrent à vingt mètres de la jetée pour livrer passage au tug. Presque aussitôt, son panneau se rabat, le mécanicien Gibson et les hommes montent sur la plate-forme. D'autres accourent sur les roches afin de recevoir une amarre. On la saisit, on hale dessus, et l'appareil vient reprendre son mouillage.
Donc, cette fois, la goélette navigue sans l'aide de son remorqueur, lequel n'est sorti que pour mettre Ker Karraje et ses compagnons à bord de l'Ebbaet la dégager des passes de l'îlot.
Cela me confirme dans l'idée que ce voyage n'a d'autre objet que de gagner un des ports américains, ou le comte d'Artigas pourra se procurer les matières qui composent l'explosif et commander les engins à quelque usine. Puis, au jour fixé pour son retour, le tug repassera le tunnel, rejoindra la goélette, et Ker Karraje rentrera à Back-Cup…
Décidément, les desseins de ce malfaiteur sont en cours d'exécution, et cela marche plus vite que je ne le supposais!
—3 août.— Aujourd'hui s'est produit un incident dont le lagon a été le théâtre, — incident très curieux, et qui doit être extrêmement rare.
Vers trois heures de l'après-midi, un vif bouillonnement trouble les eaux pendant une minute, cesse pendant deux ou trois, et recommence dans la partie centrale du lagon.
Une quinzaine de pirates, dont l'attention est attirée par ce phénomène assez inexplicable, sont descendus sur la berge, non sans donner des marques d'étonnement auquel se mêle un certain effroi, — à ce qu'il me semble.
Ce n'est point le tug qui cause cette agitation des eaux, puisqu'il est amarré près de la jetée. Quant à supposer qu'un autre appareil submersible serait parvenu à s'introduire par le tunnel, cela paraît, à tout le moins, invraisemblable.
Presque aussitôt, des cris retentissent sur la rive opposée. D'autres hommes s'adressent aux premiers en un langage inintelligible, et, à la suite d'un échange de dix à douze phrases rauques, ceux-ci retournent en toute hâte du côté de Bee-Hive.
Ont-ils donc aperçu quelque monstre marin engagé sous les eaux du lagon?… Vont-ils chercher des armes pour l'attaquer, des engins de pêche pour en opérer la capture?…
J'ai deviné, et, un instant plus tard, je les vois revenir sur les berges, armés de fusils à balles explosibles et de harpons munis de longues lignes.
C'est, en effet, une baleine, — de l'espèce de ces cachalots si nombreux aux Bermudes, — qui, après avoir traversé le tunnel, se débat maintenant dans les profondeurs du lagon. Puisque l'animal a été contraint de chercher un refuge à l'intérieur de Back-Cup, dois-je en conclure qu'il était poursuivi, que des baleiniers lui donnaient la chasse?…
Quelques minutes s'écoulent avant que le cétacé remonte à la surface du lagon. On entrevoit sa masse énorme, luisante et verdâtre, évoluer comme s'il luttait contre un redoutable ennemi. Lorsqu'il reparaît, deux colonnes liquides jaillissent à grand bruit de ses évents.
«Si c'est par nécessité d'échapper à la chasse des baleiniers que cet animal s'est jeté à travers le tunnel, me dis-je alors, c'est qu'il y a un navire à proximité de Back-Cup… peut-être à quelques encablures du littoral… C'est que ses embarcations ont suivi les passes de l'ouest jusqu'au pied de l'îlot… Et ne pouvoir communiquer avec elles!…»
Et quand cela serait, est-ce qu'il m'est possible de les rejoindre à travers ces parois de Back-Cup?…
Au surplus, je ne tarde pas à être fixé sur la cause qui a provoqué l'apparition du cachalot. Il ne s'agit point de pêcheurs acharnés à sa poursuite, mais d'une bande de requins, — de ces formidables squales qui infectent les parages des Bermudes. Je les distingue sans peine entre deux eaux. Au nombre de cinq ou six, ils se retournent sur le flanc, ouvrant leurs énormes mâchoires hérissées de dents comme une étrille est hérissée de pointes. Ils se précipitent sur la baleine qui ne peut se défendre qu'en les assommant à coups de queue. Elle a déjà reçu de larges blessures, et les eaux se teignent de colorations rougeâtres, tandis qu'elle plonge, remonte, émerge, sans parvenir à éviter les morsures des squales.
Et, pourtant, ce ne seront pas ces voraces animaux qui sortiront vainqueurs de la lutte. Cette proie va leur échapper, car l'homme, avec ses engins, est plus puissant qu'eux. Il y a là, sur les berges, nombre des compagnons de Ker Karraje, qui ne valent pas mieux que ces requins, car pirates ou tigres de mer, c'est tout un!… Ils vont essayer de capturer le cachalot, et cet animal sera de bonne prise pour les gens de Back-Cup!…
En ce moment, la baleine se rapproche de la jetée, sur laquelle sont postés le Malais du comte d'Artigas et plusieurs autres des plus robustes. Ledit Malais est armé d'un harpon auquel se rattache une longue corde. Il le brandit d'un bras vigoureux et le lance avec autant de force que d'adresse.
Grièvement atteinte sous sa nageoire gauche, la baleine s'enfonce d'un coup brusque, escortée des squales qui s'immergent à sa suite. La corde du harpon se déroule sur une longueur de cinquante à soixante mètres. Il n'y a plus qu'à haler dessus, et l'animal reviendra du fond pour exhaler son dernier souffle à la surface.
C'est ce qu'exécutent le Malais et ses camarades, sans y mettre trop de hâte, de manière à ne point arracher le harpon des flancs de la baleine, qui ne tarde pas à reparaître près de la paroi où s'ouvre l'orifice du tunnel.
Frappé à mort, l'énorme mammifère se démène dans une agonie furieuse, lançant des gerbes de vapeurs, des colonnes d'air et d'eau mélangées d'un flux de sang. Et alors, d'un terrible coup, il envoie un des squales tout pantelant sur les roches.
Par suite de la secousse, le harpon s'est détaché de son flanc et le cachalot plonge encore. Quand il revient une dernière fois, c'est pour battre les eaux d'un revers de queue si formidable qu'une forte dépression se produit, laissant voir en partie l'entrée du tunnel.
Les requins se précipitent alors sur leur proie; mais une grêle de balles frappe les uns et met en fuite les autres.
La bande des squales a-t-elle pu retrouver l'orifice, sortir de Back-Cup, regagner le large?… C'est probable. Néanmoins, pendant quelques jours, mieux vaudra, par prudence, ne point se baigner dans les eaux du lagon. Quant à la baleine, deux hommes se sont embarqués dans le canot pour aller l'amarrer. Puis, lorsqu'elle a été halée vers la jetée, elle est dépecée par le Malais, qui ne semble pas novice en ce genre de travail.
Finalement, ce que je connais avec exactitude, c'est l'endroit précis où débouche le tunnel à travers la paroi de l'ouest… Cet orifice se trouve à trois mètres seulement au-dessous de la berge. Il est vrai, à quoi cela peut-il me servir?
—7 août.— Voici douze jours que le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade ont pris la mer. Rien ne fait encore présager que le retour de la goélette soit prochain. Cependant j'ai remarqué que le tug se tient prêt à appareiller comme le serait un steamer resté sous vapeur, et ses piles sont toujours tenues en tension par le mécanicien Gibson. Si la goélette _Ebba _ne craint pas de gagner en plein jour les ports des États-Unis, il est probable qu'elle choisira de préférence le soir pour s'engager dans le chenal de Back-Cup. Aussi je pense que Ker Karraje et ses compagnons reviendront la nuit.
—10 août.— Hier soir, vers huit heures, comme je le prévoyais, le tug a plongé et franchi le tunnel juste à temps pour aller donner la remorque à l'Ebbaà travers la passe, et il a ramené ses passagers avec son équipage.
En sortant, ce matin, j'aperçois Thomas Roch et l'ingénieur Serkö qui s'entretiennent en descendant vers le lagon. De quoi ils parlent tous deux, on le devine. Je stationne à une vingtaine de pas, ce qui me permet d'observer mon ex-pensionnaire.
Ses yeux brillent, son front s'éclaircit, sa physionomie se transforme, tandis que l'ingénieur Serkö répond à ses questions. C'est à peine s'il peut rester en place. Aussi se hâte-t-il de gagner la jetée.
L'ingénieur Serkö le suit, et tous deux s'arrêtent sur la berge, près du tug.
L'équipage, occupé au déchargement de la cargaison, vient de déposer entre les roches dix caisses de moyenne grandeur. Le couvercle de ces caisses porte en lettres rouges une marque particulière, — des initiales que Thomas Roch regarde avec attention.
L'ingénieur Serkö donne ordre alors que les caisses, dont la contenance peut être évaluée à un hectolitre chacune, soient transportées dans les magasins de la rive gauche. Ce transport est immédiatement effectué avec le canot.
À mon avis, ces caisses doivent renfermer les substances dont la combinaison ou le mélange produisent l'explosif et le déflagrateur… Quant aux engins, ils ont dû être commandés à quelque usine du continent. Lorsque leur fabrication sera terminée, la goélette les ira chercher et les rapportera à Back- Cup…
Ainsi, cette fois, l'_Ebba _n'est point revenue avec des marchandises volées, elle ne s'est pas rendue coupable de nouveaux actes de piraterie. Mais de quelle puissance terrible va être armé Ker Karraje pour l'offensive et la défensive sur mer! À en croire Thomas Roch, son Fulgurateur n'est-il pas capable d'anéantir d'un seul coup le sphéroïde terrestre?… Et qui sait s'il ne le tentera pas un jour?…
XIILes conseils de l'ingénieur Serkö
Thomas Roch, qui s'est mis à l'oeuvre, reste de longues heures à l'intérieur d'un hangar de la rive gauche, dont on a fait son laboratoire. Personne n'y entre que lui. Veut-il donc travailler seul à ses préparations, sans en indiquer les formules?… Cela est assez vraisemblable. Quant aux dispositions qu'exige l'emploi du Fulgurateur Roch, j'ai lieu de croire qu'elles sont extrêmement simples. En effet, ce genre de projectile ne nécessite ni canon, ni mortier, ni tube de lancement comme le boulet Zalinski. Par cela même qu'il est autopropulsif, il porte en lui sa puissance de projection, et tout navire qui passerait dans une certaine zone risquerait d'être anéanti, rien que par l'effroyable trouble des couches atmosphériques. Que pourra-t-on contre Ker Karraje, s'il dispose jamais d'un pareil engin de destruction?…
—Du 11 au 17 août. — Pendant cette semaine, le travail de Thomas Roch s'est poursuivi sans interruption. Chaque matin, l'inventeur se rend à son laboratoire, et il n'en revient qu'à la nuit tombante. Tenter de le rejoindre, de lui parler, je ne l'essaie même pas. Quoiqu'il soit toujours indifférent à ce qui ne se rapporte pas à son oeuvre, il paraît être en complète possession de lui-même. Et pourquoi ne jouirait-il pas de sa pleine cérébralité?… N'est-il pas arrivé à l'entière satisfaction de son génie?… Ses plans, conçus de longue date, n'est-il pas en train de les exécuter?…
—Nuit du 17 au 18 août.— À une heure du matin, des détonations, qui viennent de l'extérieur, m'ont réveillé en sursaut.
Est-ce une attaque contre Back-Cup?… me suis-je demandé. Aurait- on suspecté les allures de la goélette du comte d'Artigas, et serait-elle pourchassée à l'entrée des passes?… Essaie-t-on de détruire l'îlot à coups de canon?… Justice va-t-elle être enfin faite de ses malfaiteurs, avant que Thomas Roch ait achevé la fabrication de son explosif, avant que les engins aient été rapportés à Back-Cup?…
À plusieurs reprises, ces détonations, très violentes, éclatent presque à des intervalles réguliers. Et l'idée me vient que, si la goéletteEbbaest anéantie, toute communication avec le continent étant impossible, le ravitaillement de l'îlot ne pourra plus s'effectuer…
Il est vrai, le tug suffirait à transporter le comte d'Artigas sur quelque point du littoral américain, et l'argent ne lui manquerait pas pour faire construire un autre navire de plaisance… N'importe!… Le ciel soit loué, s'il permet que Back-Cup soit détruit avant que Ker Karraje ait à sa disposition le Fulgurateur Roch!…
Le lendemain, dès la première heure, je me précipite hors de ma cellule…
Rien de nouveau aux abords de Bee-Hive.
Les hommes vaquent à leurs travaux habituels. Le tug est à son mouillage. J'aperçois Thomas Roch qui se rend à son laboratoire. Ker Karraje et l'ingénieur Serkö arpentent tranquillement la berge du lagon. On n'a point attaqué l'îlot pendant la nuit… Pourtant, le bruit de détonations rapprochées m'a tiré de mon sommeil…
En ce moment, Ker Karraje remonte vers sa demeure, et l'ingénieur Serkö se dirige vers moi, l'air souriant, la physionomie moqueuse, comme à l'ordinaire.
«Eh bien, monsieur Simon Hart, me dit-il, vous faites-vous enfin à notre existence en ce milieu si tranquille?… Appréciez-vous, comme ils le méritent, les avantages de notre grotte enchantée?… Avez-vous renoncé à l'espoir de recouvrer votre liberté un jour ou l'autre… de fuir cette ravissante spélonque… et de quitter, ajoute-t-il en fredonnant la vieille romance française:
… ces lieux charmants Où mon âme ravie Aimait à contempler Sylvie…
À quoi bon me mettre en colère contre ce railleur?… Aussi, ai-je répondu avec calme:
«Non, monsieur, je n'y ai pas renoncé et je compte toujours que l'on me rendra la liberté…
— Quoi! monsieur Hart, nous séparer d'un homme que nous estimons tous, — et moi d'un confrère qui a peut-être surpris, à travers les incohérences de Thomas Roch, une partie de ses secrets!… Ce n'est pas sérieux!…»
Ah! c'est pour cette raison qu'ils tiennent à me garder dans leur prison de Back-Cup?… On suppose que l'invention de Thomas Roch m'est en partie connue… On espère m'obliger à parler si Thomas Roch se refuse à le faire… Et voilà pourquoi j'ai été enlevé avec lui… pourquoi on ne m'a pas encore envoyé au fond du lagon, une pierre au cou!… Cela est bon à savoir!
Et alors, aux derniers mots de l'ingénieur Serkö, je réponds par ceux-ci:
«Très sérieux, ai-je affirmé.
— Eh bien! reprend mon interlocuteur, si j'avais l'honneur d'être l'ingénieur Simon Hart, je me tiendrais le raisonnement suivant: Étant donné, d'une part, la personnalité de Ker Karraje, les raisons qui l'ont incité à choisir une retraite aussi mystérieuse que cette caverne, la nécessité que ladite caverne échappe à toute tentative de découverte, non seulement dans l'intérêt du comte d'Artigas, mais dans celui de ses compagnons…
— De ses complices, si vous le voulez bien…
— De ses complices, soit!… Et, d'autre part, étant donné que vous connaissez le vrai nom du comte d'Artigas et en quel mystérieux coffre-fort sont renfermées nos richesses…
— Richesses volées et souillées de sang, monsieur Serkö!
— Soit encore!… Vous devez comprendre que cette question de liberté ne puisse jamais être résolue à votre convenance.»
Inutile de discuter dans ces conditions. Aussi, j'aiguille la conversation sur mon autre voie.
«Pourrais-je savoir, ai-je demandé, comment vous avez appris que le surveillant Gaydon était l'ingénieur Simon Hart?…
— Il n'y a aucun inconvénient à vous l'apprendre, mon cher collègue… C'est un peu l'effet du hasard… Nous avions certaines relations avec l'usine à laquelle vous étiez attaché, et que vous avez quittée un jour dans des conditions assez singulières… Or, au cours d'une visite que j'ai faite à Healthful-House quelques mois avant le comte d'Artigas, je vous ai vu… reconnu…
— Vous?…
— Moi-même, et, de ce moment-là, je me suis bien promis de vous avoir pour compagnon de voyage à bord de l'Ebba…»
Il ne me revenait pas à la mémoire d'avoir jamais rencontré ce Serkö à Healthful-House; mais il est probable qu'il disait la vérité.
«Et j'espère, pensai-je, que cette fantaisie vous coûtera cher, un jour ou l'autre!» Puis, brusquement: «Si je ne me trompe, dis-je, vous avez pu décider Thomas Roch à vous livrer le secret de son Fulgurateur?…
— Oui, monsieur Hart, contre des millions… Oh! les millions ne nous coûtent que la peine de les prendre!… Aussi nous lui en avons bourré les poches!
— Et à quoi lui serviront-ils, ces millions, s'il n'est pas libre de les emporter, d'en jouir au-dehors?…
— Voilà ce qui ne l'inquiète guère, monsieur Hart!… L'avenir n'est point pour préoccuper cet homme de génie!… N'est-il pas tout au présent?… Tandis que, là-bas, en Amérique, on fabrique les engins d'après ses plans, il s'occupe ici de manipuler les substances chimiques dont il est abondamment pourvu. Hé! hé!… fameux, cet engin autopropulsif, qui entretient lui-même sa vitesse et l'accélère jusqu'à l'arrivée au but, grâce aux propriétés d'une certaine poudre à combustion progressive!… C'est là une invention qui amènera un changement radical dans l'art de la guerre…
— Défensive, monsieur Serkö?…
— Et offensive, monsieur Hart.
— Naturellement», répondis-je. Et, serrant l'ingénieur Serkö, j'ajoutai: «Ainsi… ce que personne encore n'avait pu obtenir de Roch…
— Nous l'avons obtenu sans grande difficulté…
— En le payant…
— D'un prix invraisemblable… et, de plus, en faisant vibrer une corde très sensible chez cet homme…
— Quelle corde?…
— Celle de la vengeance!
— La vengeance?… Et contre qui?…
— Contre tous ceux qui se sont faits ses ennemis, en le décourageant, en le rebutant, en le chassant, en le contraignant à mendier de pays en pays le prix d'une invention d'une si incontestable supériorité! Maintenant, toute idée de patriotisme est éteinte dans son âme! Il n'a plus qu'une pensée, un désir féroce: se venger de ceux qui l'ont méconnu… et même de l'humanité tout entière!… Vraiment, vos gouvernements de l'Europe et de l'Amérique, monsieur Hart, sont injustifiables de n'avoir pas voulu payer à sa valeur le Fulgurateur Roch!»
Et l'ingénieur Serkö me décrit avec enthousiasme les divers avantages du nouvel explosif, incontestablement supérieur, me dit- il, à celui que l'on tire du nitro-méthane, en substituant un atome de sodium à l'un des trois atomes d'hydrogène, et dont on parlait beaucoup à cette époque.
«Et quel effet destructif! ajoute-t-il. Il est analogue à celui du boulet Zalinski, mais cent fois plus considérable, et ne nécessite aucun appareil de lancement, puisqu'il vole pour ainsi dire de ses propres ailes à travers l'espace!»
J'écoutais avec l'espoir de surprendre une partie du secret.Non… l'ingénieur Serkö n'en a pas dit plus qu'il ne voulait…
«Est-ce que Thomas Roch, demandai-je, vous a fait connaître la composition de son explosif?…
— Oui, monsieur Hart, — ne vous déplaise, — et bientôt nous en posséderons des quantités considérables, qui seront emmagasinées en lieu sûr.
— Et n'y a-t-il pas un danger… danger de tous les instants, à entasser de telles masses de cette substance?… Qu'un accident se produise, et l'explosion détruirait l'îlot de…»
Encore une fois, le nom de Back-Cup fut sur le point de m'échapper. Connaître à la fois l'identité de Ker Karraje et le gisement de la caverne, peut-être trouverait-on Simon Hart mieux informé qu'il ne convenait.
Heureusement, l'ingénieur Serkö n'a point remarqué ma réticence, et il me répond en disant:
«Nous n'avons rien à craindre. L'explosif de Thomas Roch ne peut s'enflammer qu'au moyen d'un déflagrateur spécial. Ni le choc ni le feu ne le feraient exploser.
— Et Thomas Roch vous a également vendu le secret de ce déflagrateur?…
— Pas encore, monsieur Hart, répond l'ingénieur Serkö, mais le marché ne tardera pas à se conclure! Donc, je vous le répète, aucun danger, et vous pouvez dormir en parfaite tranquillité!… Mille et mille diables! nous n'avons point envie de sauter avec notre caverne et nos trésors! Encore quelques années de bonnes affaires, nous en partagerons les profits, et ils seront assez considérables pour que la part attribuée à chacun lui constitue une honnête fortune dont il pourra jouir à sa guise… après liquidation de la société Ker Karraje and Co! J'ajoute que, si nous sommes à l'abri d'une explosion, nous ne redoutons pas davantage une dénonciation… que vous seriez seul en mesure de faire, mon cher monsieur Hart! Aussi je vous conseille d'en prendre votre parti, de vous résigner en homme pratique, de patienter jusqu'à la liquidation de la société… Ce jour-là, on verra ce que notre sécurité exigera en ce qui vous concerne!»
Convenons-en, ces paroles ne sont rien moins que rassurantes. Il est vrai, nous verrons d'ici là. Ce que je retiens de cette conversation, c'est que si Thomas Roch a vendu son explosif à la société Ker Karraje and Co., il a du moins gardé le secret du déflagrateur, sans lequel l'explosif n'a pas plus de valeur que la poussière des grandes routes.
Cependant, avant de terminer cet entretien, je crois devoir présenter à l'ingénieur Serkö une observation, très naturelle, après tout:
«Monsieur, lui dis-je, vous connaissez actuellement la composition de l'explosif du Fulgurateur Roch, bien. En somme, a-t-il réellement la puissance destructive que son inventeur lui attribue?… L'a-t-on jamais essayé?… N'avez-vous pas acheté un composé aussi inerte qu'une pincée de tabac?…
— Peut-être êtes-vous plus fixé à cet égard que vous ne voulez le paraître, monsieur Hart. Néanmoins, je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à notre affaire, et soyez entièrement rassuré. L'autre nuit, nous avons fait une série d'expériences décisives. Rien qu'avec quelques grammes de cette substance, d'énormes quartiers de roches de notre littoral ont été réduits en une poussière impalpable.»
L'explication s'appliquait évidemment aux détonations que j'avais entendues.
«Ainsi, mon cher collègue, continue l'ingénieur Serkö, je puis vous affirmer que nous n'éprouverons aucun déboire. Les effets de cet explosif dépassent tout ce qu'on peut imaginer. Il serait assez puissant, avec une charge de plusieurs milliers de tonnes, pour démolir notre sphéroïde et en disperser les morceaux dans l'espace comme ceux de cette planète éclatée entre Mars et Jupiter. Tenez pour certain qu'il est capable d'anéantir n'importe quel navire à une distance qui défie les plus longues trajectoires des projectiles actuels, et sur une zone dangereuse d'un bon mille… Le point faible de l'invention est encore dans le réglage du tir, lequel exige un temps assez long pour être modifié…»
L'ingénieur Serkö s'arrête, — comme un homme qui n'en veut pas dire davantage, — et il ajoute:
«Donc, je finis ainsi que j'ai commencé, monsieur Hart. Résignez- vous!… Acceptez cette nouvelle existence sans arrière-pensée!… Rangez-vous aux tranquilles délices de cette vie souterraine!… On y conserve sa santé, lorsqu'elle est bonne, on l'y rétablit, quand elle est compromise… C'est ce qui est arrivé pour votre compatriote!… Oui!… Résignez-vous à votre sort… C'est le plus sage parti que vous puissiez prendre!»
Et, là-dessus, ce donneur de bons conseils me quitte, après m'avoir salué d'un geste amical, en homme dont les obligeantes intentions méritent d'être appréciées. Mais, que d'ironie dans ses paroles, dans ses regards, dans son attitude, et me sera-t-il jamais permis de m'en venger?…
Dans tous les cas, j'ai retenu de cet entretien que le réglage du tir est assez compliqué. Il est donc probable que cette zone d'un mille où les effets du Fulgurateur Roch sont terribles, n'est pas facilement modifiable, et que, au-delà comme en deçà de cette zone, un bâtiment est à l'abri de ses effets… Si je pouvais en informer les intéressés!…
—20 août.— Pendant deux jours, aucun incident à reproduire. J'ai poussé mes promenades quotidiennes jusqu'aux extrêmes limites de Back-Cup. Le soir, lorsque les lampes électriques illuminent la longue perspective des arceaux, je ne puis me défendre d'une impression quasi religieuse à contempler les merveilles naturelles de cette caverne, devenue ma prison. D'ailleurs, je n'ai jamais perdu l'espoir de découvrir, à travers les parois, quelque fissure ignorée des pirates, par laquelle il me serait possible de fuir!… Il est vrai… une fois dehors, il me faudrait attendre qu'un navire passât en vue… Mon évasion serait vite connue à Bee-Hive… Je ne tarderais pas à être repris… à moins que… j'y pense… le canot… le canot de l'Ebba, qui est remisé au fond de la crique… Si je parvenais à m'en emparer… à sortir des passes… à me diriger vers Saint-Georges ou Hamilton…»
Dans la soirée, — il était neuf heures environ, — je suis allé m'étendre sur un tapis de sable, au pied de l'un des piliers, une centaine de mètres à l'est du lagon. Peu d'instants après, des pas d'abord, des voix ensuite, se sont fait entendre à courte distance.
Blotti de mon mieux derrière la base rocheuse du pilier, je prête une oreille attentive…
Ces voix, je les reconnais. Ce sont celles de Ker Karraje et de l'ingénieur Serkö. Ces deux hommes se sont arrêtés et causent en anglais, — langue qui est généralement employée à Back-Cup. Il me sera donc possible de comprendre ce qu'ils disent.
Précisément, il est question de Thomas Roch, ou plutôt de sonFulgurateur.
«Dans huit jours, dit Ker Karraje, je compte prendre la mer avec l'Ebba, et je rapporterai les diverses pièces, qui doivent être achevées dans l'usine de la Virginie…
— Et lorsqu'elles seront en notre possession, répond l'ingénieur Serkö, je m'occuperai d'en opérer ici le montage et d'établir les châssis de lancement. Mais, auparavant, il est nécessaire de procéder à un travail qui me paraît indispensable…
— Et qui consistera?… demande Ker Karraje.
— À percer la paroi de l'îlot.
— La percer?…
— Oh! rien qu'un couloir assez étroit pour ne donner passage qu'à un seul homme, une sorte de boyau facile à obstruer, et dont l'orifice extérieur sera dissimulé au milieu des roches.
— À quoi bon, Serkö?…
— J'ai souvent réfléchi à l'utilité d'avoir une communication avec le dehors autrement que par le tunnel sous-marin… On ne sait ce qui peut arriver dans l'avenir…
— Mais ces parois sont si épaisses et d'une substance si dure… fait observer Ker Karraje.
— Avec quelques grains de l'explosif Roch, répond l'ingénieur Serkö, je me charge de réduire la roche en si fine poussière qu'il n'y aura plus qu'à souffler dessus!»
On comprend de quel intérêt devait être pour moi ce sujet de conversation.
Voici qu'il était question d'ouvrir une communication, autre que le tunnel, entre l'intérieur et l'extérieur de Back-Cup… Qui sait s'il ne se présenterait pas quelque chance?…
Or, au moment où je me faisais cette réflexion, Ker Karraje répondait:
«C'est entendu, Serkö, et s'il était nécessaire un jour de défendre Back-Cup, empêcher qu'aucun navire pût en approcher… Il faudrait, il est vrai, que notre retraite eut été découverte, soit par hasard… soit par suite d'une dénonciation…
— Nous n'avons à craindre, répond l'ingénieur Serkö, ni hasard ni dénonciation…
— De la part d'un de nos compagnons, non, sans doute, mais de la part de ce Simon Hart…
— Lui! s'écrie l'ingénieur Serkö. C'est qu'alors il serait parvenu à s'échapper… et l'on ne s'échappe pas de Back-Cup!… D'ailleurs, je l'avoue, ce brave homme m'intéresse… C'est un collègue, après tout, et j'ai toujours le soupçon qu'il en sait plus qu'il ne dit sur l'invention de Thomas Roch… Je le chapitrerai de telle sorte que nous finirons par nous entendre, par causer physique, mécanique, balistique, comme une paire d'amis…
— N'importe! reprend ce généreux et sensible comte d'Artigas. Lorsque nous serons en possession du secret tout entier, mieux vaudra se débarrasser de…
— Nous avons le temps, Ker Karraje…» «Si Dieu vous le laisse, misérables!…» ai-je pensé, en comprimant mon coeur qui battait avec violence. Et pourtant, sans une prochaine intervention de la Providence, que pourrais-je espérer?… La conversation change alors de cours, et Ker Karraje de faire cette observation: «Maintenant que nous connaissons la composition de l'explosif, Serkö, il faut à tout prix que Thomas Roch nous livre celle du déflagrateur…
— En effet, réplique l'ingénieur Serkö, et je m'applique à l'y décider. Par malheur, Thomas Roch refuse de discuter là-dessus. D'ailleurs, il a déjà fabriqué quelques gouttes de ce déflagrateur qui ont servi à essayer l'explosif, et il nous en fournira lorsqu'il s'agira de percer le couloir…
— Mais… pour nos expéditions en mer… demanda Ker Karraje.
— Patience… nous finirons par avoir entre nos mains toutes les foudres de son Fulgurateur…
— Es-tu sûr, Serkö?…
— Sûr… en y mettant le prix, Ker Karraje.»
L'entretien se termina sur ces mots, puis les deux hommes s'éloignent, sans m'avoir aperçu, — très heureusement. Si l'ingénieur Serkö a pris quelque peu la défense d'un collègue, le comte d'Artigas me paraît animé d'intentions moins bienveillantes à mon égard. Au moindre soupçon, on m'enverrait dans le lagon, et, si je franchissais le tunnel, ce ne serait qu'à l'état de cadavre, emporté par la mer descendante.
—21 août.— Le lendemain, l'ingénieur Serkö est venu reconnaître en quel endroit il conviendrait d'effectuer le percement du couloir, de manière qu'au-dehors on ne pût soupçonner son existence. Après de minutieuses recherches, il est décidé que le percement s'effectuera dans la paroi du nord, à vingt mètres avant les premières cellules de Bee-Hive.
J'ai hâte que ce couloir soit achevé. Qui sait s'il ne servira pas à ma fuite?… Ah! si j'avais su nager, peut-être aurais-je déjà tenté de m'évader par le tunnel, puisque je connais exactement la place de son orifice. Lors de la lutte dont le lagon a été le théâtre, quand les eaux se sont dénivelées sous le dernier coup de queue de la baleine, la partie supérieure de cet orifice s'est un instant dégagée… Je l'ai vu… Eh bien, est-ce qu'il ne découvre pas dans les grandes marées?… Aux époques de pleine et de nouvelle lune, alors que la mer atteint son maximum de dépression au-dessous du niveau moyen, il est possible que… Je m'en assurerai!
À quoi cette constatation pourra me servir, je l'ignore, mais je ne dois rien négliger pour m'enfuir de Back-Cup.