—29 août.— Ce matin, j'assiste au départ du tug. Il s'agit sans doute de ce voyage à l'un des ports d'Amérique afin de prendre livraison des engins qui doivent être fabriqués.
Le comte d'Artigas s'entretient quelques instants avec l'ingénieur Serkö, qui, paraît-il, ne doit point l'accompagner, et auquel il me semble faire certaines recommandations dont je pourrais bien être l'objet. Puis, après avoir mis le pied sur la plate-forme de l'appareil, il descend à l'intérieur, suivi du capitaine Spade et de l'équipage de l'Ebba. Dès que son panneau est refermé, le tug s'enfonce sous les eaux, dont un léger bouillonnement trouble un instant la surface.
Les heures se passent, la journée s'achève. Puisque le tug n'est pas revenu à son poste, j'en conclus qu'il va remorquer la goélette pendant ce voyage… peut-être aussi détruire les navires qui croisent sur ces parages?…
Cependant, il est probable que l'absence de la goélette sera de courte durée, car une huitaine de jours doivent suffire pour l'aller et le retour.
Du reste, l'Ebbaa chance d'être favorisée par le temps, si j'en juge par le calme de l'atmosphère qui règne à l'intérieur de la caverne. Nous sommes, d'ailleurs, dans la belle saison, étant donné la latitude des Bermudes. Ah! si je pouvais trouver une issue à travers les parois de ma prison!…
XIIIÀ Dieu vat!
—Du 29 août au 10 septembre.— Treize jours se sont écoulés, et l'Ebban'est pas encore de retour. N'est-elle donc pas directement allée à la côte américaine?… S'est-elle attardée à quelques pirateries au large de Back-Cup?… Il me semble, cependant, que Ker Karraje ne devrait se préoccuper que de rapporter les engins. Il est vrai, peut-être l'usine de la Virginie n'avait-elle pas achevé leur fabrication?…
Au surplus, l'ingénieur Serkö ne me paraît pas autrement pris d'impatience. Il me fait toujours l'accueil que l'on sait, avec son air bon enfant, auquel je n'ai point lieu de me fier, et pour cause. Il affecte de s'informer de mon état de santé, m'engage à la plus complète résignation, m'appelle Ali Baba, m'assure qu'il n'existe pas à la surface de la terre un lieu plus enchanteur que cette caverne des Mille et Une Nuits, que j'y suis nourri, chauffé, logé, habillé, sans avoir à payer ni impôt ni taxe, et que, même à Monaco, les habitants de cette heureuse principauté ne jouissent pas d'une existence plus exempte de soucis…
Quelquefois, devant ce verbiage ironique, je sens la rougeur me monter au visage. La tentation me vient de sauter à la gorge de cet impitoyable railleur, de l'étrangler en un tour de main… On me tuera après… Et qu'importe?… Ne vaut-il pas mieux finir ainsi que d'être condamné à vivre des années et des années dans cet infâme milieu de Back-Cup?…
Toutefois, la raison retrouve son empire et, finalement, je me borne à hausser les épaules.
Quant à Thomas Roch, c'est à peine si je l'ai aperçu pendant les premiers jours qui ont suivi le départ de l'Ebba. Enfermé dans son laboratoire, il s'occupe sans cesse de ses manipulations multiples. À supposer qu'il utilise toutes les substances mises à sa disposition, il aura de quoi faire sauter Back-Cup et les Bermudes avec!
Je me rattache toujours à l'espoir qu'il ne consentira jamais à livrer la composition du déflagrateur, et que les efforts de l'ingénieur Serkö n'aboutiront point à lui acheter ce dernier secret… Cet espoir ne sera-t-il pas déçu?…
—13 septembre.— Aujourd'hui, de mes yeux, j'ai pu constater la puissance de l'explosif et observer, en même temps, de quelle façon s'emploie le déflagrateur.
Dans la matinée, les hommes ont commencé le percement de la paroi à l'endroit préalablement choisi pour établir la communication avec la base extérieure de l'îlot.
Sous la direction de l'ingénieur, les travailleurs ont débuté en attaquant le pied de la muraille, dont le calcaire, extrêmement dur, pourrait être comparé au granit. C'est avec le pic, manié par des bras vigoureux, que furent portés les premiers coups. À n'employer que cet instrument, le travail eût été très long et très pénible, puisque la paroi ne mesure pas moins de vingt à vingt-cinq mètres d'épaisseur en cette partie du soubassement de Back-Cup. Mais, grâce au Fulgurateur Roch, il sera possible d'achever ce travail en un assez court délai.
Ce que j'ai vu est bien pour me stupéfier. Le désagrégement de la paroi que le pic n'entamait pas sans grande dépense de force, s'est opéré avec une facilité vraiment extraordinaire.
Oui! quelques grammes de cet explosif suffisent à broyer la masse rocheuse, à l'émietter, à la réduire en une poussière presque impalpable que le moindre souffle disperse comme une vapeur! Oui! — je le répète, — cinq à dix grammes, dont l'explosion produit une excavation d'un mètre cube, avec un bruit sec que l'on peut comparer à la détonation d'une pièce d'artillerie, due au formidable ébranlement des couches d'air.
La première fois qu'on s'est servi de cet explosif, bien qu'il fût employé à une si minuscule dose, plusieurs des hommes, qui se trouvaient trop rapprochés de la paroi, furent renversés. Deux se relevèrent blessés grièvement, et l'ingénieur Serkö lui-même, qui avait été rejeté à quelques pas, ne s'en tira pas sans de rudes contusions.
Voici comment on opère avec cette substance, dont la force brisante dépasse tout ce qu'on a inventé jusqu'à ce jour:
Un trou, long de cinq centimètres sur une section de dix millimètres, est préalablement percé en sens oblique dans la roche. Quelques grammes de l'explosif y sont introduits, et il n'est même pas nécessaire d'obstruer le trou au moyen d'une bourre.
Alors intervient Thomas Roch. Sa main tient un petit étui de verre, contenant un liquide bleuâtre, d'apparence huileuse, et très prompt à se coaguler dès qu'il subit le contact de l'air.
Il en verse une goutte à l'orifice du trou, puis se retire sans trop de hâte. Il faut, en effet, un certain temps, — trente-cinq secondes environ, — pour que la combinaison du déflagrateur et de l'explosif se produise. Et alors, quand elle est faite, la puissance de désagrégement est telle, — j'y insiste, — qu'on peut la croire illimitée, et, en tout cas, des milliers de fois supérieure à celle des centaines d'explosifs actuellement connus.
Dans ces conditions, on le conçoit, le percement de cette épaisse et dure paroi sera achevé en une huitaine de jours.
—19 septembre.— Depuis quelque temps, j'ai observé que le phénomène du flux et du reflux, qui se manifeste très sensiblement à travers le tunnel sous-marin, produit des courants en sens contraire, deux fois par vingt-quatre heures. Il n'est donc pas douteux qu'un objet flottant, jeté à la surface du lagon, serait entraîné au-dehors par le jusant, si l'orifice du tunnel découvrait à sa partie supérieure. Or ce découvrement n'arrive-t- il pas au plus bas étiage des marées d'équinoxe?… Je vais pouvoir m'en assurer, puisque nous sommes précisément à cette époque. Après-demain, c'est le 21 septembre, et aujourd'hui, 19, j'ai déjà vu se dessiner le sommet de la courbure au-dessus de l'eau à mer basse.
Eh bien, si je ne puis moi-même tenter le passage du tunnel, est- ce qu'une bouteille, jetée à la surface du lagon, n'aurait pas quelque chance de passer pendant les dernières minutes du jusant?… Et pourquoi un hasard, — hasard ultra-providentiel, j'en conviens, — ne ferait-il pas que cette bouteille fût recueillie par un navire au large de Back-Cup?… Pourquoi même les courants ne la jetteraient-ils pas sur une des plages des Bermudes?… Et si cette bouteille contenait une notice…
Telle est l'idée qui me travaille l'esprit. Puis les objections se présentent, — celle-ci entre autres: c'est qu'une bouteille risque de se briser soit en traversant le tunnel, soit en heurtant les récifs extérieurs avant d'avoir atteint le large… Oui… mais si elle était remplacée par un baril, hermétiquement fermé, un tonnelet semblable à ceux qui soutiennent les filets de pêche, ce baril ne serait pas exposé aux mêmes chances de bris que la fragile bouteille et pourrait gagner la pleine mer…
—20 septembre.— Ce soir, je suis entré inaperçu dans l'un des magasins où sont entassés divers objets provenant du pillage des navires, et j'ai pu me procurer un tonnelet très convenable pour ma tentative.
Après avoir caché ce tonnelet sous mon vêtement, je retourne à Bee-Hive et je rentre dans ma cellule. Puis, sans perdre un instant, je me mets à l'oeuvre. Papier, encre, plume, rien ne me manque, puisque voilà trois mois que j'ai pu prendre les notes quotidiennes qui sont consignées en ce récit.
Je trace sur une feuille les lignes suivantes: «Depuis le 19 juin, après un double enlèvement opéré le 15 du même mois, Thomas Roch et son gardien Gaydon, ou plutôt l'ingénieur français Simon Hart, qui occupaient le pavillon 17, à Healthful-House, près New-Berne, Caroline du Nord, États-Unis d'Amérique, ont été conduits à bord de la goéletteEbba, appartenant au comte d'Artigas. Tous deux, actuellement, sont enfermés à l'intérieur d'une caverne, qui sert de retraite au susdit comte d'Artigas, de son vrai nom Ker Karraje, le pirate qui exerçait autrefois sur les parages de l'Ouest-Pacifique, et à la centaine d'hommes dont se compose la bande de ce redoutable malfaiteur. Lorsqu'il aura en sa possession le Fulgurateur Roch, d'une puissance pour ainsi dire sans limites, Ker Karraje pourra continuer ses actes de piraterie dans des conditions où l'impunité de ses crimes lui sera plus assurée.
«Ainsi il est urgent que les États intéressés détruisent son repaire dans le plus bref délai.
«La caverne où s'est réfugié le pirate Ker Karraje est ménagée à l'intérieur de l'îlot de Back-Cup, qui est à tort considéré comme un volcan en éruption. Situé à l'extrémité ouest de l'archipel des Bermudes, défendu par des récifs à l'est, il est d'abord franc au sud, à l'ouest et au nord.
«Quant à la communication entre le dehors et le dedans, elle n'est encore possible que par un tunnel, qui s'ouvre à quelques mètres au-dessous de la surface moyenne des eaux, au fond d'une étroite passe à l'ouest. Aussi, pour pénétrer à l'intérieur de Back-Cup, est-il nécessaire d'avoir un appareil sous-marin — du moins tant que ne sera pas achevé le couloir que l'on est en train de percer dans la partie nord-ouest.
«Le pirate Ker Karraje dispose d'un appareil de ce genre, — celui-là même que le comte d'Artigas avait fait construire et qui est censé avoir péri, pendant ses expériences, dans la baie de Charleston. Ce tug s'emploie non seulement aux entrées et aux sorties par le tunnel, mais aussi à remorquer la goélette comme à attaquer les navires de commerce qui fréquentent les parages des Bermudes.
«Cette goélette, l'Ebba, bien connue sur le littoral de l'Ouest- Amérique, a pour unique port d'attache une petite crique, abritée derrière un entassement de roches, invisible du large, et située à l'ouest de l'îlot.
«Ce qu'il convient de faire, avant d'opérer un débarquement sur Back-Cup et de préférence sur la partie de l'ouest, où s'étaient installés autrefois les pêcheurs bermudiens, c'est d'ouvrir une brèche dans sa paroi avec les plus puissants projectiles à la mélinite. Après le débarquement, cette brèche permettra de pénétrer à l'intérieur de Back-Cup.
«Il faut aussi prévoir le cas où le Fulgurateur Roch serait en mesure de fonctionner. Il serait possible que Ker Karraje, surpris par une attaque, cherchât à l'employer pour défendre Back-Cup. Qu'on le sache bien, si sa puissance destructive dépasse tout ce qu'on a imaginé jusqu'à ce jour, elle ne s'étend que sur une zone de dix-sept à dix-huit cents mètres. Quant à la distance de cette zone dangereuse, elle est variable; mais le réglage du tir une fois établi est très long à modifier, et un navire qui aurait dépassé ladite zone pourrait s'approcher impunément de l'îlot.
«Ce document est écrit aujourd'hui, 20 septembre, huit heures du soir, et signé de mon nom. «Ingénieur SIMON HART.»
Tel est le libellé de la notice que je viens de rédiger. Elle dit tout ce qu'il y avait à dire au sujet de l'îlot, dont le gisement exact est porté sur les cartes modernes, comme au sujet de la défense de Back-Cup, que Ker Karraje tentera peut-être d'organiser, et de l'importance qu'il y a d'agir sans retard. J'y ai joint un plan de la caverne, indiquant sa configuration interne, l'emplacement du lagon, les dispositions de Bee-Hive, les places qu'occupent l'habitation de Ker Karraje, ma cellule, le laboratoire de Thomas Roch. Mais il faut que cette notice soit recueillie, et le sera-t-elle jamais?…
Enfin, après avoir enveloppé ce document d'un fort morceau de toile goudronnée, je le place dans le tonnelet, cerclé de fer, qui mesure environ quinze centimètres de long sur huit centimètres de large. Il est parfaitement étanche, ainsi que je m'en suis assuré, et en état de résister aux chocs, soit pendant la traversée du tunnel, soit contre les récifs du dehors.
Il est vrai, au lieu d'arriver en mains sûres, ne court-il pas le risque d'être lancé par le reflux sur les roches de l'îlot, d'être trouvé par l'équipage de l'Ebba, lorsque la goélette se rend au fond de la crique?… Si ce document tombe en la possession de Ker Karraje, signé de mon nom, révélant le sien, je n'aurai plus à me préoccuper des moyens de fuir Back-Cup, et mon sort sera vite réglé.
La nuit est venue. On devine si je l'ai attendue avec une fiévreuse impatience! D'après mes calculs, basés sur des observations précédentes, l'étale de la mer basse doit se produire à huit heures quarante-cinq. À ce moment, la partie supérieure de l'orifice découvrira de cinquante centimètres à peu près. La hauteur entre la surface des eaux et la voûte du tunnel sera plus que suffisante pour le passage du tonnelet. Je compte, d'ailleurs, l'envoyer une demi-heure avant l'étale, afin que le jusant, qui se propagera encore du dedans au-dehors, puisse l'entraîner.
Vers huit heures, au milieu de la pénombre, je quitte ma cellule. Personne sur les berges. Je me dirige vers la paroi dans laquelle est percé le tunnel. À la clarté de la dernière lampe électrique allumée de ce côté, je vois l'orifice arrondir son arc supérieur au-dessus des eaux, et le courant prendre cette direction.
Après être descendu sur les roches jusqu'au niveau du lagon, je lance le tonnelet, qui renferme la précieuse notice, et, avec elle, tout mon espoir:
«À Dieu vat, ai-je répété, à Dieu vat! comme disent nos marins français.»
Le petit baril, d'abord stationnaire, revient vers la berge sous l'action d'un remous. Il me faut le repousser avec force, afin que le reflux le saisisse…
C'est fait, et, en moins de vingt secondes, il a disparu à travers le tunnel…
— Oui!… À Dieu vat!… Que le Ciel te conduise, mon petit tonnelet!… Qu'il protège tous ceux que Ker Karraje menace, et puisse cette bande de pirates ne pas échapper aux châtiments de la justice humaine!
XIVLeSwordaux prises avec le tug
Toute cette nuit sans sommeil, j'ai suivi ce tonnelet par la pensée. Que de fois il m'a semblé le voir se heurter aux roches, accoster la crique, s'arrêter dans quelque excavation… Une sueur froide me courait de la tête aux pieds… Enfin, le tunnel est franchi… le tonnelet s'engage à travers la passe… le jusant le conduit en pleine mer… Grand Dieu! si le flot allait le ramener à l'entrée, puis à l'intérieur de Back-Cup… si, le jour venu, je l'apercevais…
Levé dès les premières lueurs de l'aube, je m'achemine vers la grève…
Aucun objet ne flotte sur les eaux tranquilles du lagon.
Les jours suivants, on a continué le travail de percement du couloir dans les conditions que l'on sait. L'ingénieur Serkö fait sauter la dernière roche à quatre heures de l'après-midi du 23 septembre. La communication est établie, — rien qu'un étroit boyau, où il faut se courber, mais cela suffit. À l'extérieur, son orifice se perd au milieu des éboulis du littoral, et il serait facile de l'obstruer, si cette mesure devenait nécessaire.
Il va sans dire qu'à partir de ce jour ce couloir va être sévèrement gardé. Personne, sans autorisation, ne pourra y passer ni pour pénétrer dans la caverne ni pour en sortir… Donc, impossible de s'échapper par là…
—25 septembre.— Aujourd'hui, dans la matinée, le tug est remonté des profondeurs du lagon à sa surface. Le comte d'Artigas, le capitaine Spade, l'équipage de la goélette accostent la jetée. On procède au débarquement des marchandises rapportées par l'Ebba. J'aperçois un certain nombre de ballots pour le ravitaillement de Back-Cup, des caisses de viandes et de conserves, des fûts de vin et d'eau-de-vie, — en outre, plusieurs colis destinés à Thomas Roch. En même temps, les hommes mettent à terre les diverses pièces des engins qui affectent la forme discoïde.
Thomas Roch assiste à cette opération. Son oeil brille d'un feu extraordinaire. Après avoir saisi une de ces pièces, il l'examine, il hoche la tête en signe de satisfaction. J'observe que sa joie n'éclate point en propos incohérents, qu'il n'a plus rien en lui de l'ancien pensionnaire de Healthful-House. J'en viens même à me demander si cette folie partielle, que l'on croyait incurable, n'est pas radicalement guérie?…
Enfin, Thomas Roch s'embarque dans le canot affecté au service du lagon, et l'ingénieur Serkö l'accompagne à son laboratoire. En une heure, toute la cargaison du tug a été transportée sur l'autre rive.
Quant à Ker Karraje, il n'a échangé que quelques mots avec l'ingénieur Serkö. Plus tard, tous deux se sont rencontrés dans l'après-midi, et ont conversé longuement en se promenant devant Bee-Hive.
L'entretien terminé, ils se dirigent vers le couloir, et y pénètrent, suivis du capitaine Spade. Que ne puis-je m'y introduire derrière eux!… Que ne puis-je aller respirer, ne fût- ce qu'un instant, cet air vivifiant de l'Atlantique, dont Back-Cup ne reçoit, pour ainsi dire, que les souffles épuisés!…
—Du 26 septembre au 10 octobre. — Quinze jours viennent de s'écouler. Sous la direction de l'ingénieur Serkö et de Thomas Roch, on a travaillé à l'ajustement des engins. Puis, on s'est occupé du montage des supports de lancement. Ce sont de simples chevalets, munis d'augets, dont l'inclinaison est variable, et qu'il sera facile d'installer à bord de l'Ebbaou même sur la plate-forme du tug maintenu à fleur d'eau.
Ainsi donc, Ker Karraje va être maître des océans rien qu'avec sa goélette!… Aucun navire de guerre ne pourra traverser la zone dangereuse et l'_Ebba _se tiendra hors de portée de ses projectiles!… Ah! si du moins ma notice avait été recueillie… si l'on connaissait ce repaire de Back-Cup!… On saurait bien, sinon le détruire, du moins empêcher son ravitaillement…
—20 octobre.— À mon extrême surprise, ce matin, je n'ai plus aperçu le tug à son poste habituel. Je me rappelle que, la veille, on a renouvelé les éléments de ses piles; mais je pensais que c'était pour les avoir en état. S'il est parti, à présent que le nouveau couloir est praticable, c'est qu'il s'agit de quelque expédition sur ces parages. En effet, rien ne manque plus à Back- Cup des pièces et substances nécessaires à Thomas Roch.
Cependant, nous voici dans la saison de l'équinoxe. La mer desBermudes est troublée par de fréquentes tempêtes.
Les rafales s'y déchaînent avec une effroyable turbulence. Cela se sent aux violents coups d'air, qui s'engouffrent par le cratère de Back-Cup, aux tourbillonnantes vapeurs mêlées de pluie dont s'emplit la vaste caverne, et aussi à l'agitation des eaux du lagon, qui balaient de leurs embruns les roches des berges.
Mais est-il certain que la goélette ait quitté la crique de Back- Cup?… N'est-elle pas d'un trop faible gabarit, — même avec l'aide de son remorqueur, — pour affronter des mers si mauvaises?…
D'autre part, comment admettre que le tug, bien qu'il ne doive rien craindre de la houle, puisqu'il retrouve les eaux calmes à quelques mètres au-dessous de leur surface, ait entrepris un voyage sans accompagner la goélette?…
Je ne sais à quelle cause attribuer ce départ de l'appareil sous- marin, — départ qui va se prolonger, car il n'est pas revenu dans la journée.
Cette fois, l'ingénieur Serkö est resté à Back-Cup. Seuls Ker Karraje, le capitaine Spade, les équipages du tug et de l'Ebbaont quitté l'îlot…
L'existence se continue dans son habituelle et affadissante monotonie, au milieu de cette colonie d'emmurés. Je passe des heures entières au fond de mon alvéole, méditant, espérant, désespérant, me rattachant, par un lien qui s'affaiblit chaque jour, à ce tonnelet abandonné au caprice des courants, — et rédigeant ces notes, qui ne me survivront probablement pas…
Thomas Roch est constamment occupé dans son laboratoire — à la fabrication de son déflagrateur. Je suis toujours féru de cette idée qu'il ne voudra vendre à aucun prix la composition de ce liquide… Mais je sais aussi qu'il n'hésiterait pas à mettre son invention au service de Ker Karraje.
Je rencontre souvent l'ingénieur Serkö, alors que mes promenades m'amènent aux environs de Bee-Hive. Cet homme se montre chaque fois disposé à s'entretenir avec moi… sur le ton d'une impertinente légèreté, il est vrai.
Nous causons de choses et d'autres, — rarement de ma situation, à propos de laquelle il est inutile de récriminer, ce qui m'attirerait de nouvelles railleries.
—22 octobre.— Aujourd'hui, j'ai cru devoir demander à l'ingénieur Serkö si la goélette avait repris la mer avec le tug.
«Oui, monsieur Simon Hart, répondit-il, et, quoique le temps soit détestable au large, de vrais coups de chien, n'ayez point de crainte pour notre chèreEbba!…
— Est-ce que son absence doit se prolonger?…
— Nous l'attendons sous quarante-huit heures… C'est le dernier voyage que le comte d'Artigas s'est décidé à entreprendre avant que les tempêtes de l'hiver aient rendu ces parages absolument impraticables.
— Voyage d'agrément… ou d'affaires?…» ai-je répliqué. L'ingénieur Serkö me répond en souriant: «Voyage d'affaires, monsieur Hart, voyage d'affaires! À l'heure qu'il est, nos engins sont achevés, et, le beau temps revenu, nous n'aurons plus qu'à reprendre l'offensive…
— Contre de malheureux navires…
— Aussi malheureux… que richement chargés!
— Actes de piraterie dont l'impunité ne vous sera pas toujours assurée, je l'espère! me suis-je écrié.
— Calmez-vous, mon cher collègue, calmez-vous!… Vous le savez de reste, personne ne découvrira jamais notre retraite de Back- Cup, personne ne pourra jamais en dévoiler le secret!… Et d'ailleurs, avec ces engins d'un si facile maniement et d'une puissance si terrible, il nous serait facile d'anéantir tout navire qui passerait dans un certain rayon de l'îlot…
— À la condition, ai-je dit, que Thomas Roch vous ait vendu la composition de son déflagrateur comme il vous a vendu celle de son Fulgurateur…
— Cela est fait, monsieur Hart, et je dois vous enlever toute inquiétude à cet égard.»
De cette réponse catégorique, j'aurais dû conclure que le malheur est consommé, si, à l'intonation hésitante de sa voix, je n'avais senti une fois de plus qu'il ne fallait pas s'en rapporter aux paroles de l'ingénieur Serkö.
—25 octobre.— L'effrayante aventure à laquelle je viens d'être mêlé, et comment n'y ai-je pas laissé la vie!… C'est miracle que je puisse aujourd'hui reprendre le cours de ces notes interrompu pendant quarante-huit heures!… Avec un peu plus de bonne chance, j'eusse été délivré!… Je serais présentement dans un des ports des Bermudes, Saint-Georges ou Hamilton… Les mystères de Back-Cup seraient dévoilés… La goélette, signalée à toutes les nations, ne pourrait se montrer dans aucun port. Le ravitaillement de Back-Cup deviendrait impossible… Les bandits de Ker Karraje seraient condamnés à y mourir de faim!…
Voici ce qui s'est passé:
Le soir du 23 octobre, vers huit heures, j'avais quitté ma cellule dans un indéfinissable état de nervosité, comme si j'eusse éprouvé le pressentiment de quelque événement grave et prochain. En vain avais-je voulu demander un peu de calme au sommeil. Désespérant de dormir, j'étais sorti.
Au-dehors de Back-Cup, il devait faire très mauvais temps. Les rafales pénétraient à travers le cratère et soulevaient une sorte de houle à la surface du lagon.
Je me dirigeai du côté de la berge de Bee-Hive.
Personne, à cette heure. Température assez basse, atmosphère humide. Tous les frelons de la ruche étaient blottis au fond de leurs alvéoles.
Un homme gardait l'orifice du couloir, bien que, par surcroît de précaution, ce couloir fût obstrué à son issue sur le littoral. De la place qu'il occupait, cet homme ne pouvait apercevoir les berges. Au surplus, je ne vis que deux lampes allumées au-dessus de la rive droite et de la rive gauche du lagon, en sorte qu'une profonde obscurité régnait sous la forêt de piliers.
J'allais ainsi au milieu de l'ombre, lorsque quelqu'un vint à passer près de moi.
Je reconnus Thomas Roch.
Thomas Roch marchait lentement, absorbé dans ses réflexions comme d'habitude, l'imagination toujours tendue, l'esprit toujours en travail.
Ne s'offrait-il pas là une occasion favorable de lui parler, de l'instruire de ce que vraisemblablement il ne savait pas… Il ignore… il doit ignorer en quelles mains est tombée sa personne… Il ne peut se douter que le comte d'Artigas n'est autre que le pirate Ker Karraje… Il ne soupçonne pas à quel bandit il a livré une partie de son invention… Il faut lui apprendre que des millions qui l'ont payée il n'aura jamais la jouissance… Pas plus que moi, il n'aura la liberté de quitter cette prison de Back-Cup… Oui!… Je ferai appel à ses sentiments d'humanité, aux malheurs dont il sera responsable, s'il ne garde pas ses derniers secrets…
J'en étais là de mes réflexions, lorsque je me sentis vivement saisir par-derrière.
Deux hommes me tenaient les bras, et un troisième se dressa devant moi.
Je voulus appeler.
«Pas un cri! me dit cet homme qui s'exprimait en anglais. N'êtes- vous pas Simon Hart?…
— Comment savez-vous?…
— Je vous ai vu sortir de votre cellule…
— Qui êtes-vous donc?…
— Le lieutenant Davon, de la marine britannique, officier à bord duStandard, en station aux Bermudes.» Il me fut impossible de répondre, tant j'étais suffoqué par l'émotion.
«Nous venons vous arracher des mains de Ker Karraje, et enlever avec vous l'inventeur français Thomas Roch… ajoute le lieutenant Davon.
— Thomas Roch!… ai-je balbutié.
— Oui… Le document, signé de votre nom, a été recueilli sur une grève de Saint-Georges…
— Dans un tonnelet, lieutenant Davon… un tonnelet que j'ai lancé sur les eaux de ce lagon…
— Et qui contenait, répondit l'officier, la notice par laquelle nous avons appris que l'îlot de Back-Cup servait de refuge à Ker Karraje et à sa bande… Ker Karraje, ce faux comte d'Artigas, l'auteur du double enlèvement de Healthful-House…
— Ah! lieutenant Davon…
— Maintenant, pas un instant à perdre… Il faut profiter de l'obscurité…
— Un seul mot, lieutenant Davon… Comment avez-vous pu pénétrer à l'intérieur de Back-Cup?…
— Au moyen du bateau sous-marin leSword, qui, depuis six mois, était en expérience à Saint-Georges…
— Un bateau sous-marin?…
— Oui… il nous attend au pied de ces roches.
— Là… là!… ai-je répété.
— Monsieur Hart, où est le tug de Ker Karraje?…
— Parti depuis trois semaines…
— Ker Karraje n'est pas à Back-Cup?…
— Non… mais nous l'attendons d'un jour et même d'une heure à l'autre…
— Qu'importe! répondit le lieutenant Davon. Ce n'est pas de Ker Karraje qu'il s'agit… c'est Thomas Roch que nous avons mission d'enlever… avec vous, monsieur Hart… Le _Sword _ne quittera pas le lagon, sans que vous soyez tous deux à bord!… S'il ne reparaissait pas à Saint-Georges, cela signifierait que j'aurais échoué… et on recommencerait…
— Où est leSword, lieutenant?…
— De ce côté… dans l'ombre de la grève, où l'on ne peut l'apercevoir. Grâce à vos indications, mon équipage et moi, nous avons reconnu l'entrée du tunnel sous-marin. Le _Sword _l'a heureusement franchi… Il y a dix minutes qu'il est remonté à la surface du lagon… Deux de mes hommes m'ont accompagné sur cette berge… Je vous ai vu sortir de la cellule indiquée sur votre plan… Savez-vous où est à présent Thomas Roch?…
— À quelques pas d'ici… Il vient de passer et se dirigeait vers son laboratoire…
— Dieu soit béni, monsieur Hart!
— Oui!… qu'il le soit, lieutenant Davon!» Le lieutenant, les deux hommes et moi, nous prîmes le sentier qui contourne le lagon. À peine fûmes-nous éloignés d'une dizaine de mètres que j'aperçus Thomas Roch. Se jeter sur lui, le bâillonner avant qu'il eût pu pousser un cri, l'attacher avant qu'il eût pu faire un mouvement, le transporter à l'endroit où était amarré leSword, cela s'accomplit en moins d'une minute. CeSwordétait une embarcation submersible d'une douzaine de tonneaux seulement, — par conséquent, de dimensions et de puissance très inférieures à celles du tug. Deux dynamos, actionnées par des accumulateurs, qui avaient été chargés douze heures auparavant dans le port de Saint- Georges, imprimaient le mouvement à son hélice. Mais, quel qu'il fût, ceSworddevait suffire à nous sortir de notre prison, à nous rendre la liberté, — cette liberté à laquelle je ne croyais plus!… Enfin, Thomas Roch allait être arraché des mains de Ker Karraje et de l'ingénieur Serkö… Ces coquins ne pourraient utiliser son invention… Et rien n'empêcherait des navires d'approcher de l'îlot, d'opérer un débarquement, de forcer l'entrée du couloir, de s'emparer des pirates!…
Nous n'avions rencontré personne pendant que les deux hommes transportaient Thomas Roch. Nous sommes descendus tous à l'intérieur duSword… Le panneau supérieur s'est fermé… les compartiments à eau se sont remplis… leSwords'est immergé… Nous étions sauvés…
LeSword, divisé en trois sections par des cloisons étanches, était aménagé de la sorte. La première section, contenant les accumulateurs et la machinerie, s'étendait depuis le maître-bau jusqu'à l'arrière. La seconde, celle du pilote, occupait le milieu de l'embarcation, surmontée d'un périscope à verres lenticulaires, d'où partaient les rayons d'un fanal électrique qui permettait de se diriger sous les eaux. La troisième était à l'avant, et c'est là que Thomas Roch et moi, nous avions été renfermés.
Il va sans dire que mon compagnon, s'il avait été délivré du bâillon qui l'étouffait, n'était pas dégagé de ses liens, et je doutais qu'il eût conscience de ce qui se passait…
Mais nous avions hâte de partir, avec l'espoir d'être à Saint-Georges cette nuit même, si aucun obstacle ne nous arrêtait…
Après avoir poussé la porte de la cloison, je rejoignis le lieutenant Davon dans le second compartiment, près de l'homme préposé à la manoeuvre du gouvernail.
Dans celui de l'arrière, trois autres hommes, y compris le mécanicien, attendaient les ordres du lieutenant pour mettre le propulseur en mouvement.
«Lieutenant Davon, dis-je alors, je pense qu'il n'y a aucun inconvénient à laisser Thomas Roch seul… Si je puis vous être utile pour gagner l'orifice du tunnel…
— Oui… restez près de moi, monsieur Hart.» Il était alors huit heures trente-sept — exactement. Les rayons électriques, projetés à travers le périscope, éclairaient d'une vague lueur les couches dans lesquelles se maintenait leSword. À partir de la berge près de laquelle il stationnait, il serait nécessaire de traverser le lagon sur toute sa longueur. Trouver l'orifice du tunnel serait certainement une difficulté, non insurmontable. Dût-on longer l'accore des rives, il était impossible qu'on ne le découvrît pas, même en un temps relativement court. Puis, le tunnel franchi à petite vitesse, en évitant de heurter ses parois, leSwordremonterait à la surface de la mer et ferait route sur Saint- Georges.
«À quelle profondeur sommes-nous?… demandai-je au lieutenant.
— À quatre mètres cinquante.
— Il n'est pas nécessaire de s'immerger davantage, répondis-je. D'après ce que j'ai observé pendant la grande marée d'équinoxe, nous devons être dans l'axe du tunnel.
—All right!» répondit le lieutenant. Oui!All right, et il me semblait que la Providence prononçait ces mots par la bouche de l'officier… De fait, elle n'aurait pu choisir un meilleur agent de ses volontés! J'ai regardé le lieutenant à la lueur du fanal. C'est un homme de trente ans, froid, flegmatique, la physionomie résolue, — l'officier anglais dans toute son impassibilité native, — pas plus ému qu'il ne l'eût été à bord du Standard, opérant avec un extraordinaire sang-froid, je dirais même avec la précision d'une machine.
«En traversant le tunnel, me dit-il, j'ai estimé sa longueur à une quarantaine de mètres…
— Oui… d'une extrémité à l'autre, lieutenant Davon… une quarantaine de mètres.»
Et, en effet, ce chiffre devait être exact, puisque le couloir percé au niveau du littoral ne mesurait que trente mètres environ.
Ordre fut donné au mécanicien d'actionner l'hélice. LeSwordavança avec une extrême lenteur, par crainte de collision contre la berge.
Parfois il s'en approchait assez pour qu'une masse noirâtre s'estompât au fond du fuseau lumineux projeté par le fanal. Un coup de barre rectifiait alors la direction. Mais si la conduite d'un bateau sous-marin est déjà difficile en pleine mer, combien davantage sous les eaux de ce lagon!
Après cinq minutes de marche, leSword, dont la plongée était maintenue entre quatre et cinq mètres, n'avait pas encore atteint l'orifice du tunnel.
En ce moment, je dis: «Lieutenant Davon, peut-être serait-il sage de revenir à la surface, afin de mieux reconnaître la paroi où se trouve l'orifice?…
— C'est mon avis, monsieur Hart, si vous pouvez l'indiquer exactement…
— Je le puis.
— Bien.»
Par prudence, le courant du fanal fut interrompu, le milieu liquide redevint obscur. Sur l'ordre qu'il reçut, le mécanicien mit les pompes en fonction, et leSword, délesté, remonta peu à peu à la surface du lagon.
Je restai à ma place, afin de relever la position à travers les lentilles du périscope.
Enfin, le _Sword _arrêta son mouvement ascensionnel, émergeant d'un pied au plus.
De ce côté, éclairé par la lampe de la berge, je reconnus Bee-Hive.
«Votre avis!… me demanda le lieutenant Davon.
— Nous sommes trop au nord… L'orifice est dans l'ouest de la caverne.
— Il n'y a personne sur les berges?…
— Personne.
— C'est au mieux, monsieur Hart. Nous allons rester à fleur d'eau. Puis, lorsque leSword, sur votre indication, sera devant la paroi, il se laissera couler…»
C'était le meilleur parti à prendre, et le pilote mit le _Sword _dans l'axe même du tunnel, après l'avoir éloigné de la berge dont il l'avait trop rapproché. La barre fut redressée légèrement, et, poussé par son hélice, l'appareil se mit en bonne direction.
Lorsque nous n'étions plus qu'à une dizaine de mètres, je commandai de stopper. Dès que le courant fut interrompu, le _Sword _s'arrêta, ouvrit ses prises d'eau, remplit ses réservoirs, s'enfonça avec lenteur.
Alors le fanal du périscope fut remis en activité, et, désignant dans la partie sombre de la paroi une sorte de cercle noir qui ne réfléchissait pas les rayons du fanal:
«Là… là… le tunnel!» m'écriai-je.
N'était-ce pas la porte par laquelle j'allais m'échapper de cette prison?… N'était-ce pas la liberté qui m'attendait au large?…
LeSwordse mut en douceur vers l'orifice…
Ah!… l'horrible malchance, et comment avais-je pu résister à ce coup?… Comment mon coeur ne s'était-il pas brisé?…
Une vague lueur apparaissait à travers les profondeurs du tunnel, moins de vingt mètres en avant. Cette lumière, qui s'avançait sur nous, ne pouvait être que la lumière projetée par le look-out du bateau sous-marin de Ker Karraje.
«Le tug!… ai-je crié. Lieutenant… voici le tug qui rentre àBack-Cup!…
— Machine arrière!» ordonna le lieutenant Davon. Et leSwordrecula au moment où il allait s'engager à travers le tunnel. Peut- être une chance nous restait-elle d'échapper, car d'une main rapide, le lieutenant avait éteint notre fanal, et il était possible que ni le capitaine Spade ni aucun de ses compagnons n'eussent aperçu leSword… Peut-être, en s'écartant, livrerait-il passage au tug… Peut-être sa masse obscure se confondrait-elle avec les basses couches du lagon… Peut-être le tug passerait-il sans le voir?… Lorsqu'il aurait regagné son poste de mouillage, leSwordse remettrait en direction… et donnerait dans l'orifice…
L'hélice duSwordtournant à contre, nous avons rebroussé vers la berge du côté sud… Encore quelques instants et leSwordn'aurait plus qu'à stopper…
Non!… Le capitaine Spade avait reconnu la présence d'un bateau sous-marin, prêt à s'engager à travers le tunnel, et il se disposait à le poursuivre sous les eaux du lagon… Que pourrait cette frêle embarcation lorsqu'elle serait attaquée par le puissant appareil de Ker Karraje?…
Le lieutenant Davon me dit alors:
«Retournez dans le compartiment où se trouve Thomas Roch, monsieur Hart… Fermez la porte, tandis que je vais fermer celle du compartiment de l'arrière… Si nous sommes abordés, il est possible que, grâce à ses cloisons, leSwordse soutienne entre deux eaux…»
Après avoir serré la main du lieutenant, dont le sang-froid ne se démentait pas devant ce danger, je regagnai l'avant, près de Thomas Roch… Je refermai la porte et j'attendis dans une obscurité complète.
Alors j'eus le sentiment ou plutôt l'impression des manoeuvres que faisait le _Sword _pour échapper au tug, ses portées, ses girations, ses plongées. Tantôt il évoluait brusquement, afin d'éviter un choc; tantôt il remontait à la surface, ou s'immergeait jusqu'aux extrêmes profondeurs du lagon. S'imagine-t- on cette lutte des deux appareils sous ces eaux troublées, évoluant comme deux monstres marins d'inégale puissance?
Quelques minutes s'écoulèrent… Je me demandais si la poursuite n'était pas suspendue, si leSwordn'avait pas enfin pu s'élancer à travers le tunnel…
Une collision se produisit… Il ne sembla pas que ce choc eût été très violent… Mais je ne pus me faire illusion, — c'était bien le _Sword _qui venait d'être abordé par sa hanche de tribord… Peut-être, cependant, sa coque de tôle avait-elle résisté?… Et même, dans le cas contraire, peut-être l'eau n'avait-elle envahi qu'un des compartiments?…
Presque aussitôt, un second choc repoussa leSword, avec une extrême violence, cette fois. Il fut comme soulevé par l'éperon du tug, contre lequel il se scia, pour ainsi dire, en se rabattant. Puis, je sentis qu'il se redressait, l'avant en haut, et qu'il coulait à pic sous la surcharge d'eau dont s'était rempli le compartiment de l'arrière…
Brusquement, sans avoir pu nous retenir aux parois, Thomas Roch et moi, nous fûmes culbutés l'un sur l'autre… Enfin, après un dernier heurt qui provoqua un bruit de tôle déchirées, leSwordragua le fond et devint immobile…
À partir de ce moment, que s'était-il passé?… Je ne savais, ayant perdu connaissance.
Depuis, je viens d'apprendre que des heures, — de longues heures, — s'étaient écoulées. Tout ce qui me revient à la mémoire, c'est que ma dernière pensée avait été:
«Si je meurs, du moins Thomas Roch et son secret meurent avec moi… et les pirates de Back-Cup n'échapperont pas au châtiment de leurs crimes!»
XVAttente
Aussitôt mes sens repris, j'observe que je suis étendu sur le cadre de ma cellule, où, parait-il, je repose depuis trente heures.
Je ne suis pas seul. L'ingénieur Serkö est près de moi. Il m'a fait donner tous les soins nécessaires, il m'a soigné lui-même, — non comme un ami, je pense, mais comme l'homme dont on attend d'indispensables explications, quitte à se débarrasser de lui, si l'intérêt commun l'exige.
Assez faible encore, je serais incapable de faire un pas. Peu s'en est fallu que j'aie été asphyxié au fond de cet étroit compartiment duSword, tandis qu'il gisait sous les eaux du lagon. Suis-je en état de répondre aux questions que l'ingénieur Serkö brûle de m'adresser relativement à cette aventure?… Oui… mais je me tiendrai sur une extrême réserve.
Et, tout d'abord, je me demande où sont le lieutenant Davon et l'équipage duSword. Ces courageux Anglais ont-ils péri dans la collision?… Sont-ils sains et saufs, ainsi que nous le sommes, - - car je suppose que Thomas Roch a survécu comme moi, après le double choc du tug et duSword?…
La première question de l'ingénieur Serkö est celle-ci:
«Expliquez-moi ce qui s'est passé, monsieur Hart?» Au lieu de répondre, l'idée me vient d'interroger.
«Et Thomas Roch?… ai-je demandé.
— En bonne santé, monsieur Hart… Que s'est-il passé?… répète- t-il d'un ton impérieux.
— Avant tout, apprenez-moi, ai-je dit, ce que sont devenus… les autres?…
— Quels autres?… réplique l'ingénieur Serkö, dont l'oeil commence à me lancer de mauvais regards.
— Ces hommes qui se sont jetés sur moi et sur Thomas Roch, ces hommes qui nous ont bâillonnés… emportés… enfermés… où?… je ne le sais même pas!»
Toute réflexion faite, le mieux est de soutenir que j'ai été surpris, ce soir-là, par une agression brusque, pendant laquelle je n'ai eu le temps ni de me reconnaître ni de reconnaître les auteurs de cette agression.
«Ces hommes, répond l'ingénieur Serkö, vous saurez de quelle manière l'affaire a fini pour eux… Auparavant, dites-moi comment les choses se sont passées…»
Et, à l'intonation menaçante que prend sa voix en répétant cette question formulée pour la troisième fois, je comprends de quels soupçons je suis l'objet. Et, cependant, pour être en mesure de m'accuser de relations avec le dehors, il faudrait que le tonnelet contenant ma notice fût tombé entre les mains de Ker Karraje… Or cela n'est pas, puisque ce tonnelet a été recueilli par les autorités des Bermudes… Une telle accusation à mon égard ne reposerait sur rien de sérieux.
Aussi me suis-je borné à raconter que, la veille, vers huit heures du soir, je me promenais sur la berge, après avoir vu Thomas Roch se diriger du côté de son laboratoire, lorsque trois hommes m'ont saisi par-derrière… Un bâillon sur la bouche et les yeux bandés, je me suis senti entraîné, puis descendu dans une sorte de trou avec une autre personne que j'ai cru reconnaître à ses gémissements pour mon ancien pensionnaire… J'eus la pensée que nous étions à bord d'un appareil flottant… et, tout naturellement, que ce devait être à bord du tug qui était de retour?… Puis il m'a semblé que cet appareil s'enfonçait sous les eaux… Alors un choc m'a renversé au fond de ce trou, l'air a bientôt manqué… et, finalement, j'ai perdu connaissance… Je ne savais rien de plus…
L'ingénieur Serkö m'écoute avec une profonde attention, l'oeil dur, le front plissé, et, cependant, rien ne l'autorise à croire que je ne lui aie pas dit la vérité.
«Vous prétendez que trois hommes se sont jetés sur vous?… me demande-t-il.
— Oui… et j'ai cru que c'étaient de vos gens… Je ne les avais pas vus s'approcher… Qui sont-ils?
— Des étrangers que vous avez dû reconnaître à leur langage?…
— Ils n'ont pas parlé.
— Vous ne soupçonnez pas de quelle nationalité?…
— Aucunement.
— Vous ignorez quelles étaient leurs intentions en pénétrant à l'intérieur de la caverne?…
— Je l'ignore.
— Et quelle est votre idée là-dessus?…
— Mon idée, monsieur Serkö?… Je vous le répète, j'ai cru que deux ou trois de vos pirates étaient chargés de me jeter dans le lagon par ordre du comte d'Artigas… qu'ils allaient en faire autant de Thomas Roch… que, possesseurs de tous ses secrets, — ainsi que vous me l'avez affirmé, — vous n'aviez plus qu'à vous débarrasser de lui comme de moi…
— Vraiment, monsieur Hart, cette pensée a pu naître dans votre cerveau… répond l'ingénieur Serkö, sans reprendre néanmoins son ton d'habituelle raillerie.
— Oui… mais elle n'a pas persisté, lorsque, m'étant débarrassé de mon bandeau, j'ai pu voir qu'on m'avait descendu dans un des compartiments du tug.
— Ce n'était pas le tug, c'était un bateau du même genre qui s'est introduit par le tunnel…
— Un bateau sous-marin?… me suis-je écrié.
— Oui… et monté par des hommes chargés de vous enlever avecThomas Roch…
— Nous enlever?… dis-je, en continuant de feindre la surprise.
— Et, ajouta l'ingénieur Serkö, je vous demande ce que vous pensez de cette affaire…
— Ce que j'en pense?… Mais elle ne me paraît comporter qu'une seule explication plausible. Si le secret de votre retraite n'a pas été trahi, — et je ne sais comment une trahison aurait pu se produire ni quelle imprudence vous et les vôtres auriez pu commettre, — mon avis est que ce bateau sous-marin, en cours d'expériences sur ces parages, a découvert par hasard l'orifice du tunnel… qu'après s'y être engagé, il a remonté à la surface du lagon… que son équipage, très surpris de se trouver à l'intérieur d'une caverne habitée s'est emparé des premiers habitants qu'il a rencontrés… Thomas Roch… moi… d'autres peut-être… car enfin j'ignore…»
L'ingénieur Serkö est redevenu très sérieux. Sent-il l'inanité de l'hypothèse que j'essaie de lui suggérer?… Croit-il que j'en sais plus que je ne veux dire?… Quoi qu'il en soit, il semble accepter ma réponse, et il ajoute:
«En effet, monsieur Hart, les choses ont dû se passer de cette façon, et lorsque le bateau étranger a voulu s'engager à travers le tunnel, au moment où le tug en sortait, il y a eu collision… une collision dont il a été la victime… Mais nous ne sommes point gens à laisser périr nos semblables… D'ailleurs, votre disparition et celle de Thomas Roch avaient été presque aussitôt constatées… Il fallait à tout prix sauver deux existences si précieuses… On s'est mis à la besogne… Nous avons d'habiles scaphandriers parmi nos hommes. Ils sont descendus dans les profondeurs du lagon… ils ont passé des amarres sous la coque duSword…
— LeSword?… ai-je observé.
— C'est le nom que nous avons lu sur l'avant de ce bateau, quand il fut ramené à la surface… Quelle satisfaction, lorsque nous vous avons retrouvé, — sans connaissance, il est vrai, — mais respirant encore, et quel bonheur d'avoir pu vous rappeler à la vie!… Par malheur, à l'égard de l'officier qui commandait leSwordet de son équipage, nos soins ont été inutiles… Le choc avait crevé les compartiments du milieu et de l'arrière qu'ils occupaient, et ils ont payé de leur existence cette mauvaise chance… due au seul hasard, comme vous dites… d'avoir envahi notre mystérieuse retraite.»
En apprenant la mort du lieutenant Davon et de ses compagnons, mon coeur s'est serré affreusement. Mais, pour rester fidèle à mon rôle, comme c'étaient des gens que je ne connaissais pas… que j'étais censé ne pas connaître… il a fallu me contenir… L'essentiel, en effet, est de ne donner aucun motif de soupçonner une connivence entre l'officier duSwordet moi… Qui sait, en somme, si l'ingénieur Serkö attribue cette arrivée du _Sword _au «seul hasard», s'il n'a pas ses raisons pour admettre, provisoirement du moins, l'explication que j'ai imaginée?…
En fin de compte, cette inespérée occasion de recouvrer ma liberté est perdue… Se représentera-t-elle?… Dans tous les cas, on sait à quoi s'en tenir sur le pirate Ker Karraje, puisque ma notice est parvenue entre les mains des autorités anglaises de l'archipel… LeSwordne reparaissant pas aux Bermudes, nul doute que de nouveaux efforts soient tentés contre l'îlot de Back- Cup, où, sans cette malencontreuse coïncidence, — la rentrée du tug au moment de la sortie duSword, — je ne serais plus prisonnier à cette heure!
J'ai repris mon existence habituelle, et, n'ayant inspiré aucune défiance, je suis toujours libre d'aller et de venir à l'intérieur de la caverne.
Il est constant que cette dernière aventure n'a eu aucune fâcheuse conséquence pour Thomas Roch. Des soins intelligents l'ont sauvé comme ils m'ont sauvé moi-même. En toute plénitude de ses facultés intellectuelles, il s'est remis au travail et passe des journées entières dans son laboratoire.
Quant à l'Ebba, elle a rapporté de son dernier voyage des ballots, des caisses, quantité d'objets de provenances diverses, et j'en conclus que plusieurs bâtiments ont été pillés au cours de cette dernière campagne de piraterie.
Cependant, le travail est poursuivi avec activité en ce qui concerne l'établissement des chevalets. Le nombre des engins s'élève à une cinquantaine. Si Ker Karraje et l'ingénieur Serkö se voyaient dans l'obligation de défendre Back-Cup, trois ou quatre suffiraient à garantir l'îlot de toute approche, étant donné qu'ils couvriraient une zone sur laquelle aucun navire ne pourrait entrer sans être anéanti. Et, j'y songe, n'est-il pas probable qu'ils vont mettre Back-Cup en état de défense, après avoir raisonné de la façon suivante:
«Si l'apparition duSworddans les eaux du lagon n'a été que l'effet du hasard, rien n'est changé à notre situation, et nulle puissance, pas même l'Angleterre, n'aura la pensée d'aller rechercher leSwordsous la carapace de l'îlot. Si, au contraire, par suite d'une incompréhensible révélation, on a appris que Back-Cup est devenu la retraite de Ker Karraje, si l'expédition duSworda été une première tentative faite contre l'îlot, on doit s'attendre à une seconde dans des conditions différentes, soit une attaque à distance, soit une tentative de débarquement. Donc, avant que nous ayons pu quitter Back-Cup et emporter nos richesses, il faut employer le Fulgurateur Roch pour la défensive.»
À mon sens, ce raisonnement a dû même être poussé plus loin, et ces malfaiteurs se seront dit:
«Y a-t-il connexité entre cette révélation, de quelque façon qu'elle ait eu lieu, et le double enlèvement de Healthful- House?… Sait-on que Thomas Roch et son gardien sont enfermés à Back-Cup?… Sait-on que c'est au profit du pirate Ker Karraje que cet enlèvement a été effectué?… Américains, Anglais, Français, Allemands, Russes, ont-ils lieu de craindre que toute attaque de vive force contre l'îlot ne soit condamnée à l'insuccès?…»
Pourtant, à supposer que tout cela soit connu, si grands même que soient les dangers, Ker Karraje a dû comprendre que l'on ne reculerait pas. Un intérêt de premier ordre, un devoir de salut public et d'humanité, exigent l'anéantissement de son repaire. Après avoir écumé autrefois les mers de l'Ouest-Pacifique, le pirate et ses complices infestent maintenant les parages de l'Ouest-Atlantique… Il faut les détruire à n'importe quel prix!
Dans tous les cas, et rien qu'à tenir compte de cette dernière hypothèse, une surveillance constante s'impose à ceux qui habitent la caverne de Back-Cup. Aussi, à partir de ce jour, est-elle organisée dans les conditions les plus sévères. Grâce au couloir, et sans qu'il soit besoin de franchir le tunnel, les pirates ne cessent de veiller au-dehors. Cachés entre les basses roches du littoral, ils observent nuit et jour les divers points de l'horizon, se relevant matin et soir par escouades de douze hommes. Toute apparition de navire au large, toute approche d'embarcation quelconque seraient immédiatement relevées.
Rien de nouveau pendant les journées suivantes, qui se succèdent avec une désespérante monotonie. En réalité, on sent que Back-Cup ne jouit plus de sa sécurité d'autrefois. Il y règne comme une vague et décourageante inquiétude. À chaque instant, on craint d'entendre ce cri: Alerte! alerte! jeté par les veilleurs du littoral. La situation n'est plus ce qu'elle était avant l'arrivée duSword. Brave lieutenant Davon, brave équipage, que l'Angleterre, que les États civilisés n'oublient jamais que vous avez sacrifié votre vie pour la cause de l'humanité!
Il est évident que, maintenant, et quelque puissants que soient leurs moyens de défense, plus encore que ne le serait un barrage torpédique, Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade sont en proie à des troubles qu'ils essaient vainement de dissimuler. Aussi ont-ils de fréquents conciliabules. Peut-être agitent-ils la question d'abandonner Back-Cup en emportant leurs richesses, car si cette retraite est connue, on saura bien la réduire, ne fût-ce que par la famine.
J'ignore ce qu'il y a de vrai à cet égard, mais l'essentiel est qu'on ne me soupçonne pas d'avoir lancé à travers le tunnel ce tonnelet si providentiellement recueilli aux Bermudes. Jamais, — je le constate, — l'ingénieur Serkö ne m'a fait d'allusion à cet égard. Non! Je ne suis ni suspecté, ni suspect. S'il en était autrement, je connais assez le caractère du comte d'Artigas pour savoir qu'il m'aurait déjà envoyé rejoindre dans l'abîme le lieutenant Davon et l'équipage duSword.
Ces parages sont désormais visités journellement par les grandes tempêtes hivernales. D'effroyables rafales hurlent à la cime de l'îlot.
Les tourbillons d'air, qui se propagent à travers la forêt des piliers, produisent de superbes sonorités, comme si cette caverne formait la caisse d'harmonie d'un gigantesque instrument. Et ces mugissements sont tels, par instants, qu'ils couvriraient les détonations d'une artillerie d'escadre. Nombre d'oiseaux marins, fuyant la tourmente, pénètrent à l'intérieur et, durant les rares accalmies, nous assourdissent de leurs cris aigus.
Il est à présumer que, par de si mauvais temps, la goélette ne pourrait tenir la mer. Il n'en est pas question, d'ailleurs, puisque l'approvisionnement de Back-Cup est assuré pour toute la saison. J'imagine aussi que le comte d'Artigas sera dorénavant moins empressé d'aller promener sonEbbale long du littoral américain, où il y risquerait d'être reçu non plus avec les égards dus à un riche yachtman, mais avec l'accueil que mérite le pirate Ker Karraje!
Toutefois, j'y songe, si l'apparition duSworda été le début d'une campagne contre l'îlot dénoncé à la vindicte publique, une question se pose, — question de la dernière gravité pour l'avenir de Back-Cup.
Aussi, un jour, — très prudemment, ne voulant exciter aucun soupçon, — je me hasarde à tâter l'ingénieur Serkö sur ce sujet.
Nous étions dans le voisinage du laboratoire de Thomas Roch. La conversation durait depuis quelques minutes, lorsque l'ingénieur Serkö revint à me parler de cette extraordinaire apparition d'un bateau sous-marin de nationalité anglaise dans les eaux du lagon. Cette fois, il me parut incliner à croire qu'il y avait peut-être eu là une tentative faite contre la bande de Ker Karraje.
«Ce n'est pas mon avis, ai-je répondu, afin d'arriver à la question que je voulais lui poser.
— Et pourquoi?… me demanda-t-il.
— Parce que si votre retraite était connue, un nouvel effort aurait été tenté déjà, sinon pour pénétrer dans la caverne, du moins pour détruire Back-Cup.
— Le détruire!… s'écrie l'ingénieur Serkö, le détruire!… Ce serait au moins très dangereux avec les moyens de défense dont nous disposons maintenant!…
— Cela, on l'ignore, monsieur Serkö. On ne sait ni dans l'ancien ni dans le nouveau continent que l'enlèvement de Healthful-House a été effectué à votre profit… que vous êtes parvenu à traiter de son invention avec Thomas Roch…»
L'ingénieur Serkö ne répond rien à cette observation, qui, d'ailleurs, est sans réplique.
Je continue en disant:
«Donc, une escadre, envoyée par les puissances maritimes qui ont intérêt à l'anéantissement de cet îlot, n'hésiterait pas à s'en approcher… à l'accabler de ses projectiles… Or, puisque cela ne s'est pas encore fait, c'est que cela ne doit pas se faire, c'est qu'on ne sait rien de ce qui concerne Ker Karraje… Et, vous voudrez bien en convenir, c'est l'hypothèse la plus heureuse pour vous…
— Soit, répond l'ingénieur Serkö, mais ce qui est… est. Qu'on le sache ou non, si des navires de guerre s'approchent à quatre ou cinq milles de l'îlot, ils seront coulés avant d'avoir pu faire usage de leurs pièces!
— Soit, dis-je à mon tour, et après?…
— Après?… La probabilité est que d'autres n'oseront plus s'y risquer…
— Soit, toujours! Mais ces navires vous investiront en dehors de la zone dangereuse, et, d'autre part, l'Ebbane pourra plus se rendre dans les ports qu'elle fréquentait autrefois avec le comte d'Artigas!… Dès lors, comment parviendrez-vous à assurer le ravitaillement de l'îlot!»
L'ingénieur Serkö garde le silence.
Cette question qui a dû déjà le préoccuper, il est incontestable qu'il n'a pu la résoudre… Et je pense bien que les pirates songent à abandonner Back-Cup…
Cependant, ne voulant point se laisser, par mes observations, mettre au pied du mur:
«Il nous restera toujours le tug, dit-il, et ce que l'Ebbane pourrait plus faire, il le ferait…
— Le tug!… me suis-je écrié. Si l'on connaît les secrets de Ker Karraje, serait-il admissible qu'on ne connût pas aussi l'existence du bateau sous-marin du comte d'Artigas?…»
L'ingénieur Serkö me jette un regard soupçonneux. «Monsieur Simon Hart, dit-il, vous me paraissez pousser un peu loin vos déductions…
— Moi, monsieur Serkö?…
— Oui… et je trouve que vous parlez de tout cela en homme qui en saurait plus long qu'il ne convient!»
Cette remarque me coupe net. Il est évident que mon argumentation risque de donner à penser que j'ai pu être pour une part dans ces derniers événements. Les yeux de l'ingénieur Serkö sont implacablement dardés sur moi, ils me percent le crâne, ils me fouillent le cerveau…
Toutefois, je ne perds rien de mon sang-froid, et, d'un ton tranquille, je réponds:
«Monsieur Serkö, par métier comme par goût, je suis habitué à raisonner sur toutes choses. C'est pourquoi je vous ai communiqué le résultat de mon raisonnement, dont vous tiendrez ou ne tiendrez pas compte, à votre convenance.»
Là-dessus, nous nous séparons. Mais, faute d'avoir gardé une suffisante réserve, peut-être ai-je inspiré des soupçons contre lesquels il ne me sera pas aisé de réagir…
De cet entretien, en somme, je garde ce précieux renseignement: c'est que la zone que le Fulgurateur Roch interdit aux bâtiments est établie entre quatre et cinq milles… Peut-être à la prochaine marée d'équinoxe… une notice dans un second tonnelet?… Il est vrai, que de longs mois à attendre avant que l'orifice du tunnel découvre à mer basse!… Et puis, cette nouvelle notice arriverait-elle à bon port comme la première?…
Le mauvais temps continue, et les rafales sont plus effroyables que jamais, — ce qui est habituel à la période hivernale des Bermudes. Est-ce donc l'état de la mer qui retarde une autre campagne contre Back-Cup?… Le lieutenant Davon m'avait pourtant affirmé que, si son expédition échouait, si on ne voyait pas revenir leSwordà Saint-Georges, la tentative serait reprise dans des conditions différentes, afin d'en finir avec ce repaire de bandits… Il faut bien que l'oeuvre de justice s'accomplisse tôt ou tard et amène la destruction complète de Back-Cup… dussé- je ne pas survivre à cette destruction!…
Ah! que ne puis-je aller respirer, ne fût-ce qu'un instant, l'air vivifiant du dehors!… Que ne m'est-il permis de jeter un regard au lointain horizon des Bermudes!… Toute ma vie se concentre sur ce désir, — franchir le couloir, atteindre le littoral, me cacher entre les roches… Et qui sait si je ne serais pas le premier à apercevoir les fumées d'une escadre faisant route vers l'îlot?…
Par malheur, ce projet est irréalisable, puisque des hommes de garde sont postés, jour et nuit, aux deux extrémités du couloir. Personne ne peut y pénétrer sans l'autorisation de l'ingénieur Serkö. À l'essayer, je me verrais menacé de perdre la liberté de circuler à l'intérieur de la caverne — et même de pis…
En effet, depuis notre dernière conversation, il me semble que l'ingénieur Serkö a changé d'allure vis-à-vis de moi. Son regard, jusque-là railleur, est devenu défiant, soupçonneux, inquisiteur, aussi dur que celui de Ker Karraje!
—17 novembre. — Aujourd'hui, dans l'après-midi, une vive agitation s'est produite à Bee-Hive. On se précipite hors des cellules… Des cris éclatent de toutes parts.
Je me jette à bas de mon cadre, je sors en toute hâte. Les pirates courent du côté du couloir, à l'entrée duquel se trouvent Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade, le maître d'équipage Effrondat, le mécanicien Gibson, le Malais au service du comte d'Artigas. Ce qui provoque ce tumulte, je ne tarde pas à l'apprendre, car les veilleurs viennent de rentrer en jetant le cri d'alarme. Plusieurs navires sont signalés vers le nord-ouest, — des bâtiments de guerre, qui marchent à toute vapeur dans la direction de Back-Cup.
XVIEncore quelques heures
Quel effet produit sur moi cette nouvelle, et de quelle indicible émotion toute mon âme est saisie!… Le dénouement de cette situation approche, je le sens… Puisse-t-il être tel que le réclament la civilisation et l'humanité!
Jusqu'à présent, j'ai rédigé mes notes jour par jour. Désormais, il importe que je les tienne au courant heure par heure, minute par minute. Qui sait si le dernier secret de Thomas Roch ne va pas m'être révélé, si je n'aurai pas eu le temps de l'y consigner?… Si je péris pendant l'attaque, Dieu veuille qu'on retrouve sur mon cadavre le récit des cinq mois que j'ai passés dans la caverne de Back-Cup!
Tout d'abord, Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade et plusieurs autres de leurs compagnons sont allés prendre leur poste sur la base extérieure de l'îlot. Que ne donnerais-je pas pour qu'il me fût possible de les suivre, de me blottir entre les roches, d'observer les navires signalés au large…
Une heure plus tard, tous reviennent à Bee-Hive, après avoir laissé une vingtaine d'hommes en surveillance. Comme, à cette époque, les jours sont déjà de très courte durée, il n'y a rien à craindre avant le lendemain. Du moment qu'il ne s'agit pas d'un débarquement, et dans l'état de défense où les assaillants doivent supposer Back-Cup, il est inadmissible qu'ils puissent songer à une attaque de nuit.
Jusqu'au soir, on a travaillé à disposer les chevalets sur divers points du littoral. Il y en a six, qui ont été transportés par le couloir aux places choisies d'avance.
Cela fait, l'ingénieur Serkö rejoint Thomas Roch dans son laboratoire. Veut-il donc l'instruire de ce qui se passe… lui apprendre qu'une escadre est en vue de Back-Cup… lui dire que son Fulgurateur va servir à la défense de l'îlot?…
Ce qui est certain, c'est qu'une cinquantaine d'engins, chargés chacun de plusieurs kilogrammes de l'explosif et de la matière fusante qui leur assure une trajectoire supérieure à celle de tout autre projectile, sont prêts à faire leur oeuvre de destruction.
Quant au liquide du déflagrateur, Thomas Roch en a fabriqué un certain nombre d'étuis, et, — je ne le sais que trop, — il ne refusera pas son concours aux pirates de Ker Karraje! Pendant ces préparatifs, la nuit est venue. Une demi-obscurité règne au-dedans de la caverne, car on n'a allumé que les lampes de Bee-Hive. Je regagne ma cellule, ayant intérêt à me montrer le moins possible. Les soupçons que j'ai pu inspirer à l'ingénieur Serkö ne se raviveront-ils pas à cette heure où l'escadre s'approche de Back- Cup?… Mais les navires aperçus conserveront-ils cette direction?… Ne vont-ils pas passer au large des Bermudes et disparaître à l'horizon?… Un instant, ce doute s'est présenté à mon esprit… Non… non!… Et, d'ailleurs, d'après les relèvements du capitaine Spade, — je viens de l'entendre dire à lui-même, — il est certain que les bâtiments sont restés en vue de l'îlot.