Reprends ton ami, peut-être n’a-t-il rien fait, et, s’il l’a fait, ce sera pour qu’il ne continue pas.Ben Sirach.
Reprends ton ami, peut-être n’a-t-il rien fait, et, s’il l’a fait, ce sera pour qu’il ne continue pas.
Ben Sirach.
Parmi les peines inutiles, dont l’existence est « embroussaillée » et obscurcie, il faut compter les griefs. Le mot semble insignifiant, mais il représente une telle série de sentiments mesquins et de pensées nuisibles, qu’il devient formidable dans ses conséquences.
Semblables à ces petits rongeurs qui finissent par détruire des maisons entières, les griefs portent le trouble dans tous les cœurs où ils naissent, passent et vivent. Dès qu’ils y apparaissent et s’y accumulent, la paix et la joie en sont bannies. Dans tous les rapports sociaux, ils distillent du poison. Leur présence, au début, se fait à peine sentir, et l’on ne s’en aperçoit que lorsque, maîtres de la place, ils en ont chassé tous les sentiments doux : confiance, gratitude, tendresse ! Leur dent malfaisante tranche les fleurs des prairies, et le sol où ils ont passé reste aride et sec.
Il n’y a pas d’affection qu’ils n’assombrissent ; on dirait ces essaims d’insectes qui, en certaines saisons et en certains climats, obscurcissent tout à coup l’atmosphère. La pluie de sauterelles que l’Éternel envoya aux Égyptiens représente au figuré une pluie de griefs. En effet, ceux-ci s’abattent sur l’âme comme les sauterelles sur la terre. Il faut une rare élévation d’esprit pour leur fermer toujours l’entrée de soi-même ; lorsqu’on s’y attend le moins, ils fondent sur les cœurs. Aucune plante au monde n’a une croissance aussi rapide : nains le matin, ils sont géants le soir ! Ils détruisent les meilleures intentions et les meilleurs sentiments. On se sentait prêt à une action généreuse, les griefs surviennent, et les bonnes volontés tarissent !
Le plus souvent, le grief ne repose sur rien ; c’est ce qui fait sa force et son danger. Le cri angoissant de Macbeth, qui se plaint de n’avoir à combattre que des fantômes, se rapporte très bien à la calomnie, mais s’applique tout aussi bien aux griefs. Ils sont d’étoffe si mince que, par amour-propre, nul ne les avoue jamais. Capables de produire, en s’accumulant, des haines meurtrières, ils échappent obstinément à l’explication sincère qui pourrait les dissiper, et demeurent incrustés et dissimulés dans le fond intime de l’être. Le mot de Marie Tudor, disant qu’à sa mort, si on lui ouvrait le cœur, on y trouverait gravé le nom deCalais, peut se répéter pour certains griefs. Il y a des âmes qui les portent en elles-mêmes jusqu’au tombeau. La plupart du temps, si l’on remontait à leur origine, la honte serait grande d’avoir nourri tant d’amertume pour de si maigres torts.
Les personnes qui ne sont pas sujettes à se faire de griefs sont celles qui en donnent le plus aux autres, car elles ne se figurent jamais qu’on puisse leur en vouloir de tel ou tel oubli, de tel ou tel acte insignifiant, de tel ou tel mot dit sans intention. La prévoyance, la prudence, la bonté ne les sauvent pas. Elles devraient rapetisser leur âme pour se figurer certaines mesquines rancunes.
Il y a, par contre, des catégories d’individus qui semblent prendre plaisir à défier les hostilités ; ils n’ouvrent la bouche que pour prononcer des paroles dénigrantes, lancer des calomnies, des médisances, et n’ont jamais pour personne un mot bienveillant ou une attention. Leur but semble être de provoquer les antipathies et les vengeances… Irritables, nerveux, colériques, ils aiment à froisser, à blesser, à humilier, se figurant sans doute affirmer ainsi une supériorité qu’ils sont seuls à reconnaître. Ces faiseurs de peines ne méritent pas qu’on s’occupe d’eux ni qu’on essaye de les prémunir contre les griefs qu’ils excitent volontairement et justement.
Mais on voudrait en préserver les doux, les paisibles et les justes. Comment les mettre à l’abri des rancunes que leurs qualités elles-mêmes suscitent ? L’unique moyen est qu’ils gardent leur âme libre de toute pensée amère. Et alors, peut-être par ces communications mystérieuses d’esprit à esprit, dont on sent parfois les effets, sans en connaître la cause, ils arriveront à déblayer le cœur de leur prochain des griefs qui le rongent.
Le traitement à entreprendre est donc uniquement subjectif, car seul un travail intérieur parvient à délivrer l’âme des parasites qui en absorbent le suc vital. Il ne faudrait accorder aux autres hommes le droit de nous faire souffrir que par la pitié ou l’amour qu’ils nous inspirent. N’y a-t-il pas du ridicule à être la victime du regard froid des indifférents, d’une parole acerbe, d’une négligence, d’une impolitesse de la part de gens dont notre vie sentimentale ne dépend point ?
Et même, quand ces blessures nous sont portées par des amis, des proches, des êtres qui nous donnent le bonheur ou le malheur, n’est-il pas maladroit de leur accorder de l’importance ? Si ces froissements sont légers, ne vaut-il pas mieux les étouffer ? S’ils sont de nature à affliger sérieusement, le plus sage n’est-il pas de les pardonner en silence ? S’ils sont trop graves pour être pardonnés en silence, on gagnerait à les exprimer par des mots.
Impossible ! dira-t-on. Tous ceux qui, sentant des ombres s’interposer entre eux et leurs amis, ont recherché naïvement une explication, se sont trouvés en face d’un mur de glace. — Quelque chose contre vous ? Mais comment donc ? — Il n’y a rien, absolument rien ! — Vous avez une imagination étonnante ! — Et un sourire de raillerie souligne les paroles fausses. Il semble dire, ce sourire : « Vous vous figurez m’avoir blessé ! Quel sot amour-propre est donc le vôtre ! »
L’amour-propre, voilà le grand obstacle à ces expositions sincères de nos blessures morales. Il est, en général, compris de façon singulière. Les hommes ne se soucient guère de la réalité des choses[6], mais bien plutôt du rôle qu’ils jouent, en tant que marionnettes sociales (oh ! pas tous, bien entendu, mais le plus grand nombre). Le cabotinage a tellement envahi les mœurs et les esprits que tout se fait pour et sur la scène, y compris la bienfaisance. Jadis, les auteurs dramatiques et les acteurs se préoccupaient à peu près seuls des applaudissements des foules ; aujourd’hui les conférences, les congrès et les expositions multiples sont autant de théâtres où presque toutes les catégories de citoyens ont leur rôle à jouer.
[6]VoirAmes dormantes, le chapitre : « Le faux amour de soi ».
[6]VoirAmes dormantes, le chapitre : « Le faux amour de soi ».
A certains points de vue, le cabotinage est utile ; il sert d’émulation, il apprend à se mieux tenir, délivre de la timidité. L’habitude de se présenter au public donne, dès l’enfance, un aplomb étonnant ; on voit des petites filles jouer la comédie avec une désinvolture amusante ; elles récitent des compliments aux souverains ou présentent une adresse au Saint Père avec un aplomb et une absence d’émotion que leur envierait une actrice vieillie sur les planches. Pas un battement de cils ! Elles ne rougissent même pas. La rougeur n’est plus que l’indice de l’amour-propre blessé : les causes qui la provoquaient autrefois, pudeur et honte, sont à peu près éliminées de la vie moderne.
Ce développement du cabotinage a donné une impulsion insensée aux vanités et a, par conséquent, augmenté de beaucoup le nombre des griefs secrets. Tous aspirant à un succès personnel sur une scène quelconque, il serait maladroit d’admettre le succès d’autrui. En ce monde, bientôt, il n’y aura plus que des compétiteurs !
Le plaisir de la médisance a peut-être diminué, parce qu’on a moins de temps à y consacrer, mais l’éloge spontané et sincère a disparu des habitudes morales duXXesiècle, et elles sont rares, les gloires qu’on n’essaye pas de démolir ! Pour échapper au dénigrement, il faut avoir de singuliers mérites, ou travailler dans des branches à concurrence limitée. En tout cas, il est indispensable que le grand homme vive solitaire, loin des foules, de façon à ne pas irriter le prochain par le bruit des applaudissements qu’il recueille. Les contacts trop fréquents sont de sûrs provocateurs de griefs.
La grande loi des causes et des effets est mise en doute, à cause des démentis que l’expérience lui donne. Mais sont-ce des démentis ? Si l’on tient compte des causes ignorées, on ne saurait prétendre qu’il y ait jamais un effet sans cause. On ne peut dire non plus qu’il y ait des causes sans effets, les résultats directs d’une cause étant parfois détruits ou paralysés par d’autres causes plus fortes que nous ne percevons pas, et qui provoquent des effets différents de ceux que la cause visible semblait indiquer comme certains. Toutes lesinconnuesqui entourent la vie de l’homme, et dont on constate l’existence à chaque pas, permettent à cette loi, qui satisfait le besoin de logique et l’instinct de justice que nous portons en nous-mêmes, de conserver sa valeur. Valeur d’hypothèse si l’on veut, mais tout n’est-il pas à peu près hypothèse, dans ce monde de l’incertitude où nous naissons, vivons et mourons ?
On peut donc affirmer que l’exacerbation de l’amour-propre, résultat du cabotinage moderne et de la doctrine égalitaire, a pour conséquence immédiate le grief, car celui-ci trouve dans la vanité une source intarissable où s’abreuver et se renouveler. L’homme vain a désespérément besoin des autres, parce qu’il en attend les approbations et les flatteries dont il est assoiffé. Mais s’il exige des joies, il n’en donne pas et est presque toujours lui-même un faiseur de peines, non par méchanceté ou férocité instinctives, mais simplement parce que l’éloge n’atteint jamais à la hauteur de ses désirs, et que, si on le lui refuse, il regimbe et devient la proie de rancunes qui le transforment en être nuisible. Le petit grief prend facilement chez lui des allures de haine.
Les effets nuisibles des griefs se retrouvent dans tous les rapports sociaux. Entre deux personnes, des relations cordiales s’établissent ; elles ressemblent à un commencement d’amitié. Tout à coup les poignées de mains deviennent plus fraîches, les regards plus distraits, les paroles moins aimables : un pouvoir dissolvant a désagrégé les éléments bons. Ce changement est parfois l’œuvre de la médisance ou de la calomnie, mais souvent il a pour cause un simple grief vaniteux ou sentimental, causé par un léger oubli de l’amour-propre du prochain, ou par un succès qui le heurte, ou une apparence de froideur qui le blesse. A la privation d’une joie possible, qui aurait été l’amitié entrevue, se joignent bientôt les procédés désagréables, car tout grief qui ne s’avoue pas ouvertement recourt, pour se manifester, à des manœuvres secrètes et pernicieuses.
Le caractère des griefs est de créer une atmosphère hostile à ceux qui les ont involontairement causés : demi-mots significatifs, insinuations perfides, soupçons vagues répandus avec art. Le malheureux qui se débat dans cet écheveau habilement embrouillé rencontre des mauvaises volontés partout et ne sait à quoi les attribuer. Devant lui, on se dérobe, les mains se retirent, les offres de service se renient… Évidemment la vérité possède une force en soi, elle triomphe en général de la calomnie, et toute existence pure et droite finit par s’imposer à l’estime. Quand on vit dans une maison de cristal, on ne peut prétendre, à la longue, que votre vie s’écoule dans d’obscures cavernes ; mais le doute propagé avec ruse a suffi à paralyser vos efforts, à retarder votre carrière, à remplir votre cœur d’une amertume dont la saveur âcre ne disparaît entièrement que chez les natures assez fortes pour s’en délivrer par un acte d’énergie.
Les griefs entre gens qu’unissent des liens de parenté n’ont pas autant de répercussion extérieure ; ils nuisent moins à l’existence sociale, mais empoisonnent la vie intime. Il faut les diviser en deux catégories : vanités et sentiments blessés. Les effets sont les mêmes : yeux froids, visages maussades, sourires sarcastiques, paroles piquantes, sous-entendus gros de rancunes… En voyant les membres d’une même famille réunis, on pourrait supposer parfois, d’après leurs attitudes, qu’ils ont de graves méfaits à se reprocher les uns aux autres, et, au fond, ils s’aiment tendrement et sont prêts à se dévouer les uns pour les autres. L’ombre provient d’embryons de torts, non de torts réels, mais ces embryons, grossis par l’imagination, dénaturés par l’amour-propre ou un par faux sentimentalisme, développent et maintiennent les griefs.
Les natures susceptibles s’en forgent sans cesse de nouveaux, pour se torturer elles-mêmes et torturer les autres ; les caractères boudeurs, grognons, pervers, excitables, en ont besoin comme d’un aliment indispensable, pour conserver l’attitude mécontente qui fait le tourment de leur entourage et le leur propre. L’affection, le dévouement, les égards dont on les entoure ne parviennent jamais à tarir cette source d’amertume continuellement jaillissante dans leur cœur. Le don de soi-même ne les touche pas, mais, si vous oubliez de leur faire un message ou si vous ne consentez pas à bouleverser votre journée pour satisfaire leur caprice, ils vous considèrent comme un ennemi. La crise passe, mais pour recommencer deux jours plus tard.
L’art de se tourmenter réciproquement est fréquent entre personnes qui s’aiment. Des gens équitables dans la vie publique et sociale cessent de l’être avec leurs proches et ils ont une audace dans l’injustice qui frise le cynisme. Ils pèsent de tout le poids de leur humeur chagrine sur ceux qui les entourent, et ne pouvant réagir contre les véritables auteurs des désagréments dont ils souffrent, ils inventent des griefs contre leur famille pour se venger sur elle des torts d’autrui. Il y a des maisons d’où la gaîté est bannie, non par les malheurs, mais par les griefs.
Quand ils revêtent la forme sentimentale, ils sont plus exaspérants encore. On rentre un peu en retard, le visage joyeux, apportant une bonne nouvelle ; on trouve des visages sombres qui semblent vous accuser de tous les méfaits.
Une seule personne susceptible suffit à gâter la vie d’une famille entière. On craint toujours de la froisser, on tremble à l’idée de son mécontentement. Semblable à une divinité malfaisante, elle demande sans cesse, pour être apaisée, de nouveaux sacrifices à la bonté ou à la lâcheté d’autrui.
Il est facile de se faire des griefs, car le cœur humain y est enclin et la pente est glissante. S’y laisser aller est la faute la plus grave que l’on puisse commettre contre sa propre âme. Tout homme libre, maître de lui-même, devrait, au premier indice, écraser ces plantes venimeuses sous son talon. Les grandes douleurs ne nous guettent pas toujours, et pourtant, que d’existences tristes et mornes ! En éliminant les griefs, on verrait les sourires refleurir sur des lèvres qui en avaient perdu l’habitude.
Se fâcher contre ceux qu’on aime est absurde ; les tourmenter est criminel. Quand on réfléchit à ce qu’a de tragique la destinée humaine, les souffrances naissant de nos susceptibilités paraissent misérables et folles. Devenir son propre bourreau est de la démence inintelligente. Et c’est ce que tous les hommes font, à peu près, du plus au moins. On dirait que les hauteurs sereines les effrayent ; ils préfèrent les luttes infécondes où, sans rien conquérir, le sang des cœurs coule inutilement et douloureusement.
Mais, dira-t-on, il est impossible de ne pas être sensible aux torts, et que cette sensation ne se change pas en grief. Les âcretés que l’on garde en soi fermentent inévitablement. En famille, il y aurait, pour éviter ces fermentations malsaines, un moyen pratique à employer. Puisque l’aveu direct du froissement éprouvé coûte trop à l’orgueil, on devrait déposer dans un meuble, dont chacun aurait la clef, un registre sur lequel, tour à tour, chacun des membres de la communauté énumérerait les procédés dont il se croit victime. Quand il s’agirait de choses graves et délicates, un pli cacheté, avec une adresse, serait glissé entre les feuillets.
Dénoncer les culpabilités, sans avoir besoin de recourir aux paroles, serait pour tant de pauvres cœurs étouffés par l’accumulation de leurs griefs un soulagement intense. Ce système pourrait, en outre, provoquer chez les âmes scrupuleuses un besoin de réparation, et ainsi, plusieurs plaies morales, involontairement causées, seraient pansées et cicatrisées.
La méthode que je suggère ne sera évidemment pas suivie : les rancunes continueront à être nourries dans les cœurs ; sous le toit familial les mêmes visages renfrognés s’aligneront. Les hommes et les femmes qui, après les combats de l’existence journalière, rentreront au foyer avec le désir de s’y reposer et de s’y réchauffer, y trouveront assis le grief, ennemi de toute paix et de toute chaleur. Ils entendront les voix s’abaisser à leur approche, et ils seront forcés de comprendre que les paroles échangées formulaient des plaintes dont ils étaient l’objet.
Dans la vie publique, les carrières et les professions où les hommes se font concurrence les uns aux autres, il serait utile aussi de pouvoir ouvrir un livre des griefs. La chute d’un Cabinet, qui a parfois pour le pays des conséquences redoutables, est due souvent à des séries de petits griefs dont celui qui les a suscités n’a pas le moindre soupçon. Que d’hommes de valeur éloignés du pouvoir, simplement par les hostilités qu’ils ont inconsciemment provoquées ! Que de votes de méfiance causés par les mêmes motifs ! Que de carrières retardées ou entravées par les rancunes bureaucratiques !
Le médecin, l’avocat, le banquier sont également victimes des griefs : ils voient leur clientèle diminuer et n’en comprennent pas la raison. Des obstacles sans cesse renaissants s’amoncellent sur leur route ; la conspiration des griefs en est cause : deux ou trois bonnes rancunes se sont coalisées et ont réussi à provoquer contre les malheureux un mouvement d’opinion défavorable. Et il en est de même dans toutes les professions et dans tous les métiers. Les ennemis invisibles sont bien plus redoutables que les adversaires connus et tangibles, pour féroces qu’ils soient.
S’il y a des individus dont le trait caractéristique est de susciter les hostilités, par leurs façons brutales et leurs paroles âcres, il en est d’autres dont les âmes ressemblent à des ruches, dans lesquelles, au lieu d’abeilles, se presse l’essaim bourdonnant des griefs : griefs personnels, griefs impersonnels, recueillis pour fortifier les leurs propres. Lorsqu’ils parlent, on sent qu’il ne parviendront jamais à exprimer toutes les rancunes qui bouillonnent dans leur cœur, et c’est à peine s’ils paraissent soulagés, quand ils en ont formulé amèrement quelques-unes. Jamais on ne pourra assez plaindre ces tristes individualités, leur pain quotidien est arrosé de fiel ; mais en même temps, il faut les dénoncer à l’opinion comme les pires faiseurs de peines que la société ait produits. Ce ne sont pas de grands malfaiteurs occasionnels ; leurs délits sont journaliers et, par conséquent, infiniment plus nuisibles.
Dans toutes les classes sociales on retrouve ces misérables natures dont les griefs forment la substance psychique ; ils en mangent, ils en boivent, ils en meurent. Sans arriver à ce degré d’irritabilité morbide, combien de très honnêtes gens n’ont aucun scrupule de nourrir en eux-mêmes de bons petits griefs, nuancés de haine, contre leurs proches ou leurs amis ?
Les privilégiés du destin, ceux dont l’existence s’écoule dans une large aisance tranquille, ne devraient pas connaître les griefs. Et pourtant, ils y sont sujets tout comme les lutteurs à outrance ou les vaincus de la vie. Le récit biblique de l’unique brebis, possédée par le pauvre, et dont le riche s’empare, se renouvelle constamment, car les favorisés du sort font volontiers un grief aux malheureux du moindre avantage qu’ils possèdent. On est parfois surpris de constater certaines rancunes inexplicables. Aucun tort n’a été commis vis-à-vis de ceux qui les nourrissent. Personne n’a marché sur leurs brisées. Pourquoi alors ? Comment expliquer leurs regards hostiles, leurs paroles soudain malveillantes ? Nul ne suppose que la vue d’une unique petite brebis a pu offusquer les possesseurs de grands troupeaux. Si le prophète Nathan leur montrait ce qu’ils ont dans le cœur, comme il fit pour le roi David, peut-être se mettraient-ils à jeûner, honteux de la petitesse de leur âme. Mais si les prophètes se présentaient à la porte de nos contemporains, ils seraient chassés probablement comme d’importuns solliciteurs dont on n’a nulle envie d’entendre le message.
Les griefs que l’attitude hostile révèle ne sont pas les pires. Les griefs cachés sous une apparence cordiale sont les plus dangereux. C’est souvent le cas en amitié, et surtout en amour. Par fierté, par grandeur d’âme, par peur de ce qu’on pourrait découvrir, par crainte d’explications pénibles ou pour d’autres causes plus basses, on cache ses griefs. Tant que la passion dure, ses manifestations ardentes dissimulent les rancunes secrètes. Le jour où l’amour diminue ou s’éteint, elles dressent la tête, et celui qui découvre qu’il en est l’objet, recule épouvanté devant les sentiments hostiles dont le soupçon ne l’avait même pas effleuré.
Il y a encore la catégorie des griefs qu’on se crée volontairement contre les autres, pour expliquer les torts graves qu’on a vis-à-vis d’eux : ce phénomène se produit dans tous les genres d’attachements, mais spécialement dans l’amour. Celui qui cesse d’aimer le premier, cherche des raisons à son inconstance ; celui qui rompt le premier, par légèreté, par opportunisme ou par peur, essaye de se forger des rancunes qui l’excusent. Une femme que son meilleur ami avait quittée subitement, sans une querelle, sans une scène, sans une raison apparente de rupture, après de longues années d’une union étroite, et à laquelle je disais : « S’il pense à vous, il doit avoir des remords », répondit : « Des remords ? Quelle idée ! Il se figure aujourd’hui que tous les torts sont de mon côté. Rétrospectivement il s’est créé des griefs imaginaires. » Je me récriai, indignée, prête à la plaindre davantage. Elle sourit et, posant ses doigts sur ma bouche pour me faire taire : « Ne me plaignez pas, dit-elle, je pourrais avoir des griefs et n’en ai pas ; c’est donc moi, malgré tout, qui ai la bonne part ! »
Elle avait raison. Les griefs sont pareils à une épée à double pointe dont l’une blesse le cœur qu’elle vise et l’autre le cœur d’où elle sort ; mais le plus malheureux des deux cœurs est encore celui qui tient l’épée, car la pointe qui le transperce s’enfonce plus fortement, et il est presque impossible de l’arracher de la blessure.
Tout le monde, en substance, est victime des griefs : ceux qui les nourrissent, comme ceux qui les inspirent, parce que tous se refusent aux explications franches. Et ce qu’il y a de plus triste, c’est que, produisant tant de mal, ils ont souvent une cause si mince, semblables en cela aux duels de ce Napolitain, qui s’était battu dix-sept fois à propos des mérites respectifs du Tasse et de l’Arioste, dont il n’avait jamais lu les œuvres !