Hélène, en traversant le quai, emportait la persistante caresse du regard limpide et courageux, presque maternel, qui la suivait. Elle en gardait encore le réconfort dans le wagon, où, assise entre une grosse dame et un prêtre qui lisait son bréviaire, elle regardait l'éternel défilé des grandes prairies, des pommiers bas.
Comment allait-elle retrouver les siens? Ce père bon et tendre qui avait accueilli avec indulgence ses idées agressives, ses révoltes, continuerait-il cependant à la sacrifier à son frère, comme si André, unique représentant de la famille, avait seul droit à une vie libre et supérieure, que tous devaient préparer, faciliter, servir? Dans la bonhomie de M. Dugast, amusé par ce qu'il considérait comme des boutades d'enfant gâtée, que de dédain au fond pour la condition même de la femme! Cet homme, qui adorait sa fille et vouait à sa compagne un véritable culte, cachait, sous les câlineries du père et les égards du mari, un mépris informulé, une pitié protectrice pour le sexe…
Sa mère, en qui elle admirait une créature de devoir, d'abnégation, esclave heureuse dans le mariage, sa mère, qui écoutait religieusement chaque parole tombée de la bouche de son mari ou de son fils, allait-elle essayer de remettre sur elle une main-mise tenace, méconnaissant ses intentions, critiquant ses actes, avec la douceur d'un reproche déguisé, la maladresse d'une femme qui a l'esprit moins large que le cœur?
Sans la tante Édith, sans Minna, pourtant, quelle éducation insuffisante ces deux braves et chers êtres lui auraient donnée! « A quoi bon une instruction d'élite? Elle ne comptait pas se faire professeur? Riche et mariée, elle en saurait toujours assez! » Comme si le but de la vie était de devenir une poupée, toute aux futiles pratiques du monde, ou une ménagère bornée aux soins de la maison! Elle se réjouit de ne pas ressembler à ses cousines Germaine et Yvonne, jolies perruches, plumage et ramage (leur mère était morte depuis quinze ans), ni à leur chaperon, la tante Portier, confite en recettes de cuisine, en maximes arriérées!
Et son frère! cet André qu'elle chérissait pourtant, malgré ses habitudes de sécheresse courtoise, d'égoïsme discret… Elle avait souffert dans sa tendresse, sinon repoussée, du moins sans cesse remise à sa place ; elle avait souffert dans son orgueil. Pourtant elle lui rendait justice, reconnaissait ses qualités : décision, volonté, force de travail. L'oncle Marcel avait trouvé en lui le plus précieux des collaborateurs. L'usine, sans le jeune ingénieur, eût-elle rapporté ses énormes bénéfices?
Quant à l'oncle, sans doute elle respectait en en lui le frère de son père, l'aîné des Dugast. Mais c'était une affection due, sans tendresse spontanée. Chez elle, une contrainte visible ; chez lui, une morgue dominatrice, volontiers taquine. Il était à ses yeux le pharisien qui prône bien haut le mensonge social sous toutes ses formes, moins par conviction que par intérêt. Les principes tout faits, les grands mots de morale, d'autorité, de progrès, sonnaient dans sa bouche avec affectation. Toujours du côté du manche ; au mieux avec les députés, journalistes, financiers. Enrichi par un labeur incessant, il n'eût pas fait tort d'un centime au dernier de ses ouvriers, mais son despotisme comme sa philanthropie, — car il pratiquait le bien — par système, avait quelque chose d'antipathique et d'absolu.
Hélène avec satisfaction se répéta :
« Vingt et un ans, demain. Majeure, et libre! »
Elle supputa la fortune en possession de laquelle elle allait entrer, sa dot, héritage de sa marraine, la vieille cousine Émilie Pierron, — deux cent mille francs que son père avait placés dans la filature, les intérêts à 7 et 8 pour 100 accumulés depuis cinq ans… Et le projet longuement mûri, la stupeur des siens, — coup de tête, folie! diraient-ils, — l'irritation de l'oncle Marcel, lui donnèrent d'avance une délicieuse petite fièvre.
Le train ralentissait. Elle reconnut les abords de la gare de Mantes. Déjà elle était à la portière ; un petit choc d'arrêt, et, sautant sur le quai, elle fut surprise de voir, à côté de son frère, Jacques Du Marty, le mari de Germaine. Snob au possible, avec son haut de forme gris et son complet bleu-paon d'une élégance recherchée, son monocle vissé à l'œil, ses longues moustaches de chat, il tenait à la main une valise d'un cuir éblouissant. Derrière eux, Germaine guettait les voyageuses qui descendaient de wagon. Son visage rose, ses yeux d'un marron lumineux, sa bouche rouge comme une framboise riaient, sous la voilette blanche. Elle donnait une impression de fleur, mince et souple dans sa robe mauve à volants de dentelle. Ce fut Jacques qui le premier aperçut Hélène. Il se précipita :
— Ah! ma cousine, désolé de partir quand vous arrivez… Forcé d'aller à Paris ; un rendez-vous. C'est stupide!
— Comme tu as bonne mine, fit André en baisant sa sœur sur les deux joues.
Elle était maintenant dans les bras de Germaine. Après la virile accolade de son frère, un peu sèche, elle éprouvait une seconde petite déception à l'étreinte molle et parfumée de la jeune femme ; elle la sentait si différente.
— Et père, s'inquiéta-t-elle, et maman?
— Ils arrivent, répondit André. Cette vieille bête de Junon s'est mise à boiter en route. Une pierre dans le sabot.
Germaine souriait, satisfaite :
— Nous sommes venus en automobile.
— Teuf! Teuf! Ça va plus vite, dit Jacques.
— Le progrès, mesdames! conclut André.
Du Marty s'assurait d'un coin. Debout sur le marche-pied, comme l'employé criait : — En voiture! il prit congé, avec son urbanité exquise qui fatiguait, à la longue. Et d'un geste théâtral au comique voulu, désignant sa femme, il dit à Hélène et à André :
— Je vous la confie!
Germaine se récriait, André eut un petit rire ; le train partait. Dehors, sur le trottoir, ils durent attendre un moment, près de l'automobile trépidant au milieu d'un cercle de gamins. Hélène s'informa de la santé de l'oncle Marcel.
— Papa va bien, dit Germaine.
— Yvonne?
— Bien aussi. Elle désole tante Portier. Tu connais ses grandes maximes?… Elle imita la voix nasillarde : — « Qui se lève matin conserve son teint! » Yvonne, depuis qu'elle est sortie du couvent, dort jusqu'à midi. Il est vrai qu'elle se couche à deux heures. Il y a toujours du monde à la maison, on chante, on danse. Les Bourrel sont à Changy. Nous avons le beau Dormoy, le cousin Simonin et le petit Schmet… Elle eut une pause, un sourire intentionnels : — Vernières est chez sa tante, à la Roche-Guyon… Ah! la voiture! — et elle agita son ombrelle.
Avec un sourire attendri, Hélène voyait s'avancer le landau de famille, au trot pacifique des deux carrossiers ; c'est vrai, Junon boitait. Le vieux Pierre, digne sous sa livrée noire, souriait respectueusement ; il souleva son chapeau. Déjà M. Dugast ouvrait la portière. Hélène aidait sa mère à descendre ; elles s'embrassèrent. M. Dugast attendait son tour. Puis, tenant Hélène aux épaules, il la regarda longuement :
— Nous sommes embellie, fit-il avec un bon rire. Monte vite, on prendra tes bagages. Et tante Édith?
Il la forçait à s'asseoir près de sa mère. Devant eux l'automobile se mettait en marche, avec un petit bruit saccadé, une désagréable odeur de machine. On vit peu à peu la voiture accélérer sa course, et, dans un geste ironique d'adieu, Germaine retournée sourire, sous son chapeau fleuri, tandis qu'immobile, dos raide, la raie correcte de ses cheveux blonds surmontée de la casquette du chauffeur, André maintenait la direction. Bientôt ils disparurent.
Le landau roulait, d'un trot égal. Sa marche lente, son aspect bourgeois, les épaules tassées de Pierre, les visages fatigués des vieux parents formaient un contraste si vif qu'Hélène en fut frappée. Elle se retrouvait en plein passé. M. Dugast, en face d'elle, souriait dans sa barbe blanche ; sa mère, calme comme à son ordinaire, avait un regard paisible. La sérénité de leurs traits disait clairement : rien n'a changé. Les plis du front, des joues, l'expression des yeux gardaient l'empreinte ineffaçable ; ils demeuraient ce que la vie les avaient faits, avec leurs manières d'être, leurs habitudes prises, leurs idées.
— Nous avons bien souffert de la chaleur, dit M. Dugast. Les fleurs sèchent dans le jardin. Mes beaux œillets dépérissent.
Hélène compatit. Une des petites manies de son père, la collection d'œillets!
— J'avais beau faire arroser devant les fenêtres, tenir tout fermé ; c'était affreux, ajouta Mme Dugast.
Ah! oui, la surveillance méticuleuse des volets!… Combien de fois Hélène avait entendu ces phrases, prononcées avec le même accent, soulignées de la même façon! Vibrante d'enthousiasme, elle s'étonna de cette immutabilité. Le passé, le passé… sensation d'un charme mélancolique. Ils échangèrent les propos coutumiers : était-elle satisfaite de son séjour? Que devenait sa grande amitié pour Minna? Tante Édith avait-elle déchiffré une nouvelle partition de Wagner? Et ses fameuses lectures philosophiques?
Elle perçut l'ironie, la rancune que sa mère gardait contre l'influence de sa sœur, ses idées libres, ce milieu différent d'où chaque fois sa fille revenait plus indépendante, plus raisonneuse. M. Dugast eut beau rendre justice à l'intelligence, à la grâce d'Édith, il y eut un silence. Hélène sentit cette gêne qui, souvent, lorsqu'on se retrouve après une longue séparation, paralyse l'élan, ralentit les paroles entre les personnes qui s'aiment le plus.
On avait dépassé le village d'Angy, on gravissait la côte de Sainte-Flaive. Sur le damier des champs, sur l'ondulation des coteaux, le soleil couchant suspendait une brume dorée, frappait de ses rayons obliques des toits bruns au loin. Au sommet de la côte, Hélène revit avec plaisir le paysage familier, la plaine vaste qui s'élargissait, demi-cercle de bois et de labours bordé de falaises crayeuses, au pied desquelles la Seine recourbait sa boucle luisante. Le landau suivait la berge. De l'autre côté de la rive, sur le ciel pourpre, les hautes cheminées, les hangars de la filature Dugast, les toits nets de Moranges se découpèrent. A la vue du petit village ouvrier où malgré le zèle, les secours de son oncle et d'André, de si cruelles misères se perpétuaient, le cœur d'Hélène se serra.
Dans son éclat suprême, le jour resplendissait. Sur l'eau glacée de rose et d'argent, le bac noir traversait lentement. Les premières maisons de la Neuville apparurent. On distingua les murs du jardin, les grands marronniers sombres du Vert-Logis ; et plus loin, derrière les toits de tuile de leur vieille maison, les tourelles d'ardoises neuves de la Chesnaye, le château de l'oncle.
Lorsqu'au bout de l'avenue de tilleuls, — comme leur odeur était douce! — ils descendirent devant les marches anciennes du perron, ils ne se parlaient plus, depuis un grand moment déjà.