Hélène s'éveilla tard. La soirée de la veille lui laissait une impression confuse ; à peine le temps d'aller embrasser à la Chesnaye l'oncle Marcel, Yvonne, tante Portier ; Germaine lui avait montré une robe nouvelle en crêpe de chine rose, dont elle paraissait ravie… Et le grand-père Pierron, la grand'mère Pierron, pas changés non plus! Elle, avec son long visage fermé de sourde, sous un tour de cheveux gris ; lui, sec et glacial, avec ses favoris d'ancien procureur général, ses quatre-vingt-cinq ans gourmés. Comme d'habitude chaque année, ils étaient venus passer deux mois chez leur fille.
Elle courut à la fenêtre. Éclatante de soleil, d'air vif, de parfums, la matinée entra. Sous un ciel bleu, au-dessus des bassins verdis, de la petite rivière à l'étroit méandre, un frémissement agitait les feuilles blanches des trembles ; de grands vernis du Japon dressaient leurs bouquets de rouille. En avant de la charmille, le faune de marbre découpait la grâce surannée de sa danse immobile ; et là-bas, entre les marronniers, la Seine paisible miroitait.
« Quel temps! » se dit-elle. Elle savoura jusqu'au fond de l'être cette splendeur, la joie de vivre. Vingt et un ans aujourd'hui! Elle se sentait affranchie, vaillante — et le clair avenir devant elle. Elle eut vite fait de s'habiller, de descendre. Au détour d'une allée, devant un plant d'œillets nouveaux, M. Dugast était en conférence avec son jardinier.
— Te voilà, petite. Tu sais que nous avons à causer. Es-tu libre, ce matin?
Hélène hésita une seconde, M. Dugast sourit :
— Je vois ce que c'est ; nous allons visiter nos clients, de l'autre côté de l'eau. Si après cela on ne t'aime pas, à Moranges!
Et comme elle rougissait, il ajouta :
— Va, ma fille, va, nous causerons cet après-midi.
Elle prit par la charmille, longea des espaliers. Un murmure d'eaux tombantes, une fraîcheur annoncèrent le vivier ; dans une écume blanche, la petite rivière y croulait en cascade, d'une bouche de rochers et de lierre ; sa nappe glauque, au moyen d'une vanne, communiquait à la Seine par un ponceau, sous le chemin de halage. La petite porte ouverte, Hélène fut éblouie par l'immense courbe du fleuve, d'un bleu moiré sous l'azur intense, au pied des falaises rousses saturées de lumière. Un peintre, sous son parasol blanc, travaillait sur la berge, près du petit port aux bateaux. Elle reconnut Dormoy.
Penché sur la toile, son profil rougeoyait, dans l'ampleur d'une magnifique barbe blonde. Dormoy posait une touche, une autre. Dans un recul appréciateur, un rapprochement brusque, le va-et-vient de sa barbe rutilante exprimait une satisfaction, décernait au talent de l'artiste des compliments flatteurs. Surpris, il se dressa, le geste arrondi :
— Déjà debout, mademoiselle, après ce voyage?…
Sa voix avait une franchise cavalière ; il était grand, désinvolte ; la simplicité de sa blouse de travail faisait un contraste voulu avec l'élégance de son pantalon à la houzarde et ses souliers vernis. Il dosait avec art la correction de l'homme du monde et le débraillé de l'artiste. Possesseur, disait-on, de vingt mille livres de rentes, il s'était découvert une irrésistible vocation, et, sans plus de raisons que tant d'autres, mettant en pratique le mot du Corrège : « Et moi aussi, je suis peintre! » il s'était, depuis quelques années, assimilé ce faire habile et médiocre qui est une des marques de la peinture contemporaine. Il exposait régulièrement, toujours sur la cimaise, — « Un si bon garçon! » — et n'avait qu'une ambition au monde, mais à laquelle il eût tout sacrifié, le ruban rouge.
Hélène ne savait de lui que ses succès mondains et l'estime en laquelle le tenait l'oncle. Le peintre ne lui déplaisait pas. Il était si cordial, si galant! Un peu fat, mais avec tant de bonne grâce! Comment deviner, à certaine sécheresse du regard, du sourire, à l'imperceptible patte d'oie, que Dormoy, pétri de vanité, rongé d'envie, faisait parade d'une fausse jeunesse, d'une fausse bonhomie, d'un faux talent?
Elle avait sauté dans une norwégienne, disposait les rames.
— Vous n'avez pas besoin d'un batelier? fit-il avec son assurance habituelle.
— Merci, je traverse seulement.
Et tandis que, debout près de son chevalet, il l'enveloppait d'un regard charmé, elle s'éloigna, ramant à longues brassées, dans une inclinaison souple, un harmonieux cambrement du buste, ses cheveux blonds en nimbe d'or sous le canotier blanc. Sa barque rangée auprès de bachots plats, dont la lourdeur contrastait avec un joli canot d'acajou, — tiens! l'oncle devait être là, — elle suivit une piste sur la berge aride.
De grands amas de charbon sous des hangars, et que des péniches débarquaient à même, s'étendaient, sans cesse éventrés, renouvelés. Sur la terre rase, sans un arbre, auprès des bâtiments massifs et des vastes toits de l'usine dressant comme deux phares ses hautes cheminées, se groupaient les maisons basses du village ouvrier, tristes et noires, au milieu d'une zone d'herbe pelée. Les plus vieilles, vestiges de l'ancien hameau paysan, avec leurs murs en pisé, leurs toits de chaume, montraient des intérieurs obscurs et sordides. Alignées au cordeau, des maisonnettes en briques, édifiées par les soins de Marcel Dugast, ouvraient sur des jardinets chétifs leurs façades symétriques, où deux fenêtres à volets peints distribuaient le jour à la misère organisée. De loin en loin, au pauvre luxe d'un pot de géranium, d'une boule de verre étamé, on distinguait l'habitation d'un contre-maître. Les rues étaient vides ; les maisons semblaient l'être. Un silence de solitude pesait. Toute vie était concentrée dans l'énorme ruche. Parmi le grondement des machines, l'atmosphère étouffante, cinq cents femmes et trois cents hommes y travaillaient, de l'aube au soir.
Au coin d'une petite place, une enfant, courbée sur un puits, hissait péniblement une corde au bout de laquelle apparut un énorme seau ruisselant, plus gros qu'elle. Hélène l'aida à le décrocher. Des gouttes fraîches lui couvrirent les doigts. Quel dommage que cette eau si claire fût malsaine, empoisonnée dans tous les puits par les infiltrations de la Seine! Les déversoirs d'Achères, drainant la bourbe des égouts de Paris, ne suffisaient pas à purifier le fleuve. Et chaque année, la fièvre typhoïde sévissait à Moranges, tandis que la Neuville restait indemne, grâce aux sources vives issues des falaises. L'oncle parlait toujours de la possibilité d'un puits artésien, mais reculait devant la dépense, persuadé aussi que la Seine se nettoierait peu à peu. Hélène perçut, derrière des vitres, des regards hostiles qui l'épiaient. Elle pressa le pas. Ses pauvres devaient l'attendre.
Ses pauvres! Le triste mot. Pourquoi y avait-il des pauvres, tant de pauvres que ni ses charités modestes, ni aucune charité, si libérale fût-elle, ni la sollicitude de l'oncle Marcel, ni la prévoyance de mille industriels comme lui ne pouvaient rassasier leurs bouches inassouvies, habiller leurs détresses en loques, soulager, même dans une mesure infime, le morne végétement de leurs vies! Et cette usine était une filature modèle! Ateliers spacieux, outillage perfectionné, propreté méticuleuse, du carrelage sans cesse balayé, arrosé d'antiseptiques, au parquet luisant de la chambre des machines. Des caisses de retraites, de secours, des assurances ; tout ce qui protège et remédie. Et pourtant, de ce vaste organisme en mouvement, où chaque jour des milliers de balles de coton, venues du fond de la Géorgie et de la Louisiane, s'engouffraient dans les batteurs, se démêlaient aux cardes, aux peigneuses, s'étiraient et se tordaient dans les bancs-à-broches et les métiers à filer, où des centaines de mains agiles, de regards tendus surveillaient les bobines tournantes, de cet infatigable travail d'acier et de cette harassante activité humaine, et, par-dessus tout, de ce formidable roulement d'argent, dont le produit s'empilait dans le coffre-fort de l'oncle, à peine s'il restait aux malheureux de quoi les empêcher de mourir de faim!
Et les femmes, qu'elles étaient à plaindre! Labeur égal, salaire moindre. Seules, comment vivre? Mariées, c'était le foyer à l'abandon, la terreur de l'enfant qui naît… Problème terrible, sans solution. Quel moyen d'empêcher l'inique accroissement du capital, en face de la misère croissante? Oui, comment empêcher les uns de gagner trop, permettre aux autres de gagner plus?
Au seuil d'un des pavillons, une très vieille femme épluchait des pommes de terre. Elle se leva avec effort.
— Bonjour, mère Flénu, ça va chez vous?
La vieille branla le menton, une amertume révoltée dans ses yeux clairs.
— Non, ma bonne demoiselle. Mon fils, depuis votre départ, s'est cassé le bras ; la gangrène s'y est mise… A fallu le couper. Deux mois qu'il est infirme!… Si encore, ça lui était arrivé à l'usine, il aurait eu de l'argent, ben sûr. Mais, v'là notre chance! il est tombé chez nous, dans l'escalier.
Une sympathie douloureuse attendrit le regard d'Hélène. Quel malheur! Elle estimait cet honnête garçon dont le visage intelligent, l'extérieur plus distingué que celui de ses pareils l'intéressaient. Pourquoi était-ce cette existence besogneuse, subsistant au jour le jour, que venait frapper l'accident stupide?
La vieille continuait :
— C'est pas tout. Ma bru est accouchée hier soir, sur la route, en rentrant de l'usine. Pas le moyen de manquer une journée, faut manger! Et voulait-elle pas se relever ce matin? Avec sa fièvre!
Déjà Hélène traversait la cuisine, dont le dénuement, la propreté humble lui firent pitié. Elle grimpait l'escalier, entrait dans la chambre. Sur un lit de fer, blanche comme cire, Marthe Flénu somnolait. Près d'elle, dans une corbeille, un petit paquet de chair, informe et rougeaud, dormait aussi. Anxieux, le père assis les contemplait. Il se leva devant Hélène qui s'effraya de le voir si changé : pommettes creuses, barbe longue, sa manche vide repliée sur le moignon.
— Le médecin est-il venu? dit-elle.
Il répondit :
— Pas encore.
Elle s'approcha du lit, prit la main de Marthe ; elle touchait du feu. La face blême bougea, les yeux s'ouvrirent, profonds comme des puits de souffrance. Secouée de frissons, Marthe prononçait des paroles confuses :
— La cloche a sonné, j'te dis, je vais être en retard!
Hélène et l'ouvrier se regardèrent ; il voulut sourire, mais des larmes vinrent à ses paupières. Il y eut un instant de malaise. La grand'mère arrangeait le berceau. Hélène se pencha sur le petit corps congestionné où palpitait le souffle imperceptible. Et devant le mystère de la vie, de cette pauvre vie éclose en cette heure de misère, ils restèrent silencieux, pensant à l'avenir.
La voix de Marthe s'éleva, saccadée :
— Donnez-le-moi.
Elle le reçut des mains d'Hélène, qu'elle ne parut pas reconnaître, le serra fébrilement :
— Qu'il est beau, mon petit!
Son air d'adoration fit place à une terreur subite ; elle eut une expression de bête traquée, repoussa l'enfant :
— Qui va le nourrir? il aura faim.
Elle porta la main à ses tempes bourdonnantes :
— La cloche! Faut que je parte! Nous sommes quatre maintenant. Y a du travail, Flénu.
Elle retombait, épuisée, tandis que la vieille bordait l'enfant. Hélène dit à voix basse, en mettant de l'argent sur l'angle de la cheminée :
— Je vous envoie le médecin, je reviendrai.
Dehors, inquiète, elle appela un gamin :
— Cours à la Neuville, et ramène le docteur Hulin pour Marthe Flénu. Tu diras que c'est moi qui l'appelle.
Elle avait d'autres misères à soulager. L'affreux début! Une vaillante, cette petite femme!… La vieille, l'homme, elle les faisait vivre. Dire que tout reposait sur sa frêle santé, sur son acharné travail! Elle entra chez les Lepillier. C'était navrant.
La fille, Berthe, une paralytique de seize ans, gisait sur un grabat. Un corps de larve, une figure émaciée, des yeux trop grands où toute la vie affluait. Une horreur les dilatait. Dès qu'elle reconnut Hélène :
— Oh! mademoiselle, sauvez-nous, sauvez maman!
Et cramponnée aux mains de la jeune fille, elle raconta en sanglotant la scène odieuse qui venait de se passer ; c'était tous les quinze jours la même chose ; sa mère gagnant le pain à l'usine, son père vivant à Hautneuil, avec des gueuses, n'apparaissant, ivre, que les lendemains de paye, pour rafler les trois quarts du salaire, vider la huche, piller tout. Il était venu ce matin, l'avait bousculée, voulant lui faire dire s'il n'y avait pas une pièce de cent sous cachée. Il avait emporté, pour la vendre, une bonne couverture donnée par Hélène.
Cette tyrannie du mâle, frémissante, elle l'exécra. Comment de pareilles monstruosités étaient-elles encore tolérées, mieux, protégées par la loi! Ainsi, cette brute pouvait à sa guise s'affranchir de tout devoir, voler ces malheureuses, boire en alcools infects les misérables sommes qui pour elles étaient le remède, la vie! Ah! ce maudit Hautneuil, attaché comme un ulcère au voisinage de Moranges, ce village de cabarets et de bouges, où les mauvais sujets et les drôlesses de l'usine allaient sans cesse faire ripaille! Son chagrin fut d'autant plus vif qu'elle admirait l'honnêteté, le courage de « l'Abeille », comme on surnommait la Lepillier.
Quelques bonnes paroles, l'offrande habituelle, — l'éternelle impuissance à soulager vraiment! Hélène passait à la veuve Lefèvre. Elle n'entrait jamais là sans une espèce de répulsion. Elle retrouva la masure fétide, où, dans l'unique pièce au sol défoncé, aux murs graisseux, à travers un jour de cave, le grand-père gardait ses trois petits-enfants en l'absence de la mère. De ses yeux sans regards, il suivait leurs jeux de bêtes ; l'aîné, cinq ans, avait renversé son frère hurlant, et à grands coups de pied dans le ventre, tentait de lui arracher un trognon de pomme verte. Dans le lit, un mioche était en train de s'étouffer, déjà violacé. Hélène relevait le traversin, séparait les garnements, puis elle écouta les doléances du vieux : sa fille se tuait à l'usine, tandis que lui croupissait, achevant de mourir. Sa voix se cassa, tremblante ; il désignait les galopins immobiles… « Pas de répit avec eux! Ils s'ingéniaient à le tourmenter. Tout à l'heure encore, ils venaient de lui remplir ses sabots de terre. » Hélène s'éloignait, revoyant la main noueuse avidement refermée sur l'argent, dans la crainte d'une méchante farce des petits.
Elle prenait au plus court, pour rejoindre la berge. Jamais elle n'avait été émue à ce point. Elle revit le pâle visage de Marthe Flénu, évoqua les deux autres malheureuses rivées aux cylindres d'acier, devant la rotation des bobines. Elles résumaient la somme des maux qui accablent la femme ouvrière, lorsque l'homme disparu, infirme ou indigne, laisse retomber sur elle le poids écrasant de la vie. Comme elle passait devant l'usine, un groupe qui stationnait en face se tut à son approche. A l'entrée de la vaste cour, André sortait justement du bureau, en écoutant d'un air maussade le rapport d'un vieux contremaître. Il aperçut Hélène :
— Tiens! qu'est-ce que tu fais là?
— Je rentrais. Que se passe-t-il?
— Rien, Dulac m'apprend que les bobineuses ne veulent pas démordre de leur augmentation.
Et il eut un léger haussement d'épaules, tandis que Dulac, après avoir soulevé sa casquette, se reculait avec un sourire qu'Hélène jugea ironique. Le regard du vieux lui déplut aussi, trop direct, trop admiratif. Elle avait de l'antipathie pour cet homme courtaud, sanguin sous ses cheveux gris, dont les yeux quêteurs, la lippe sensuelle justifiaient la mauvaise réputation. Toutes les filles le redoutaient.
— Ah! voilà l'oncle, dit André, je te quitte.
A l'angle du bâtiment, Marcel Dugast, suivi du sous-directeur, débouchait en coup de vent. Très haut, le cou dans les épaules, le poil dru et blanc, il fonçait devant lui avec une force d'énergie tenace, d'autorité bourrue. A la vue d'Hélène, il tourna la tête, car il n'aimait pas la voir à l'usine. André s'élança pour le rejoindre.
Elle se sentit très seule, et tandis qu'elle regagnait sa barque, traversait l'eau, le poids des misères coudoyées retomba sur elle en tristesse que peu à peu dissipaient le recueillement du jardin, l'aspect cordial de la vieille maison. Sa mère lui ouvrait les bras : — « Chère grande fille! » M. Dugast la regardait plus tendrement que de coutume ; jusqu'aux mains froides du grand-père Pierron qui eurent un serrement affectueux. Une corbeille d'œillets magnifiques, le cristal luisant des coupes à champagne donnaient un petit air de fête à la salle à manger. La grand'mère Zoé, souffrant de sa sciatique, gardait la chambre ; Hélène courut l'embrasser. André avait prévenu qu'on ne l'attendît pas, il déjeunerait sans doute à la Chesnaye.
A table, comme son père la taquinait amicalement, avec sa philosophie souriante d'ancien diplomate qui avait séjourné longuement dans des pays divers et vu de près, sous la différence des mœurs, l'humanité toujours pareille, elle ne put taire davantage sa révolte, l'injustice criante de la société. Sur trois de ses protégées, l'une, épuisée de fatigue, avec son mari infirme, se trouvait sans ressources, parce qu'elle devenait mère ; la seconde était livrée aux rapines de son mari ; la dernière, veuve, s'exténuait pour faire vivre son père impotent et ses petits. N'était-il pas honteux qu'aucune loi, en France, ne secourût l'ouvrière qui enfante, la femme abandonnée, l'invalide du travail?
La voix sèche de M. Pierron s'éleva avec un peu de cette gravité solennelle qu'il mettait naguère, inflexible interprète du Code, à requérir l'application des lois. Les lois! C'était son domaine, son bien, sa vie. Nul ne connaissait comme lui l'inextricable dédale, les coins obscurs pleins de traquenards et de précipices, le fourré, les sentiers sinueux ou les chemins battus de cette forêt séculaire, immense. Le hérissement des textes, les sables mouvants de la jurisprudence n'avaient point de secret pour lui. Il s'y promenait à l'aise, avec une joie de chasseur, un orgueil de propriétaire. Son père n'était-il pas ce fameux Onésime Pierron, le farouche conventionnel mort dans l'habit brodé d'un pair de Louis-Philippe, qui, avec Tronchet, Portalis, Bigot de Préameneu, avait, sous le dur regard de Napoléon, contribué le plus à défricher, à replanter l'antique forêt du droit?
— La loi, fit-il choqué de la liberté d'Hélène, ne peut pourtant pas devenir sage-femme ou nourrice. Tu veux peut-être que les patrons fassent des rentes à tous les enfants de leurs ouvriers? Leur fortune n'y suffirait pas. Quand on n'est pas en situation, comme dit Émile Augier, de se payer le luxe d'un garçon, c'est une imprévoyance coupable, que dis-je, c'est un crime d'en avoir!
M. Dugast sourit, Pierron allait un peu loin. Hélène secouait la tête sans répondre, un beau mépris sur son visage.
— Quant à ta femme abandonnée que le mari gruge, c'est malheureux, mais c'est comme ça. Et depuis des siècles! C'est une des conséquences du vieux texte :Feminis propter sexus infirmitatem… D'ailleurs, ajouta-t-il dédaigneux, — il avait pour les lois nouvelles une méfiance instinctive depuis qu'il n'était plus chargé de les appliquer, — tranquillise-toi, il y a dans les cartons du Sénat une proposition à l'étude, qui a pour but de garantir le salaire de l'épouse, et l'autorise, en certains cas, à saisir-arrêter celui du mari.
— Je sais, répondit-elle, la proposition Jourdan-Goirand. Voilà plus de huit ans que, grâce à l'initiative d'une vaillante, Mme Schmahl…
— Mais, dit M. Dugast, la Chambre a émis un vote favorable.
— Reste le Sénat, fit Hélène. Et avec ironie :
— Depuis des mois et des mois, ces messieurs de la commission y réfléchissent.
M. Pierron répliqua :
— Les lois ne se font pas comme ces crêpes, en un tour de main.
Il en roulait soigneusement une, dans son assiette, en la saupoudrant de sucre. Il ajouta :
— Il y a temps pour tout.
— Et cependant, les malheureux souffrent!
M. Pierron, avec flegme, déclara entre deux bouchées :
— C'est leur lot, ma fille ; et tous les socialismes auront beau faire, il y aura toujours des pauvres.
— Voyez-vous, dit malicieusement M. Dugast, cette petite qui veut changer le train du monde!
Mme Dugast, qui ne se mêlait jamais aux discussions, approuva d'un signe de tête. Qu'y faire? C'était ainsi. Le bruit discret du champagne qu'on débouchait fit diversion ; on but aux vingt et un ans d'Hélène.