Tout l'après-midi, nerveuse, elle attendit, avec une appréhension mêlée du désir de l'affronter, l'entretien qu'elle devait avoir avec son père. Vers quatre heures, comme le docteur Hulin s'en allait, après une courte visite à la grand'mère Pierron, — (Et Marthe? — La pauvre femme, qu'il s'était empressé d'aller voir, avait le délire, était bien bas), — M. Dugast, du pas de la porte de son cabinet de travail, ouverte à deux battants sur le jardin, l'appelait :
— Hélène!
Elle entra dans la pièce claire, où des bibliothèques à hauteur d'appui, surmontées de vieilles faïences, étalaient la gaieté de leurs reliures. Mme Dugast, assise au coin de la large table Louis XV, attendait, une broderie à la main. Prévenant, il avança un fauteuil, prit place avec lenteur derrière son bureau. Il sourit à sa femme, dont le visage s'éclaira, du même bon sourire où tenait l'affection de leur vie. Et après avoir feuilleté quelques papiers, posé son binocle, il commença :
— Te voilà majeure, ma chère petite, et bien que nous t'ayons laissé le plus de liberté possible, facilité de notre mieux ton éducation, tu vas jouir dorénavant d'une indépendance plus complète encore, que limiteront seuls ta confiance en nous, ton attachement filial. Réglons tout de suite, si tu le veux bien, la question de ta fortune personnelle, de ta dot. En t'avantageant aux dépens de ton frère, la cousine Émilie t'a constitué un capital de deux cent mille francs, que j'ai naturellement placés chez ton oncle. En y joignant les intérêts accumulés depuis cinq ans, tu possèdes aujourd'hui une somme de deux cent quatre-vingt-sept mille cent vingt-cinq francs quatre-vingt-sept centimes. Tu ne t'étonneras pas que, dans ces conditions, nous ayons eu la pensée bien légitime de rétablir l'équilibre, en reportant sur la tête de ton frère ce que nous avions d'abord projeté d'affecter à ta dot. De la sorte, André a pu mettre, dans les affaires de ton oncle, une somme équivalente au chiffre de ton legs. Donc, balance exacte, tu le vois. Malgré tes petites révoltes féminines, tes aspirations d'égalité, tu as trop le sentiment des principes de la famille, de ce que tu dois à ton frère aîné qui en sera le chef, pour ne pas souscrire de bon cœur à cette répartition. Cela te paraît équitable, n'est-ce pas?
Il fit une pause en la regardant. Elle acquiesça, d'un geste de détachement, trop fière pour soulever la moindre objection, assez pratique pour sentir que cet arrangement prouvait une fois de plus la préférence constante des siens, avouée ou non, à l'égard d'André. Où cet argent pour elle demeurait un capital mort, simple amorce au prétendant, il représentait pour son frère, grâce à son énergie d'homme, aux carrières ouvertes devant lui, une force supérieure, un capital vivace dont l'abandon la frustrait quand même. N'importe, elle serait assez riche!
M. Dugast reprit :
— J'imagine, comme tu ne peux avoir de meilleur placement, que tu seras enchantée de laisser ton argent où il est. L'affaire est magnifique.
Hélène pâlit, son cœur battit plus fort ; le moment était venu, il fallait parler. Une émotion altéra sa voix ferme :
— Permettez que je vous arrête à ce mot « d'affaire ». Il y a bien longtemps que je songe à vous entretenir de tout ceci. Surtout, ne voyez pas dans mes paroles une volonté irréfléchie, le premier acte de liberté d'une petite fille qui s'émancipe. C'est dans une profonde pitié pour les souffrances de pauvres femmes, qui, toutes misérables qu'elles soient, sont pourtant mes sœurs, dans le dégoût de spéculer sur leur travail, leurs maigres gains, dans l'horreur de tout ce qui est exploitation humaine, souci de lucre, que j'ai puisé ma résolution. Si philanthrope que soit mon oncle, l'argent qui fructifie chez lui m'est odieux. J'ai beau être sûre de son honnêteté, me dire que c'est fatal, qu'il subit aussi bien que ses ouvriers la nécessité d'une loi sociale, c'est plus fort que moi, ces billets, cet or me semblent mal acquis. Mon intention est de retirer ma fortune des mains de mon oncle, et de l'employer selon mon cœur, après avoir versé à la caisse des ouvriers de la filature une partie de ces intérêts accumulés, trop lourds pour mes scrupules.
A mesure qu'elle parlait, en possession vite reconquise d'elle-même, une attention d'abord surprise, puis anxieuse, se peignait sur le visage de M. Dugast ; sa femme, au début immobile de stupeur, s'agitait sur sa chaise avec une indignation qui avait peine à se contenir. Elle s'écria :
— Mais tu es folle? Qu'est-ce qui te prend? Nous aussi avons de l'argent là . Nous ne sommes pas des malfaiteurs!
— As-tu bien réfléchi? dit presque simultanément M. Dugast.
Et sa femme, plus haut encore :
— Voilà les belles idées que tu as rapportées d'Angleterre? Je reconnais les utopies d'Édith! mais c'est fou, fou!
— Et ton oncle? ajoutait le père, tu as songé à quel point tu allais le blesser? Voyons, ce n'est pas sérieux, tu plaisantes?
Hélène secoua la tête. Elle s'attendait à cet orage, ce n'est pas d'hier qu'elle s'y préparait. Depuis qu'en elle s'étaient éveillées, avec l'observation des choses, une conscience plus large, des idées de justice et de pitié, elle nourrissait ce double désir, de préserver sa fortune des sources malsaines, et de l'utiliser de façon à lui faire rendre tout le bien possible.
— Tante Édith n'y est pour rien, dit-elle avec calme. Moi seule ai tout décidé.
— Jamais tu ne retrouveras de placement pareil, gémit Mme Dugast.
— Tant mieux, répliqua Hélène.
M. Dugast, attristé, dit d'un ton grave :
— En admettant la part de noblesse que ton projet comporte, que ferais-tu de ta fortune? La convertir en titres de rentes, en obligations? Tu sais pourtant que jamais l'argent ne rapporte que grâce à une exploitation quelconque. Actions de chemins de fer, valeurs minières, sous ces chiffons de papier, il y a, si tu veux bien y songer, du travail et de la souffrance aussi. Avec de telles idées, aucune société n'est possible. Il y aura toujours des pauvres, te disait ton grand-père à déjeuner. Tu t'ingénies en vain, il y aura toujours des riches. Sois donc logique, donne tout ton bien, prend le bâton, la besace et, pieds nus, prêche d'exemple… Il eut un fin sourire : — Tu n'en es pas encore là , j'espère?
— Il y a manière de se rendre utile, répondit Hélène un peu vexée ; et, dans son esprit, elle songeait à divers emplois : subventionner le courageux journal de Minna, commanditer une œuvre de propagande ouvrière.
— Allons, dit M. Dugast soucieux, tu es libre, tu réfléchiras.
— C'est tout réfléchi, fit Hélène.
Il y eut un instant de silence et de gêne. Lèvres closes, les yeux rivés sur sa broderie, Mme Dugast, outrée, tirait point sur point.
M. Dugast, qui n'avait cessé de regarder sa fille avec une insistance pensive, lui dit paternellement :
— N'oublie pas que cet argent représente ta dot, c'est-à -dire moins ta sécurité en cas de non-mariage, — jolie comme tu es, j'écarte cette hypothèse, — que ta garantie mondaine et sociale, tes chances de devenir prochainement une bonne et honnête femme comme ta mère, de fonder à ton tour une famille.
— Je sais, dit Hélène avec vivacité. En France, on ne se marie que contre remboursement. Pas de dot, pas de fiancé! La question d'argent prime tout. On unit deux intérêts, rarement deux affections.
Mme Dugast releva la tête :
— Hélène, comme si tu ne savais pas que ton père m'a épousée pauvre!
— Oh! vous! protesta-t-elle dans un élan de cœur, vous êtes à part. La bonté de père, sa générosité, ton dévouement! Combien y a-t-il de ménages comme le vôtre? Vous êtes l'exception, vous confirmez la règle.
M. Dugast dit avec douceur :
— Que veux-tu? c'est la vie. Toujours les femmes ont payé cette rançon. Et puis, pourquoi voir un intéressé dans le brave garçon qui t'épousera? Vous mettrez en commun votre effort, vos biens. Plus tu apporteras, mieux tu auras servi tes intérêts véritables. Car tu es bien de cet avis, n'est-ce pas, les jeunes filles sont faites pour se marier, surtout quand elles te ressemblent?
Tous deux la regardaient avec une nuance de malice. Elle devina le sous-entendu : Vernières?…
— Que tu aies refusé jusqu'ici les partis qui se sont offerts, notre désir égoïste de te garder plus longtemps ne s'en est pas autrement inquiété, mais maintenant il nous serait doux de te confier à quelque sûr compagnon de route. Nous vieillissons. Nous voudrions te voir heureuse et caresser nos petits-enfants, avant de partir.
— Ah! cher père! dit Hélène émue.
Une communion d'âme les rassembla tous trois dans une seule pensée d'affection. Trouble délicieux, sensation obscure, plus douce que des larmes. Hélène les regardait, lui tout blanc, elle grise, avec leurs bons visages fatigués. Séparés d'elle par la table, ils lui parurent distants, comme à travers le recul du passé, tels des voyageurs las qui, parvenus au terme, regardent ceux qui s'éloignent, assis de l'autre côté du versant. Ils étaient un des types de cette vieille famille française, respectueuse des traditions, où la bonhomie, la droiture, la simplicité étaient le côté souriant des vertus du foyer. Elle était l'avenir, avec sa fièvre d'indépendance, son désir d'une vie autre, plus volontaire, plus efficace, semences nouvelles, moissons inconnues.
— A coup sûr, tu es libre, dit M. Dugast. Et, malicieusement :
— Plus que jamais, tu vas pouvoir réaliser ton fameux rêve, choisir parmi la foule des prétendants celui qui aura l'insigne honneur de te donner son nom. Eh bien! quelqu'un nous a parlé de toi ces jours-ci… Tu ne devines pas?
Elle s'enquit du regard, souriante.
— Quelqu'un de charmant, ma foi, et dont le titre, la situation, la famille ne laissent rien à reprendre.
— Et vous, maman, vous n'ajoutez rien?
Mme Dugast piquée déclara :
— C'est un homme du meilleur monde, parfaitement élevé, joli garçon. J'aurais cru même à certains signes qu'il ne te déplaisait pas et que tu l'aurais plus vite reconnu.
Hélène rougit un peu :
— M. de Vernières ne me déplaît pas, mais ce n'est pas une raison pour que je me décide à l'épouser. Que fait-il au juste? — Elle le savait oisif, riche, vaguement occupé d'affaires de Bourse. — Il faudrait d'abord le connaître. Récapitulons, il m'a vue quatre ou cinq fois.
— Qu'est-ce que cela prouve? dit Mme Dugast. Je n'ai eu, moi, que deux entrevues avec ton père. Tels étaient les mariages d'autrefois. On s'en remettait à ses parents du choix de son fiancé ; ils appréciaient les avantages, les convenances, les relations.
— Est-ce que ça réussissait toujours? fit Hélène.
M. Dugast lui-même sourit ; Mme Dugast répliqua, très digne :
— Regarde ta cousine Germaine, c'est moi qui ai fait ce mariage, qu'as-tu à lui reprocher? Du Marty est un vrai gentleman, Germaine est très heureuse.
— C'est possible, concéda Hélène, je n'en sais rien. Pour moi, je ne voudrais pas d'un mariage si rapidement conclu. Un tel acte, qui transforme une vie, ne doit pas être accompli à la légère. Je veux savoir qui j'épouse, l'étudier. Son passé, son présent, peuvent-ils me répondre de l'avenir? Pourquoi les hommes seuls jouissent-ils d'un pareil privilège? Pourquoi les femmes seraient-elles moins soucieuses d'une connaissance d'où dépend le bonheur de leur vie?
— Mon enfant! s'écria Mme Dugast alarmée.
— Je sais, dit Hélène, une fierté dans ses yeux purs. Je ne demande pas l'impossible. Une jeune fille a cependant le droit de vouloir estimer, avant d'aimer. En France, avant ses fiançailles, on ne peut parler librement à un homme, le rencontrer, sortir seule avec lui, sans qu'aussitôt on ne soit compromise, perdue. C'est absurde! En Angleterre, en Allemagne, en Amérique, la jeune fille est autrement libre. Son honneur s'en trouve-t-il plus mal? Nous sommes à la merci de conventions barbares. Voyons, père, vous qui êtes si juste, toi, maman, ça ne te révolte pas? Moi, une telle inégalité m'indigne. Rien ne me paraît plus beau que le mariage, l'union de deux êtres pour la richesse et la pauvreté, la maladie et la santé, la vie et la mort. Encore faut-il un partage identique, une confiance réciproque, absolue. La femme a, comme l'homme, des droits sacrés à l'amour.
M. Dugast hochait la tête :
— Tout cela est bel et bien, ma chérie, mais sois prudente. On est si vite mal jugé! Il y a, tu le reconnaîtras, dans tes paroles, de quoi inquiéter tes vieux parents. J'aurais bien à dire, nous recauserons de tout cela.
— Ah! Brighton! Brighton! soupira Mme Dugast, Édith est bien coupable!
M. Dugast s'était levé :
— Embrasse-nous, mademoiselle, il faut te faire belle, puisque nous dînons à la Chesnaye.
« Ouf! pensait Hélène en s'habillant. Ça s'est bien passé! » Et devant sa glace, elle prit plaisir à se piquer une rose dans les cheveux, à nouer à son cou qui émergeait, souple et blanc, du corsage de tulle, un rang de perles fermé d'une turquoise. Une dentelle, ses gants, son mouchoir, et, poussant jusqu'à la cuisine, elle recommanda en passant à la vieille Anna, extasiée à sa vue, de faire porter de suite aux Flénu, à Moranges, du bouillon, du bordeaux. Qu'on prît des nouvelles…
On l'attendait sur le perron, et, longeant l'allée des fusains, tous trois gagnèrent la petite porte par où les deux jardins communiquaient. André était parti en avant avec M. Pierron. Les pelouses de la Chesnaye, semées de corbeilles savantes, les allées au gravier net, aux bordures neuves, les grands massifs exotiques contrastaient par leur opulence, leur entretien méticuleux, avec le vieux jardin du Vert-Logis, plus ombragé, plus intime. On arrivait au petit pavillon où les Du Marty passaient l'été, moins assujettis, prétendaient-ils, qu'au château, — loin des communs, il est vrai. Mme Dugast s'en étonnait toujours, elle ne pourrait rester là sans domestiques. Mais avec l'électricité, disait Germaine, c'était si vite fait : « Crac, un bouton!… » Les fenêtres étaient noires. Plus personne. Un sous-bois de sapins et de chênes, et l'on apercevait dans le crépuscule la masse carrée du château, avec ses ailes de pierre et de briques, ses haut toits d'ardoises. Une lumière blanche tombait en nappe des portes-fenêtres du salon, ouvertes sur la terrasse descendant à la pelouse par un degré.
Dans un coin de la vaste pièce, autour d'une table à jeu, où Germaine et Yvonne, décolletées bas, caquetaient bruyamment, le vicomte de Vernières, André, le beau Dormoy, le petit Schmet, groupaient leurs plastrons blancs, leurs habits noirs. Debout devant la cheminée, M. Pierron semblait rendre un arrêt, qu'écoutait avec recueillement la tante Portier, enfoncée dans une bergère. Sous une dentelle noire, sa grosse tête ronde exprimait une niaiserie béate. L'oncle Dugast, chambré dans une embrasure par Simonin, écoutait d'un air à demi convaincu ses affirmations pressantes. L'homme à tête de brochet y mettait toute son ardeur de Parisien retors, d'aventurier aux abois. « Diable! le cousin, pensa Hélène, manigance quelque emprunt! » De quel métier vivait-il à présent? Il les avait fait tous ; agent d'assurances, journaliste, coulissier… Comment ce chenapan, spirituel d'ailleurs, était-il adoré d'une gentille petite femme, si bonne, si tendre? Pauvre Denise!
Il y eut dans le coin de Germaine et d'Yvonne un éclat soudain de rires et d'exclamations.
— Parfaitement, répétait Yvonne en donnant un coup d'éventail sur la main de Schmet, moi je suis bien décidée à n'épouser qu'un vieux.
Les portes de la salle à manger glissèrent. Du Marty (d'où sortait-il?) prenait le bras d'Hélène. Des lustres, des torchères, dardée à travers des étincellements de cristal, une éblouissante clarté convergeait sur la nappe raide, aux argenteries lourdes, aux surtouts d'orchidées.
Vernières était à sa gauche. De sa voix caressante, il s'informait d'elle, de son voyage. Dans ses yeux noirs, d'une flamme veloutée, elle crut lire une admiration contenue, plus d'émotion qu'on n'en laissait voir. Il avait des mains blanches et nerveuses, une maigreur de race. Oui, élégance parfaite, dehors séduisants ; que recouvraient-ils?
On servait, après de petites timbales de soles, des canards à la moscovite ; Simonin jeta très haut :
— Avez-vous lu lesDébats? la grève de Roubaix prend mauvaise tournure. Quatre escadrons viennent de quitter Lille.
L'hôte souriant, affable, qu'était l'oncle Marcel rentré chez lui, le rentier satisfait qui tout à l'heure à travers la table racontait avec complaisance à Dormoy sa dernière trouvaille, un Largillière découvert dans un grenier, redevint l'autoritaire, le tranchant possesseur d'usine :
— Les compagnies ne peuvent céder, les ouvriers en demandent trop. Demain d'ailleurs, ce serait à recommencer!
Trop? Hélène revit les intérieurs sordides du matin, et, devant les tapisseries de haute lice, la cheminée de bois monumentale, compara. Simonin renchérissait, en plongeant sa petite cuiller de vermeil dans unspoomau kirsch. — « Dire, songea-t-elle, que sa femme et ses petits sont peut-être en train de manger des pommes de terre à l'eau! » Marcel Dugast continuait :
— Comme toujours, les syndicats ouvriers sont à la tête du mouvement. Leur minorité tapageuse entraîne la masse docile. Notre devoir est de résister. Si j'en croyais mes bobineuses!…
M. Pierron proclama du haut de sa cravate :
— La loi du 27 décembre 1892 sur la conciliation et l'arbitrage facultatifs en matière de différends…
Un petit rire, à l'autre bout, coupait avec irrévérence la voix sentencieuse. C'était Yvonne, à qui le petit Schmet parlait bas. Tous les regards s'arrêtèrent sur la jeune fille, qui, rose et blonde, relevant ses grands yeux bleus de poupée, fit front avec un air d'innocence suprême, tandis que Schmet, gêné, penchait sur son assiette sa barbe frisottante et son nez crochu. La tante Portier eut un coup d'œil sévère. M. Pierron, plus solennel, reprenait :
— La loi du 27 décembre…
Une salade japonaise succédait à des chaud-froid de grives. Parmi le brouhaha des voix, l'odeur des mets et des chemins de fleurs, Hélène, fatiguée, eût voulu voir finir ce dîner dont le luxe lui pesait ce soir. Près d'elle, Du Marty, ayant épuisé avec Dormoy les rares idées qu'il possédait, sur la peinture en particulier, parlait courses.Sportsmanfervent, leStud-Bookn'avait pas de secret pour lui. Son unique cheval avait gagné le mois dernier un prix de consolation. Comme Dormoy lui en faisait compliment, il loucha, avec une fatuité sereine, sur ses moustaches frisées. Mais, d'un clin de paupières imperceptible, tante Portier lui jetait le signal : elle se levait de table.
Au bras de Vernières, Hélène traversait le salon. Une glace lui renvoya leur image ; ils formaient un joli couple, lui, mince, taille cambrée dans le frac, un visage d'une pâleur mate, d'une grâce volontaire ; elle, grande et bien faite, toute de charme simple et d'éclat. Vernières s'inclinait, et dans l'admiration, le respect de son salut, elle perçut l'étendue de l'hommage. Il la retrouvait sur la terrasse, où, par groupes, on venait jouir de la fraîcheur de la nuit. Sous l'immense ciel criblé d'étoiles, une douceur infinie s'élevait des parterres, avec l'âme des roses et des héliotropes, et le silence s'approfondissait de l'immobilité du vaste parc, étageant ses cimes noires dans l'ombre. La pointe de feu des cigares éclairait le bas des figures. Simonin, courant un autre lièvre, tentait auprès de M. Dugast une persuasive manœuvre. « Allons, bon! c'est père maintenant! » se dit Hélène. Elle était en train de causer avec le beau Dormoy. Marcel Dugast, tenant Vernières sous le bras, les rejoignait. On entendit une fin de phrase : — « Alors, mon cher, placement sûr? Je m'en remets à vous? —  » Il s'agissait d'un achat considérable d'actions sur de nouvelles mines d'or, au Klondyke. Vernières, grâce à ses relations, à son habileté, négociait pour un agent de change d'importantes affaires, touchait la forte remise. — « C'est de tout repos » fit-il. Et, satisfait, il secoua la cendre de son cigare L'oncle taquinait Hélène sur sa visite à Moranges :
— Ah! petite masque, c'est toi qui excites mes bobineuses avec tes libéralités!
Cabrée, elle ripostait : Il tombait mal! Et elle entamait l'histoire de Marthe.
— Je sais, interrompit-il. J'ai donné des ordres. Qu'est-ce que tu veux? Quinze jours de repos et le demi-salaire, ça n'est pas mal. La plupart n'en accordent pas autant. Les soins gratis du médecin, c'est tout. Est-ce ma faute, si ces malheureuses déguisent leur état, travaillent jusqu'à la dernière minute?
Vernières et Dormoy, mus par une pitié trop subite pour être sincère, s'indignèrent : comment la société ne songeait-elle pas à protéger par une loi secourable la mère, l'enfant, c'est-à -dire la race même?… Par les portes-fenêtres ouvertes, des accords de piano, sous les doigts d'Yvonne, résonnèrent. On distinguait le profil assidu de Schmet, prêt à tourner la page. Hélène s'avança jusqu'au degré. Accoudés contre un vase, elle reconnut à l'écart André et Germaine ; ils causaient d'un air absorbé. Elle les vit tressaillir, une ombre s'approchait d'eux.
— Ah! c'est vous, Bréjean, fit André, vous nous avez fait peur.
Des paroles à voix basse. Le sous-directeur apportait des nouvelles, les bobineuses… la grève… Puis une ouvrière, Marthe Flénu, venait de mourir.
Un léger cri d'Hélène ; les groupes s'approchèrent, on s'enquit.
— Qu'est-ce? demanda l'oncle.
— Rien, dit André, une ouvrière qui est morte.
Et il ajouta :
— Bonne nouvelle, les bobineuses se soumettent.
Un court silence, un souffle faible à travers les feuillages, et, tandis que les conversations reprenaient, Hélène bouleversée entendait, sous les doigts d'Yvonne, le piano résonner de plus belle, les notes joyeuses s'égrener dans la nuit.