Dans les derniers jours de mai, Hélène, mettant à exécution un projet qu'elle caressait depuis longtemps, se rendit, à travers les avenues désertes qui s'étendent derrière les Invalides et la gare Montparnasse, aux Enfants-Indigents où elle était sûre de trouver Louise Guilbert, aussitôt après l'heure de sa visite. Elle verrait également sa protégée, la petite Lepillier, qu'un état d'anémie profonde clouait encore sur son lit d'hôpital, en attendant qu'on pût l'envoyer à l'annexe de Berck-sur-Mer. Elle avait à lui annoncer une nouvelle ; le tribunal de Mantes venait de prononcer le divorce contre son père. De la sorte, les gains de « l'Abeille » seraient désormais à l'abri. L'Abeille, ce nom évoqua en elle la vision douloureuse de Moranges, les tristes petites maisons ouvrières groupant autour de l'usine leurs misères sordides. Tandis qu'elle vivait sa vie, qu'autour d'elle s'agitait un monde d'ambitieux, d'oisifs et d'incapables, là-bas la dure existence quotidienne courbait sur leur tâche, à la poursuite harassante du pain, des malheureuses par centaines. En dépit de ce qu'elle avait fait pour leur venir en aide, leur souvenir l'obsédait souvent comme un reproche ; elle sentait palpiter en elle une puissance inemployée de tendresse et de dévouement.
Moranges! En même temps elle revoyait le saisissant contraste du village d'en face, les pelouses vertes, les somptueux salons de la Chesnaye : le visage et le masque du mensonge social. Pourtant, malgré l'affreux rappel de la mort de son père, elle conservait de ce pays des impressions heureuses. Elle aimait son vieux Vert-Logis avec l'ombre de ses marronniers et le murmure de sa petite rivière ; elle suivait la berge inondée de soleil, le tournant du fleuve au pied des falaises rousses. Entre tant d'images, celle de Dormoy, — pourquoi la sienne plutôt qu'une autre? — lui revint : il ébauchait le portrait d'Yvonne, sous les tilleuls de la terrasse. Que de choses s'étaient passées depuis!… Elle admira ce rythme caché des événements, qui éloignent, qui rapprochent, selon la courbe mystérieuse du hasard. Dormoy, trois semaines auparavant, lui était aussi indifférent que Vernières aujourd'hui. On l'eût bien étonné alors si on lui avait dit l'accueil familier qu'elle-même réserverait au peintre et la sympathie marquée qu'il trouverait chez Mme Dugast. De fait, depuis quelques jours, depuis cette belle invention de portrait, — car il avait eu, pour se rapprocher d'Hélène, l'ingénieuse idée de commencer le pastel de sa mère, — il ne bougeait plus de la maison.
Avec cette force naturelle du sentiment, si active chez l'être jeune que tourmente l'irrésistible instinct d'aimer et d'être aimée, Hélène assistait sans déplaisir aux longues séances de pose. Déçue si cruellement dans cet instinct, elle n'en éprouvait que plus vivement, à son insu, la satisfaction toute féminine de plaire. Penchant naturel du cœur qui, blessé dans son besoin d'affection, est aussi prêt de haïr l'amour que de souhaiter le ressentir encore. Non qu'elle aimât, ni même qu'elle fût prête à aimer Dormoy, dont elle ignorait totalement d'ailleurs le véritable caractère si habilement déguisé sous de fausses apparences de franchise, de bonhomie, de talent. Mais à ses magnifiques dons d'intelligence, à sa réserve de dévouement et de tendresse se joignait peut-être aussi, — elle était très femme, — une inconsciente coquetterie.
Machinalement, elle était arrivée devant la grande grille à volets pleins de l'hospice. Elle sonnait à une petite porte, et longeait, après la loge du concierge, des arcades où traînaient des odeurs de pharmacie et de cuisine. Il fallait, pour atteindre le service de Louise Guilbert, traverser une vaste cour aux allées bitumées, aux maigres plates-bandes, entre de hauts bâtiments lépreux et mornes. Quelques figures hâves écrasaient aux vitres l'ennui de l'heure interminable. D'autres arcades encore, un jardin chétif, trois bancs parmi le gravier sous les lilas, et la lente promenade des enfants rachitiques en capote grise, en savates jaunes, qui, pareils à de petits vieux, montraient sous le bonnet de coton toutes les faces de la misère et de la décrépitude.
Hélène pénétrait dans un bâtiment neuf, aux larges baies répandant le jour. Des couloirs spacieux, peints d'un vert frais, portes ouvertes, laissaient voir des salles où les lits alignaient leur symétrie blanche. Une infirmière, tablier épinglé sur le corsage, fausses manches en calicot, sortit d'un bureau où Louise Guilbert était en train de signer des papiers. A la vue d'Hélène, son sérieux petit visage officiel s'éclaira :
— Asseyez-vous là, dit-elle, j'ai fini.
Une autre infirmière emportait les registres.
— Causons maintenant.
En mots simples, elle disait l'intérêt triste de son métier, l'absorbante recherche de ce qui soulage et de ce qui console. Elle avait beau toucher à tant de souffrances, elle n'en était pas encore blasée. Elle aimait tous ses malades, les connaissait ; ils étaient comme une famille qu'elle s'efforçait de défendre, elle eût voulu les arracher tous aux infirmités terribles, à la mort. Hier un pauvre gamin coxalgique s'était éteint doucement ; elle en parlait avec des larmes dans les yeux. Puis aussitôt, reprise à son amour de la science, à sa foi dans le progrès, elle dominait cette sensibilité, elle en faisait de l'énergie, prête à lutter de nouveau contre les ravages obscurs de l'invisible ennemie.
Elles causaient maintenant de Gabrielle Duval. Leur amie n'allait pas mieux ; elle avait été forcée de demander un congé. Sa pneumonie, l'état aigu passé, gardait une mauvaise tournure. Il lui faudrait des mois de soleil et de repos, — des mois, insistait Louise, en hochant la tête. Hélène se reprocha de n'être pas retournée chez elle ; demain sans faute…
— Vous voulez sans doute voir Berthe Lepillier? Dépêchons-nous, avant qu'on ne sonne le déjeuner.
Louise se lavait les mains, retrouvait dans la façon de mettre son chapeau, cambrée devant la glace, cette grâce décidée qui lui était propre ; plus de médecin, mais une jeune et gentille femme.
Dans la salle no4, au sixième lit, la paralytique, ses mains blanches sur le drap, les regardait venir. Hélène, dans cette atmosphère de silence où planait de la douleur, s'avançait à pas légers, gênée par ces regards de corps étendus, qui, de chaque lit, convergeaient sur elle ; elle était presque honteuse de sa santé, de sa vigueur. Une vénération tendre illumina les yeux trop grands de Berthe. Son effroyable anémie, où achevait de se corrompre le sang épuisé d'une famille de serfs, lui faisait un visage diaphane, d'un affinement extraordinaire, sous les beaux cheveux bien peignés. Elle écoutait avec une expression lasse et brisée les bonnes nouvelles de Moranges, comme si elle eût dépensé toute sa force dans le sourire d'accueil. Elle ne prêtait même pas attention à l'entrée des infirmières portant les grands plateaux du déjeuner, la corbeille de pain, à ce qui pour la faiblesse et le désœuvrement de ses compagnes était une minute attendue de distraction, de volupté réconfortante. Elle n'avait jamais faim.
Après le déjeuner, pendant que sa mère revêtait la robe du pastel, — il y avait séance à trois heures, — Hélène dans le salon ne parvenait pas à finir le livre commencé depuis un mois, lesEssais d'Emerson, ouverts sur ses genoux. Sa pensée s'enfuyait, revenait toujours aux réflexions qu'avait réveillées en elle sa visite du matin.
Quels admirables enseignements, ces modestes vies de travail de Louise Guilbert, de Gabrielle Duval ; l'une, vouée à la conquête perpétuelle de la vie, au combat pied à pied contre les forces malfaisantes ; l'autre s'usant à faire pénétrer dans les jeunes cervelles la clarté des lettres, le sens et l'amour du beau, à commenter avec son âme la leçon des chefs-d'œuvre où se perpétue, dans le corps des mots, le génie de la patrie. Leur pauvre amie succombait à la peine ; elle payait ainsi les longues années de préparation acharnée, le surmenage des examens constants. Dure besogne, nouvelle encore, trop rude pour la plupart d'entre elles. Car, Hélène ne pouvait se le dissimuler, la femme, telle qu'elle avait été élevée jusqu'ici, n'était pas encore tout à fait prête à ces labeurs pénibles, entraînée suffisamment à la lutte pour l'existence, qui se doublait le plus souvent de la lutte contre les hommes. Il faudrait des années de transformation physique et d'amélioration morale.
Et cependant l'heure pressait, chaque jour accroissait le nombre de celles qui ne se mariaient pas. En France, dans la classe bourgeoise, la question de la dot entachait, viciait presque tous les mariages. Même désintéressé, ce qui était rare, l'homme le plus souvent hésitait, retardait, effrayé par les charges que les conditions économiques, l'amour du confort, la diffusion du luxe à bon marché faisaient de plus en plus lourdes. Il redoutait de partager ses maigres ressources avec une compagne chez qui l'éducation avait développé des goûts plus dispendieux peut-être que les siens. Dans les classes ouvrières, les promiscuités qui dégradent, les difficultés et les contraintes dont la loi entourait le mariage, le rendaient moins fréquent encore ; on s'acheminait vers l'union libre.
Elle sentait pourtant bien que le vrai rôle de la femme, sa fonction, comme disait Minna, est d'être l'épouse, la mère. Elle voyait dans le mariage la base éternelle de la famille et de la société ; il fallait seulement vivifier cette grande institution qui était en train de s'étioler, lui rendre du sang nouveau! Oui, aux riches, leur insuffler une âme plus haute, des conceptions plus humaines, plus larges ; qu'au lieu de rester pour eux une association de convenances et d'intérêt, le mariage devînt vraiment ce qu'il y a de plus noble au monde, l'union de deux libres volontés pour la vie et la mort, pour la création surtout du nouvel être où le meilleur d'eux-mêmes fructifierait! Aux pauvres, tenter de rendre leur sort moins dur, en sorte que toute la richesse ne fût pas d'un côté, toute la misère de l'autre ; qu'ils pussent trouver dans le mariage rendu plus facile la possibilité de vivre et le respect d'eux-mêmes! Aux uns comme aux autres, ayant retrouvé une conscience plus élevée de leurs devoirs, que la loi ouvrît néanmoins toutes grandes les portes du divorce, afin que le mariage ne pût jamais être l'impasse boueuse, mais la grand'route où l'on marche à deux, en vertu du contrat joyeusement consenti, comme de loyaux compagnons, non comme des forçats rivés à la chaîne. — Et cela, bien entendu, dans l'intérêt vital des enfants, car Hélène avait trop vu ce qu'ils souffraient, dans des ménages en discorde. Mieux vaut le remède brutal que la plaie gangrenée.
En attendant, il fallait que la femme isolée pût vivre! Pour toutes, quelle difficulté, aussi bien pour les humbles à qui leurs bas métiers n'apportent même pas, au prix de tant de peines, le pain quotidien, que pour les privilégiées qui peuvent aborder les carrières libérales! Partout, elles se heurtaient à l'exploitation, à la concurrence féroce de l'homme. Que de professions encore fermées, que de préjugés et de barrières! Et songeant à cette nécessité qui poussait hors du foyer tant de femmes que l'homme ne protégeait plus, Hélène comprenait alors, même en ce qu'elles pouvaient avoir de ridicule, les aspirations, les revendications de toutes, même des plus intransigeantes. C'est à de pareilles minutes qu'elle s'expliquait, avec une espèce de sympathie, les sensibleries amères d'une Sophie Grœtz, les programmes spéciaux d'une miss Pelboom. Il y avait au fond de ces outrances une raison d'être, une part de vérité. Jamais une hygiène d'âme, un endurcissement du corps aux fatigues, à la marche, ne donnerait à la jeune fille française des nerfs assez équilibrés, des muscles assez forts pour les souffrances de la vie et les épreuves de la maternité. Toute une éducation à faire, et, ce qui est plus difficile, à refaire.
Pourquoi une si juste cause était-elle gâtée par tant de zèles maladroits? Une Mme Morchesne suffisait à neutraliser l'effort patient d'une Minna. Si la femme voulait devenir vraiment l'égale de l'homme, que ce ne fût pas par une imitation servile ; qu'elle restât femme avant tout, sans rien abdiquer de son charme intime. Que loin de prétendre à n'être qu'un garçon manqué, la femme nouvelle s'efforçât de ressembler, par bien des côtés, à l'ancienne! Hélène pensait avec Minna qu'il fallait poursuivre ardemment tout ce qui est conforme à la justice, se garder soigneusement de ce qui est contraire à la nature. Il fallait que les femmes se créassent, non une forme, mais une âme nouvelle.
Puis, en un retour sur elle-même, songeant à son propre sort, à l'épreuve qu'avait été l'aventure de Vernières, elle se demandait comment régler sa vie, utiliser ce qu'elle sentait fermenter en elle de sève féconde. L'exemple de Mme Sassy, de Minna l'enthousiasmait ; elle saluait en elles de véritables apôtres. Mais au profond de son être une voix lui cria qu'elle n'était pas de taille pour cette œuvre de sacrifice et d'abnégation purs ; dans ses veines bouillonna l'instinct inavoué qui la tourmentait ce matin, l'irrésistible besoin d'aimer et d'être aimée, l'idée aussi qu'elle pouvait, en créant un foyer, remplir la tâche pour laquelle elle était vraiment faite, puisqu'elle avait ce bonheur d'être riche, de pouvoir se marier selon son goût, — une obscure et noble tâche.
Le bruissement d'une robe de soie lui faisait lever la tête. Mme Dugast allait et venait par la pièce, redressant un bouquet, déplaçant un fauteuil.
— Là, tout est bien. Dormoy peut venir.
L'offre gracieuse du peintre, son insistance à entreprendre un portrait de sa vieille figure, — Hélène pourrait ainsi conserver d'elle un portrait ressemblant, — flattaient vivement Mme Dugast. Elle trouvait le peintre un véritable homme du monde, lui découvrait chaque jour des qualités nouvelles ; la perspective prochaine du ruban rouge augmentait encore son estime.
— Sais-tu, dit-elle, qu'il a des relations étonnantes. Il connaît le ciel et la terre.
Mme Dugast, inconsciemment, depuis quelques jours lançait à tout propos des phrases de ce genre. Elle obéissait à sa redoutable manie, toujours en quête innocente d'un gendre. Son échec pour Vernières ne l'avait en rien découragée. Elle s'étonna de n'avoir pas pensé plutôt à Dormoy ; il gagnait à être fréquenté. Le succès de son exposition venait de le mettre en valeur, et puis, s'il fallait en croire les échos, il avait de la fortune ; — elle le tenait de bonne source.
— Ce que j'aime en lui, reprit-elle, c'est sa franchise. Il a une façon de vous regarder bien en face… Un homme comme cela ne doit pas savoir mentir.
La remarque, cette fois, tombait juste : ce qui plaisait précisément à Hélène, c'était cette cordiale liberté d'accent, cette netteté d'allures.
On annonça :
— M. Dormoy.
Il était en retard, il s'excusa. Le grand-duc Thadée, à qui il avait eu l'honneur d'être présenté avant-hier, aufive o'clockduFigaro, l'avait rencontré avenue d'Antin et retenu quelques minutes à causer sur le trottoir. En un tour de main, il disposait son chevalet, ses crayons, rectifiait la pose de Mme Dugast, arrangeait un pli de rideau derrière elle ; puis, courbé sur son travail, à coups légers, il posait une touche, captait d'un regard la ressemblance, jetait un mot.
Hélène avait repris son livre, essayait de s'intéresser à la grave et profonde méditation d'Emerson. La voix métallique du peintre, avec ses inflexions caressantes, l'en empêcha. Il parlait avec éloquence de l'art exquis du pastel, citait des toiles de maîtres. Hélène, à travers ses paroles, revoyait des œuvres qui lui étaient aussi chères que des personnes, les admirables Latour où frémit dans sa grâce légère l'intense vie féminine d'un siècle, qui a été le siècle même de la Femme. Dormoy trouvait des phrases d'amoureux pour célébrer cette magie du crayon dont la poussière garde une fleur de chair si douce, un si frêle duvet.
Hélène l'écoutait avec intérêt ; et lui, devinant la minute favorable, continuait, disant sur son métier de ces choses justes que les plus dénués de talent, pour peu qu'ils aient lu et retenu, sont capables de répéter, et qui, d'être seulement formulées, acquièrent, si la voix est convaincue, du relief et de l'élégance.
Mme Dugast était conquise, Hélène souriait.