IV

Mrs Edith Hopkins, White-House,Kirby, Devonshire.Samedi, 29 octobre.« Chère tante,« Votre lettre reçue ce matin m'a fait du bien. J'étais triste, ayant appris hier, par un mot de Louise Guilbert, la mort de la pauvre Gabrielle Duval en même temps que son enterrement. Le faire-part a couru après moi. Vous vous rappelez comme elle toussait le jour où nous avons été chez Denise avec Willy. Elle ne s'était jamais bien rétablie. Une phtisie galopante vient de l'emporter. Elle vous avait plu, n'est-ce pas? Je suis sûre que sa perte ne vous laissera pas indifférente. Elle était si modeste et si simple qu'il fallait la connaître pour l'apprécier. Et courageuse avec cela, ne se plaignant jamais de rien!… Oui, c'est une belle et bonne petite âme qui s'en va. Aussi vos excellentes nouvelles, le plaisir de vous savoir tous heureux, bien portants, m'ont rendu un peu de joie. CommeWhite-Housedoit être paisible avec ses grandes prairies vaporeuses, sous les hêtres pourpres. Ici, c'est toujours la même tiédeur depuis lundi, ces journées qui sont éclatantes et rousses comme de beaux fruits près de leur chute. Le dernier rayonnement de l'automne… J'en suis comme étourdie, un peu lasse.« La Neuville est au calme plat, ce calme qui suit les grandes agitations. Tout le monde est encore fatigué de la fête, la Chesnaye est devenue presque aussi silencieuse que le Vert-Logis. L'oncle à l'usine, notre ami Arden à ses travaux, le château paraît vide. On a de courtes lettres d'Italie, les tourtereaux ont en huit jours visité Gênes, Lucques, Pise, Sienne et Florence ; ils partaient pour Rome. De ce train, ils seront vite de retour. Faire un pareil voyage à la vapeur, c'est bien d'Yvonne! Autant lire un Bædeker au coin du feu. De Spa, toujours rien. Je pense que c'est le cas d'appliquer le proverbe : les gens heureux n'ont pas d'histoire. Que dites-vous d'un attelage qui s'impose le même joug pour tirer ensuite chacun de son côté? Moi, ça me passe. Vous le voyez, rien de saillant. Les heures se suivent et se ressemblent!« Nous vivons beaucoup au jardin. Maman, depuis trois jours, surveille la cueillette de ses raisins. Nous avons vendangé le petit clos que mon père aimait tant, au-dessus de la route. Vous savez quelle jolie vue on a de cet endroit, la plaine basse jusqu'à Bonnières, la boucle du fleuve… Tout le monde fait sa récolte, il y aura beaucoup de vin aigrelet. Comme nous rentrions, nous avons vu passer Flénu, l'air content sous sa casquette neuve. Vous ai-je dit que j'avais réussi à le faire nommer garde-champêtre? L'oncle, satisfait de paraître protéger encore un de ses anciens ouvriers, m'a aidée gentiment… Le brave homme avait tout à fait bonne mine, je vous jure, malgré sa manche repliée sur la poitrine. Ça lui donne, avec sa plaque, un air militaire qui convient à ses fonctions. Nous avons fait quelques pas ensemble, il ne trouvait pas de mots pour me remercier ; sa mère et monsieur mon filleul habitent à présent la Neuville avec lui ; une petite maison proprette… Voilà leur vie arrangée, maintenant que Marthe n'est plus là pour en jouir.« De temps à autre, je vais aussi visiter les travaux du puits. Je suis devenue d'une force étonnante sur la nature et la perméabilité des terrains : silex, gault et sables verts! La nappe aquifère, le niveau hydrostatique n'ont plus de secrets pour moi. Sérieusement, les conversations d'Arden m'intéressent. Voilà un homme qui ne craint pas le ridicule, bien parisien, de se passionner pour son métier. Il aime vraiment la science, mais sans sécheresse et sans morgue. C'est un esprit sérieux et simple, avec lequel on a toujours à apprendre. Je sais d'ailleurs sur lui un détail qui l'honore. Comment se fait-il que vous ne m'en ayez jamais rien dit? C'est Minna qui m'a raconté la chose, et par ce temps de veulerie générale et deStruggle for life, je la trouve belle. Il paraît que pendant de longues années il a consacré tous ses gains à la liquidation d'une ancienne faillite qui avait atteint un frère de sa mère. Rien ne l'y forçait en somme, qu'une haute idée de l'honneur de famille. C'est aussi par Minna que j'ai su son âge, 35 ans. On ne les lui donnerait jamais.« Quoi d'autre. Rien, si ce n'est avant-hier, une visite inattendue… J'étais en train de donner à manger à mes poules de Houdan, — me voilà une vraie fermière depuis mon séjour à Rosay, où entre parenthèses les vendanges sont déplorables, — lorsque le jardinier accourt effaré… Deux dames me demandaient… Il m'annonce cela d'un drôle d'air, que je me suis expliqué en apercevant Mme Morchesne et miss Pelboom, attendant près de leurs bicyclettes. Elles étaient à peindre. Miss Pelboom blanche de poussière, sèche comme un petit coq plumé ; la Présidente rouge et suante, éclatant dans son boléro court et sa culotte de zouave, avec des mollets de lutteur et des bottines jaunes. Un quart d'heure après est arrivé M. Morchesne, complètement fourbu. Nous les avons gardés à dîner ; je vous jure que j'ai trouvé le temps long. Les gens, à la campagne, se montrent souvent tout autres qu'on ne les voit à travers les brèves apparitions de Paris. Miss Pelboom, elle, n'a qu'une corde. Mais Mme Morchesne, en qui on salue d'habitude la féministe d'avant-garde, s'est tout bonnement révélée comme une grosse bourgeoise, entêtée dans ses habitudes de confort, de tyrannie et d'égoïsme. Il n'y a pas de pire conservatrice. N'a-t-elle pas passé deux heures à geindre et à maudire, à propos de ses malheureuses bonnes dont elle change tous les huit jours… « La race des vrais domestiques se perd!… » Elle ne leur demande pas autre chose que de se lever à cinq heures, de se coucher à onze, laver, repasser, cuisiner, nettoyer, frotter, coudre — le tout pour vingt-cinq francs par mois!… « Et la poussière, Madame, je suis forcée chaque jour, de me mettre à quatre pattes pour regarder sous les lits… » Voyez un peu cette amie des femmes! Et à part moi, je pensais au nombre de ses pareilles, aux exigences féroces qui pèsent sur l'incroyable quantité de ces pauvres filles, réduites au plus astreignant des servages, à une sujétion de toutes les minutes. Personne hélas ne songe aux isolées, à toutes celles qui peinent quinze et seize heures par jour, domestiques, filles de magasin, ouvrières en atelier, à la foule des labeurs individuels et des souffrances anonymes.« Enfin ils sont partis, malgré notre offre d'hospitalité que M. Morchesne, je crois, eût été bien aise d'accepter, car il dormait debout. Mais sa terrible moitié avait des rendez-vous le lendemain matin. Il a fallu se mettre en route dans la nuit. Nous avons été forcées de leur donner des lanternes vénitiennes, retrouvées au grenier, et c'était comique comme tout, le départ dansant de ces trois petites lueurs.« Voilà, chère tante, nos grands et petits événements. Maman envoie à ses neveux et à miss Bertha son plus tendre souvenir. Vous savez avec quelle ferveur j'unis Georges et vous dans la même pensée d'affection. Écrivez vite.« VotreHélène. »

Mrs Edith Hopkins, White-House,Kirby, Devonshire.

Samedi, 29 octobre.

« Chère tante,

« Votre lettre reçue ce matin m'a fait du bien. J'étais triste, ayant appris hier, par un mot de Louise Guilbert, la mort de la pauvre Gabrielle Duval en même temps que son enterrement. Le faire-part a couru après moi. Vous vous rappelez comme elle toussait le jour où nous avons été chez Denise avec Willy. Elle ne s'était jamais bien rétablie. Une phtisie galopante vient de l'emporter. Elle vous avait plu, n'est-ce pas? Je suis sûre que sa perte ne vous laissera pas indifférente. Elle était si modeste et si simple qu'il fallait la connaître pour l'apprécier. Et courageuse avec cela, ne se plaignant jamais de rien!… Oui, c'est une belle et bonne petite âme qui s'en va. Aussi vos excellentes nouvelles, le plaisir de vous savoir tous heureux, bien portants, m'ont rendu un peu de joie. CommeWhite-Housedoit être paisible avec ses grandes prairies vaporeuses, sous les hêtres pourpres. Ici, c'est toujours la même tiédeur depuis lundi, ces journées qui sont éclatantes et rousses comme de beaux fruits près de leur chute. Le dernier rayonnement de l'automne… J'en suis comme étourdie, un peu lasse.

« La Neuville est au calme plat, ce calme qui suit les grandes agitations. Tout le monde est encore fatigué de la fête, la Chesnaye est devenue presque aussi silencieuse que le Vert-Logis. L'oncle à l'usine, notre ami Arden à ses travaux, le château paraît vide. On a de courtes lettres d'Italie, les tourtereaux ont en huit jours visité Gênes, Lucques, Pise, Sienne et Florence ; ils partaient pour Rome. De ce train, ils seront vite de retour. Faire un pareil voyage à la vapeur, c'est bien d'Yvonne! Autant lire un Bædeker au coin du feu. De Spa, toujours rien. Je pense que c'est le cas d'appliquer le proverbe : les gens heureux n'ont pas d'histoire. Que dites-vous d'un attelage qui s'impose le même joug pour tirer ensuite chacun de son côté? Moi, ça me passe. Vous le voyez, rien de saillant. Les heures se suivent et se ressemblent!

« Nous vivons beaucoup au jardin. Maman, depuis trois jours, surveille la cueillette de ses raisins. Nous avons vendangé le petit clos que mon père aimait tant, au-dessus de la route. Vous savez quelle jolie vue on a de cet endroit, la plaine basse jusqu'à Bonnières, la boucle du fleuve… Tout le monde fait sa récolte, il y aura beaucoup de vin aigrelet. Comme nous rentrions, nous avons vu passer Flénu, l'air content sous sa casquette neuve. Vous ai-je dit que j'avais réussi à le faire nommer garde-champêtre? L'oncle, satisfait de paraître protéger encore un de ses anciens ouvriers, m'a aidée gentiment… Le brave homme avait tout à fait bonne mine, je vous jure, malgré sa manche repliée sur la poitrine. Ça lui donne, avec sa plaque, un air militaire qui convient à ses fonctions. Nous avons fait quelques pas ensemble, il ne trouvait pas de mots pour me remercier ; sa mère et monsieur mon filleul habitent à présent la Neuville avec lui ; une petite maison proprette… Voilà leur vie arrangée, maintenant que Marthe n'est plus là pour en jouir.

« De temps à autre, je vais aussi visiter les travaux du puits. Je suis devenue d'une force étonnante sur la nature et la perméabilité des terrains : silex, gault et sables verts! La nappe aquifère, le niveau hydrostatique n'ont plus de secrets pour moi. Sérieusement, les conversations d'Arden m'intéressent. Voilà un homme qui ne craint pas le ridicule, bien parisien, de se passionner pour son métier. Il aime vraiment la science, mais sans sécheresse et sans morgue. C'est un esprit sérieux et simple, avec lequel on a toujours à apprendre. Je sais d'ailleurs sur lui un détail qui l'honore. Comment se fait-il que vous ne m'en ayez jamais rien dit? C'est Minna qui m'a raconté la chose, et par ce temps de veulerie générale et deStruggle for life, je la trouve belle. Il paraît que pendant de longues années il a consacré tous ses gains à la liquidation d'une ancienne faillite qui avait atteint un frère de sa mère. Rien ne l'y forçait en somme, qu'une haute idée de l'honneur de famille. C'est aussi par Minna que j'ai su son âge, 35 ans. On ne les lui donnerait jamais.

« Quoi d'autre. Rien, si ce n'est avant-hier, une visite inattendue… J'étais en train de donner à manger à mes poules de Houdan, — me voilà une vraie fermière depuis mon séjour à Rosay, où entre parenthèses les vendanges sont déplorables, — lorsque le jardinier accourt effaré… Deux dames me demandaient… Il m'annonce cela d'un drôle d'air, que je me suis expliqué en apercevant Mme Morchesne et miss Pelboom, attendant près de leurs bicyclettes. Elles étaient à peindre. Miss Pelboom blanche de poussière, sèche comme un petit coq plumé ; la Présidente rouge et suante, éclatant dans son boléro court et sa culotte de zouave, avec des mollets de lutteur et des bottines jaunes. Un quart d'heure après est arrivé M. Morchesne, complètement fourbu. Nous les avons gardés à dîner ; je vous jure que j'ai trouvé le temps long. Les gens, à la campagne, se montrent souvent tout autres qu'on ne les voit à travers les brèves apparitions de Paris. Miss Pelboom, elle, n'a qu'une corde. Mais Mme Morchesne, en qui on salue d'habitude la féministe d'avant-garde, s'est tout bonnement révélée comme une grosse bourgeoise, entêtée dans ses habitudes de confort, de tyrannie et d'égoïsme. Il n'y a pas de pire conservatrice. N'a-t-elle pas passé deux heures à geindre et à maudire, à propos de ses malheureuses bonnes dont elle change tous les huit jours… « La race des vrais domestiques se perd!… » Elle ne leur demande pas autre chose que de se lever à cinq heures, de se coucher à onze, laver, repasser, cuisiner, nettoyer, frotter, coudre — le tout pour vingt-cinq francs par mois!… « Et la poussière, Madame, je suis forcée chaque jour, de me mettre à quatre pattes pour regarder sous les lits… » Voyez un peu cette amie des femmes! Et à part moi, je pensais au nombre de ses pareilles, aux exigences féroces qui pèsent sur l'incroyable quantité de ces pauvres filles, réduites au plus astreignant des servages, à une sujétion de toutes les minutes. Personne hélas ne songe aux isolées, à toutes celles qui peinent quinze et seize heures par jour, domestiques, filles de magasin, ouvrières en atelier, à la foule des labeurs individuels et des souffrances anonymes.

« Enfin ils sont partis, malgré notre offre d'hospitalité que M. Morchesne, je crois, eût été bien aise d'accepter, car il dormait debout. Mais sa terrible moitié avait des rendez-vous le lendemain matin. Il a fallu se mettre en route dans la nuit. Nous avons été forcées de leur donner des lanternes vénitiennes, retrouvées au grenier, et c'était comique comme tout, le départ dansant de ces trois petites lueurs.

« Voilà, chère tante, nos grands et petits événements. Maman envoie à ses neveux et à miss Bertha son plus tendre souvenir. Vous savez avec quelle ferveur j'unis Georges et vous dans la même pensée d'affection. Écrivez vite.

« VotreHélène. »

Ce matin là, un des premiers jours de novembre, — il avait gelé blanc, et le ciel d'une pureté froide annonçait une de ces belles journées illuminées, où l'hiver déjà frissonne dans le tournoiement des dernières feuilles et la pâleur de l'air, — Hélène et Mme Dugast prenaient l'allée des fusains, gagnaient la Chesnaye ; tante Portier devait avoir reçu des nouvelles des voyageurs. Un matin pareil à tant d'autres, avec sa brume légère sur le fleuve, ses feuillages de rouille et d'or tremblant au bout des branchettes noires. Hélène pourtant devait s'en souvenir toute sa vie.

Elles causaient toutes trois sur la terrasse, essayant de se réchauffer au soleil, lorsqu'elles virent, accourant du côté de la berge, Pierre Arden se diriger vers elles.

— M. Dugast est-il là?

Il avait l'air joyeux d'un homme qui vient de remporter un succès. Non. M. Dugast était justement parti pour Paris à la première heure ; il ne rentrerait pas avant ce soir.

— Ah! fit l'ingénieur déçu.

— Vous aviez à lui parler? s'enquit Mme Portier avec une importance aimable.

— Oui, reprit Arden. Une bonne nouvelle. Le trou de sonde vient d'aboutir. Nous avons un débit magnifique. Il n'y a plus qu'à régler la hauteur de la colonne de tubes. Moranges sera dorénavant pourvu d'une eau excellente.

Mme Dugast et la tante manifestaient un intérêt poli. Au fond, elles ne se souciaient guère de cette entreprise dont l'exécution savante leur demeurait étrangère et dont le but ne les touchait pas directement. Mme Portier affirma que M. Dugast serait ravi d'apprendre cet heureux événement à son retour ; mais elle eut un haut-le-corps frileux. Si l'on rentrait au salon, où un bon feu flambait déjà? Mme Dugast emboîtait le pas après l'invite muette d'un clin d'œil vers Hélène. Elle n'aimait pas à laisser sa fille seule avec M. Arden ; car, chose curieuse, bien qu'elle n'eût rien à lui reprocher de précis, elle avait autant de répugnance à voir Hélène amicale avec lui, qu'elle avait eu d'empressement lorsqu'il s'agissait de Vernières ou de Dormoy. Peut-être une obscure jalousie que, n'osant s'avouer à elle-même, elle mettait sur le compte de la brusquerie et le manque d'attentions de l'ingénieur. Elle était extrêmement sensible aux petits égards, et comme beaucoup de mères, évaluait le mérite d'un gendre moins à l'impression qu'il pouvait produire sur sa fille que sur elle-même.

Hélène était toute au plaisir qu'éprouvait Arden, elle partageait l'orgueil de la réussite comme elle avait partagé l'émoi de la recherche. Ils marchaient de long en large sans voir le vaste découvert en pente des pelouses, où les corbeilles de chrysanthèmes plaquaient leurs taches d'orange, de neige et de mauve, la barre fauve des tilleuls au loin, surplombant la berge. Ils respiraient avec allégresse l'âpre pureté du jour.

Comment en vinrent-ils à parler de choses que rien ne motivait, à leur façon de comprendre certains actes de la vie et les devoirs qu'elle entraîne? Ni l'un ni l'autre, en y réfléchissant le lendemain, n'eût pu le dire. Ils obéissaient sans doute au lent et mystérieux travail qui depuis des mois, — leur première conversation à Brighton? — avait peu à peu transformé leurs âmes, et, de contact en contact, autant par l'attrait des contrastes que par la découverte des ressemblances, avait rapproché, harmonisé leurs caractères. Eux-mêmes, au fur et à mesure, s'étonnaient d'entendre à travers leurs paroles, un accent nouveau qui en élargissait la portée, leur donnait un sens immédiat plus intime et plus profond. Ils ne s'entretenaient pourtant pas d'eux-mêmes, évitaient jalousement tout ce qui eût pu avoir l'air d'une personnalité. Leur causerie se bornait à une discussion d'idées où tour à tour défilèrent les problèmes si simples, si compliqués qui agitent l'existence humaine.

Arden reconnaissait comme elle que la femme est, au même titre que l'homme, un être conscient et libre. Parallèlement à lui elle avait le droit et le devoir de se développer, d'affirmer chaque jour davantage ce qui était sa vertu propre : ses facultés spéciales de pensée et d'action. Ni inférieure, ni supérieure à son éternel compagnon, ni son image servile. Mais un organisme aussi complet, une âme égale, tous deux formant l'être par excellence. Il faisait la part du long asservissement auquel des créatures comme Yvonne et Germaine, par exemple, étaient redevables de leur coquetterie et de leur frivolité. Si trop souvent l'on jugeait encore avec raison la femme inapte à la mission dont cependant elle était digne, c'est que, par une contradiction et une injustice criantes, on lui reprochait des défauts nés de son esclavage même et soigneusement entretenus par ses maîtres depuis des siècles.

Il appelait de tous ses vœux le moment où des lois plus équitables répartiraient aux uns et aux autres la possibilité de vivre, le libre exercice des vocations. Il était inique que certaines carrières restassent fermées aux femmes. C'était un principe sacré que chacun pût, selon ses aptitudes et son mérite, se faire place. Les hommes n'avaient pas à redouter d'ailleurs l'envahissement ; une élimination naturelle s'opérerait toujours. En attendant, que chaque fleur pût éclore!

Hélène l'écoutait ardemment. Tout cela, c'était ses longues rêveries prenant corps, le plus secret et le meilleur d'elle-même vivifié. D'un geste, elle désigna en face d'eux, de l'autre côté de la Seine, une fumée qui se dissipait, grise, au-dessus des hautes cheminées de la filature. Elle dit son crève-cœur constant, sa tristesse à la pensée des infortunes ouvrières. Elle ne voyait que Moranges, elle évoquait des centaines d'usines où le travail était plus pénible, moins rétribué encore. La France était couverte de ces agglomérations de misères. Là encore Arden, plus touché qu'il ne le laissait voir, trouva des mots consolants. Pour la première fois son cœur apparut sous la rude écorce ; sa voix réchauffait Hélène, il avait vu de près toutes ces souffrances, pis encore : l'horreur des grèves. Le temps seul soulagerait le mal ; la formation de syndicats professionnels, l'union, le groupement des ouvriers et des ouvrières, pourraient à la longue améliorer leur sort et les conditions de leur travail. Aux femmes des autres classes, aux privilégiées de l'intelligence et de l'argent de s'employer pour leurs sœurs qui peinent et qui souffrent. De l'accord de tous dépendait en partie la réforme des lois.

Ils passaient à la condition de la femme dans le mariage. L'habituelle subordination y tournait à l'esclavage le plus absolu. A demi libre la veille, elle devenait du jour au lendemain une véritable serve, elle jurait obéissance, elle abdiquait son nom, sa nationalité. Interdiction de gagner, d'économiser pour elle ; interdiction d'acheter, de vendre, d'ester, de donner, de recevoir! Pas un acte de sa vie civile qui n'exigeât l'autorisation du chef. Riche, à moins qu'un contrat spécial ne préservât ses biens, tout tombait à ce pouvoir discrétionnaire.

Arden, à ce propos, rappela la belle lettre de Stuart Mill sur l'Assujettissement des Femmes, le désintéressement avec lequel le philosophe anglais repousse la communauté de biens, si naturelle quand les sentiments sont d'accord, révoltante autrement. Quoi de plus légitime que chacun des époux conservât l'administration de ses biens propres?

— Je n'ai aucun goût, reprit-il, citant de mémoire, pour la doctrine « en vertu de laquelle ce qui est à toi est à moi, sans que ce qui est à toi soit à moi. Je ne voudrais d'un traité semblable avec personne, dût-il se faire à mon profit. »

Il ajouta d'un ton bourru :

— Cette vilaine question d'argent, c'est une des hontes du mariage français. Je ne connais rien de plus écœurant qu'une de ces lectures de contrat où se débattent les intérêts réciproques. On ne devrait avoir qu'un régime légal, celui de la séparation des biens.

Il achevait intérieurement : « Pour moi, à moins d'épouser une jeune fille pauvre, je ne me marierai pas autrement. » Certes, en se faisant cette déclaration de principes, il était loin de songer à Hélène. Un autre visage lui apparaissait, celui d'une jeune étrangère qu'il avait aimée et qui était morte. Les parents lui avaient refusé sa main, car elle était sans fortune, et lui se privait de tout pour éteindre les engagements de la dette qu'il avait si généreusement contractée. Longtemps l'espoir du bonheur possible avait adouci les heures de travail acharné. Puis, la fiancée de son rêve emportée par une maladie soudaine, il avait conservé l'affreuse douleur de cet arrachement ; des années avaient passé sur le culte pieux, la fidélité jalouse qu'il vouait au tendre et amer souvenir.

Peu à peu cependant, la plaie se cicatrisait ; son existence aventureuse l'avait promené d'un bout à l'autre du monde, toute sa force de sentiment dérivée en volonté d'action, en sauvagerie méfiante vis-à-vis de l'amour. Et bien que depuis il n'eût jamais songé à refaire sa vie, il gardait l'idéal du mariage, y voyait avec une conviction religieuse l'union la plus noble, la plus réconfortante qui fût, l'association par excellence d'énergie et de bonne volonté. Il eût souhaité que chacun se mariât jeune, l'homme en pleine sève, apportant un passé presque intact, un cœur que des amours faciles n'auraient pas encore dilapidé ; mais il fallait une vraie femme, ennoblie par une conscience plus haute, une amie aimante dont chaque acte fût le don réfléchi, volontaire d'elle-même, non une de ces innombrables compagnes de soumission et de plaisir.

Jamais ses regards ne s'étaient arrêtés de nouveau sur une jeune fille, avec l'idée qu'elle pût devenir cette femme là ; jamais il n'eût retrouvé l'exquise âme perdue. Hélène était la première dont la franchise et l'intelligence le frappaient. Inconsciemment, il subissait le charme de ces yeux loyaux, de cette beauté si spontanée, si harmonieuse. L'inattendu et la portée de leur conversation, — il ne s'attendait guère, en arrivant tout joyeux, à cet échange de pensées graves, — lui causaient à la réflexion une espèce de trouble. Il eût été embarrassé pour l'analyser.

Ils se taisaient maintenant, regardaient, comme s'ils les voyaient pour la première fois, le ciel radieux et froid, le découvert en pente des pelouses, les chrysanthèmes d'automne, la barre rousse des tilleuls. Leur silence prolongeait leurs paroles, chacun d'eux sentant que ce langage informulé, où souvent les âmes s'entendent mieux, donnait au fond de leurs cœurs un sens personnel à la valeur générale des mots. Ils le constataient avec un étonnement très pur, mais où tous deux trouvaient une étrange douceur : ce qu'ils avaient dit répondait à leurs aspirations réciproques. Ils n'avaient pas cru parler d'eux, et, par une force invisible, ils n'avaient pas cessé d'en parler. De s'en apercevoir, voilà qu'ils éprouvaient maintenant une gêne à côté l'un de l'autre, presque une pudeur.

La voix de Mme Dugast appelant sèchement : « Hélène! » la tira de son rêve. Et, tout d'un coup, elle rougit. Sa mère s'avançait vers eux, suivie de Mme Portier. Alors ils ressentirent comme un soulagement qui, chez l'un et chez l'autre, se nuança d'un regret. Arden prenait congé.

— J'ai cru que tu ne finirais jamais, dit Mme Dugast avec un reproche. Tu ne m'as pas aperçue, chaque fois que je te faisais signe par la fenêtre?

Tante Portier souriait avec une malice bienveillante :

— Vous disiez donc des choses bien intéressantes?

Mme Dugast reprit :

— Je suis sûre que ta grand'mère, qui est si exacte, doit s'impatienter à nous attendre. Nous serons à peine rentrées pour le déjeuner.

Elles se hâtèrent. Mme Dugast, obscurément jalouse, gardait un mutisme mécontent, qu'Hélène rêveuse ne songeait pas à rompre.


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