Le mardi suivant, quand j’arrivai rue Barbet-de-Jouy, je trouvai Mme Chardin toute prête à sortir, coiffée d’une de ces capotes en dentelle noire, mi-chapeau, mi-fanchon, qui semblaient faites pour elle seule et qui encadraient si bien la soie pâle de ses cheveux. Elle tenait à la main une lettre, nouvellement reçue sans doute, car malgré sa réserve ordinaire, elle prit à peine le temps de me dire bonjour et s’écria, en levant vers moi un visage radieux :
« Enfin ! Écoutez ce que m’écrit mon fils, le 5 janvier : « Sauf empêchement, j’espère pouvoir quitter Angkor dans trois semaines et m’embarquer au commencement de février… » Le commencement de février… nous y sommes ! En ce cas, il arriverait ici vers le 15 mars…
— Seulement ? comme c’est long ! » fis-je sans penser à mal. Je songeais simplement à la durée du voyage. Mme Chardin me regarda un moment, avec un drôle de petit sourire, puis mettant la précieuse lettre dans sa poche :
« Partons pour la Sorbonne, dit-elle gaîment ; je relirai la prose de mon fils en cachette, avant qu’on éteigne le gaz et qu’on commence les projections… »
Mais nous avions dû nous mettre en retard, car nous trouvâmes le professeur en chaire et la salle déjà plongée dans l’obscurité. Au lieu de descendre jusqu’à ma place habituelle, là où quelques lampes, posées sur une table, permettaient aux élèves de prendre des notes, je me glissai sans bruit entre les gradins supérieurs, après avoir tant bien que mal installé Mme Chardin. Trébuchant et tâtonnant, je cherchais à me caser moi-même, quand il me sembla voir une des ombres que je frôlais se lever, me saluer d’un geste timide, puis disparaître et s’aplatir contre le mur le plus proche, laissant disponible un coin de banc très dur sur lequel je m’assis prestement, non sans surprise : dans cette silhouette polie, un peu massive, j’avais cru reconnaître Philippe Noizelles.
On a beau être la moins extravagante des jeunes filles, à dix-huit ans il est permis d’avoir de l’imagination. La mienne se mit à trotter, au grand dommage de mes facultés esthétiques. Ni la voix exquise du professeur, ni l’intérêt du sujet — Botticelli et lesquattrocentistesitaliens — ni la vue des projections, un peu confuses peut-être — c’était à cette époque un procédé tout nouveau et encore dans l’enfance — mais nombreuses et variées, ni rien enfin de ce qui me captivait d’habitude ne parvenait cette fois à fixer mon attention. « Qu’est-ce que ce jeune homme peut bien venir faire ici ? je le croyais à Lille… Tiens ! lePrintempsqui apparaît la tête en bas !… C’est vrai qu’il habite Paris ordinairement, mais il ne doit pas beaucoup fréquenter la Sorbonne… Ah ! c’est trop fort ! On parle d’uneVierge à la grenade, et c’est un renard de Pisanello qui est au tableau. Après tout, peut-être que je me suis trompée, et que ce n’est pas lui… Comme elle est jolie, cette Vénus debout sur sa coquille !… Si, ce doit être lui : j’ai reconnu sa barbe… » Pour la première fois, le cours me parut long ; je m’apercevais que j’étais très mal assise, et à deux reprises je bâillai discrètement. Enfin la lumière reparut, et soudain, saisie d’une étrange appréhension, au lieu de regarder à gauche pour dissiper mes doutes, je bondis — autant qu’on peut bondir entre deux rangs de vieilles dames et des gradins de bois — vers la droite et vers Mme Chardin que j’apercevais de loin, un peu en détresse parmi les remous de la sortie.
Nous venions d’atteindre les premières marches de l’escalier, et nous commencions à descendre, quand, derrière nous, j’entendis quelques « hum ! hum ! » discrets, suivis de ces paroles prononcées d’une voix persuasive :
« Tu devrais accepter mon bras, ma tante : je t’assure que ce serait beaucoup plus commode… »
Comme tout cela me paraît loin — loin et proche ! La vieille cour universitaire — pas celle d’aujourd’hui, celle d’autrefois, toute noire et revêche — dorée par un froid soleil de février, sous le ciel d’un bleu aigre ; les bons yeux gris qui me regardaient si gentiment, si tendrement déjà, avec une nuance d’humilité, le visage mécontent de Mme Chardin tourné vers son neveu — et moi-même, coiffée d’un de ces hideux chapeaux tromblons, affublée d’une de ces grotesquestournuresà la mode de 1886 — jolie, sans doute, malgré tout, mais surprise et un peu troublée…
La même scène se renouvela souvent : au Louvre, où le professeur nous avait envoyées étudier les primitifs italiens ; au Trocadéro, où j’étais allée, sous la conduite de ma vieille amie, dessiner quelques moulages ; au Salon des Pastellistes, à l’Exposition des œuvres de Manet — partout, en un mot, nous étions sûres de voir surgir Philippe, à moins qu’il ne fût là d’avance, campé devant un tableau qu’il ne regardait pas et l’œil rivé sur la porte d’entrée. Par quelles ruses de sauvage le cher garçon parvenait-il ainsi à découvrir nos traces ? Certes, ce n’était pas sa tante qui lui donnait rendez-vous. En vain Philippe essayait de l’attendrir par ses attitudes recueillies, en vain il mettait une application touchante à étudier la Vierge de Cimabue — « un peu raide », avouait-il — ou à envisager sans frémir les plus effarantes esquisses de Manet — Mme Chardin n’était pas dupe de ces engouements subits : à chaque rencontre, je voyais son front se rembrunir et ses yeux devenir plus noirs. Quant à moi…
Quant à moi, je ne pouvais plus me dissimuler la cause des incartades de Philippe et, si peu coquette que je fusse, j’acceptais sans trop d’étonnement les hommages de mon timide admirateur. Jamais nos modernes ingénues ne pourraient s’imaginer à quel point j’étais naïve. Élevée comme une petite sauvage, aussi isolée du monde en plein Paris qu’une nonne au fond d’un couvent de province — voilà qu’à peine sortie de ma vie d’enfant, d’écolière ignorante, je rencontrais l’amour tel qu’il apparaît dans les romans anglais. Ainsi Dickens et Rhoda Broughton possédaient le secret de la vie ? A vrai dire, j’en avais parfois douté, mais maintenant il fallait bien le croire. Une seule entrevue, quelques paroles échangées, un peu de musique — et tout de suite la grande passion. Pendant tout un mois, je nageai en plein conte bleu, sans trop savoir moi-même ce que je pensais, mais heureuse de me savoir aimée. Pas une fois l’idée ne m’effleura que Philippe, selon toute apparence, était riche, et que ma dot se réduisait à zéro. Deux seuls nuages obscurcissaient mon ciel : le mécontentement visible de Mme Chardin et l’ignorance totale de mon pauvre papa. Retenue par une sorte de pudeur plus forte que ma franchise habituelle, je n’osais pas lui raconter mes « aventures » ; mais je me souviens qu’un soir, bourrelée de remords en songeant à l’abîme de dissimulation où je me sentais enfoncer, je me mis à pleurer toute seule dans mon lit. Ah ! oui, j’étais déplorablement «XIXesiècle » — et je ne le regrette pas.
Subitement, le 1ermars, les choses prirent une face nouvelle. L’Exposition des Aquarellistes ouvrait ce jour-là et j’avais passé ma matinée à essayer de ressusciter, par d’innocents artifices, mon chapeau d’hiver à l’agonie. J’en fus pour mes frais : Philippe ne parut pas. Le surlendemain, au Musée du Luxembourg où nous visitions quelques acquisitions récentes, je le cherchai des yeux sans plus de succès. Sans doute sa tante lui avait fait comprendre qu’il la mettait dans un cruel embarras. Mais alors il allait sûrement se décider à parler. J’attendis d’abord avec confiance. Mme Chardin semblait tranquillisée, satisfaite, et ne songeait qu’à m’initier à l’art d’Extrême-Orient, dont elle m’avait jusqu’alors peu parlé. Nous feuilletions des albums, nous pénétrions dans des collections particulières : je ne voyais plus que Bouddhas, Sivas et fleurs de lotus. Entre temps je me sentais épiée — discrètement, affectueusement, mais enfin épiée — et je veillais à ce que rien ne vînt trahir le sentiment de déception que commençaient à me causer le silence prolongé, la disparition totale de Philippe. Était-il possible que mon gentil roman finît ainsi dès les premières pages ? Un incident fortuit vint me donner la clef de l’énigme — du moins je le crus.
Papa, retenu à la maison par un gros rhume — il se méfiait des rhumes depuis sa bronchite de l’année précédente — m’avait priée un matin d’aller demander à Mme Chardin quelquesRevues des Deux-Mondes. En montant l’escalier, je rencontrai Perrine qui revenait du marché et qui m’introduisit sans penser à mal. Dès l’antichambre, un bruit de voix me frappa ; une canne et un pardessus pendaient au porte-manteau : Mme Chardin n’était pas seule. Et comme j’hésitais à entrer, je l’entendis qui disait :
« Mais non, ce n’est pas sérieux… Tu es trop jeune… il faut attendre encore… Vous êtes deux enfants… »
Sans écouter davantage je frappai assez fort et presque en même temps j’ouvris la porte du salon. Philippe était là, debout devant sa tante qui rougit très fort à ma vue. Lui était devenu pâle et tournait vers moi des yeux suppliants. Je balbutiai : « Oh ! pardon… Papa m’a envoyée… c’est pour les revues que vous lui aviez promises… » Mme Chardin ne perdait jamais la tête. Elle se leva, m’emmena dans sa chambre, m’ouvrit la bibliothèque en riant de mes excuses et de ma confusion… Cinq minutes après, je me retrouvais sur le trottoir de la rue Barbet-de-Jouy avec quatre brochures saumon sous le bras, cajolée, embrassée — mais bel et bien mise à la porte. Malgré tout je me sentais heureuse. J’avais entrevu Philippe, je savais qu’il pensait toujours à moi. Pauvre garçon, comme il m’avait regardée ! A cette idée mon cœur s’emplit d’une sorte de pitié tendre — une envie de rire et de pleurer tout à la fois. Sans doute c’était cela l’amour. Je songeai : « Que dire à papa ?… Rien encore… Mme Chardin ne peut plus guère tarder à parler… Elle nous trouve trop jeunes. C’est le dernier argument des parents : après ils cèdent toujours… » Derrière un mur doré par la lumière du matin, sur un arbre que je ne voyais pas, dans l’air encore aigrelet où flottait un peu de printemps, un merle siffla gaîment. Évidemment il se moquait de moi et de mon assurance enfantine. Pourtant les événements devaient me donner raison.
La semaine suivante, Mme Chardin, au lieu de la dépêche d’arrivée qu’elle attendait, reçut de son fils, devant moi, une lettre qui parut la bouleverser. Il s’était bien embarqué en février, mais il s’arrêtait à Java, où les Hollandais faisaient des fouilles merveilleuses, et son retour se trouvait retardé de trois mois. « Trois mois !… » répétait Mme Chardin, sans essayer de cacher son immense désappointement. A dix reprises, je la vis relire cette malheureuse lettre. Parfois les larmes lui venaient aux yeux et elle haussait les épaules avec une sorte d’irritation passionnée. Son humeur parut s’altérer, traverser une crise mystérieuse. Un soir, Perrine fit irruption, une paire de gants à la main, dans la salle à manger où nous achevions un repas mélancolique.
« Madame, c’est encore à M. Philippe ! Il les a oubliés ce matin, et il n’a pas repris son parapluie qu’il avait laissé hier… »
Il venait donc tous les jours !… Je regardai Mme Chardin : elle semblait excédée, infiniment triste et lasse. Avec la mine d’une coupable, elle murmura quelques mots vagues et renvoya du geste Perrine déconfite. Que signifiaient cette mauvaise volonté, cette répugnance évidente ? Pourquoi nous faire porter, à Philippe et à moi, la peine de son chagrin maternel ? Toute la soirée je boudai, révoltée à mon tour et presque muette ; ma vieille amie se plongeait dans une rêverie soucieuse. Elle me laissa partir le cœur gros, sans un mot d’encouragement… Et voilà que le lendemain matin, on apportait à Papa un mot d’elle, écrit évidemment au saut du lit : « Cher Monsieur, pourrais-je vous prier de venir me voir dimanche, à dix heures et demie, pour un entretien sérieux ? Je m’excuse de ne pas monter moi-même chez vous, mais je crains un peu vos étages.
« Si Geneviève veut venir vous rejoindre vers midi, j’espère que nous aurons le plaisir de déjeuner ensemble. »
Papa sembla surpris d’abord, puis après une seconde de réflexion : « Elle veut sans doute me consulter pour cette inscription de rente au Grand-Livre dont elle me parlait l’autre jour », dit-il tranquillement. Mais moi j’avais compris…
De nouveau ma vie m’apparaît dans le recul du passé… Le dimanche matin, onze heures. Papa est parti sans défiance ; je me coiffe devant ma glace, la fenêtre ouverte, car mes seuls voisins sont les moineaux qui jacassent éperdument et mon ami le merle qui chante à plein gosier. Le soleil inonde ma chambre et je brosse des rayons d’or dans mes cheveux, tout en me regardant comme si je me voyais pour la première fois. Ainsi c’est moi — c’est cette petite personne-là qu’on demande en mariage ?… Il me semble que je rêve, tandis que je rassemble machinalement les mèches blondes qui fuient entre mes doigts et retombent en masses lourdes jusqu’à ma taille…
Une heure. J’ai trouvé papa très ému, très surpris — très heureux ; Mme Chardin sérieuse et triste — pourquoi, mon Dieu, pourquoi ? — mais calme. Elle m’a mis les deux mains sur les épaules et a plongé ses yeux au fond des miens : « Philippe est le meilleur garçon de la terre : je crois qu’il vous rendra heureuse. Et vous, ma chérie, êtes-vous sûre, bien sûre de l’aimer ? » On dirait qu’elle veut en douter. Le « oui » s’étrangle dans ma gorge, mais mon regard a dû répondre pour moi. Comment ne l’aimerais-je pas ? Il m’aime, et je ne connais que lui ?…
Et maintenantilest là — mon fiancé est là. Non, pas encore mon fiancé : il a demandé à me parler seul à seule. « Après, vous déciderez… ». Nous sommes assis l’un en face de l’autre dans le salon d’où papa et Mme Chardin se sont éclipsés discrètement. Je n’ose pas le regarder ; j’entends à peine ses premiers mots : « Avant tout, il faut que je vous dise… J’ai peur de ne pas être digne de vous… » Mes yeux se lèvent effarés ; quelle confession terrible va-t-il me faire ? La vue de ce bon visage tendre et timide me rassure ; un peu d’assurance me revient, à mesure qu’il se trouble davantage. « La première fois que je vous ai vue, ici… vous vous rappelez peut-être que je revenais de Nice ?… Eh bien, je n’y étais pas parti… seul… » Cette fois j’ai compris, et je rougis, je rougis, un peu choquée, à demi surprise, et touchée de l’angoisse que reflète le regard gris posé sur le mien. « J’avais des amis, des fous… J’ai voulu faire comme eux… par gloriole, pour me prouver que j’étais un homme… Et puis, là-bas, je me suis vite aperçu qu’on se moquait de moi… je suis parti furieux, vexé, mais si vous saviez… si vous saviez comme j’avais peu de chagrin !… Et tout de suite, je vous ai vue… Maintenant, cela me paraît si loin, si bête, cette… mauvaise chose… maintenant que je sais ce que c’est que… » Il voudrait dire : « que d’aimer » ; mais sa voix tremble et se brise. « Pourrez-vous me pardonner, dites ?… C’est ma seule folie… et je ne vous connaissais pas !… » Comme il est bon ! Comme il est honnête ! Comme il a l’air malheureux ! Un grand élan m’entraîne vers lui — un élan de cette pitié tendre que j’éprouve toujours à sa vue. De jalousie, je ne sens pas l’ombre, rien que le désir de le rassurer, de le consoler. Et sans répondre, je lui souris, je lui tends la main, qu’il prend comme un fou, en pleurant presque de joie…