IX

Je revins de Marlotte entièrement guérie et pétrie de bonnes résolutions. L’activité dévorante de Thérèse avait fait honte à ma paresse : je devais m’occuper coûte que coûte, secouer l’inertie morale et intellectuelle où je m’enlizais l’année précédente — surtout éviter ces vagues rêveries qui énervent l’âme et émoussent la volonté. « Rêver, maintenant… à quoi bon ? Ma vie ne changera guère ; je n’ai plus grand’chose à attendre — ni à craindre… » Je le croyais ! Et dans cette assurance candide, je m’efforçais, après le naufrage de mes espérances maternelles, d’établir le bilan des joies qui me restaient. « Philippe… papa… Dieu merci, il est encore assez jeune, mon cher papa : et d’ailleurs son grand-père, auquel il ressemble, paraît-il, trait pour trait, a vécu quatre-vingt-douze ans… La pauvre tante Lydie ?… J’ai bien peur de ne pas pouvoir la conserver aussi longtemps. Mais François est pour nous comme un frère… Et l’amitié de Thérèse, de son mari, de ses enfants… » Mon cœur un peu sauvage n’en demandait pas plus. « Petit lapin !… » m’appelait papa quand, tout enfant, je jouais à me dorloter sur ses genoux, la tête enfouie sous sa veste et risquant un œil de temps à autre pour me replonger bien vite dans ma cachette… Du petit lapin de jadis, j’avais gardé le goût de me terrer dans les coins étroits, de me blottir dans les tendresses profondes et durables. « L’amour de Philippe — sans parler des autres affections qui m’entourent — n’est-ce pas un de ces nids où rien de mauvais ne peut m’atteindre ?… » A force de me chapitrer ainsi, je me sentais devenir la femme la plus raisonnable de la terre — une vraie perfection. Et puis, il fallait bien prouver à François que je n’étais pas malheureuse…

Ce fut lui, naturellement, que je consultai dès que je voulus « chercher de l’ouvrage ». Il repoussa comme extravagante et inutile mon idée d’apprendre le hollandais — j’y avais déjà renoncéin petto. Tante Lydie m’offrit de traduire des romans anglais. Nous dînions chez elle ce soir-là, peu de jours après la rentrée, et j’avais été heureusement surprise de lui trouver la mine moins défaite, les yeux plus brillants : la présence de son fils, et surtout l’assurance qu’il était près d’elle pour longtemps, avaient opéré ce miracle.

« Les romans, c’est trop amusant, tante. Il me faut quelque chose de difficile, qui me prenne beaucoup de temps…

— Elle est effrayante ! déclara Philippe. Hier, elle avait entrepris de m’aider à vérifier ma balance du mois… Seulement elle comptait tout de travers… Une petite femme qui se vante d’avoir adoré l’algèbre !… »

Je haussai les épaules.

« L’algèbre, oui… les formules abstraites. Mais j’ai les chiffres en horreur…

— Comme c’est drôle ! dit mon mari. Moi je n’ai compris la théorie que du jour où je l’ai mise en pratique… et même, les chiffres ne me diraient rien du tout s’ils ne représentaient pas des valeurs marchandes… »

Tandis qu’il parlait, mes yeux, errant à travers le salon, venaient de rencontrer un petit dessin à la sanguine — un profil de femme au nez fin, au menton gras, payé cent sous par Mme Chardin chez un brocanteur naïf. Dans un coin du papier, caché sous d’imperceptibles moisissures, l’encadreur avait découvert le monogramme d’Antoine Watteau… « Quand vous voudrez, Madame, disait-il souvent, nous avons acquéreur à cinq mille francs… » Je songeai : « Deux lettres tracées sur une feuille jaunie… et le nez retroussé, le menton à fossette sont devenus, eux aussi, des « valeurs marchandes »… Faut-il donc toujours en arriver là ? »

Justement, tante Lydie, comme pour répondre à ma pensée, appuyait de commentaires bienveillants les dernières paroles de Philippe et je l’entendais porter aux nues les industriels, les hommes forts et actifs — jusqu’à traiter « d’inutile mandarin » son fils qui ne semblait guère s’en émouvoir. Un peu déçue, un peu troublée, je l’écoutai quelque temps discourir sur ce mode inaccoutumé, puis d’un ton plaintif je m’écriai :

« Tout cela est bel et bon, mais vous ne m’avez toujours pas indiqué ce que je pourrais faire cet hiver… »

François se pencha vers moi.

« Vous êtes prête à tout ? demanda-t-il gaîment.

— A tout.

— Aucun travail ne vous rebutera ?

— Aucun… »

Tante Lydie s’agita dans sa bergère : on eût dit que ce badinage l’impatientait. Mais François poursuivait d’un ton solennel :

« Vous accepterez mes conseils aveuglément ?

— Aveuglément !… » répétai-je. Et je levai vers lui, tout en riant, des yeux où devait se lire une confiance absolue… Deux petits coups secs résonnèrent sur la table : c’était tante Lydie qui fermait brusquement son étui à lunettes.

« Tu es absurde ! dit-elle à son fils. Laisse donc Geneviève choisir elle-même ce qui lui convient… D’ailleurs je ne vois pas pourquoi elle ne finirait pas par s’intéresser aux comptes de son mari… »

François rougit, — fâché sans doute, à trente-six ans, que sa mère le rembarrât comme un gamin. Pourtant il se tut, pendant que Philippe disait bonnement :

« Mais, ma tante, je ne tiens pas du tout à la faire travailler, moi !… Je ne demande qu’une chose, c’est qu’elle s’amuse… que ce soit en jouant du piano, en tricotant des bas ou en traduisant de l’anglais, du russe, du chinois… tout ce qu’elle voudra… »

L’incident fut clos. Nous commencions à connaître ce que Philippe appelait « les lubies de ma tante ». Seulement, dans l’antichambre où François nous reconduisait, je lui dis en confidence :

« Vous penserez à moi, n’est-ce pas ?… »

D’abord il me regarda sans répondre, comme s’il ne comprenait pas bien. Puis il eut un sourire singulier.

« A vous ? Oh ! oui, je vous promets d’y penser… et de vous trouver ce que vous cherchez… »

Le mercredi suivant, il apportait un livre qu’il me tendit triomphalement — un petit livre relié en toile grise, grand comme la main, épais comme le doigt, avec des tranches rouges et un titre anglais.

« Oh ! fis-je, il n’est pas gros… »

Mais quand je l’eus ouvert, ma moue dédaigneuse se changea en grimace : trois cents pages de papier pelure, imprimées en caractères minuscules.

Philippe se penchait sur mon épaule.

« Sapristi ! quel grimoire !… A ta place, j’aimerais mieux un « copie de lettres… »

François vit mon effarement et me rassura.

« C’est un ouvrage de vulgarisation, très clair, très facile… une histoire succincte, mais complète, de l’art bouddhique, avec la liste de tous les monuments connus… Mon éditeur m’avait demandé de le traduire, mais je n’ai pas le temps… Le manuscrit doit être livré en mai ; j’ai calculé que cela ne représente pas plus de deux pages par jour… ce n’est pas un travail démesuré pour vous, puisque vous lisez couramment l’anglais… »

Indécise, je feuilletais le petit volume ; il me semblait plus joli, moins rébarbatif.

« Il y a des mots hindous !… mais le texte a l’air facile, en effet… Et puis, vous m’aiderez bien un peu ? demandai-je timidement.

— Oh ! tant que vous voudrez », fit-il avec élan. Puis soudain, d’un ton tranquille : « Mais, je suis sûr que vous n’aurez pas du tout besoin de moi. »

Le sort en était jeté. Dès le lendemain, je me mis à l’ouvrage. Jamais hiver ne me parut plus court. Mes matinées se passaient à lire les pages que je devais traduire, à élucider les passages obscurs. Le soir, je rédigeais, d’une grosse écriture bien nette. J’avais transporté mon bureau dans le cabinet de Philippe, qu’une maladie grave de son associé obligeait aussi à un surcroît de besogne, et nous travaillions sagement tous les deux, sortant peu, refusant trois invitations sur quatre. De temps à autre, il m’arrivait de le consulter, car il savait bien l’anglais, — il le parlait même beaucoup mieux que moi. Mais les termes d’art et d’architecture ne lui étaient pas familiers, et il me faisait faire des contre sens. Je dus renoncer à utiliser ses lumières.

Tantôt chez nous, tantôt rue Barbet-de-Jouy, je soumettais mon travail à François qui le relisait, le révisait et me donnait toutes les explications désirées, le plus simplement et le plus clairement du monde, en illustrant ses démonstrations de force gravures et photographies. Peu à peu j’étais devenue très experte en la matière, et les mots de « topes » et de « lâts », les noms de « Parambanan » et de « Tyandi-Sevou » sortaient de mes lèvres avec une facilité qui faisait la joie de Philippe — ces vocables inconnus lui paraissant des plus comiques.

« Écoute, ma tante… non, mais écoute un peu… si on ne dirait pas un vieux professeur de sanscrit !… »

Et il riait — sans trouver beaucoup d’écho. Tante Lydie s’était de nouveau assombrie, et sa santé laissait encore à désirer. Malgré tout, nous passions de bons moments ; les jours fuyaient avec une rapidité vertigineuse.

Un après-midi que je m’étais attardée à ma table de travail, cherchant à rattraper ma soirée perdue la veille au théâtre, Thérèse vint me surprendre, escortée de ses deux enfants qu’elle ne quittait jamais. Hélène marchait seule maintenant ; en la voyant rouler vers moi comme une toupie, toute ronde, les bras écartés, chancelant encore sur ses grosses jambes, je pensai : « Le mien aurait presque son âge… » Mais ce ne fut qu’un éclair douloureux : je n’avais plus le temps de m’absorber dans des regrets sans fin.

« Qu’est-ce que vous devenez donc ? s’enquit Thérèse. Voilà des siècles qu’on ne vous a vue… »

C’était vrai ; je négligeais un peu mes amis depuis quelque temps. Humblement, je m’excusai : nous avions mené, tout l’hiver, une vraie vie de sauvages ; mon mari avait des affaires et des rapports par-dessus la tête.

« Et moi aussi, voyez, je travaille… »

Non sans orgueil, je montrais les feuillets amoncelés devant moi, le dictionnaire anglais grand ouvert. Thérèse manifesta d’abord une curiosité sympathique : elle me croyait occupée à traduire quelque ouvrage de droit commercial ou industriel. Quand elle eut compris qu’il ne s’agissait ni de la culture du chanvre en Angleterre, ni de la question des «trusts», elle sembla se désintéresser de mes efforts. En vain j’essayai de lui faire admirer mon manuscrit aux trois quarts achevé, et les belles petites notes alignées au bas des pages, à l’encre rouge : elle regardait, elle m’écoutait parler ; mais sur sa figure aux traits mobiles, je lisais une indifférence voulue, excessive — une « indifférence passionnée » si l’on peut ainsi dire.

Jacques furetait partout, suivi de sa petite sœur qui ne le quittait pas d’une semelle et qu’il morigénait de la belle façon.

« Laisse ça, Nénette… veux-tu bien laisser ça, petite vilaine… »

Nénette se mit à crier : toute branlante, tendue dans un effort comique, elle essayait d’agripper sur la console un bibelot que Jacques venait de saisir prestement « pour qu’elle ne le casse pas », disait-il.

« Dieu ! que ces enfants sont insupportables !… »

Thérèse se leva et prit des mains de son fils l’objet en litige — une statuette d’ivoire finement travaillée, sorte d’ange bouddhique, les ailes au dos et foulant aux pieds un serpent.

« Regardez, dis-je, comme c’est curieux, cette influence chrétienne… »

François, quelques jours auparavant, m’avait fait comprendre les causes d’une similitude au premier abord inexplicable… Mais déjà Thérèse reprenait son expression absente.

« Oh ! vous savez, moi, l’art hindou… je n’y connais rien… »

Un peu dépitée, je parlai d’autre chose. Et tout de suite elle redevint affectueuse et gaie. Quand elle partit, après une heure de causerie amicale, agrémentée de quelques gronderies, caresses — et autres préoccupations maternelles, — j’avais presque oublié le début de sa visite.

Pourtant, dès que, restée seule, je voulus me remettre au travail, je me sentis gênée, vaguement malheureuse, comme si Thérèse eût laissé après elle une odeur de blâme. La petite idole d’ivoire me regardait de ses yeux fixes. Je fermai mon cahier et, le menton sur mes mains, je me plongeai dans des réflexions moroses. « Thérèse est absurde… elle voudrait que tous les ménages fussent pareils au sien… Parce qu’elle travaille avec son mari, pour son mari, aux mêmes choses que son mari, elle ne conçoit pas qu’une autre femme puisse comprendre la vie différemment… C’est comme tante Lydie, qui me conseille maintenant de lire les articles économiques de laRevue des Deux-Mondes… Philippe n’en demande pas tant, lui… ce bon Philippe ! Il est content, je ne m’ennuie plus… nous nous occupons chacun de notre côté… Pourquoi donc les autres veulent-ils nous empêcher de vivre à notre guise ?… »

J’eus un geste d’impatience, et, rouvrant livre et dictionnaire, je repris où je l’avais laissée la description du temple d’Ellorah…

Avant la date fixée, ma traduction était finie, parachevée, prête pour l’impression. Je la remis à François le dernier mercredi d’avril, après notre dîner de famille. Nous étions tous réunis, y compris papa et tante Lydie elle-même qu’un ascenseur nouvellement installé avait hissé jusqu’à notre cinquième. Quoiqu’elle eût semblé, au début, plutôt hostile à ma grande entreprise, elle me félicita gentiment de l’avoir menée à bien. Papa, qui me savait paresseuse et qui s’était montré sceptique, ne cachait pas son étonnement. Quant à Philippe, il m’admirait, comme toujours, sans réserve.

« Elle a lestement enlevé ça, hein ?… Et quelle persévérance ! Je l’ai vue, moi, je l’ai vue à l’ouvrage… » répétait-il avec fierté.

François tournait et retournait les bienheureuses pages ; peut-être avait-il compris combien il m’en coûtait de les voir partir, emportant avec elles tout ce monde enchanté de la science et du rêve où j’avais vécu plusieurs mois… Il sourit — quelle bonté dans ce sourire ! N’était-ce pas ainsi que Mlle Verdy me regardait jadis, au moment où dans ses yeux, sur ses lèvres, je lisais d’avance — je sentais venir la phrase tant attendue : « C’est bien, vous êtes une bonne fille… » ?

Cette phrase, François ne la prononça pas ; mais je m’imaginai qu’il la pensait. Et devinant le regret que je n’avais pourtant pas exprimé :

« Ce n’est pas fini, dit-il ; nous aurons encore la correction des épreuves… »

Une seconde période commença, période ravissante où je connus la joie de voir imprimées en toutes lettres ces lignes sorties, sinon de mon cerveau, du moins de mes doigts, où je m’initiai au mystère des signes cabalistiques qu’on trace dans les marges, sur un papier qui boit, avec une plume qui crache. François relisait après moi tous les placards, sûr d’y trouver encore des fautes qu’il me signalait ensuite malicieusement. « Les femmes n’ont pas « l’œil typographique », assurait-il. Et je me piquais au jeu, tout heureuse quand je ne lui avais laissé à glaner que quelques virgules omises ou quelques accents mal placés. Entre temps il se rendait lui-même chez l’éditeur, car j’avais bien spécifié qu’on ne prononcerait pas mon nom et qu’il dirigerait seul la publication, rédigée par « un de ses élèves ». Cette nouvelle phase de notre collaboration donna lieu à quelques palabres dans le vieux salon Louis XVI, sous les yeux résignés de tante Lydie qui considérait évidemment tout cela comme un jeu puéril et sans utilité.

« Et ta thèse ? » demanda-t-elle un jour, de ce ton demi-moqueur, demi-fâché qu’elle prenait maintenant assez souvent.

« Ma thèse ? mais elle avance, maman… et plus que tu ne crois. Tu sais, si je mettais bout à bout toutes les heures que j’ai perdues depuis dix ans, en Cochinchine et ailleurs, rien qu’à dormir après mon déjeuner… j’arriverais à un joli total — de quoi corriger vingt volumes d’épreuves in-folio… A Paris, on met les bouchées doubles… on dévore le travail…

— Oui, murmura tante Lydie, mais la vie vous dévore, aussi… »

L’âpreté de son accent me frappa ; je la regardai — dévorée, en effet, semblait-il, par cette vie qu’elle sentait fuir trop vite… Un moment, je crus avoir pénétré le fond de son âme ; malade, plus atteinte qu’elle ne voulait l’avouer, elle nourrissait une idée fixe, presque morbide : la thèse, le doctorat, le séjour à Paris stable, définitif — la paix pour les années qui lui restaient. Tout ce qui détournait son fils de ce but ardemment désiré lui paraissait, à elle, négligeable — presque nuisible. De là — du moins je le pensai — cette irritation latente qu’elle laissait parfois paraître, dès que ma pauvre traduction revenait sur le tapis.

J’en ressentis quelques remords — au point de n’éprouver qu’un plaisir incomplet, le jour où François m’apporta le premier exemplaire de notre volume enfin paru. Un bien joli petit exemplaire, pourtant, plus pimpant, moins austère que l’original britannique, et sur lequel brillaient en lettres d’or les noms de François Chardin — l’éditeur l’avait exigé — et deGeorges Naville— mes deux initiales à moi, accostées de syllabes quelconques. Philippe se mit à rire : ce nouvel avatar de sa femme l’amusait prodigieusement. Je riais aussi ; j’examinais les tranches, le dos, le plat, le titre — je me déclarais ravie…

« Vous n’avez pas l’air aussi heureuse que je l’aurais cru », dit simplement François.

Rien ne lui échappait ! Quelque chose dans le son de sa voix me fit craindre de l’avoir peiné. Confusément, j’essayai de lui expliquer mes scrupules — son temps gâché, sa thèse retardée par ma faute, la désapprobation visible de sa mère — toutes ces idées qui, depuis quelques semaines, me tourbillonnaient dans la tête, et qui venaient aujourd’hui, comme un essaim de vilains oiseaux noirs, se poser sur ma joie présente… Philippe m’écoutait avec stupeur.

« Quelle drôle d’imagination tu as !… tu ne penses qu’à te tourmenter… Je suis sûr que ces bêtises ne lui ont pas fait perdre une heure de travail… n’est-ce pas, mon vieux ? Et quant à ma tante, tu sais combien elle est devenue nerveuse… »

Il employait souvent ce terme vague qui résume tout un ordre de sensations et de phénomènes inconnus aux natures placides. François soupira :

« Oh ! si j’étais sûr qu’elle fût seulement nerveuse !… Mais Philippe a raison, Geneviève ; vous pouvez mettre votre conscience en repos : ma thèse est finie depuis hier…

— Finie ! m’écriai-je. Oh ! que je suis contente !… Alors je ne regrette plus rien… »

Plus rien. Toute la soirée je me sentis joyeuse. Les fenêtres, grandes ouvertes sur le ciel mauve de juin où tremblaient de petites étoiles bleues, laissaient pénétrer, avec la lueur indécise du crépuscule d’été, l’odeur indéfinissable du Luxembourg et de la rue — mélange d’acacias en fleurs, de mousse de bière, de poussière chaude et de gazon fraîchement arrosé. Nous causions — ou plutôt je parlais presque seule, un peu excitée, bavarde contre mon habitude. Philippe fumait un gros cigare ; François roulait des cigarettes d’un tabac blond qui sentait le caramel, et les laissait s’éteindre l’une après l’autre, distrait sans doute par quelque pensée étrangère à nous, car il ne disait pas grand’chose. Un peu avant onze heures, il se leva pour partir. Nous étions restés dans l’obscurité pour mieux goûter la douceur de la nuit. Les lampes allumées, je le vis debout près de la table, maniant le petit livre que j’y avais posé soigneusement. Il se tourna vers moi.

« Si vous vouliez… si cela vous était égal, j’aimerais emporter cet exemplaire là… Je vous en ferai envoyer d’autres par le libraire… Et puis, avouez que j’ai bien mérité une petite dédicace de votre main… Tous les auteurs le font, vous savez », ajouta-t-il en souriant — d’un sourire presque timide.

Il ne m’avait pas habituée à de telles cérémonies.

« Oh ! dis-je, moi, je veux bien… quoique je ne sois pas un auteur « pour de bon… »

Et tout d’un trait, j’écrivis sur la feuille de garde :

« A mon cher maître et ami, son élève reconnaissant.

« G. N. »

« Bravo ! Parfait ! approuva Philippe qui pouffait de rire derrière moi. Comme cela, personne ne pourra soupçonner que le traducteur n’est pas un petit jeune homme… »

François lut de tout près, sans lorgnon, les mots que je venais de tracer ; son regard, quand il le forçait ainsi, semblait toujours un peu étrange… Puis, après s’être assuré que l’encre était bien sèche, il referma doucement le volume, le glissa dans la poche de sa jaquette, prit congé de nous et s’en alla… Alors seulement, je m’aperçus qu’il avait oublié de me dire merci.


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