X

L’été qui suivit s’organisa d’une façon à la fois imprévue et monotone. L’associé de Philippe, malade depuis près d’un an, avait fini par mourir, laissant des enfants mineurs, une veuve inhabile aux affaires et un frère, ingénieur capable et expérimenté, mais dont l’intronisation comme codirecteur offrait quelque difficulté, à cause de son caractère entier, peu sympathique au personnel. Philippe, sans cesse appelé à l’usine pour discuter ces questions délicates, dut abandonner momentanément la partie commerciale et administrative qu’il s’était réservée. Il confia ses bureaux de Paris à un vieil employé blanchi sous le harnais et m’emmena passer les mois de vacances à Saint-Maurice-Lille — dans cette grande maison où son père était né — tout contrit, le pauvre garçon, de m’offrir une si triste campagne et une atmosphère si enfumée.

« Tu sais, me proposa-t-il quelques jours avant notre départ, si tu préfères aller en Bretagne avec les Debray, tu es libre… »

Je souris, touchée de son abnégation, et, refoulant de mon mieux le gros soupir qui me montait aux lèvres :

« Comment peux-tu croire, dis-je, que je voudrais te quitter pendant si longtemps ? Puisque je n’ai pas de cure d’air à faire cette année, profitons-en pour ne pas nous séparer… »

Ses bons yeux, où j’avais vu passer l’effroi candide de me voir accepter son offre, s’éclairèrent d’une gratitude infinie.

« Alors, c’est bien vrai ? Tu aimes mieux venir ? Que tu es gentille, ma chérie !… Moi, vois-tu, j’ai toujours peur que tu ne t’ennuies… Mais je peux bien te l’avouer, maintenant : je ne sais pas ce que je serais devenu tout ce temps-là sans toi… »

Je bouclai donc mes malles pour Saint-Maurice, sinon avec beaucoup de joie, du moins avec le ferme propos d’être raisonnable et de ne pas entraver, par de vaines récriminations, les affaires de mon mari. Pourtant j’allais me trouver bien seule dans ce pays inhospitalier : les Debray, tous deux anémiés et surmenés, s’octroyaient trois mois de mer à l’extrême pointe du Finistère — un prix décerné fort à propos par l’Académie des Sciences leur permettait cette folie — et tante Lydie, que son fils avait enfin décidée à consulter, partait pour les eaux de Bagnoles. « Mauvaise circulation… » diagnostiquaient les médecins. François, de toute la saison, ne pouvait songer à quitter sa mère. Papa, lui, me demeurait fidèle ; mais l’administration barbare lui accordait tout juste trente jours. Le reste du temps, je devrais me résigner à vivre sur mon propre fonds intellectuel. Philippe serait très occupé — et d’ailleurs…

Sans vouloir achever ma pensée, je réunis une bonne provision de livres — parmi lesquels deux ou trois ouvrages sur l’art hindou — et de musique — beaucoup de Wagner, hélas ! et pas trace de Gounod. La veille de mon départ, j’achetaiParsifal, que je connaissais peu, mais dont François parlait toujours avec recueillement, et je le glissai à la hâte dans une valise restée ouverte, entre mes corsages de batiste et les gilets blancs de Philippe.

« C’est un peu gros, pensai-je, et un peu dur… Bah ! la batiste se repasse très bien, et le piqué aussi… »

Tel fut le viatique dont je me munis pour affronter la fumée des usines, la monotonie des champs de betteraves et la société des habitants de Lille.

Malgré tant de précautions, l’été me parut long. Et, chose étrange, je n’ai gardé de ces quelques mois que des souvenirs imprécis. Alors que de l’hiver précédent, si studieux et si calme pourtant, je me rappelle encore, après quatorze ans, les moindres détails — jusqu’à la robe que je portais le jour où je commençai ma traduction, jusqu’à la couleur jaunâtre des épreuves imprimées, à leur bonne odeur de papier humide et d’encre fraîche — mon séjour à Saint-Maurice n’a laissé dans ma mémoire que des images vagues, grises comme le ciel toujours voilé, malgré les splendeurs de juillet et le soleil d’août. Je ne sais si je m’ennuyais ; en tous cas, je n’éprouvais aucun besoin de distraction, et l’annonce d’une visite, la perspective d’une relation nouvelle provoquaient toujours de ma part un petit mouvement de recul, une attitude défensive qui déconcertaient Philippe.

« Nous appelons ça « l’épaule rennaise », disait papa en riant. Il reconnaissait bien, lui, le vieux sang de nos ancêtres bretons, et le geste instinctif du sauvage qui se met en garde contre l’ennemi.

Non, je ne m’ennuyais pas. Mais, sans même m’en rendre compte, je vivais une existence irréelle et comme transitoire. Ma pensée, malgré moi, vagabondait toujours en deçà ou au delà du présent ; cette maison — la mienne, après tout — me semblait étrangère ; ce grand jardin triste prenait l’aspect d’un décor de rêve. Philippe, seul vivant et affairé au milieu de la mélancolie ambiante, m’apparaissait encore plus différent de moi qu’aux premiers jours de notre mariage. « Sans doute, me disais-je, dans ce temps-là, nous étions bien jeunes… deux enfants : tante Lydie n’avait pas tort… En sept ans, on évolue, on se transforme… Mais pourquoi la vie commune, au lieu de nous façonner deux âmes pareilles, nous éloigne-t-elle chaque jour l’un de l’autre ?… Ou bien est-ce moi qui m’éloigne de lui — moi seule qui change, tandis qu’il reste le même ?… »

J’avais de nouveau perdu cette sérénité, cette quiétude d’esprit, reconquise à grand’peine quelques mois auparavant et que j’attribuais à la toute-puissance du travail. Pour la retrouver, j’essayai de reprendre mes livres, et je commençai la lecture d’une étude sur les poèmes védiques. Mais dans mon ardeur inconsidérée, j’avais choisi une édition trop savante, bourrée de considérations sur l’histoire et la linguistique qui me rebutèrent très vite.

« Ce sera pour l’hiver prochain, » pensai-je — comptant bien demander à François de me guider dans ce labyrinthe. En attendant, j’en étais réduite à me nourrir de romans, triste pâture, plus énervante que saine. RestaitParsifal: je m’y plongeai éperdument. Dix fois, vingt fois, je revis la partition, découvrant à chaque page, dans ce pâle reflet qu’est une réduction « piano et chant », des beautés dont la révélation m’enchantait et que je devais garder pour moi seule. Parfois, j’étouffais un peu de toute cette admiration rentrée, et je me disais qu’il eût été bon d’avoir autour de moi, tournant mes pages et mêlant leur voix à la mienne, des fervents tels que les Debray, François ou sa mère. Mais tous étaient loin. Papa, je le sentais bien, m’écoutait avec plus de complaisance paternelle que de sens esthétique. Quant à Philippe, dont l’attrait pour la musique était aussi réel que son incapacité absolue à la comprendre, je redoutais par-dessus tout ses jugements et ses réflexions. Aussi, dès que je voyais poindre à l’horizon son visage réjoui, vermeil sous le chapeau de paille, ou que j’entendais résonner dans le vestibule son pas solide d’homme bien portant, je fermais rapidement mon piano et Wagner disparaissait dans les profondeurs du casier. Que les femmes qui n’ont jamais entretenu de commerce secret avec quelque demi-dieu, à l’insu d’un mari profane, me jettent la première pierre !

Heures lentes, songes sans but… Cette saison ne me fut pas bonne. Un seul épisode est resté gravé profondément dans mon esprit — un incident qui faillit achever de me démoraliser.

Je gardais, dans une jolie petite bourse, trois cents francs payés par l’éditeur de l’Art Bouddhique. François me les avait apportés en riant, et mon premier mouvement avait été de les refuser ; puis je m’étais ravisée, curieuse tout à coup de palper cet argent « gagné », — pensant aussi qu’il serait beaucoup mieux placé dans la poche de quelque besogneux que dans la caisse d’un grand libraire parisien. En arrivant à Saint-Maurice, je songeai tout de suite au meilleur moyen d’employer mon trésor.

« Donne-le à notre orphelinat », dit Philippe.

Ce mot me déplut ; il me rappelait les affreuses petites brassières grisâtres que je confectionnais jadis sous la direction de mes grand’tantes Olympe et Cornélie, — toutes deux, les pauvres femmes, s’en étaient allées depuis, dans un monde meilleur, tricoter pour les chérubins nécessiteux. — Et puis je savais que l’orphelinat de l’usine, luxueusement installé et pourvu d’un nombre incalculable de dames patronesses, fonctionnait à merveille et n’avait nullement besoin de mon insignifiante obole. Ce qu’il me fallait, c’étaient des pauvres authentiques, inconnus de la charité officielle, — des pauvres à moi toute seule, comme mon argent. Je ne le cachai pas à Philippe.

« Et Dieu sait que les misères ne doivent pas manquer ici », ajoutai-je en songeant à la ville triste, au climat ingrat, au labeur incessant de la fourmilière humaine qui grouillait par les rues.

M. Louis Mauroy, le nouvel associé, dînait chez nous ce soir-là, — un beau garçon à la moustache blonde, à la raie impeccable, portant haut sa tête correcte et dédaigneuse. Je le connaissais déjà, ayant eu l’occasion de le recevoir à Paris ; une fois entre autres il s’était rencontré avec François, et j’avais pu assister à la plus belle éclosion d’antipathie spontanée entre ces deux hommes — notamment au cours d’une longue discussion sur les réformes sociales dont notre cousin était sorti vaincu en apparence, mais plein de mépris pour les arguments antédiluviens de son adversaire.

« Jamais je n’ai rencontré de cœur aussi sec, ni d’esprit aussi étroit », m’avait-il confié, encore tout hérissé d’indignation généreuse. Je pensais exactement de même, sans trop oser l’avouer toutefois, car je savais Philippe féru d’admiration pour ce camarade plus ancien et plus brillant que lui.

Quand M. Mauroy m’entendit parler des misères de Lille, un sourire sceptique effleura sa jolie moustache.

« Si j’osais vous donner un conseil, madame, — cette formule polie, qu’il savait allier avec l’accent le plus impertinent du monde, avait le don de m’exaspérer, — je dirais comme Noizelles : tenez-vous-en à l’orphelinat… La caisse est surveillée par des personnalités de toute confiance, les enquêtes sont faites avec soin : au moins on est sûr de ne pas perdre son argent… Tandis que si vous vous lancez dans la charité particulière, ces gaillards-là auront vite fait d’abuser de votre bonté… »

« Bonté », prononcé par lui, prenait des intonations presque insultantes et devenait si évidemment synonyme de « bêtise » que je n’hésitai plus : dès le lendemain, grâce au zèle de ma vieille Julie, venue en villégiature chez nous avec papa et qui valait à elle seule tout un bureau de bienfaisance, je me mis à la recherche d’une famille pauvre, — ne fût-ce que pour prouver à M. Mauroy que je me souciais peu de ses « conseils ».

Après quelques déboires — ces braves gens, il faut bien l’avouer, n’étaient pas tous des saints — je finis par mettre la main sur une de ces détresses noires auxquelles on ne croit pas, tant qu’on ne les a pas touchées du doigt : six enfants, échelonnés de sept ans à quinze jours — la mère anémiée, presque mourante de fatigues et de privations ; le père gagnant deux francs par jour à boucher des bouteilles dans une fabrique d’apéritifs — « d’impératifs », disait la femme, pauvre créature héroïque, qui parvenait encore à maintenir dans son taudis quelque chose de la propreté flamande.

Mes trois cents francs tombèrent dans cet océan de misère comme une petite pierre dans un grand lac ; je les dépensai joyeusement, heureuse de les avoir gagnés moi-même, sûre que François m’aurait approuvée d’employer ainsi « notre argent ». A ma troisième visite, je rencontrai Wavrin, le mari — sorte de colosse hirsute et bonasse dont le regard bleu pâle reflétait un étonnement perpétuel. Il me salua gauchement — j’étais beaucoup plus intimidée que lui — et tandis que je balbutiais quelques bonnes paroles, avec le sentiment de mon impuissance et la honte de me sentir trop riche, je voyais ses grosses mains tortiller sa casquette d’un geste machinal. Je compris bien vite qu’il était venu exprès pour me parler. Ce fut long, diffus ; mais, sa femme aidant, il finit par s’expliquer. Pendant vingt ans, depuis sa quatorzième année, il avait travaillé à la filature — Noizelles, Mauroy et Cie — d’abord comme apprenti, puis comme ouvrier étireur à six francs par jour.

« Ben, ça marchait tout de même, on n’était pas trop malheureux… jusqu’à la mort de M. Jean Mauroy, un ben brave homme !… Mais M. Louis, c’est pas du bon monde… Il m’a renvoyé, rapport à la politique… »

A travers ses explications confuses, je devinai qu’il avait subi l’influence d’un camarade, un Parisien malin et beau parleur.

« Leblond, qu’il s’appelait, grommela la femme ; un farceur… je te l’ai toujours dit… »

L’homme rit doucement, d’un rire naïf.

« Farceur, je ne sais pas… Mais il causait… oh ! ce qu’il causait bien !… Quand il nous payait la chope auCoq Hardi, qu’il nous lisait les journaux de Paris, et qu’il commençait à dire sur les patrons, sur les salaires, et que nous étions tous des poires… ben ça… c’était épatant… Moi, je ne comprenais pas toujours… je ne suis pas très vif, vous savez… Faut croire qu’il parlait trop… Y avait pas huit jours que M. Louis était directeur qu’il l’a fait venir… Leblond, M. Louis, vous comprenez… et qu’il lui a flanqué son compte… L’autre a voulu se fâcher ; il a causé aux camarades, mais les camarades ne voulaient plus rien savoir… Alors, moi, j’ai dit : « T’as raison, et le patron n’est pas chic… » Le lendemain… ben, vlà !… c’était mon tour. »

Je le regardais, étonnée qu’il n’eût pas plus de rancune et qu’il contât sa mésaventure d’un ton si placide.

« A-t-on renvoyé d’autres ouvriers ? demandai-je.

— Non, Leblond et moi, seulement… Les autres avaient peur, je vous dis… Moi, si j’avais su, bien sûr, j’aurais rien dit non plus… Leblond s’est tiré des pieds : il avait des amis… et puis il est garçon… maintenant il est en Belgique, à Courtrai, avec une bonne place… Mais moi, j’ai la femme et les fieux : pas moyen de déménager tout ça… On n’a pas rigolé les premiers temps… Pas le sou à la maison… et dans les filatures, personne n’a voulu de moi quand on a su que j’étais renvoyé de chez Noizelles et Mauroy… A la fin, j’ai trouvé les « impératifs »… Mais quarante sous par jour pour huit, ça n’est pas gras, avec une femme malade… Et alors, Madame, si c’était un effet de votre bonté de parler à M. Noizelles, pour qu’on me reprenne… Je suis un bon ouvrier, vous savez, ben rangé, pas noceur… Et tant qu’à la politique… ben… pourvu qu’ils ne crèvent pas de faim, ici, je penserai tout ce qu’on voudra… »

Il me regardait, de ses yeux de chien résigné, sans haine, un peu bête… D’un grand élan, je promis mon appui, me fiant au bon cœur de Philippe, à mon influence sur lui : je les laissai pleins d’espoir. Tout le long du vilain chemin poudreux qui, des faubourgs de Lille, me ramenait à Saint-Maurice, je marchais, contente, un peu exaltée. Pour la première fois, j’allais essayer mon pouvoir de femme, mettre à l’épreuve ce grand amour que je sentais sans cesse autour de moi. Non que j’eusse l’intention d’user d’adresse ou de coquetterie : je voulais seulement plaider de toute mon âme la cause de Wavrin. Le juge n’était pas terrible ; et puis, j’avais le bon droit de mon côté.

« Et Mauroy ?… Bah ! je m’en moque. Entre son associé et sa femme, Philippe n’hésitera pas… Hier encore, j’entendais dire qu’on manquait d’ouvriers… » Plus j’y songeais, moins la réussite me semblait douteuse… Et je me réjouissais à l’idée que nous serions unis, Philippe et moi, dans un même sentiment de pitié…

Le soir, après le repas, je présentai ma requête. Nous avions royalement dîné — malgré moi je me rappelais la soupe au pain noir et les deux raves que j’avais vues ce jour-là sur la table des Wavrin. Philippe allumait un excellent cigare et marchait à pas lents près de moi sous les marronniers du jardin. Papa, ses vacances écoulées, nous avait quittés la veille, et nous nous retrouvions en tête à tête pour un grand mois.

« Tu sais, dis-je, j’ai trouvé le placement de mes trois cents francs… Et j’ai bien autre chose à te demander… »

Il me regarda en souriant.

« Quel ton solennel ! Est-ce que je t’ai jamais rien refusé ?

— Oh ! ce n’est pas d’argent qu’il s’agit… »

Je commençai mon récit, le plus nettement que je pus, — émue malgré tout de la responsabilité subite que je sentais peser sur moi. Philippe m’écoutait en silence, sa bonne figure soudain rembrunie ; du coin de l’œil, dans le crépuscule humide qui s’épaississait autour de nous, je le voyais mâchonner son cigare d’un air préoccupé.

« C’est une affaire, murmura-t-il enfin ; une vraie affaire… J’en parlerai à Mauroy… je doute qu’il consente, d’ailleurs…

— Qu’il consente ! m’écriai-je impétueusement. Tu ne peux donc pas décider cela tout seul ? »

Il parut surpris, presque choqué.

« Mais non, pas du tout… C’est lui qui a la haute main sur le personnel, comme son frère… moi je ne m’en suis jamais occupé… Et puis, voyons, tu veux que je réintègre sans le consulter un ouvrier qu’il a renvoyé pour des raisons graves ? Ce serait un procédé inqualifiable… »

La raison parlait par sa bouche — elle parlait même d’un ton inusité. Jusqu’alors j’étais restée absolument étrangère à toute une partie de sa vie ; je n’avais connu que le mari très bon, l’amoureux très faible… Et voilà que subitement je me heurtais à M. Philippe Noizelles, de la maison Noizelles et Mauroy… Un petit frisson me passa entre les deux épaules : était-ce le brouillard qui tombait des arbres trop drus, trop verts, ou le découragement qui s’abattait sur moi comme un manteau de glace ? Tous les arguments irrésistibles que j’avais préparés s’envolèrent de ma mémoire ; j’essayai pourtant de décrire le misérable intérieur des Wavrin, les enfants chétifs, la femme exténuée… Philippe m’arrêta : évidemment il ne voulait pas se laisser attendrir.

« Nous en reparlerons demain, dit-il, quand j’aurai vu Mauroy… »

Le lendemain, au lieu de me tenir, comme de coutume, à la porte du jardin, je l’attendis dans le salon, énervée, inquiète. Et dès qu’il parut sur le seuil, je compris que je ne serais pas la plus forte, et que le patron l’emporterait, cette fois, sur le mari.

« C’est impossible, tout à fait impossible… Mauroy connaît très bien ton protégé — trop bien !… Il a refusé catégoriquement de le reprendre… J’en suis désolé pour toi, ma chérie… »

Il s’avançait, sympathique et consolant : je me dérobai à son baiser.

« Pour moi !… C’est à eux que je pense. Tu n’as donc pas dit combien ils sont malheureux ?… »

Alors, avec un grand geste impuissant :

« Que veux-tu ?… C’est très triste, en effet… surtout pour la femme, pour les enfants… Mais le mari n’est pas intéressant : Mauroy l’a surveillé… il allait dans les réunions publiques, il recevait des journaux socialistes… C’est un homme dangereux… »

Dangereux, le pauvre Wavrin ! Je revis les yeux de chien, naïfs et soumis ; j’entendis la voix traînante, un peu rauque : « Pourvu qu’ils ne crèvent pas de faim, ici, je penserai tout ce qu’on voudra… » Mon cœur se serra de pitié.

« Oh ! Philippe, on t’a trompé, je t’assure… Il n’a pas l’air méchant ; il a promis de ne plus s’occuper de politique… Et puis il avoue lui-même qu’il n’y comprenait rien… C’est ce Leblond qui lui avait monté la tête… Mais si tu le voyais ! Si tu voyais tous ces petits ! Veux-tu que je t’y mène, dis ?… Veux-tu parler toi-même à Wavrin ?… »

Il se raidit, avec l’entêtement des faibles.

« Non, je ne peux pas… j’aurais l’air de faire une enquête, de blâmer mon associé… Et pour tout ce qui touche au personnel, je m’en rapporte absolument à lui… Il a voulu faire un exemple : l’homme se trouve chargé de famille ; c’est fâcheux, mais nous n’y pouvons rien… Que diable ! nous avons bien le droit d’être stricts sur les questions de discipline !… »

Je n’en croyais pas mes oreilles : quelle autorité ce despote prenait sur lui !

« Stricts !… Dis donc sans pitié, sans cœur… Ce n’est pas de toi que je parle : je sais que tu es bon. Mais ton Mauroy, vois-tu, je le déteste… François le savait bien… »

Philippe, qui parcourait le salon de long en large, élevant la voix pour se donner du courage, s’arrêta soudain.

« Qu’est-ce que François vient faire là dedans ?… Je te répète que j’ai en Mauroy la plus grande confiance… Et tu pourrais me faire l’amitié de prendre mon avis, plutôt que celui de François, qui ne l’a vu qu’une fois… »

Il semblait tout à fait fâché ; je sentis ma cause perdue : des larmes me vinrent aux yeux.

« Ces pauvres gens ! fis-je ; c’est affreux !… Moi qui leur avais presque promis… »

Il y eut un petit silence. Philippe, honteux sans doute de son mouvement d’humeur, s’était rapproché de moi.

« Écoute, tu viens de dire toi-même que je ne suis pas méchant… Toi, ma petite amie, tu es trop bonne… Je crois que ce Wavrin t’a enjôlée ; mais il faut se méfier de ces citoyens-là… »

C’était encore, toujours Mauroy qui parlait. Pourtant je n’osai plus protester, tandis qu’il continuait :

« Si la femme et les enfants te tiennent tant au cœur, je te donnerai tout l’argent que tu voudras… Ce n’est pas moi qui t’empêcherai jamais de faire la charité !… Seulement ne me parle plus des ouvriers… C’est une question de principe, tu sais… Les femmes n’entendent rien à cela… Est-ce que je m’occupe de tes broderies, moi, de ton anglais, de toutes tes petites affaires ?… Embrasse-moi, et ne nous disputons plus… »

Son regard, redevenu tendre et humble, cherchait le mien avec insistance. Ainsi, c’était lui-même qui réclamait la « séparation des pouvoirs »…? Sans rien dire, je l’embrassai, comme il me le demandait. Mais j’eus l’impression que le fossé creusé entre nous — invisible pour lui — venait de s’élargir un peu davantage…

L’incident ne tourna pas au tragique. La femme de Wavrin, grâce à un régime fortifiant, s’était relevée assez vite ; deux des enfants, plus malingres que les autres, furent envoyés par mes soins au sanatorium de Berck. Quant à « mon ami l’anarchiste » — c’était le beau Mauroy qui, paraît-il, le surnommait ainsi — il m’annonça la semaine suivante qu’il retrouvait enfin à se placer comme étireur dans une usine de Roubaix.

« Et merci tout de même, Madame, de ce que vous avez fait pour nous… C’est pas qu’on en veuille à M. Noizelles : on l’aime ben, par ici… seulement, n’est-ce pas, à la filature, on sait benqui quicommande, maintenant… »

Le rouge me monta aux joues. Et soudain, comme un éclair, cette pensée me vint, rapide, imprévue : « Si François était chef d’industrie, je suis sûre qu’il ne se laisserait pas « commander » par un Mauroy… »

Septembre s’avançait. Chaque soir, une brume malsaine envahissait le jardin, nous retenant au logis. Tante Lydie nous écrivait de Paris : elle se sentait mieux, après sa saison de Bagnoles, et François achevait d’imprimer sa thèse. Les Debray, sur la plage de Morgat, vivaient comme des huîtres béates ; Thérèse avait engraissé d’un kilo — en trois mois ! — et prétendait tourner à l’obésité. Jacques était plus noir qu’une taupe ; Hélène devenait si grosse « qu’on ne savait plus de quel côté la regarder »… Mes lettres, à moi, devaient être extrêmement gaies, car Thérèse ajoutait : « Je suis bien contente de voir que vous ne vous ennuyez pas… »

Et le 2 octobre, Philippe revint de l’usine tout joyeux.

« Voilà nos règlements de comptes terminés : tu peux commencer tes malles… Tu ne seras pas fâchée de revoir Paris, hein ?… Moi non plus, d’ailleurs. Pourtant, l’été a passé plus vite que je ne l’aurais cru. »


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