VII

Ma convalescence fut courte et je repris mes forces assez vite. Trois semaines après la visite des médecins, Philippe put m’emmener jusqu’au Bois en voiture — une autre voiture, un autre cheval, un autre cocher dont la consigne était de ne galoper jamais et de trotter le moins possible. Nous suivions au pas le bord du lac encore désert, escortés d’un grand cygne qui nageait de conserve avec nous. Le soleil de mai, jeune et clair, filait à travers la verdure bleuâtre des pins, mettant aux troncs roux de larges taches roses ; une odeur de sève émanait des pousses nouvelles et des marronniers en fleurs. Philippe se pencha vers moi :

« Tu es bien ? Tu n’as pas froid ? »

Le vent s’était levé, chassant devant mes yeux une mèche folle : d’un doigt délicat, il la ramena derrière mon oreille.

« Tes jolis cheveux ! dit-il ; j’espère qu’ils ne vont pas tomber… Si on était obligé de les couper, cela te changerait tant !… »

Il s’agissait bien de mes cheveux ! En réalité, sans que personne pût s’en apercevoir, j’avais prodigieusement changé. Mon âme sommeillait, encore engourdie par le bien-être physique succédant aux heures de souffrance ; mais dès que j’eus repris ma vie normale, je dus m’avouer que je n’étais plus la même.

Ce fut au Luxembourg, où j’avais rencontré Thérèse Debray, que je fis la connaissance d’un autre « moi » jusqu’alors insoupçonné. Nous étions assises au bas de la terrasse de l’est, sur d’inconfortables chaises de paille. Thérèse, noire, fluette et coiffée d’un affreux chapeau, s’apprêtait à céder aux injonctions de sa fille — un second exemplaire de poupon phénomène dont l’appétit de six mois avait des exigences formidables — quand le gros Jacques, qui depuis un moment courait autour de nous en chassant la poussière avec ses pieds « pour faire comme les autruches », buta contre une pierre et s’étala tout de son long. Cris aigus, mains écorchées, genoux en sang — la pauvre autruche éclopée vint se réfugier dans le sein maternel, au grand mécontentement de la petite sœur dont la table était déjà servie et qui se mit à hurler de désespoir. Thérèse ne savait plus auquel entendre.

« Donnez-m’en un, » lui dis-je. J’essayais d’attirer Jacques, mais sa mère m’arrêta.

« Non, il saigne ; il vous tacherait. Gardez bébé un moment, voulez-vous ? Justement elle est toute propre !… Moi je mènerai mon bonhomme jusqu’au bassin et je laverai ses égratignures… »

Et tandis qu’elle courait, traînant après elle son garçon qui boitait et pleurnichait, je restai sur ma chaise, un peu empêtrée, les bras raides, les yeux fixés sur mon nourrisson rouge de fureur. Cette fureur impuissante, tout d’abord, me parut comique. L’enfant gigotait avec rage ; je m’enhardis à la tenir debout, à la faire sauter sur mon genou ; puis, comme elle criait toujours, j’approchai sa joue de la mienne. Tout de suite elle se calma : je sentis une bouche minuscule, chaude et baveuse, se coller à mon oreille et téter — téter éperdument avec des ronrons de joie.

« Pauvre petit chat bête !… » murmurai-je. Au contact de cette chair à la fois tiède et fraîche, de ce corps blotti contre moi, une grande détresse m’avait prise. C’était donc vrai que jamais, jamais… Et soudain monta en moi un sentiment mauvais de révolte, d’envie contre Thérèse. Oui, cette femme maigre, au corsage mal agrafé, qui là-bas, assise en plein soleil sur une margelle de pierre, trempait son mouchoir dans l’eau, je me mis à l’envier furieusement, pour tout ce que la vie lui avait donné de meilleur qu’à moi, — pour son existence laborieuse et utile, pour ses enfants débordants de santé, pour son mari, qu’elle aimait d’un amour si rare et si complet…

« Rendez-la-moi, ma pauvre Geneviève… Tiens, elle ne pleure plus !… Mais elle vous a sucé la joue… Oh ! la petite sale ! »

Avec un rire heureux, Thérèse reprit sa fille qui, comprenant qu’on l’avait dupée, recommençait à crier de plus belle. Jacques, secoué encore de gros sanglots, réclamait piteusement son goûter. Je me levai pour partir.

« Comment, déjà ! s’écria Thérèse. Attendez un peu ; quand les enfants auront mangé… tous les deux, nous serons tranquilles : bébé s’endort toujours après son repas… Regardez comme elle s’en donne, cette grosse gourmande… »

Elle levait vers moi des yeux brillants de fierté. Sa glorieuse impudeur de nourrice me sembla révoltante : positivement, l’espace d’une minute, j’eus l’impression que je la détestais. Honteuse, gênée, je prétextai un rendez-vous pour pouvoir m’enfuir plus vite.

Le soir de ce jour-là, j’étais assise près de la fenêtre ouverte pendant que Philippe fumait, debout sur le balcon. Le soleil venait de se coucher ; par delà les masses sombres des platanes et des marronniers, derrière la silhouette du palais dont le profil noir se détachait à angle aigu sur le ciel clair, un nuage d’or montait et je le suivais des yeux, vaguement, presque sans penser.

« Comme on voit bien la tour Eiffel ! s’écria Philippe. Quand nous nous sommes mariés, tu te rappelles ? elle n’était pas encore commencée… Tu prétendais qu’elle serait affreuse, qu’elle te gâterait ta belle vue. Et maintenant…

— Maintenant je persiste à penser qu’elleestaffreuse, et je la regarde le moins possible. Voilà tout. »

J’avais parlé sèchement, contre mon habitude. Il faut dire aussi que l’admiration professionnelle de Philippe pour ce chandelier colossal m’avait toujours paru fâcheuse.

« Moi je trouve qu’elle fait très bien là, continua-t-il paisiblement. Et puis c’est si nouveau, si grandiose… En deux ans à peine, avoir achevé une construction unique au monde !… J’en causais, l’autre jour, avec un des ingénieurs qui ont dirigé les travaux… »

Immobile, les mains sur les genoux, je m’efforçais de ne pas écouter, cherchant des yeux mon joli nuage de tout à l’heure ; mais le nuage s’était dissipé, les étoiles s’allumaient une à une, l’ombre s’épaississait autour de nous, et la voix de Philippe s’élevait toujours, tranquille et bonne.

« C’est prodigieux, tout le fer qui entre là dedans… sept millions de kilogrammes, tu sais… Et les rivets ! Tu ne devinerais jamais combien il y en a : deux millions cinq cent mille ! Et qui pèsent… »

Incapable de me contenir, je me bouchai vivement les oreilles :

« Oh ! assez, assez ! Ne me parle plus de cette horreur !… Je la déteste ; elle me fait l’effet d’une fausse note dans notre horizon… Et ton fer, tes rivets… si tu savais comme ça m’est égal !… Tais-toi, je t’en prie, si tu n’as pas autre chose à me dire… »

Philippe se tut, comme je le lui demandais ; il se tut subitement. La nuit était tout à fait venue ; je ne voyais plus que le point rouge du cigare trouant le noir environnant. Un silence délicieux s’étendit sur moi, à peine rompu par le roulement assourdi des voitures et le pied ferré des chevaux claquant sur le pavé de bois. Je songeais à Thérèse, au bébé que j’avais tenu contre moi, au vilain sentiment de jalousie qui m’avait mordue, qui me mordait encore à ce souvenir. « Je deviens méchante… oui, méchante… Philippe ne dit plus rien ; j’ai dû lui faire de la peine… Pauvre garçon… »

Une lumière vive, subite, me fit tressaillir : Théodore, bien stylé comme toujours, venait, à neuf heures juste, de tourner le commutateur électrique — une nouveauté, cet éclairage, tout récemment installé chez nous. Mon salon m’apparut, banal et froid : du même coup, mes velléités de remords s’envolèrent. Philippe rentrait, son cigare éteint à la main. Gentiment, il s’approcha de moi, me baisa au front.

« J’ai peur que ta sortie d’aujourd’hui ne t’ait fatiguée… Le docteur Garnier te trouve nerveuse, anémiée ; il te conseille un changement d’air, pas trop brusque… Fontainebleau est excellent, paraît-il… Voudrais-tu passer l’été aux environs de Fontainebleau ? »

Il était bon — inlassablement ! Comment ne pas s’efforcer de lui faire plaisir ?

« Mais oui, je veux bien… Papa prendra ses vacances avec nous, n’est-ce pas ?

— Bien sûr… Nous pourrions demander aussi tante Lydie ; le voyage de Guéthary est devenu trop fatigant pour elle… Et si François revient au mois d’août, nous tâcherons de le caser… Il faudra louer une grande maison… »

J’avais accepté toutes ses combinaisons, approuvé tous ses projets ; sa bonne figure redevenait souriante et heureuse. Qu’il avait l’âme peu compliquée ! Et combien peu il pensait à lui-même ! Une honte me vint de l’avoir brusqué tout à l’heure. Mais déjà, sans doute, il n’y songeait plus. Comme un enfant, il examina ses lampes électriques, vérifia l’état des fils, éteignit et ralluma à plusieurs reprises. Puis, satisfait de son inspection, il s’installa commodément, son journal à la main, et se plongea dans la seule lecture qui pût le passionner. Je le regardais, un peu alourdi par l’approche de la trentaine — il serait gros à quarante ans — avec ses cheveux blonds toujours drus et frisés, sa barbe dorée, presque trop longue pour mon goût — il en était si fier que je n’avais jamais osé le lui dire — son teint frais et reposé, son joli nez droit… Il baissait la tête en lisant et je ne pouvais voir ses yeux ; mais je le jugeais mieux quand j’échappais à l’influence de son regard tendre, un peu humble, toujours quêtant un sourire que je n’aurais pas pu lui refuser… Tel qu’il se tenait là, tranquille et fort, c’était mon mari, mon excellent mari, qui m’avait prise pauvre pour me faire riche, qui me resterait fidèle jusqu’à la mort, près duquel je vieillirais, seule, sans attendre autre chose de la vie… « Et ce sera ainsi, pensai-je, toujours, toujours ainsi… » Je me revis enfant, jeune fille, assise à notre vieille table, en face de papa — qui, lui aussi, lisait son journal — travaillant à mes devoirs, le cerveau plein d’idées, le cœur plein de rêves… Qu’avais-je donc alors de plus que maintenant ? Et malgré tout, ce fut un regret rapide, poignant — une nostalgie du passé si violente que je faillis pleurer…

Il disait vrai, mon vieux docteur : j’étais en train de me détraquer. Mes nerfs, ébranlés par la secousse physique et morale que je venais de subir, s’en allaient à la débandade comme des fous. J’essayai de fixer mon attention sur l’ouvrage que je tenais à la main — une de ces vagues broderies dont l’inanité apparaît plus clairement à chaque point qu’on y ajoute. Cette pauvre pâture ne suffit pas à mon esprit inquiet. Il fallait m’occuper, pourtant, à tout prix : qu’allais-je devenir si je prenais ainsi l’existence en dégoût ?

« La charité, les enfants des autres, puisque je ne dois pas en avoir à moi ?… J’essayerai… Philippe m’aidera, il est si bon !… Mais je n’ai pas encore envie de les aimer, ces petits que je ne connais pas… La musique… Ah ! par exemple, je ne dois pas compter sur Philippe pour cela… ni pour le choix des lectures… Si François était à Paris, je lui demanderais de m’indiquer des ouvrages d’art anglais sur l’Inde… l’anglais, c’est plus long à lire… ou même des livres hollandais sur Java : avec ce que je sais d’allemand, j’arriverais peut-être à apprendre le hollandais… C’est une idée ; cet été, quand il reviendra, je lui en parlerai… Du hollandais ! Qu’est-ce que Philippe dira ? Il me croira tout à fait folle… »

A demi amusée par cette pensée baroque, je levais la tête, j’ouvrais la bouche, prête à plonger mon mari dans la stupéfaction, quand je le vis plier rapidement son journal, la mine affairée.

« Il faut profiter des derniers cours : les cotons sont mous, les chanvres ont baissé de neuf centimes… Je vais télégraphier à Lille pour les achats de matières premières… »

Quand les cotons mollissaient — je le savais par expérience — rien n’existait plus pour Philippe. A quoi bon lui parler d’autre chose ? J’enfilai mon aiguille et, sans mot dire, je me remis à mon plumetis…

Le mois de juin fut employé à chercher la maison rêvée. Philippe possédait aux environs de Lille une grande propriété de famille, dans un pays affreux, que nous n’aimions ni l’un ni l’autre et dont le climat, d’ailleurs, était assez malsain. Habituellement, nous nous installions tout l’été à Bellevue ; mon ingénieur s’accordait seulement un mois de vacances que nous passions à voyager, soit en Suisse, soit sur la côte basque où nous visitions tante Lydie dans son Ermitage de Guéthary. Quant à l’Italie, notre voyage de noces avait suffi à me prouver que nous n’y goûterions jamais ensemble les mêmes jouissances, et, le cœur gros, je l’avais rayée de nos itinéraires. Cette année, moins que jamais, je ne devais songer à me fatiguer ; mais si Florence était le Paradis perdu, si les Pyrénées étaient trop loin, Bellevue était vraiment un peu trop près, et puisque la Faculté ordonnait les environs de Fontainebleau, nous obéirions à la Faculté.

Ce fut à Marlotte, sur la lisière de la forêt, dans une petite rue tortueuse et charmante, que nous trouvâmes le cottage idéal, envahi par le lierre de la base au faite, assez vaste pour loger une famille de dix personnes, et dont le jardin — un vrai parc — commençait devant un champ de blé pour s’enfoncer dans l’épaisseur des bois. Nous avions la plaine, nous avions les arbres, nous avions les fleurs — des bégonias aux pétales charnus, de beaux glaïeuls pourpres en plates-bandes, et, massées autour de la maison, de grosses touffes d’hortensias bleus — tout cela peigné, ratissé avec amour par le propriétaire qui s’intitulait pompeusement « horticulteur-pépiniériste ». Du premier coup d’œil, Philippe fut conquis ; moi aussi, d’ailleurs : il aimait la nature à sa façon, et moi de toutes les façons.

La location conclue, il fallut organiser nos « séries ». Tante Lydie, qui composait la première à elle toute seule, se laissa convaincre assez facilement : Guéthary, elle le comprenait bien, n’était plus possible pour elle. Sur l’honneur, elle promit de venir passer avec nous le mois de juillet.

« Car, ajouta-t-elle, en août il faut que je revienne à Paris pour recevoir François. »

Philippe protesta.

« Comment ? Mais nous comptons bien, au contraire, qu’il viendra te rejoindre, et que vous resterez ensemble un mois, deux mois si vous voulez… Et surtout, tu sais, n’y mets pas de discrétion : nous avons six chambres d’amis !

— Six ! C’est beaucoup… même pour deux », dit tante Lydie en riant.

Elle n’avait pris aucun engagement, et quand elle arriva, escortée de sa fidèle Perrine, j’eus tout de suite l’impression qu’elle ne s’installait pas pour longtemps…

Ce furent des semaines de repos et de paix. Le plus souvent nous étions seules ; Philippe partait le matin pour Paris et ne rentrait qu’à l’heure du dîner. Nous restions des journées entières sans sortir du jardin, assises sous un petit kiosque rustique assez laid d’où l’on découvrait toute la plaine : à nos pieds l’or roussâtre des blés, le vert cendré des avoines, où les coquelicots mettaient de larges touches rouges et les bleuets de légères taches bleues ; puis la route, déserte et poussiéreuse, d’autres champs encore, et, à l’horizon, dans la brume d’été, les grands peupliers qui bordent la vallée du Loing. Des papillons blancs tournoyaient et de grosses mouches, en nous frôlant l’oreille d’un bourdonnement bref, semblaient nous chuchoter un secret au passage…

« J’ai peur que tu ne mènes une vie un peu austère », me confia Philippe, qui nous avait surprises un soir déchiffrantmezzo-vocele troisième acte deTristan; « ma tante n’est plus gaie comme autrefois, et elle te fait chanter une diable de musique… Si c’est ça votre façon de vous amuser quand je n’y suis pas !… »

En réalité, et quoi qu’en pensât mon mari, je ne m’ennuyais pas — j’étais même beaucoup moins triste que les mois précédents. Par quel miracle la société d’une femme âgée et malade m’apportait-elle plus de réconfort que celle d’un homme jeune, plein de vie et d’entrain ? Pourquoi ce sentiment de solitude intellectuelle, dont j’avais souffert parfois jusqu’à l’énervement dans nos soirées de tête-à-tête conjugal, ne m’effleurait-il pas durant ces longues journées de réclusion quasi monastique ? Sans doute, le grand air, le calme absolu, agissant sur mes nerfs affaiblis, me rendaient peu à peu l’appétit, le sommeil et la gaîté, mais la présence et la conversation de tante Lydie faisaient plus que tout le reste. Depuis bien longtemps, je ne l’avais pas eue ainsi à moi seule, et je la retrouvais, au fond, toujours la même, — aussi enthousiaste, aussi éprise du beau et du bon. Nous causions, interminablement ; son esprit lucide était comme une source où le mien s’abreuvait après une longue période d’aridité — et malgré le gros chagrin, la déception irréparable que ce dernier printemps m’avait apportés, la vie m’apparaissait de nouveau bonne, utile et digne d’être vécue.

« Ah ! tante, m’écriai-je un soir, quel dommage de ne pas pouvoir vous garder toujours là, près de moi !… »

Elle resta un moment sans répondre : dans ses yeux je vis passer cette ombre étrange que je connaissais… Puis, haussant doucement les épaules :

« Que voulez-vous, ma pauvre petite, il faut savoir se contenter du présent… Moi aussi, allez, j’ai bien joui de ces heures d’intimité… »

Déjà elle en parlait au passé, comme si le retour de François eût dû forcément l’éloigner de nous. Cependant Philippe combinait des itinéraires fantastiques pour que son cousin pût s’arrêter à Marlotte. Mais c’était à Paris, chez elle, que tante Lydie voulait le revoir d’abord. Quand elle ouvrit la bienheureuse dépêche, datée de Marseille, qui lui annonçait enfin l’arrivée de son fils, je compris que rien au monde ne l’empêcherait de partir, quoiqu’elle fût souffrante, éprouvée par la chaleur d’août.

« Tu reviendras, n’est-ce pas ?… vous reviendrez tous les deux ?… disait Philippe.

— Mais oui, mais oui… »

Elle nous quitta, toute frémissante d’impatience et de joie… Deux jours après, je recevais la lettre la plus tendre et la plus désolée : François avait fait bon voyage, il viendrait nous voir bientôt… Quant à un second séjour près de nous, il fallait y renoncer : Perrine était brouillée avec ma cuisinière !

« Des histoires de bonnes ? Mais c’est idiot ! s’écria Philippe à l’ouïe de ce secret plein d’horreur. Moi qui m’étais arrangé pour passer mes vacances ici en même temps que François… Et maintenant, on ne peut pas lui demander de venir tout seul, de quitter sa mère après quinze mois de séparation… Que le diable emporte les fidèles serviteurs !… »

Tout au fond de moi, je restai intimement convaincue que ces querelles ancillaires n’étaient qu’un vain prétexte, et que notre tante obéissait à des mobiles inconnus. Une fois de plus je me heurtais à ce mur invisible qu’un mauvais génie semblait s’amuser à élever entre elle et moi. Après tant de jours passés cœur à cœur, j’en souffris comme d’une trahison — quoiqu’un obscur instinct m’avertît que c’était peut-être mieux ainsi, et que je ne devais pas lui garder rancune…


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