Papa vint remplacer tante Lydie, et son arrivée consola Philippe, que la défection de François avait rendu un peu morose. Tous deux entreprirent de consacrer leurs loisirs à explorer la forêt : Philippevoulaitmarcher beaucoup parce qu’il se trouvait trop gros, et papapouvaitmarcher indéfiniment parce qu’il restait très maigre. Ils partaient ensemble dès l’aurore, me laissant faire la grasse matinée et compléter ma cure de repos.
J’étais assise comme les autres jours sous un grand catalpa — j’aime ces larges feuilles entre lesquelles filtre toujours un peu de soleil — et j’achevais de déchiffrer quatre pages de Thérèse Debray, dont la philosophie coutumière semblait pour une fois en déroute : une coqueluche malencontreuse les avait retenus à Paris jusqu’à cette époque tardive ; maintenant les enfants allaient mieux, mais le médecin leur défendait la mer — d’où résiliation d’une location déjà conclue au Tréport, vacances compromises, été désorganisé de fond en comble… Tout de suite l’idée me vint de les recueillir, de les héberger pour un grand mois. « Voilà de quoi remplir nos six chambres… et de quoi me guérir, j’espère, des vilaines pensées qui m’ont traversé l’esprit… Maintenant je suis plus raisonnable : il faut savoir s’habituer au bonheur des autres… »
Le bonheur des autres… Je levai la tête : autour de moi tout était paix, silence et confort ; un vent délicieux soufflait de la forêt, l’ombre du catalpa tremblait en taches légères, vertes sur l’herbe verte, lilas sur le sol rose — je pensai à Thérèse et à son mari rôtissant dans leur petit cinquième, avec leurs enfants à peine guéris ; j’eus honte de les avoir enviés, cette fois encore, presque inconsciemment. « Et pourtant, ce bien-être qui m’entoure, n’est-ce pas très peu de chose ?… Dès qu’ils seront ici, ils en jouiront comme moi, plus que moi : je peux leur donner ce que j’ai, mais ce qu’ils ont est à eux, bien à eux — rien qu’à eux… »
Tandis que je rêvais ainsi, la lettre de Thérèse entre les doigts, la grille du jardin grinça sur ses gonds — elle grinçait toujours malgré les flots d’huile dont l’abreuvait Théodore, le parfait valet de chambre aux favoris d’amiral. Je m’étais retournée languissamment ; mais à la vue du nouvel arrivant, je fus debout d’un bond et je courus à sa rencontre.
« François ! Quelle bonne surprise ! Comme c’est gentil d’être venu !… Philippe va être bien content…
— Et vous, demanda-t-il, êtes-vous contente ?
— Vous le voyez bien », fis-je en serrant joyeusement les deux grandes mains qui se tendaient vers moi — étonnée moi-même de sentir ma mélancolie s’évaporer comme un brouillard au soleil.
Lui cependant, tout en me suivant vers la maison, s’excusait d’arriver ainsi à l’improviste.
« J’aurais dû vous prévenir, mais c’est hier soir seulement que je me suis décidé… Je me reprochais presque de m’éloigner, ne fût-ce qu’une demi-journée, tant ma mère semble heureuse de m’avoir… Elle a terriblement changé, ma pauvre maman », ajouta-t-il d’un air triste.
Il s’était assis près de moi, sous le catalpa, et fourrageait le sable du bout de sa canne, distrait en apparence et plus nerveux qu’à l’ordinaire. Sans doute il attendait quelque démenti réconfortant, quelque appréciation optimiste au sujet de sa mère. Mais j’ai toujours été inhabile à exprimer ce que je ne pense pas. Un petit silence passa entre nous. Alors, levant la tête, il me dit :
« Vous aussi… Philippe m’a écrit… j’ai su que vous aviez failli mourir… »
Sa voix hésita, trembla un peu : peut-être venait-il de comprendre — j’avais prodigieusement rougi — tout ce que cette allusion, pourtant discrète, à mes misères passées, éveillait en moi d’ombrageuses pudeurs féminines. J’essayai de plaisanter pour cacher mon embarras.
« Oh ! c’est de l’histoire ancienne !… Vous voyez bien que je ne suis pas morte du tout… »
Il me regardait, étrangement sérieux.
« Oui, je le vois… mais vous n’êtes plus tout à fait la même… Vous n’avez plus vos yeux d’enfant… »
C’était vrai : mon âme d’autrefois, mon âme puérile m’avait quittée, et mes yeux, à mon insu, reflétaient l’âme nouvelle, un peu inquiète, contre laquelle je me débattais depuis des mois… Comment François pouvait-il découvrir cela si vite ?
« Oh ! tenez, poursuivit-il avec une véhémence soudaine, il y a des moments où je me dis que je mène une vie absurde… A quoi sert de partir toujours ?… pour vérifier des textes, pour courir les pagodes en comparant d’éternels Bouddhas qui se ressemblent tous… si on risque, au retour, de trouver sa mère malade, méconnaissable… et d’autres… »
Il s’arrêta brusquement. Je l’écoutais, touchée qu’il pût associer en pensée le souci visible que lui causait la santé de tante Lydie avec les dangers déjà lointains courus par ma petite personne, déçue aussi de ce ton pessimiste auquel il ne m’avait pas habituée. Allais-je donc perdre l’ami gaîment taquin, le conseiller au goût délicat sur qui j’avais compté pour m’aider à passer des heures moins désœuvrées, un hiver moins morose ? Ce regret d’égoïsme naïf, à peine conscient, François sembla le deviner, car l’ombre de son ancien sourire vint éclairer son regard indécis de myope, derrière le lorgnon qu’il ne quittait jamais.
« Quel sauvage je suis devenu, ma pauvre Geneviève ! Il ne faut pas m’en vouloir, voyez-vous : c’est l’effet de l’âge… Et Philippe ?… Il va bien, j’espère ?… »
Je me mis à rire.
« Trop bien… au moins à son avis… Il prétend qu’il engraisse… D’ailleurs, vous allez pouvoir en juger par vous-même… »
Harassés et joyeux, mes deux promeneurs surgissaient justement au détour de la petite allée qui, du jardin, menait tout droit dans la forêt.
« Ah ! s’écria Philippe, du plus loin qu’il nous aperçut, le voilà, enfin, ce grand vagabond ! »
Et comme toujours, avant toute chose, il m’embrassa — un vrai baiser de mari sonore et tendre. Puis se tournant vers son cousin, les bras ouverts :
« A ton tour, maintenant : tu ne l’esquiveras pas, mon vieux, l’accolade fraternelle !… »
Fut-ce le reflet de la verdure environnante, ou le contraste de la bonne figure épanouie qui s’approchait de la sienne ? François me parut soudain très pâle. Pourtant il répondit affectueusement à l’étreinte de Philippe, et serra la main de papa qu’il avait souvent rencontré chez nous. Pendant le déjeuner, il reprit toute sa gaîté et subit avec entrain l’assaut habituel de questions plus ou moins saugrenues sur le Japon, d’où il venait. Les femmes ressemblaient-elles aux mousmés des estampes ? Voyait-on vraiment le Fuji-Yama de partout ? Mangeait-on toujours des nids d’hirondelles, et du riz avec des petites baguettes ?… Oui, tout était vrai, et bien d’autres choses encore…
« Seulement, avoua-t-il, j’aurais dû comprendre, au retour, que la traversée de la mer Rouge en juillet était une pure folie… Tout s’est bien passé, heureusement ; il n’y avait pas de dames à bord, ce qui permettait les infractions les plus invraisemblables à la « tenue correcte » de rigueur : j’ai dormi deux nuits sur le pont dans une baignoire — pleine… Quant au capitaine, il commandait la manœuvre en manches de chemise, avec un panama et un voile vert…
— Quel tableau ! » m’écriai-je en riant de bon cœur. On avait servi le café sur la terrasse, et je me tenais debout devant François, un sucrier à la main. Il y plongea deux doigts distraits, tandis que son regard se fixait sur moi, attentif, presque attendri…
« Je savais bien qu’ils reviendraient… dit-il enfin.
— Qui cela ? demandai-je innocemment.
— Vos yeux… vos yeux de petite fille… Tâchez de les garder le plus longtemps possible : qu’est-ce que nous deviendrons, nous autres, qui sommes déjà vieux, quand vous vous aviserez de ne plus être jeune ?… »
Tout en parlant, il portait sa tasse à ses lèvres, et je ne pus voir s’il avait souri, ou s’il parlait sérieusement. Philippe s’était rapproché, un porte-cigares ouvert à la main.
« Tu restes aussi pour le dîner, n’est-ce pas ?… »
François déclara que c’était impossible : sa mère l’attendait à sept heures. Et comme papa suggérait l’idée d’une dépêche :
« Une dépêche ?… Sans qu’elle soit prévenue ?… Mais nous risquerions de la rendre tout à fait malade… »
Il demeurait irréductible. La journée s’acheva paisiblement — trop chaude pour qu’on songeât à sortir du jardin. Nous devisions, nonchalamment étendus dans de grands fauteuils de jonc, et je ne pouvais m’empêcher de remarquer que les propos étaient tout autres qu’à l’ordinaire. Papa, fin lettré, nourri de solides humanités dans un vieux collège de Saint-Malo, prisait infiniment la culture intellectuelle. Il consacrait ses loisirs à lire un peu de tout, et pouvait sur bien des points donner la réplique à François — au grand ébahissement de Philippe qui découvrait chez son beau-père une érudition jusqu’alors insoupçonnée.
« Comment, s’écria-t-il, vous connaissez ça aussi ?… »
Ça, c’était une traduction récente deSacountâlâ, à propos de laquelle papa, peu documenté d’ailleurs, demandait quelques éclaircissements.
« C’est renversant ! répétait Philippe. Que mon vieux savant de cousin s’occupe de littérature hindoue… rien de plus naturel. Mais vous, un bureaucrate, un financier !… Vous ne m’aviez jamais dit que vous vous intéressiez à ces choses-là… »
Papa se mit à rire.
« Mon bon Philippe, vous ne me l’avez jamais demandé… »
Un peu honteuse, je l’avoue, des étonnements sans fin où se plongeait mon mari, je regardai François à la dérobée, guettant sur son visage quelque sourire involontaire qui m’eût blessée au point le plus sensible de mon amour-propre conjugal. Mais non : il restait impassible — habitué peut-être à de pareilles boutades — et même, quand il parla, je crus m’apercevoir qu’il s’efforçait d’amener la conversation sur un terrain plus concret… Cinq minutes après, les dieux de l’Olympe bouddhique avaient déserté l’ombrage du catalpa et Philippe racontait comment il venait d’obtenir, non sans peine, un permis du Ministre de la Guerre pour visiter, à Fontainebleau, le Polygone de tir et l’École d’application…
Vers cinq heures, quelques gros nuages, tempérant un peu l’ardeur du soleil, nous permirent de reconduire François à la gare. Il marchait près de moi, la tête basse, de nouveau sérieux et presque triste. Je ne pus m’empêcher de lui montrer que je compatissais à son angoisse secrète.
« Vous êtes inquiet, n’est-ce pas ?… Inquiet à cause de ma tante ?… »
Tout de suite il parla, comme malgré lui.
« Oui, depuis mon retour… j’ai eu un tel coup en la revoyant, si vous saviez !… un tel remords de l’avoir laissée… Est-ce que vous la trouvez aussi… Est-ce que vous croyez ?… »
Il n’osait formuler sa pensée. De vagues paroles m’échappèrent, qui devaient sonner bien faux, car je le vis secouer la tête.
« Non, vous n’êtes pas sincère… Mais je ne veux plus voyager, au moins de longtemps… Cet hiver je resterai près d’elle : j’ai assez de documents maintenant pour rédiger ma thèse…
— Alors nous reprendrons nos mercredis ? fis-je, soudain joyeuse. »
Il hésita un moment.
« Pas tous… à cause de ma mère, vous comprenez… Elle sortira de moins en moins… Pourtant j’irai chez vous quelquefois, quand vous voudrez bien de moi… J’aime à voir des gens heureux… »
Ce dernier mot me frappa : toujours le bonheur des autres ! François, moins égoïste que moi, paraissait résigné à s’en contenter. De nouveau ma pensée se reporta vers les Debray.
« Des gens heureux ? Je vous en montrerai la semaine prochaine, si vous revenez ici… En attendant, vous n’avez qu’à vous retourner pour regarder Philippe… »
Le bon rire de mon mari résonnait à quelques pas derrière nous. Mais François ne se retourna pas ; il fixa sur moi ses yeux devenus très graves.
« Philippe… etvous, je pense ?… » insista-t-il.
Je me sentis rougir. Qu’allait-il croire ? Comment avais-je pu lui laisser supposer un instant que je n’étais pas heureuse ?… Et tandis que j’hésitais à répondre, j’eus l’impression subite que mon silence même semblait parler pour moi, et qu’il était déjà trop tard pour le détromper…
Nous arrivions au seuil de la gare. Le signal retentit ; sur nos talons, papa et Philippe se hâtaient avec de grands gestes.
« Voilà le train, cria Philippe tout essoufflé ; dépêchons-nous : nous n’avons que le temps de traverser… »
Et comme nous courions presque, butant contre les rails, il ajouta pour la vingtième fois :
« Alors, décidément, tu ne veux pas rester ?… »
François eut un petit haussement d’épaules impatienté. Au détour de la voie, un flocon de fumée blanche apparaissait déjà. Ce fut la bousculade inévitable — et inutile — des départs ; la chasse au wagon vide, la portière brusquement refermée — et la minute bête où l’on se regarde, de haut en bas et de bas en haut, sans trop savoir que se dire. Je souriais — François aussi, je crois ; mais son regard scrutateur continuait à m’interroger…
« Au moins, lançai-je quand le train s’ébranla, promettez-nous de revenir bientôt. »
Sa réponse se perdit dans le bruit strident du sifflet…
Toute la soirée un scrupule me hanta, près de la table où « mes deux hommes » poursuivaient leur éternelle partie. Avec remords, je regardais les traits calmes de Philippe et sa main courte déplaçant les pièces sur l’échiquier ; avec contrition, je me répétais qu’il était le modèle des gendres, le plus tendre des maris — et moi la plus sotte et la plus ingrate des femmes. La question de François, le ton dont il l’avait faite — et, de ma part, ce mutisme absurde, quand il aurait fallu répondre très vite, répondre en riant, comme pour rejeter bien loin toute idée de mélancolie… Quel sentiment bizarre m’avait ainsi fermé la bouche ? Embarras, surprise — ou seulement impuissance de feindre ?…
Sans bruit je m’étais levée, et debout, adossée à l’embrasure de la porte, je regardais la nuit chaude et silencieuse, le ciel où quelques étoiles brillaient entre de gros nuages mous frangés d’argent. Une odeur lourde montait des héliotropes ; sur la lisière de la forêt, la note plaintive d’un crapaud tintait, argentine et monotone comme un glas lointain… Je me sentis mécontente de moi, le cœur serré d’un étrange malaise dont l’étreinte abolissait jusqu’au souvenir de la bonne journée que je venais de passer…
Cette impression pénible se dissipa les jours suivants. Thérèse avait accepté notre invitation avec reconnaissance ; les préparatifs de son arrivée et l’installation de sa smalah m’occupèrent tout le reste de la semaine. Vers le milieu d’août, la maison jusqu’alors si calme se mit à bourdonner comme une ruche.
« Voilà notre Thébaïde transformée en pouponnière », disait papa, ravi d’ailleurs de cette métamorphose. Moi-même, par raison d’abord et bien vite par tendresse, j’étais devenue l’esclave des enfants : la grosse Hélène ne voulait plus s’endormir que sur mes genoux. Philippe, lui, s’amusait franchement, sans arrière-pensée, jouant avec Jacques, mettant au service de Thérèse sa complaisance infatigable, professant, enfin, une admiration naïve pour M. Debray qu’il semblait croire inaccessible aux préoccupations des simples mortels et qu’il obligeait chaque jour, entre la poire et le fromage, à de petites conférences chimico-biologiques. Le pauvre homme, aussi modeste que savant, semblait parfois gêné d’être toujours mis sur la sellette ; néanmoins il se prêtait de bonne grâce aux désirs de son hôte.
Thérèse et moi, nous passions nos après-midi sous le catalpa ; souvent je la regardais, plus fraîche et moins maigre que de coutume dans sa blouse de batiste blanche, occupée à coudre quelque objet de layette ou à repriser les jerseys de son fils, dont les fonds de culotte se volatilisaient aussi rapidement que si on les avait fait passer par l’alambic paternel. Tout en glissant son aiguille à travers les mailles de laine gros bleu, elle parlait ; — nous causions de notre passé d’écolières, de Mlle Verdy, morte subitement l’année qui suivit mon mariage, et dont le souvenir lui était aussi cher qu’à moi.
« Vous rappelez-vous comme elle blaguait gentiment nos petites vanités, littéraires ou autres ?… « Geneviève est à peu près sûre d’entrer à l’Académie française ; quant à vous, ma pauvre Thérèse, je crois qu’il faut vous contenter de l’Académie des Sciences… »
Ces folies déjà lointaines amenaient sur nos lèvres un sourire attendri.
« Ce n’était pas déjà si mal prophétiser, dis-je, au moins pour vous : M. Debray se chargera de vous représenter à l’Institut… Moi, par exemple, j’ai menti à ma vocation, et si je devais compter sur Philippe pour me conduire à la gloire… »
Je m’arrêtai, un peu honteuse ; mais Thérèse était trop fine pour relever de pareils propos. Elle s’était prise d’une amitié très vive pour Philippe, et lui-même, timide avec la plupart des femmes, trouvait en elle des manières toutes simples et une affectueuse camaraderie qui le ravissaient.
Donc Thérèse affecta de ne pas entendre ma phrase malencontreuse. Sans faire semblant de rien, absorbée en apparence par son ravaudage maternel, elle trouva moyen de donner un petit coup de barre à la conversation, et je m’aperçus tout à coup que nous étions plongées dans les considérations les plus édifiantes sur la bonté, la douceur, la patience et autres vertus évangéliques.
« La bonté, voyez-vous, ma petite Geneviève, c’est le premier élément de bonheur dans un ménage… sans elle, quoi qu’on en pense, la vie conjugale devient odieuse… »
Qui donc plus que moi savait apprécier le caractère idéal de mon mari ? Légèrement agacée par cette mercuriale indirecte, j’essayai de devenir taquine.
« Pauvre Thérèse ! On dirait que vous êtes la victime d’un tyran domestique… Il est donc bien méchant, M. Debray ?… »
Une expression indéfinissable passa dans les yeux noirs de Thérèse.
« Oh ! dit-elle, lui… »
Ce ne furent que deux mots. Mais ces mots contenaient un poème d’admiration, de confiance aveugle, de soumission volontaire. La sage petite personne, l’amie aux prudents conseils s’évanouissait pour laisser paraître l’amoureuse ingénue qui résume dans un seul être toutes les perfections de l’univers.
« Mon Dieu, pensai-je, qu’on est heureux de pouvoir aimer comme cela… »
Sans le vouloir, Thérèse venait de me faire sentir le néant des pâles joies que, tout à l’heure, elle s’appliquait à me vanter si fort…
François renouvela sa visite dans le courant du mois. Il nous trouva tous réunis, et je ne remarquai plus en lui ces allures pessimistes et découragées qui m’avaient frappée la première fois. Sa mère, nous dit-il, allait beaucoup mieux, — ce qui suffisait à expliquer qu’il eût repris sa gaîté naturelle. D’emblée il conquit les bonnes grâces de Jacques en l’initiant à la fabrication de certaines « cocottes » japonaises, au bec pointu et aux ailes mobiles, que le gamin, plus adroit qu’un singe, eut vite fait d’aligner par douzaines sous les yeux écarquillés de sa petite sœur. A table, on oublia de parler chimie ; François, à propos d’un voyage en Allemagne, ayant prononcé le nom de Bayreuth, M. Debray bondit : cet homme paisible se révélait tout à coup wagnérien farouche. Soudain — c’était encore le temps des luttes héroïques — un vent de folie sembla souffler autour de la table : Thérèse et son mari, François et moi, nous nous rejetions comme des balles les noms scandinaves aux syllabes sonores, nous ergotions sur les symboles duRing, nous fredonnions des bribes de motifs — papa, profane, mais sympathique, riait de tout son cœur ; Philippe nous écoutait bouche bée. Il n’avait jamais soupçonné chez le savant cette frénésie musicale, et quand Thérèse, en confidence, lui eût avoué « qu’Eugène jouait très joliment du violon » :
« Mais alors, s’écria-t-il, pourquoi n’avez-vous pas apporté votre instrument ?… Moi aussi, j’aime beaucoup la musique… Vous auriez accompagné Geneviève, et elle nous aurait chanté l’Ave Mariade Gounod, ou bien ce joli morceau, vous savez… l’enfant malade qui meurt en disant : « Bonne nuit… » La sérénade de Borga, Bréda…
— Braga », dit François. Il y eut un silence. Et subitement, du salon où les enfants restaient consignés sous la garde d’une bonne, la voix de Jacques s’éleva, aiguë et plaintive :
« Maman ! oh ! maman !… Hélène qui mange mes cocottes !… »
Tout le reste du jour, jusqu’au départ de François qui, cette fois, nous avait réservé sa soirée, notre petit cénacle fut très gai. M. Debray, décidément mis en confiance, continuait à bavarder sur toutes sortes de sujets étrangers à son laboratoire ; Thérèse, par contre, me parut moins expansive que de coutume : elle souriait, mais parlait peu, et semblait observer notre cousin avec un mélange bizarre de sympathie et de méfiance. Ou bien elle s’adressait à Philippe, toujours rayonnant de contentement paisible.
Un moment, François se trouva seul avec moi. Désignant du geste Thérèse et son mari qui, repris par leur commune passion scientifique, se penchaient tous deux pour examiner la même feuille de chêne où luisait la trace mince d’un limaçon :
« Ce sont eux, demanda-t-il, les heureux que vous vouliez me faire connaître ?… »
Je vis qu’il se souvenait de mes paroles maladroites, et, brûlant de réparer ma faute, je le regardai bien en face.
« Oui, ce sont eux, — mais c’est moi aussi… c’est vous, j’espère ; c’est nous tous… Vous n’en avez jamais douté, n’est-ce pas ?… »
Combien j’étais sincère, en ce moment où une sorte de griserie joyeuse me montait du cœur aux lèvres ! Il le comprit, sans doute, car ses yeux s’adoucirent, presque paternels.
« Non, fit-il, je n’en doutais pas… Mais je suis content de vous l’entendre dire. »
Quand il partit, à neuf heures passées, une brume légère détrempait l’herbe et les routes ; papa et Philippe l’escortèrent seuls jusqu’à son train, munis d’une lanterne et de deux parapluies. Dans le chemin qui longeait la maison, je vis s’éloigner la petite lumière vacillante, j’écoutai décroître le bruit de leurs voix, puis je refermai la persienne que j’avais poussée pour les suivre de l’oreille et du regard. Thérèse, assise près de la table, feuilletait une revue ; le piano, resté ouvert avec la partition deSiegfriedsur le pupitre, me parut étrangement triste, le salon étrangement vide. Silencieuse, je me mis à ranger la musique éparse çà et là…
« Il est presque toujours absent, n’est-ce pas, monsieur Chardin ?… »
Je me retournai vers Thérèse, sans bien comprendre pourquoi elle me posait cette question-là plutôt qu’une autre.
« Oui, jusqu’à présent, il a beaucoup voyagé, mais la santé de sa mère nous inquiète un peu, et je doute qu’il reparte cet hiver…
— Ah ! » fit Thérèse. Et froidement — à contre-cœur, semblait-il — elle ajouta :
« C’est un charmant garçon. »