Chapter 2

Mme Milane sursauta sur son fauteuil.

"Son mari? mais je la croyais veuve.

C'est une erreur: elle n'a jamais été veuve, seulement elle a eu honte de son homme et l'a fait passer pour mort.

Mais alors…

N'est-ce pas que c'est bizarre? fit l'homme en ricanant.Deux défunts qui reparaissent!

Est-ce que cet homme c'est le père… de…?

De sa fille, naturellement, Madame, de l'enfant que vousavez adoptée.

Et croyez-vous, reprit Mme Milane, plus hésitante encore,croyez-vous qu'il me laissera l'enfant?

Pour ça, je ne puis rien vous en dire; car c'est un bon père, répliqua l'homme en ricanant. Cependant on ne sait pas… Il n'est guère chançard, et on ne s'enrichit pas dans le pays d'où il revient.

Quel pays, s'il vous plaît? demanda la vieille dame enregardant fixement son interlocuteur.

Ma foi! faut voyager longtemps avant d'y arriver, mais c'estaux frais du gouvernement."

Mme Milane se leva toute droite:

"Comment!… le mari de Gervaise! revenir de… de Nouméa!…

Comme vous le dites. Il ne s'est pas enfui. Sa peine est terminée. Huit ans, Dieu merci! c'est bien assez, pour une méchante petite affaire."

Mme Milane ne l'écoutait plus.

"Folla! ma pauvre petite Folla, la fille d'un…

Ca ne lui ôte rien de sa gentillesse, Madame. Je l'ai aperçue un jour, et je l'ai reconnue rien qu'à sa ressemblance avec sa mère.

Sophie ne ressemble pas à Gervaise.

Pardon, elle est tout son portrait quand la pauvre femme était jeune. Une jolie blondine, ma foi!

La fille de Gervaise est brune.

Ah! fit l'homme interloqué, je me serais donc trompé. Enfin, Madame, s'agit pas de la couleur des cheveux de la petite. Que comptez-vous faire?

De quel droit cette question? Avant d'y répondre, je veux savoir qui vous êtes.

Bien volontiers, Madame. Je suis tout simplement Félix Marlioux, le mari de Gervaise et le père de l'enfant que vous avez adoptée."

Mme Milane était devenue très pâle et très agitée.

"Ecoutez, dit-elle à l'homme, dont elle s'éloigna par un mouvement de répulsion dont elle ne put être maîtresse, écoutez, je ne puis prendre aucun parti avant de m'entretenir avec M. Milane

Vous savez, reprit grossièrement l'ancien forçat, on s'arrangerait peut-être bien à vous laisser l'enfant pour de l'argent.

Alors c'est un marché que vous proposez pour votre fille? Ce n'est pas l'amour paternel qui vous a poussé à venir me trouver, c'est l'âpre désir d'avoir de l'or en nous menaçant de reprendre votre enfant?

"Partez, fit Mme Milane avec dégoût, et revenez dans deux jours pour recevoir la réponse. Je vous avoue qu'il m'est pénible de penser que j'ai sous mon toit la fille d'un… galérien; mais je suis prête à faire un sacrifice d'argent, pourvu que ce soit raisonnable, afin de la garder auprès de moi. A après-demain donc. Veuillez seulement ne pas ébruiter cette histoire, cela vous nuirait considérablement.

C'est convenu. Faut pas vous fâcher, ma petite dame, si l'on a parlé un peu rondement; c'est pas là-bas qu'on se forme aux belles manières."

Mme Milane lui montra la porte. Félix Marlioux salua et sortit.

La vieille dame, très troublée, quitta à son tour la bibliothèque.

Le petite Folla, restée seule, se frotta les yeux et se secoua.

"J'ai rêvé d'affreuses choses, murmura-t-elle en sortant de sa cachette, toute pâle et tremblante. Quelle mauvaise idée j'ai eue de venir ici et de m'y assoupir!"

Soudain elle s'arrêta; en traversant la chambre pour s'y blottir derrière le fauteuil, elle avait remarqué l'ordre parfait qui y régnait, cet appartement n'ayant pas été ouvert depuis plusieurs jours; et voilà que maintenant elle aperçoit deux sièges dérangés, placés l'un vis-à-vis de l'autre comme pour deux interlocuteurs; puis sur le parquet, au-dessous d'une de ces chaises, la trace poudreuse d'une grosse chaussure; enfin, sur une table, les lunettes de bonne maman. Elle les avait sur son nez tout à l'heure dans son boudoir, et elle ne s'en sépare qu'involontairement, dans les moments de trouble.

Qu'est-ce que cela signifie? Est-ce que, par hasard, le songe de Folla serait une effrayante réalité?

"Je le saurai bien," se dit la fillette.

Et, prise d'une résolution subite, quoique ses petites jambes tremblent bien fort, elle court jusqu'au pavillon, au bout du jardin, d'où l'on peut apercevoir la route bien à découvert.

Tout essoufflée, elle se penche par la fenêtre ouverte. Justement à cet instant passe un homme sur le chemin; et cet homme, qui traîne un peu la jambe en marchant, c'est celui de Palavas, celui qui a parlé tout à l'heure à Mme Milane dans la bibliothèque; c'est le forçat…, le père de Folla. Mon Dieu, mon Dieu!

Il y avait là, dans ce pavillon rustique, mais gentiment installé, un divan turc vaste et moelleux, où les fillettes se sont souvent roulées dans leurs ébats aux heures chaudes de l'été. Folla s'y jette, éperdue, et, la tête enfouie dans les coussins, elle pleure amèrement.

Un certain temps s'écoula ainsi.

L'enfant se souleva, faible et brisée. Il faisait nuit dans la pavillon. Elle essuya ses grands yeux ruisselants et descendit dans le jardin.

L'air froid sécha les traces de ses larmes. Heureusement qu'on ne s'était pas inquiété de son absence.

Bonne maman, enfermée dans sa chambre avec bon papa, de retour de la ville, devait l'entretenir de choses fort graves.

Mlle Cayer recevait une visite; Juliette achevait un livre fort intéressant.

Folla se mit au piano et joua tous les airs tristes qu'elle connaissait. N'osant plus pleurer, elle faisait passer dans les notes chantantes du clavier toute l'amertume dont sa pauvre âme débordait.

A dîner, par bonheur il y avait du monde: deux ou trois convives ramenés de la ville par M. Milane. On ne fit donc pas attention à Folla, qui avait le cur trop gros pour manger. Elle retenait ses pleurs à grand'peine, la pauvre mignonne, et se disait tout bas: "Je ne suis qu'une enfant adoptée par charité. Bonne maman, bon papa, que j'ai crus si longtemps mes parents, ne sont que mes bienfaiteurs. Je ne suis que la sur de lait de Juliette, et non sa cousine. Que dira-t-elle, Juliette, lorsqu'elle apprendra que je suis la fille d'un… forçat et d'une folle? Elle ne voudra peut-être plus me toucher la main."

Le soir, après dîner, Mlle Cayer raconta une histoire aux enfants. Folla l'écouta d'abord distraitement, tout entière à ses tristes pensées; mais le conte finit par lui frapper l'esprit: il parlait d'un petit garçon trouvé, qui avait plus tard été reconnu par sa famille, et qui de pauvre était devenu riche, de malheureux bien heureux.

"Mademoiselle, demanda Folla d'une voix troublée, si ç'avait été le contraire, est-ce que Pierre serait quand même retourné à ses parents, si ceux-ci avaient été pauvres et misérables, au lieu de riches et considérés, est-ce qu'il aurait dû quand même changer de position?

Certainement, ma petite Folla, répondit Mlle Cayer, qui ne se doutait de rien; un enfant doit toujours suivre ses parents, aussi bien s'ils sont indigents et méprisés, et sans rougir d'eux, à plus forte raison s'ils sont à plaindre."

Quand la nuit fut venue et que les fillettes s'étendirent dans leurs petits lits blancs, sous les rideaux soyeux, Folla se releva doucement, et, s'assurant que Juliette dormait profondément, elle souffla la veilleuse et se recoucha toute frileuse.

Alors elle enfouit sa tête brune dans l'oreiller et pleura de toutes ses forces, étouffant le plus qu'elle le pouvait le bruit se ses sanglots.

Le lendemain matin elle se leva toute pâle et très grave. Elle embrassa tendrement Juliette comme à l'ordinaire; mais elle eut beau faire, elle ne put venir à bout de rire avec elle.

"J'ai encore deux jours pour réfléchir et pour attendre que mon père revienne. Que fera-t-on de moi? pensait-elle; que diront M. et Mme Milane?… Mon Dieu! que je suis malheureuse! Je suis sûre qu'il n'y a pas sur terre une petite fille plus triste que moi."

On trouva, au déjeuner, que Folla avait la mine tirée et l'air mélancolique.

La pauvre enfant faillit fondre en larmes. On crut que MlleCayer l'avait grondée.

Et cependant Folla, malgré sa préoccupation, s'était montrée d'une sagesse exemplaire. Elle n'avait ni parlé ni souri pendant la classe: elle avait su ses leçons pour la première fois depuis longtemps, et son institutrice ne savait à quoi attribuer ce changement subit.

Il était revenu, l'homme de Pallavas, ce Félicien Marlioux qui réclamait la petite Folla comme son bien légitime, et qui cependant, pour un peu d'or, l'eût cédée volontiers à ceux qui l'avaient adoptée.

C'est qu'il ne demanda pas seulementun peud'or, le malheureux! il exigea une si forte somme que les Milane reculèrent devant le sacrifice à faire, ne croyant pas devoir détourner une telle part de l'héritage futur de Juliette, leur idole.

Leur intention, d'ailleurs, en gardant Folla, eût été, non point de l'élever comme par le passé, mais de la mettre en pension jusqu'à sa majorité, et ensuite de l'établir selon son rang modeste, de la marier avec un honnête ouvrier. Après tout, la fille d'un galérien ne pouvait plus désormais vivre sur un pied d'égalité presque absolue avec la fille des Kernor; cela porterait préjudice à celle-ci plus tard; on aurait pu jaser dans le monde sur cette intimité entre deux enfants si distinctes d'origine et de rang.

Seulement les prétentions exorbitantes de Félix Marlioux firent avorter ce nouveau plan; elles soulevèrent l'indignation du châtelain de la Seille.

C'est alors que Mme Milane prit sur elle d'annoncer à Folla le secret de sa naissance, de lui apprendre le nom de son père et de sa mère et le changement qui allait avoir lieu dans sa vie.

Ce n'était point tâche facile, et la pauvre femme tremblait fort en attirant sur ses genoux l'enfant qu'elle avait aimée, caressée pendant sept ans, et à laquelle elle allait porter un coup terrible.

Mais, à sa grande surprise, aux premiers mots qu'elle prononça, Folla l'interrompit d'un petit air tranquille qui ne lui était pas habituel:

"Bonne maman… non, Madame, fit-elle en se reprenant tristement, je sais déjà tout.

Comment! tu sais tout?… Ce… cet homme t'a donc parlé?"

Folla raconta simplement la scène de la grève à Pallavas, puis celle de la bibliothèque, dont elle avait été l'auditrice inconsciente en jouant à cache-cache.

Mme Milane ne revenait pas de la force d'âme de cette enfant, qui s'était tue pendant deux jours et n'avait rien montré de la peine cuisante qui lui déchirait le cur.

"J'ai pourtant bien du chagrin, bonne maman," conclut Folla en fondant en larmes et en cachant sa tête désolée sur l'épaule de la vieille dame.

Celle-ci fut émue de tant de désespoir, et son cur se rouvrit à l'enfant qu'elle voyait si aimante et si malheureuse.

"Ma chérie, lui dit-elle, je te parle comme à une grande personne; je te le dis tout simplement, ton père a des exigences folles. Cependant je causerai encore de tout cela avec bon papa; nous trouverons peut-être un moyen de tout arranger.

Et…, demanda l'enfant en regardant fixement Mme Milane, si vous ne me rendez pas à mon père, que ferez-vous de moi?"

Mme Milane parut embarrassée.

"Je ne sais pas encore. Tu auras besoin de beaucoup travailler, ma pauvre petite; nous te mettrions dans une bonne pension où…

Je ne serais plus avec Juliette? plus avec vous? plus à laSeille? plus à Paris?

Mon Dieu, mon enfant, tu dois comprendre que tu ferais tonéducation bien mieux à la pension qu'au milieu de nous."

Folla baissa la tête; puis, la relevant d'un air triste, mais déterminé:

"Bonne maman, ce n'est pas cela qu'il faut faire. Je vous remercie beaucoup de vos généreuses intentions pour la pauvre fille de Gervaise Marlioux; je me souviendrai toute ma vie que vous avez longtemps remplacé ma mère, que vous m'avez élevée, gâtée, soignée; mais il ne faut pas que vous cédiez à mon père, il ne faut pas lui donner votre argent. Il ne faut pas non plus que j'aille en pension; j'y serais très malheureuse. Songez donc, si un jour on apprenait que je suis la fille de… (ici elle baissa la tête confuse) d'un homme qui revient de… là-bas, on me le ferait sentir.

Mais alors tu retournerais donc volontiers chez ton père?

Eh! oui, Madame, c'est ce que je dois faire. Pensez donc que ma pauvre maman est privée de raison, dans la misère peut- être; qui est-ce qui prend soin d'elle là-bas? Personne souvent, ou bien des mains étrangères qui ne font pas ce que ferait une parente, une fille surtout. Mon père enfin n'est pas heureux, puisqu'il est sans travail et probablement méprisé. Vous voyez bien, Madame, ma place est auprès d'eux."

Mme Milane regardait Folla avec de grands yeux stupéfaits.

"Mon enfant, qui donc t'a appris ces choses-là?

Personne, bonne maman; mais j'ai beaucoup pensé depuisquelques jours. Est-ce que je n'ai pas raison?

Certainement, mignonne, tu parles comme une femme; mais situ allais souffrir loin de nous?"

Folla réfléchit un peu.

"Bien sûr, bonne maman, je souffrirai, puisque je ne vous verrai plus, ni vous, ni bon papa, ni Juliette, ni Mlle Cayer, ni la Seille. Mais si ma pauvre maman venait à guérir grâce à mes soins, et si mon papa m'aime un peu, je serai bien payée."

Mme Milane la regarda avec attendrissement et l'embrassa.

"Promets-moi, si tu as trop de peine chez tes parents, si l'on méconnaît ton bon cur, si la vie t'y est trop dure, promets-moi de nous appeler, et nous te secourrons.

Oui," répondit la petite fille. Et, ne pouvant plus retenir les sanglots qui l'étouffaient, elle pleura avec abandon dans les bras de la vieille dame.

M. Milane, à qui sa femme raconta, tout émue, l'entretien qu'elle avait eu avec Folla, tenta vainement quelques efforts pour concilier les intérêts de Folla et ceux de Juliette; il voulut même prémunir la première contre la déception qui l'attendait peut-être, en lui traçant un sombre tableau de l'existence qu'il faudrait mener sous le toit de Marlioux.

L'enfant soupira, mais elle tint bon; elle voulait remplir son devoir.

C'était un mardi, à six heures du soir, que Folla devait quitter la Seille.

Félix Marlioux jura et tempêta longuement lorsqu'il vit échouer son plan, quand M. Milane lui apprit qu'il ne pouvait accepter ses conditions, et que la petite Sophie était toute décidée à rentrer chez ses parents.

Il ne s'attendait pas à cela.

"Bah! pensa-t-il à la fin, emmenons toujours l'enfant, ça ne durera pas longtemps; elle aura vite assez de sa nouvelle vie, et elle manquera ici; on me la redemandera, et j'exigerai une plus forte somme encore."

En attendant, il joua les sentiments paternels et feignit de prendre bravement son parti. C'était pour le bien de sa fille uniquement qu'il avait parlé de la laisser à la Seille; car enfin la pauvre petite, élevée jusqu'alors dans le duvet de cygne, allait se trouver bien dépaysée soudainement. Mais quoi! il était père avant tout, et bien trop heureux de retrouver son enfant; il allait enfin avoir de la gaieté autour de lui, et une petite ménagère pour faire la soupe.

"Vous n'allez pas la tuer de travail, au moins, demanda Mme Milane, que ces derniers mots inquiétèrent. Songez qu'elle n'y est pas accoutumée.

Ah! ma foi! Madame, riposta l'homme, faut bien qu'elle redescende à son rang. J'ai pas de quoi lui payer une servante."

Le matin du jour fixé pour le départ de Folla, Juliette et son institutrice partirent pour Paris. On prétexta qu'elles devaient s'y rendre d'avance pour faire préparer l'appartement de la rue Lafayette, M. Milane ayant encore affaire à la Seille avec ses fermiers, Mme Milane restait avec lui et même gardait Folla pour ne point trop s'ennuyer. Cette dernière clause fit bouder Juliette.

"Je ne m'amuserai guère toute seule!" murmura-t-elle.

Mais on recommanda à Mlle Cayer de la conduire au cirque, à la ménagerie, au Luxembourg, bref partout où il lui plairait; on promit tant de plaisirs à la fillette, qu'elle finit par se réjouir de retourner à Paris, même sans Folla.

Il était convenu qu'elle ignorerait l'événement qui la séparait de sa sur de lait. Quand elle verrait arriver à Paris M. et Mme Milane sans leur enfant adoptive, on lui expliquerait que des parents de Folla étant venus la chercher tout à coup, on l'avait laissée partir, mais qu'elle reviendrait un jour.

On comptait sur le temps, sur les plaisirs de l'hiver et sur d'autres petites amies pour lui faire oublier sa prétendue cousine, ou au moins pour la consoler de son absence.

Juliette avait donc embrassé Folla en lui disant: "Tâche que bon papa termine vite ses affaires pour venir me rejoindre au plus tôt."

La dernière nuit qu'elles passèrent ensemble à la Seille, elles couchèrent dans le même lit, comme cela arrivait quelquefois quand elles voulaient babiller longtemps le soir et qu'on les croyait sagement endormies.

La veilleuse éclairait faiblement les murs recouverts d'une jolie tenture bleue.

Sous les rideaux de même teinte, deux petites têtes, l'une blonde, l'autre brune, agitaient sur l'oreiller leurs boucles confondues.

Folla était grave, Juliette rieuse.

"Pourquoi ne ris tu pas? demanda cette dernière en examinant son amie à la lueur pâle de la veilleuse. Tu es toute drôle, tu ne joues plus depuis quelque temps. Pourquoi me regardes-tu ainsi? Tu n'es pas amusante, sais-tu?"

Folla n'y put tenir et éclata en sanglots:

"C'est que tu pars demain sans moi!" balbutia-t-elle dans ses larmes.

Etonnée de cette soudaine explosion de pleurs, Juliette répondit:

"Bah! moi aussi cela m'ennuie, mais dans huit jours tu me rejoindras; nous allons bien nous divertir cet hiver, bonne maman m'a promis tant de choses!"

Sophie ne répondit que par un triste sourire, tandis que Juliette continua à babiller gaiement; puis sa tête blonde reposa sur l'oreiller, et ses grands cils s'abaissèrent sur ses yeux de rieuse. Elle dormait.

Accroupie sur son séant, Folla put alors laisser couler librement ses larmes, sans bruit, doucement; mais elles étaient si amères, ces larmes!

A la fin, sentant la fatigue la gagner, elle se glissa lentement dans le lit, à côté de sa sur de lait, et à son tour tomba dans un lourd sommeil.

La Seille est plongée dans la mélancolie et le silence. Dans la mélancolie, parce que Juliette est partie avec Mlle Cayer; dans le silence, parce qu'on est à l'automne, que les oiseaux ne chantent plus, et que le ciel est lugubre et lourd comme une voûte de plomb.

Il est l'heure de la tombée du jour; on attend l'arrivée deFélix Marlioux, qui va emmener sa fille.

Sa fille, elle erre, la pauvre enfant, à travers ces lieux tant aimés, dont le moindre recoin lui garde un souvenir.

Elle a baisé les murs de sa chambrette, cette chambrette claire qui a abrité ses rires joyeux et ses nuits calmes avec sa chère Lili. Elle a embrassé Sapho, qui a gémi en la regardant doucement; puis ses tourterelles rosées; puis Marquise et Light, les chevaux, jusqu'au poulain, qu'on lui défendait de toucher. De la main elle a envoyé un baiser aux cygnes blancs de la pièce d'eau, aux saules éplorés qui argentent de leurs feuilles tombées la surface de l'étang; elle a contemplé leurs petits jardinets abrités contre un mur au midi, elle y cueille les dernières fleurs; elle a visité aussi le vieux chêne dans le tronc duquel elles se faisaient un siège; les poules, dont elles mangeaient les ufs, qu'elles allaient quelquefois chercher elles-mêmes à la basse-cour; enfin chaque endroit familier lui rappelle une heure heureuse. Là elles ont été prises d'un fou rire à la suite d'une aventure plaisante; ici elles ont pleuré après une sottise commise, de peur d'être grondées; plus loin, en grimpant sur la même branche du cerisier, elles sont tombées, sans se blesser, par bonheur.

Et maintenant voilà notre pauvre Folla debout, les bras pendants, devant le piano, cet ami que ses menottes agiles ont tourmenté si souvent; elle espérait devenir une forte musicienne.

Deux grosses larmes s'échappent de ses yeux: hélas! il n'y aura point de piano là-bas, dans le logis de Gervaise.

Heureusement cette excellente Mme Milane, qui pense à tout, a glissé dans la malle de l'enfant la guitare, qui pourra au moins la réjouir ou la consoler dans son exil.

A présent, l'heure de la séparation a sonné: Félix Marlioux est ici. Tandis qu'il parle, M. Milane regarde attentivement la petite Sophie et s'étonne de trouver à ce visage enfantin, devenu grave en quelques jours, une vague ressemblance avec sa fille, Mme Kernor, ressemblance à laquelle Juliette ne participe aucunement.

Lui aussi souffre de voir s'envoler de sa maison cet oiseau enchanteur qu'il a caressé si longtemps.

"Rendez-la heureuse, dit Mme Milane à Marlioux; souvenez-vous que d'elle-même elle a voulu aller avec vous, quoiqu'elle ait ici une seconde mère, presque une sur et le bien-être."

M. Milane s'est occupé du père de l'enfant: il lui a découvert tout près de Marseille, à Endoume, une place lucrative dans une fabrique, où, s'il se montre laborieux, l'ouvrier gagne de six à dix francs par jour. En se montrant économe, Marlioux peut, tout en vivant bien, économiser de quoi payer une femme pour faire chaque matin le plus gros du ménage, puisque Gervaise est incapable de rien faire, et aussi de quoi envoyer Folla dans un modeste externat, où elle pourra au moins ne pas oublier le peu qu'elle a appris.

Marlioux fait de belles promesses, remercie les bienfaiteurs de Sophie, et se montre bien décidé à vivre en honnête homme, en bon père de famille; il travaillera ferme et donnera de bons principes à sa fille.

Mme Milane prend Folla à l'écart et l'embrasse fort, tout émue.

"Tiens, dit-elle en lui remettant une petite boîte cachetée, mets ceci dans ta poche et ne le montre à personne, surtout à ton père; conserve-la soigneusement. Si quelque jour le travail lui manque, qu'il soit malade ou qu'il faille plus de soins à ta mère; bref, si tu te trouves dans l'embarras, tu ouvriras ton petit trésor, et n'oublie pas non plus de nous appeler à ton aide si tu es malheureuse."

Folla cacha la boîte dans sa poche; elle est bien triste et promet de ne jamais oublier ceux qui ont été si longtemps ses parents adoptifs, de rester une bonne petite fille et de ne jamais négliger ses devoirs de chrétienne. Puis elle ajouta après un sanglot:

"Madame, vous m'aimerez bien encore un peu, quand même je ne serai plus là?

Mais certainement, mignonne, toujours.

Et Juliette?

Juliette aussi, elle n'est pas oublieuse.

Vous ne lui direz jamais que…

Que…?

Que je suis la fille de… de…

Non, je te le promets," répond Mme Milane, qui devine ce que la bouche de l'enfant n'ose proférer.

Et voilà Folla trottinant sur la route, tournant le dos au château et n'osant plus le regarder, de peur d'éclater en sanglots.

L'obscurité du soir descendait lentement sur la campagne; le vent secouait les arbres échevelés.

L'homme et l'enfant, qu'il tenait par la main, passèrent devant une grande croix placée à l'angle du chemin.

Le premier n'y fit point attention, mais la petite fille regarda ces grands bras du Christ ouverts sur la route et sur elle.

"Mon Dieu, ayez pitié de moi, murmura-t-elle tout bas; faites que mon papa m'aime un peu, et que maman ne soit plus folle.

Est-ce que je te fais peur, petite?" demanda l'ancienforçat d'une voix presque douce.

Folla releva sur lui ses grands yeux foncés brillants et tendres:

"Non, papa.

Ah! poursuivit-il, tu ne vas pas trouver là-bas le luxe que tu as connu jusqu'ici.

Je m'en passerai très volontiers, papa; même je serai très contente de me rendre utile; vous verrez que je ferai une bonne petite ménagère."

Marlioux glissa un coup d'il malicieux sur la petite fille brune, frêle et mince, qui trottait à côté de lui.

"Tu as les mains trop fines pour les mettre à la pâte, ma petite, fit-il, et cependant il faudra faire bien des choses par toi-même.

Je les ferai, papa; je suis plus forte que je n'en ai l'air,et l'on disait à la Seille que je suis adroite."

Ils se rendaient à Avignon d'abord, ne devant s'installer àEndoume que la semaine suivante.

Il faisait nuit noire quand ils arrivèrent à destination.

Epuisée d'émotions, Folla s'était endormie en chemin de fer. Une voisine complaisante la prit des bras de son père, la déshabilla et la coucha, sans l'éveiller, dans un lit de sangle installé à la hâte dans un étroit cabinet.

Quand elle rouvrit les yeux le matin suivant, la petite fille se les frotta longuement, croyant rêver. Mais le souvenir de la réalité lui revint. Elle ne pleura point en se trouvant transportée tout à coup d'un nid coquet enter les quatre murs blanchis à la chaux d'un réduit exigu, dans un lit maigre garni de draps grossiers.

Elle se leva prestement, fit sa toilette et sa prière, natta tant bien que mal sa chevelure prodigue et rebelle, et ouvrit la porte.

La chambre voisine servait à la fois de cuisine et de salle à manger.

La maisonnette ne se composait que de trois pièces; dans la troisième couchaient Félix Marlioux et sa femme.

Folla s'aventura hors de chez elle avec un violent battement de cur: elle allait revoir sa mère, et cette mère était une insensée. Qui sait si la vue de son enfant aimée, retrouvée après tant d'années de séparation, ne lui rendrait pas la raison!… Marlioux aussi pensait cela, debout au milieu de la chambre carrelée, près du poêle sur lequel bouillait une casserole de lait.

Folla vint présenter son front à son père, puis ses yeux inspectèrent curieusement autour d'elle.

C'était un triste logis froid et sombre; la pièce était triste et nue.

A l'entrée, sur le seuil de la porte ouverte, une femme était assise sur un escabeau grossier. Cette femme pouvait avoir de quarante à cinquante ans; ses cheveux étaient déjà tout gris et tombaient épars de sa pauvre tête folle, qui ne pouvait supporter ni bonnet ni chapeau.

Ses traits avaient dû être beaux, et Folla demeura toute surprise d'y trouver comme une ressemblance avec ceux de Juliette, surtout dans les yeux, de couleur claire et de forme parfaite; seulement ceux de la petite Kernor avaient une expression tranquille; ceux de Gervaise, brillants et farouches, faisaient peur.

Les vêtements de cette femme étaient en désordre comme sa chevelure; ses lèvres, presque sans remuer, murmuraient une chanson monotone, et ses bras faisaient continuellement le geste de bercer un petit enfant.

Folla se rapprocha timidement de Félix Marlioux:

"Père, dit-elle, ce qu'elle pleure, c'est sa fille, n'est-ce pas?

Oui, répondit-il machinalement.

Et… si elle me reconnaît, cela peut la guérir, mêmesubitement.

Peut-être," fit le père en poussant doucement la fillettedu côté de la folle.

Luis aussi pensait cela.

Ma foi! la femme et l'enfant ne lui étaient qu'un surcroît de dépense, une lourde charge; si Gervaise recouvrait la raison, au moins il n'aurait plus le souci du ménage.

Aussi regardait-il avec une certaine anxiété la petite Sophie s'approcher de Gervaise.

"Mère," murmura-t-elle de sa douce voix, en tendant ses lèvres roses à la joue flétrie de la folle.

Celle-ci tourna lentement sa tête vers elle. Il y eut un regard glacé dans ses yeux d'un bleu gris, comme ceux de Juliette Kernor.

"Mère, ne me reconnaissez-vous pas? Je suis Sophie, votre fille, votre enfant que vous avez perdue depuis sept ans; je vous aime beaucoup. Ne voulez-vous pas m'embrasser?"

Gervaise continua à la considérer tranquillement, sans interrompre ni sa chanson ni son bercement monotone.

L'homme, qui attendait debout au fond de la chambre, poussa un blasphème sourd.

Folla retint un sanglot.

"Prenons patience, dit-elle à son père; je la soignerai, je la caresserai si bien, qu'elle finira par me reconnaître, vous verrez."

Félix Marlioux partit pour s'occuper de son installation prochaine à Marseille, et Folla demeura seule avec la pauvre insensée. Elle s'en effraya un peu d'abord, puis elle reprit courage.

Elle visita la maison pour en connaître tous les coins et recoins; ce ne fut pas long.

Quand elle connut la place de chaque chose, elle retira du feu le lait qui avait bouilli. Son père avait déjeuné avant de sortir; elle en versa dans un bol de faïence minutieusement lavé, et coupa une tranche de pain; puis elle apporta le tout devant Gervaise, qui la regarda fixement, étonnée.

"Mangez, mère," lui dit la petite fille.

Gervais obéit et mangea assez avidement pour faire penser qu'on devait souvent la négliger.

Quand elle eut terminé son repas, Folla déjeuna à son tour; ensuite elle lava les bols et les cuillers, mit tout en ordre dans la chambre, et entra dans son réduit, où sa malle était déposée.

Elle l'ouvrit alors, et ses larmes coulèrent amères et pressées en retrouvant tous ses chers souvenirs, qui gardaient comme un parfum de la Seille et de sa vie heureuse. Il y avait là sa guitare, ses cahiers et ses livres d'écolière paresseuse, puis ses robes. Mme Milane avait eu le tact de n'y placer que les plus simples: deux costumes de laine sombre, un autre plus chaud, en drap, sans garniture.

Celui que Folla avait sur elle en ce moment était en flanelle grise, orné d'un galon rouge. Elle mit soigneusement son tablier le plus grand, referma la malle après avoir donné un baiser presque religieux à la guitare. Il lui restait de l'ouvrage à faire: son petit nécessaire de toilette n'avait pas été oublié par la main prévoyante de bonne maman. Folla y prit sa brosse, son peigne, et vint à sa mère, toujours assise à la même place. Elle peigna non sans peine les cheveux gris emmêlés de la pauvre femme, et les disposa assez adroitement en chignon au sommet de la tête.

La folle se laissait faire, et même avec une certaine satisfaction; si propre et si soigneuse autrefois, Gervaise devait souffrir maintenant, inconsciemment peut-être, du désordre dans lequel elle vivait.

Folla rajusta ensuite ses vêtements, la lava, brossa ses souliers, puis remit tout en place; et, n'ayant plus rien à faire, elle vint s'asseoir à côté de sa mère.

Elle n'en avait plus peur. En s'occupant laborieusement, elle avait repris courage. Seulement midi approchait, et Folla se demandait, inquiète, comment on déjeunerait, et si son père allait revenir, comme il l'avait dit.

Il revint heureusement, un peu maussade, un peu de mauvaise humeur; mais il donna une tape amicale à la joue de sa fille, et apportait de la viande froide, des ufs et une bouteille de vin.

Folla dressa promptement trois ouverts, et fit bouillir de l'eau. Après ce frugal repas, Félix Marlioux bourra sa pipe; Gervaise retourna s'asseoir à la porte comme à l'ordinaire, en regardant la route.

"Petite, dit tout à coup l'homme à la fillette, qui arrangeait la vaisselle, tu n'es pas habituée à faire si maigre chair; tu n'as pas eu de dessert.

Cela ne fait rien, papa, répondit-elle, et je m'en passetrès volontiers."

L'ancien forçat la regardait aller et venir, adroite et légère comme un papillon.

"Laisse cela, dit-il encore, la Jantet s'en chargera; pour trois sous par jour que je lui donne, elle balaye la maison et lave les assiettes."

Folla soupira de soulagement; elle se prêtait bien volontiers à toutes sortes d'ouvrages, même grossiers, mais elle éprouvait une répugnance extrême à plonger ses mains dans l'eau grasse. Cette fille dévouée et courageuse gardait certaines délicatesses inhérentes à sa nature.

L'après-midi, elle n'osa se hasarder seule hors de la maisonnette; son père était reparti, la vieille Jantet aussi, après avoir accompli en hâte sa besogne quotidienne.

Folla s'ennuya; elle essaya de faire parler sa mère, mais l'insensée ne répondait toujours que par sa chanson monotone.

La nuit tomba de bonne heure, une nuit noire et triste; le feu était mort dans le fourneau refroidi. Le mistral s'éleva; la folle ne voulut pas quitter son poste, elle était insensible aux piqûres âpres du vent.

Et la petite fille y demeura exposée, assise loin de la porte, sur un tabouret, les mains roulées dans son tablier pour les réchauffer, et ses pieds se glaçant, immobiles, sur la dalle froide.

Elle se sentit seule et abandonnée: au dehors, c'étaient les ténèbres, le silence lugubre; au dedans, l'isolement et l'ombre aussi.

Une tristesse étrange pesait sur ces lieux solitaires. Folla fixa ses grands yeux désolés devant elle, sur cette mère qui ne la reconnaissait pas, qui ne lui rendait pas ses baisers, et dont les yeux brillaient dans la nuit comme deux flammes.

Folla frissonna et pleura.

"Tu t'ennuies, petite?" fit tout à coup auprès d'elle la voix de son père.

Il était arrivé sans qu'elle l'entendît, ayant la tête cachée dans son tablier, et à la lueur d'une allumette qu'il avait frottée il avait vu l'enfant pleurer.

"Tu t'ennuies, reprit-il, et tu es toute gelée; console-toi, dans deux jours nous partirons pour Marseille, et là-bas tu trouveras du soleil et de l'eau salée tant que tu en voudras. Si cela t'amuse, tu pourras aider au déménagement; dès demain nous emballons."

Sophie sécha ses pleurs, et, en effet, fut si occupée pendant quarante-huit heures, qu'elle n'eut plus le temps de se livrer à sa tristesse.

Le samedi soir, Marlioux emmena sa femme et sa fille. Il fallut beaucoup de peine pour décider la première à quitter la maisonnette, et tout le long du trajet elle demeura sans parole, effarouchée, presque terrifiée.

Folla, vêtue de son costume le plus simple, voyageait pour la première fois en troisième classe; certes, elle n'en était ni humiliée ni choquée, mais elle en souffrit. Son père entra en conversation avec de rustiques voyageurs dont les voix rudes sonnaient douloureusement aux oreilles délicates de l'enfant et l'empêchaient de dormir; puis ils fumèrent, sans se soucier de la femme et de la petite fille, blotties dans leur coin.

Mais cette impression pénible se dissipa à mesure qu'on approcha de Marseille; l'aube devint moins pâle, l'atmosphère plus douce, et enfin la jolie ville, toute gaie dans le soleil du matin, sembla sourire à la petite exilée.

Elle sentit un peu de courage lui revenir au cur; le tramway emporta le trio de voyageurs du côté d'Endoume, un camarade complaisant devant voiturer dans la journée le maigre mobilier de Félix Marlioux.

Folla éprouva une vive émotion à la vue de la grand mer bleue, qui, encore agitée de ses colères précédentes, battait le nord de son flot blanc d'écume, et jetait ses gouttes salées jusque par-dessus le parapet de pierre. La fillette joignit ses mains, comme en extase; cela lui rappelait Pallavas, et elle aimait tant la mer!

"Avec ce tableau sous les yeux, se dit-elle, je ne pourrai pas m'ennuyer."

Les Marlioux s'installèrent donc à Endoume; on emménagea le jour même, afin que Félix pût entrer à la fabrique le lendemain matin, et cela ne prit pas beaucoup de temps.

Grâce à l'adresse et au bon goût de Folla, la maisonnette prit un air riant, presque coquet.

Le jardin était lilliputien, mais il s'y trouvait un gros figuier et quelques arbustes brûlés du soleil et dépouillés de leurs feuilles.

Folla se promit de soigner tout cela au printemps prochain.

Le logis se composait de quatre pièces exiguës, sauf celle qui servait de cuisine.

Tout fut bientôt en ordre et reluisant de propreté. Comme à Avignon, Marlioux employa chaque jour une heure, pour une modique somme, une vieille femme qui fit le ménage, ou plutôt le plus gros du ménage.

De ce moment, la petite Folla commençait sa triste existence d'enfant abandonnée; nous disons abandonnée, parce qu'elle vivait entre un père d'humeur sombre et changeante, qui ne pouvait comprendre sa nature fine et tendre, et une femme privée de raison; parce que nul ne prenait soin d'elle, et qu'elle n'avait point d'amie.

Aussi les jours lui parurent-ils d'une longueur démesurée, et, au fond de son petit cur désolé, elle regretta la douce vie d'autrefois.

Elle se rendait utile cependant le plus possible, la chère fillette; mais quand elle avait fait le matin sa toilette et celle de sa mère, passé le torchon sur les meubles, rangé les chambres après la vieille Provençale, qui nettoyait tout à la diable, elle ne savait plus que faire.

En attendant le retour de son père, à midi, puis le soir, elle eût désiré raccommoder le linge de la maison; mais elle tenait mal l'aiguille, grâce à sa funeste paresse des temps passés, qui lui faisait trouver ennuyeux le travail manuel comme celui de la plume.

Alors elle tricotait un peu, ou bien elle essayait d'étudier seule, reprenant ses livres de classe; mais là encore elle déplorait sa nonchalance d'autrefois; si elle avait mieux profité des claires explications de sa maîtresse ou exercé sa mémoire, elle aurait pu parvenir à s'instruire à peu près seule, car elle était intelligente; mais impossible!

Ah! que n'eût-elle donné alors pour se retrouver assise à son petit bureau de la salle d'étude, et comme elle eût prêté une oreille attentive aux moindres paroles de Fraülen! Pauvre Fraülen, qui avait perdu son latin avec l'élève inappliquée et rebelle!

Il fallut pourtant que Sophie allât à l'école, et sa honte redoubla en voyant ses compagnes, toutes de son âge ou plus jeunes qu'elle, suivre une classe supérieure à la sienne, écrire plus correctement qu'elle et réciter leurs leçons convenablement.

Là aussi Folla souffrit; ces enfants méridionales, bruyantes et tapageuses, étaient promptes à la dispute. Quoique vive, la fille de Gervaise gardait une attitude douce et froide, qui, loin d'imposer aux jeunes Marseillaises, les exaspérait; elles se sentaient au-dessous de Folla par l'éducation et la tenue, aussi se liguèrent-elles contre la fillette, qu'elles appelaient dédaigneusement "la Parisienne", et, dans leur dialecte hardi, elles lui donnaient les épithètes les moins flatteuses, surtout en faisant allusion au retard apporté dans ses études.

Non qu'elles fussent méchantes; seulement, sentant que la fillette n'était pas des leurs, elles le lui faisaient sentir, sans se douter de leur cruauté, qui blessait vivement le petit cur aimant de Sophie Marlioux.

Quand elle rentrait de l'école, toujours seule, et avec une sorte de soulagement, elle s'occupait un peu du ménage, cousait comme elle pouvait, et se permettait un instant de douce récréation avec sa guitare.

La folle semblait l'écouter avec un certain plaisir jouer et chantonner. L'enfant avait retenu dans sa mémoire les courts motifs appris autrefois; puis, chaque fois qu'un de ces Italiens à la voix si mélodieuse accompagnait son travail d'une chanson, quand un orgue de Barbarie jetait sur la route empoussiérée son cri aigu et mélancolique, elle notait la musique dans sa petite tête, et la retrouvait ensuite sur les cordes sonores de son instrument.

Il y avait pour elle encore une autre distraction. Quand la folle demeurait tranquille ou assoupie à sa place habituelle, Folla s'éloignait un peu et traversait la belle route d'Endoume jusqu'à la plage, non pour jouer avec les autres enfants à ramasser des algues et des coquilles ou dans des bateaux amarrés, mais pour se tenir à l'écart, bien blottie et cachée aux regards par un rocher; elle passait ainsi des heures entières à écouter les vagues harmonies de la mer ou ses grands silences tout pleins de majesté.

Les flots mouillaient ses pieds, elle les laissait faire: c'étaient ses amis, les flots, et elle leur contait toute l'amertume qui minait son petit cur.

Parfois il y avait tempête, et la jolie baie bleue d'Endoume, si gaie et riante par le beau temps, devenait menaçante et noyée sous les lames furieuses.

C'était beau encore, et Folla, assise un peu plus loin du bord, aimait à recevoir sur sa peau douce et fraîche les caresses violentes du vent du large, qui lui apportait de grandes ondes salées.

Ceux qui l'apercevaient ainsi, songeant sur la grève, se demandaient quelles réflexions pouvaient bien s'agiter dans cette petite tête. Ce regard d'enfant, tout chargé de muettes rêveries, donnait à penser; on ne connaissait pas les antécédents de la fille des Marlioux, mais on disait qu'elle avait des aspirations au-dessus de son rang, et que l'ouvrier Marlioux, au lieu de payer une demi-servante à cette petite princesse, devrait l'élever plus rudement et la préparer déjà à l'état d'ouvrière.

Et voilà quelles étaient les uniques joies et les récréations de la pauvre Folla, que nous avons connue naguère si gaie et si insouciante.

Son père ne lui témoignait qu'une affection capricieuse et froide. Tantôt il rentrait las de sa journée, fatigué, maussade, et n'accordait à son enfant qu'un baiser glacé et distrait; d'autres fois, se souvenant soudain qu'il possédait une fille, il lui donnait une caresse plus longue et lui adressait quelques paroles banales.

Quant à sa mère, elle n'avait pas changé; cependant on constatait à certains jours un léger progrès dans on état, une lueur lucide dans ses yeux mornes, et elle fixait alors un regard avide et curieux sur la petite fille qui prenait soin d'elle.

Elle paraissait sensible à ses attentions quotidiennes, et son visage était moins farouche. De plus, au lieu de bercer sans cesse sur ses bras un nourrisson imaginaire, elle s'occupait un peu: Folla avait eu l'idée de lui mettre dans les doigts des aiguilles à tricoter et de la laine. Machinalement Gervaise s'était remise à ce travail, qui l'enlevait peu à peu à son rêve bizarre.

Un soir, la petite fille eut une violente émotion: Félix Marlioux était sorti après avoir fumé sa pipe, et Folla, qui ne prenait goût ni à sa guitare ni à sa poupée ce jour-là, se coucha, ne sachant à quoi s'occuper. Elle ne dormait point dans sa chambrette dénudée, qu'elle partageait avec les dernières mouches de la saison; sa porte se rouvrit, et la folle parut.

Folla eut peur, mais ne bougea point.

Gervais semblait avoir recouvré une partie de sa raison; ses mouvements n'étaient plus saccadés, ses yeux brillaient d'un éclat naturel. Elle s'approcha du petit lit, une lumière à la main, releva la couverture, et se mit à examiner les jambes de Folla, qui apparaissaient nues et fines entre les draps de grosse toile. Elle regardait scrupuleusement et semblait y chercher une marque, un signe.

Folla la laissait faire, n'osant remuer et retenant son souffle. Après quelques minutes d'un examen minutieux, Gervaise se releva, et sans colère, profondément triste, elle jeta ces mots à l'enfant atterrée:

"Tu n'es pas ma fille, tu n'es pas ma Sophie; tu es l'autre, celle qui n'est pas à moi!"

Et elle quitta la chambre, laissant Folla pleurer sous ses couvertures, en proie à un chagrin amer.

La pauvre petite devait pourtant subir de plus dures épreuves encore.

Cette vie mélancolique, mais tranquille au fond, dura environ trois mois.

Intelligent et adroit ouvrier, Félix Marlioux gagnait de quoi suffire aux dépenses du ménage. Au bout de quelques mois, son humeur s'altéra, ses manières devinrent plus brusques, son langage plus cynique, son caractère inégal.

Folla remarqua que ce changement data du jour où il reçut un ami (l'homme qui accompagnait Félix Marlioux à Pallavas l'an passé). A cet ami vint se joindre un autre, puis un autre.

Marlioux ne rentra bientôt plus tous les soirs à la maison, et quand il rentrait il n'était pas seul. Alors Folla cachait sa tête épouvantée sous les draps de son lit pour ne pas ouïr les chansons grossières, les propos libres et parfois les paroles furieuses qui s'élevaient dans la chambre voisine. Gervaise couchait dans une autre pièce; on l'oubliait, elle, heureusement.

Et le lendemain, au matin, Folla trouvait son père plongé dans un lourd sommeil, et des traces d'orgie souillaient la salle qu'entretenait si proprement la pauvrette.

Quand il se réveillait, Marlioux était de mauvaise humeur, malade, et parlait à sa fille comme on parle à un chien, ne pouvant supporter le regard douloureusement étonné de ces yeux noirs et tristes attachés sur lui comme un muet reproche.

Peu à peu l'argent devint plus rare dans le petit ménage, etFolla dut songer à devenir économe, très économe.

Elle prit sur elle de congédier la vieille femme qui faisait le ménage chaque matin, et se chargea de cet ouvrage.

On était à la fin de l'hiver, et quoique en Provence cette saison soit moins rude qu'ailleurs, les jours de pluie ou de mistral la petite Folla eût été bien aise de voir une flambée dans la salle, pour réchauffer ses mains rouges de froid; mais il fallait du bois pour cela.

Tout alla de plus mal en plus mal: Félix Marlioux se fit chasser de la fabrique où il travaillait, et il lui fallut vivre d'expédients.

Sophie se demandait naïvement comment il faisait pour gagner le peu d'argent qu'il apportait à la maison.

Il n'y venait plus guère cependant, au pauvre logis d'Endoume, et les hommes de mauvaise mine qu'il amenait avec lui avaient toujours le blasphème à la bouche ou de grossières plaisanteries.

Et peu à peu l'enfant s'étiola dans ce milieu malsain, entre une mère qui la reniait pour sa fille, et un père qui ne s'occupait pas plus d'elle que si elle n'eût pas existé, et ne lui donnait même pas le pain nécessaire à son existence.

Ce fut alors qu'elle se rappela la petite boîte que lui avait remise Mme Milane le soir de son départ de la Seille.

Elle courut à sa petite malle, fouilla dans la poche de la robe qu'elle portait ce jour-là, et en retira l'objet en question.

Folla y trouva trois billets de cent francs et dix pièces de vingt francs.

C'était une richesse, et du cur meurtri de la petite fille s'éleva une nouvelle effusion de reconnaissance pour sa bienfaitrice.

Elle prit cet argent pour nourrir sa mère et se nourrir elle- même.

Marlioux rentrait chez lui de plus en plus rarement et toujours ivre.

Un jour cependant, entre deux lourds sommeils desquels il sortit hébété, il se demanda, étrangement étonné, d'où provenaient les ressources du petit ménage, que n'alimentait plus son travail.

"La mioche aura écrit aux Milane, se dit-il, et on lui envoie de l'argent. Pas bête, la mioche, mais sournoise; comme si elle ne pouvait pas me le dire. Elle garde tout pour elle, tandis que j'ai soif, et on ne me fait plus crédit dans aucun cabaret."

Pendant que l'enfant était à l'école, il fouilla dans sa malle, découvrit le petit trésor déjà bien entamé, et l'empocha.

"Ah! ah! dit-il, je ne fais pas tort à la bambine; elle n'a qu'à en demander de nouveau, on ne lui en refusera pas. Eh! eh! je n'ai pas fait une si mauvaise combinaison en la retirant à ses parents adoptifs, ils seront notre vache à lait."

A la porte, il se sentit brutalement arrêté par une main de fer. Sophie avait beau être sa fille, il n'agissait pas moins comme un voleur; aussi fut-il effrayé.

Ce n'était pourtant que la folle.

Gervaise avait vu son manège, et, comprenant d'instinct que son mari portait préjudice à la fillette qui la soignait si tendrement, elle voulut la défendre.

Ce n'était qu'en de rares occasions qu'elle parlait; cette fois ses lèvres blêmes s'ouvrirent pour jeter ces mots, comme un soufflet, à la face de l'ancien forçat: "Voleur! lâche et infâme voleur!"

Mais Félix Marlioux était fort; il secoua l'étreinte deGervaise et s'enfuit.

Quand Folla rentra et voulut puiser dans sa boîte pour aller acheter de quoi souper, elle poussa un cri de détresse en trouvant la serrure de sa malle forcée, ses effets éparpillés, jusqu'aux cordes de sa guitare brisées; quant à l'argent, il avait disparu.

Gervaise surgit derrière elle.

"C'est lui! dit-elle en montrant la porte ouverte.

Qui, lui? un voleur?

Oui, un voleur, répondit la folle dans un rire sinistre; c'est lui, te dis-je, lui, Félix…

Mon père?…" fit l'enfant avec effroi.

Gervaise se redressa et dit avec force:

"Il n'est pas ton père; tu sais bien qu'il n'est pas ton père, et moi, je ne suis pas ta mère, heureusement pour toi, pauvre petite!" ajouta-t-elle en hochant sa tête grise.

Et, cette fois encore, dans le cur de Folla se glissa un doute bizarre.

Elle ne se sentait plus autant de tendresse pour ce père qui la volait, qui avait été au bagne et qui l'aimait si peu. Elle ressentait pour Gervaise un sentiment plus proche de la pitié que de l'affection filiale, et elle se reprochait cela comme une faute, mais ne pouvait se surmonter; elle commençait à se demander vingt fois par jour:

"Suis-je bien l'enfant des Marlioux?"

Cependant, comme il fallait manger, elle alla vendre une de ses robes à une fripière, qui lui donna un prix dérisoire d'un costume de drap encore presque neuf.

Les autres vêtements prirent la même route; on vécut ainsi quelques jours.

Félix Marlioux ne rentrait pas; Folla se décida à écrire à MmeMilane, de sa grosse écriture toujours incorrecte.

Elle était humiliée, la pauvre petite, d'être obligée d'avouer sa misère; mais il le fallait.

Déjà, grâce à l'insuffisance de nourriture et aux précoces soucis, son petit corps s'était émacié, son visage avait pâli, et elle voyait Gervaise maigrir aussi.

Seulement on ne lui répondit pas.

Comme elle ne pouvait croire à l'oubli de ceux qui l'avaient aimée, elle se dit:

"Ils sont en voyage, ils n'ont pas reçu ma lettre."

Elle pensait juste.

Juliette ayant pris un rhume dans une réunion d'enfants où elle s'était trop amusée, ses grands-parents l'avaient emmenée dans le Midi pour le reste de l'hiver.

Ils n'eurent point de nouvelles de Sophie Marlioux, sa lettre s'étant égarée.

La petite fille souffrit en silence et devint de jour en jour plus maigre et plus triste.

Un matin, ayant épuisé le peu de monnaie fournie par la vente de ses robes, elle porta sa guitare chez un marchand de bric- à-brac, qui la lui acheta.

Sa guitare! seul objet auquel elle tînt.

Et cela la désespéra tout à fait.

Un après-midi de mars, Folla n'avait pas été à l'école; ses vêtements usés lui attiraient trop de quolibets et de méchancetés de ses compagnes; sa maîtresse ne l'aimait pas, et nul ne prenait intérêt à ses progrès. D'ailleurs elle n'avait pas le cur au travail, non plus qu'au jeu.

Elle alla sur la route où passent les tramways, les omnibus et même les équipages; devant elle elle avait ce blanc chemin de la Corniche serpentant au bord du golfe bleu, derrière elle la mer d'azur semée de voiles claires.

Elle s'accouda au parapet de pierre, sa petite tête amaigrie et triste appuyée sur sa main, et elle songea.

La veille, on avait parlé à Endoume d'un jeune garçon qui, en s'aventurant seul au large dans la barque de son père, avait chaviré et s'était noyé avant qu'on eût pu lui porter secours.

Folla pensait à cela, et se disait, comme malgré elle, que cet enfant était bien heureux et que, quand la vie est si noire et si dure, même pour les petits, il fait bon la quitter. Pauvre Folla! son cur était si plein de désespoir et de lassitude! Ne la blâmez pas, mais plaignez-la.

Puis elle se rappelait son doux passé, son passé béni etjoyeux; il y avait un an à cette même époque, avait eu lieu àParis un charmant bal d'enfants auquel elle avait assisté avecJuliette.

Celle-ci portait un fourreau de guipure sur un transparent de soie bleue, qui allait merveilleusement à son teint de neige et à ses cheveux d'or; Folla, elle, était vêtue d'une petite robe anglaise en velours grenat, orné de dentelles blanches. On s'était tant amusé! Il y a avait de jolis et gentils enfants, des gâteaux exquis et des glaces.

Oh! cette délicieuse nuit de bal! Folla s'en souvenait. Elle se souvenait de bien d'autres choses: des heures d'étude passées dans la chambre chaude, à Paris ou à la Seille; des repas gais et abondants, des promenades à pied ou en voiture, des leçons de musique où elle se montrait si appliquée, du grand salon or et ponceau où l'on prenait le thé le soir quand il venait du monde, et enfin du château dauphinois, ce paradis radieux aux pelouses ombreuses et aux bois touffus.

Et maintenant Folla n'avait plus de quoi se vêtir, plus de quoi manger; son père volait et s'enivrait, sa mère ne lui avait jamais donné un baiser… Un sanglot souleva sa poitrine. Pauvre Folla! n'est-ce pas, c'était trop de souffrance et d'abandon pour ses dix ans?

Et voilà qu'elle veut retourner à la maison, afin que les passants ne voient point ses larmes.

Au moment où elle va traverser la route, le claquement d'un fouet siffle à son oreille, et la grosse voix d'un cocher, à l'accent marseillais des plus prononcés, lui crie:

"Sapristi! prends donc garde, petite sotte, j'ai failli t'écraser."

Folla fait un bond en arrière pour éviter les chevaux; c'est une voiture de louage qui emporte des promeneurs sur le chemin de la Corniche.

Dans le fond est une dame mise élégamment; à côté d'elle une fillette d'une dizaine d'années, non moins élégante, et sur le strapontin deux autres enfants. La dame, Folla ne la connaît pas; mais la petite fille assise près d'elle!… Dieu! mais c'est Juliette! Juliette Kernor, sa sur de lait!

Folla joint ses mains maigres sur sa poitrine, et crie, affolée: "Juliette! Juliette!"

La petite fille de la voiture se retourne, fait un mouvement; mais une vive rougeur couvre ses joues, et elle se détourne lentement, faisant signe de continuer sa route au cocher, qui a cru devoir ralentir l'allure de ses chevaux.

Et Folla voit filer dans la poussière la victoria légère, tandis que son ancienne amie, d'un air embarrassé, donne une explication à ceux qui l'accompagnent.

Folla demeure atterrée sur le chemin, enveloppée d'un nuage de poussière. Se peut-il qu'on ne l'ait pas reconnue?

"Suis-je donc si changée?" murmure douloureusement l'enfant, qui ne peut comprendre l'action blâmable qu'elle n'eût jamais faite, elle.

En effet, Juliette Kernor avait fort bien vu Sophie; mais il lui était venu une fausse honte en s'entendant appeler devant ses petits amis par cette pauvresse mal vêtue.

Quel spectacle si celle-ci, ainsi accoutrée, l'eût embrassée en pleine route, comme elle le faisait autrefois!

Cependant Folla reprend courage en se disant:

"Juliette est à Marseille, bon papa et bonne maman aussi. Qui sait! je les verrai peut-être; je vais leur écrire."

Aussitôt rentrée elle prit une feuille de grossier papier et y traça ces mots:

"Ma chère Juliette, tu n'as pas reconnu ta pauvre Folla dans la petite fille en guenilles qui t'a appelée sur le chemin d'Endoume.

"Je pense à toi et je souffre; moi, je t'ai bien reconnue, va! Tu as passé devant notre porte, et tu n'y es point entrée; devant moi, et tu ne m'as rien dit. Je suis bien malheureuse. Je t'en supplie, dis à bon pa…, non, à M. et Mme Milane de t'amener chez nous; je donnerais tout pour vous revoir. Je n'ai pas de plus beau papier, tu me pardonneras, et je n'ai pas non plus d'enveloppe, parce que je suis trop pauvre. Je t'en prie, viens.

"Folla."

Elle ferma la feuille, pliée tant bien que mal, avec quelques gouttes de bougie qu'elle y fit couler en guise de colle, puis elle réfléchit.

Elle ne savait quelle adresse mettre sur sa lettre; sans doute ses bienfaiteurs résidaient à Marseille, à l'hôtel, mais lequel?

Et puis elle n'avait pas de quoi acheter un timbre. Elle se résolut alors à partir.

"Je vais aller à la ville, se disait-elle; je porterai moi- même ma missive, demandant aux plus grands hôtels si M. et Mme Milane y logent; je finirai bien par trouver."

Elle s'enveloppa d'un mauvais petite châle, et, après s'être assurée que la folle ne manquait de rien, elle partit, lui laissant le dernier morceau de pain qui restât à la maison.

Elle avait pourtant bien faim, la pauvre mignonne, et la route est longue d'Endoume au cur de la vie; mais Folla pensait aux autres avant de se servir elle-même.

Certes, toute autre enfant de son âge eût pu franchir cette distance en s'imposant une fatigue; mais c'était plus pénible encore pour la pauvre fillette, qui était à jeun et fort affaiblie par les privations qu'elle endurait depuis longtemps.

Elle suivit le bord de la mer jusqu'au rond-point des Catalans, tourna à gauche, puis droit devant elle, boulevard de la Corderie.

Au carrefour Notre-Dame, elle demanda la route qu'il fallait prendre; elle était si rarement sortie d'Endoume! On lui indiqua la rue Grignan.

Dieu! qu'elle était lasse! Ses petits jambes fléchissaient sous elle, la tête lui tournait, et elle fermait les yeux en passant devant les boutiques des boulangers, pour ne pas apercevoir les petits pains dorés alignés dans la montre.

Elle s'assit sur les marches d'une petite maison close pour reprendre des forces, puis se releva bientôt courageusement en songeant qu'il fallait se hâter pour rentrer avant la nuit. De la rue de Rome elle déboucha au cours Saint-Louis, et fut étourdie du redoublement de cris, de mouvement.

Hôtels de Genève, de Rome, de Marseille, on lui répondit négativement. Elle remonta les allées de Meilhan, et, à bout d'énergie, vint échouer au seuil du bel établissement qui commence l'avenue Noailles.

Le suisse qui gardait la porte repoussa cette fillette mal vêtue, dont l'aspect misérable semblait indiquer une mendiante; mais elle se redressa suppliante:

"Laissez-moi entrer au bureau, Monsieur; je veux demander siM. et Mme Milane sont ici.

M. et Mme Milane? fit l'homme, un peu radouci; qui est-ce?

Un monsieur un peu gros avec des cheveux blancs, et une dame toujours habillée de noir avec une figure colorée. Ils ont avec eux une petite fille de ma taille à peu près, bien jolie, avec des cheveux blond cendré.

Attendez! Est-ce qu'elle ne s'appelle pas Juliette, la petite demoiselle?

Oui, justement, répondit Folla, dont les yeux noirs brillaient de joie, et qui eût sauté d'allégresse si elle en eût eu la force. Ils sont ici, alors?

Ah! mais attendez, ma petite, je crois qu'ils sont partis.

Partis…" Dans son découragement, elle laissa tomber la lettre qu'elle tenait à la main, et deux larmes montèrent lentement à ses paupières.

Le suisse fut pris de pitié en la voyant si pâle et consternée.

"Restez là, dit-il, je vais l'en assurer, car je puis me tromper."

Il courut au bureau, et en revint promptement.

"Je faisais erreur, reprit-il, M. et Mme Milane n'ont pas quitté la ville, mais ils sont absents depuis ce matin.

Alors, mon bon Monsieur, vous seriez si obligeant de leur remettre ce papier quand ils rentreront. Vous ne l'oublierez point, n'est-ce pas?

Non, fit l'homme en prenant la lettre et en examinant curieusement l'enfant. Où allez-vous donc comme cela?

A Endoume.

Vous savez où l'on prend l'omnibus, là, au bout de laCannebière.


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