JEAN BERTAUT

Les Cieux inexorablesMe sont si rigoureux,Que les plus miserablesSe comparans à moy se trouveraient heureux.

Je ne fais à toute heureQue souhaiter la mort,Dont la longue demeureProlonge dessus moy l'insolence du Sort.

Mon lict est de mes larmesTrempé toutes les nuits:Et ne peuvent ses charmes,Lors mesme que je dors, endormir mes ennuis.

Si je fay quelque songeJ'en suis espouvanté,Car mesme son mensongeExprime de mes maux la triste vérité.

Toute paix, toute joyeA pris de moy congé,Laissant mon âme en proyeA cent mille soucis dont mon coeur est rongé.

La pitié, la justice,La constance, et la foy,Cédant à l'artifice,Dedans les coeurs humains sont esteintes pour moy.

L'ingratitude payeMa fidelle amitié:La calomnie essayeA rendre mes tourments indignes de pitié.

En un cruel orageOn me laisse périr,Et courant au naufrageJe voy chacun me plaindre et nul me secourir.

Et ce qui rend plus dureLa misere où je vy,C'est, es maux que j'endure,La mémoire de l'heur que le Ciel m'a ravi.

Felicité passéeQui ne peux revenir:Tourment de ma pensée,Que n'ai-je en te perdant perdu le souvenir!

Helas! il ne me resteDe mes contentementsQu'un souvenir funeste,Qui me les convertit à toute heure en tourments.

Le sort plein d'injusticeM'ayant en fin renduCe reste un pur supplice,Je serois plus heureux si j'avois plus perdu.

Jamais ne pourray-je bannirHors de moy l'ingrat souvenirDe ma gloire si tost passée?Toujours pour nourrir mon soucy.Amour, cet enfant sans mercy,L'offrira-t-il à ma pensée!

Tyran implacable des coeurs,De combien d'ameres langueursAs-tu touché ma fantaisie !De quels maux m'as-tu tourmenté!Et dans mon esprit agitéQue n'a point fait la jalousie !

Mes yeux, aux pleurs accoutumez,Du sommeil n'estoient plus fermez;Mon coeur fremissoit sous la peine:A veu d'oeil mon teint jaunissoit;Et ma bouche qui gemissoit,De soupirs estoit toujours pleine.

Aux caprices abandonné,J'errois d'un esprit forcené,La raison cédant à la rage:Mes sens, des desirs emportez,Flottoient, confus, de tous costez,Comme un vaisseau parmy l'orage.

Blasphemant la terre et les cieux,Mesmes je m'estois odieux,Tant la fureur troubloit mon ame:Et bien que mon sang amasséAutour de mon coeur fust glacé,Mes propos n'estoient que de flame.

Pensif, frenetique et resvant,L'esprit troublé, la teste au vent,L'oeil hagard, le visage blesme,Tu me fis tous maux esprouver;Et sans jamais me retrouver,Je m'allois cherchant en moy-mesme.

Cependant lors que je voulois,Par raison enfraindre tes loix,Rendant ma flame refroidie,Pleurant, j'accusay ma raisonEt trouvay que la guerisonEst pire que la maladie.

Un regret pensif et confusD'avoir esté, et n'estre plus,Rend mon ame aux douleurs ouverte;A mes despens, las! je vois bienQu'un bonheur comme estoit le mienNe se cognoist que par la perte.

Ta douleur, du Périer, sera donc éternelle,Et les tristes discoursQue te met en l'esprit l'amitié paternelleL'augmenteront toujours?

Le malheur de ta fille, au tombeau descenduePar un commun trépas,Est-ce quelque dédale où ta raison perdueNe se retrouve pas?

Je sais de quels appas son enfance était pleine,Et n'ai pas entrepris,Injurieux ami, de soulager ta peineAvecque son mépris.

Mais elle était du monde, où les plus belles chosesOnt le pire destin;Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses,L'espace d'un matin.

Puis quand ainsi serait que, selon ta prière,Elle aurait obtenuD'avoir en cheveux blancs terminé sa carrière,Qu'en fût-il advenu?

Penses-tu que, plus vieille, en la maison célesteElle eût eu plus d'accueil,Ou qu'elle eût moins senti la poussière funesteEt les vers du cercueil?

Non, non, mon du Périer; aussitôt que la ParqueOte l'âme du corps,L'âge s'évanouit au deçà de la barque,Et ne suit pas les morts.

Tithon n'a plus les ans qui le firent cigale,Et Pluton aujourd'hui,Sans égard du passé, les mérites égaleD'Archémore et de lui.

Ne te lasse donc plus d'inutiles complaintes;Mais, sage à l'avenir,Aime une ombre comme ombre, et des cendres éteintesÉteins le souvenir.

C'est bien, je le confesse, une juste coutume,Que le coeur affligé,Par le canal des yeux vidant son amertume,Cherche d'être allégé.

Même quand il advient que la tombe sépareCe que nature a joint,Celui qui ne s'émeut a l'âme d'un barbare,Ou n'en a du tout point.

Mais d'être inconsolable, et dedans sa mémoireEnfermer un ennui,N'est-ce pas se haïr pour acquérir la gloireDe bien aimer autrui?

Priam, qui vit ses fils abattus par Achille,Dénué de supportEt hors de tout espoir du salut de sa ville,Reçut du réconfort.

François, quand la Castille, inégale à ses armes,Lui vola son Dauphin,Sembla d'un si grand coup devoir jeter des larmesQui n'eussent point de fin.

Il les sécha pourtant, et comme un autre AlcideContre fortune instruit,Fit qu'à ses ennemis d'un acte si perfideLa honte fut le fruit.

Leur camp, qui la Durance avoit presque tarieDe bataillons épais,Entendant sa constance eut peur de sa furie,Et demanda la paix.

De moi, déjà deux fois d'une pareille foudreJe me suis vu perclus,Et deux fois la raison m'a si bien fait résoudreQu'il ne m'en souvient plus.

Non qu'il ne me soit grief que la terre possèdeCe qui me fut si cher;Mais en un accident qui n'a point de remède,Il n'en faut point chercher.

La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles;On a beau la prier,La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles,Et nous laisse crier.

Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,Est sujet à ses lois;Et la garde qui veille aux barrières du LouvreN'en défend point nos Rois.

De murmurer contre elle et perdre patienceIl est mal à propos;Vouloir ce que Dieu veut est la seule scienceQui nous met en repos.

Ils s'en vont, ces rois de ma vie,Ces yeux ces beaux yeuxDont l'éclat fait pâlir d'envieCeux même des cieux.Dieux amis de l'innocence,Qu'ai-je fait pour mériterLes ennuis où cette absenceMe va précipiter?

Elle s'en va, cette merveillePour qui nuit et jour,Quoi que la raison me conseille,Je brûle d'amour.Dieux amis, etc.

En quel effroi de solitudeAssez écartéMettrai-je mon inquiétudeEn sa liberté?Dieux amis, etc.

Les affligés ont en leurs peinesRecours à pleurer;Mais quand mes yeux seraient fontaines,Que puis-je espérer?Dieux amis, etc.

N'Espérons plus, mon âme, aux promesses du monde:Sa lumière est un verre, et sa faveur une ondeQue toujours quelque vent empêche de calmer.Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivrC'est Dieu qui nous fait vivre,C'est Dieu qu'il faut aimer.

En vain, pour satisfaire à nos lâches envies,Nous passons prés des rois tout le temps de nos viesA souffrir des mépris et ployer les genoux.Ce qu'ils peuvent n'est rien; ils sont comme nous sommes,Véritablement hommes,Et meurent comme nous.

Ont-ils rendu l'esprit, ce n'est plus que poussièreQue cette majesté si pompeuse et si fièreDont l'éclat orgueilleux étonne l'univers;Et dans ces grands tombeaux où leurs âmes hautaines,Font encore les vaines,Ils sont mangés des vers.

Là se perdent ces noms de maîtres de la terre,D'arbitres de la paix, de foudres de la guerre;Comme ils n'ont plus de sceptre, ils n'ont plus de flatteurs,Et tombent avec eux d'une chute communeTous ceux que leur fortuneFaisait leurs serviteurs.

Dieu fait triompher l'innocence;Chantons, célébrons sa puissance.

Il a vu contre nous les méchants s'assembler,Et notre sang prêt à couler;Comme l'eau sur la terre ils allaient le répandre:Du haut du ciel sa voix s'est fait entendre,L'homme superbe est renversé,Ses propres flèches l'ont percé.

J'ai vu l'impie adoré sur la terre;Pareil au cèdre il cachait dans les cieuxSon front audacieux;Il semblait à son gré gouverner le tonnerre,Foulait aux pieds ses ennemis vaincus:Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus.

Que le Seigneur est bon! que son joug est aimable!Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur'Jeune peuple, courez à ce maître adorable;Les biens les plus charmants n'ont rien de comparable

Aux torrents de plaisirs qu'il répand dans un coeur.Que le Seigneur est bon! que son joug est aimable!Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur!

Il s'apaise, il pardonne;Du coeur ingrat qui l'abandonneIl attend le retour;Il excuse notre faiblesse;A nous chercher même il s'empresse:Pour l'enfant qu'elle a mis au jourUne mère a moins de tendresse.Ah! qui peut avec lui partager notre amour!

Il nous fait remporter une illustre victoire.

L'UNE DES TROISIl nous a révélé sa gloire.

Ah! qui peut avec lui partager notre amour!

Que son nom soit béni; que son nom soit chanté;Que Ton célèbre ses ouvragesAu delà des temps et des âges,Au delà de l'éternité.

Fortine dont la main couronneLes forfaits les plus inouïs,Du faux éclat qui t'environneSerons-nous toujours éblouis?Jusques à quand, trompeuse idole,D'un culte honteux et frivoleHonorerons-nous tes autels?Verra-t-on toujours tes capricesConsacrés par les sacrificesEt par l'hommage des mortels?

Apprends que la seule sagessePeut faire les héros parfaits;Qu'elle voit toute la bassesseDe ceux que ta faveur a faits;Qu'elle n'adopte point la gloireQui naît d'une injuste victoireQue le sort remporte pour eux ;Et que, devant ses yeux stoïques,Leurs vertus les plus héroïquesNe sont que des crimes heureux.

Quoi! Rome et l'Italie en cendreMe feront honorer Sylla?J'admirerai dans AlexandreCe que j'abhorre en Attila?J'appellerai vertu guerrièreUne vaillance meurtrièreQui dans mon sang trempe ses mains;Et je pourrai forcer ma boucheA louer un héros farouche,Né pour le malheur des humains?

Quels traits me présentent vos fastes,Impitoyables conquérants!Des voeux outrés, des projets vastes,Des rois vaincus par des tyrans;Des murs que la flamme ravage,Des vainqueurs fumants de carnage,Un peuple au fer abandonné;Des mères pâles et sanglantes,Arrachant leurs filles tremblantesDes bras d'un soldat effréné.

Juges insensés que nous sommes,Nous admirons de tels exploits!Est-ce donc le malheur des hommesQui fait la vertu des grands rois?Leur gloire, féconde en ruines,Sans le meurtre et sans les rapinesNe saurait-elle subsister?Images des Dieux sur la terre,Est-ce par des coups de tonnerreQue leur grandeur doit éclater?

Montrez-nous, guerriers magnanimes,Votre vertu dans tout son jour,Voyons comment vos coeurs sublimesDu sort soutiendront le retour.Tant que sa faveur vous seconde,Vous êtes les maîtres du monde,Votre gloire nous éblouit;Mais au moindre revers funeste,Le masque tombe, l'homme reste,Et le héros s'évanouit.

Son âge échappait à l'enfance;Riante comme l'innocence,Elle avait les traits de l'Amour.Quelques mois, quelques jours encore,Dans ce coeur pur et sans détourLe sentiment allait éclore.Mais le ciel avait au trépasCondamné ses jeunes appas;Au ciel elle a rendu sa vie,Et doucement s'est endormie,Sans murmurer contre ses lois.Ainsi le sourire s'efface;Ainsi meurt sans laisser de traceLe chant d'un oiseau dans les bois.

J'ai révélé mon coeur au Dieu de l'innocence;Il a vu mes pleurs pénitents:Il guérit mes remords, il m'arme de constance;Les malheureux sont ses enfants.

Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colère:Qu'il meure et sa gloire avec lui!Mais à mon coeur calmé le Seigneur dit en père:Leur haine sera ton appui.

A tes plus chers amis ils ont prêté leur rage:Tout trompe ta simplicité:Celui que tu nourris court vendre ton imageNoire de sa méchanceté.

Mais Dieu t'entend gémir; Dieu, vers qui te ramèneUn vrai remords né des douleurs;Dieu qui pardonne, enfin, à la nature humaineD'être faible dans les malheurs.

"J'éveillerai pour toi la pitié, la justiceDe l'incorruptible avenir.Eux-même épureront, par un long artifice,Ton honneur qu'ils pensent ternir."

Soyez béni, mon Dieu, vous qui daignez me rendreL'innocence et son noble orgueil;Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre,Veillerez prés de mon cercueil!

Au banquet de la vie, infortuné convive,J'apparus un jour, et je meurs!Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive,Nul ne viendra verser des pleurs.

Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,Et vous, riant exil des bois!Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,Salut pour la dernière fois!

Ah! puissent voir longtemps votre beauté sacréeTant d'amis sourds à mes adieux!Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée.Qu'un ami leur ferme les yeux!

Allons, enfants de la patrie,Le jour de gloire est arrivé;Contre nous de la tyrannieL'étendard sanglant est levé.Entendez-vous dans ces campagnesMugir ces féroces soldats?Ils viennent jusque dans nos brasÉgorger nos fils, nos compagnes!

La Marseillaise

Aux armes, citoyens! formez vos bataillons!Marchons, marchons!Qu'un sang impur abreuve nos sillons!

Que veut cette horde d'esclaves,De traîtres, de rois conjurés?Pour qui ces ignobles entraves,Ces fers dès longtemps préparés?Français, pour nous, ah! quel outrage!Quels transports il doit exciter!C'est nous qu'on ose méditerDe rendre à l'antique esclavage!Aux armes, citoyens! etc.

Quoi! ces cohortes étrangèresFeraient la loi dans nos foyers!Quoi! ces phalanges mercenairesTerrasseraient nos fiers guerriers!Grand Dieu! par des mains enchaînéesNos fronts sous le joug se ploieraient!De vils despotes deviendraientLes maîtres de nos destinées!Aux armes, citoyens! etc.

Tremblez, tyrans, et vous, perfides,L'opprobre de tous les partis;Tremblez! vos projets parricides,Vont enfin recevoir leur prix!Tout est soldat pour vous combattre;S'ils tombent, nos jeunes héros,La France en produit de nouveauxContre vous tout prêts à se battre!Aux armes, citoyens! etc,

Français, en guerriers magnanimes,Portez ou retenez vos coups;Épargnez ces tristes victimesA regret s'armant contre nous;Mais ces despotes sanguinaires,Mais les complices de Bouillé,Tous ces tigres qui sans pitiéDéchirent le sein de leurs mères!Aux armes, citoyens, etc.

Amour sacré de la patrie,Conduis, soutiens nos bras vengeurs,Liberté, Liberté chérie,Combats avec tes défenseurs!Sous nos drapeaux que la VictoireAccoure à tes mâles accents;Que tes ennemis expirantsVoient ton triomphe et notre gloireAux armes, citoyens! etc.

Nous entrerons dans la carrièreQuand nos aînés n'y seront plus;Nous y trouveront leur poussièreEt la trace de leurs vertus!Bien moins jaloux de leur survivreQue de partager leur cercueil,Nous aurons le sublime orgueilDe les venger ou de les suivre!

Aux armes, citoyens! formez vos bataillons!Marchons, marchons!Qu'un sang impur abreuve nos sillons.

"L'épi naissant mûrit de la faux respecté;Sans crainte du pressoir, le pampre tout l'étéBoit les doux présents de l'aurore;Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui,Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui,Je ne veux pas mourir encore.

"Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort,Moi je pleure et j'espère; au noir souffle du nordJe plie et relève ma tête.S'il est des jours amers, il en est de si doux!Hélas! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts?Quelle mer n'a point de tempête ?

"L'illusion féconde habite dans mon sein:D'une prison sur moi les murs pèsent en vain,J'ai les ailes de l'espérance.Echappée aux réseaux de l'oiseleur cruel,Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du cielPhilomèle chante et s'élance.

"Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m'endors,Et tranquille je veille, et ma veille aux remordsNi mon sommeil ne sont en proie.Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux;Sur des fronts abattus mon aspect dans ces lieuxRanime presque de la joie.

"Mon beau voyage encore est si loin de sa fin!Je pars, et des ormeaux qui bordent le cheminJ'ai passé les premiers à peine.Au banquet de la vie à peine commencé,Un instant seulement mes lèvres ont presséLa coupe en mes mains encor pleine.

"Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson;Et, comme le soleil, de saison en saisonJe veux achever mon année.Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin,Je n'ai vu luire encor que les feux du matin,Je veux achever ma journée.

"O mort! tu peux attendre: éloigne, éloigne-toi;Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi,Le pâle désespoir dévore.Pour moi Palès encore a des asiles verts,Les Amours des baisers, les Muses des concerts;Je ne veux pas mourir encore."

Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefoisS'éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix,Ces voeux d'une jeune captive;Et secouant le joug de mes jours languissants,Aux douces lois des vers je pliais les accentsDe sa bouche aimable et naïve.

Ces chants, de ma prison témoins harmonieux,Feront à quelque amant des loisirs studieuxChercher quelle fut cette belle:La grâce décorait son front et ses discours,Et, comme elle, craindront de voir finir leurs joursCeux qui les passeront prés d'elle.

Quand au mouton bêlant la sombre boucherieOuvre ses cavernes de mort;Pauvres chiens et moutons, toute la bergerieNe s'informe plus de son sort!Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine,Les vierges aux belles couleursQui le baisaient en foule, et sur sa blanche laineEntrelaçaient rubans et fleurs,Sans plus penser à lui, le mangent s'il est tendre.Dans cet abîme enseveli,J'ai le même destin. Je m'y devais attendre.Accoutumons-nous à l'oubli.Oubliés comme moi dans cet affreux repaire,Mille autres moutons, comme moiPendus aux crocs sanglants du charnier populaire,Seront servis au peuple-roi.Que pouvaient mes amis? Oui, de leur main chérieUn mot, à travers ces barreaux,A versé quelque baume en mon âme flétrie;De l'or peut-être à mes bourreaux….Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre.Vivez, amis, vivez contents!En dépit de Bavus, soyez lents à me suivre;Peut-être en de plus heureux tempsJ'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune,Détourné mes regards distraits;A mon tour, aujourd'hui, mon malheur importune;Vivez, amis, vivez en paix.

La victoire en chantant nous ouvre la barrière;La liberté guide nos pas,Et du nord au midi la trompette guerrièreA sonné l'heure des combats.Tremblez, ennemis de la France,Rois ivres de sang et d'orgueil!Le peuple souverain s'avance;Tyrans, descendez au cercueil.

Choeur des guerriers.

La république nous appelle,Sachons vaincre ou sachons périr;Un Français doit vivre pour elle,Pour elle un Français doit mourir.

De nos yeux maternels ne craignez pas les larmes:Loin de nous de lâches douleurs!Nous devons triompher quand vous prenez les armes;C'est aux rois à verser des pleurs.Nous vous avons donné la vie,Guerriers, elle n'est plus à vous;Tous vos jours sont à la patrie;Elle est votre mère avant nous.

Choeur des inères de famille—La république, etc.

Que le fer paternel arme la main des brave;Songez à nous au champ de Mars;Consacrez dans le sang des rois et des esclavesLe fer béni par vos vieillards;Et, rapportant sous la chaumièreDes blessures et des vertus,Venez fermer notre paupièreQuand les tyrans ne seront plus.

Choeurs des vieillards—La république, etc.

De Barra, de Viala le sort nous fait envie;Ils sont morts, mais ils ont vaincu!Le lâche accablé d'ans n'a point connu la vie!Qui meurt pour le peuple a vécu.Vous êtes vaillants, nous le sommes:Guidez-nous contre les tyrans;Les républicains sont des hommes,Les esclaves sont des enfants!

Choeur des enfants—La république, etc.

Partez, vaillants époux, les combats sont vos fêtes;Partez, modèles des guerriers;Nous cueillerons des fleurs pour en ceindre vos têtes,Nos mains tresseront vos lauriers!Et si le temple de MémoireS'ouvrait à vos mânes vainqueurs,Nos voix chanteront votre gloire,Nos flancs porteront vos vengeurs.

Choeur des épouses—La république, etc.

Et nous, soeurs des héros, nous qui de l'hyménéeIgnorons les aimables noeuds,Si, pour s'unir un jour à notre destinée,Les citoyens forment des voeux,Qu'ils reviennent dans nos murailles,Beaux de gloire et de liberté,Et que leur sang dans les bataillesAit coulé pour l'égalité.

Choeur des jeunes filles—La république, etc.

Sur le fer, devant Dieu, nous jurons à nos pères,A nos épouses, à nos soeurs,A nos représentants, à nos fils, à nos mères,D'anéantir les oppresseurs:En tous lieux, dans la nuit profondePlongeant l'infâme royauté,Les Français donneront au mondeEt la paix et la liberté!

Choeur général—La république, etc.

"De ta tige détachée,Pauvre feuille desséchée,Où vas-tu?"—Je n'en sais rien.L'orage a brisé le chêneQui seul était mon soutien;De son inconstante haleineLe zéphyr ou l'aquilon

Depuis ce jour me promèneDe la forêt à ta plaine,De la montagne au vallon.Je vais où le vent me mène,Sans me plaindre ou m'effrayer;Je vais où va toute chose,Où va la feuille de roseEt la feuille de laurier!

Combien j'ai douce souvenanceDu joli lieu de ma naissance!Ma soeur, qu'ils étaient beaux les joursDe France!O mon pays, sois mes amoursToujours!

Te souvient-il que notre mèreAu foyer de notre chaumièreNous pressait sur son coeur joyeux,Ma chère!Et nous baisions ses blancs cheveuxTous deux.

Ma soeur, te souvient-il encoreDu château que baignait la Dore?Et de cette tant vieille tourDu Maure,Où l'airain sonnait le retourDu jour?

Te souvient-il du lac tranquilleQu'effleurait l'hirondelle agile;Du vent qui courbait le roseauMobile,Et du soleil couchant sur l'eauSi beau?

Oh! qui me rendra mon HélèneEt ma montagne et le grand chêne!Leur souvenir fait tous les joursMa peine:Mon pays sera mes amoursToujours!

Enfants de la folie,Chantons;Sur les maux de la vieGlissons;Plaisir jamais ne coûteDe pleurs;Il sème notre routeDe fleurs.

Oui, portons son délirePartout….Le bonheur est de rireDe tout;Pour être aimé des belles,Aimons;Un beau jour changent-elles,Changeons.

Déjà l'hiver de l'âgeAccourt;Profitons d'un passageSi court;L'avenir peut-il êtreCertain?Nous finirons peut-êtreDemain.

Elle était bien jolie, au matin, sans atours,De son jardin naissant visitant les merveilles,Dans leur nid d'ambroisie épiant ses abeilles,Et du parterre en fleurs suivant les longs détours.

Elle était bien jolie, au bal de la soirée,Quand l'éclat des flambeaux illuminait son front,Et que de bleus saphirs ou de roses paréeDe la danse folâtre elle menait le rond.

Elle était bien jolie, à l'abri de son voileQu'elle livrait, flottant, au souffle de la nuit,Quand pour la voir de loin, nous étions là sans bruit,Heureux de la connaître au reflet d'une étoile.

Elle était bien jolie; et de pensers touchants,D'un espoir vague et doux chaque jour embellie,L'amour lui manquait seul pour être plus jolie!….Paix! … voilà son convoi qui passe dans les champs!….

S'il est un buisson quelque partBordé de blancs fraisiers ou de noires prunelles,Ou de l'oeil de la Vierge aux riantes prunelles,Dans le creux des fossés, à l'abri d'un rempart!….

Ah! si son ombre printaniéreCouvrait avec amour la pente d'un ruisseau,D'un ruisseau qui bondit sans souci de son eau,Et qui va réjouir l'espoir de la meunière!….

Si la liane aux blancs cornetsY roulait en noeuds verts sur la branche embellie!S'il protégeait au loin le muguet, l'ancolie,Dont les filles des champs couronnent leurs bonnets!

Si ce buisson, nid de l'abeille,Attirait quelque jour une vierge aux yeux doux,Qui viendrait en dansant, et sans penser à nous,De boutons demi-clos enrichir sa corbeille!….

S'il était aimé des oiseaux;S'il voyait sautiller la mésange hardie;S'il surveillait parfois la linotte étourdie,Échappée en boitant au piège des réseaux!

S'il souriait, depuis l'aurore,A l'abord inconstant d'un léger papillon,Tout bigarré d'azur, d'or et de vermillon,Qui va, vole et revient, vole et revient encore!

Si dans la brûlante saison,D'une nuit sans lumière éclaircissant les voiles,Les vers luisants venaient y semer leurs étoiles,Qui de rayons d'argent blanchissent le gazon!….

Si, longtemps, des feux du soleilIl pouvait garantir une fosse inconnue!Enfants! dites-le-moi, l'heure est si bien venue!Il fait froid. Il est tard. Je souffre, et j'ai sommeil.

Il était un roi d'YvetotPeu connu dans l'histoire,Se levant tard, se couchant tôt,Dormant fort bien sans gloire,Et couronné par JeannetonD'un simple bonnet de coton,Dit-on.Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah!Quel bon petit roi c'était là!La, la.

Il faisait ses quatre repasDans son palais de chaume,Et sur un âne, pas à pas,Parcourait son royaume.Joyeux, simple et croyant le bien,Pour toute garde il n'avait rienQu'un chien.Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah!Quel bon petit roi c'était là!La, la.

Il n'avait de goût onéreuxQu'une soif un peu vive;Mais, en rendant son peuple heureux,Il faut bien qu'un roi vive.Lui-même, à table et sans suppôt,Sur chaque muid levait un potD'impôt.Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah!Quel bon petit roi c'était là!La, la.

Aux filles de bonnes maisonsComme il avait su plaire,Ses sujets avaient cent raisonsDe le nommer leur père.D'ailleurs il ne levait de banQue pour tirer, quatre fois l'an,Au blanc.Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah!Quel bon petit roi c'était là!La, la.

Il n'agrandit point ses États,Fut un voisin commode,Et, modèle des potentats,Prit le plaisir pour code.Ce n'est que lorsqu'il expiraQue le peuple, qui l'enterra,Pleura.Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah!Quel bon petit roi c'était là!La, la.

On conserve encor le portraitDe ce digne et bon prince:C'est l'enseigne d'un cabaretFameux dans la province.Les jours de fête, bien souvent,La foule s'écrie en buvantDevant:Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah!Quel bon petit roi c'était là!La, la.

Hé quoi! j'apprends que l'on critiqueLedequi précède mon nom.Êtes-vous de noblesse antique?Moi, noble? oh! vraiment, messieurs, non.Non, d'aucune chevalerieJe n'ai le brevet sur vélin.Je ne sais qu'aimer ma patrie….Je suis vilain et très vilain….Je suis vilain,Vilain, vilain.

Ah! sans undej'aurais dû naître;Car, dans mon sang si j'ai bien lu,Jadis mes aïeux ont d'un maîtreMaudit le pouvoir absolu.Ce pouvoir, sur sa vieille base,Étant la meule du moulin,Ils étaient le grain qu'elle écrase.Je suis vilain et très vilain,Je suis vilain,Vilain, vilain.

Jamais aux discordes civilesMes braves aïeux n'ont pris part;De l'Anglais aucun dans nos villesN'introduisit le léopard;Et quand l'Église, par sa brigue,Poussait l'État vers son déclin,Aucun d'eux n'a signé la Ligue.Je suis vilain et très vilain,Je suis vilain,Vilain, vilain.

Laissez-moi donc sous ma bannière,Vous, messieurs, qui, le nez au vent,Nobles par votre boutonnière,Encensez tout soleil levant.J'honore une race commune,Car, sensible, quoique malin,Je n'ai flatté que l'infortune.Je suis vilain et très vilain,Je suis vilain,Vilain, vilain.

Sois-moi fidèle, ô pauvre habit que j'aime!Ensemble nous devenons vieux.Depuis dix ans je te brosse moi-même,Et Socrate n'eût pas fait mieux.Quand le sort à ta mince étoffeLivrerait de nouveaux combats,Imite-moi, résiste en philosophe:Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

Je me souviens, car j'ai bonne mémoire,Du premier jour où je te mis.C'était ma fête, et, pour comble de gloire,Tu fus chanté par mes amis.Ton indigence, qui m'honore,Ne m'a point banni de leurs bras.Tous ils sont prêts à nous fêter encore:Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

A ton revers j'admire une reprise:C'est encore un doux souvenir.Feignant un soir de fuir la tendre Lise,Je sens sa main me retenir.On te déchire, et cet outrageAuprès d'elle enchaîne mes pas.Lisette a mis deux jours à tant d'ouvrage:Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

T'ai-je imprégné des flots de musc et d'ambreQu'un fat exhale en se mirant?M'a-t-on jamais vu dans une antichambreT'exposer au mépris d'un grand?Pour des rubans la France entièreFut en proie à de longs débats;La fleur des champs brille à ta boutonnière:Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

Ne crains plus tant ces jours de courses vainesOù notre destin fut pareil;Ces jours mêlés de plaisirs et de peines,Mêlés de pluie et de soleil.Je dois bientôt, il me le semble,Mettre pour jamais habit bas.Attends un peu; nous finirons ensemble:Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

Berger, tu dis que notre étoileRègle nos jours et brille aux cieux.—Oui, mon enfant; mais dans son voileLa nuit la dérobe à nos yeux.—Berger, sur cet azur tranquilleDe lire on te croit le secret:Quelle est cette étoile qui file,Qui file, file, et disparaît?

—Mon enfant, un mortel expire;Son étoile tombe à l'instant.Entre amis que la joie inspire,Celui-ci buvait en chantant.Heureux, il s'endort immobileAuprès du vin qu'il célébrait….—Encore une étoile qui file,Qui file, file, et disparaît.

—Mon enfant, qu'elle est pure et belle!C'est celle d'un objet charmant:Fille heureuse, amante fidèle,On l'accorde au plus tendre amant.Des fleurs ceignent son front nubile,Et de l'hymen l'autel est prêt….—Encore une étoile qui file,Qui file, file, et disparaît.

—Mon fils, c'est l'étoile rapideD'un très grand seigneur nouveau-né.Le berceau qu'il a laissé videD'or et de pourpre était orné.Des poisons qu'un flatteur distilleC'était à qui le nourrirait….—Encore une étoile qui file,Qui file, file, et disparaît.

—Mon enfant, quel éclair sinistre!C'était l'astre d'un favoriQui se croyait un grand ministreQuand de nos maux il avait ri.Ceux qui servaient ce dieu fragileOnt déjà caché son portrait….—Encore une étoile qui file,Qui file, file, et disparaît.

—Mon fils, quels pleurs seront les nôtres!D'un riche nous perdons l'appui.L'indigence glane chez d'autres,Mais elle moissonnait chez lui.Ce soir même, sûr d'un asile,A son toit le pauvre accourait….—Encore une étoile qui file,Qui file, file, et disparaît.

—C'est celle d'un puissant monarque!….Va, mon fils, garde ta candeur,Et que ton étoile ne marquePar l'éclat ni par la grandeur.Si tu brillais sans être utile,A ton dernier jour on dirait:Ce n'est qu'une étoile qui file,Qui file, file, et disparaît.

On parlera de sa gloireSous le chaume bien longtemps,L'humble toit, dans cinquante ans,Ne connaîtra plus d'autre histoire.Là viendront les villageoisDire alors à quelque vieille:Par des récits d'autrefois,Mère, abrégez notre veille.Bien, dit-on, qu'il nous ait nui,Le peuple encor le révère,Oui, le révère.Parlez-nous de lui, grand'mère,Parlez-nous de lui.

Mes enfants, dans ce village,Suivi de rois, il passa.Voilà bien longtemps de ça:Je venais d'entrer en ménage.A pied grimpant le coteauOù pour voir je m'étais mise,Il avait petit chapeauAvec redingote grise.Près de lui je me troublai;Il me dit: Bonjour, ma chère,Bonjour, ma chère.—Il vous a parlé, grand'mère!Il vous a parlé!

L'an d'après, moi, pauvre femme,A Paris étant un jour,Je le vis avec sa cour:

Il se rendait à Notre-Dame.Tous les coeurs étaient contents;On admirait son cortège.Chacun disait: Quel beau temps!Le ciel toujours le protège.Son sourire était bien doux;D'un fils Dieu le rendait père,Le rendait père.—Quel beau jour pour vous, grand'mére!Quel beau jour pour vous!

Mais quand la pauvre ChampagneFut en proie aux étrangers,Lui, bravant tous les dangers,Semblait seul tenir la campagne.Un soir, tout comme aujourd'hui,J'entends frapper à la porte;J'ouvre. Bon Dieu! c'était lui,Suivi d'une faible escorte.Il s'assoit où me voilà,S'écriant: Oh! quelle guerre!Oh! quelle guerre!—Il s'est assis là, grand'mére!Il s'est assis là!

J'ai faim, dit-il; et bien viteJe sers piquette et pain bis;Puis il sèche ses habits,Même à dormir le feu l'invite.Au réveil, voyant mes pleurs,Il me dit: Bonne espérance!Je cours de tous ses malheursSous Paris venger la France.Il part; et, comme un trésor,J'ai depuis gardé son verre,Gardé son verre.—Vous l'avez encor, grand'mére!Vous l'avez encor !

Le voici. Mais à sa perteLe héros fut entraîné.Lui, qu'un pape a couronné,Est mort dans une île déserte.Longtemps aucun ne l'a cru;On disait: Il va paraître.Par mer il est accouru;L'étranger va voir son maître.Quand d'erreur on nous tira,Ma douleur fut bien amére!Fut bien amére!—Dieu vous bénira, grand'mére,Dieu vous bénira.

Vieux soldats de plomb que nous sommes,Au cordeau nous alignant tous,Si des rangs sortent quelques hommes,Tous nous crions: A bas les fous!On les persécute, on les tue,Sauf, après un lent examen,A leur dresser une statuePour la gloire du genre humain.

Combien de temps une pensée,Vierge obscure, attend son époux!Les sots la traitent d'insensée;Le sage lui dit: Cachez-vous.Mais, la rencontrant loin du monde,Un fou qui croit au lendemainL'épouse; elle devient fécondePour le bonheur du genre humain.

J'ai vu Saint-Simon le prophète,Riche d'abord, puis endetté,Qui des fondements jusqu'au faîteRefaisait la société.Plein de son oeuvre commencée,Vieux, pour elle il tendait la main,Sûr qu'il embrassait la penséeQui doit sauver le genre humain.

Fourier nous dit: Sors de la fange,Peuple en proie aux déceptions.Travaille, groupé par phalange,Dans un cercle d'attractions.La terre, après tant de désastres,Forme avec le ciel un hymen,Et la loi qui régit les astresDonne la paix au genre humain!

Enfantin affranchit la femme,L'appelle à partager nos droits.Fi! dites-vous; sous l'épigrammeCes fous rêveurs tombent tous trois.Messieurs, lorsqu'en vain notre sphèreDu bonheur cherche le chemin,Honneur au fou qui ferait faireUn rêve heureux au genre humain!

Qui découvrit un nouveau monde?Un fou qu'on raillait en tout lieu.Sur la croix que son sang inondeUn fou qui meurt nous lègue un Dîeu,Si demain, oubliant d'éclore,Le jour manquait, eh bien! demainQuelque fou trouverait encoreUn flambeau pour le genre humain.

De la dépouille de nos boisL'automne avait jonché la terre;Le bocage était sans mystère,Le rossignol était sans voix.Triste et mourant à son auroreUn jeune malade, à pas lents,Parcourait une fois encoreLe bois cher à ses premiers ans.

"Bois que j'aime, adieu! je succombe:Votre deuil me prédit mon sort,Et dans chaque feuille qui tombeJe lis un présage de mort!Fatal oracle d'Épidaure,Tu m'as dit: 'Les feuilles des boisA tes yeux jauniront encore,Et c'est pour la dernière fois.La nuit du trépas t'environne;Plus pâle que la pâle automne,Tu t'inclines vers le tombeau.

Ta jeunesse sera flétrieAvant l'herbe de la prairie,Avant le pampre du coteau.'Et je meurs! De sa froide baleineUn vent funeste m'a touché,Et mon hiver s'est approchéQuand mon printemps s'écoule à peine.Arbuste en un seul jour détruit,Quelques fleurs faisaient ma parure;Mais ma languissante verdureNe laisse après elle aucun fruit.Tombe, tombe, feuille éphémère,Voile aux yeux ce triste chemin,Cache au désespoir de ma mèreLa place où je serai demain!Mais vers la solitaire alléeSi mon amante désoléeVenait pleurer quand le jour fuit,Éveille par un léger bruitMon ombre un moment consolée."

Il dit, s'éloigne … et sans retour!La dernière feuille qui tombeA signalé son dernier jour.Sous le chêne on creusa sa tombe.Mais son amante ne vint pasVisiter la pierre isolée;Et le pâtre de la valléeTroubla seul du bruit de ses pasLe silence du mausolée.

S'Il avait su quelle âme il a blessée,Larmes du coeur, s'il avait pu vous voir,Ah! si ce coeur, trop plein de sa pensée,De l'exprimer eût gardé le pouvoir,Changer ainsi n'eût pas été possible;Fier de nourrir l'espoir qu'il a déçu,A tant d'amour il eût été sensible,S'il l'avait su.

S'il avait su tout ce qu'on peut attendreD'une âme simple, ardente et sans détour,Il eût voulu la mienne pour l'entendre.Comme il l'inspire, il eût connu l'amour.Mes yeux baissés recelaient cette flamme;Dans leur pudeur n'a-t-il rien aperçu?Un tel secret valait toute son âme,S'il l'avait su.

Si j'avais su, moi-même, à quel empireOn s'abandonne en regardant ses yeux,Sans le chercher comme l'air qu'on respireJ'aurais porté mes jours sous d'autres cieuxIl est trop tard pour renouer ma vie;Ma vie était un doux espoir déçu:Diras-tu pas, toi qui me l'as ravie,Si j'avais su?

J'ai voulu ce matin te rapporter des roses;Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closesQue les noeuds trop serrés n'ont pu les contenir.

Les noeuds ont éclaté. Les roses, envoléesDans le vent, à la mer s'en sont toutes allées.Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir.

La vague en a paru rouge et comme enflammée.Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée….Respires-en sur moi l'odorant souvenir!

Vous souvient-il de cette jeune amie,Au regard tendre, au maintien sage et doux?A peine, hélas! au printemps de sa vie,Son coeur sentit qu'il était fait pour vous.

Point de serment, point de vaine promesse:Si jeune encore, on ne les connaît pas;Son âme pure aimait avec ivresse,Et se livrait sans honte et sans combats.

Elle a perdu son idole chérie;Bonheur si doux a duré moins qu'un jour!Elle n'est plus au printemps de sa vie:Elle est encore à son premier amour.

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,Dans la nuit éternelle emportés sans retour,Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âgesJeter l'ancre un seul jour?

O lac! l'année à peine a fini sa carrière,Et prés des flots chéris qu'elle devait revoir,Regarde! je viens seul m'asseoir sur cette pierreOù tu la vis s'asseoir!

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes;Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés;Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondesSur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il? nous voguions en silence,On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadenceTes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terreDu rivage charmé frappèrent les échos;Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chèreLaissa tomber ces mots:

"O temps, suspends ton vol! et vous, heures propicesSuspendez votre cours!Laissez-nous savourer les rapides délicesDes plus beaux de nos jours!

"Assez de malheureux ici-bas vous implorent:Coulez, coulez pour eux;Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent;Oubliez les heureux.

"Mais je demande en vain quelques moments encore,Le temps m'échappe et fuit;Je dis à cette nuit: Sois plus lente; et l'auroreVa dissiper la nuit.

"Aimons donc, aimons donc! de l'heure fugitive,Hâtons-nous, jouissons!L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive;Il coule, et nous passons!"

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,S'envolent loin de nous de la même vitesseQue les jours de malheur ?

Eh quoi! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace?Quoi! passés pour jamais? quoi! tout entiers perdus?Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,Ne nous les rendra plus?

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,Que faites-vous des jours que vous engloutissez?Parlez: nous rendrez-vous ces extases sublimesQue vous nous ravissez?

O lac! rochers muets! grottes! forêt obscure!Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,Au moins le souvenir!

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soif dans tes orages,Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvagesQui pendent sur tes eaux!

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surfaceDe ses molles clartés!

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,Que les parfums légers de ton air embaumé,Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,Tout dise: "Ils ont aimé!"

Salut, bois couronnés d'un reste de verdure!Feuillages jaunissants sur les gazons épars!Salut, derniers beaux jours! Le deuil de la natureConvient à la douleur et plaît à mes regards.

Je suis d'un pas rêveur le sentier solitaire;J'aime à revoir encor, pour la dernière fois,Ce soleil pâlissant, dont la faible lumièrePerce à peine à mes pieds l'obscurité des bois.

Oui, dans ces jours d'automne où la nature expire,A ses regards voilés je trouve plus d'attraits:C'est l'adieu d'un ami, c'est le dernier sourireDes lèvres que la mort va fermer pour jamais.

Ainsi, prêt a quitter l'horizon de la vie,Pleurant de mes longs jours l'espoir évanoui,Je me retourne encore et d'un regard d'envieJe contemple ces biens dont je n'ai pas joui.

Terre, soleil, vallons, belle et douce nature,Je vous dois une larme au bord de mon tombeau,L'air est si parfumé! la lumière est si pure!Aux regards d'un mourant le soleil est si beau!

Je voudrais maintenant vider jusqu'à la lieCe calice mêlé de nectar et de fiel:Au fond de cette coupe où je buvais la vie,Peut-être restait-il une goutte de miel!

Peut-être l'avenir me gardait-il encoreUn retour de bonheur dont l'espoir est perdu!Peut-être, dans la foule, une âme que j'ignoreAurait compris mon âme, et m'aurait répondu?….

La fleur tombe en livrant ses parfums au zéphire;A la vie, au soleil, ce sont là ses adieux;Moi, je meurs; et mon âme, au moment qu'elle expire,S'exhale comme un son triste et mélodieux.

Le soir ramène le silence.Assis sur ces rochers déserts,Je suis dans le vague des airsLe char de la nuit qui s'avance.

Vénus se lève à l'horizon;A mes pieds l'étoile amoureuseDe sa lueur mystérieuseBlanchit les tapis de gazon.

De ce hêtre au feuillage sombreJ'entends frissonner les rameaux;On dirait autour des tombeauxQu'on entend voltiger une ombre.

Tout à coup, détaché des cieux,Un rayon de l'astre nocturne,Glissant sur mon front taciturne,Vient mollement toucher mes yeux.

Doux reflet d'un globe de flamme,Charmant rayon, que me veux-tu?Viens-tu dans mon sein abattuPorter la lumière à mon âme?

Descends-tu pour me révélerDes mondes le divin mystère,Ces secrets cachés dans la sphèreOù le jour va te rappeler!

Une secrète intelligenceT'adresse-t-elle aux malheureux?Viens-tu, la nuit, briller sur euxComme un rayon de l'espérance?

Viens-tu dévoiler l'avenirAu coeur fatigué qui l'implore?Rayon divin, es-tu l'auroreDu jour qui ne doit pas finir?

Mon coeur à ta clarté s'enflamme,Je sens des transports inconnus,Je songe à ceux qui ne sont plus:Douce lumière, es-tu leur âme?

Peut-être ces mânes heureuxGlissent ainsi sur le bocage.Enveloppé de leur image,Je crois me sentir plus près d'eux!

Ah! si c'est vous, ombres chéries,Loin de la foule et loin du bruit,Revenez ainsi chaque nuitVous mêler à mes rêveries.

Ramenez la paix et l'amourAu sein de mon âme épuisée,Comme la nocturne roséeQui tombe après les feux du jour.

Venez! … Mais des vapeurs funèbresMontent des bords de l'horizon:Elles voilent le doux rayon,Et tout rentre dans les ténèbres.

Mon coeur, lassé de tout, même de l'espérance,N'ira plus de ses voeux importuner le sort;Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,Un asile d'un jour pour attendre la mort.

Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée:Du flanc de ces coteaux pendent des bois épaisQui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,Me couvrent tout entier de silence et de paix.

Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdureTracent en serpentant les contours du vallon;Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.

La source de mes jours comme eux s'est écoulée;Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour:Mais leur onde est limpide, et mon âme troubléeN'aura pas réfléchi les clartés d'un beau jour.

La fraîcheur de leurs lits, l'ombre qui les couronne,M'enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux;Comme un enfant bercé par un chant monotone,Mon âme s'assoupit au murmure des eaux.

Ah! c'est là qu'entouré d'un rempart de verdure,D'un horizon borné qui suffit à mes yeux,J'aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature,An'entendre que l'onde, à ne voir que les cieux.

J'ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie;Je viens chercher vivant le calme du Léthé.Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie:L'oubli seul désormais est ma félicité.

Mon coeur est en repos, mon âme est en silence;Le bruit lointain du monde expire en arrivant,Comme un son éloigné qu'affaiblit la distance,A l'oreille incertaine apporté par le vent.

D'ici je vois la vie, à travers un nuage,S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé;L'amour seul est resté, comme une grande imageSurvit seule au réveil dans un songe effacé.

Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,Ainsi qu'un voyageur qui, le coeur plein d'espoir,S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville,Et respire un moment l'air embaumé du soir.

Comme lui, de nos pieds secouons la poussière;L'homme par ce chemin ne repasse jamais:Comme lui, respirons au bout de la carrièreCe calme avant-coureur de l'éternelle paix.

Tes jours, sombres et courts comme les jours d'automne,Déclinent comme l'ombre au penchant des coteaux;L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne,Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.

Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime;Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours:Quand tout change pour toi, la nature est la même,Et le même soleil se lève sur tes jours.

De lumière et d'ombrage elle t'entoure encore;Détache ton amour des faux biens que tu perds;Adore ici l'écho qu'adorait Pythagore,Prête avec lui l'oreille aux célestes concerts.

Suis le jour dans le ciel, suis l'ombre sur la terre;Dans les plaines de l'air vole avec l'aquilon;Avec le doux rayon de l'astre du mystèreGlisse à travers les bois dans l'ombre du vallon.

Dieu, pour le concevoir, a fait l'intelligence:Sous la nature enfin découvre son auteur!Une voix à l'esprit parle dans son silence:Qui n'a pas entendu cette voix dans son coeur?

Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne,Au coucher du soleil, tristement je m'assieds;Je promène au hasard mes regards sur la plaine,Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes;Il serpente, et s'enfonce en un lointain obscur;Là le lac immobile étend ses eaux dormantesOù l'étoile du soir se lève dans l'azur.

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,Le crépuscule encor jette un dernier rayon;Et le char vaporeux de la reine des ombresMonte, et blanchit déjà les bords de l'horizon.

Cependant, s'élançant de la flèche gothique,Un son religieux se répand dans les airs:Le voyageur s'arrête, et la cloche rustiqueAux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférenteN'éprouve devant eux ni charme ni transports;Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante:Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue,Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couchant,Je parcours tous les points de l'immense étendue,Et je dis: "Nulle part le bonheur ne m'attend."

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,Vains objets dont pour moi le charme est envolé?Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé!

Que le tour du soleil ou commence ou s'achève,D'un oeil indifférent je le suis dans son cours;En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève,Qu'importé le soleil? je n'attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,Mes yeux verraient partout le vide et les déserts:Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire;Je ne demande rien à l'immense univers.

Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère,Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux,Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux!

Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire;Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour,Et ce bien idéal que toute âme désire,Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour!

Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore,Vague objet de mes voeux, m'élancer jusqu'à toi!Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore?Il n'est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons;Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie:Emportez-moi comme elle, orageux aquilons!


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