Toi que j'ai recueilli sur sa bouche expiranteAvec son dernier souffle et son dernier adieu,Symbole deux fois saint, don d'une main mourante,Image de mon Dieu;
Que de pleurs ont coulé sur tes pieds que j'adore,Depuis l'heure sacrée où, du sein d'un martyr,Dans mes tremblantes mains tu passas, tiède encoreDe son dernier soupir!
Les saints flambeaux jetaient une dernière flamme;Le prêtre murmurait ces doux chants de la mort,Pareils aux chants plaintifs que murmure une femmeA l'enfant qui s'endort.
De son pieux espoir son front gardait la trace,Et sur ses traits, frappés d'une auguste beauté,La douleur fugitive avait empreint sa grâce,La mort sa majesté.
Le vent qui caressait sa tête écheveléeMe montrait tour à tour ou me voilait ses traits,Comme l'on voit flotter sur un blanc mausoléeL'ombre des noirs cyprès.
Un de ses bras pendait de la funèbre couche;L'autre, languissamment replié sur son coeur,Semblait chercher encore et presser sur sa boucheL'image du Sauveur.
Ses lèvres s'entr'ouvraient pour l'embrasser encoreMais son âme avait fui dans ce divin baiser,Comme un léger parfum que la flamme dévoreAvant de l'embraser.
Maintenant tout dormait sur sa bouche glacée,Le souffle se taisait dans son sein endormi,Et sur l'oeil sans regard la paupière affaisséeRetombait à demi.
Et moi, debout, saisi d'une terreur secrète,Je n'osais m'approcher de ce reste adoré,Comme si du trépas la majesté muetteL'eût déjà consacré.
Je n'osais !… Mais le prêtre entendit mon silence,Et, de ses doigts glacés prenant le crucifix :"Voilà le souvenir, et voilà l'espérance :Emportez-les, mon fils!"
Oui, tu me resteras, ô funèbre héritage!Sept fois, depuis ce jour, l'arbre que j'ai plantéSur sa tombe sans nom a changé de feuillage :Tu ne m'as pas quitté.
Placé près de ce coeur, hélas! où tout s'efface,Tu l'as contre le temps défendu de l'oubli,Et mes yeux goutte à goutte ont imprimé leur traceSur l'ivoire amolli.
O dernier confident de l'âme qui s'envole,Viens, reste sur mon coeur ! parle encore, et dis-moiCe qu'elle te disait quand sa faible paroleN'arrivait plus qu'à toi ;
A cette heure douteuse où l'âme recueillie,Se cachant sous le voile épaissi sur nos yeux,Hors de nos sens glacés pas à pas se replie,Sourde aux derniers adieux ;
Alors qu'entre la vie et la mort incertaine,Comme un fruit par son poids détaché du rameau,Notre âme est suspendue et tremble à chaque haleinSur la nuit du tombeau ;
Quand des chants, des sanglots la confuse harmonieN'éveille déjà plus notre esprit endormi,Aux lèvres du mourant collé dans l'agonie,Comme un dernier ami :
Pour éclairer l'horreur de cet étroit passage,Pour relever vers Dieu son regard abattu,Divin consolateur, dont nous baisons l'image,Réponds, que lui dis-tu ?
Tu sais, tu sais mourir! et tes larmes divines,Dans cette nuit terrible où tu prias en vain,De l'olivier sacré baignèrent les racinesDu soir jusqu'au matin.
De la croix, où ton oeil sonda ce grand mystèreTu vis ta mère en pleurs et la nature en deuil;Tu laissas comme nous tes amis sur la terre,Et ton corps au cercueil!
Au nom de cette mort, que ma faiblesse obtienneDe rendre sur ton sein ce douloureux soupir:Quand mon heure viendra, souviens-toi de la tienne,O toi qui sais mourir!
Je chercherai la place où sa bouche expiranteExhala sur tes pieds l'irrévocable adieu,Et son âme viendra guider mon âme erranteAu sein du même Dieu.
Ah! puisse, puisse alors sur ma funèbre couche,Triste et calme à la fois, comme un ange éploré,Une figure en deuil recueillir sur ma boucheL'héritage sacré !
Soutiens ses derniers pas, charme sa dernière heure;Et, gage consacré d'espérance et d'amour,De celui qui s'éloigne à celui qui demeurePasse ainsi tour à tour,
Jusqu'au jour où, des morts perçant la voûte sombreUne voix dans le ciel, les appelant sept fois,Ensemble éveillera ceux qui dorment à l'ombreDe l'éternelle croix !
Adieu! mot qu'une larme humecte sur la lèvre ;Mot qui finit la joie et qui tranche l'amour ;Mot par qui le départ de délices nous sèvre ;Mot que l'éternité doit effacer un jour!
Adieu!…. Je t'ai souvent prononcé dans ma vie,Sans comprendre, en quittant les êtres que j'aimais,Ce que tu contenais de tristesse et de lie,Quand l'homme dit: "Retour!" et que Dieu dit :
"Jamais!"
Mais aujourd'hui je sens que ma bouche prononceLe mot qui contient tout, puisqu'il est plein de toi,Qui tombe dans l'abîme, et qui n'a pour réponseQue l'éternel silence entre une image et moi!
Et cependant mon coeur redit à chaque haleineCe mot qu'un sourd sanglot entrecoupe au milieu,Comme si tous les sons dont la nature est pleineN'avaient pour sens unique, hélas ! qu'un grand adieu !
O vallons paternels; doux champs; humble chaumièreAu bord penchant des bois suspendue aux coteaux,Dont l'humble toit, caché sous des touffes de lierre,Ressemble au nid sous les rameaux;
Gazons entrecoupés de ruisseaux et d'ombrages;Seuil antique où mon père, adoré comme un roi,Comptait ses gras troupeaux rentrant des pâturages,Ouvrez-vous, ouvrez-vous! c'est moi!
Voilà du dieu des champs la rustique demeure.J'entends l'airain frémir au sommet de ses tours;Il semble que dans l'air une voix qui me pleureMe rappelle à mes premiers jours.
Oui, je reviens à toi, berceau de mon enfance,Embrasser pour jamais tes foyers protecteurs.Loin de moi les cités et leur vaine opulence!Je suis né parmi les pasteurs.
Enfant, j'aimais comme eux à suivre dans la plaineLes agneaux pas à pas, égarés jusqu'au soir;A revenir comme eux baigner leur blanche laineDans l'eau courante du lavoir;
J'aimais à me suspendre aux lianes légères,A gravir dans les airs de rameaux en rameaux,Pour ravir, le premier, sous l'aile de leurs mères,Les tendres oeufs des tourtereaux;
J'aimais les voix du soir dans les airs répandues,Le bruit lointain des chars gémissant sous leur poids,Et le sourd tintement des cloches suspenduesAu cou des chevreaux dans les bois.
Et depuis, exilé de ces douces retraites,Comme un vase imprégné d'une première odeur,Toujours, loin des cités, des voluptés secrètesEntraînaient mes yeux et mon coeur.
Beaux lieux, recevez-moi sous vos sacrés ombrages !Vous qui couvrez le seuil de rameaux éplorés,Saules contemporains, courbez vos longs feuillagesSur le frère que vous pleurez.
Reconnaissez mes pas, doux gazons que je foule,Arbres que dans mes jeux j'insultais autrefois;Et toi qui loin de moi te cachais à la foule,Triste écho, réponds à ma voix.
Je ne viens pas traîner, dans vos riants asiles,Les regrets du passé, les songes du futur:J'y viens vivre, et, couché sous vos berceaux fertiles,Abriter mon repos obscur.
S'éveiller, le coeur pur, au réveil de l'aurore,Pour bénir, au matin, le Dieu qui fait le jour;Voir les fleurs du vallon sous la rosée éclore,Comme pour fêter son retour;
Respirer les parfums que la colline exhale,Ou l'humide fraîcheur qui tombe des forêts;Voir onduler de loin l'haleine matinaleSur le sein flottant des guérets;
Conduire la génisse à la source qu'elle aime,Ou suspendre la chèvre au cytise embaumé,Ou voir ses blancs taureaux venir tendre d'eux-mêmeLeur front au joug accoutumé ;
Guider un soc tremblant dans le sillon qui crie,Du pampre domestique émonder les berceaux,Ou creuser mollement, au sein de la prairie,Les lits murmurants des ruisseaux;
Le soir, assis en paix au seuil de la chaumière,Tendre au pauvre qui passe un morceau de son pain,Et, fatigué du jour, y fermer sa paupièreLoin des soucis du lendemain;
Sentir, sans les compter, dans leur ordre paisible,Les jours suivre les jours, sans faire plus de bruitQue ce sable léger dont la fuite insensibleNous marque l'heure qui s'enfuit;
Voir de vos doux vergers sur vos fronts les fruits pendre,Les fruits d'un chaste amour dans vos bras accourir,Et, sur eux appuyé, doucement redescendre:C'est assez pour qui doit mourir.
O père qu'adoré mon père!Toi qu'on ne nomme qu'à genoux!Toi, dont le nom terrible et douxFait courber le front de ma mère!
On dit que ce brillant soleilN'est qu'un jouet de ta puissance;Que sous tes pieds il se balanceComme une lampe de vermeil.
On dit que c'est toi qui fais naîtreLes petits oiseaux, dans les champs,Et qui donne aux petits enfantsUne âme aussi pour te connaître!
On dit que c'est toi qui produisLes fleurs dont le jardin se pare,Et que, sans toi, toujours avare,Le verger n'aurait point de fruits.
Aux dons que ta bonté mesureTout l'univers est convié;Nul insecte n'est oubliéA ce festin de la nature.
L'agneau broute le serpolet,La chèvre s'attache au cytise,La mouche au bord du vase puiseLes blanches gouttes de mon lait!
L'alouette a la graine améreQue laisse envoler le glaneur,Le passereau suit le vanneur,Et l'enfant s'attache à sa mère.
Et pour obtenir chaque donQue chaque jour tu fais éclore,A midi, le soir, à l'aurore,Que faut-il? prononcer ton nom!
O Dieu! ma bouche balbutieCe nom des anges redouté.Un enfant même est écoutéDans le choeur qui te glorifie!
On dit qu'il aime à recevoirLes voeux présentés par l'enfance,A cause de cette innocenceQue nous avons sans le savoir.
On dit que leurs humbles louangesA son oreille montent mieux;Que les anges peuplent les cieux,Et que nous ressemblons aux anges!
Ah! puisqu'il entend de si loinLes voeux que notre bouche adresse,Je veux lui demander sans cesseCe dont les autres ont besoin.
Mon Dieu, donne l'onde aux fontaines,Donne la plume aux passereaux,Et la laine aux petits agneaux,Et l'ombre et la rosée aux plaines.
Donne au malade la santé,Au mendiant le pain qu'il pleure,A l'orphelin une demeure,Au prisonnier la liberté.
Donne une famille nombreuseAu père qui craint le Seigneur,Donne à moi sagesse et bonheur,Pour que ma mère soit heureuse!
Que je sois bon, quoique petit,Comme cet enfant dans le temple,Que chaque matin je contempleSouriant au pied de mon lit.
Mets dans mon âme la justice,Sur mes lèvres la vérité,Qu'avec crainte et docilitTa parole en mon coeur mûrisse!
Et que ma voix s'élève à toiComme cette douce fuméeQue balance l'urne embauméeDans la main d'enfants comme moi!
Sur la plage sonore où la mer de SorrenteDéroule ses flots bleus, aux pieds de l'oranger,Il est, près du sentier, sous la haie odorante,Une pierre, petite, étroite, indifférenteAux pas distraits de l'étranger.
La giroflée y cache un seul nom sous ses gerbes,Un nom que nul écho n'a jamais répété.Quelquefois seulement le passant arrêté,Lisant l'âge et la date en écartant les herbesEt sentant dans ses yeux quelques larmes courir,Dit: "Elle avait seize ans; c'est bien tôt pour mourir!"
Mais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées ?Laissons le vent gémir et le flot murmurer.Revenez, revenez, ô mes tristes pensées!Je veux rêver, et non pleurer.
Dit: "Elle avait seize ans!" Oui, seize ans! et cet âgeN'avait jamais brillé sur un front plus charmant,Et jamais tout l'éclat de ce brûlant rivageNe s'était réfléchi dans un oeil plus aimant!Moi seul je la revois, telle que la penséeDans l'âme, où rien ne meurt, vivante l'a laissée,Vivante comme à l'heure où, les yeux sur les miens,Prolongeant sur la mer nos premiers entretiens,Ses cheveux noirs livrés au vent qui les dénoue,Et l'ombre de la voile errante sur sa joue,Elle écoutait le chant du nocturne pêcheur,De la brise embaumée aspirait la fraîcheur,Me montrait dans le ciel la lune épanouieComme une fleur des nuits dont l'aube est réjouie,Et l'écume argentée, et me disait : " PourquoiTout brille-t-il ainsi dans les airs et dans moi ?Jamais ces champs d'azur semés de tant de flammes,Jamais ces sables d'or où vont mourir les lames,Ces monts dont les sommets tremblent au fond des cieux,Ces golfes couronnés de bois silencieux,Ces lueurs sur la côte, et ces chants sur les vagues,N'avaient ému mes sens de voluptés si vagues!Pourquoi comme ce soir n'ai-je jamais rêvé ?Un astre dans mon coeur s'est-il aussi levé ?Et toi, fils du matin, dis! à ces nuits si bellesLes nuits de ton pays, sans moi, ressemblaient-elles?"Puis, regardant sa mère assise auprès de nous,Posait pour s'endormir son front sur ses genoux.
Mais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées?Laissons le vent gémir et le flot murmurer.Revenez, revenez, ô mes tristes pensées!Je veux rêver, et non pleurer.
Que son oeil était pur, et sa lèvre candide!Que son ciel inondait son âme de clarté!Le beau lac de Némi, qu'aucun souffle ne ride,A moins de transparence et de limpidité.Dans cette âme, avant elle, on voyait ses pensées;Ses paupières jamais, sur ses beaux yeux baissées,Ne voilaient son regard d'innocence rempli;Nul souci sur son front n'avait laissé son pli;Tout folâtrait en elle: et ce jeune sourire,Qui plus tard sur la bouche avec tristesse expire,Sur sa lèvre entr'ouverte était toujours flottant,Comme un pur arc-en-ciel sur un jour éclatant.Nulle ombre ne voilait ce ravissant visage,Ce rayon n'avait pas traversé de nuage.Son pas insouciant, indécis, balancé,Flottait comme un flot libre où le jour est bercé,Ou courait pour courir; et sa voix argentine,Écho limpide et pur de son âme enfantine,Musique de cette âme où tout semblait chanter,Égayait jusqu'à l'air qui l'entendait monter.
Mais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées?Laissons le vent gémir et le flot murmurer.Revenez, revenez, ô mes tristes pensées!Je veux rêver, et non pleurer.
Mon image en son coeur se grava la première,Comme dans l'oeil qui s'ouvre, au matin, la lumière;Elle ne regarda plus rien après ce jour:De l'heure qu'elle aima, l'univers fut amour!Elle me confondait avec sa propre vie,Voyait tout dans mon âme; et je faisais partieDe ce monde enchanté qui flottait sous ses yeuxDu bonheur de la terre et de l'espoir des cieux.Elle ne pensait plus au temps, à la distance,L'heure seule absorbait toute son existence:Avant moi, cette vie était sans souvenir,Un soir de ces beaux jours était tout l'avenir!Elle se confiait à la douce natureQui souriait sur nous, à la prière pureQu'elle allait, le coeur plein de joie et non de pleurs,A l'autel qu'elle aimait répandre avec ses fleurs;Et sa main m'entraînait aux marches de son temple,Et, comme un humble enfant, je suivais son exemple,Et sa voix me disait tout bas: "Prie avec moi;Car je ne comprends pas le ciel même sans toi!"
Mais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées?Laissons le vent gémir et le flot murmurer.Revenez, revenez, ô mes tristes pensées!Je veux rêver, et non pleurer.
Voyez, dans son bassin, l'eau d'une source viveS'arrondir comme un lac sous son étroite rive,Bleue et claire, à l'abri du vent qui va courirEt du rayon brûlant qui pourrait la tarir.Un cygne blanc nageant sur la nappe limpide,En y plongeant son cou qu'enveloppe la ride,Orne sans le ternir le liquide miroirEt s'y berce au milieu des étoiles du soir;Mais si, prenant son vol vers des sources nouvelles,Il bat le flot tremblant de ses humides ailes,Le ciel s'efface au sein de l'onde qui brunit,La plume à blancs flocons y tombe et la ternit,Comme si le vautour, ennemi de sa race,De sa mort sur les flots avait semé la trace;Et l'azur éclatant de ce lac enchantéN'est plus qu'une onde obscure où le sable a monté.Ainsi, quand je partis, tout trembla dans cette âme;Le rayon s'éteignit, et sa mourante flammeRemonta dans le ciel pour n'en plus revenir.Elle n'attendit pas un second avenir,Elle ne languit pas de doute en espérance,Et ne disputa pas sa vie à la souffrance;Elle but d'un seul trait le vase de douleur,Dans sa première larme elle noya son coeur;Et, semblable à l'oiseau, moins pur et moins beau qu'elle,Qui le soir pour dormir met son cou sous son aile,Elle s'enveloppa d'un muet désespoir,Et s'endormit aussi; mais, hélas! loin du soir!
Mais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées?Laissons le vent gémir et le flot murmurer.Revenez, revenez, ô mes tristes pensées!Je veux rêver, et non pleurer.
Elle a dormi quinze ans dans sa couche d'argile,Et rien ne pleure plus sur son dernier asile;Et le rapide oubli, second linceul des morts,A couvert le sentier qui menait vers ces bords.Nul ne visite plus cette pierre effacée,Nul n'y songe et n'y prie…. excepté ma pensée,Quand, remontant le flot de mes jours révolus,Je demande à mon coeur tous ceux qui n'y sont plus,Et que, les yeux flottants sur de chères empreintes,Je pleure dans mon ciel tant d'étoiles éteintes!Elle fut la première, et sa douce lueurD'un jour pieux et tendre éclaire encor mon coeur.
Mais pourquoi n'entraîner vers ces scènes passées?Laissons le vent gémir et le flot murmurer.Revenez, revenez, ô mes tristes pensées!Je veux rêver, et non pleurer.
Un arbuste épineux, à la pâle verdure,Est le seul monument que lui fit la nature:Battu des vents de mer, du soleil calciné,Comme un regret funèbre au coeur enraciné,Il vit dans le rocher sans lui donner d'ombrage;La poudre du chemin y blanchit son feuillage;Il rampe près de terre, où ses rameaux penchésPar la dent des chevreaux sont toujours retranchés;Une fleur, au printemps, comme un flocon de neige,Y flotte un jour ou deux; mais le vent qui l'assiègeL'effeuille avant qu'elle ait répandu son odeur,Comme la vie, avant qu'elle ait charmé le coeur!Un oiseau de tendresse et de mélancolieS'y pose pour chanter sur le rameau qui plie.Oh, dis! fleur que la vie a fait si tôt flétrir!N'est-il pas une terre où tout doit refleurir?
Remontez, remontez à ces heures passées!Vos tristes souvenirs m'aident à soupirer.Allez où va mon âme, allez, ô mes pensées!Mon coeur est plein, je veux pleurer.
Et j'ai dit dans mon coeur: Que faire de la vie?Irai-je encor, suivant ceux qui m'ont devancé,Comme l'agneau qui passe, où sa mère a passé,Imiter des mortels l'immortelle folie?
L'un cherche sur les mers les trésors de Memnon,Et la vague engloutit ses voeux et son navire;Dans le sein de la gloire où son génie aspire,L'autre meurt enivré par l'écho d'un vain nom.
Avec nos passions formant sa vaste trame,Celui-là fonde un trône, et monte pour tomber;Dans des pièges plus doux aimant à succomber,Celui-ci lit son sort dans les yeux d'une femme.
Le paresseux s'endort dans les bras de la faim;Le laboureur conduit sa fertile charrue;Le savant pense et lit; le guerrier frappe et tue;Le mendiant s'assied sur le bord du chemin.
Où vont-ils cependant? Ils vont où va la feuilleQue chasse devant lui le souffle des hivers.Ainsi vont se flétrir dans leurs travaux diversCes générations que le temps sème et cueille.
Ils luttaient contre lui, mais le temps a vaincu:Comme un fleuve engloutit le sable de ses rives,Je l'ai vu dévorer leurs ombres fugitives,Ils sont nés, ils sont morts: Seigneur, ont-ils vécu?
Pour moi, je chanterai le Maître que j'adore,Dans le bruit des cités, dans la paix des déserts,Couché sur le rivage, ou flottant sur les mers,Au déclin du soleil, au réveil de l'aurore.
La terre m'a crié: "Qui donc est le Seigneur?"Celui dont l'âme immense est partout répandue,Celui dont un seul pas mesure l'étendue,Celui dont le soleil emprunte sa splendeur,
Celui qui du néant a tiré la matière,Celui qui sur le vide a fondé l'univers,Celui qui sans rivage a renfermé les mers,Celui qui d'un regard a lancé la lumière,
Celui qui ne connaît ni jour ni lendemain,Celui qui de tout temps de soi-même s'enfante,Qui vit dans l'avenir comme à l'heure présente,Et rappelle les temps échappés de sa main:
C'est lui, c'est le Seigneur!… Que ma langue rediseLes cent noms de sa gloire aux enfants des mortels:Comme la harpe d'or pendue à ses autels,Je chanterai pour lui jusqu'à ce qu'il me brise…
Marchez! l'humanité ne vit pas d'une idée!Elle éteint chaque soir celle qui l'a guidée,Elle en allume une autre à l'immortel flambeau:Comme ces morts vêtus de leur parure immonde,Les générations emportent de ce mondeLeurs vêtements dans le tombeau.
Là, c'est leurs dieux; ici, les moeurs de leurs ancêtres,Le glaive des tyrans, l'amulette des prêtres,Vieux lambeaux, vils haillons de cultes ou de lois:Et quand après mille ans dans leurs caveaux on fouille,On est surpris de voir la risible dépouilleDe ce qui fut l'homme autrefois.
Robes, toges, turbans, tuniques, pourpre, bure,Sceptres, glaives, faisceaux, haches, houlette, armure,Symboles vermoulus fondent sous votre main,Tour à tour au plus fort, au plus fourbe, au plus digne,Et vous vous demandez vainement sous quel signeMonte ou baisse le genre humain.
Sous le vôtre, ô chrétiens! L'homme en qui Dieu travailleChange éternellement de formes et de taille:Géant de l'avenir, à grandir destiné,Il use en vieillissant ses vieux vêtements, commeDes membres élargis font éclater sur l'hommeLes langes où l'enfant est né.
L'humanité n'est pas le boeuf à courte haleineQui creuse à pas égaux son sillon dans la plaineEt revient ruminer sur un sillon pareil:C'est l'aigle rajeuni qui change son plumage,Et qui monte affronter, de nuage en nuage,De plus hauts rayons du soleil.
Enfants de six mille ans qu'un peu de bruit étonne,Ne vous troublez donc pas d'un mot nouveau qui tonne,D'un empire éboulé, d'un siècle qui s'en va!Que vous font les débris qui jonchent la carrière?Regardez en avant, et non pas en arrière:Le courant roule à Jéhovah!
Que dans vos coeurs étroits vos espérances vaguesNe croulent pas sans cesse avec toutes les vagues:Ces flots vous porteront, hommes de peu de foi!Qu'importent bruit et vent, poussière et décadence,Pourvu qu'au-dessus d'eux la haute ProvidenceDéroule l'éternelle loi !
Vos siècles page à page épellent l'Évangile:Vous n'y lisiez qu'un mot, et vous en lirez mille;Vos enfants plus hardis y liront plus avant!Ce livre est comme ceux des sibylles antiques,Dont l'augure trouvait les feuillets prophétiquesSiècle à siècle arrachés au vent.
Dans la foudre et l'éclair votre Verbe aussi vole:Montez à sa lueur, courez à sa parole,Attendez sans effroi l'heure lente à venir,Vous, enfants de celui qui, l'annonçant d'avance,Du sommet d'une croix vit briller l'espéranceSur l'horizon de l'avenir!
Cet oracle sanglant chaque jour se révèle;L'esprit, en renversant, élève et renouvelle.Passagers ballottés dans vos siècles flottants,Vous croyez reculer sur l'océan des âges,Et vous vous remontrez, après mille naufrages,Plus loin sur la route des temps!
Ainsi quand le vaisseau qui vogue entre deux mondesA perdu tout rivage, et ne voit que les ondesS'élever et crouler comme deux sombres murs;Quand le maître a brouillé les noeuds nombreux qu'il file,Sur la plaine sans borne il se croit immobileEntre deux abîmes obscures.
"C'est toujours, se dit-il dans son coeur plein de doute,Même onde que je vois, même bruit que j'écoute;Le flot que j'ai franchi revient pour me bercer;A les compter en vain mon esprit se consume,C'est toujours de la vague, et toujours de l'écume:Les jours flottent sans avancer!"
Et les jours et les flots semblent ainsi renaître,Trop pareils pour que l'oeil puisse les reconnaître,Et le regard trompé s'use en les regardant;Et l'homme, que toujours leur ressemblance abuse,Les brouille, les confond, les gourmande et t'accuse,Seigneur!… Ils marchent cependant!
Et quand sur cette mer, las de chercher sa route,Du firmament splendide il explore la voûte,Des astres inconnus s'y lèvent à ses yeux;Et, moins triste, aux parfums qui soufflent des rivages,Au jour tiède et doré qui glisse des cordages,Il sent qu'il a changé de cieux.
Nous donc, si le sol tremble au vieux toit de nos pères,Ensevelissons-nous sous des cendres si chères,Tombons enveloppés de ces sacrés linceuls!Mais ne ressemblons pas à ces rois d'AssyrieQui traînaient au tombeau femmes, enfants, patrie,Et ne savaient pas mourir seuls;
Qui jetaient au bûcher, avant que d'y descendre,Famille, amis, coursiers, trésors réduits en cendre.Espoir ou souvenirs de leurs jours plus heureux,Et, livrant leur empire et leurs dieux à la flamme,Auraient voulu qu'aussi l'univers n'eût qu'une âme,Pour que tout mourût avec eux!
J'aime le son du cor, le soir, au fond des bois,Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois,Ou l'adieu du chasseur que l'écho faible accueilleEt que le vent du nord porte de feuille en feuille.
Que de fois, seul, dans l'ombre à minuit demeuré,J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleuré!Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiquesQui précédaient la mort des paladins antiques.
O montagnes d'azur! ô pays adoré,
Rocs de la Frazona, cirque du Marboré,Cascades qui tombez des neiges entraînées,Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées;
Monts gelés et fleuris, trônes des deux saisons,Dont le front est de glace et le pied de gazons!C'est là qu'il faut s'asseoir, c'est là qu'il faut entendreLes airs lointains d'un cor mélancolique et tendre.
Souvent un voyageur, lorsque l'air est sans bruit,De cette voix d'airain fait retentir la nuit;A ses chants cadencés autour de lui se mêleL'harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle.
Une biche attentive, au lieu de se cacher,Se suspend immobile au sommet du rocher,Et la cascade unit, dans une chute immense,Son éternelle plainte aux chants de la romance.
Ames des chevaliers, revenez-vous encor?Est-ce vous qui parlez avec la voix du cor?Roncevaux! Roncevaux! dans ta sombre valléeL'ombre du grand Roland n'est donc pas consolée?
Tous les preux étaient morts, mais aucun n'avait fui,Il reste seul deboit, Olivier près de lui;
L'Afrique sur le mont l'entoure et tremble encore."Roland, tu vas mourir, rends-toi, criait le More;
"Tous tes pairs sont couchés dans les eaux des torrents."Il rugit comme un tigre, et dit: "Si je me rends,Africain, ce sera lorsque les Pyrénées
Sur l'onde avec leurs corps rouleront entraînées.
—Rends-toi donc, répond-il, ou meurs, car les voilà;"Et du plus haut des monts un grand rocher roula.Il bondit, il roula jusqu'au fond de l'abîme,Et de ses pins, dans l'onde, il vint briser la cime.
"Merci! cria Roland; tu m'as fait un chemin."Et, jusqu'au pied des monts le roulant d'une main,Sur le roc affermi comme un géant s'élance;Et, prête à fuir, l'armée à ce seul pas balance.
Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preuxDescendaient la montagne et se parlaient entre eux.A l'horizon déjà, par leurs eaux signalées,De Luz et d'Argelès se montraient les vallées.
L'armée applaudissait. Le luth du troubadourS'accordait pour chanter les saules de l'Adour;Le vin français coulait dans la coupe étrangère;Le soldat, en riant, parlait à la bergère.
Roland gardait les monts: tous passaient sans effroi.Assis nonchalamment sur un noir palefroiQui marchait revêtu de housses violettes,Turpin disait, tenant les saintes amulettes:
"Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu;Suspendez votre marche; il ne faut tenter Dieu.Par monsieur saint Denis! certes ce sont des âmesQui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes.
"Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor."Ici l'on entendit le son lointain du cor.L'empereur étonné, se jetant en arrière,Suspend du destrier la marche aventurière.
"Entendez-vous? dit-il.— Oui, ce sont des pasteursRappelant les troupeaux épars sur les hauteurs,Répondit l'archevêque, ou la voix étoufféeDu nain vert Obéron, qui parle avec sa fée."
Et l'empereur poursuit; mais son front soucieuxEst plus sombre et plus noir que l'orage des cieux;Il craint la trahison, et, tandis qu'il y songe,Le cor éclate et meurt, renaît et se prolonge.
"Malheur! c'est mon neveu! malheur! car, si RolandAppelle à son secours, ce doit être en mourant.Arriére, chevaliers, repassons la montagne!Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l'Espagne!"
Sur le plus haut des monts s'arrêtent les chevaux;L'écume les blanchit; sous leurs pieds, RoncevauxDes feux mourants du jour à peine se colore.A l'horizon lointain fuit l'étendard du More.
"Turpin, n'as-tu rien vu dans le fond du torrent?—J'y vois deux chevaliers: l'un mort, l'autre expirant.Tous deux sont écrasés sous une roche noire;Le plus fort, dans sa main, élève un cor d'ivoire,Son âme en s'exhalant nous appela deux fois."
Dieu! que le son du cor est triste au fond des bois!
Courage, ô faible enfant de qui ma solitudeReçoit ces chants plaintifs, sans nom, que vous jetezSous mes yeux ombragés du camail de l'étude.Oubliez les enfants par la mort arrêtés;Oubliez Chatterton, Gilbert et Malfilâtre;De l'oeuvre d'avenir saintement idolâtre,Enfin, oubliez l'homme en vous-même.—Écoutez:
Quand un grave marin voit que le vent l'emporteEt que les mâts brisés pendent tous sur le pont,Que dans son grand duel la mer est la plus forte
Et que par des calculs l'esprit en vain répond;Que le courant l'écrase et le roule en sa course,Qu'il est sans gouvernail et, partant, sans ressource,Il se croise les bras dans un calme profond.
Il voit les masses d'eau, les toise et les mesure,Les méprise en sachant qu'il en est écrasé,Soumet son âme au poids de la matière impureEt se sent mort ainsi que son vaisseau rasé.—A de certains moments, l'âme est sans résistance;Mais le penseur s'isole et n'attend d'assistanceQue de la forte foi dont il est embrasé.
Dans les heures du soir, le jeune CapitaineA fait ce qu'il a pu pour le salut des siens.Nul vaisseau n'apparaît sur la vague lointaine,La nuit tombe, et le brick court aux rocs indiens.—Il se résigne, il prie; il se recueille, il penseA celui qui soutient les pôles et balanceL'équateur hérissé des longs méridiens.
Son sacrifice est fait; mais il faut que la terreRecueille du travail le pieux monument.C'est le journal savant, le calcul solitaire,Plus rare que la perle et que le diamant;C'est la carte des flots faite dans la tempête,La carte de recueil qui va briser sa tête:Aux voyageurs futurs sublime testament.
Il écrit: "Aujourd'hui, le courant nous entraîne,Désemparés, perdus, sur la Terre-de-Feu.Le courant porte à l'est. Notre mort est certaine:Il faut cingler au nord pour bien passer ce lieu.—Ci-joint est mon journal, portant quelques étudesDes constellations des hautes latitudes.Qu'il aborde, si c'est la volonté de Dieu!"
Puis, immobile et froid, comme le cap des brumesQui sert de sentinelle au détroit Magellan,Sombre comme ces rocs au front chargé d'écumes,Ces pics noirs dont chacun porte un deuil castillan,Il ouvre une Bouteille et la choisit très forte,Tandis que son vaisseau que le courant emporteTourne en un cercle étroit comme un vol de milan.
Il tient dans une main cette vieille compagne,Ferme, de l'autre main, son flanc noir et terni.Le cachet porte encor le blason de Champagne,De la mousse de Reims son col vert est jauni.D'un regard, le marin en soi-même rappelleQuel jour il assembla l'équipage autour d'elle,Pour porter un grand toste au pavillon béni.
On avait mis en panne, et c'était grande fête;Chaque homme sur son mât tenait le verre en main;Chacun à son signal se découvrit la tête,Et répondit d'en haut par un hourra soudain.Le soleil souriant dorait les voiles blanches;L'air ému répétait ces voix mâles et franches,Ce noble appel de l'homme à son pays lointain.
Après le cri de tous, chacun rêve en silence.Dans la mousse d'Aï luit l'éclair d'un bonheur;Tout au fond de son verre il aperçoit la France.La France est pour chacun ce qu'y laissa son coeur:L'un y voit son vieux père assis au coin de l'âtre,Comptant ses jours d'absence; à la table du pâtre,Il voit sa chaise vide à côté de sa soeur.
Un autre y voit Paris, où sa fille penchéeMarque avec les compas tous les souffles de l'air,Ternit de pleurs la glace où l'aiguille est cachée,Et cherche à ramener l'aimant avec le fer.Un autre y voit Marseille. Une femme se lève,Court au port et lui tend un mouchoir de la grève,Et ne sent pas ses pieds enfoncés dans la mer.
O superstition des amours ineffables,Murmures de nos coeurs qui nous semblez des voix,Calculs de la science, ô décevantes fables!Pourquoi nous apparaître en un jour tant de fois?Pourquoi vers l'horizon nous tendre ainsi des pièges?Espérances roulant comme roulent les neiges;Globes toujours pétris et fondus sous nos doigts!
Où sont-ils à présent? où sont ces trois cents braves?Renversés par le vent dans les courants maudits,Aux harpons indiens ils portent pour épavesLeurs habits déchirés sur leurs corps refroidis.Les savants officiers, la hache à la ceinture,Ont péri les premiers en coupant la mâture:Ainsi, de ces trois cents, il n'en reste que dix!
Le capitaine encor jette un regard au pôleDont il vient d'explorer les détroits inconnus.L'eau monte à ses genoux et frappe son épaule;Il peut lever au ciel l'un de ses deux bras nus.Son navire est coulé, sa vie est révolue:Il lance la Bouteille à la mer, et salueLes jours de l'avenir qui pour lui sont venus.
Il sourit en songeant que ce fragile verrePortera sa pensée et son nom jusqu'au port;Que d'une île inconnue il agrandit la terre;Qu'il marque un nouvel astre et le confie au sort;Que Dieu peut bien permettre à des eaux insenséesDe perdre des vaisseaux, mais non pas des pensées;Et qu'avec un flacon il a vaincu la mort.
Tout est dit! A présent, que Dieu lui soit en aide!Sur le brick englouti l'onde a pris son niveau.Au large flot de l'est le flot de l'ouest succède,Et la Bouteille y roule en son vaste berceau.Seule dans l'Océan la frêle passagèreN'a pas pour se guider une brise légère;Mais elle vient de l'arche et porte le rameau.
Les courants l'emportaient, les glaçons la retiennentEt la couvrent des plis d'un épais manteau blanc.Les noirs chevaux de mer la heurtent, puis reviennentLa flairer avec crainte, et passent en soufflant.Elle attend que l'été, changeant ses destinées,Vienne ouvrir le rempart des glaces obstinées,Et vers la ligne ardente elle monte en roulant.
Un jour tout était calme et la mer Pacifique,Par ses vagues d'azur, d'or et de diamant,Renvoyait ses splendeurs au soleil du tropique.Un navire y passait majestueusement;Il a vu la Bouteille aux gens de mer sacrée:Il couvre de signaux sa flamme diaprée,Lance un canot en mer et s'arrête un moment.
Mais on entend au loin le canon des Corsaires;Le Négrier va fuir s'il peut prendre le vent.Alerte! et coulez bas ces sombres adversaires!Noyez or et bourreaux du couchant au levant!La Frégate reprend ses canots et les jetteEn son sein, comme fait la sarigue inquiète,Et par voile et vapeur vole et roule en avant.
Seule dans l'Océan, seule toujours!—PerdueComme un point invisible en un mouvant désert,L'aventurière passe errant dans l'étendue,Et voit tel cap secret qui n'est pas découvert.Tremblante voyageuse à flotter condamnée,Elle sent sur son col que depuis une annéeL'algue et les goëmons lui font un manteau vert.
Un soir enfin, les vents qui soufflent des FloridesL'entraînent vers la France et ses bords pluvieux.Un pêcheur accroupi sous des rochers aridesTire dans ses filets le flacon précieux.Il court, cherche un savant et lui montre sa prise,Et, sans l'oser ouvrir, demande qu'on lui diseQuel est cet élixir noir et mystérieux.
Quel est cet élixir? Pêcheur, c'est la science,C'est l'élixir divin que boivent les esprits,Trésor de la pensée et de l'expérience;Et, si tes lourds filets, ô pêcheur, avaient prisL'or qui toujours serpente aux veines du Mexique,Les diamants de l'Inde et les perles d'Afrique,Ton labeur de ce jour aurait eu moins de prix.
Regarde.—Quelle joie ardente et sérieuse!Une gloire de plus luit dans la nation.Le canon tout-puissant et la cloche pieuseFont sur les toits tremblants bondir l'émotion.Aux héros du savoir plus qu'à ceux des bataillesOn va faire aujourd'hui de grandes funérailles.Lis ce mot sur les murs: "Commémoration!"
Souvenir éternel! gloire à la découverteDans l'homme ou la nature égaux en profondeur,Dans le Juste et le Bien, source à peine entr'ouverte,Dans l'Art inépuisable, abîme de splendeur!
Qu'importé oubli, morsure, injustice insensée,Glaces et tourbillons de notre traversée?Sur la pierre des morts croît l'arbre de grandeur.
Cet arbre est le plus beau de la terre promise,C'est votre phare à tous, Penseurs laborieux!Voguez sans jamais craindre ou les flots ou la brisePour tout trésor scellé du cachet précieux.L'or pur doit surnager, et sa gloire est certaine;Dites en souriant comme ce capitaine:"Qu'il aborde, si c'est la volonté des dieux!"
Le vrai Dieu, le Dieu fort est le Dieu des idées.Sur nos fronts où le germe est jeté par le sort,Répandons le Savoir en fécondes ondées;Puis, recueillant le fruit tel que de l'âme il sort,Tout empreint des parfums des saintes solitudes,Jetons l'oeuvre à la mer, la mer des multitudes:—Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port.
Et come i gru van cantando lor laiFacendo in aer di se lunga riga,Cosi vid' io venir, traendo guai,Ombre portate dalla detta briga,—DANTE.
Et comme les grues qui font dans l'air de longues files vont chantant leur plainte, ainsi je vis venir traînant des gémissements des ombres emportées par cette tempête.
Murs, ville,Et port,AsileDe mort,Mer griseOù briseLa brise,Tout dort.
Dans la plaineNaît un bruit.C'est l'haleineDe la nuit.Elle brameComme une âmeQu'une flammeToujours suit.
La voix plus hauteSemble un grelot.D'un nain qui sauteC'est le galop.Il fuit, s'élance,Puis en cadenceSur un pied danseAu bout d'un flot.
La rumeur approche,L'écho la redit.C'est comme la clocheD'un couvent maudit,Comme un bruit de fouleQui tonne et qui roule,Et tantôt s'écroule,Et tantôt grandit.
Dieu! la voix sépulcraleDes Djinns! Quel bruit ils font!Fuyons sous la spiraleDe l'escalier profond!Déjà s'éteint ma lampe,Et l'ombre de la rampe,Qui le long du mur rampe,Monte jusqu'au plafond.
C'est l'essaim des Djinns qui passeEt tourbillonne en sifflant.Les ifs, que leur vol fracasse,Craquent comme un pin brûlant.Leur troupeau lourd et rapide,Volant dans l'espace vide,Semble un nuage livideQui porte un éclair au flanc.
Ils sont tout prés!—Tenons ferméeCette salle où nous les narguons.
Quel bruit dehors! Hideuse arméeDe vampires et de dragons!La poutre du toit descelléePloie ainsi qu'une herbe mouillée,Et la vieille porte rouilléeTremble à déraciner ses gonds.
Cris de l'enfer! voix qui hurle et qui pleure!L'horrible essaim, poussé par l'aquilon,Sans doute, ô ciel! s'abat sur ma demeure.Le mur fléchit sous le noir bataillon.La maison crie et chancelle penchée,Et l'on dirait que, du sol arrachée,Ainsi qu'il chasse une feuille séchée,Le vent la roule avec leur tourbillon!
Prophète! si ta main me sauveDe ces impurs démons des soirs,J'irai prosterner mon front chauveDevant tes sacrés encensoirs!Fais que sur ces portes fidèlesMeure leur souffle d'étincelles,Et qu'en vain l'ongle de leurs ailesGrince et crie à ces vitraux noirs!
Ils sont passés!—Leur cohorteS'envole et fuit, et leurs piedsCessent de battre ma porteDe leurs coups multipliés.L'air est plein d'un bruit de chaînes,Et dans les forêts prochainesFrissonnent tous les grands chênes,Sous leur vol de feu pliés!
De leurs ailes lointainesLe battement décroît,Si confus dans les plaines,Si faible, que l'on croitOuïr la sauterelleCrier d'une voix grêleOu pétiller la grêleSur le plomb d'un vieux toit.
D'étranges syllabesNous viennent encor:Ainsi, des arabesQuand sonne le cor,Un chant sur la grèvePar instants s'élève,Et l'enfant qui rêveFait des rêves d'or.
Les Djinns funèbres,Fils du trépas,Dans les ténèbresPressent leurs pas;Leur essaim gronde:Ainsi, profonde,Murmure une ondeQu'on ne voit pas.
Ce bruit vagueQui s'endort,C'est la vague
Sur le bord;C'est la plaintePresque éteinteD'une saintePour un mort.
On douteLa nuit…J'écoute:—Tout fuit.Tout passe;L'espaceEffaceLe bruit.
Esperaba, desperada.
Monte, écureuil, monte au grand chêne,Sur la branche des cieux prochaine,Qui plie et tremble comme un jonc.Cigogne, aux vieilles tours fidèle,Oh! vole et monte à tire-d'aileDe l'église à la citadelle,Du haut clocher au grand donjon.
Vieux aigle, monte de ton aireA la montagne centenaire
Que blanchit l'hiver éternel.Et toi qu'en ta couche inquièteJamais l'aube ne vit muette,Monte, monte, vive alouette,Vive alouette, monte au ciel.
Et maintenant, du haut de l'arbre,
Des flèches de la tour de marbre,Du grand mont, du ciel enflammé,A l'horizon, parmi la brume,Voyez-vous flotter une plume,Et courir un cheval qui fume,Et revenir mon bien-aimé?
Et j'entendis une grande voix.Apocalypse.
J'étais seul près des flots, par une nuit d'étoiles.Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles.Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel.Et les bois, et les monts, et toute la nature,Semblaient interroger dans un confus murmureLes flots des mers, les feux du ciel.
Et les étoiles d'or, légions infinies,A voix haute, à voix basse, avec mille harmonies,Disaient, en inclinant leurs couronnes de feu;Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n'arrête,Disaient, en recourbant l'écume de leur crête:—C'est le Seigneur, le Seigneur Dieu!
Lorsque l'enfant paraît, le cercle de familleApplaudit à grands cris. Son doux regard qui brilleFait briller tous les yeux,Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être,Se dérident soudain à voir l'enfant paraître,Innocent et joyeux.
Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembreFasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambreLes chaises se toucher,Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous éclaire.On rit, on se récrie, on l'appelle, et sa mèreTremble à le voir marcher.
Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme,De patrie et de Dieu, des poètes, de l'âmeQui s'élève en priant;L'enfant paraît, adieu le ciel et la patrieEt les poètes saints! la grave causerieS'arrête en souriant.
La nuit, quand l'homme dort, quand l'esprit rêve, à l'heureOù l'on entend gémir, comme une voix qui pleure,L'onde entre les roseaux,Si l'aube tout à coup là-bas luit comme un phare,Sa clarté dans les champs éveille une fanfareDe cloches et d'oiseaux.
Enfant, vous êtes l'aube et mon âme est la plaineQui des plus douces fleurs embaume son haleineQuand vous la respirez;Mon âme est la forêt dont les sombres ramuresS'emplissent pour vous seul de suaves murmuresEt de rayons dorés.
Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies,Car vos petites mains, joyeuses et bénies,N'ont point mal fait encor;Jamais vos jeunes pas n'ont touché notre fange,Tête sacrée! enfant aux cheveux blonds! bel angeA l'auréole d'or!
Vous êtes parmi nous la colombe de l'arche.Vos pieds tendres et purs n'ont point l'âge où l'on marcheVos ailes sont d'azur.Sans le comprendre encor vous regardez le monde.Double virginité! corps où rien n'est immonde,Ame où rien n'est impur!
Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire,Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,Ses pleurs vite apaisés,Laissant errer sa vue étonnée et ravie,Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vieEt sa bouche aux baisers.
Seigneur! préservez-moi, préservez ceux que j'aime,Frères, parents, amis, et mes ennemis mêmeDans le mal triomphants,De jamais voir, Seigneur, l'été sans fleurs vermeilles,La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,La maison sans enfants.
Beau, frais, souriant d'aise à cette vie amère.—SAINTE-BEUVE.
Dans l'alcôve sombre,Prés d'un humble autel,L'enfant dort à l'ombreDu lit maternel.Tandis qu'il repose,Sa paupière rosé,Pour la terre close,S'ouvre pour le ciel.
Il fait bien des rêves.Il voit par momentsLe sable des grèvesPlein de diamants,Des soleils de flammes,Et de belles damesQui portent des âmesDans leurs bras charmants.
Songe qui l'enchante!Il voit des ruisseaux;Une voix qui chanteSort du fond des eaux.Ses soeurs sont plus belles;Son père est près d'elles;Sa mère a des ailesComme les oiseaux.
Il voit mille chosesPlus belles encor;Des lys et des rosesPlein le corridor;Des lacs de déliceOù le poisson glisse,Où l'onde se plisseA des roseaux d'or!
Enfant, rêve encore!Dors, ô mes amours!Ta jeune âme ignoreOù s'en vont tes jours.Comme une algue morteTu vas, que t'importe?Le courant t'emporte,Mais tu dors toujours!
Sans soin, sans étude,Tu dors en chemin,Et l'inquiétudeA la froide main,De son ongle aride,Sur ton front candide,Qui n'a point de ride,N'écrit pas: "Demain!"
Il dort, innocence!Les anges sereinsQui savent d'avanceLe sort des humains,Le voyant sans armes,Sans peur, sans alarmes,Baisent avec larmesSes petites mains.
Leurs lèvres effleurentSes lèvres de miel.L'enfant voit qu'ils pleurentEt dit: "Gabriel!"Mais l'ange le touche,Et, berçant sa couche,Un doigt sur sa bouche,Lève l'autre au ciel!
Cependant sa mère,Prompte à le bercer,Croit qu'une chimèreLe vient oppresser!Fière, elle l'admire,L'entend qui soupire,Et le fait sourireAvec un baiser.
S'il est un charmant gazonQue le ciel arrose,Où brille en toute saisonQuelque fleur éclose,Où l'on cueille à pleine mainLys, chèvrefeuille et jasmin,J'en veux faire le cheminOù ton pied se pose.
S'il est un sein bien aimantDont l'honneur dispose,Dont le ferme dévouementN'ait rien de morose,Si toujours ce noble seinBat pour un digne dessein,J'en veux faire le coussinOù ton front se pose!
S'il est un rêve d'amourParfumé de roseOù l'on trouve chaque jourQuelque douce chose,Un rêve que Dieu bénit,Ou l'âme à l'âme s'unit,Oh! j'en veux faire le nidOù ton coeur se pose!
L'aube et ta porte est close;Ma belle, pourquoi sommeiller?A l'heure où s'éveille la roseNe vas-tu pas te réveiller?
O ma charmante,Écoute iciL'amant qui chanteEt pleure aussi!
Tout frappe à ta porte bénie.L'aurore dit: Je suis le jour!L'oiseau dit: Je suis l'harmonie!Et mon coeur dit: Je suis l'amour!
O ma charmante,Écoute iciL'amant qui chanteEt pleure aussi!
Je t'adore ange et t'aime femme.Dieu qui par toi m'a complétéA fait mon amour pour ton âmeEt mon regard pour ta beauté.
O ma charmante,Écoute iciL'amant qui chanteEt pleure aussi!
Puisqu'ici-bas toute âmeDonne à quelqu'unSa musique, sa flamme,Ou son parfum;
Puisqu'ici toute choseDonne toujoursSon épine ou sa roseA ses amours;
Puisqu'avril donne aux chênesUn bruit charmant;Que la nuit donne aux peinesL'oubli dormant;
Puisque l'air à la brancheDonne l'oiseau;Que l'aube à la pervencheDonne un peu d'eau;
Puisque, lorsqu'elle arriveS'y reposer,L'onde amère à la riveDonne un baiser;
Je te donne à cette heure,Penché sur toi,La chose la meilleureQue j'aie en moi!
Reçois donc ma pensée,Triste d'ailleurs,Qui, comme une rosée,T'arrive en pleurs!
Reçois mes voeux sans nombre,O mes amours!Reçois la flamme ou l'ombreDe tous mes jours!
Mes transports pleins d'ivresses,Purs de soupçons,Et toutes les caressesDe mes chansons!
Mon esprit qui sans voileVogue au hasard,Et qui n'a pour étoileQue ton regard!
Ma muse que les heuresBercent rêvant,Qui, pleurant quand tu pleures,Pleure souvent!
Reçois, mon bien céleste,O ma beauté,Mon coeur, dont rien ne reste,L'amour ôté.
Oh! combien de marins, combien de capitainesQui sont partis joyeux pour des courses lointaines,Dans ce morne horizon se sont évanouis!Combien ont disparu, dure et triste fortune!Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,Sous l'aveugle océan à jamais enfouis!Combien de patrons morts avec leurs équipages!L'ouragan de leur vie a pris toutes les pages,Et d'un souffle il a tout dispersé sur les flots!Nul ne saura leur fin dans l'abîme plongée.Chaque vague en passant d'un butin s'est chargée;L'une a saisi l'esquif, l'autre les matelots!Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues!Vous roulez à travers les sombres étendues,Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus.Oh! que de vieux parents, qui n'avaient plus qu'un rêve,Sont morts en attendant tous les jours sur la grèveCeux qui ne sont pas revenus!
On s'entretient de vous parfois dans les veillées.Maint joyeux cercle, assis sur des ancres rouillées,Mêle encor quelque temps vos noms d'ombre couvertsAux rires, aux refrains, aux récits d'aventures,Aux baisers qu'on dérobe à vos belles futures,Tandis que vous dormez dans les goëmons verts!
On demande:—Où sont-ils? sont-ils rois dans quelque île?Nous ont-ils délaissés pour un bord plus fertile?—Puis votre souvenir même est enseveli.Le corps se perd dans l'eau, le nom dans la mémoire.Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire,Sur le sombre océan jette le sombre oubli.
Bientôt des yeux de tous votre ombre est disparue.L'un n'a-t-il pas sa barque et l'autre sa charrue?Seules, durant ces nuits où l'orage est vainqueur,Vos veuves aux fronts blancs, lasses de vous attendre,Parlent encor de vous en remuant la cendreDe leur foyer et de leur coeur!
Et quand la tombe enfin a fermé leur paupière,Rien ne sait plus vos noms, pas même une humble pierreDans l'étroit cimetière où l'écho nous répond,Pas même un saule vert qui s'effeuille à l'automne,Pas même la chanson naïve et monotoneQue chante un mendiant à l'angle d'un vieux pont!
Où sont-ils,les marins sombres dans les nuits noires?O flots, que vous savez de lugubres histoires!Flots profonds redoutés des mères à genoux!Vous vous les racontez en montant les marées,Et c'est ce qui vous fait ces voix désespéréesQue vous avez le soir quand vous venez vers nous!
L'été, lorsque le jour a fui, de fleurs couverteLa plaine verse au loin un parfum enivrant;Les yeux fermés, l'oreille aux rumeurs entr'ouverte,On ne dort qu'à demi d'un sommeil transparent.
Les astres sont plus purs, l'ombre paraît meilleure;Un vague demi-jour teint le dôme éternel;Et l'aube douce et pâle, en attendant son heure,Semble toute la nuit errer au bas du ciel.
La tombe dit à la rosé:—Des pleurs dont l'aube t'arroseQue fais-tu, fleur des amours?La rose dit à la tombe:— Que fais-tu de ce qui tombeDans ton gouffre ouvert toujours?
La rosé dit:—Tombeau sombre,De ces pleurs je fais dans l'ombreUn parfum d'ambre et de miel.La tombe dit:—Fleur plaintive,De chaque âme qui m'arriveJe fais un ange du ciel.
Les champs n'étaient point noirs, les cieux n'étaient pas mornes;Non, le jour rayonnait dans un azur sans bornesSur la terre étendu,L'air était plein d'encens et les prés de verdures,Quand il revit ces lieux où par tant de blessuresSon coeur s'est répandu.
L'automne souriait; les coteaux vers la plainePenchaient leurs bois charmants qui jaunissaient à peine,Le ciel était doré;Et les oiseaux, tournés vers celui que tout nomme,Disant peut-être à Dieu quelque chose de l'homme,Chantaient leur chant sacré.
Il voulut tout revoir, l'étang près de la source,La masure où l'aumône avait vidé leur bourse,Le vieux frêne plié,Les retraites d'amour au fond des bois perdues,L'arbre où dans les baisers leurs âmes confonduesAvaient tout oublié.
Il chercha le jardin, la maison isolée,La grille d'où l'oeil plonge en une oblique allée,Les vergers en talus.Pâle, il marchait.—Au bruit de son pas grave et sombreIl voyait à chaque arbre, hélas! se dresser l'ombreDes jours qui ne sont plus.
Il entendait frémir dans la forêt qu'il aimeCe doux vent qui, faisant tout vibrer en nous-même,Y réveille l'amour,Et, remuant le chêne ou balançant la rose,Semble l'âme de tout qui va sur chaque choseSe poser tour à tour.
Les feuilles qui gisaient dans le bois solitaire,S'efforçant sous ses pas de s'élever de terre,Couraient dans le jardin;Ainsi, parfois, quand l'âme est triste, nos penséesS'envolent un moment sur leurs ailes blessées,Puis retombent soudain.
Il contempla longtemps les formes magnifiquesQue la nature prend dans les champs pacifiques;Il rêva jusqu'au soir;Tout le jour il erra le long de la ravine,Admirant tour à tour le ciel, face divine,Le lac, divin miroir.
Hélas! se rappelant ses douces aventures,Regardant, sans entrer, par-dessus les clôtures,Ainsi qu'un paria,Il erra tout le jour. Vers l'heure où la nuit tombe,Il se sentit le coeur triste comme une tombe,Alors il s'écria :
—"O douleur! j'ai voulu, moi dont l'âme est troublée,Savoir si l'urne encor conservait la liqueur,Et voir ce qu'avait fait cette heureuse valléeDe tout ce que j'avais laissé là de mon coeur!
"Que peu de temps suffit pour changer toutes choses!Nature au front serein, comme vous oubliez!Et comme vous brisez dans vos métamorphosesLes fils mystérieux où nos coeurs sont liés!
"Nos chambres de feuillage en halliers sont changées;L'arbre où fut notre chiffre est mort ou renversé;Nos rosés dans l'enclos ont été ravagéesPar les petits enfants qui sautent le fossé.
"Un mur clôt la fontaine où, par l'heure échauffée,Folâtre, elle buvait en descendant des bois;Elle prenait de l'eau dans sa main, douce fée,Et laissait retomber des perles de ses doigts!
"On a pavé la route âpre et mal aplanie,Où, dans le sable pur se dessinant si bien,Et de sa petitesse étalant l'ironie,Son pied charmant semblait rire à côté du mien.
"La borne du chemin, qui vit des jours sans nombre,Où jadis pour m'attendre elle aimait à s'asseoir,S'est usée en heurtant, lorsque la route est sombre,Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.