Chapter 4

Un sentiment de profonde pitié me serrait le cœur, et l'emportait sur le mépris.

—Monsieur V..., dis-je au chef des agens, ce malheureux me prie d'intercéder en sa faveur; il est connu dans tout le quartier, il a été reçu dans le monde.... Eh bien! je vous en supplie, épargnez-lui les humiliations inutiles.

—Monsieur Fabien, me répondit V... avec une politesse exquise, je n'ai rien à refuser à un homme comme vous.

»J'ai entendu que cet homme vous priait de l'accompagner jusqu'à la police. Eh bien! si vous y consentez, je monterai avec vous dans la voiture, voilà tout, et les choses se passeront en douceur.

—Docteur, je vous en supplie, dit le baron.

—Eh bien! dis-je, soit, j'accomplirai ma mission jusqu'au bout. Monsieur V..., ayez la bonté d'envoyer chercher un fiacre.

—Et faites-le approcher de la porte qui donne dans la rue du Helder! s'écria le baron.

—Fil-de-soie, dit V... avec un ton d'ironie impossible à rendre, exécutez les ordres de monsieur le baron.

L'individu désigné sous le nom de Fil-de-soie sortit pour exécuter la mission dont il était chargé.

—Pendant ce temps, dit V..., avec la permission de monsieur le baron, je ferai une petite perquisition dans le secrétaire.

Gabriel fît un mouvement vers le secrétaire.

—Oh! ne vous dérangez pas, monsieur le baron, dit V... en étendant le bras. Quand nous en trouverions quelques-uns là-dedans, il n'en serait ni plus ni moins: nous en avons déjà une centaine au moins qui sortent de votre fabrique.

Le prisonnier tomba assis sur une chaise, et celui qui l'avait arrêté procéda à la perquisition.

—Ah! ah! dit-il, je connais ces secrétaires-là, c'est de la façon de Barthélémy. Voyons d'abord les tiroirs, nous verrons les secrets ensuite.

Et il fouilla dans tous les tiroirs, où, excepté le portefeuille dont nous avons déjà parlé, il n'y avait rien que des lettres.

—Maintenant, dit-il, voyons les secrets.

Gabriel le suivait des yeux en pâlissant et en rougissant tour à tour.

Ce fut alors que j'admirai la dextérité de cet homme. Il y avait dans le secrétaire quatre secrets différens; non-seulement aucun ne lui échappa, mais encore, à l'instant même, sans tâtonner, à la simple inspection, il en découvrit le mécanisme.

—Voilà le pot aux roses, dit-il en réunissant une centaine de billets de cinq cents francs et de mille francs. Peste! monsieur le baron, vous n'y alliez pas de main-morte: quatre gaillards comme vous seulement, et au bout de l'année la Banque sauterait.

Le prisonnier ne répondit que par un gémissement profond, et en cachant sa tête entre ses deux mains.

En ce moment Fil-de-soie, l'agent, rentra.

—Messieurs, le fiacre est à la porte, dit-il.

—En ce cas, dit V..., partons.

—Mais, interrompis-je, vous voyez que monsieur est en robe de chambre; vous ne pouvez l'emmener ainsi.

—Oui, oui, s'écria Gabriel, il faut que je m'habille.

—Habillez-vous donc, et faites vite. J'espère que nous sommes gentils, hein?... Il est vrai que ce n'est pas pour vous ce que nous en faisons, c'est pour monsieur le docteur.

Et il se retourna de mon côté et me salua.

Mais au lieu de profiter de la permission qui lui était donnée, Gabriel restait immobile sur sa chaise.

—Eh bien! eh bien! remuons-nous donc un peu, voyons, et plus vite que ça! Nous avons à neuf heures un autre monsieur à pincer, et il ne faut pas que l'un nous fasse manquer l'autre.

Gabriel ouvrit l'armoire où étaient pendus ses habits; mais il en détacha cinq ou six avant de s'arrêter à l'un d'eux.

—Avec la permission de monsieur le baron, dit V..., nous lui servirons de valets de chambre.

Et il fit un signe aux agens, qui tirèrent d'une commode un gilet et une cravate, tandis que lui choisissait dans l'armoire une redingote.

Alors commença la plus étrange toilette que j'eusse vue de ma vie. Debout et vacillant sur ses jambes, le prisonnier se laissait faire, fixant sur chacun de nous un œil étonné.

On lui noua sa cravate au cou, on lui passa son gilet, on lui mit son habit comme on eût fait à un automate, puis on lui posa son chapeau sur la tête, et on lui glissa dans la main une badine à pomme d'or.

On eût dit que si on ne le soutenait pas, il allait tomber.

Les deux agens le prirent chacun sous une épaule, et c'est alors seulement qu'il sembla se réveiller.

—Non, non, s'écria-t-il en se cramponnant à mon bras; ainsi, ainsi! vous me l'avez promis, docteur.

—Oui, repris-je; mais venez.

—Monsieur le baron, dit V..., je vous préviens que si vous faites un mouvement pour fuir, je vous brûle la cervelle.

Je sentis tout son corps frissonner à cette menace.

—Ne vous ai-je pas donné ma parole d'honneur de ne point chercher à m'échapper? dit-il, essayant de couvrir sa lâcheté sous un sentiment d'honorable apparence.

—Ah! c'est vrai, dit V..., en armant ses pistolets, je l'avais oublié. Marchons.

Nous descendîmes l'escalier, le malheureux appuyé sur mon bras et suivi par le chef et ses deux alguazils.

Arrivés dans la cour, un des deux agens courut au fiacre et en ouvrit la portière.

Avant d'y monter, Gabriel jeta un regard effaré à droite et à gauche, comme pour voir s'il n'y avait pas moyen de fuir.

Mais en ce moment il sentit qu'on lui appuyait quelque chose entre les deux épaules; il se retourna: c'était le canon du pistolet.

D'un seul bond il se précipita dans le fiacre.

V... me fit signe de la main de monter et de prendre le fond. Ce n'était pas l'occasion de faire des cérémonies. Je me plaçai au poste qui m'était désigné.

Il dit alors en argot à ses deux agens quelques paroles que je ne pus comprendre; et, montant à son tour, il s'assit sur le devant.

Le cocher ferma la portière.

—A la préfecture de police, n'est-ce pas, mon maître, dit-il.

—Oui, répondit V...; mais comment savez-vous où nous allons, mon ami?

—Chut! je vous ai reconnu, dit le cocher; c'est déjà la troisième fois que je vous mène, et toujours en compagnie.

—Eh bien! dit V..., fiez-vous donc à l'incognito!

Le fiacre se mit à rouler du côté du boulevard; puis il prit la rue de Richelieu, gagna le pont Neuf, suivit le quai des Orfèvres, tourna à droite, passa sous une voûte, enfila une espèce de ruelle, et s'arrêta devant une porte.

Alors, seulement, le prisonnier parut sortir de sa torpeur; pendant toute la route il n'avait pas dit un seul mot.

—Comment! s'écria-t-il, déjà! déjà! déjà!

—Oui, monsieur le baron, dit V..., voilà votre logement provisoire; il est moins élégant que celui de la rue Taitbout; mais, dame! dans votre profession, il y a des hauts et des bas, faut être philosophe.

Ce disant, il ouvrit la portière et sauta hors du fiacre.

—Avez-vous quelque recommandation à me faire avant que je vous quitte, monsieur? demandai-je au prisonnier.

—Oui, oui; qu'elle ne sache rien de ce qui est arrivé.

—Qui, elle?

—Marie.

—Ah! c'est vrai, répondis-je; pauvre femme! je l'avais oubliée. Soyez tranquille, je ferai ce que je pourrai pour lui cacher la vérité.

—Merci, merci, docteur. Ah! je le savais bien que vous étiez mon seul ami.

—Eh bien! j'attends, dit le chef de la brigade.

Gabriel poussa un soupir, secoua tristement la tête, et s'apprêta à descendre.

Comme pour l'aider, V... le prit par le bras; tous deux s'approchèrent de la porte fatale, qui s'ouvrit d'elle-même et comme si elle reconnaissait son grand pourvoyeur.

Le prisonnier me jeta un dernier regard de détresse, et la porte se referma sur eux avec un bruit sourd et retentissant.

Le même jour, Marie quitta Paris et retourna à Trouville.

Comme je l'avais promis à Gabriel, je ne lui avais rien dit; mais elle se doutait de tout.

Six mois s'étaient écoulés depuis les événemens que je viens de raconter, et plus d'une fois, malgré les efforts que j'avais faits pour les oublier, ils s'étaient représentés à ma mémoire, lorsque, vers les six heures du soir, comme j'allais me mettre à table, je reçus cette lettre.

«Monsieur,«Au moment de paraître devant le trône de Dieu, où va le conduire une condamnation capitale, le malheureux Gabriel Lambert, qui a conservé un profond souvenir de vos bontés, voudrait réclamer de vous un dernier service; il espère que vous voudrez bien obtenir du préfet la permission de le voir, et descendre une dernière fois dans son cachot. Il n'y a pas de temps à perdre: l'exécution a lieu demain, à sept heures du matin.«J'ai l'honneur d'être, etc., etc.«L'abbé...,«Aumônier des prisons.»

«Monsieur,

«Au moment de paraître devant le trône de Dieu, où va le conduire une condamnation capitale, le malheureux Gabriel Lambert, qui a conservé un profond souvenir de vos bontés, voudrait réclamer de vous un dernier service; il espère que vous voudrez bien obtenir du préfet la permission de le voir, et descendre une dernière fois dans son cachot. Il n'y a pas de temps à perdre: l'exécution a lieu demain, à sept heures du matin.

«J'ai l'honneur d'être, etc., etc.

«L'abbé...,

«Aumônier des prisons.»

J'avais deux ou trois personnes à dîner.

Je leur montrai la lettre; je leur expliquai en quelques mots ce dont il était question, je constituai l'un d'eux mon représentant, je le chargeai de faire en mon absence les honneurs aux autres.

Je montai en cabriolet et je partis tout de suite.

Comme je l'avais prévu, je n'eus aucune peine à obtenir mon laissez-passer, et j'arrivai à Bicêtre vers les sept heures du soir.

C'était la première fois que je franchissais le seuil de cette prison, qui, depuis qu'on n'exécutait plus sur la place de Grève, était devenue la dernière habitation des condamnés à mort.

Aussi ce ne fut pas sans un profond serrement de cœur, et sans une espèce de crainte personnelle dont le plus honnête homme n'est point exempt, que j'entendis les portes massives se refermer sur moi.

Il semble que là où toute parole est une plainte, tout bruit un gémissement, on respire un autre air que l'air destiné aux hommes; et certes, lorsque je montrai au directeur de la prison la permission que j'avais de visiter son commensal, je devais être aussi pâle et aussi tremblant que les hôtes qu'il est habitué à recevoir.

A peine eut-il lu mon nom, qu'il s'interrompit pour me saluer une seconde fois.

Puis, appelant un guichetier.

—François, dit-il, conduisez monsieur au cachot de Gabriel Lambert; les règles ordinaires de la prison ne sont point faites pour lui, et s'il désire rester seul avec le condamné, vous lui accorderez cette liberté.

—Dans quel état trouverai-je ce malheureux? demandai-je?

—Comme un veau qu'on mène à l'abattoir, à ce qu'on m'a dit, du moins; vous verrez, il est si abattu qu'on a jugé inutile de lui mettre la camisole de force.

Je poussai un soupir. V... ne s'était pas trompé dans ses prévisions, et en face de la mort le courage ne lui était pas revenu.

Je fis de la tête un signe de remercîment au directeur, qui se remit à la partie de piquet que mon arrivée avait interrompue, et je suivis le guichetier.

Nous traversâmes une petite cour; nous entrâmes sous un corridor sombre; nous descendîmes quelques marches.

Nous trouvâmes un second corridor dans lequel veillaient des geôliers qui, de minute en minute, allaient attacher leur visage à des ouvertures grillées.

Ces cellules étaient celles des condamnés à mort, dont on surveille ainsi les derniers momens, de peur que le suicide ne les enlève à l'échafaud.

Le guichetier ouvrit une de ces portes; et comme, par un dernier sentiment d'effroi, je demeurais immobile:

—Entrez, dit-il, c'est ici. Eh! eh! jeune homme, ajouta-t-il, égayez-vous donc un peu, voilà la personne que vous avez demandée.

—Qui? le docteur? demanda une voix.

—Oui, monsieur, répondis-je en entrant, je me rends à votre invitation, me voici.

Alors je pus embrasser d'un coup d'œil la misérable et sombre nudité de ce cachot.

Au fond était une espèce de grabat, au-dessus duquel de gros barreaux indiquaient qu'il devait exister un soupirail.

Les murs, noircis par le temps et par la fumée, étaient rayés de tous côtés par les noms que les hôtes successifs de cette terrible demeure avaient inscrits à l'aide de leurs fers peut-être. Un d'eux, d'une imagination plus capricieuse que les autres, y avait tracé l'image d'une guillotine.

Près d'une table éclairée par une mauvaise lampe fumeuse, deux hommes étaient assis.

L'un d'eux était un homme de quarante-huit à cinquante ans, auquel ses cheveux blancs donnaient l'apparence d'un vieillard de soixante-dix ans.

L'autre était le condamné.

A mon aspect, celui-ci se leva, mais l'autre resta immobile comme s'il ne voyait ou n'entendait plus.

—Ah! docteur, dit le condamné en s'appuyant de la main sur la table, afin de se tenir debout, ah! docteur, vous avez donc consenti à me venir voir.

«Je connaissais bien votre excellent cœur, et cependant je doutais, je l'avoue.

«Mon père, mon père, dit le condamné en frappant sur l'épaule du vieillard, c'est le docteur Fabien dont je vous ai tant parlé.... Excusez-le, continua le jeune homme, en revenant à moi et en me montrant Thomas Lambert, mais ma condamnation lui a porté un tel coup que je crois qu'il devient fou.

—Vous avez désiré me parler, monsieur, lui répondis-je, et je me suis empressé de me rendre à votre invitation. Dans mon état la condescendance pour de pareilles prières n'est pas une affaire de bonté, mais de devoir.

—Eh bien! docteur ... vous savez, dit le condamné, c'est ... pour demain.

Et il retomba assis sur son escabeau, épongea son front mouillé de sueur avec un mouchoir tout humide, porta à ses lèvres un verre d'eau, dont il but quelques gouttes, mais sa main était tellement tremblante que j'entendis le verre claquer contre ses dents.

Pendant le moment de silence qui se fit alors, je l'examinai avec attention.

Jamais la plus douloureuse maladie n'avait produit, je crois, sur un homme un plus terrible changement.

Faux et ridicule sous son costume de dandy, Gabriel, sous la livrée de l'échafaud, était redevenu une créature digne de pitié. Son corps, toujours trop grêle pour sa longue taille, était encore amaigri. L'orbe de ses yeux caves semblait nager dans le sang. Sa figure tirée était livide, et la sueur avait collé à son front des mèches de cheveux devenues solides.

Il portait le même habit, le même gilet et le même pantalon que le jour ou on l'avait arrêté; seulement, tout cela était sale et déchiré.

—Mon père, dit-il, en secouant le vieillard toujours immobile et muet, mon père, c'est le docteur.

—Hein? murmura le vieillard.

—Je vous dis que c'est le docteur, continua-t-il en haussant la voix, et je voudrais lui parler.

—Oui, oui, murmura le vieillard. Eh bien! parle.

—Mais lui parler seul. Vous ne comprenez pas que je désire lui parler à lui seul. Eh! mon Dieu, s'écria-t-il avec impatience, nous n'avons cependant pas de temps à perdre!... Levez-vous, mon père, levez-vous, et laissez-nous.

Alors il passa sa main sous l'épaule du vieillard et essaya de le soulever.

—Qu'y a-t-il, qu'y a-t-il? dit le vieillard, est-ce qu'ils viennent déjà te chercher? Il n'est pas encore temps; ce n'est que pour demain six heures?

Le condamné retomba sur son escabeau, en poussant un profond gémissement.

—Tenez, docteur, dit-il, faites-lui entendre raison, dites-lui que je désire rester seul avec vous; quant à moi, j'y renonce, mes forces sont brisées.

Et il se laissa aller en sanglotant, les bras tendus et la face contre la table.

Je fis signe au guichetier de m'aider. Il s'approcha avec moi du vieillard.

—Monsieur, lui dis-je, je suis une ancienne connaissance de votre fils. Il a un secret à me confier, seriez-vous assez bon pour nous laisser seuls?

En même temps nous le soulevâmes, chacun par un bras, pour le conduire dans le corridor.

—Ce n'est pas là ce qu'on m'a promis, s'écria-t-il. On m'a promis que je resterais avec lui jusqu'au dernier moment. J'en ai obtenu la permission; pourquoi veut-on m'emmener? Oh! mon fils, mon enfant, mon Gabriel!

Et le vieillard, rappelé à lui par l'excès même de sa douleur, se jeta sur le jeune homme étendu sur la table.

—Il ne s'en ira pas, murmura le condamné, et cependant il doit comprendre que chaque minute est plus précieuse pour moi qu'une année dans la vie d'un autre.

—On ne veut pas vous arracher à votre fils, monsieur, lui dis-je, entendez bien cela; c'est votre fils, au contraire, qui désire rester un instant seul avec moi.

—Est-ce bien vrai, Gabriel? demanda le vieillard.

—Eh! mon Dieu! oui, puisque je vous le répète depuis une heure.

—Alors, c'est bien, je m'en vais; mais je veux rester tout près de son cachot.

—Vous resterez là dans le corridor, dit le geôlier.

—Et je pourrai rentrer?

—Aussitôt que votre fils vous redemandera.

—Vous ne voudriez pas me tromper, docteur; ce serait affreux de tromper un père.

—Je vous donne ma parole d'honneur que, dans un instant, vous pourrez rentrer.

—Alors je vous laisse, dit le vieillard; et, mettant à son tour ses mains sur ses deux yeux, il sortit en sanglotant.

Le geôlier sortit en même temps que lui et referma la porte.

J'allai m'asseoir à la place que le vieillard avait quittée.

—Eh bien! monsieur Lambert, lui dis-je, nous voilà seuls, que puis-je faire pour vous? parlez.

Il souleva lentement la tête, se raidit sur ses deux mains, jeta tout autour de lui des yeux égarés; puis, ramenant sur moi un regard qui, peu à peu, prit une fixité effrayante.

—Vous pouvez me sauver, dit-il.

—Moi, m'écriai-je en tressaillant, et comment cela?

Il saisit ma main.

—Silence, me dit-il, et écoutez-moi.

—J'écoute.

—Vous rappelez-vous un jour que nous étions assis rue Taitbout, comme nous le sommes, et que je vous montrai, écrits sur un billet de banque, ces mots:LA LOI PUNIT DE MORT LE CONTREFACTEUR?

—Oui.

—Vous rappelez-vous que je me plaignis alors de la dureté de cette loi, et que vous me dites que le roi avait intention de proposer aux Chambres une commutation de peine?

—Oui, je me le rappelle encore.

—Eh bien! je suis condamné à mort, moi; avant-hier, mon pourvoi en cassation a été rejeté; il ne me reste d'espoir que dans le pourvoi en grâce que j'ai adressé hier à Sa Majesté.

—Je comprends.

—Vous êtes toujours le médecin du roi par quartier?

—Oui, et même dans ce moment-ci je suis de service.

—Eh bien! mon cher docteur, en votre qualité de médecin du roi, vous pouvez le voir à toute heure; voyez-le, je vous en supplie, dites que vous me connaissez, ayez ce courage, et demandez-lui ma grâce; au nom du ciel! je vous en supplie.

—Mais cette grâce, repris-je, en supposant même que je puisse l'obtenir, ne sera jamais qu'une commutation de peine.

—Je le sais bien.

—Et cette commutation de peine, ne vous abusez pas, ce sera les galères à perpétuité.

—Que voulez-vous, murmura le condamné avec un soupir, cela vaut toujours mieux que la mort!

A mon tour je sentis une sueur froide qui perlait sur mon front.

—Oui, dit Gabriel en me regardant, oui, je comprends ce qui se passe en vous: vous me méprisez, vous me trouvez lâche, vous vous dites que mieux vaut cent fois mourir que traîner à perpétuité, quand on a vingt-six ans surtout, un boulet infâme.

«Mais que voulez-vous? depuis que cet arrêt a été rendu, je n'ai pas dormi une heure; regardez mes cheveux ... il y en a la moitié qui ont blanchi.

«Oui, j'ai peur de la mort, sauvez-moi de la mort, c'est tout ce que je demande; ils feront ensuite tout ce qu'ils voudront de moi.

—Je tâcherai, répondis-je.

—Ah! docteur, docteur, s'écria le malheureux en saisissant ma main et en appuyant ses lèvres sur elle avant que j'eusse eu le temps de la retirer; docteur, je le savais bien que mon seul, mon unique, mon dernier espoir était en vous.

—Monsieur! repris-je, honteux de ces humbles démonstrations.

—Et maintenant, dit-il, ne perdez pas une minute, allez, allez; si par hasard quelque obstacle s'opposait à ce que vous vissiez le roi, insistez, au nom du ciel! Songez que ma vie est attachée à vos paroles; songez qu'il est neuf heures du soir, et que c'est demain à six heures du matin.

Neuf heures à vivre, mon Dieu! Si vous ne me sauvez pas, je n'ai plus que neuf heures à vivre.

—A onze heures, je serai aux Tuileries.

—Et pourquoi à onze heures, pourquoi pas tout de suite; vous perdez deux heures, ce me semble.

—Parce que c'est à onze heures que le roi se retire ordinairement pour travailler, et que, jusqu'à cette heure, il demeure au salon de réception.

—Oui, et ils sont là une centaine de personnes qui causent; qui rient, qui sont sûrs du lendemain, sans songer qu'il y a un homme, un de leurs semblables, qui sue son agonie dans un cachot, à la lueur de cette lampe, en face de ces murs, couverts de noms de gens qui ont vécu comme il vit en ce moment, et qui le lendemain étaient morts. Ils ne savent pas tout cela, eux, dites-leur que c'est ainsi et qu'ils aient pitié de moi.

—Je ferai ce que je pourrai, monsieur, soyez tranquille.

—Puis, si le roi hésitait, adressez-vous à la reine: c'est une sainte femme, elle doit être contre la peine de mort! Adressez-vous au duc d'Orléans, tout le monde parle de son bon cœur. Il disait un jour, à ce qu'on m'a assuré, que s'il montait jamais sur le trône, il n'y aurait pas une seule exécution sous son règne. Si vous vous adressiez à lui au lieu de vous adresser au roi?

—Rassurez-vous, je ferai ce qu'il faudra faire.

—Mais espérez-vous quelque chose, au moins?

—La clémence du roi est grande, j'espère en elle.

—Dieu vous entende! s'écria-t-il en joignant les mains. Oh! mon Dieu! mon Dieu! touchez le cœur de celui qui d'un mot peut me tuer ou me faire grâce.

—Adieu, monsieur.

—Adieu? que dites-vous là? ne reviendrez-vous point?

—Je reviendrai si j'ai réussi.

—Oh! dans l'un ou l'autre cas, que je vous revoie! Mon Dieu! que deviendrais-je si je ne vous revoyais pas? Jusqu'au pied de l'échafaudje vous attendrais, et quel supplice qu'un pareil doute. Revenez, je vous en supplie, revenez.

—Je reviendrai.

—Ah, bien! dit le condamné, que ses forces semblèrent abandonner du moment où il eut obtenu de moi cette promesse; bien, je vous attends!

Et il se laissa retomber lourdement sur sa chaise.

Je m'avançai vers la porte.

—A propos, s'écria-t-il, envoyez-moi mon père, je ne veux pas rester seul; la solitude, c'est le commencement de la mort.

—Je vais faire ce que vous désirez.

—Attendez. A quelle heure croyez-vous être de retour?

—Mais, je ne sais ... cependant je crois que vers une heure du matin....

—Tenez, voilà neuf heures et demie qui sonnent; c'est incroyable comme les heures passent vite, depuis deux jours surtout! Ainsi, dans trois heures, n'est-ce pas?

—Oui.

—Allez, allez, allez; je voudrais à la fois vous garder et vous voir partir. Au revoir, docteur, au revoir. Envoyez-moi mon père, je vous prie.

La recommandation était inutile: le pauvre vieillard ne m'eût pas plus tôt vu apparaître à la porte qu'il se leva.

Le guichetier qui me faisait sortir le fit entrer, et la porte se referma sur lui.

Je remontai, le cœur serré. Je n'avais jamais vu si hideux spectacle, et certes, cependant, la mort nous est familière, à nous autres médecins, et il y a peu d'aspects sous lesquels elle ne nous soit connue; mais jamais je n'avais vu la vie lutter si lâchement contre elle.

Je sortis en prévenant le directeur que je reviendrais probablement dans le courant de la nuit.

Mon cabriolet m'attendait à la porte; je revins chez moi et trouvai mes amis qui faisaient joyeusement une bouillotte, et je me rappelai ce que m'avait dit ce malheureux.

«Il y a dans ce moment-ci des hommes qui rient, qui s'amusent, sans songer qu'il y a un de leurs semblables qui sue son agonie.»

J'étais si pâle qu'en m'apercevant ils jetèrent un cri de surprise et presque de terreur, et qu'ils me demandèrent tous ensemble s'il m'était arrivé quelque accident.

Je leur racontai ce qui venait de se passer, et, à la fin de mon récit, ils étaient presque aussi pâles que moi.

Puis, j'entrai dans mon cabinet de toilette, et je m'habillai.

Lorsque je sortis, la bouillotte avait cessé.

Ils étaient debout et causaient: une grande discussion s'était engagée sur la peine de mort.

Il était dix heures et demie. Je voulus prendre congé d'eux, mais tous me répondirent qu'avec ma permission, ils resteraient chez moi à attendre l'issue de ma visite à Sa Majesté.

J'arrivai aux Tuileries. Il y avait cercle chez la reine.

La reine, les princesses et les dames d'honneur, assises autour d'une table ronde, travaillaient selon leur habitude à faire de la tapisserie destinée à des œuvres de bienfaisance.

On me dit que le roi s'était retiré dans son cabinet et travaillait.

Vingt fois il m'était arrivé de pénétrer avec Sa Majesté dans ce sanctuaire. Je n'eus donc pas besoin de me faire conduire: je connaissais le chemin.

Dans la chambre attenante, travaillait un des secrétaires particuliers du roi, nommé L.... C'était un de mes amis, et de plus un de ces hommes sur le cœur duquel on peut toujours compter.

Je lui dis quelle cause m'amenait, et le priai de prévenir Sa Majesté que j'étais là et que je sollicitais la faveur d'être admis près d'elle.

L.... ouvrit la porte, un instant après j'entendis le roi qui répondait.

—Fabien, le docteur Fabien? eh bien! mais qu'il entre.

Je profitai de la permission, sans même attendre le retour de mon introducteur. Le roi s'aperçut de mon empressement.

—Ah! ah! dit-il, docteur, il paraît que vous écoutez aux portes; venez, venez.

J'étais fortement ému.

Jamais je n'avais vu le roi dans une circonstance pareille, un mot de lui allait décider de la vie d'un homme.

La majesté royale m'apparaissait dans toute sa splendeur, son pouvoir en ce moment participait du pouvoir de Dieu.

Il y avait alors sur le visage du roi une telle expression de sécurité, que je repris confiance.

—Sire, lui dis-je, je demande mille fois pardon à Votre Majesté de me présenter ainsi devant elle sans qu'elle m'ait fait l'honneur de m'appeler; mais il s'agit d'une bonne et sainte action, et j'espère qu'en faveur du motif, Votre Majesté me pardonnera.

—En ce cas, vous êtes deux fois le bienvenu, docteur; parlez vite. Le métier de roi devient si mauvais par le temps qui court, qu'il ne faut pas laisser échapper l'occasion de l'améliorer un peu. Que désirez-vous?

—J'ai souvent eu l'honneur de débattre avec Votre Majesté cette grave question de la peine de mort, et je sais quelles sont sur ce sujet les opinions de Votre Majesté; je viens donc à elle avec toute confiance.

—Ah! ah! je me doute de ce qui vous amène.

—Un malheureux, coupable d'avoir fabriqué de faux billets de banque, a été condamné à mort par les dernières assises; avant-hier, son pourvoi en cassation a été rejeté, et cet homme doit être exécuté demain.

—Je sais cela, dit le roi, et j'ai quitté le cercle pour venir examiner moi-même toute cette procédure.

—Comment, vous-même, sire?

—Mon cher monsieur Fabien, continua le roi, sachez bien une chose, c'est qu'il ne tombe pas une tête en France que je n'aie acquis par moi-même la certitude que le condamné était bien véritablement coupable.

«Chaque nuit qui précède une exécution est pour moi une nuit de profondes études et de réflexions solennelles.

«J'examine le dossier depuis sa première jusqu'à sa dernière ligne, je suis l'acte d'accusation dans tous ses détails.

«Je pèse les dépositions à charge et à décharge; loin de toute impression étrangère, seul avec la nuit et la solitude, je m'établis en juge des juges. Si ma conviction est la leur, que voulez-vous? le crime et la loi sont là en face l'un de l'autre, il faut laisser faire la loi; si je doute, alors je me souviens du droit que Dieu m'a donné, et, sans faire grâce, je conserve au moins la vie. Si mes prédécesseurs eussent fait comme moi, docteur, peut-être eussent-ils eu, au moment où Dieu les a condamnés à leur tour, quelques remords de moins sur la conscience, et quelques regrets de plus sur leur tombeau.

Je laissais parler le roi, et je regardais, je l'avoue, avec une vénération profonde cet homme tout-puissant, qui, tandis qu'on riait et qu'on plaisantait à vingt pas de lui, se retirait seul et grave, et venait incliner son front sur une longue et fatigante procédure pour y chercher la vérité. Ainsi, aux deux extrémités de la société, deux hommes veillaient, occupés d'une même pensée: le condamné, c'est que le roi pouvait lui faire grâce;—le roi, c'est qu'il pouvait faire grâce au condamné.

—Eh bien! sire, lui dis-je avec inquiétude, quelle est votre opinion sur ce malheureux.

—Qu'il est bien véritablement coupable; d'ailleurs il n'a pas nié un seul instant; mais aussi que la loi est trop sévère.

—Ainsi, j'ai donc l'espoir d'obtenir la grâce que je venais demander à Votre Majesté?

—Je voudrais vous laisser croire, monsieur Fabien, que je fais quelque chose pour vous; mais je ne veux pas mentir: quand vous êtes entré, ma résolution était déjà prise.

—Alors, dis-je, Votre Majesté fait grâce?

—Cela s'appelle-t-il faire grâce, dit le roi.

Il prit le pourvoi déployé devant lui, et écrivit en marge ces deux lignes:

«Je commue la peine de mort en celle des travaux forcés à perpétuité.«

Et il signa.

—Oh! dis-je, cela serait, sire, pour un autre, une condamnation plus cruelle que la peine de mort; mais pour celui-là, c'est une grâce, je vous en réponds ... et une véritable grâce. Votre Majesté me permet-elle de la lui annoncer.

—Allez, monsieur Fabien, allez, dit le roi. Puis appelant L...? Faites porter ces pièces chez monsieur le garde des sceaux, dit-il, et qu'elles lui soient remises à l'instant même; c'est une commutation de peine.

Et me saluant de la main, il ouvrit un autre dossier.

Je quittai aussitôt les Tuileries par l'escalier particulier qui conduit du cabinet du roi à l'entrée principale; je retrouvai mon cabriolet dans la cour, je m'y élançai et je partis.

Minuit sonnait comme j'arrivais à Bicêtre.

Le directeur faisait toujours sa partie de piquet.

Je vis que je le contrarierais beaucoup en le dérangeant.

—C'est moi, lui dis-je; vous avez permis que je revinsse près du condamné, j'use de la permission.

—Faites, dit-il; François, conduisez monsieur.»

Puis, se tournant vers son partner avec un sourire de profonde satisfaction.

—Quatorze de dames et sept piques sont-ils bons? dit-il.

—Parbleu! répondit le partner d'un air on ne peut plus contrarié; je le crois bien, je n'ai que cinq carreaux.

Je n'en entendis pas davantage.

Il est incroyable combien une même heure, et souvent un même lieu, réunissent de préoccupations différentes.

Je descendis l'escalier aussi vivement que possible.

—C'est moi! criai-je de l'autre côté de la porte, c'est moi!

Un cri répondit au mien.

La porte s'ouvrit.

Gabriel Lambert s'était élancé de son siége.

Il était debout au milieu de son cachot, pâle, les cheveux hérissés, les yeux fixés, les lèvres tremblantes, n'osant risquer une interrogation.

—Eh ... bien? murmura-t-il.

—J'ai vu le roi; il vous fait grâce de la vie.

Gabriel jeta un second cri, étendit les bras comme pour chercher un appui, et tomba évanoui près de son père, qui s'était levé à son tour, et qui n'étendit même pas les bras pour le soutenir.

Je me penchai pour secourir ce malheureux.

—Un instant! dit le vieillard en m'arrêtant; mais à quelle condition?

—Comment! comment! à quelle condition?

—Oui, vous avez dit que le roi lui faisait grâce de la vie; à quelle condition lui fait-il cette grâce?

Je cherchais un biais.

—Ne mentez pas, monsieur, dit le vieillard; à quelle condition?

—La peine est commuée en celle des travaux forcés à perpétuité.

—C'est bien! dit le père; je me doutais que c'était pour cela qu'il voulait vous parler seul, l'infâme.

Et, se redressant de toute sa hauteur, il alla d'un pas ferme prendre son bâton, qui était dans un coin.

—Que faites-vous? lui demandai-je.

—Il n'a plus besoin de moi, dit-il. J'étais venu pour le voir mourir, et non pour le voir marquer. L'échafaud le purifiait, le lâche a préféré le bagne. J'apportais ma bénédiction au guillotiné, je donne ma malédiction au forçat.

—Mais, monsieur, repris-je.

—Laissez-moi passer, dit le vieillard en étendant le bras vers moi avec un air de si suprême dignité, que je m'écartai sans essayer de le retenir davantage par une seule parole.

Il s'éloigna d'un pas grave et lent, et disparut dans le corridor, sans retourner la tête pour voir une seule fois son fils.

Il est vrai que lorsque Gabriel Lambert revint à lui, il ne demanda pas même où était son père.

Je quittai ce malheureux avec le plus profond dégoût qu'un homme m'ait jamais inspiré.

Je lus le lendemain, dans leMoniteur, la commutation de peine.

Puis je n'entendis plus parler de rien, et j'ignore vers quel bagne il a été acheminé.

Là se terminait la narration de Fabien.

En revenant, vers la fin du mois de juin 1841, de l'un de mes voyages d'Italie, je trouvai, comme d'habitude, une masse de lettres qui m'attendaient.

En général, et pour l'édification de ceux qui m'écrivent, j'avouerai qu'en pareil cas le dépouillement est bientôt fait.

Les lettres dont je reconnais l'écriture pour venir d'une main amie sont mises à part et lues; les autres sont impitoyablement jetées au feu.

Cependant une de ces lettres, timbrée de Toulon, et dont l'écriture ne me rappelait aucun souvenir, obtint grâce, m'ayant frappé par sa singulière suscription.

Cette suscription était ainsi conçue:

»Monsieur Alexandre Dumas, hoteur drammatique an Europe, uoire an passan à l'hôtel de Paris syl n'y serait pas.»

»Monsieur Alexandre Dumas, hoteur drammatique an Europe, uoire an passan à l'hôtel de Paris syl n'y serait pas.»

Je décachetai la lettre et cherchai le nom du flatteur qui me l'avait écrite. Elle était signéeRossignol. Au premier abord le nom me resta aussi inconnu que l'écriture.

Mais en rapprochant ce nom du timbre, je commençai à voir clair dans mes souvenirs; les premiers mots, au reste, fixèrent tous mes doutes.

Elle venait de l'un des douze forçats qui avaient été à mon service lorsque j'habitais ma petite bastide, au fort Lamalgue. Comme cette lettre a non seulement rapport à l'histoire que je viens de raconter, mais encore en est le complément, je la mettrai purement et simplement sous les yeux du lecteur, en lui faisant grâce des fautes d'orthographe, dont il a vu un échantillon dans l'adresse, et qui en dépareraient le style.

«Monsieur Dumas,

«Pardonnez à un homme que ses malheurs ont momentanément séparé de la société (je suis ici à temps, comme vous savez) l'audace qu'il prend de vous écrire; mais son intention lui servira d'excuse près de vous, je l'espère, attendu que ce qu'il fait en ce moment, il le fait dans l'espérance de vous être agréable.

(Comme on le voit, la préface était encourageante, aussi je continuai.)

«Il n'est pas que vous vous rappeliez Gabriel Lambert, celui qu'on appelait le docteur, vous savez bien; le même qui n'a pas voulu aller chercher au cabaret du fort Lamalgue le fameux déjeuner que vous avez eu la bonté de nous offrir.

«L'imbécile!

«Vous devez vous le rappeler, car vous l'aviez reconnu pour l'avoir vu autrefois dans le beau monde, et lui aussi vous avait reconnu, que vous en étiez si fort préoccupé que vous en avez écrasé de questions ce pauvre père Chiverny, le garde-chouirme, qui, avec son air méchant, est un brave homme tout de même.

«Eh bien, donc! voilà ce que j'avais à vous dire sur Gabriel Lambert; écoutez bien.

Depuis son arrivée à l'établissement, Gabriel Lambert avait pour camarade de chaîne un bon garçon, nommé Accacia, qui était chez nous pour une fadaise.

Dans une dispute qu'il avait eue avec des camarades, il avait donné, sans le faire exprès, en gesticulant, un coup de couteau à son meilleur ami, ce qui lui en a fait pour dix ans, attendu que son meilleur ami en était mort, ce dont le pauvre Accacia n'a jamais pu se consoler.

Mais les juges avaient pris en considération son innocence, et, comme je vous l'ai dit, quoique son imprudence eût causé la mort d'un homme, ils lui avaient donné un bonnet rouge seulement.

Quatre ans après votre passage à Toulon, c'est-à-dire en 1838, Accacia nous fit donc un beau matin ses adieux.

Justement, la veille, mon camarade de chaîne avaitclaqué.

Il résulta de ce double événement de départ et de mort que, Gabriel et moi nous trouvant seuls, on nous accoupla ensemble.

Si vous vous en souvenez, Gabriel n'avait pas l'abord gracieux. La nouvelle que j'allais être rivé à lui ne me fut donc agréable que tout juste, comme on dit.

Cependant je réfléchis que je n'étais pas à Toulon pour y avoir toutes mes aises, et, comme je suis philosophe, j'en pris mon parti.

Le premier jour il ne m'ouvrit pas la bouche, ce qui ne laissa pas de m'ennuyer fort, attendu que je suis causeur de mon naturel: cela m'inquiétait d'autant plus, qu'Accacia m'avait déjà plus d'une fois parlé de l'infirmité qu'il avait d'être accouplé à un muet.

Je pensai que moi qui y suis pour vingt ans, et qui, par conséquent, avais encore dix ans à faire,—mon jugement, jugement bien injuste allez, et que j'aurais bien certainement fait casser si j'avais eu des protections, étant du 24 octobre 1828,—j'allais passer dix années peu recréatives.

Je m'ingéniai donc pendant la nuit sur ce que je devais faire, et me rappelant le moyen qu'avait employé le renard pour faire parler le corbeau.

—Monsieur Gabriel, lui dis-je quand le jour fut venu, me permettez-vous de m'informer ce matin de l'état de votre santé?

Il me regarda avec étonnement, ne sachant pas si je parlais sérieusement ou si je me moquais de lui.

Je conservai la plus grande gravité.

—Comment, de ma santé? répondit-il.

C'était, comme vous le voyez, déjà quelque chose. Je lui avais fait desserrer les dents.

—Oui, de l'état de votre santé, repris-je; vous m'avez paru passer une mauvaise nuit.

Il poussa un soupir.

—Oui, mauvaise, reprit-il, mais c'est comme cela que je les passe toutes.

—Diable! repris-je.

Sans doute il se trompa au sens de mon exclamation, car, après un instant de silence, il reprit:

—Cependant, rassurez-vous, quand je ne dormirai point, je tâcherai de me tenir tranquille et de ne point vous réveiller.

—Oh! ne vous donnez pas tant de peine pour moi, monsieur Lambert, repris-je; je suis si honoré d'être votre camarade de chaîne, que je passerai volontiers par-dessus quelques petits inconvéniens.

Gabriel me regarda avec un nouvel étonnement.

Ce n'était point ainsi que s'y était pris Accacia pour le faire parler: il l'avait battu jusqu'à ce qu'il parlât; mais quoiqu'il fut arrivé à un résultat, ce résultat n'avait jamais été bien satisfaisant, et il y avait toujours eu du froid entre eux.

—Pourquoi me parlez-vous ainsi, mon ami? me demanda Gabriel Lambert.

—Parce que je sais à qui je parle, monsieur, et que je ne suis point un goujat, je vous prie de le croire.

Gabriel me regarda de nouveau d'un air défiant; mais je lui souris avec tant d'amabilité, qu'une partie de ses doutes parut s'évanouir.

L'heure du déjeuner arriva. On nous servit, comme d'habitude, notre gamelle pour deux; mais au lieu de plonger à l'instant même ma cuillère dans la soupe, j'attendis respectueusement qu'il eût fini pour commencer. Cette dernière attention le toucha au point qu'il me laissa non-seulement la plus grosse part, mais encore les meilleurs morceaux.

Je vis qu'il y avait tout à gagner dans ce monde à être poli.

Bref, au bout de huit jours, à part un certain air de supériorité qui ne le quitta jamais, nous étions les meilleurs amis du monde.

Malheureusement, je n'avais pas beaucoup gagné à faire parler mon compagnon; sa conversation était des plus mélancoliques, et il fallait véritablement toute la gaîté naturelle dont la Providence m'a doué pour que je ne me perdisse pas moi-même à une pareille école.

Je passai deux ans ainsi, pendant lesquels il alla toujours s'assombrissant.

De temps en temps je m'apercevais qu'il voulait me faire une confidence.

Je le regardais alors de l'air le plus ouvert que je pouvais prendre, afin de l'encourager; mais sa bouche, à moitié ouverte, se refermait, et je voyais que la chose était encore remise à un autre jour.

Je cherchais quelle sorte de confidence cela pouvait être, et c'était toujours une occupation qui me distrayait un peu, lorsqu'une fois que nous marchions côte à côte d'une voiture chargée de vieux canons qu'on enlevait pour la refonte et qui pesait bien dix mille, je le vis s'approcher d'elle et regarder la roue d'une certaine façon qui voulait dire:

«Si je n'étais pas un poltron, je mettrais ma tête là-dessous, et tout serait dit.»

De ce moment je fus fixé. Le suicide est chose commune au bagne.

Aussi, un jour que nous travaillions sur le port, et que, profitant de son isolement, je le vis me regarder de sa façon accoutumée, je résolus d'en finir cette fois-là avec ses scrupules. Il faut vous dire qu'au bout du compte il était assommant, et que je commençais à en avoir par-dessus les oreilles; de sorte que je n'aurais pas été fâché de m'en trouver débarrassé d'une façon ou de l'autre.

—Eh bien! lui dis-je, voyons, qu'avez-vous à me regarder ainsi?

—Moi? rien, me répondit-il.

—Si fait, lui dis-je.

—Tu te trompes.

—Je me trompe si peu que, si vous le voulez, je vous te dirai, moi, ce que vous avez.

—Toi?

—Oui, moi.

—Eh bien! dis!

—Vous avez que vous voudriez bien vous détruire, seulement vous avez peur de vous faire du mal.

Il devint blanc comme linge.

—Et qui a pu te dire cela?

—Je l'ai deviné.

—Eh bien! oui, Rossignol, tu as raison, et c'est la vérité; je voudrais me tuer, mais j'ai peur.

—Allons donc, nous y voilà. Ça vous ennuie donc, le bagne?

—J'ai regretté vingt fois de ne pas avoir été guillotiné.

—Chacun son goût. Moi, j'avoue que, quoique les jours qu'on passe ici ne soient pas filés d'or et de soie, j'aime encore mieux cela que Clamart.

—Oui, mais toi!

—Je comprends, vous vous trouvez déplacé, vous. C'est juste: quand on a eu cent mille livres de rentes ou à peu près, quand on a roulé dans de beaux équipages, qu'on s'est habillé de drap fin et qu'on a fumé des cigares à quatre sous, c'est vexant de traîner la chaîne, d'être vêtu de rouge et de chiquer du caporal; mais, que voulez-vous? faut être philosophe dans ce monde-ci, quand on n'a pas le courage de se signer à soi-même son passeport pour l'autre.

Gabriel poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement.

—N'as-tu donc jamais eu l'envie de te tuer, toi? me demanda-t-il.

—Ma foi! non.

—Alors, tu n'as jamais songé, parmi les différens genres de mort, à celle qui devait être la moins douloureuse?

—Dame! il y a toujours un moment qui doit être dur à passer; cependant on dit que la pendaison a ses charmes.

—Tu crois?

—Sans doute que je le crois; on dit même que c'est pour ça qu'on a inventé la guillotine. Un pendu, dont la corde avait cassé, en avait raconté, à ce qu'il paraît, des choses si agréables, que les condamnés avaient fini par aller à la potence comme s'ils allaient à la noce.

—Vraiment?

—Vous comprenez que je n'en ai pas essayé, moi; mais enfin, ici, c'est une tradition.

—De sorte que, si tu avais résolu de te tuer, tu te pendrais?

—Certainement.

Il ouvrit la bouche; je crois que c'était pour me demander de nous pendre ensemble; mais, sans doute, il vit sur mon visage que je n'étais pas disposé à cette partie de plaisir, car il garda un instant le silence.

—Eh bien! lui dis-je, êtes-vous décidé?

—Pas encore tout à fait, car il me reste un espoir.

—Lequel?

—C'est que je trouverai un de nos camarades qui, moyennant que je lui laisserai tout ce que j'ai et une lettre constatant que je me suis détruit moi-même, consentira à me tuer.

En même temps il me regardait comme pour me demander si cette proposition ne m'allait pas.

Je secouai la tête.

—Oh non! lui dis-je, je ne donne pas là-dedans, moi, et le raisiné me fait peur; il fallait demander cela à Accacia; c'était pour un coup dans le genre de celui-là qu'il était ici, et, peut-être qu'en prenant bien toutes ses précautions, il eût accepté; mais, avec moi, cela est impossible.

—Au moins une fois que je serai bien décidé à me tuer, tu m'aideras dans mon projet?

—C'est-à-dire que je ne vous empêcherai pas de l'accomplir, voilà tout. Diable! je ne suis qu'à temps, moi, et je ne veux pas me compromettre.

Nous en restâmes là de la conversation.

Près de six mois s'écoulèrent encore, pendant lesquels il ne fut plus un instant question de rien entre nous.

Cependant je voyais Gabriel de plus en plus triste, et je me doutais qu'il essayait de se familiariser avec son projet.

Quant à moi, comme ses réflexions ne m'égayaient pas le moins du monde, j'avais hâte, je l'avoue, qu'il prît un parti.

Enfin, un matin, après une nuit passée tout entière à se tourner et à se retourner, il se leva plus pâle encore que d'habitude; et comme il ne touchait pas à son déjeuner, et que je lui demandais s'il était malade.

—Ce sera pour aujourd'hui, me dit-il.

—Ah! ah! lui répondis-je, décidément?

—Sans remise.

—Et vous avez pris toutes vos précautions

—N'as-tu pas vu qu'hier j'ai écrit un billet à la cantine?

—Oui, mais je n'ai pas eu l'indiscrétion de regarder.

—Le voilà.

Il me donna un petit papier plié. Je l'ouvris, et je lus:

«La vie du bagne m'étant devenue insupportable, je suis décidé à me pendre demain, 5 juin 1841.«GABRIEL LAMBERT.»

«La vie du bagne m'étant devenue insupportable, je suis décidé à me pendre demain, 5 juin 1841.

«GABRIEL LAMBERT.»

—Eh bien! me dit-il, comme satisfait de la preuve de courage qu'il me donnait, tu vois bien que ma décision est prise, et que mon écriture n'est pas tremblée.

—Oui, je vois bien cela, répondis-je; mais avec ce billet-là vous m'en donnez au moins pour un mois de cachot.

—Pourquoi?

—Parce que rien ne dit que je ne vous ai pas aidé dans votre projet, et que je ne vous laisserai vous pendre, je vous en préviens, qu'à la condition qu'il ne me reviendra point de mal, à moi.

—Comment faire, alors? me dit-il.

—Ecrire un autre billet autrement conçu, d'abord.

—Conçu en quels termes?

—Dans ceux-ci, à peu près, tenez:

«Aujourd'hui, 5 juin 1841, pendant l'heure de repos que l'on nous accorde, tandis que mon camarade Rossignol dormira, je compte exécuter la résolution que j'ai prise depuis longtemps de me suicider, la vie du bagne m'étant devenue insupportable.»J'écris cette lettre afin que Rossignol ne soit aucunement inquiété.»GabrielLAMBERT.»

«Aujourd'hui, 5 juin 1841, pendant l'heure de repos que l'on nous accorde, tandis que mon camarade Rossignol dormira, je compte exécuter la résolution que j'ai prise depuis longtemps de me suicider, la vie du bagne m'étant devenue insupportable.

»J'écris cette lettre afin que Rossignol ne soit aucunement inquiété.

»GabrielLAMBERT.»

Gabriel approuva la rédaction, écrivit la lettre, et la mit dans sa poche.

Le même jour, en effet, et comme midi venait de sonner, Gabriel, qui ne m'avait pas dit un mot depuis le matin, me demanda si je connaissais un endroit propre à mettre à exécution le projet qu'il avait arrêté. Je vis bien qu'il barguignait, et que ça ne serait pas encore pour tout de suite si je ne l'aidais pas.

—J'ai votre affaire, lui dis-je en faisant un signe de la tête. Après cela, si vous n'êtes pas encore bien décidé; remettez la chose à un autre jour.

—Non, dit-il en faisant un violent effort sur lui-même; non, j'ai dit que ce serait pour aujourd'hui; ce sera pour aujourd'hui.

—Le fait est, répondis-je négligemment, que lorsqu'on a pris ce parti-là, plus tôt on l'exécute, mieux cela vaut.

—Conduis-moi donc, dit Gabriel.

Nous nous mîmes en route; il se faisait traîner; mais je n'avais pas l'air d'y faire attention.

Plus nous approchions de l'endroit, qu'il connaissait aussi bien que moi, plus il faisait le clampin. Je n'avais l'air de rien voir, je marchais toujours.

—Oui, c'est bien là, murmura-t-il quand nous fûmes arrivés.

Preuve qu'il avait vu, comme moi, que l'endroit était bien gentil pour la chose.

En effet, près d'une de ces grandes piles de planches carrées que vous connaissez, poussait un mûrier magnifique.

Je pouvais avoir l'air de dormir à l'ombre de la pile de bois, et lui, pendant ce temps, pouvait se pendre au mûrier.

—Eh bien! lui dis-je, que pensez-vous de l'endroit?

Il était pâle comme la mort.

—Allons, repris-je, je vois bien que ça ne sera pas encore pour aujourd'hui.

—Tu te trompes, répondit-il; ma résolution est prise; seulement il me manque une corde.

—Comment, lui dis-je, vous ne connaissez pas l'endroit?

—Quel endroit?...

—L'endroit où vous avez caché ce bout de fil de carret que vous aviez mis dans votre poche, un jour que nous traversions la corderie.

—En effet, dit-il en balbutiant, je crois que c'est ici que je l'avais déposé.

—Tenez, là, lui dis-je en lui montrant du doigt l'endroit de la pile de bois où je lui avais vu, quinze jours auparavant, fourrer l'objet demandé.

Il s'inclina, introduisit sa main dans une des ouvertures.

—Dans l'autre, lui dis-je; dans l'autre.

En effet, il fouilla dans l'autre, et en tira une jolie petite corde de trois brasses de long.

—Sacristi! lui dis-je, voilà qui ferait venir l'eau à la bouche.

—Maintenant, que faut-il que je fasse? me demanda-t-il.

—Priez-moi tout de suite de vous préparer la chose, ce sera plus tôt fait.

—Eh bien! oui, dit-il, tu me ferais plaisir.

—Je vous ferais plaisir, en vérité?

—Oui.

—Vous m'en priez?

—Je t'en prie.

—Allons, je n'ai rien à refuser à un camarade.

Je fis à la cordelette un joli petit nœud coulant, je l'attachai à une des branches les plus fortes et les plus élevées, et j'approchai du tronc du mûrier une bûche que je mis debout, et qu'il n'avait plus qu'à pousser du pied pour mettre deux pieds de vide entre lui et la terre.

C'était certes plus qu'il n'en fallait à un honnête homme pour se pendre.

Pendant tout ce temps, lui me regardait faire.

Il n'était plus pâle; il était couleur de cendre.

Quand ce fut achevé:

—Voilà, lui dis-je; la grosse ouvrage est faite; maintenant, avec un brin de résolution, ce sera fini en une seconde.

—Cela est bien aisé à dire, murmura-t-il.

—Après ça, repris-je, vous savez bien que ce n'est pas moi qui vous y pousse; au contraire, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous en empêcher.

—Oui ... mais moi je le veux, dit-il en montant résolument sur sa bûche.

—Eh bien! mais attendez-donc, attendez-donc que je me couche, moi.

—Adieu, Rossignol, me dit-il.

—Couche-toi, me dit-il.

Je me couchai.

Et il passa la tête dans le nœud coulant.

—Eh bien! ôtez donc votre cravate, lui dis-je; vous allez vous pendre avec votre cravate. Eh bien! bon, ça sera du nouveau.

—C'est vrai, murmura-t-il.

Et il ôta sa cravate.

—Adieu, Rossignol, reprit-il une seconde fois.

—Adieu, monsieur Lambert, bien du courage; je vais fermer les yeux pour ne pas voir cela.

En effet, c'est terrible à voir ...

Dix secondes s'écoulèrent pendant que je fermais les yeux; mais rien ne m'indiquait qu'il se passât quelque chose de nouveau.

Je les rouvris. Il avait toujours le cou passé dans le nœud coulant; mais ce n'était déjà plus un homme pour la couleur, c'était un cadavre.

—Eh bien! lui dis-je.

Il poussa un soupir.

—Le père Chiverny! m'écriai-je en fermant les yeux et en faisant un mouvement qui, je crois, fit tomber la bûche.

—A l'aide! au se... essaya de s'écrier Lambert; mais la voix s'éteignit étranglée dans son gosier.

Je sentis des mouvemens convulsifs qui faisaient trembler l'arbre, j'entendis quelque chose comme un râle ..., puis au bout d'une minute tout s'éteignit.

Je n'osais pas bouger, je n'osais pas ouvrir les yeux, je faisais semblant de dormir; j'avais vu le père Chiverny, vous savez bien le garde-chiourme, venir de mon côté; j'entendais le bruit des pas qui s'approchait; enfin je sentis qu'on me donnait un violent coup de pied dans les reins.

—Eh! qu'est-ce qu'il y a, les autres? dis-je en me retournant et en faisant semblant de m'éveiller.

—Il y a que, pendant que tu dors, ton camarade s'est pendu.

—Quel camarade?... Tiens, c'est vrai! fis-je, comme si j'ignorais complètement tout ce qui s'était passé.

»Avez-vous jamais vu un pendu, monsieur Dumas? c'est fort laid. Gabriel surtout était affreux. Il faut croire qu'il s'était fort débattu; car il était tout défiguré, les yeux lui sortaient de la tête, la langue lui sortait de la bouche, et il se tenait cramponné de ses deux mains à la corde, comme s'il eût essayé de remonter.»

Il paraît que ma figure exprima un tel étonnement, que l'on crut à mon ignorance de la chose.

D'ailleurs on fouilla dans la poche de Gabriel, et on y trouva le petit papier qui me déchargeait entièrement.

On dépendit le cadavre, on le mit sur une civière, et on nous ramena l'un et l'autre à l'infirmerie.

Puis, on alla prévenir l'inspecteur. Pendant ce temps, je restai près du corps de mon compagnon, auquel j'étais enchaîné.

Au bout d'un quart d'heure, l'inspecteur entra; il examina le cadavre, écouta le rapport du père Chiverny, et m'interrogea.

Puis, recueillant toute sa sagesse pour porter un jugement,

—L'un au cimetière, l'autre au cachot.

—Mais, mon inspecteur, m'écriai-je.

—Pour quinze jours, dit-il.

Je me tus.

J'avais peur de faire doubler la peine, ce qui arrive ordinairement quand on réclame.

On me dériva et l'on me mit au cachot, où je restai quinze jours.

En sortant, on m'appareilla avec Perce-Oreille, un bon garçon que vous ne connaissez pas, et qui cause, au moins, celui-là.

»Voilà, monsieur Dumas, les détails que j'avais bien respectueusement l'intention de vous donner, persuadé qu'ils devaient vous être agréables. Si j'ai réussi, écrivez, je vous prie, à notre bon docteur Lauvergne, de me donner, de votre part, une livre de tabac.

»J'ai l'honneur d'être avec un très profond respect, monsieur,

»Votre très humble et très obéissant serviteur,

»ROSSIGNOL,

»En résidence à Toulon.

Au mois d'octobre mil huit cent quarante-deux, je repassai à Toulon.

Je n'avais pas oublié l'étrange histoire de Gabriel Lambert, et j'étais curieux de savoir si les choses s'étaient passées comme mon correspondant Rossignol me les avait écrites.

J'allai faire une visite au commandant du port.

Malheureusement il avait été changé sans que j'en susse rien.

Son successeur ne m'en reçut pas moins à merveille, et comme dans la conversation il me demandait s'il pouvait m'être bon à quelque chose, je lui avouai que ma visite n'était pas tout à fait désintéressée, et que je désirais savoir ce qu'était devenu un forçat nommé Gabriel Lambert.

Il fit aussitôt appeler son secrétaire; c'était un jeune homme qu'il avait amené avec lui, et qui n'était à Toulon que depuis un an.

—Mon cher monsieur Durand, lui dit-il, informez-vous si le condamné Gabriel Lambert est toujours ici; puis revenez nous dire ce qu'il fait, et quelles sont les notes qui le concernent.

Le jeune homme sortit, et dix minutes après rentra avec un registre tout ouvert.

—Tenez, monsieur, me dit-il, si vous voulez prendre la peine de lire ces quelques lignes, vous serez parfaitement satisfait.

Je m'assis devant la table où il avait posé le registre, et je lus:

«Cejourd'hui cinq juin mil huit cent quarante et un, moi, Laurent Chiverny, surveillant de première classe, faisant ma tournée dans le chantier, pendant l'heure de repos accordée aux condamnés à cause de la grande chaleur du jour, déclare avoir trouvé le nommé Gabriel Lambert, condamné aux travaux forcés à perpétuité, pendu à un mûrier, à l'ombre duquel dormait ou faisait semblant de dormir son compagnon de chaîne, André Toulman, surnommé Rossignol.

»A cet aspect, mon premier soin fut de réveiller ce dernier, qui manifesta la plus grande surprise de cet événement, et affirma n'en être aucunement complice. En effet, après qu'on eut détaché le cadavre, on le fouilla, et l'on trouva un billet qui disculpait complètement Rossignol.

»Cependant, comme le condamné était connu pour son excessive lâcheté, et qu'il paraît difficile qu'il se fût pendu sans l'aide de son compagnon, auquel il était attaché par une chaîne de deux pieds et demi seulement, j'ai l'honneur de proposer à monsieur l'inspecteur d'envoyer, pour un mois, André Toulman, dit Rossignol, au cachot.

»LaurentCHIVERNY,»Surveillant de première classe.»

»LaurentCHIVERNY,

»Surveillant de première classe.»

Au-dessous étaient écrites, d'une autre écriture, et signées d'un simple paraphe, les deux lignes suivantes:

«Faire enterrer ce soir le nommé Gabriel Lambert, et envoyer, à l'instant même, et pour un mois, le nommé Rossignol au cachot.»V. B.»

«Faire enterrer ce soir le nommé Gabriel Lambert, et envoyer, à l'instant même, et pour un mois, le nommé Rossignol au cachot.

»V. B.»

le pris copie de ce procès-verbal, et je le mets, sans y changer un mot, sous les yeux de mes lecteurs, qui y trouveront, avec la confirmation de ce que m'avait écrit Rossignol, le dénouement naturel et complet de l'histoire que je viens de leur raconter.

J'ajouterai seulement que j'admirai la perspicacité de l'honorable surveillant maître Laurent Chiverny, qui avait deviné qu'au moment où l'on retrouva le cadavre de Gabriel Lambert, son compagnon, André Toulman, paraissait dormir, mais ne dormait pas.

Lorsque j'avais le bonheur de demeurer à Naples, place de la Vittoria, hôtel de monsieur Martin Zirr, au troisième, vis-à-vis le Chiatamone et le château de l'Œuf, tous les matins, en m'éveillant, je m'accoudais à ma croisée, et, jetant au loin mes regards sur ce miroir éclatant et limpide de la mer Tyrrénéenne, je me demandais, à part moi, d'où pouvait venir un si triste proverbe, dans le pays le plus gai, le plus insouciant et le plus heureux qui soit au monde:Voir Naples et mourir!

A force de réfléchir, je crois pourtant avoir trouvé l'origine de ce rapprochement bizarre et sinistre: c'est qu'il n'est pas une seule époque de l'histoire napolitaine où, par une cruelle ironie de la nature, cette ville, si heureuse en apparence, n'ait été désolée par quelque terrible fléau; ce peuple, si paisible et si calme, n'ait été agité sourdement par l'émeute et la guerre civile; ces eaux, si transparentes et si pures, n'aient été rougies par le sang.

Remontez seulement de quelques années: c'est Caracciolo pendu au mât d'un vaisseau, au milieu d'une flotte pavoisée des plus brillantes couleurs.


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