The Project Gutenberg eBook ofGabriel LambertThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Gabriel LambertAuthor: Alexandre DumasRelease date: September 1, 2014 [eBook #46747]Most recently updated: October 24, 2024Language: FrenchCredits: E-text prepared by Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe (http://www.freeliterature.org) from page images generously made available by the Bodleian Libraries, University of Oxford (http://www.bodleian.ox.ac.uk/home)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK GABRIEL LAMBERT ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: Gabriel LambertAuthor: Alexandre DumasRelease date: September 1, 2014 [eBook #46747]Most recently updated: October 24, 2024Language: FrenchCredits: E-text prepared by Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe (http://www.freeliterature.org) from page images generously made available by the Bodleian Libraries, University of Oxford (http://www.bodleian.ox.ac.uk/home)
Title: Gabriel Lambert
Author: Alexandre Dumas
Author: Alexandre Dumas
Release date: September 1, 2014 [eBook #46747]Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
Credits: E-text prepared by Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe (http://www.freeliterature.org) from page images generously made available by the Bodleian Libraries, University of Oxford (http://www.bodleian.ox.ac.uk/home)
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The Project Gutenberg eBook, Gabriel Lambert, by Alexandre Dumas
J'étais vers le mois de mai de 1835 à Toulon.
J'y habitais une petite bastide qu'un de mes amis avait mise à ma disposition.
Cette bastide était située à cinquante pas du fort Lamalgue, juste en face de la fameuse redoute qui vit, en 1793, surgir la fortune ailée de ce jeune officier d'artillerie qui fut d'abord le général Bonaparte, puis l'empereur Napoléon.
Je m'étais retiré là dans l'intention louable de travailler. J'avais dans la tête un drame bien intime, bien sombre, bien terrible, que je voulais faire passer de ma tête sur le papier.
Ce drame si terrible c'était leCapitaine Paul.
Mais je remarquai une chose: c'est que, pour le travail profond et assidu, il faut les chambres étroites, les murailles rapprochées, et le jour éteint par des rideaux de couleur sombre. Les vastes horizons, la mer infinie, les montagnes gigantesques, surtout lorsque tout cela est baigné de l'air pur et doré du Midi, tout cela vous mène droit à la contemplation, et rien mieux que la contemplation ne vous éloigne du travail.
Il en résulte qu'au lieu d'exécuterPaul Jones, je rêvaisDon Juan de Marana.
La réalité tournait au rêve, et le drame à la métaphysique.
Je ne travaillais donc pas, du moins le jour.
Je contemplais, et je l'avoue, cette Méditerranée d'azur, avec ses paillettes d'or, ces montagnes gigantesques belles de leur terrible nudité, ce ciel profond et morne à force d'être limpide.
Tout cela me paraissait plus beau à voir que ce que j'aurais pu composer ne me paraissait curieux à lire.
Il est vrai que la nuit, quand je pouvais prendre sur moi de fermer mes volets aux rayons tentateurs de la lune; quand je pouvais détourner mes regards de ce ciel tout scintillant d'étoiles; quand je pouvais m'isoler avec ma propre pensée, je ressaisissais quelque empire sur moi-même. Mais, comme un miroir, mon esprit avait conservé un reflet de ses préoccupations de la journée, et, comme je l'ai dit, ce n'étaient plus des créatures humaines avec leurs passions terrestres qui m'apparaissaient, c'étaient de beaux anges qui, à l'ordre de Dieu, traversaient d'un coup d'aile ces espaces infinis; c'étaient des démons proscrits et railleurs, qui, assis sur quelque roche nue, menaçaient la terre; c'était enfin une œuvre comme laDivine Comédie,comme leParadis perduou commeFaust, qui demandait à éclore, et non plus une composition commeAngèleou commeAntony.
Malheureusement je n'étais ni Dante, ni Milton, ni Goëthe.
Puis, tout au contraire de Pénélope, le jour venait détruire le travail de la nuit.
Le matin arrivait. J'étais réveillé par un coup de canon. Je sautais en bas de mon lit.
J'ouvrais ma fenêtre, des torrens de lumière envahissaient ma chambre, chassant devant eux tous les pauvres fantômes de mon insomnie, épouvantés de ce grand jour. Alors je voyais s'avancer majestueusement hors de rade quelque magnifique vaisseau à trois ponts, leTritonou leMontebello, qui, juste devant ma villa, comme pour ma récréation particulière, venait faire manœuvrer son équipage ou exercer ses artilleurs.
Puis il y avait les jours de tempête, les jours où le ciel si pur se voilait de nuages sombres, où cette Méditerranée si azurée devenait couleur de cendre, où cette brise si douce se changeait en ouragan.
Alors le vaste miroir du ciel se ridait, cette surface si calme commençait à bouillir comme au feu de quelque fournaise souterraine. La houle se faisait vague, les vagues, se faisaient montagnes. La blonde et douce Amphitrite comme un géant révolté, semblait vouloir escalader le ciel, se tordant les bras dans les nuages, et hurlant de cette voix puissante qu'on n'oublie pas une fois qu'on l'a entendue.
Si bien que mon pauvre drame s'en allait de plus en plus en lambeaux.
Je déplorais un jour cette influence des objets extérieurs sur mon imagination devant le commandant du port, et je déclarais que j'étais tellement las de réagir contre ces impressions, que je m'avouais vaincu, et qu'à partir du lendemain j'étais parfaitement décidé, tout le temps que je resterais à Toulon, à ne plus faire que de la vie contemplative.
En conséquence, je lui demandai à qui je pourrais m'adresser pour louer une barque: une barque étant la première nécessité de la nouvelle existence que, dans sa victoire sur la matière, l'esprit me forçait d'adopter.
Le commandant du port me répondit qu'il songerait à ma demande et qu'il aviserait à y satisfaire.
Le lendemain, en ouvrant ma fenêtre, j'aperçus à vingt pas au-dessus de moi, se balançant près du rivage, une charmante barque, pouvant marcher à la fois à la rame et à la voile, et montée par douze forçats.
Je réfléchissais à part moi que c'était justement là une barque comme il m'en faudrait une, lorsque le garde-chiourme, m'apercevant, fit aborder le canot, sauta sur le rivage, et s'achemina vers la porte de ma bastide.
Je m'avançai au devant de l'honorable visiteur.
Il tira un billet de sa poche et me le remit.
Il était conçu en ces termes:
«Mon cher métaphysicien,«Comme il ne faut pas détourner les poëtes de leur vocation, et que jusqu'à présent vous vous étiez, à ce qu'il paraît, mépris sur la vôtre, je vous envoie la barque demandée; vous pourrez, tout le temps que vous habiterez Toulon, en disposer depuis l'ouverture jusqu'à la fermeture du port.«Si parfois vos yeux, lassés de contempler le ciel, tendaient à redescendre sur la terre, vous trouverez autour de vous douze gaillards qui vous ramèneront facilement, et par leur seule vue, de l'idéal à la réalité.«Il va sans dire qu'il ne faut laisser traîner devant eux ni vos bijoux, ni votre argent.«La chair est faible, comme vous savez, et comme un vieux proverbe dit a «Qu'il ne faut pas tenter Dieu,» à plus forte raison ne faut-il pas tenter l'homme, surtout quand cet homme a déjà succombé à la tentation.«Tout à vous.»
«Mon cher métaphysicien,
«Comme il ne faut pas détourner les poëtes de leur vocation, et que jusqu'à présent vous vous étiez, à ce qu'il paraît, mépris sur la vôtre, je vous envoie la barque demandée; vous pourrez, tout le temps que vous habiterez Toulon, en disposer depuis l'ouverture jusqu'à la fermeture du port.
«Si parfois vos yeux, lassés de contempler le ciel, tendaient à redescendre sur la terre, vous trouverez autour de vous douze gaillards qui vous ramèneront facilement, et par leur seule vue, de l'idéal à la réalité.
«Il va sans dire qu'il ne faut laisser traîner devant eux ni vos bijoux, ni votre argent.
«La chair est faible, comme vous savez, et comme un vieux proverbe dit a «Qu'il ne faut pas tenter Dieu,» à plus forte raison ne faut-il pas tenter l'homme, surtout quand cet homme a déjà succombé à la tentation.
«Tout à vous.»
J'appelai Jadin, et je lui fis part de notre bonne fortune. A mon grand étonnement, il ne reçut pas la communication avec l'enthousiasme auquel je m'attendais: la société dans laquelle nous allions vivre lui paraissait un peu mêlée.
Cependant, comme après un coup d'œil jeté sur notre équipage il aperçut, sous les bonnets rouges dont elles étaient ornées, quelques têtes à caractère, il prit assez philosophiquement son parti, et, faisant signe à nos nouveaux serviteurs de ne pas bouger, il porta une chaise sur le rivage, et, prenant du papier et un crayon, il commença un croquis de la barque et de son terrible équipage.
En effet, ces douze hommes qui étaient là, calmes, doux, obéissans, attendant nos ordres et cherchant à les prévenir, avaient commis chacun un crime:
Les uns étaient des voleurs; les autres, des incendiaires; les autres, des meurtriers.
La justice humaine avait passé sur eux; c'étaient des êtres dégradés, flétris, retranchés du monde: ce n'étaient plus ces hommes, c'étaient des choses; ils n'avaient plus de noms, ils étaient des numéros.
Réunis, ils formaient un total: le total était cette chose infâme qu'on appelle le bagne.
Décidément le commandant du port m'avait fait là un singulier cadeau.
Et cependant je n'étais pas fâché de voir de près ces hommes, dont le titre seul, prononcé dans un salon, est une épouvante.
Je m'approchai d'eux, ils se levèrent tous et ôtèrent vivement leur bonnet.
Cette humilité me toucha.
—Mes amis, leur dis-je, vous savez que le commandant du port vous a mis à mon service pour tout le temps que je resterai à Toulon?
Aucun d'eux ne répondit, ni par un mot, ni par un geste.
On eût dit que je parlais à des hommes de pierre.
»J'espère, continuai-je, que je serai content de vous; quant à vous, soyez tranquilles, vous serez contens de moi.»
Même silence.
Je compris que c'était une chose de discipline.
Je tirai de ma poche quelques pièces de monnaie, que je leur offris pour boire à ma santé, mais pas une seule main ne s'étendit pour les prendre.
—Il leur est défendu de rien recevoir, me dit le garde-chiourme.
—Et pourquoi cela? demandai-je.
—Ils ne peuvent avoir d'argent à eux.
—Mais vous, dis-je, ne pouvez-vous leur permettre de boire un verre de vin, en attendant que nous soyons prêts?
—Ah! pour cela, parfaitement.
—Eh bien! faites venir à déjeuner de la guinguette du Fort, je paierai.
—Je l'avais bien dit au commandant, fit le garde-chiourme en secouant d'un même mouvement la tête et les épaules, je l'avais bien dit que vous me les gâteriez....
»Mais enfin, puisqu'ils sont à votre service, il faut bien qu'ils fassent ce que vous voulez....
«Allons, Gabriel.... un coup de pied jusqu'au fort Lamalgue.... Du pain, du vin et un morceau de fromage.
—Je suis au bagne pour travailler et non pour faire vos commissions, répondit celui auquel cet ordre était adressé.
—Ah! c'est juste, j'oubliais que tu es trop grand seigneur pour cela, monsieur le docteur; mais comme il s'agissait de ton déjeuner aussi bien que de celui des autres....
—J'ai mangé ma soupe, et je n'ai pas faim, répondit le forçat.
—Excusez....
«Eh bien! Rossignol ne sera cas si fier.... Va, Rossignol, va, mon fils.»
En effet, la prédiction du vénérable argousin se réalisa. Celui auquel il adressait la parole, et qui sans doute devait son nom à l'abus qu'il avait fait de l'instrument ingénieux à l'aide duquel on est parvenu à remplacer la clef absente, se leva, et traînant après lui son camarade, car, ainsi qu'on le sait, tout homme au bagne est rivé à un autre homme, il s'achemina vers le cabaret qui avait l'honneur de nous alimenter.
Pendant ce temps je jetai un coup d'œil sur le récalcitrant, dont la réponse médiocrement respectueuse n'amenait, à mon grand étonnement, aucune suite fâcheuse; mais il avait la tête tournée de l'autre côté, et, comme il gardait cette position avec une persévérance qui semblait le résultat d'un parti pris, je ne pus le voir.
Cependant je le remarquai à ses cheveux blonds et à ses favoris roux.... Je rentrai dans la bastide en me promettant de l'examiner dans un autre moment.
J'avoue que la curiosité que j'éprouvais à l'endroit de mon répondeur me fit hâter le déjeuner.
Je pressai Jadin, qui ne comprenait rien à mon impatience, et je revins au bord de la mer.
Nos nouveaux serviteurs n'étaient pas si avancés que nous. Du vin du fort Lamalgue, du pain blanc et du fromage formaient pour eux un extra auquel ils n'étaient point habitués, et ils prolongeaient leur repas en le savourant.
Rossignol et son compagnon surtout paraissaient apprécier au plus haut degré cette bonne fortune.
Ajoutons que le garde-chiourme, de son côté, s'était humanisé au point de faire comme ses subordonnés: seulement ses subordonnés avaient une bouteille pour deux, tandis que lui avait deux bouteilles pour un.
Quant à celui que l'argousin avait désigné sous le nom poétique de Gabriel, sans doute son compagnon de boulet, qui n'avait pas voulu renoncer au repas, l'avait forcé de s'asseoir avec les autres; mais, toujours en proie à son accès de misanthropie, il les regardait dédaigneusement manger sans toucher à rien.
En m'apercevant, tous les forçats se levèrent, quoique, comme je l'ai dit, leur repas ne fût point achevé; mais je leur fis signe de finir ce qu'ils avaient si bien commencé, et que j'attendrais.
Il n'y avait plus moyen pour celui que je voulais voir d'éviter mes regards.
Je l'examinai donc tout à mon aise, quoiqu'il eût évidemment rabattu son bonnet jusque sur ses yeux pour échapper à cet examen.
C'était un homme de vingt-huit à trente ans à peine; au contraire de ses voisins, sur la rude physionomie desquels il était facile de lire les passions qui les avaient conduits où ils étaient, lui avait un de ces visages effacés dont, à une certaine distance, on ne distingue aucun trait.
Sa barbe, qu'il avait laissé pousser dans tout son développement, mais qui était rare et d'une couleur fausse, ne parvenait pas même à donner à sa physionomie un caractère quelconque.
Ses yeux, d'un gris pâle, erraient vaguement d'un objet à l'autre sans s'animer d'aucune expression; ses membres étaient grêles et semblaient n'avoir été destinés par la nature à aucun travail fatiguant; le corps auquel ils s'attachaient ne paraissait capable d'aucune énergie physique.
Enfin, des sept péchés capitaux qui recrutent sur la terre au nom de l'ennemi du genre humain, celui sous la bannière duquel il s'était enrôlé devait être évidemment la paresse.
J'eusse donc détourné bien vite mes regards de cet homme, qui, j'en étais certain, ne pouvait m'offrir pour étude qu'un criminel de second ordre, si un vague ressouvenir n'avait murmuré à ma mémoire que je ne voyais pas cet homme pour la première fois.
Malheureusement, comme je l'ai dit, c'était une de ces physionomies dans lesquelles rien ne frappe, et qui, à moins de raisons particulières, ne peuvent produire en passant devant nous aucune impression.
Tout en demeurant convaincu que j'avais déjà vu cet homme, ce que sa persistance à fuir mes regards me démontrait encore, il m'était donc impossible de me rappeler où et comment je l'avais vu.
Je m'approchai du garde-chiourme, et lui demandai le nom de celui de mes convives qui faisait si mal honneur à mon repas.
Il s'appelait Gabriel Lambert.
Ce nom n'aidait en rien à ma mémoire: c'était la première fois que je l'entendais prononcer.
Je crus que je m'étais trompé, et, comme Jadin apparaissait sur le seuil de notre villa, j'allai au-devant de lui.
Jadin apportait nos deux fusils, notre promenade n'ayant pas d'autre but ce jour-là que de faire la chasse aux oiseaux de mer.
J'échangeai quelques paroles avec Jadin; je lui recommandai d'examiner avec attention celui qui était l'objet de ma curiosité.
Mais Jadin ne se rappelait aucunement l'avoir vu, et, comme à moi, ce nom de Gabriel Lambert lui était parfaitement étranger.
Pendant ce temps nos forçats venaient d'achever leur collation, et se levaient pour reprendre leur poste dans la barque; nous nous en approchâmes à notre tour.
Et comme, pour l'atteindre, il fallait sauter de rochers en rochers, le garde-chiourme fit un signe à ces malheureux, qui entrèrent dans la mer jusqu'aux genoux, afin de nous aider dans le trajet.
Mais je remarquai une chose, c'est qu'au lieu de nous offrir la main pour point d'appui, comme auraient fait des matelots ordinaires, ils nous présentaient le coude.
Était-ce une consigne donnée d'avance?
Était-ce dans cette humble conviction que leur main était indigne de toucher la main d'un honnête homme?
Quant à Gabriel Lambert, il était déjà dans la barque avec son compagnon, à son poste accoutumé, et tenant son aviron à la main.
Nous partîmes; mais, quel que fût le nombre de mouettes et de goëlands qui voltigeaient autour de nous, mon attention était attirée vers un seul but. Plus je regardais cet homme, plus il me semblait que, dans des jours assez rapprochés, il s'était d'une façon quelconque mêlé à ma vie.
Où cela? comment cela? voilà ce que je ne pouvais me rappeler.
Deux ou trois heures se passèrent dans cette recherche obstinée de ma mémoire, mais sans amener aucun résultat.
De son côté, le forçat paraissait tellement préoccupé d'éviter mon regard, que je commençai à être peiné de l'impression que ce regard paraissait produire sur lui, et que je m'attachai à essayer de penser à autre chose.
Mais on connaît l'exigence de l'esprit lorsqu'il veut s'attacher à un homme; malgré moi, j'en revenais toujours à cet homme.
Et, chose qui m'affermissait encore dans cette conviction que je ne me trompais pas, c'est que, chaque fois qu'après avoir détourné les yeux de dessus lui j'avais pris sur moi de les fixer d'un autre côté et que je me retournais vivement vers cet homme, c'était lui à son tour qui me regardait.
La journée s'écoula ainsi: deux ou trois fois nous prîmes terre. J'étais occupé à cette époque à coordonner les derniers événemens de la vie de Murat, et une partie de ces événemens s'était passée sur les lieux mêmes où nous nous trouvions; tantôt c'était un dessin que je désirais que Jadin prît pour moi, tantôt c'était une simple investigation des lieux que je voulais faire.
A chaque fois je m'approchais du garde-chiourme avec l'intention de l'interroger; mais à chaque fois je rencontrais le regard de Gabriel Lambert si humilié, si suppliant, que je remis à un autre moment l'explication que je voulais demander.
A cinq heures de l'après-midi nous rentrâmes.
Comme le reste de la journée devait être pris par le dîner et par le travail, je congédiai mon garde-chiourme et sa troupe, en lui donnant rendez-vous pour le lendemain matin à huit heures.
Malgré moi, je ne pus penser à autre chose qu'à cet homme. Il nous est arrivé parfois à tous de chercher dans notre souvenir un nom qu'on ne peut retrouver, et cependant ce nom on l'a parfaitement su. Ce nom fuit pour ainsi dire devant la mémoire; à chaque instant on est prêt à le prononcer, on en a le son dans l'oreille, la forme dans la pensée; une lueur fugitive l'éclaire, il va sortir de notre bouche avec une exclamation, puis tout à coup ce nom échappe de nouveau, s'enfonce plus avant dans la nuit, arrive à disparaître tout à fait; si bien qu'on se demande si ce n'est point en rêve qu'on a entendu ce nom, et qu'il semble qu'en s'acharnant davantage à sa poursuite l'esprit va se perdre lui-même dans l'obscurité, et toucher aux limites vie la folie.
Il en fut ainsi de moi pendant toute la soirée et pendant une partie de la nuit.
Seulement, chose plus étrange encore, ce n'était pas un nom, c'est-à-dire une chose sans consistance, un son sans corps, qui me fuyait: c'était un homme que j'avais eu cinq ou six heures sous les yeux, que j'avais pu interroger du regard, que j'aurais pu toucher de la main.
Cette fois, au moins, je n'avais pas de doute: ce n'était ni un rêve que j'avais fait, ni un fantôme qui m'était apparu.
J'étais sûr de la réalité.
J'attendis le matin avec impatience.
Dès sept heures, j'étais à ma fenêtre pour voir venir la barque.
Je l'aperçus qui sortait du port pareille à un point noir, puis à mesure qu'elle s'avançait sa forme devint plus distincte.
Elle prit d'abord l'aspect d'un grand poisson qui nagerait à la surface de la mer; bientôt les avirons commencèrent à devenir visibles, et le monstre parut marcher sur l'eau à l'aide de ses douze pattes.
Puis on distingua les individus, puis les traits de leur visage.
Mais, arrivé à ce point, je cherchai vainement à reconnaître Gabriel Lambert; il était absent, et deux nouveaux forçats l'avaient remplacé, lui et son compagnon.
Je courus jusqu'au rivage.
Les forçats crurent que j'avais hâte de m'embarquer, et sautèrent à l'eau afin de faire la chaîne; mais je fis signe à leur gardien de venir seul me parler.
Il vint: je lui demandai pourquoi Gabriel Lambert n'était point avec les autres.
Il me répondit qu'ayant été pris pendant la nuit d'une fièvre violente, il avait demandé à être exempté de son service; ce qui, sur le certificat du médecin, lui avait été accordé.
Pendant que je parlais au garde-chiourme, par-dessus l'épaule duquel je pouvais voir la barque et les hommes qui la montaient, un des forçats sortit une lettre de sa poche et me la montra.
C'était celui qu'on avait désigné sous le nom de Rossignol.
Je compris que Gabriel avait trouvé le moyen de m'écrire, et que Rossignol s'était chargé d'être son messager.
Je répondis par un signe d'intelligence au signe qu'il m'avait fait, et je remerciai le gardien.
—Monsieur désirerait-il lui parler? me demanda-t-il; en ce cas, malade ou non, je le ferais venir demain.
—Non, répondis-je; mais sa figure m'avait frappé, et, ne le voyant pas aujourd'hui au milieu de ses camarades, je m'informais des causes de son absence. Il me semble que cet homme est au-dessus de ceux avec lesquels il se trouve.
—Oui, oui, dit le garde-chiourme, c'est unde nos messieurs;et il a beau faire, cela se voit tout de suite.
J'allais demander à mon brave argousin ce qu'il entendait par unde ses messieurs, lorsque je vis Rossignol qui, tout en traînant son compagnon de chaîne après lui, levait une pierre, et cachait la lettre qu'il m'avait montrée sous cette pierre.
Dès lors, comme on le comprend bien, je n'eus plus qu'un désir, c'était de tenir cette lettre.
Je congédiai le garde-chiourme par un mouvement de tête qui signifiait que je n'avais pas autre chose à lui dire, et j'allai m'asseoir près de la pierre.
Il retourna aussitôt prendre sa place à la proue du canot.
Pendant ce temps, je levai la pierre et je m'emparai de la lettre, et, chose étrange, non pas sans une certaine émotion.
Je rentrai chez moi. Cette lettre était écrite sur du gros papier écolier, mais pliée proprement et avec une certaine élégance.
L'écriture était petite, fine, d'un caractère qui eût fait honneur à un écrivain de profession.
Elle portait cette suscription:
«A monsieur Alexandre Dumas.»
Cet homme, de son côté, m'avait donc aussi reconnu.
J'ouvris vivement la lettre, et je lus ce qui suit:
»Monsieur,»J'ai vu hier les efforts que vous faisiez pour me reconnaître, et vous avez dû voir ceux que jefaisaitpour ne pas être reconnu.»Vous comprenez qu'au milieu de toutes les humiliations auxquelles nous sommes en butte, une des plus grandes est de se trouver face à face, dégradés comme nous le sommes, avec un homme qu'on a rencontrédans le monde.»Je me suis doncdonnéla fièvre pour m'épargner aujourd'hui cette humiliation.»Maintenant, monsieur, s'il vous reste quelque pitié pour un malheureux qui, il le sait, n'a même plus droit à la pitié, n'exigez point que je rentre à votre service; j'oserai même vous demander plus: ne faites aucune question sur moi. En échange de cette grâce, que je vous supplie à genoux de m'accorder, je vous donnema parole d'honneurqu'avant que vous nequittiéToulon je vous ferai connaître le nom sous lequel vous m'avez rencontré. Avec ce nom, vous saurez de moi tout ce que vous désirez en savoir.»Daignez prendre en considération la prière decelluiqui n'ose pas se dire»Votre bien humble serviteur,»GABRIEL LAMBERT.»
»Monsieur,
»J'ai vu hier les efforts que vous faisiez pour me reconnaître, et vous avez dû voir ceux que jefaisaitpour ne pas être reconnu.
»Vous comprenez qu'au milieu de toutes les humiliations auxquelles nous sommes en butte, une des plus grandes est de se trouver face à face, dégradés comme nous le sommes, avec un homme qu'on a rencontrédans le monde.
»Je me suis doncdonnéla fièvre pour m'épargner aujourd'hui cette humiliation.
»Maintenant, monsieur, s'il vous reste quelque pitié pour un malheureux qui, il le sait, n'a même plus droit à la pitié, n'exigez point que je rentre à votre service; j'oserai même vous demander plus: ne faites aucune question sur moi. En échange de cette grâce, que je vous supplie à genoux de m'accorder, je vous donnema parole d'honneurqu'avant que vous nequittiéToulon je vous ferai connaître le nom sous lequel vous m'avez rencontré. Avec ce nom, vous saurez de moi tout ce que vous désirez en savoir.
»Daignez prendre en considération la prière decelluiqui n'ose pas se dire
»Votre bien humble serviteur,
»GABRIEL LAMBERT.»
Comme l'adresse, la lettre était écrite de la plus charmante écriture anglaise qui se pût voir; elle indiquait une certaine habitude de style, quoique les trois fautes d'orthographe qu'elle contenait dénonçassent l'absence de toute éducation.
La signature était ornée d'un de ces paraphes compliqués comme on n'en trouve plus qu'au bout du nom de certains notaires de village.
C'était un mélange singulier de vulgarité originelle et d'élégance acquise.
Cette lettre ne me disait rien pour le présent; mais elle me promettait pour l'avenir tout ce que je désirais savoir. Puis je me sentais pris de pitié pour cette nature plus élevée, ou, comme on le voudra, plus basse que les autres.
N'y avait-il pas un reste de grandeur dans son humiliation?
Je résolus donc de lui accorder ce qu'il me demandait.
Je dis au garde-chiourme que, loin de désirer qu'on me rendît Gabriel Lambert, j'eusse été le premier à demander qu'on me débarrassât de cet homme, dont la figure me déplaisait.
Puis je n'en ouvris plus la bouche, et personne ne m'en souffla le mot.
Je restai encore quinze jours à Toulon, et pendant ces quinze jours la barque et son équipage demeurèrent à mon service.
Seulement j'annonçai d'avance mon départ.
Je désirais que cette nouvelle parvînt à Gabriel Lambert.
Je voulais voir s'il se souviendrait de laparole d'honneurqu'il m'avait donnée.
La dernière journée s'écoula sans que rien m'indiquât que mon homme se disposât le moins du monde à tenir sa promesse; et, je l'avoue, je me reprochais déjà ma discrétion, lorsqu'en prenant congé de mes gens, je vis Rossignol jeter un coup d'œil sur la pierre où j'avais déjà trouvé la lettre.
Ce coup d'œil était si significatif que je le compris à l'instant même; je répondis par un signe qui voulait dire: C'est bien.
Puis, tandis que ces malheureux, désespérés de me quitter, car les quinze jours qu'ils avaient passés à mon service avaient été pour eux quinze jours de fête, s'éloignaient de la bastide en ramant, j'allai lever la pierre, et sous la pierre je trouvai une carte.
Une carte écrite à la main, mais qu'on eût juré être gravée.
Sur cette carte, je lus:
«Le vicomteHENRY DE FAVERNE.»
«Le vicomteHENRY DE FAVERNE.»
Gabriel Lambert avait raison, ce nom seul me disait, sinon tout, du moins une partie de ce que je désirais savoir.
—C'est juste, Henry de Faverne! m'écriai-je, Henry de Faverne, c'est cela! Comment diable ne l'ai-je pas reconnu!
Il est vrai que je n'avais vu celui qui portait ce nom que deux fois, mais c'était dans des circonstances où ses traits s'étaient profondément gravés dans ma mémoire.
C'était à la troisième représentation deRobert le Diable;je me promenais pendant l'entr'acte au foyer de l'Opéra, avec un de mes amis, le baron Olivier d'Hornoy.
Je venais de le retrouver le soir même, après une absence de trois ans.
Des affaires d'intérêt l'avaient appelé à la Guadeloupe, où sa famille avait des possessions considérables, et depuis un mois seulement il était de retour des colonies.
Je l'avais revu avec grand plaisir, car autrefois nous avions été fort liés.
Deux fois, en allant et en venant, nous croisâmes un homme, qui à chaque fois le regarda avec une affectation qui me frappa.
Nous allions le rencontrer une troisième fois, lorsque Olivier me dit:
—Vous est-il égal de vous promener dans le corridor au lieu de vous promener ici?
—Parfaitement, lui répondis-je; mais pourquoi cela?
—Je vais vous le dire, reprit-il.
Nous fîmes quelques pas et nous nous trouvâmes dans le corridor.
—Parce que, continua Olivier, nous avons croisé deux fois un homme.
—Qui vous a regardé d'une singulière façon, je l'ai remarqué. Qu'est-ce que cet homme?
—Je ne puis le dire précisément, mais ce que je sais, c'est qu'il a l'air de chercher à avoir une affaire avec moi, tandis que moi je ne me soucierais pas le moins du monde d'avoir une affaire avec lui.
—Et depuis quand donc, mon cher Olivier, craignez-vous les affaires? Vous aviez autrefois, si je me le rappelle bien, la fatale réputation de les chercher plutôt que de les fuir.
—Oui, sans doute, je me bats quand il le faut; mais, vous le savez, on ne se bat pas avec tout le monde.
—Je comprends, cet homme est un chevalier d'industrie.
—Je n'en ai aucune certitude, mais j'en ai peur.
—En ce cas, mon cher, vous avez parfaitement raison; la vie est un capital qu'il ne faut risquer que contre un capital à peu près équivalent; celui qui fait autrement joue un jeu de dupe.
En ce moment la porte d'une loge s'ouvrit, et une jeune et jolie femme fit coquettement signe de la main à Olivier qu'elle désirait lui parler.
—Pardon, mon cher, il faut que je vous quitte.
—Pour longtemps?
—Non, continuez de vous promener dans le corridor, et avant dix minutes je vous rejoins.
—A merveille.
Je continuai de me promener seul pendant le temps indiqué, et je me trouvais du côté opposé à celui où j'avais quitté Olivier, lorsque j'entendis tout à coup une grande rumeur, et que je vis les autres promeneurs se porter du côté où cette rumeur était née; je m'avançai comme tout le monde, et je vis sortir d'un groupe Olivier qui, en m'apercevant, s'élança à mon bras en me disant:
—Venez, mon cher; sortons.
—Qu'y a-t-il donc? demandai-je, et pourquoi ôtes-vous si pâle?
—Il y a que ce que j'avais prévu est arrivé; cet homme m'a insulté, et il faut que je me batte avec lui; mais venez vite chez moi ou chez vous, je vous conterai tout cela.
Nous descendîmes rapidement l'un des escaliers; l'étranger descendait l'autre; il tenait son mouchoir sur son visage, et son mouchoir était taché de sang.
Olivier et lui se rencontrèrent à la porte.
—Vous n'oublierez pas, monsieur, dit l'étranger à haute voix, de manière à être entendu de tout le monde, que je vous attends demain à six heures au bois de Boulogne, allée de la Muette.
—Eh! oui, monsieur, dit Olivier en haussant les épaules; c'est chose convenue.
Et il fit un pas en arrière pour laisser passer son adversaire, qui sortit en se drapant dans son manteau, et avec la prétention visible de faire de l'effet.
—Oh! mon Dieu! mon cher, dis-je à Olivier, qu'est-ce que ce monsieur? Et vous allez vous battre avec cela?
—Il le faut, pardieu! bien.
—Et pourquoi le faut-il?
—Parce qu'il a levé la main sur moi, parce que je lui ai envoyé un coup de canne à travers la figure.
—Vraiment?
—Parole! une scène de crocheteur, tout ce qu'il y a de plus sale: j'en ai honte; mais que voulez-vous? c'est ainsi.
—Mais qu'est-ce que c'est donc que ce manant-là, qui croit qu'on est obligé de donner à des gens comme nous des soufflets pour les faire battre?
—Ce que c'est? c'est un monsieur qui se fait appeler le vicomte Henry de Faverne.
—Henry de Faverne? je ne connais pas cela.
—Ni moi non plus.
—Eh bien! comment avez-vous une affaire avec un homme que vous ne connaissez pas?
—C'est justement parce que je ne le connais pas que j'ai avec lui une affaire: cela vous paraît étrange; qu'en dites-vous?
—Je l'avoue.
—Je vais vous raconter cela. Tenez, il fait beau, au lieu de nous enfermer entre quatre murailles, voulez-vous venir jusqu'à la Madeleine?
—Jusqu'où vous voudrez.
—Voici ce que c'est: ce monsieur Henry de Faverne a des chevaux superbes et joue un jeu fou, sans qu'on lui connaisse aucune fortune au soleil; au reste, payant fort bien ce qu'il achète ou ce qu'il perd: de ce côté il n'y a rien à dire. Mais comme il est, à ce qu'il paraît, sur le point de se marier, on lui a demandé quelques explications sur cette fortune dont il fait un usage si éblouissant; il a répondu qu'il était d'une famille de riches colons qui avait des biens considérables à la Guadeloupe.
»Alors, justement comme j'en arrive, on est venu aux informations près de moi, et l'on m'a demandé si je connaissais un comte de Faverne à la Pointe-à-Pitre.
»Il faut vous dire, mon cher, que je connais, à la Pointe-à-Pitre, tout ce qui mérite d'être connu, et qu'il n'y a pas, d'un bout de l'île à l'autre, plus de comte de Faverne que sur ma main.
»Vous comprenez, moi j'ai dit tout bonnement ce qu'il en était, sans attacher à ce que je disais d'autre importance. Puis, au bout du compte, comme c'était la vérité, je l'eusse dite dans tous les cas.
»Or, il paraît que mon refus de reconnaître ce monsieur a mis obstacle à ses projets de mariage. Il a crié bien haut que j'étais un calomniateur, et qu'il me ferait repentir de mes calomnies. Je ne m'en suis pas autrement inquiété; mais, ce soir, je l'ai rencontré comme vous avez vu, et j'ai senti, vous savez, on sent cela, que j'allais avoir une affaire avec cet homme.
»Au reste, mon cher ami, vous êtes témoin que, cette affaire, je l'ai évitée tant que j'ai pu; mais, que voulez-vous? je ne pouvais pas faire davantage. J'ai quitté le foyer, j'ai pris le corridor; en m'apercevant qu'il nous avait suivi dans le corridor, je suis entré dans la loge de la comtesse M...., qui, elle-même, comme vous le savez, est créole, et qui n'a jamais entendu parler de ce monsieur ni de quelque Faverne que ce soit.
»Je croyais en être quitte; baste! il m'attendait en face de la porte de la loge; vous savez le reste: nous nous battons demain, vous l'avez entendu.
—Oui, à six heures du matin: mais qui donc a réglé cela?
—Mais voilà encore ce qui prouve que j'ai affaire à je ne sais quel croquant.
»Est-ce que c'est jamais aux adversaires à régler ces choses-là? Que restera-t-il à faire aux témoins, alors? Puis, se battre à six heures du matin, comprenez-vous cela? Qui est-ce qui se lève à six heures?
»Ce monsieur a donc été garçon de charrue dans sa jeunesse; quant à moi, je sais que je vais être demain matin d'une humeur massacrante, et que je me battrai très-mal.
—Comment, vous vous battrez très-mal?
—Sans doute; c'est une chose sérieuse que de se battre, que diable! On prend toutes ses aises pour faire l'amour, et on ne s'accorde pas la plus petite fantaisie en matière de duel! Moi, je sais une chose, c'est que je me suis toujours battu à onze heures ou midi, et qu'en général je m'en suis très bien trouvé.
»A six heures du matin, je vous demande un peu, au mois d'octobre! on meurt de froid, on grelotte, on n'a pas dormi.
—Eh bien! mais rentrez et couchez-vous.
—Oui, couchez-vous, c'est facile à dire; on a toujours, quand on se bat le lendemain, quelque chose comme un bout de testament à faire, une lettre à écrire à sa mère ou à sa maîtresse; tout cela vous prend jusqu'à deux heures du matin.
»Puis on dort mal; car, voyez-vous, on a beau dire, si brave qu'on soit, c'est toujours une mauvaise nuit que la nuit qui précède un duel. Et se lever à cinq heures, car pour se trouver au bois de Boulogne à six heures, il faut se lever à cinq, se lever à la bougie, connaissez-vous rien de plus maussade que cela?...
»Aussi qu'il se tienne bien, ce monsieur; je ne le ménagerai pas, je vous en réponds. A propos, je compte sur vous comme témoin.
—Pardieu!
—Apportez vos épées, je ne veux pas me servir des miennes, il pourrait dire qu'elles sont à ma garde.
—Vous vous battez à l'épée?
—Oui, j'aime mieux cela; cela tue aussi bien que le pistolet, et cela n'estropie pas. Une mauvaise balle vous casse un bras, il faut vous le couper, et vous voilà manchot. Apportez vos épées.
—C'est bien, je serai chez vous à cinq heures.
—A cinq heures! Comme c'est amusant pour vous aussi de vous lever à cinq heures!
—Oh! pour moi, cela m'est à peu près indifférent; c'est l'heure où je me couche.
—C'est égal, lorsque les choses se passeront entre gens comme il faut, et que vous serez mon témoin, faites-moi battre comme vous l'entendrez, mais faites-moi battre à onze heures ou midi, et vous verrez; parole d'honneur! il n'y aura pas de comparaison, j'y gagnerai cent pour cent.
—Allons donc, je suis sûr que vous serez superbe.
—Je ferai de mon mieux; mais, d'honneur! j'aurais mieux aimé me battre ce soir sous un réverbère, comme un soldat aux gardes, que de me lever demain à une pareille heure; ainsi, vous, mon cher, qui n'avez pas de testament à faire, allez vous coucher; allez, et recevez mes excuses au nom de ce monsieur.
—Je vous quitte, mon cher Olivier, mais c'est pour vous laisser tout votre temps à vous même. Avez-vous quelque autre recommandation à me faire?
—A propos, il me faut deux témoins: passez au club, et prévenez Alfred de Nerval que je compte sur lui; cela ne le dérangera pas trop, il jouera jusqu'à cette heure-là, et tout sera dit. Puis il nous faut, je ne sais pas, parole d'honneur! où j'ai la tête, il nous faut un médecin; je n'ai pas envie, si je lui donne un coup d'épée, de lui sucer la plaie, à ce monsieur; j'aime mieux qu'on le saigne.
—Avez-vous quelque préférence?
—Pour qui?
—Pour un docteur.
—Non; je les redoute tous également.
—Prenez Fabien; n'est-ce pas votre médecin? c'est le mien aussi; il nous rendra se service avec grand plaisir.
—Soit. A moins cependant qu'il ne craigne que cela lui fasse tort près du roi, car vous savez qu'il vient d'être attaché à la cour par quartier.
—Soyez tranquille, il n'y songera même pas.
—Je le crois, car c'est un excellent garçon; faites-lui toutes mes excuses de le faire lever à pareille heure.
—Bah! il y est habitué.
—Pour un accouchement, pas pour un duel.
«Mais avec cela je bavarde comme une pie, et je vous tiens là dans la rue, sur vos jambes, tandis que vous devriez être dans votre lit. Allez vous coucher, mon cher ami, allez vous coucher.
—Allons, bonsoir et bon courage!
—Ah! ma foi! je vous jure que je n'en sais rien, dit Olivier en bâillant à se démonter la mâchoire; car, en vérité, vous ne vous faites point idée combien cela m'ennuie de me battre avec ce drôle-là.
Et sur ces paroles, Olivier me quitta pour rentrer chez lui, tandis que j'allais au club et chez Fabien.
Je lui avais donné la main en le quittant, et j'avais senti sa main agitée d'un mouvement nerveux.
Je n'y comprenais plus rien. Olivier avait presque la réputation d'un duelliste; comment donc un duel l'impressionnait-il à ce point-là?
N'importe, je n'en étais pas moins sûr de lui pour le lendemain.
Je courus chez le docteur, et de là au club.
Alfred promit de ne pas se coucher et Fabien d'être levé à l'heure convenue: tous deux devaient se trouver chez Olivier à cinq heures moins un quart.
J'y arrivai à quatre heures et demie, pour lui dire que tout était réglé à sa convenance.
Je le trouvai assis devant sa table et achevant d'écrire quelques lettres.
Il ne s'était pas couché.
—Eh bien! mon cher Olivier, lui demandai-je, comment vous trouvez-vous?
—Oh! très mal à mon aise; vous voyez l'homme le plus fatigué de la terre.
«Comme je m'en doutais, je n'ai pas eu le temps de dormir une minute. Vous voyez le feu qu'il y a, eh bien! je n'ai pas pu me réchauffer. Est-ce qu'il fait froid dehors?
—Non, le temps est humide; il tombe du brouillard.
—Vous verrez que nous serons assez heureux pour qu'il tombe de l'eau à torrens.
«Se battre par la pluie, les pieds dans la boue; comme c'est amusant!
«Si cet homme n'était pas un goujat, on aurait remis la chose à plus tard, ou l'on se serait battu à couvert; aussi il peut être tranquille, son affaire est claire, et je le guérirai de l'envie de venir me chercher une seconde fois dispute, je vous en réponds.
—Ah çà! mais vous en parlez, mon cher, comme si vous étiez sûr de le tuer.
—Oh! vous comprenez, on n'est jamais sûr de tuer son homme; il n'y a que les médecins qui puissent répondre de cela.
«N'est-ce pas, Fabien? ajouta Olivier en souriant et en tendant la main au docteur, qui entrait; mais je lui donnerai un joli coup d'épée, voilà tout.
—Dans le genre de celui que vous avez donné, la veille de votre départ pour la Guadeloupe, à cet officier portugais que j'ai eu toutes les peines du monde à tirer d'affaire, n'est-ce pas? dit Fabien.
—Oh! celui-là c'est autre chose: celui-là, il avait choisi le mois de mai; puis, au lieu de me jeter brutalement son heure au nez, il m'avait poliment demandé la mienne.
«Mon cher, imaginez-vous, c'était une partie de plaisir; nous nous battions à Montmorency, par une charmante journée, à onze heures du matin.
«Vous rappelez-vous, Fabien? il y avait dans le buisson qui se trouvait à côté de nous une fauvette qui chantait; j'adore les oiseaux. Tout en me battant j'écoutais chanter cette fauvette; elle ne s'envola qu'au mouvement que vous fîtes en voyant tomber mon adversaire.
«Comme il tomba bien, n'est-ce pas? en me saluant de la main; c'était un homme très comme il faut, ce Portugais; l'autre tombera comme un bœuf, vous verrez, en m'éclaboussant.
—Ah çà! mon cher Olivier, lui dis-je, vous êtes donc un Saint-Georges pour parler comme cela d'avance.
—Non, je tire même assez mal, mais j'ai le poignet solide, et, sur le terrain, un sang-froid de tous les diables; d'ailleurs, cette fois-ci, j'ai affaire à un lâche.
—A un lâche ... qui est venu vous provoquer?
—Cela ne fait rien; au contraire, cela vient à l'appui de mon assertion.
«Vous avez bien vu qu'au lieu de m'envoyer tranquillement ses témoins, comme cela se fait en bonne compagnie, il a voulu se monter la tête en m'insultant lui-même; et encore a-t-il passé près de moi deux fois sans faire autre chose que me regarder, puis il m'a vu me détourner de mon chemin, il a cru que j'avais peur, et il a fait le crâne; c'est un homme qui a besoin de se battre avec quelqu'un de bien placé dans le monde pour se réhabiliter. Ce n'est pas un duel qu'il me propose, c'est une spéculation qu'il entreprend.
«Au reste, vous verrez tout cela sur le terrain....
«Ah! voilà enfin Nerval: j'ai cru qu'il ne viendrait pas.
—Ce n'est pas ma faute, mon cher, dit en entrant le nouvel arrivant; d'ailleurs je ne suis pas en retard. (Il tira sa montre.) Cinq heures. Imagine-toi que je gagnais quelque chose comme une trentaine de mille francs à Valjuson, et qu'il m'a fallu lui donner revanches sur revanches, jusqu'à ce qu'il n'en perde plus que dix mille. Ah çà! tu te bats donc?
—Oh! mon Dieu! oui.
—Alexandre est venu me dire cela au moment où je venais d'être décavé de deux cents louis, de sorte que j'ai assez mal écouté.
«Est-ce que tu n'aurais pas tenu, toi, vingt-neuf par la retourne et premier en main?
—Certainement j'aurais tenu.
—Eh bien! je trouve cinq trèfles; cet imbécile de Larry, qui avait battu les cartes, s'en était donné trois pour lui seul, et bêtement, comme tout ce qu'il fait, en donnant l'as et le roi à un autre.
«J'y étais déjà de dix mille francs quand j'ai eu la bonne idée de me rattraper à l'écarté avec Valjuson, de sorte que je ne perds ni ne gagne. Vous ne jouez pas, vous, Fabien?
—Non.
—Vous avez bien raison: je ne connais rien de stupide comme le jeu; c'est une mauvaise habitude que j'ai prise et que je voudrais bien perdre. Est-ce qu'il n'y aurait pas quelque remède, docteur, mais un remède agréable, un remède moral joint à un bon régime hygiénique?
«A propos de cela, mon cher, où diable d'Harville a-t-il pris son abominable cuisinier? chez quelque ministre constitutionnel. Il nous adonné hier un dîner que personne n'a pu manger. Tu t'es douté de cela, toi, tu n'es pas venu; tu as bien fait. Ah çà! où se bat-on?
—Au bois de Boulogne, allée de la Muette.
—Oh! les traditions classiques. Mon cher, depuis que tu es à la Guadeloupe on ne se bat plus là: on se bat à Clignancourt ou à Vincennes.
«Il y a des endroits charmans que Nestor a découverts; tu sais, lui, c'est le Christophe Colomb de ces mondes-là: ils se sont battus là avec Gallois; un duel charmant!
«Tu sais comme ils sont braves tous deux; ils se sont donné trois coups d'épée chacun, et se sont quittés contens comme des dieux:
«Numero Deus impare gaudet.
«Tu vois, hein! comme je tiens mon latin. Et quand je pense qu'on a été donner, à mon détriment, le prix de thème à cet imbécile de Larry, qui m'a fait perdre, avec ses trois trèfles, un coup de deux cents louis!...
—Tu lui revaudras cela ce soir. Mais je crois, messieurs, continua Olivier, qu'il est temps de partir; il ne faut pas nous faire attendre.
—Comment allons-nous là-bas?
—J'ai une espèce de landau avec des épées dedans, repris-je; une voiture qui a un air tout à fait honnête: on ne se doutera jamais de ce qu'elle renferme.
—Très bien! descendons.
Nous descendîmes; nous prîmes place, et nous ordonnâmes au cocher de nous conduire au bois de Boulogne, allée de la Muette.
—A propos, dit Alfred quand la voiture commença de rouler, je vais peut-être avoir une affaire, moi aussi.
—Et comment cela?
—A cause de toi.
—A cause de moi?
—Oui. Tu sais que tu as dit l'autre jour, chez madame de Méranges, que tu ne connaissais à la Guadeloupe aucun monsieur de Faverne.
—Oui, parfaitement.
—J'ai entendu cela tout en faisant un wisth: ça m'était entré par une oreille, ça ne m'était pas sorti par l'autre, quand, avant hier, qui propose-t-on au club?...
«Un monsieur Henry de Faverne, qui se fait appeler vicomte, et qui n'est rien du tout, j'en suis sûr. Alors, j'ai dit qu'il était impossible d'admettre cet homme, que les Faverne n'existaient pas, que tu connaissais la Guadeloupe comme ta poche, et que tu n'avais jamais entendu parler de ces gens-là; de sorte qu'il a été refusé.
«C'est fâcheux, au reste, parce qu'il est beau joueur; voilà toute l'affaire: il paraît qu'il a su que je m'étais prononcé contre lui et qu'il m'en veut.
«A son aise! Quand il sera las de m'en vouloir, il viendra me le dire; je l'attends.
«A propos! et toi, avec qui te bats-tu?
—Avec lui.
—Qui, lui?
—Avec ton monsieur Henry de Faverne.
—Comment! c'est à moi qu'il en veut, et c'est avec toi qu'il se bat?
—Oui; il aura su que les renseignemens venaient de moi, et il se sera tout naturellement adressé à moi.
—Oh! un instant! un instant! s'écria Alfred, c'est que je vais lui dire....
—Tu ne diras rien. Ce monsieur est un manant à qui on ne parle pas; d'ailleurs ton affaire n'a aucun rapport avec la mienne; il m'a insulté, c'est à moi de me battre: voilà tout. Après moi tu auras ton tour.
—Ah! oui, avec cela que tu les arranges bien quand tu t'en mêles. Mais celui-là, je t'en prie, ne me le tue pas tout à fait; ce n'est qu'à cette condition-là que je te le laisse. Veux-tu un cigare?
—Merci.
—Tu ne sais pas ce que tu refuses; ce sont de véritables cigares du roi d'Espagne, que Vernon a rapportés de la Havane.
—Vous ne fumez pas, docteur?
—Non.
—Vous avez tort.
Et Alfred alluma son cigare, s'accouda dans un coin de la voiture, et, tout entier à l'agréable occupation qu'il venait de se créer, s'abîma dans la volupté de la fumée.
Pendant ce temps-là, un jour pâle et maladif venait de se lever, et l'on commençait d'apercevoir le bois de Boulogne perdu au milieu du brouillard.
Une voiture marchait devant la nôtre, et, comme elle prit la porte Maillot, nous ne doutâmes plus que ce fût celle de notre adversaire; nous ordonnâmes donc à notre cocher de la suivre. Elle se dirigea vers l'allée de la Muette, au tiers de laquelle elle s'arrêta; la nôtre la joignit, et s'arrêta à son tour; nous descendîmes.
Ces messieurs avaient déjà mis pied à terre.
Je jetai alors un coup d'œil sur Olivier.
Un changement complet s'était opéré en lui; le mouvement nerveux qui l'agitait la veille avait complètement disparu, il était calme et froid; un sourire de suprême dédain arquait sa bouche, et un léger pli entre les deux sourcils était la seule contraction qu'on pût remarquer sur son visage; pas un mot ne sortait de sa bouche.
Son adversaire présentait un aspect tout opposé; il parlait haut, riait avec éclat, gesticulait avec force; mais, avec tout cela, son visage grimaçant était pâle et contracté; de temps en temps un spasme nerveux lui serrait la poitrine et le forçait de bâiller.
Nous nous approchâmes de ses deux témoins, qui furent forcés de lui dire de s'éloigner.
Alors il fit en arrière quelques pas en sifflant, et se mit à piquer si violemment dans la terre la badine qu'il tenait qu'il la brisa.
Les préparatifs du combat étaient faciles à régler. Monsieur de Faverne avait indiqué l'heure, Olivier avait choisi les armes, tout arrangement était impossible.
La question était donc purement et simplement de savoir si l'on arrêterait le combat après une première blessure, ou si on lui laisserait telle suite qu'il plairait aux combattans de lui donner.
Olivier s'était prononcé à ce sujet, c'était un droit de sa position d'offensé: rien ne devait arrêter les épées que la chute d'un des deux adversaires.
Les témoins discutèrent un instant, mais furent obligés de céder; nous ne les connaissions ni l'un ni l'autre; c'étaient des amis de monsieur Henry de Faverne; et, à part leur tranchant et leurs manières de sous-officiers, nous les trouvâmes assez au fait des fonctions qu'ils remplissaient.
Je leur présentai les épées, qu'ils examinèrent.
Pendant cet examen, je revins vers Olivier.
Il était occupé à faire remarquer une faute héraldique qui s'était glissée dans le blason, sans doute improvisé, de son adversaire: le vicomte portait couleur sur couleur.
En me voyant, il me prit à part.
—Tenez, me dit-il, voici deux lettres, l'une pour ma mère, l'autre pour....
Il ne prononça point le nom, mais me montra ce nom écrit sur la lettre: c'était celui d'une jeune personne qu'il aimait et qu'il était sur le point d'épouser.
«On ne sait pas ce qui peut arriver, continua-t-il; s'il m'arrivait malheur, faites porter cette lettre à ma mère; quant à l'autre, cher ami, ne la remettez qu'en main propre.
Je lui promis.
Puis, voyant que, plus le moment du combat approchait, plus son visage devenait calme:
—Mon cher Olivier, lui dis-je, je commence à croire que ce monsieur a eu tort de vous insulter, et qu'il va payer cher son imprudence.
—Oui, dit le docteur, surtout si votre sang-froid est réel.
Un sourire effleura les lèvres d'Olivier.
—Docteur, dit-il, dans l'état de santé ordinaire, combien de fois le pouls d'un homme qui n'a aucun motif d'agitation bat-il à la minute?
—Mais, répondit Fabien, soixante-quatre ou soixante-cinq fois.
—Tâtez mon pouls, docteur, dit Olivier en tendant la main à Fabien.
Fabien tira sa montre, appuya son doigt sur l'artère, e; au bout d'une minute:
—Soixante-six pulsations, dit-il; c'est miraculeux d'empire sur vous-même; ou votre adversaire est un Saint-Georges, ou c'est un nomme mort.
—Mon cher Olivier, dit Alfred en se retournant, es-tu prêt?
—Moi? dit Olivier, j'attends.
—Eh bien! alors, messieurs, dit-il, rien n'empêche que l'affaire se vide?
—Oui, oui, s'écria monsieur de Faverne; oui, vite, vite, sacrebleu!
Olivier le regarda avec un léger sourire de mépris; puis voyant qu'il jetait bas son habit et son gilet, il ôta les siens.
C'est alors qu'apparut une nouvelle différence entre ces deux hommes.
Olivier était mis avec une coquetterie charmante: il avait fait toilette complète pour se battre; sa chemise était de la plus fine batiste, fraîche et soigneusement plissée; sa barbe était nouvellement faite, ses cheveux ondulaient comme s'ils sortaient du fer de son valet de chambre.
Tout au contraire, la chevelure de monsieur de Faverne dénonçait une nuit agitée.
On voyait qu'il n'avait pas été coiffé depuis la veille, et que cette coiffure avait été fort dérangée par l'agitation de la nuit; sa barbe était longue, et sa chemise de jaconas était évidemment la même que celle avec laquelle il avait couché.
—Décidément cet homme est un manant, murmura Olivier.
Je lui remis une des epées, tandis qu'on remettait l'autre à son adversaire.
Olivier la prit par la lame et eut à peine l'air de la regarder: on eût dit qu'il tenait une canne.
Monsieur de Faverne prit au contraire la sienne par la poignée, fouetta deux ou trois fois l'air avec la lame; puis il s'enveloppa la main avec un foulard, afin d'assurer d'autant mieux l'épée dans sa main.
Olivier seulement alors ôta ses gants, mais jugea inutile d'user de la précaution que venait de prendre son adversaire; seulement alors je remarquai sa main: elle avait la blancheur et la délicatesse d'une main de femme.
—Eh bien! monsieur, dit monsieur de Faverne; eh bien?
—Eh bien! j'attends, répondit Olivier.
—Allez, messieurs, dit Alfred.
Les adversaires, qui étaient à dix pas l'un de l'autre, se rapprochèrent alors; je remarquai que plus Olivier se rapprochait, plus sa figure devenait douce et souriante.
Tout au contraire, la figure de son adversaire prit un caractère de férocité dont j'aurais cru ses traits incapables; son œil devint sanglant et son teint couleur de cendre.
Je commençai à être de l'avis d'Olivier: cet homme était un lâche.
Au moment où les épées se touchèrent, ses lèvres s'entrouvrirent et montrèrent ses dents convulsivement serrées.
Tous deux tombèrent en garde en face l'un de l'autre; mais autant la pose d'Olivier était simple, facile, élégante, autant celle de son adversaire, quoique dans toutes les règles de l'art, était raide et anguleuse.
On voyait que cet homme avait appris à faire des armes à un certain âge, tandis que l'autre, en vrai gentilhomme, avait depuis son enfance joué avec des fleurets.
Monsieur de Faverne commença l'attaque: ses premiers coups furent vifs, serrés, précis; mais, ces premiers coups portés, il s'arrêta comme étonné de la résistance de son adversaire. En effet, Olivier avait paré ses attaques avec la même facilité qu'il eût fait dans un assaut de salle d'armes.
Monsieur de Faverne en devint plus livide encore, si la chose était possible, et Olivier plus souriant.
Alors monsieur de Faverne changea de garde, plia sur ses genoux, écarta les jambes à la manière des maîtres italiens, et recommença les mêmes coups, mais en les accompagnant de ces cris qu'ont l'habitude de pousser, pour effrayer leurs adversaires, les prévôts de régiment.
Mais ce changement d'attaque n'eut aucune influence sur Olivier: sans reculer d'un pas, sans rompre d'une semelle, sans précipiter un seul de ses mouvemens, son épée se lia à celle de son adversaire ou la précéda alternativement, comme s'il eût pu deviner les coups que celui-ci allait lui porter.
Il avait véritablement, comme il l'avait dit, un sang-froid terrible.
La sueur de l'impuissance et de la fatigue coulait sur le front de monsieur de Faverne; les muscles de son cou et de ses bras se gonflaient comme des cordes; mais sa main se fatiguait visiblement, et l'on comprenait que si l'épée n'était maintenue à son poignet par le foulard, à la première attaque un peu vive de son adversaire, son épée lui tomberait des mains.
Olivier, au contraire, continuait déjouer avec la sienne.
Nous regardions en silence ce jeu terrible, dont il nous était facile de deviner le résultat d'avance. Comme l'avait dit Olivier, on pouvait deviner que monsieur de Faverne était un homme perdu.
Enfin, au bout d'un instant, un sourire plus caractérisé se dessina sur les lèvres d'Olivier; à son tour il simula un ou deux coups, puis un éclair passa dans ses yeux; il se fendit, et d'un simple dégagement, mais si serré, si vif que nous ne pûmes pas le suivre des yeux, il lui passa son épée au travers du corps.
Puis, sans prendre la précaution d'usage en pareil cas, c'est-à-dire de se rejeter en arrière par un pas de retraite, il abaissa son épée sanglante et attendit.
Monsieur de Faverne jeta un cri, porta la main gauche à sa blessure, secoua sa main droite pour la débarrasser de l'épée, qui, liée à son poignet, lui pesait comme une masse, puis, passant d'une pâleur livide à une pâleur cadavéreuse, il chancela un instant et tomba évanoui.
Olivier, sans le perdre tout à fait de l'œil, se retourna vers Fabien.
—Maintenant, docteur, dit-il de son son de voix habituel, et sans que la trace de la moindre émotion se fît reconnaître, maintenant, docteur, je crois que le reste vous regarde.
Fabien était déjà près du blessé.
Non-seulement l'épée lui avait traversé le corps, mais elle avait encore été trouer la chemise flottante, tant le coup avait été profond; le sang remontait à plus de dix-huit pouces sur la lame.
—Tenez, mon cher, me dit Olivier, voici votre épée; c'est étonnant comme elle est montée à ma main. Chez qui l'avez-vous achetée?
—Chez Devismes.
—Ayez donc la bonté de m'en commander une paire pareille.
—Gardez celles-ci; vous vous en servez trop bien pour vous les reprendre.
—Merci, ça me fera plaisir de les avoir.
Puis, se retournant vers le blessé:
—Je crois que je l'ai tué, dit-il; j'en serais fâché; je ne sais pourquoi il me semble que ce malheureux-là ne doit point mourir de la main d'un honnête homme.
Puis, comme nous n'avions plus rien à faire là, que monsieur de Faverne était entre les mains de Fabien, c'est-à-dire d'un des plus habiles docteurs de Paris, nous remontâmes dans notre voiture, tandis qu'on portait le blessé dans la sienne.
Deux heures après, je reçus une magnifique pipe turque qu'Olivier m'envoyait en échange de mes épées.
Le soir, j'allai en personne prendre des nouvelles de monsieur de Faverne; le lendemain, j'envoyai mon domestique; le troisième jour, ma carte; puis comme, ce troisième jour, j'appris que, grâce aux soins de Fabien, il était hors de danger, je cessai de m'occuper de lui.
Deux mois après, à mon tour, je reçus sa carte.
Puis je partis pour un voyage, et je ne le revis plus que le jour où je le retrouvai au bagne.
Olivier ne s'était pas trompé sur l'avenir de cet homme.
On devine alors combien je fus curieux de connaître les événemens qui avaient conduit aux galères cet homme, que, comme il le disait lui-même, j'avais rencontré dans le monde.
Je songeai alors tout naturellement à Fabien, qui, l'ayant soigné de la terrible blessure que lui avait faite Olivier, devait avoir recueilli sur cet homme de curieux détails.
Aussi ma première visite, à mon retour à Paris, fut-elle pour lui. Je ne m'étais pas trompé; Fabien, qui a l'habitude d'écrire jour par jour tout ce qu'il fait, alla à son secrétaire, et, parmi plusieurs cahiers de papier séparés les uns des autres, en chercha un qu'il me remit.
—Tenez, mon ami, me dit-il, vous trouverez là dedans tous les renseignemens que vous désirez avoir; je vous les confie, faites-en ce que vous voudrez, mais ne les perdez pas; ce cahier fait partie d'un grand ouvrage que je compte faire sur les maladies morales que j'ai traitées.
—Ah, diable! mon cher, lui dis-je, il y aurait là un trésor pour moi.
—Aussi, cher ami, soyez tranquille; si je meurs d'un certain anévrisme qui de temps en temps murmure tout bas aux oreilles de mon cœur que je ne suis que poussière, et que je dois m'attendre à retourner en poussière, ces cahiers vous sont destinés, et mon exécuteur testamentaire vous les remettra.
—Je vous remercie de l'intention, mais j'espère ne jamais recevoir le cadeau crue vous me promettez; vous avez à peine trois ou quatre ans de plus que moi.