Si hardie que fût la métaphore, et quoique cemétal viergedût un peu déconcerter George Sand, elle prêtait aux flatteries et aux louanges de Sainte-Beuve une oreille attentive. C'est lui qui la détermina, si nous en croyons l'Histoire de ma Vie, à publierLélia. Elle affirme avoir composé d'abord des fragments épars, puis les avoir reliés par le fil d'une donnée romanesque. Toutefois elle mandait à François Rollinat, le 26 mai 1833: «Je t'enverrai un livre que j'ai fait depuis que nous nous sommes quittés. C'est une éternelle causerie entre nous deux. Nous en sommes les plus graves personnages. Quant aux autres, tu les expliqueras à ta fantaisie. Tu iras, au moyen de ce livre, jusqu'au fond de mon âme et jusqu'au fond de la tienne.»
Lélia, c'est donc bien—comme elle se complaisait à le confesser à Sainte-Beuve—George Sand elle-même. L'ouvrage a été conçu et écrit dans l'abattement, dans la désespérance, alors qu'elle s'isolait en sa rêverie pour tracer la synthèse du doute, de la souffrance, et la maladive inquiétude d'une âme errante, incapable de se fixer au rivage d'aucune certitude. «C'est, dit-elle, un livre qui n'a pas le sens commun au point de vue de l'art, mais qui n'en a été que plus remarqué par les artistes, comme une chose d'inspiration spontanée.»
DansLélia, de même que dans laNouvelle Héloïse—et il existe entre ces deux oeuvres des traits de ressemblance caractéristiques—ce n'est point à l'intrigue qu'il faut s'attacher, mais bien au développement prestigieux de la pensée, à l'art de la forme et à l'ampleur du style. Aimée par le jeune poète Sténio, Lélia ne peut l'aimer d'amour. Elle appartient toute à la mélancolie, à la désespérance, qui se sont emparées de son imagination et de son coeur, en tuant chez elle le don de la tendresse. A Sténio elle ne saurait accorder que la sollicitude affectueuse d'une mère ou d'une soeur. Il a d'autres visées. Ce qu'il demande n'est pas ce qu'elle offre. Tout le roman roulera sur ce mécompte, qui n'est pas d'ordre purement métaphysique. Sa confiance, Lélia l'a octroyée à Trenmor, un ancien libertin qui a tué sa maîtresse dans une orgie, est devenu forçat, et au bagne s'est métamorphosé en parangon de vertu, comme plus tard le Jean Valjean desMisérables. Cependant, pour fuir Sténio, elle s'est retirée dans les ruines d'une abbaye qui s'écroulent en une nuit de tempête. Elle est arrachée à la mort par le moine Magnus, une manière de disciple de saint Antoine, mais moins réfractaire à la tentation, et qui est harcelé par tous les aiguillons du désir. C'est un devancier, moins réaliste, de frère Archangias, dans laFaute de l'abbé Mouret. Lélia se désintéresse des troubles de Magnus, mais elle voudrait apaiser ceux du triste et beau Sténio. De ce soin elle charge sa soeur Pulchérie, qu'elle retrouve après bien des années de séparation et qui, au lieu de s'adonner à la métaphysique, prodigue aux hommes des consolations momentanées et mercenaires. Entre les deux soeurs George Sand a ménagé une antithèse qui se peut ainsi résumer: Pulchérie, c'est la courtisane du corps; Lélia, la courtisane de l'âme. Et l'on retrouve là l'écho des controverses de l'auteur avec son amie, l'actrice Marie Dorval.
A la faveur de la nuit, une substitution s'opère, dans une fête de la villa Bambucci. Sténio, qui a passé des heures délicieuses à philosopher avec Lélia, s'aventure dans des appartements sombres et ne reconnaît qu'à l'aube Pulchérie. Désespoir du poète, détresse de Lélia. Seule Pulchérie ne se plaint pas. Désormais Sténio est voué à la débauche, et Lélia au cloître. Elle s'enferme et devient abbesse au couvent des Camaldules, pour régénérer la règle d'observance et faire régner le christianisme intégral, avec la pureté des âges primitifs. Elle pense ramener dans les sentiers de la vertu un cardinal pervers, qui s'intéresse passionnément à la communauté et à la révérende mère abbesse: nous sommes dans une atmosphère moins ascétique que celle de Port-Royal. Sténio, dont l'amour s'est transformé en jalousie et en haine, se déguise en religieuse et vient participer à une conférence contradictoire d'édification, où l'orthodoxie de Lélia triomphe de son diabolique adversaire. Faute de mieux, il essaie d'enlever une des novices, la princesse Claudia. Mais Lélia, vengeresse de l'honneur du couvent, surgit comme un fantôme et entrave ses desseins. Que reste-t-il au poète, sans abbesse, sans novice, sinon de se noyer dans le lac prochain? Il met ce projet à exécution, et il est temps, car le roman est déjà très long, débordant de digressions fastueuses, de descriptions variées et de tirades éloquentes. Lélia, qui n'a pas voulu partager la vie de Sténio, tient à le rejoindre dans la mort. C'est une femme d'un caractère compliqué et contradictoire. Mais l'au delà, paraît-il, ne comporte pas de solutions définitives; car Trenmor, voyant sur le lac, non loin des tombes de Lélia et de Sténio, voltiger deux feux follets qui tantôt se rapprochent, tantôt s'éloignent, se demande si les infortunés ont réussi, dans un effort posthume, à accrocher leurs atomes. Et ce Trenmor, qui est en même temps un grand réformateur, le mystérieux carbonaro et franc-maçon Valmarina, reprend son bâton pour aller soulager d'autres douleurs humaines. La route sera longue.
George Sand, se commentant elle-même, a essayé d'expliquer, dans un morceau adressé à François Rollinat, que les divers personnages deLéliasont comme les reflets et les modalités de son être, les formes successives de sa pensée et de sa vie: «Magnus, c'est mon enfance, Sténio ma jeunesse, Lélia est mon âge mûr. Trenmor sera ma vieillesse peut-être.» Plus véridique nous apparaît l'interprétation donnée dans la seconde préface du livre, celle de l'édition revue de 1836, d'après laquelle les personnages représentent les divers éléments de synthèse philosophique du dix-neuvième siècle: «Pulchérie, l'épicuréisme héritier des sophismes du siècle dernier; Sténio, l'enthousiasme et la faiblesse d'un temps où l'intelligence monte très haut, entraînée par l'imagination, et tombe très bas, écrasée par une réalité sans poésie et sans grandeur; Magnus, le débris d'un clergé corrompu et abruti.» Quant à Lélia, c'est, au dire de George Sand, «la personnification encore plus que l'avocat du spiritualisme de ces temps-ci; spiritualisme qui n'est plus chez l'homme à l'état de vertu, puisqu'il a cessé de croire au dogme qui le lui prescrivait, mais qui reste et restera à jamais, chez les nations éclairées, à l'état de besoin et d'aspiration sublime, puisqu'il est l'essence même des intelligences élevées.»
La substance des caractères ainsi déterminée, cherchons à préciser les linéaments de ces physionomies. Lélia d'abord. Sténio lui écrit du style le plus tendu et avec des sentiments presque surhumains, à tout le moins suraigus: «J'aurais voulu m'agenouiller devant vous et baiser latrace embauméede vos pas.» Ceci donne le ton et comme le parfum du livre, où toutes les sensations analysées ont une acuité extrême. Le vrai portrait de Lélia nous est offert au cours d'un bal costumé chez le riche musicien Spuela. Elle a «le vêtement austère et pourtant recherché, la pâleur, la gravité, le regard profond d'un jeune poète d'autrefois.» Et Sténio, qui la contemple avec extase, s'écrie amoureusement: «Regardez Lélia, regardez cette grande taille grecque sous ces habits de l'Italie dévote et passionnée, cette beauté antique dont la statuaire a perdu le moule, avec l'expression de rêverie profonde des siècles philosophiques; ces formes et ces traits si riches; ce luxe d'organisation extérieure dont un soleil homérique a seul pu créer les types maintenant oubliés… Regardez! C'est le marbre sans tache de Galatée avec le regard céleste du Tasse, avec le sourire sombre d'Alighieri. C'est l'attitude aisée et chevaleresque des jeunes héros de Shakespeare; c'est Roméo, le poétique amoureux; c'est Hamlet, le pâle et ascétique visionnaire; c'est Juliette, Juliette demi-morte, cachant dans son sein le poison et le souvenir d'un amour brisé.» Puis l'énumération continue, avec Raphaël, avec Corinne au Capitole, avec le page silencieux de Lara. Et tous ces hommes, et toutes ces femmes, toutes ces idéalités, c'est Lélia!
Elle nous apparaît aussi dans le cadre prestigieux de la nature, et c'est sous le pinceau de George Sand un paysage d'une magie transcendante et d'une perspective infinie: «Hier, à l'heure où le soleil descendait derrière le glacier, noyé dans des vapeurs d'un rose bleuâtre, alors que l'air tiède d'un beau soir d'hiver glissait dans vos cheveux, et que la cloche de l'église jetait ses notes mélancoliques aux échos de la vallée; alors, Lélia, je vous le dis, vous étiez vraiment la fille du ciel. Les molles clartés du couchant venaient mourir sur vous et vous entouraient d'un reflet magique. Vos yeux levés vers la voûte bleue où se montraient à peine quelques étoiles timides, brillaient d'un feu sacré. Moi, poète des bois et des vallées, j'écoutais le murmure mystérieux des eaux, je regardais les molles ondulations des pins faiblement agités, je respirais le suave parfum des violettes sauvages qui, au premier jour tiède qui se présente, au premier rayon de soleil pâle qui les convie, ouvrent leurs calices d'azur sous la mousse desséchée. Mais vous, vous ne songiez point à tout cela; ni les fleurs, ni les forêts, ni le torrent, n'appelaient vos regards. Nul objet sur la terre n'éveillait vos sensations, vous étiez toute au ciel. Et quand je vous montrai le spectacle enchanté qui s'étendait sous nos pieds, vous me dîtes, en élevant la main vers la voûte éthérée: «Regardez cela!» O Lélia! vous soupiriez après votre patrie, n'est-ce pas? vous demandiez à Dieu pourquoi il vous oubliait si longtemps parmi nous, pourquoi il ne vous rendait pas vos ailes blanches pour monter à lui?»
Trenmor, l'ex-forçat devenu presque prophète, est à l'unisson de la ténébreuse Lélia. Il inquiète, il effraie Sténio, qui interroge sa décevante amie: «Quel est donc cet homme pâle que je vois maintenant apparaître comme une vision sinistre dans tous les lieux où vous êtes?… Quand il m'approche, j'ai froid; si son vêtement effleure le mien, j'éprouve comme une commotion électrique.» Et il ajoute: «Avec lui, vous n'êtes jamais gaie. Voyez si j'ai sujet d'être jaloux!»
Quelle est l'origine de cet homme? Lélia l'apprend à Sténio. Il avait des trésors gagnés par l'abjection de ses parents; son père avait été le favori d'une reine galante, sa mère était la servante de sa rivale. Et il en rougissait. Jugez à quel point! «Ses larmes tombaient au fond de sa coupe dans un festin, comme une pluie d'orage dans un jour brûlant.» De son palais il est allé en un cachot, son génie dévoyé l'a conduit au bagne. «On le vit briser ses meubles, ses glaces et ses statues au milieu de ses orgies, et les jeter par les fenêtres au peuple ameuté. On le vit souiller ses lambris superbes et semer son or en pluie sans autre but que de s'en débarrasser, couvrir sa table et ses mets de fiel et de fange, et jeter loin de lui dans la boue des chemins ses femmes couronnées de fleurs.» Pourquoi n'avait-il pas d'amour? Lélia répond: «Parce qu'il n'avait pas de Dieu.» Au bagne, «il versait avec ses larmes une goutte de baume céleste dans des coupes à jamais abreuvées de fiel.» Et voilà l'homme avec qui, en compagnie de Lélia, Sténio n'hésite pas à monter en barque sur le lac endormi! Trenmor, enveloppé d'un manteau sombre, tient la barre du gouvernail, Sténio manie les rames. Un grand calme descend. «La brise tombe tout à coup, comme l'haleine épuisée d'un sein fatigué de souffrir.» Lélia rêve, en regardant le sillage de la barque où palpitent des étoiles. Et Trenmor soupire, en distinguant les arbres du rivage prochain: «Vous ramez trop vite, Sténio, vous êtes bien pressé de nous ramener parmi les hommes.»
Sténio, au gré de certains critiques, c'est Alfred de Musset; mais ils oublient queLélia, fut composée entre l'été de 1832 et la fin du printemps de 1833, que l'oeuvre était terminée, déjà lue à Sainte-Beuve et livrée à l'imprimeur, lorsque le poète et la femme de lettres se rencontrèrent au mois de juin 1833. Tout au plus Alfred de Musset a-t-il pu fournir l'Inno ebrioso, l'hymne bachique qu'entonne Sténio au cours d'un souper, et dont voici les premières et les dernières strophes, empreintes d'un romantisme éperdu et délirant:
Que le chypre embrasé circule dans mes veines!Effaçons de mon coeur les espérances vaines,Et jusqu'au souvenirDes jours évanouis dontl'importune image,Comme au fond d'un lac pur un ténébreux nuage,Troublerait l'avenir!
Oublions, oublions! La suprême sagesseEst d'ignorer les jours épargnés par l'ivresse,Et de ne pas savoirSi la veille était sobre, ou si de nos annéesLes plus belles déjà disparaissaient, fanéesAvant l'heure du soir.
Qu'on m'apporte un flacon, que ma coupe remplieDéborde, et que ma lèvre, en plongeant dans la lieDe ce flot radieux,S'altère, se dessèche et redemande encoreUne chaleur nouvelle à ce vin qui dévoreEt qui m'égale aux Dieux!
Sur mes yeux éblouis qu'un voile épais descende!Que ce flambeau confus pâlisse et que j'entende,Au milieu de la nuit,Le choc retentissant de vos coupes heurtées,Comme sur l'Océan les vagues agitéesPar le vent qui s'enfuit!
Et si Dieu me refuse une mort fortunée,De gloire et de bonheur à la fois couronnée,Si je sens mes désirs.D'une rage impuissante immortelle agonie,Comme un pâle reflet d'une lampe ternie,Survivre à mes plaisirs,
De mon maître jaloux insultant le caprice,Que ce vin généreux abrège le suppliceDu corps qui s'engourdit,Dans un baiser d'adieu que nos lèvres s'étreignent,Qu'en un sommeil glacé tous mes désirs s'éteignent,Et que Dieu soit maudit!
En admettant que, dans l'édition remaniée et amplifiée de 1836, Alfred de Musset ait inspiré à George Sand certains traits complémentaires, il n'est pas le Sténio de 1833, l'enfant pur et suave, ainsi dépeint par Trenmor: «Je n'ai point vu de physionomie d'un calme plus angélique, ni de bleu dans le plus beau ciel qui fût plus limpide et plus céleste que le bleu de ses yeux. Je n'ai pas entendu de voix plus harmonieuse et plus douce que la sienne; les paroles qu'il dit sont comme les notes faibles et veloutées que le vent confie aux cordes de la harpe. Et puis sa démarche lente, ses attitudes nonchalantes et tristes, ses mains blanches et fines, son corps frêle et souple, ses cheveux d'un ton si doux et d'une mollesse si soyeuse, son teint changeant comme le ciel d'automne, ce carmin éclatant qu'un regard de vous, Lélia, répand sur ses joues, cette pâleur bleuâtre qu'un mot de vous imprime à ses lèvres, tout cela, c'est un poète, c'est un jeune homme vierge, c'est une âme que Dieu envoie souffrir ici-bas pour l'éprouver avant d'en faire un ange.»
Que deviendra Sténio au contact de Lélia, de Lélia qui définit en ces termes l'amour immatérialisé: «Ce n'est pas une violente aspiration de toutes les facultés vers un être créé, c'est l'aspiration sainte de la partie la plus éthérée de notre âme vers l'inconnu?» Il lui répond, avec des réminiscences d'Hamlet: «Doute de Dieu, doute des hommes, doute de moi-même, si tu veux, mais ne doute pas de l'amour, ne doute pas de ton coeur, Lélia!» Ou bien elle murmure mélancoliquement: «Pauvres hommes, que savons-nous?» Et il lui réplique, avec une précoce sagesse: «Nous savons seulement que nous ne pouvons pas savoir.» Du moins il rêvait de connaître le ciel, et Lélia lui révèle l'enfer. Bien sèche, en effet, pour cette candeur d'adolescent, est la doctrinaire du désenchantement qui, plus encore que Pulchérie, derrière l'amour voit le dégoût, la tristesse, la haine, et semble uniquement susceptible d'aimer, comme la Samaritaine, «celui qui, né parmi les hommes, vécut sans faiblesse et sans péché, celui qui dicta l'Evangile et transforma la morale humaine pour une longue suite de siècles, et dont on peut dire qu'il est vraiment le fils de Dieu.»
Ici-bas, Lélia—et sans doute George Sand—sait où se prendre, mais non pas où se fixer. «Je fus, dit-elle, infidèle en imagination, non seulement à l'homme que j'aimais, mais chaque lendemain me vit infidèle à celui que j'avais aimé la veille.» Encore que ce soit un peu précipité, Lélia avoue ses engouements successifs pour le musicien, le philosophe, le comédien, le poète, le peintre, le sculpteur. «J'embrassai, s'écrie-t-elle, plusieurs fantômes à la fois.» Entendez-vous, ô Alfred de Musset, ô Chopin, ô Michel de Bourges, et vous tous qui formez une longue théorie amoureuse derrière la Muse deLélia?
A Sténio cependant elle ne peut offrir qu'une tendresse épurée, de platoniques embrassements, «l'amour qu'on connaît au séjour des anges, là où les âmes seules brûlent du feu des saints désirs.» Et le jeune homme, déçu dans ses espérances et ses convoitises, lui jette cet anathème: «Adieu, tu m'as bien instruit, bien éclairé, je te dois la science; maudite sois-tu, Lélia!»
Elle a bu, selon le mot de Trenmor, «les larmes brûlantes des enfants dans la coupe glacée de l'orgueil;» puis, en la solitude du couvent, elle vide son calice parmi le secret de ses nuits mélancoliques. L'homme qu'elle pourrait aimer n'est pas né, et ne naîtra peut-être, dit-elle, que plusieurs siècles après sa mort. Auparavant, il faut que de grandes révolutions s'accomplissent, et d'abord que le catholicisme disparaisse; car, tant qu'il subsistera, «il n'y aura ni foi, ni culte, ni progrès chez les hommes.» Elle a méconnu Sténio et ne commence à en avoir conscience que lorsqu'elle voit, «au bord de l'eau tranquille, sur un tapis de lotus d'un vert tendre et velouté, dormir pâle et paisible le jeune homme aux yeux bleus.» Alors elle assigne à celui qui n'est plus rendez-vous dans l'éternité. Lélia prenait des échéances plus lointaines que George Sand. Celle-là n'offrait à Sténio que des attendrissements après décès. Celle-ci accueillera moins fièrement Alfred de Musset et lui fera même escorte sur la route de Venise. La dame de Nohant n'était pas abbesse des Camaldules.
Le succès deLéliafut prodigieux. Ce roman symbolique, où se retrouve la phraséologie du romantisme, obtint l'adhésion et emporta les éloges des critiques les plus sévères, notamment Sainte-Beuve et Gustave Planche. Celui-ci, qui épancha dans laRevue des Deux Mondesson admiration de classique impénitent, semble n'avoir été pour George Sand qu'un ami littéraire des plus dévoués. Elle s'en explique, sans ambages, au cours des lettres écrites à Sainte-Beuve, en juillet et août 1833: «On le regarde comme mon amant, on se trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas été et ne le sera pas.» Le pauvre Gustave Planche avait les charges de l'emploi, sans en recueillir les bénéfices. Il poussait l'obligeance jusqu'à faire sortir et promener, les jours de congé, le jeune Maurice Dudevant, élève au collège Henri IV. Non content de mettre sa plume au service de George Sand, il provoquait pour elle, en combat singulier—tel un chevalier du moyen âge arborant les couleurs de sa dame—certain Capo de Feuillide qui, dans l'Europe littérairedu 22 août 1833, avait parlé deLéliairrévérencieusement. Le duel eut lieu, mais l'issue n'en fut pas tragique, aucun des adversaires n'ayant été atteint. Toutefois on assure que la balle de Gustave Planche alla, dans un pré voisin, tuer une vache que Buloz dut payer chèrement à son propriétaire. Seul, en effet, le directeur de laRevue des Deux Mondesétait assez cossu pour assumer une si lourde indemnité.
A ce sujet fut composée une complainte, presque aussi longue que celle de Fualdès, et intitulée: «Complainte historique et véritable sur le fameux duel qui survint entre plusieurs hommes de plume, très inconnus dans Paris, à l'occasion d'un livre dont il a été beaucoup parlé de différentes manières, ainsi qu'il est relaté dans la présente complainte.» Il y a vingt-quatre couplets. Citons les trois premiers:
Monsieur Capot de FeuillideAyant insultéLélia,Monsieur Planche, ce jour-là,S'éveilla fort intrépide,Et fit preuve de valeurEntre midi et uneheur!
Il écrivit une lettreDans un français très correct,Se plaignant que, sans respect,On osât le méconnaître;Et, plein d'indignation,Il passa son pantalon.
Buloz, dedans sa chambrette,Sommeillait innocemment.Il s'éveille incontinent,Et bâilla d'un air fort bête,Lorsque Planche entra soudain,Un vieux journal à la main.
Et voici la conclusion rimée de cette mémorable affaire, qui ne fit pas verser de sang, mais beaucoup d'encre:
Les combattants en présenceFirent feu des quatre pieds.Planche tira le premier,A cent toises de distance;Feuillide, comme un éclair,Riposta, cent pieds en l'air.
«Cessez cette boucherie,Crièrent les assistants,C'est assez répandre un sangPrécieux à la patrie;Planche a lavé son affrontPar sa détonation.»
Dedans les bras de FeuillidePlanche s'élance à l'instant,Et lui dit en sanglotant:«Nous sommes deux intrépides,Je suis satisfait vraiment,Vous aussi probablement.»
Alors ils se séparèrent,Et depuis ce jour fameux,Ils vécurent très heureux.Et c'est de cette manièreQu'on a enfin reconnuDe George Sand la vertu.
Cette vertu, solennellement attestée, allait cependant subir une nouvelle secousse. Après la rupture avec Jules Sandeau et la courte et fâcheuse épreuve avec Prosper Mérimée, le coeur de George Sand était libre, et Lélia, au milieu de ses travaux, avait du vague à l'âme. Gustave Planche n'était pour elle qu'un officieux et un chargé d'affaires, Sainte-Beuve un confident et presque un confesseur laïque. Elle cherchait d'autres amitiés littéraires. Qui? Nous avons la trace de ses hésitations et de ses tâtonnements. Elle écrit, le 11 mars 1833, à son mentor, Sainte-Beuve: «A propos, réflexion faite, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est très dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus de curiosité que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent de satisfaire toutes ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses sympathies. A la place de celui-là, je veux donc vous prier de m'amener Dumas en l'art de qui j'ai trouvé de l'âme, abstraction faite du talent. Il m'en a témoigné le désir, vous n'aurez donc qu'un mot à lui dire de ma part; mais venez avec lui la première fois, car les premières fois me sont toujours fatales.» Elle se souvenait de Mérimée.
Dumas vint et ne revint pas. Sa belle humeur copieuse ne pouvait s'accommoder de la sensibilité subtile de George Sand. Alors celle-ci se retourne vers Sainte-Beuve, et lui demande d'autres présentations. On essayait de tous les genres, on tâta même des philosophes. Elle écrit, en avril 1833, à son cicérone, qui tenait l'emploi de fourrier ou de pourvoyeur sentimental: «Mon ami, je recevrai M. Jouffroy de votre main.» La livraison ne fut pas faite. Lélia recula devant un personnage aussi grave. «Je crains un peu, dit-elle à Sainte-Beuve, ces hommes vertueux de naissance. Je les apprécie bien comme de belles fleurs et de beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec eux; ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise et chagrine; car, après tout, pourquoi ne suis-je pas comme eux? Je suis auprès d'eux dans la situation des bossus qui haïssent les hommes bien faits; les bossus sont généralement puérils et méchants, mais les hommes bien faits ne sont-ils pas insolents, fats et cruels envers les bossus?»
A l'image de Diogène allumant sa lanterne, George Sand cherchait un homme, moins léger que Sandeau, plus stable que Mérimée, moins affairé que Dumas, plus sociable que Jouffroy. Elle rencontra Alfred de Musset, au mois de juin 1833. Ce fut—si nous en croyons le frère du poète, son biographe et son panégyriste—à un grand dîner offert aux rédacteurs de laRevuechez lesFrères provençaux. Paul de Musset ajoute: «Les convives étaient nombreux; une seule femme se trouvait parmi eux. Alfred fut placé près d'elle à table. Elle l'engagea simplement et avec bonhomie à venir chez elle. Il y alla deux ou trois fois, à huit jours d'intervalle, et puis il y prit habitude et n'en bougea plus.» C'est outre mesure précipiter les événements. George Sand ne fut pas tout à fait si expéditive; mais en la calomniant, soit dans laBiographie, soit dansLui et Elle, Paul de Musset a toujours cru remplir un devoir de famille. Le vrai est que, le 24 juin, Alfred de Musset adressait à George Sand les fameux vers,Après la lecture d'Indiana, puis, quelques jours plus tard, un passage deRollaqu'il était en train de composer et qu'accompagnait un billet cérémonieux, ainsi conçu:
«Voilà, Madame, le fragment que vous désirez lire, et que je suis assez heureux pour avoir retrouvé, en partie dans mes papiers, en partie dans ma mémoire. Soyez assez bonne pour faire en sorte que votre petit caprice de curiosité ne soit partagé par personne.
«Votre bien dévoué serviteur,
«Alfred de MUSSET.»
Près de deux mois s'écoulent.Léliaparaît dans les premiers jours d'août 1833, puisqu'il en est fait mention auJournal de la Librairiedu 10 août. George Sand offre un exemplaire du roman à Alfred de Musset, avec cette dédicace sur le tome premier: «A monsieur mon gamin d'Alfred,George», et cette autre sur le tome II: «A monsieur le vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son dévoué serviteur, George Sand.» Elle le prenait, on le voit, sur un ton assez familier, et lui-même marquait dans sa correspondance une progression d'intimité qu'il n'est pas sans intérêt de noter. Voici un premier billet, encore réservé d'allure:
«Votre aimable lettre a fait bien plaisir, Madame, à une espèce d'idiot entortillé dans de la flanelle comme une épée de bourgmestre… Que vous ayez le plus tôt possible la fantaisie de perdre une soirée avec lui, c'est ce qu'il vous demande surtout. Votre bien dévoué,
«Alfred de MUSSET.»
Quelques jours plus tard, la camaraderie s'accentue:
«Je suis obligé, Madame, de vous faire le plus triste aveu: je monte la garde mardi prochain; tout autre jour de la semaine ou ce soir même, si vous étiez libre, je suis tout à vos ordres et reconnaissant des moments que vous voulez bien me sacrifier. Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez envie d'en rire. Il serait plus facile de vous couper une jambe que de vous guérir. Malheureusement on n'a pas encore trouvé de cataplasme à poser sur le coeur. Ne regardez pas trop la lune, je vous en prie, et ne mourez pas avant que nous ayons exécuté ce beau projet de voyage dont nous avons parlé. Voyez quel égoïste je suis; vous dites que vous avez manqué d'aller dans l'autre monde; je ne sais vraiment pas trop ce que je fais dans celui-ci.»
«Tout à vous de coeur.
«Alfred de MUSSET.»
Dans une lettre, c'est souvent le post-scriptum qu'il faut lire avec le plus d'attention, et c'est la formule finale qui laisse volontiers pressentir l'intensité des sentiments. Ici, «tout à vous de coeur» a remplacé «votre bien dévoué serviteur» du début. Puis voici le billet par lequel il accuse réception des deux nouveaux volumes qui lui sont communiqués en bonnes feuilles:
«J'ai reçuLélia. Je vous en remercie, et, bien que j'eusse résolu de me conserver cette jouissance pour la nuit, il est probable que j'aurai tout lu avant de retourner au corps de garde.
«Si, après avoir raisonnablement trempé vos doigts dans l'encre, vous vous couchez prosaïquement, je souhaite que Dieu vous délivre de votre mal de tête. Si vous avez réellement l'idée d'aller vous percher sur les tours de Notre-Dame, vous serez la meilleure femme du monde, si vous me permettez d'y aller avec vous. Pourvu que je rentre à mon poste le matin, je puis disposer de ma veillée patriotique. Répondez-moi un mot, et croyez à mon amitié sincère.
«Alfred de MUSSET.»
Sur tous les premiers incidents de cette liaison littéraire et sentimentale, l'Histoire de ma Vieest silencieuse, laCorrespondancede George Sand, éditée par les soins de son fils, ne contient aucune lettre, laBiographied'Alfred de Musset par son frère est muette ou de mauvaise foi. Les seuls documents authentiques et dignes de créance sont les lettres de George Sand à Sainte-Beuve, publiées chez Calmann Lévy par M. Emile Aucante avec une introduction de M. Rocheblave, et les lettres inédites d'Alfred de Musset à George Sand que la famille du poète n'a pas voulu laisser imprimer, mais que l'on colporte sous le manteau. Il en a paru des passages dans la biographie d'Alfred de Musset par Arvède Barine, dans les études de M. Maurice Clouard insérées à laRevue de Paris, et dans le volume de M. Paul Mariéton,Une Histoire d'Amour.
Voici,in extenso, le texte de la lettre adressée à madame Sand, 19 quai Malaquais, vers le milieu de juillet, et où Alfred de Musset formule son appréciation surLêlia. Il y a de l'amour, c'est-à-dire de l'hyperbole et de la flatterie, dans cet éloge aussi enthousiaste pour la femme que pour le livre:
«Eprouver de la joie à la lecture d'une belle chose faite par un autre, est le privilège d'une ancienne amitié. Je n'ai pas ces droits auprès de vous, Madame; il faut cependant que je vous dise que c'est là ce qui m'est arrivé en lisantLélia.
»J'étais, dans ma petite cervelle, très inquiet de savoir ce que c'était; cela ne pouvait pas être médiocre, mais enfin ça pouvait être bien des choses, avant d'être ce que cela est. Avec votre caractère, vos idées, votre nature de talent, si vous eussiez échoué là, je vous aurais regardée comme valant le quart de ce que vous valez. Vous savez que malgré tout votre cher mépris pour vos livres, que vous regardez comme des espèces de contre-parties des mémoires de vos boulangers, etc., etc., vous savez, dis-je, que pour moi un livre c'est un homme ou rien. Je me soucie autant que de la fumée d'une pipe, de tous les arrangements, combinaisons, drames, qu'à tête reposée et en travaillant pour votre plaisir vous pourriez imaginer et combiner. Il y a dansLéliades vingtaines de pages qui vont droit au coeur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles deRenéetLara. Vous voilà George Sand; autrement vous eussiez été madame une telle, faisant des livres.
«Voilà un insolent compliment. Je ne saurais en faire d'autres. Le public vous les fera. Quant à la joie que j'ai éprouvée, en voici la raison.
«Vous me connaissez assez pour être sûre à présent que jamais le mot ridicule de «Voulez-vous ou ne voulez-vous pas?» ne sortira de mes lèvres avec vous. Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce rapport. Vous ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le rendre à personne (en admettant que vous ne commenciez pas tout bonnement par m'envoyer paître, si je m'avisais de vous le demander); mais je puis être, si vous m'en jugez digne, non pas même votre ami—c'est encore trop moral pour moi—mais une espèce de camarade sans conséquence et sans droits, par conséquent sans jalousie et sans brouilles, capable de fumer votre tabac, de chiffonner vos peignoirs, et d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant avec vous sous tous les marronniers de l'Europe moderne. Si, à ce titre, quand vous n'avez rien à faire, ou envie de faire une bêtise (comme je suis poli!) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soirée, au lieu d'aller ces jours-là chez madame une telle, faisant des livres, j'aurai affaire à mon cher monsieur George Sand, qui est désormais pour moi un homme de génie. Pardonnez-moi de vous le dire en face, je n'ai aucune raison pour mentir.
«A vous de coeur.
«Alfred de MUSSET.»
Léliaavait servi d'entrée en matière ou de prétexte. Sous le couvert de la littérature, la déclaration était faite, par un artifice analogue à cette figure de rhétorique qui s'appelle la prétérition. L'aveu ne semble pas avoir été mal accueilli. Très peu de jours après, Alfred de Musset, qui avait un joli talent de dessinateur et surtout de caricaturiste, adresse à sa correspondante un petit portrait crayonné avec ces mots: «Mon cher George, vos beaux yeux noirs que j'ai outragés hier, m'ont trotté dans la tête ce matin. Je vous envoie cette ébauche, toute laide qu'elle est, par curiosité, pour voir si vos amis la reconnaîtront et si vous la reconnaîtrez vous-même.
Good night. I am gloomy to-day.»
Nous approchons de l'instant décisif. Les lettres d'Alfred de Musset se font de plus en plus familières. En voici une dont la date est sûre—28 juillet—comme on peut le constater par l'article qu'elle vise dans leJournal des Débatset qui traitait avec dédain leSpectacle dans un fauteuilet lesContes d'Espagne et d'Italie:
«Je crois, mon cher George, que tout le monde est fou ce matin. Vous qui vous couchez à quatre heures, vous m'écrivez à huit. Moi qui me couche à sept, j'étais tout grand éveillé au beau milieu de mon lit, quand votre lettre est venue. Mes gens auront pris votre commissionnaire pour un usurier, car on l'a renvoyé sans réponse. Comme j'étais en train de vous lire et d'admirer la sagesse de votre style, arrive un de mes amis (toujours à huit heures) lequel ami se lève ordinairement à deux heures de l'après-midi. Il était cramoisi de fureur contre un article desDébatsoù l'on s'efforce, ce matin même, de me faire un tort commercial de quelques douzaines d'exemplaires. En vertu de quoi j'ai essayé mon rasoir dessus.
«J'irai certainement vous voir à minuit. Si vous étiez venue hier soir, je vous aurais remerciée sept fois comme ange consolateur et demi, ce qui fait bien proche de Dieu. J'ai pleuré comme un veau pour faire ma digestion, après quoi je suis accouché par le forceps de cinq vers etune(?) hémistiche, et j'ai mangé un fromage à la crème qui était tout aigre.
«Que Dieu vous conserve en joie, vous et votre progéniture, jusqu'à la vingt-et-unième génération.
Yours truly
Alfred de MUSSET.
George Sand, qui avait en si peu de temps éprouvé de tels déboires d'amour, affectait-elle de ne pas entendre les sollicitations du poète? Ou voulait-elle—ce qui est bien féminin—l'amener et l'obliger à des supplications encore plus pressantes? Toujours est-il que l'auteur de laBallade à la Lunedut mettre les points sur les i et formuler sa requête sentimentale. Il le fit dans une lettre naïve et touchante, exempte de cet insupportable dandysme qui recherchait les mots et le genre anglais:
«Mon cher George, j'ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire: Je vous l'écris sottement, au lieu de vous l'avoir dit, je ne sais pourquoi, en rentrant de cette promenade. J'en serai désolé ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour un faiseur de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici. Vous me mettrez à la porte et vous croirez que je mens. Je suis amoureux de vous, je le suis depuis le premier jour où j'ai été chez vous. J'ai cru que je m'en guérirais tout simplement, en vous voyant à titre d'ami. Il y a beaucoup de choses dans votre caractère qui pourraient m'en guérir. J'ai tâché de me le persuader tant que j'ai pu; mais je paye trop cher les moments que je passe avec vous. J'aime mieux vous le dire, et j'ai bien fait, parce que je souffrirai bien moins pour m'en guérir à présent, si vous me fermez votre porte.
«Cette nuit, pendant que (ces deux derniers mots ont été biffés par George Sand à la plume, et la ligne suivante est coupée aux ciseaux dans la lettre originale d'Alfred de Musset.)
«J'avais résolu de vous faire dire que j'étais à la campagne, mais je ne veux pas vous faire de mystères, ni avoir l'air de me brouiller sans sujet. Maintenant, George, vous allez dire: «Encore un qui va m'ennuyer!» comme vous dites. Si je ne suis pas tout à fait le premier venu pour vous, dites-moi, comme vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un autre, ce qu'il faut que je fasse. Mais, je vous en prie, si vous voulez me dire que vous doutez de ce que je vous écris, ne me répondez plutôt pas du tout. Je sais comme vous pensez de moi, et je n'espère rien en vous disant cela. Je ne puis qu'y perdre une amie et les seules heures agréables que j'ai passées depuis un mois. Mais je sais que vous êtes bonne, que vous avez aimé, et je me confie à vous, non pas comme à une maîtresse, mais comme à un camarade franc et loyal. George, je suis un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le peu de temps que vous avez encore à passer à Paris, avant votre voyage à la campagne et votre départ pour l'Italie, où nous aurions passé de belles nuits, si j'avais de la force. Mais la vérité est que je souffre et que la force me manque.
«Alfred de MUSSET.»
On n'a pas, par grand malheur, la réponse de George Sand à cette épître qui fleure un parfum de sincérité juvénile. Ce ne dut être ni un acquiescement ni un refus, mais une parole de vague espérance qui maintenait et surexcitait l'exaltation du poète. Il est au seuil de la Terre promise et il se désespère, dans une autre lettre qu'on n'a jamais entièrement citée. La voici en sa teneur intégrale:
«Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que vous voyiez qu'il n'y a dans ma conduite envers vous ni rouerie ni orgueil affecté, et que vous ne me fassiez pas plus grand ni plus petit que je ne suis. Je me suis livré sans réflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. Je vous ai aimée, non pas chez vous, près de vous, mais ici, dans cette chambre où me voilà seul à présent. C'est là que je vous ai dit ce que je n'ai dit à personne.
«Vous souvenez-vous que vous m'avez dit un jour que quelqu'un vous avait demandé si j'étais Octave ou Célio, et que vous aviez répondu: «Tous les deux, je crois?» Ma folie a été de ne vous en montrer qu'un, George, et quand l'autre a parlé, vous lui avez répondu comme à…
(Les deux lignes suivantes ont été coupées.)
«A qui la faute? A moi. Plaignez ma triste nature qui s'est habituée à vivre dans un cercueil scellé, et haïssez les hommes qui m'y ont forcé. «Voilà un mur de prison, disiez-vous hier, tout viendrait s'y briser.»—Oui, George, voilà un mur; vous n'avez oublié qu'une chose, c'est qu'il y a derrière un prisonnier.
«Voilà mon histoire tout entière, ma vie passée, ma vie future. Je serai bien avancé, bien heureux, quand j'aurai barbouillé de mauvaises rimes les murs de mon cachot. Voilà un beau calcul, une belle organisation, de rester muet en face de l'être qui peut vous comprendre, et de faire de ses souffrances un trésor sacré pour le jeter dans toutes les voiries, dans tous les égouts, à six francs l'exemplaire. Pouah!
«Plaignez-moi, ne me méprisez pas. Puisque je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet. Si mon nom est écrit dans un coin de votre coeur, quelque faible, quelque décolorée qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez pas. Je puis embrasser une fille galeuse et ivre-morte, mais je ne puis embrasser ma mère.
«Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. Il y a des jours où je me tuerais; mais je pleure ou j'éclate de rire; non pas aujourd'hui, par exemple.
«Adieu, George, je vous aime comme un enfant.»
L'appel de Musset fut entendu, sa prière exaucée, dans les tout premiers jours d'août. On le peut pressentir, d'après une lettre que George Sand adressait à Sainte-Beuve le 3 août et où elle semble secouer le pessimisme deLélia. Son aversion, récemment déclarée, pour l'amour n'est plus irréductible. «Quoique j'en médise souvent, écrit-elle, comme je fais de mes plus saintes convictions aux heures où le démon m'assiège, je sais bien qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacré.» Vite, elle éprouve le besoin de crier sa passion, de la rendre publique et de l'arborer comme une cocarde. Elle s'en ouvre à Sainte-Beuve, le 25 août, dans les termes les plus explicites; car elle veut qu'il voie clair dans sa conduite, qu'il connaisse ses actions et ses intentions:
«Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement, d'Alfred de Musset. Ceci n'est plus un caprice, c'est un attachement senti… Il ne m'appartient pas de promettre à cette affection une durée qui vous la fasse paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes susceptible. J'ai aimé une fois pendant six ans[1], une autre fois pendant trois[2], et, maintenant, je ne sais pas de quoi je suis capable. Beaucoup de fantaisies ont traversé mon cerveau, mais mon coeur n'a pas été aussi usé que je m'en effrayais; je le dis maintenant parce que je le sens.
[Note 1: Aurélien de Sèze.]
[Note 2: Jules Sandeau.]
«Loin d'être affligée et méconnue[3], je trouve cette fois une candeur, une loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est un amour de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque chose dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais rencontrer nulle part, et surtout là.
[Note 3: Ceci est un retour vers Prosper Mérimée.]
«Je l'ai niée, cette affection, je l'ai repoussée, je l'ai refusée d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour, et l'amour que je ne connaissais pas s'est révélé à moi sans aucune des douleurs que je croyais accepter.»
Après cette affirmation qui n'est flatteuse ni pour Casimir Dudevant, ni pour Aurélien de Sèze, ni pour Jules Sandeau, ni pour Prosper Mérimée, George Sand ajoute, comme si elle réclamait la bénédiction d'un confesseur:
«Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi… Si vous êtes étonné et effrayé peut-être de ce choix, de cette réunion de deux êtres qui, chacun de leur côté, niaient ce qu'ils ont cherché et trouvé l'un dans l'autre, attendez, pour en augurer les suites, que je vous aie mieux raconté ce nouveau roman… Je ne sais pas si ma conduite hardie vous plaira. Peut-être trouverez-vous qu'une femme doit cacher ses affections. Mais je vous prie de voir que je suis dans une situation tout à fait exceptionnelle, et que je suis forcée de mettre désormais ma vie privée au grand jour.»
Pour avancer dans cette voie sans encombre, elle demande l'assistance de deux ou trois nobles âmes, entre lesquelles est Sainte-Beuve, et elle conclut sur le mode mystique: «Ce sont des frères et des soeurs que je retrouverai dans le sein de Dieu au bout du pèlerinage.» Un mois plus tard, elle reprend son hosannah, dans une lettre du 19 septembre au même Sainte-Beuve: «Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache davantage àlui; chaque jour je vois s'effacer de lui les petites choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois luire et briller les belles choses que j'admirais. Et puis encore, par dessus tout, ce qu'il est, il estbon enfant, et son intimité m'est aussi douce que sa préférence m'a été précieuse. Vous êtes heureux aussi, mon ami. Vous aimez, vous êtes aimé. Tant mieux. Après tout, voyez-vous, il n'y a que cela de bon sur la terre. Le reste ne vaut pas la peine qu'on se donne pour manger et dormir tous les jours.»
Pendant que George Sand épanchait ainsi ses confessions et son bonheur, Alfred de Musset s'était installé chez elle. De cette vie nouvelle, où la délicatesse du poète supportait malaisément certains bohêmes, hôtes familiers du logis, Paul de Musset nous a tracé, dansLui et Elle, une peinture un peu chargée. George Sand eut tôt fait, d'ailleurs, d'écarter ceux de ses amis, de vieille ou fraîche date, qui déplaisaient à son aristocratique compagnon. Il semble, toutefois, qu'Alfred de Musset, au début, ne témoigna pas des répugnances aussi vives, non plus que des exigences aussi acariâtres; car c'est la belle humeur qui domine dans les versiculets par lui consacrés à peindre les réunions du quai Malaquais:
George est dans sa chambretteEntre deux pots de fleurs,Fumant sa cigarette,Les yeux baignés de pleurs.
Buloz, assis par terre,Lui fait de doux serments;Solange par derrièreGribouille ses romans.
Planté comme une borne,Boucoiran tout mouilléContemple d'un oeil morneMusset tout débraillé.
Dans le plus grand silence,Paul, se versant du thé,Ecoute l'éloquence.De Ménard tout crotté.
Planche saoûl de la veilleEst assis dans un coinEt se cure l'oreilleAvec le plus grand soin.
La mère LacoutureAccroupie au foyerRenverse la fritureEt casse un saladier.
De colère pieuseGuéroult tout palpitantSe plaint d'une dent creuseEt des vices du temps.
Pâle et mélancolique,D'un air mystérieux,Papet, pris de colique,Demande où sont les lieux.
Aussi bien les plaisanteries et les mystifications étaient à la mode dans ce milieu jeune et joyeux, d'où l'on élimina Gustave Planche, sous prétexte qu'il manquait de tenue, en réalité parce qu'il avait été épris de George Sand et la traitait sur un ton familier de camaraderie. Le critique atrabilaire s'éloigna en maugréant et en gardant rancune à Musset de l'avoir évincé. Il y avait, quai Malaquais, des inventions drôlatiques que n'eussent pas désavouées les héros folâtres d'Henri Murger. Témoin ce dîner où figuraient plusieurs rédacteurs de laRevue, notamment le sévère Lerminier. On lui donna pour voisin de table le mime Debureau qui, ce soir-là, avait revêtu, au lieu du blanc costume de Pierrot, l'habit noir et la mine grave d'un diplomate anglais. Tout le long du repas, il garda le silence professionnel. C'est seulement au dessert, après une dissertation copieuse de Lerminier sur la politique étrangère, qu'il voulut expliquer à sa manière l'équilibre européen. Il lança son assiette en l'air, la reçut et la fit tournoyer sur la pointe du couteau. Lerminier n'avait jamais entendu interpréter de la sorte les traités de 1815.
Cependant la place d'Alfred de Musset était demeurée vide. On regrettait vivement son absence. Le dîner fut servi assez mal par une jeune servante très novice, en costume de Cauchoise, «avec le jupon court, les bas à côtes, la croix d'or au cou et les bras nus.» Elle commettait maladresse sur maladresse, mais plusieurs des convives la regardaient avec intérêt. Troublée sans doute, elle laissait tomber les plats, posait les assiettes à l'envers, et, pendant la conférence sur l'équilibre européen, elle versa le contenu d'une carafe sur le crâne et dans le cou de Lerminier. La Normande appétissante n'était autre qu'Alfred de Musset que personne n'avait reconnu sous son déguisement. Seule George Sand était dans la confidence. La Cauchoise prit place à table à côté du diplomate, et l'on imagine si la soirée s'acheva gaiement.
Au mois de septembre, les deux amants, lassés du tumulte de Paris et peut-être aussi de la surveillance indiscrète qu'exerçait Paul de Musset, se rendirent à Fontainebleau. Ils y passèrent plusieurs semaines. De ce séjour on retrouve la trace dans l'oeuvre de l'un et l'autre écrivain, dans leSouveniret laConfession d'un enfant du siècle, de même que dans divers romans, préfaces ou pages détachées de George Sand. C'est là qu'ils conçurent le projet d'un voyage en Italie qui, deux mois après, se réalisait. On a peine à croire, avec Arvède Barine, que déjà à Fontainebleau Alfred de Musset ait manifesté ces écarts de caractère, ces violences d'humeur dont s'accuse Octave dans laConfession d'un enfant du siècle. Nous n'avons pas le droit d'accueillir à la lettre et d'imputer au poète toutes les défaillances d'un personnage d'imagination qui n'est pas exactement son double. Certes il y a un trait d'éternelle vérité dans les vers fameux:
Ah! malheur à celui qui laisse la débauchePlanter le premier clou sous sa mamelle gauche!Le coeur d'un homme vierge est un vase profond;Lorsque la première eau qu'on y verse est impure,La mer y passerait sans laver la souillure,Car l'abîme est immense et la tache est au fond.
Alfred de Musset était libertin, buveur et fantasque; mais à Fontainebleau il aimait George Sand avec toute l'ardeur du premier enthousiasme, et ne pouvait manquer de se contraindre. Plus tard il donnera à ses vices, à ses soupçons et à ses violences, libre carrière avec frénésie.
Le voyage en Italie décidé, il s'agissait d'obtenir, d'une part l'assentiment de madame de Musset mère, de l'autre celui de M. Dudevant. Il ne tenait pas beaucoup de place dans l'existence de George Sand, mais il restait, somme toute, un mari et allait être obligé de s'occuper de la petite Solange, rentrée à Nohant, et de veiller sur Maurice, élève au collège Henri IV, sortant le dimanche chez sa grand'mère Dupin.
Alfred de Musset, dans l'intervalle de ses débauches et des hallucinations qui déjà le hantaient durant l'excursion à Franchard près de Fontainebleau, était d'une humeur joyeuse et même gamine, qui contrastait avec la rêverie sentimentale et lyrique de George Sand. Il atteste cette gaieté naturelle dans la série de dessins, de croquis et de caricatures que possède M. de Spoëlberch de Lovenjoul. On y voit de nombreuses esquisses représentant George Sand, «le nez légèrement busqué, la bouche sensuelle, l'oeil impérieux»; un Mérimée dédaigneux, avec cette légende:Carvajal renfonçant une expansion; un Sainte-Beuve sournoisement paterne, orné de cette devise:le bedeau du temple de Gnide canonisant une demoiselle infortunée; un jeune homme à la chevelure ondée, à la redingote serrée comme autour d'un corset, qui figure Musset dessiné par lui-même, et au-dessous:Don Juan allant emprunter dix sous pour payer son idéale et enfoncer Byron; enfin un oeil, une bouche, une mèche de cheveux, une verrue où se hérisse un poil, un bonnet grec, le tout symbolisant François Buloz, avec ce commentaire:Fragments de la Revue trouvés dans une caisse vide. Suivent des types humoristiques, comme ceux qui illustreront lesComédies et Proverbes, et qui sont ici dénommés: «Le chevalierColombat du Roseau vert, l'abbéPotiron de Vent du soir, le baronPrétextat de Clair de lune, le marquisGérondif de Pimprenelle.»
Tous ces croquis et nombre d'autres sont réunis dans un album qui a appartenu à George Sand. Sur le premier feuillet figure une inscription, sinueuse et désordonnée, ainsi conçue:
«Le public est prié de ne pas se méprendre.Ceci est l'album de George Sand,Le réceptacle informe de ses aberrations mentalesEt autres.Je soussigné, Mussaillon Ier,Déclare que mon album n'est pas si cochonné que ça.Celui qui a inscrit son nomSur ce stupide album n'est qu'un vil facétieux.Il est vexant d'être accusé des turpitudes de George Sand
MUSSAILLON Ier.»
Ce tempérament d'enfant gâté, à la fantaisie débridée et maladive, aux soubresauts nerveux et convulsifs, presque hystériques, s'accordait, au début, avec les instincts maternels de George Sand. Il avait de soudains caprices qu'il fallait immédiatement satisfaire. Autour de lui, dans sa famille, on avait pris l'habitude de lui céder. Pourtant, le projet ou plutôt l'idée fixe du voyage en Italie rencontra une résistance inusitée. Sur ce point, Paul de Musset semble avoir dit vrai dans laBiographie, quand il relate qu'aux premières ouvertures d'Alfred leur mère répondit: «Jamais je ne donnerai mon consentement à un voyage que je regarde comme une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre mon gré et sans ma permission.» Devant les larmes de sa mère, il parut céder et alla donner contre-ordre aux préparatifs d'un départ tout prochain. George Sand ne se résigna pas si aisément. Voici comment elle intervint le jour même, si nous en croyons Paul de Musset: «Ce soir-là, vers neuf heures, notre mère était seule avec sa fille au coin de feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait à la porte dans une voiture de place, et demandait instamment à lui parler. Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame inconnue se nomma; elle supplia cette mère désolée de lui confier son fils, disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels. Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y employa toute son éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup, puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un moment d'émotion, le consentement fut arraché.»
Selon ce récit, George Sand aurait réussi, par des paroles dorées, à consommer sans violence l'enlèvement ou plutôt le détournement d'un jeune homme à peine sorti de minorité. C'est à peu près la même version que nous donne madame de Musset dans une lettre écrite le 10 avril 1859, après l'apparition deLui et Elle, et qui a été rendue publique grâce à M. Maurice Clouard,[4] vigilant gardien de la mémoire d'Alfred de Musset. Elle rapporte, en des termes analogues à ceux de laBiographie, la venue de George Sand dans un fiacre, 59 rue de Grenelle: «Je montai dans cette voiture, dit madame de Musset, voyant une femme seule. C'étaitElle. Alors elle employa toute l'éloquence dont elle était maîtresse à me décider à lui confier mon fils, me répétant qu'elle l'aimerait comme une mère, qu'elle le soignerait mieux que moi. Que sais-je? La sirène m'arracha mon consentement. Je lui cédai, tout en larmes et à contre-coeur, caril avait une mère prudente, bien qu'elle ait osé dire le contraire dansElle et Lui.»
[Note 4:Alfred de Musset et George Sand, par M. Maurice Clouard, dans laRevue de Parisdu 15 août 1896.]
Quand elle rédigeait cette lettre aigrie et portait cette accusation, madame de Musset était enfiévrée par le conflit de récriminations rétrospectives qui avait suivi la mort de son fils et où, de part et d'autre, on eut le tort de batailler sur une tombe. Elle oubliait que, vingt-cinq ans plus tôt, le 17 mars 1834, elle écrivait de Paris à Alfred, malade à Venise: «J'ai une bien grande reconnaissance pour madame Sand et pour tous les soins qu'elle t'a donnés. Que serais-tu devenu sans elle? C'est affreux à penser.» A distance, la gratitude s'est transformée en invectives et en calomnies.
N'est-il donc pas possible d'analyser de sang-froid les torts respectifs de deux êtres de génie, doués de caractères foncièrement incompatibles, au cours de ce voyage qui leur semblait une échappée vers quelque Terre promise? Paul de Musset, âme cancanière et rancunière, note qu'il les conduisit, «par une soirée brumeuse et triste, jusqu'à la malle-poste où ils montèrent au milieu de circonstances de mauvais augure.» Est-ce parce qu'ils partaient le jeudi 13 décembre? DansLui et Elle, Pierre—lisez Paul—qui accompagne les voyageurs, observe que leur voiture était la treizième, qu'elle heurta la borne sous la porte cochère des messageries et renversa, au coin de la rue Jean-Jacques Rousseau, un tonneau de porteur d'eau et l'homme qui le traînait. Voilà, dans la fiction, et sans doute aussi dans la réalité, ce que Paul de Musset appelait «des circonstances de mauvais augure!»
L'Histoire de ma Vie, où George Sand glisse sur ce voyage comme chat sur braise et mentionne à peine le nom de son compagnon, en indiquant assez étrangement qu'elle regrettait de ne pas avoir ses enfants avec elle, fournit cependant quelques détails pour le trajet en bateau à vapeur de Lyon à Avignon. Ils lièrent connaissance avec Beyle, qui, sous le pseudonyme de Stendhal, a publié des oeuvres vantées outre mesure par toute une école légèrement fétichiste, éprise de cette manière sèche, satirique et coupante. Il regagnait Civita-Vecchia, où il occupait vaguement un poste de consul. George Sand signale le brillant de sa conversation et l'amertume de son esprit, immuablement dédaigneux et moqueur. «Je ne crois pas, dit-elle, qu'il fût méchant; il se donnait trop de peine pour le paraître.» C'était une affectation, une pose. En deux jours elle eut fait le tour de cette intelligence que plusieurs déclarent si profonde et si complexe. Au Pont-Saint-Esprit, «il fut d'une gaieté folle, se grisa raisonnablement, et, dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrées, devint quelque peu grotesque et pas du tout joli.» A Avignon, il manifesta ses sentiments esthétiques et son horreur de l'idolâtrie, en apostrophant dans une église un vieux christ en bois peint, énorme et fort laid, auquel il montrait le poing furieusement.
On se sépara à Marseille sans regret. Beyle apparaissait ennuyeux, fatigant et même obscène en ses propos. Il se rendait à Gênes par la voie de terre. «Je confesse, dit George Sand, que j'avais assez de lui, et que, s'il eût pris la mer, j'aurais peut-être pris la montagne. C'était, du reste, un homme éminent—ajoute-t-elle avec bienveillance—d'une sagacité plus ingénieuse que juste en toutes choses appréciées par lui, d'un talent original et véritable, écrivant mal, et disant pourtant de manière à frapper et à intéresser vivement ses lecteurs.»
De Marseille George Sand adressait, le 18 décembre, à son fils Maurice une lettre qu'elle ne montra sans doute pas à Alfred de Musset. Elle ne pouvait tenir à l'un et à l'autre le même langage. Il lui fallait être maternelle en partie double. «Mon cher petit, écrivait-elle au collégien, je vais m'embarquer sur la mer pour aller en Italie. Je n'y resterai pas longtemps; ne te chagrine pas. Ma santé me force à passer quelque temps dans un pays chaud. Je retournerai près de toi, le plus tôt possible. Tu sais bien que je n'aime pas à vivre loin de mes petits miochons, bien gentils tous deux, et que j'aime plus que tout au monde. Je voudrais bien vous avoir avec moi et vous mener partout où je vais.» En vérité, Maurice et Solange eussent été plutôt gênants durant ce voyage sentimental, et les raisons de santé qu'invoque George Sand ne nous semblent pas péremptoires. La fièvre la prit à Gênes dont le climat lui était défavorable, et c'est là aussi que surgirent ses premiers dissentiments avec Alfred de Musset. Sur ce pointLui et Elle, par miracle, ne contredit pasElle et Lui. Dans l'un et l'autre roman, Gênes est le théâtre des querelles naissantes entre Laurent et Thérèse, entre Olympe et Edouard de Falconey. La version de George Sand est assez imprécise: on est en présence d'un jeune homme paresseux et dissipé, ou même dissolu. La fiction de Paul de Musset reproche, au contraire, à la jeune femme d'avoir tenu des propos étranges devant deux Italiens, de familles patriciennes, avec qui ils avaient fait la traversée et qu'ils retrouvaient à Gênes. Comme on parlait de la défense de cette ville par Masséna, elle aurait raconté que, «dans ce temps-là, sa mère accompagnait à l'armée un officier supérieur, à qui son père l'enleva pour l'épouser, et que sa naissance avait été un résultat si prompt de cette union que la célébration du mariage avait précédé d'un mois seulement son entrée en ce monde.» Malgré le mécontentement de son ami et l'étonnement des deux Italiens, elle insista, paraît-il, en raillant les préjugés de gentilhommerie et en vantant sa mère qui était une femme forte, obéissant au voeu de la nature.
Nous laisserons cette aventure pour compte à l'auteur deLui et Elle, d'autant que nul indice n'en vient manifester l'authenticité et qu'elle doit émaner de l'imagination haineuse et perfide de Paul de Musset.
Du voyage par mer de Gênes à Livourne, de la visite à Pise et du séjour à Florence, ni George Sand ni son compagnon ne semblent avoir voulu nous transmettre d'autre trace que la simple notation de leur itinéraire. On sait que, sur tout cet épisode, Alfred de Musset observa un silence qui contraste avec les commérages tardifs et malsonnants que colporta son frère, lorsque la volonté du poète ne fut plus là pour lui fermer la bouche et lui arrêter la plume. George SDu voyage par mer de Gênes à Livourne, de la visite à Pise et du séjourand, dans l'Histoire de ma Vie, relate simplement qu'ils jouèrent à pile ou face s'ils iraient à Venise ou à Rome. «Venise faceretomba dix fois sur le plancher.» Par Bologne et Ferrare, ils gagnèrent Venise, où le passeport d'Alfred de Musset fut visé le 19 janvier 1834. Le «bon pour séjour» porte la signature du consul de France, Silvestre de Sacy.
L'arrivée à Venise, qui a inspiré tant d'écrivains, ne pouvait manquer de solliciter la plume de George Sand. Elle l'a décrite dans une page, retrouvée et publiée par le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul, et qu'on peut regarder soit comme le début d'un roman abandonné, soit comme un morceau d'autobiographie. L'héroïne est atteinte de cette même fièvre qui depuis Gênes n'avait pas quitté la compagne d'Alfred de Musset. Il y a là des traits qui n'appartiennent pas au domaine de la fiction:
«Il était dix heures du soir lorsque le misérablelegno, qui nous cahotait depuis le matin sur la route sèche et glacée, s'arrêta à Mestre. C'était une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnâmes le rivage dans l'obscurité. Nous descendîmes à tâtons dans une gondole. Le chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions pas un mot de vénitien. La fièvre me jetait dans une apathie profonde. Je ne vis rien, ni la grève, ni l'onde, ni la barque, ni le visage des bateliers. J'avais le frisson, et je sentais vaguement qu'il y avait dans cet embarquement quelque chose d'horriblement triste. Cette gondole noire, étroite, basse, fermée de partout, ressemblait à un cercueil. Enfin je la sentis glisser sur le flot… Il faisait si noir que nous ne savions pas si nous étions en pleine mer ou sur un canal étroit et bordé d'habitations. J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement. Dans ces ténèbres, dans ce tête-à-tête avec un enfant que ne liait point à moi une affection puissante, dans cette arrivée chez un peuple dont nous ne connaissions pas un seul individu et dont nous n'entendions pas même la langue, dans le froid de l'atmosphère dont l'abattement de la fièvre ne me laissait plus la force de chercher à me préserver, il y avait de quoi contrister une âme plus forte que la mienne. Mais l'habitude de tout risquer à tout propos m'a donné un fond d'insouciance plus efficace que toutes les philosophies. Qui m'eût prédit que cette Venise, où je croyais passer en voyageur, sans lui rien donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon quelques impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, de mon être, de mes passions, de mon présent, de mon avenir, de mon coeur, de mes idées, et me ballotter comme la mer ballotte un débris, en le frappant sur ses grèves jusqu'à ce qu'elle l'ait rejeté au loin, et, faible jouet, avec mépris? Qui m'eût prédit que cette Venise allait me séparer violemment de mon idole, et me garder avec jalousie dans son enceinte implacable, aux prises avec le désespoir, la joie, l'amour et la misère?… Tout à coup Théodore, ayant réussi à tirer une des coulisses qui servent de double persienne aux gondoles, et regardant à travers la glace, s'écria:—Venise!»
Suit une description qui mérite d'être citée, car elle donne une impression à la fois véridique et pittoresque:
«Quel spectacle magique s'offrait à nous à travers ce cadre étroit! Nous descendions légèrement le superbe canal de la Giudecca; le temps s'était éclairci, les lumières de la ville brillaient au loin sur ces vastes quais qui font une si large et si majestueuse avenue à la cité reine! Devant nous, la lune se levait derrière Saint-Marc, la lune mate et rouge, découpant sous son disque énorme des sculptures élégantes et des masses splendides. Peu à peu, elle blanchit, se contracta, et, montant sur l'horizon au milieu de nuages lourds et bizarres, elle commença d'éclairer les trésors d'architecture variée qui font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers.
«Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le courant de la Giudecca, nous vîmes passer successivement sur la région lumineuse de l'horizon la silhouette de ces monuments d'une beauté sublime, d'une grandeur ou d'une bizarrerie fantastique: la corniche transparente du palais ducal, avec sa découpure arabe et ses campaniles chrétiens soutenus par mille colonnettes élancées, surmontées d'aiguilles légères; les coupoles arrondies de Saint-Marc, qu'on prendrait la nuit pour de l'albâtre quand la lune les éclaire; la vieille Tour de l'Horloge avec ses ornements étranges; les grandes lignes régulières des Procuraties; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc, géant isolé, au pied duquel, par antithèse, un mignon portique de marbres précieux rappelle en petit notre Arc triomphal, déjà si petit, du Carrousel; enfin, les masses simples et sévères de la Monnaie, et les deux colonnes grecques qui ornent l'entrée de la Piazzetta. Ce tableau ainsi éclairé nous rappelait tellement les compositions capricieuses de Turner qu'il nous sembla encore une fois voir Venise en peinture, dans notre mémoire ou dans notre imagination.
«—Que nous sommes heureux! s'écria Théodore. Cela est beau comme le plus beau rêve. Voilà Venise comme je la connaissais, comme je la voulais, comme je l'avais vue quand je la chantais dans mes vers. Et cette lune qui se lève exprès pour nous la montrer dans toute sa poésie! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent en frais pour notre réception? Quelle magnifique entrée! Ne sommes-nous pas bénis? Allons, voilà un heureux présage. Je sens que la Muse me parlera ici. Je vais enfin retrouver l'Italie que je cherche depuis Gênes sans pouvoir mettre la main dessus!
«Pauvre Théodore! Tu ne prévoyais pas…»
Plus succinctement, mais presque dans les mêmes termes, l'Histoire de ma Vietraduit une impression analogue. George Sand a la passion de Venise. Toutefois, si elle allait y chercher la santé, l'erreur était grossière. L'insalubrité de la ville égale son charme prestigieux. C'est le lieu d'élection de la fièvre typhoïde. Tandis que George Sand continuait à être souffrante, Alfred de Musset tomba malade. Il menait, il est vrai, l'existence la plus agitée, et la plus contraire aux goûts comme aux habitudes de sa compagne. Alors qu'elle s'asseyait le soir à sa table de travail pour envoyer de la copie à Buloz, il reprenait la vie de noctambule, qui à Paris commençait de l'épuiser et faisait le désespoir de madame de Musset. Il courait les tavernes et les filles, doublement intempérant. Déjà, à Gênes, à Florence, George Sand avait eu sujet de plainte. Dès l'arrivée à Venise, elle avait fermé sa porte. Ils n'étaient plus qu'amis, ils avaient recouvré leur liberté respective. C'est ce que passent sous silence tous les biographes et les apologistes d'Alfred de Musset.
Les deux voyageurs s'étaient installés dans un appartement de l'hôtel Danieli. George Sand dut s'aliter durant deux semaines. Pendant sa maladie, Musset fréquentait les brelans; car il n'était pas seulement buveur et libertin, mais follement joueur. Il perdit dix mille francs et alla le lendemain se confesser à son amie: il lui fallait payer ou se tuer. George Sand—et nous avons sur ce point le témoignage d'Edmond Plauchut—demanda la somme à Buloz, à titre d'avance qu'elle devait rembourser en copie. Par retour du courrier le directeur de laRevuelui accorda satisfaction. Dès le début de sa convalescence, elle fut donc obligée de se remettre au travail pour acquitter en manuscrit les dettes de jeu du poète. Jamais les défenseurs d'Alfred de Musset n'ont révoqué en doute l'allégation formelle d'Edmond Planchut et de François Buloz.
A peine George Sand avait-elle repris sa tâche littéraire qu'elle dut mener de front des devoirs de garde-malade. Elle s'en explique avec un tact et une délicatesse extrêmes dans l'Histoire de ma Vie: «Alfred de Musset subit bien plus gravement que moi l'effet de l'air de Venise, qui foudroie beaucoup d'étrangers, on ne le sait pas assez. Il fit une maladie grave; une fièvre typhoïde le mit à deux doigts de la mort. Ce ne fut pas seulement le respect dû à un beau génie qui m'inspira pour lui une grande sollicitude et qui me donna, à moi très malade aussi, des forces inattendues; c'était aussi les côtés charmants de son caractère et les souffrances morales que de certaines luttes, entre son coeur et son imagination créaient sans cesse à cette organisation de poète. Je passai dix-sept jours à son chevet, sans prendre plus d'une heure de repos sur vingt-quatre.»
C'est bien une fièvre typhoïde que relate George Sand, et il n'est pas permis de transformer la nature de la maladie, comme l'a fait sans aucune preuve l'écrivain russe Wladimir Karénine, en une note ainsi conçue: «Il a été beaucoup parlé dans la presse de la maladie de Musset que personne, à commencer par le médecin, n'a jamais osé appeler de son vrai nom. Le médecin l'a poliment appelée «fièvre typhoïde», mais en réalité c'était le «delirium tremens», effet final de la vie de débauches de Musset.[5]»
[Note 5:George Sand, sa vie et ses oeuvres, par Wladimir Karénine (madame Komarof), II, 67.]
Il y a là une assertion que rien ne justifie ni n'étaie. Les excès indéniables d'Alfred de Musset ne l'avaient pas conduit jusqu'à un accès de delirium tremens, auquel d'ailleurs il n'aurait pas survécu vingt-trois ans. La nature et les progrès du mal peuvent se noter d'après les lettres que George Sand adressait à ses divers correspondants. Le 4 février, elle écrit à Boucoiran: «Je viens encore d'être malade cinq jours d'une dysenterie affreuse. Mon compagnon de voyage est très malade aussi. Nous ne nous en vantons pas, parce que nous avons à Paris une foule d'ennemis qui se réjouiraient en disant: «Ils ont été en Italie pour s'amuser et ils ont le choléra! quel plaisir pour nous! ils sont malades!» Ensuite madame de Musset serait au désespoir si elle apprenait la maladie de son fils, ainsi n'en soufflez mot. Il n'est pas dans un état inquiétant, mais il est fort triste de voir languir etsouffroterune personne qu'on aime et qui est ordinairement si bonne et si gaie. J'ai donc le coeur aussi barbouillé que l'estomac.» Le lendemain, autre lettre plus sombre au même Boucoiran: «Je viens d'annoncer à Buloz l'état d'Alfred qui est fort alarmant ce soir, et en même temps je lui démontre qu'il me faut absolument de l'argent pour payer les frais d'une maladie qui sera sérieuse et pour retourner en France. Comme au bout du compte c'est un assez bon diable et qu'il a de l'attachement pour Alfred, je crois qu'il comprendra ce que notre position a de triste et qu'il n'hésitera plus… Adieu, mon ami, je vous écrirai dans quelques jours, je suis rongée d'inquiétudes, accablée de fatigue, malade et au désespoir. Embrassez mon fils pour moi. Mes pauvres enfants, vous reverrai-je jamais? Gardez un silence absolu sur la maladie d'Alfred, à cause de sa mère qui l'apprendrait infailliblement et en mourrait de chagrin.» Trois jours après, le 8 février, encore à Boucoiran: «Mon enfant, je suis toujours bien à plaindre. Il est réellement en danger et les médecins me disent:poco a sperare, poco a disperare, c'està-dire que la maladie suit son cours sans trop de mauvais symptômes alarmants. Les nerfs du cerveau sont tellement entrepris, que le délire est affreux et continuel. Aujourd'hui, cependant, il y a un mieux extraordinaire. La raison est pleinement revenue et le calme est parfait; mais la nuit dernière a été horrible. Six heures d'une frénésie telle que, malgré deux hommes robustes, il courait nu dans la chambre. Des cris, des chants, des hurlements, des convulsions, ô mon Dieu! mon Dieu! quel spectacle! Il a failli m'étrangler en m'embrassant. Les deux hommes ne pouvaient lui faire lâcher le collet de ma robe. Les médecins annoncent un accès du même genre pour la nuit prochaine, et d'autres encore peut-être, car il n'y aura pas à se flatter avant six jours encore. Aura-t-il la force de supporter de si horribles crises? Suis-je assez malheureuse, et vous qui connaissez ma vie, en connaissez-vous beaucoup de pires? Heureusement j'ai trouvé enfin un jeune médecin, excellent, qui ne le quitte ni jour ni nuit, et qui lui administre des remèdes d'un très bon effet.»