Ce jeune médecin, qui va aider George Sand à soigner et à sauver Alfred de Musset, s'appelait le docteur Pietro Pagello. Il a vécu soixante-quatre ans après ces événements qui lui ont valu une notoriété extra-professionnelle, et c'est seulement entre la quatre-vingtième et la quatre-vingt-dixième année qu'il s'est décidé à parler et à ouvrir ses archives, sous les sollicitations qui l'obsédaient.
Né à Castelfranco Veneto en 1807, Pagello venait de terminer ses études et exerçait depuis quelques mois la chirurgie et la médecine à Venise. Sa clientèle était encore mince. Un jour—c'est lui qui le raconte—en se promenant sur le quai des Esclavons avec un Génois de ses amis, il vit à un balcon de l'Albergo Danieli, «une jeune femme assise, d'une physionomie mélancolique, avec les cheveux très noirs et deux yeux d'une expression décidée et virile. Son accoutrement avait un je ne sais quoi de singulier. Ses cheveux étaient enveloppés d'un foulard écarlate, en manière de petit turban. Elle portait au cou une cravate, gentiment attachée sur un col blanc comme neige, et, avec la désinvolture d'un soldat, elle fumait un paquitos en causant avec un jeune homme blond, assis à ses côtés.» Le lendemain—est-ce pure coïncidence, ou George Sand avait-elle remarqué et désirait-elle connaître celui qui l'observait avec tant de curiosité?—Pagello fut appelé à l'hôtel Danieli. «Je fus introduit, raconte-t-il à des amis, dans l'appartement de la fumeuse qui, assise sur un petit siège, la tête mollement appuyée sur sa main, me pria de la soulager d'une forte migraine. Je lui tâtai le pouls; je lui proposai une saignée qu'elle accepta; je la pratiquai, et à l'instant elle fut soulagée. En me congédiant, elle me pria de revenir, si elle ne me faisait rien dire. Le jeune homme blond, son compagnon inséparable, me reconduisit avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier, et voilà tout, tout ce qui est arrivé aujourd'hui; mais un pressentiment—doux ou amer, je ne sais—me dit: «Tu reverras cette femme, et elle te dominera.»
Notons que déjà George Sand avait fait venir un médecin, le docteur Santini, qui n'avait pas pu la saigner, parce qu'elle avait, paraît-il, une veine fort difficile,vena difficilissima. Elle préféra Pagello, qui avait su trouver sa veine et qui était un fort joli garçon blond, presque roux, de vingt-sept ans. Elle aimait les blonds. Le surlendemain, il fit une seconde visite. Elle était debout et guérie. Quinze ou vingt jours plus tard, on l'appela de nouveau, mais non plus pour George Sand. Voici la traduction du billet qu'elle lui avait écrit, en mauvais italien:
«Mon cher monsieur Païello (Pagello),
«Je vous prie de venir nous voir le plus tôt que vous pourrez, avec un bon médecin, pour conférer ensemble sur l'état dusignorfrançais de l'Hôtel-Royal. Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour sa raison plus que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, il a la tête excessivement faible et raisonne souvent comme un enfant. C'est cependant un homme d'un caractère énergique et d'une puissante imagination. C'est un poète fort admiré en France. Mais l'exaltation du travail de l'esprit, le vin, la fête, les femmes, le jeu, l'ont beaucoup fatigué et ont excité ses nerfs. Pour le moindre motif, il est agité comme pour une chose d'importance.
«Une fois, il y a trois mois de cela, il a été comme fou, toute une nuit, à la suite d'une grande inquiétude. Il voyait comme des fantômes autour de lui, et criait de peur et d'horreur[6]. A présent, il est toujours inquiet, et, ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause, demande son pays, dit qu'il est près de mourir ou de devenir fou!
[Note 6: Elle fait allusion aux hallucinations survenues à Franchard.]
«Je ne sais si c'est là le résultat de la fièvre, ou de la surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je crois qu'une saignée pourrait le soulager. Je vous prie de faire toutes ces observations au médecin et de ne pas vous laisser rebuter par la difficulté que présente la disposition indocile du malade. C'est la personne que j'aime le plus au monde, et je suis dans une grande angoisse de la voir en cet état.
«J'espère que vous aurez pour nous toute l'amitié que peuvent espérer deux étrangers.
«Excusez le misérable italien que j'écris.
Quel fut, au chevet de Musset, le diagnostic du docteur Pagello? Il l'a résumé longtemps après, alors qu'il ne s'agissait plus de violer le secret professionnel, dans une lettre au professeur Moreni: «L'impression que me fit l'extérieur de Musset n'était pas nouvelle pour moi; elle resta la même que quinze jours auparavant: figure fine et spirituelle, organisme enclin à la phtisie, ce que l'on voyait à ses mains longues et maigres, au faible développement de sa poitrine, à sa figure tirée et à la rougeur de ses pommettes. La maladie consistait en une fièvre nerveuse typhoïde[7]. La cure fut longue et difficile, par suite surtout de l'état agité du malade, qui fut mourant durant plusieurs jours. Enfin le mal prit une tournure favorable, et le malade se rétablit peu à peu. George Sand, durant toute la maladie, le soigna avec l'empressement d'une mère, constamment assise, nuit et jour, auprès de son lit, prenant à peine quelques heures de repos, sans se déshabiller et seulement lorsque je la remplaçais.»
[Note 7: «Une typhoïdette compliquée de délire alcoolique,» dit Pietro Pagello dans son entretien avec le docteur Cabanès. (Le Cabinet secret de l'Histoire, page 303.)]
Doute-t-on du témoignage de Pagello en faveur de la sollicitude vraiment maternelle de George Sand? Il est corroboré par le plus intime ami de Musset, Alfred Tattet, qui, de passage à Venise, avait séjourné auprès du malade et écrivait de Florence à Sainte-Beuve, le 17 mars 1834: «J'ai tâché de procurer quelques distractions à madame Dudevant, qui n'en pouvait plus; la maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je ne les ai quittés que lorsqu'il m'a été bien prouvé que l'un était tout à fait hors de danger et que l'autre était entièrement remise de ses longues veilles. Soyez donc maintenant sans inquiétude, mon cher monsieur de Sainte-Beuve; Alfred est dans les mains d'un jeune homme tout dévoué, très capable, et qui le soigne comme un frère. Il a remplacé auprès de lui un âne qui le tuait tout bonnement. Dès qu'il pourra se mettre en route, madame Dudevant et lui partiront pour Rome, dont Alfred a un désir effréné.»
Ainsi Alfred Tattet rend, le plus formel et le plus élogieux hommage aux soins combinés de George Sand et du docteur Pagello. Il n'a rien vu, rien pressenti qui éveillât ses soupçons. Lié à Musset par la plus étroite camaraderie, il n'a recueilli de sa bouche aucune plainte, pas la moindre allusion à la scène mystérieuse et dramatique que le poète desNuitsn'a jamais retracée, mais qui, sous la plume haineuse de son frère, devient la plus cruelle des incriminations. L'âme généreuse d'Alfred de Musset ne peut ni avoir conçu ni avoir autorisé cette vengeance posthume. Aussi bien n'eût-il pas songé à partir avec George Sand pour Rome, si elle l'avait misérablement et cyniquement trompé.
Avant d'examiner comment au chevet d'un malade la sympathie et la tendresse ont pu naître entre le docteur Pagello et George Sand, il importe, pour bien établir des responsabilités morales qui seront assez lourdes, de préciser s'il y avait rupture d'intimité entre Alfred de Musset et sa compagne de voyage. Cette rupture n'est pas niable. George Sand s'en explique catégoriquement, dans une des lettres qu'elle écrivit au cours des réconciliations et des brouilles qui se succédèrent durant l'hiver 1834-1835: «De quel droit d'ailleurs m'interroges-tu sur Venise? Etais-je à toi à Venise? Dès le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de l'humeur, en disant que c'était bien triste et bien ennuyeux, une femme malade? et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? Mon enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il faut bien que tu t'en souviennes, toi qui oublies si aisément les faits. Je ne veux pas dire tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-là, jamais je ne me suis plainte d'avoir été enlevée à mes enfants[8], à mes amis, à mon travail, à mes affections et à mes devoirs, pour être conduite à trois cents lieues et abandonnée avec des paroles si offensantes et si navrantes, sans aucun autre motif qu'une fièvre tierce, des yeux abattus et la tristesse profonde où me jetait ton indifférence. Je ne me suis jamais plainte, je t'ai caché mes larmes, et ce mot affreux a été prononcé, un certain soir que je n'oublierai jamais, dans le casino Danieli: «George, je m'étais trompé, je t'en demande pardon, maisje ne t'aime pas.» Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me saigner le lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent, je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays étranger, sans entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermée entre nous, et nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons camarades comme autrefois ici, mais cela n'était plus possible. Tu t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour tu me dis que tu craignais…
[Note 8: Est-ce qu'un jeune homme de vingt-trois ans peut enlever une femme de trente ans?]
(Ici quatre mots effacés par George Sand au crayon bleu).
«Nous étions tristes. Je te disais: «Partons, je te reconduirai jusqu'à Marseille», et tu répondais: «Oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici, puisque nous y sommes.» Pierre venait me voir et me soignait, tu ne pensais guère à être jaloux, et certes je ne pensais guère à l'aimer. Mais quand je l'aurais aimé dès ce moment-là, quand j'aurais été à lui dès lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi, qui m'appelais l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse, que sais-je? Tu m'avais blessée et offensée, et je te l'avais dit aussi: «Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aimés.»
Que s'était-il passé entre ces trois personnages, le malade, la garde et le médecin? A distance, quand Alfred de Musset, avec une perverse curiosité d'amour, veut connaître, jour par jour, heure par heure, l'historique de cette liaison superposée à la sienne, elle lui dénie le droit de la questionner: «Je m'avilirais en me laissant confesser comme une femme qui t'aurait trompé. Admets tout ce que tu voudras pour nous tourmenter, je n'ai à te répondre que ceci: Ce n'est pas du premier jour que j'ai aimé Pierre, et même après ton départ, après t'avoir dit que je l'aimaispeut-être, quec'était mon secretet quen'étant plus à toi je pouvais être à lui sans te rendre compte de rien, il s'est trouvé dans sa vie à lui, dans ses liens mal rompus avec ses anciennes maîtresses, des situations ridicules et désagréables qui m'ont fait hésiter à me regarder comme engagée par des précédentsquelconques. Donc, il y a eu de ma part une sincérité dont j'appelle à toi-même et dont tes lettres font foi pour ma conscience. Je ne t'ai pas permis à Venise de me demander le moindre détail, si nous nous étions embrassés tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je te défends d'entrer dans une phase de ma vie où j'avais le droit de reprendre les voiles de la pudeur vis-à-vis de toi.»
Que faut-il entendre par «des précédents quelconques?» Quelle était, au cours de la maladie de Musset, la nature de cette intimité qu'elle circonscrit entre l'oeil et le front?
Devant le silence d'Elleet deLui, et en présence des seules accusations proférées par Paul de Musset, il sied d'interroger Pagello. Son récit semble véridique et exempt de toute fatuité. Il parle des nuits qu'il a passées avec George Sand au chevet du poète: «Ces veillées n'étaient pas muettes, et les grâces, l'esprit élevé, la douce confiance que me montrait la Sand, m'enchaînaient à elle tous les jours, à toute heure et à chaque instant davantage.» Il se défend toutefois d'avoir fait les premiers aveux, et il déclare qu'il devenait rouge comme braise, quand elle lui demandait à quoi il pensait. Certain soir, elle se mit à écrire avec fougue, tandis qu'il parcourait un volume de Victor Hugo. Au bout d'une heure, elle posa la plume, parut longuement réfléchir la tête entre ses mains. «Puis, se levant, ajoute Pagello, elle me regarda fixement, saisit le feuillet où elle avait écrit et me dit: «C'est pour vous.»
Ils s'approchèrent du lit où Alfred de Musset dormait, et le docteur se retira, emportant le papier qu'il lut avec surprise. Etait-ce quelque page détachée d'un roman? Ou un fragment d'autobiographie? Il le demanda le lendemain à George Sand, en la priant d'indiquer à qui s'adressait et devait être remis ce morceau de prose passionnée.
—Au stupide Pagello,» écrivit-elle en travers du pli.
C'était, dans le style coloré et enflammé deLélia, une véritable déclaration d'amour, intitulée «En Morée.» qui débutait ainsi:
«Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les mêmes pensées ni le même langage; avons-nous du moins des coeurs semblables? Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé des impressions douces et mélancoliques: le généreux soleil qui a bruni ton front, quelles passions t'a-t-il données? Je sais aimer et souffrir, et toi, comment aimes-tu? L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras, l'audace de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta passion ni la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi; je suis auprès de toi comme une pâle statue, je te regarde avec étonnement, avec désir, avec inquiétude.»
Elle continue, usant de ce don du développement qui lui est propre, et elle s'afflige de ne pas parler la même langue. Ce sont ensuite des questions singulièrement indiscrètes, qu'une femme ne pose pas, auxquelles un homme ne saurait répondre. Et voici la conclusion de ces pages, où le lyrisme romantique s'allie à de maladives curiosités qui devaient déconcerter le simple Pagello:
«Je ne sais ni ta vie passée, ni ton caractère, ni ce que les hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-être es-tu le premier, peut-être le dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-être serai-je forcée de te haïr bientôt. Si tu étais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me comprendrais. Mais je serais peut-être plus malheureuse encore, car tu me tromperais. Toi, du moins, tu ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme tu peux aimer. Ce que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu le possèdes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours menti, tu me les laisseras expliquer à mon gré, sans y joindre de trompeuses paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler éloquemment ton silence. J'attribuerai à tes actions l'intention que je te désirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton âme s'adresse à la mienne; quand tu regarderas le ciel, je croirai que ton intelligence remonte vers le foyer éternel dont elle émane.»
«Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme, que je puisse toujours la croire belle!»
Obligé de comprendre l'appel de George Sand et d'y répondre, Pagello dut remettre au lendemain l'explosion de sa reconnaissance et de son enthousiasme. Lorsqu'il fit sa visite quotidienne à Alfred de Musset, il le trouva sensiblement mieux. «La Sand, dit-il, n'était pas là. Il y avait pourtant deux désirs contraires en moi: l'un qui haletait ardemment de la voir, l'autre qui aurait voulu la fuir; mais celui-ci perdait toujours à la loterie.»
Soudain George Sand entra, et, à long intervalle, Pagello la revoit, au plus profond de ses souvenirs, «introduisant sa petite main dans un gant d'une rare blancheur, vêtue d'une robe de satin couleur noisette, avec un petit chapeau de peluche orné d'une belle plume d'autruche ondoyante, avec une écharpe de cachemire aux grandes arabesques, d'un excellent et fin goût français. Je ne l'avais vue encore aussi élégamment parée et j'en demeurais surpris, lorsque s'avançant vers moi avec une grâce et une désinvolture enchanteresses, elle me dit: «Signor Pagello, j'aurais besoin de votre compagnie pour aller faire quelques petits achats, si cependant cela ne vous dérange pas.»
Les achats n'étaient qu'un prétexte pour le tête-à-tête. Elle eut tôt fait d'aborder le chapitre des confidences, de se plaindre du caractère et des procédés d'Alfred de Musset, et de manifester sa résolution de ne pas retourner avec lui en France. «Je vis alors mon sort, soupire Pagello, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je m'y engouffrai les yeux fermés.» La promenade dura trois heures, et l'on ne fit aucune emplette. «Nous parlâmes comme tout le monde en pareil cas. C'étaient les variations accoutumées du verbeje t'aime.»
A moins que l'on ne révoque en doute l'authenticité de ce récit et de la «déclaration au stupide Pagello»—ce qui n'a jamais été tenté—il est acquis qu'au cours même de la maladie d'Alfred de Musset George Sand s'abandonnait à un autre amour. Fut-il d'abord platonique? Le docteur vénitien s'abstient de nous l'apprendre, et tout au contraire Paul de Musset produit une incrimination, qui serait accablante si elle était véridique. Il prétend que son frère lui aurait dicté, en décembre 1852, une relation dont il a transmis à sa soeur l'autographe et qui est l'équivalent de la scène fameuse deLui et Elle. Edouard de Falconey, presque moribond, voyant sa maîtresse dans les bras du médecin qui le soignait, ce serait une tragique aventure de la vie réelle. Alfred de Musset, George Sand et Pagello en auraient été les acteurs.
Le témoignage de Paul de Musset semble entaché de ce que les jurisconsultes appellent la suspicion légitime,—disons tout net: la haine. D'autre part, George Sand a toujours protesté, notamment dans sa lettre du 6 février 1861 à Sainte-Beuve, contre «la saleté de cette accusation» d'avoir donné «le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux d'un mourant.» Enfin, Alfred de Musset, qui a conservé une attitude si correcte et si digne au regard des événements de Venise, qui savait la violence du parti pris de son frère et qui la redoutait, ne peut pas lui avoir confié pour un usage posthume et perfide cette arme empoisonnée. Ne rendait-il point un délicat et chevaleresque hommage à George Sand, dès son retour à Paris, en écrivant à Sainte-Beuve le 27 avril 1834?
«J'ai à vous remercier, mon cher Sainte-Beuve, de l'intérêt que vous avez bien voulu prendre aux tristes circonstances qui m'ont forcé de quitter l'Italie. Buloz sort de chez moi maintenant, et j'apprends par lui que mon retour est interprété de plusieurs manières par certaines gens. Tant qu'il ne s'agit que de moi-même, je suis obligé d'avouer qu'un mépris naturel m'a toujours là-dessus tenu lieu de philosophie; mais je verrais avec le plus grand chagrin qu'on accusât madame Sand du plus léger tort à mon occasion, et surtout que de pareilles accusations pussent venir jusqu'à vous. Je sais que madame Sand tient à votre estime, et je mettrais autant d'empressement à la défendre auprès d'un homme capable de l'apprécier, que je mets d'orgueil à laisser parler les sots anonymes. Un mot de vous, à ce sujet, me ferait plaisir. J'ai pour madame Sand trop de respect et d'estime pour les renfermer en moi seul, et vous êtes un de ceux à qui je voudrais le plus possible les voir partager.
«Tout à vous de coeur.
«Alfred de MUSSET.»
S'il avait eu devant les yeux, quelques semaines auparavant, l'infâme trahison de sa maîtresse, Alfred de Musset n'aurait pas écrit cette lettre. L'ayant écrite, il ne désavouera pas les sentiments qu'il y traduit et dont on retrouve l'écho dans laConfession d'un enfant du siècle, il n'ira pas salir et déshonorer George Sand, en dictant à son frère Paul la page suivante, effroyablement accusatrice:
«Il y avait à peu près huit ou dix jours que j'étais malade à Venise. Un soir, Pagello et George Sand étaient assis près de mon lit. Je voyais l'un, je ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous les deux. Par instants, les sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants, ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable.
«Je sentais des bouffées de froid monter du fond de mon lit, une vapeur glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à la moelle des os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée aux organes qui auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on pouvait me croire mort et m'enterrer avec ce reste de vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur; et il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main, je ne sais laquelle, ôta de mon front la compresse d'eau froide, et je sentis un peu de chaleur.
«J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon état. Ils n'espéraient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tâta le pouls. Le mouvement qu'il me fit faire était si brusque pour ma pauvre machine que je souffris comme si on m'eût écartelé. Le médecin ne se donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. Il le jeta comme une chose inerte, me croyant mort ou à peu près. A cette secousse terrible, je sentis toutes mes fibres se rompre à la fois; j'entendis un coup de tonnerre dans ma tête et je m'évanouis. Il se passa ensuite un long temps. Est-ce le même jour ou le lendemain que je vis le tableau suivant, c'est ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, je suis certain d'avoir aperçu ce tableau que j'aurais pris pour une vision de malade, si d'autres preuves et des aveux complets ne m'eussent appris que je ne m'étais pas trompé. En face de moi, je voyais une femme assise sur les genoux d'un homme. Elle avait la tête renversée en arrière. Je n'avais pas la force de soulever ma paupière pour voir le haut de ce groupe, où la tête de l'homme devait se trouver. Le rideau du lit me dérobait aussi une partie du groupe; mais cette tête que je cherchais vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Je vis les deux personnes s'embrasser. Dans le premier moment, ce tableau ne me fit pas une vive impression. Il me fallut une minute pour comprendre cette révélation: mais je compris tout à coup et je poussai un léger cri. J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller et elle tourna. Ce succès me rendit si joyeux, que j'oubliai mon indignation et mon horreur et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier: «Mes amis, je suis vivant!» Mais je songeai qu'ils ne s'en réjouiraient pas et je les regardai fixement. Pagello s'approcha de moi, me regarda et dit: «Il va mieux. S'il continue ainsi, il est sauvé!» Je l'étais en effet.
«C'est, je crois, le même soir, ou le lendemain peut-être, que Pagello s'apprêtait à sortir lorsque George Sand lui dit de rester et lui offrit de prendre le thé avec elle. Pagello accepta la proposition. Il s'assit et causa gaiement. Ils se parlèrent ensuite à voix basse, et j'entendis qu'ils projetaient d'aller dîner ensemble en gondole à Murano. «—Quand donc, pensais-je, iront-ils dîner ensemble à Murano? Apparemment quand je serai enterré.» Mais je songeai que les dîneurs comptaient sans leur hôte. En les regardant prendre leur thé, je m'aperçus qu'ils buvaient l'un après l'autre dans la même tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello voulut sortir. George Sand le reconduisit. Ils passèrent derrière un paravent, et je soupçonnai qu'ils s'y embrassaient. George Sand prit ensuite une lumière pour éclairer Pagello. Ils restèrent quelque temps ensemble sur l'escalier. Pendant ce temps-là, je réussis à soulever mon corps sur mes mains tremblantes. Je me misà quatre pattessur le lit. Je regardai la table de toute la force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne m'étais pas trompé. Ils étaient amants! Cela ne pouvait plus souffrir l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant je trouvai encore le moyen de douter; tant j'avais de répugnance à croire une chose si horrible!»
Ce n'est pas seulement le doute, c'est une parfaite incrédulité que nous inspire le récit de Paul de Musset. Il ne revêt aucun caractère de vraisemblance. Il se produit après la mort du poète, qui par tous ses actes, par toutes ses lettres, l'a implicitement démenti. Il est rédigé en des termes déclamatoires et mélodramatiques qui ne sont pas le style d'Alfred de Musset. Il est inconciliable avec l'impression qu'Alfred Tattet rapportait de Venise, avec la plus élémentaire pudeur féminine, avec ce respect dû à la mort qui plane au-dessus du lit d'un être qu'on a aimé. George Sand a pu reprendre sa liberté et se détacher de Musset, convalescent et guéri. Il est impossible qu'elle l'ait trahi quand il était au seuil de l'agonie.
Toutefois entre le poète et sa maîtresse, à la suite des explications orageuses précédemment accumulées, était survenu ce que M. Paul Bourget a appelé «l'irréparable.» George Sand avait admirablement soigné l'amimalade; elle était incapable de pardonner à l'amantqui l'avait offensée. Sur ce point, elle donne de son caractère une analyse bien pénétrante dans une sorte de confession adressée à Pagello: «Quand je vois les torts recommencer après les larmes, le repentir qui vient après ne me semble plus qu'une faiblesse. Tu me commandes d'être généreuse. Je le serai; mais je crains que cela ne nous rende encore plus malheureux tous les trois… Tant que j'aime, il m'est impossible d'injurier ce que j'aime, et quand j'ai dit une foisje ne vous aime plus, il est impossible à mon coeur de rétracter ce qu'a prononcé ma bouche. C'est là, je crois, un mauvais caractère; je suis orgueilleuse et dure. Sache cela, mon enfant, et ne m'offense jamais. Je ne suis pas généreuse, ma conscience me force à te le dire. Ma conduite peut être magnanime, mon coeur ne peut pas être miséricordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir encore Alfred par devoir et par honneur, mais lui pardonner par amour ce m'est impossible.»
Vient ensuite l'hymne d'adoration qu'elle dédie à Pagello, comme à l'idole vers qui tendent ses désirs et ses extases:
«Es-tu sûr que je sois digne d'un coeur aussi noble que le tien? Je suis si exigeante et si sévère, ai-je bien le droit d'être ainsi? Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un amour irréprochable? Hélas! j'ai tant souffert, j'ai tant cherché cette perfection sans la rencontrer! Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui réaliseras mon rêve? Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu. Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je suis seule et que je songe à mes maux passés que le doute et le découragement s'emparent de moi.
«Quand je vois ta figure honnête et bonne, ton regard tendre et sincère, ton front pur comme celui d'un enfant, je me rassure et ne songe plus qu'au plaisir de te regarder. Tes paroles sont si belles et si bonnes! tu parles une langue si mélodieuse, si nouvelle à mes oreilles et à mon âme! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais dû toujours aimer. Pourquoi t'ai-je rencontré si tard, quand je ne t'apporte plus qu'une beauté flétrie par les années et un coeur usé par les déceptions?—Mais non, mon coeur n'est pas usé. Il est sévère, il est méfiant, il est inexorable, mais il est fort, ce passionné. Jamais je n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse que la dernière fois que tu m'as couverte de tes caresses.
»Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en ont menti. Il n'y a que Dieu qui puisse me dire: «Tu n'aimeras plus».—Et je sens bien qu'il ne l'a pas dit. Je sens bien qu'il ne m'a pas retiré le feu du ciel; et que, plus je suis devenue ambitieuse en amour, plus je suis devenue capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es à présent, n'y change rien. Je ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me satisfasse.C'est la première fois que j'aime sans souffrir au bout de trois jours. Reste mon Pagello, avec ses gros baisers, son air simple, son sourire de jeune fille, ses caresses, son grand gilet, son regard doux… Oh! quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu m'enfermeras dans ta chambre et tu emporteras la clef quand tu sortiras, afin que je ne voie, que je n'entende rien que toi, et tu…
»Etre heureuse un an et mourir. Je ne demande que cela à Dieu et à toi. Bonsoir,mio Piero, mon bon cher ami, je ne pense plus à mes chagrins quand je parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien triste. Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal payé, si déplorable, qui agonise entre moi et Alfred, sans pouvoir recommencer ni finir, est un supplice. Il est là devant moi comme un mauvais présage pour l'avenir et semble me dire, à tout instant: «Voilà ce que devient l'amour.» Mais non, mais non, je ne veux pas le croire, je veux espérer, croire en toi seul, t'aimer en dépit de tout et en dépit de moi-même. Je ne le voulais pas. Tu m'y as forcée. Dieu aussi l'a voulu. Que ma destinée s'accomplisse!»
Tel est l'aveu que nous recueillons sur les lèvres mêmes de George Sand, tels sont les torts qui lui peuvent être reprochés. Ils furent assez graves pour qu'on n'aille pas en chercher d'imaginaires. Or, Paul de Musset a jeté dans la circulation et livré à la sottise humaine des griefs où le ridicule le dispute à l'odieux. Comme le malade parlait et se plaignait—est-ce plausible?—de l'ignoble spectacle qu'il pensait avoir eu devant les yeux,on—est-ce George Sand ou Pagello?—l'aurait menacé de l'enfermer dans une maison de santé, en tant qu'atteint de folie. Elle aurait fait cela, l'admirable garde-malade qui n'avait pas quitté son chevet? Et voilà les énormités, les absurdités, les mensonges que Paul de Musset tente audacieusement d'accréditer! Il va jusqu'à prétendre que son frère lui aurait dicté un autre récit dont il faut noter l'invraisemblable, l'extravagante teneur:
«Je m'expliquai un soir avec George Sand. Elle nia effrontément ce que j'avais vu et entendu et me soutint que tout cela était une invention de la fièvre. Malgré l'assurance dont elle faisait parade, elle craignait qu'en présence de Pagello il lui devint impossible de nier, et elle voulut le prévenir, probablement même lui dicter les réponses qu'il devrait me faire lorsque je l'interrogerais. Pendant la nuit, je vis de la lumière sous la porte qui séparait nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et j'entrai chez George. Un froissement m'apprit qu'elle cachait un papier dans son lit. D'ailleurs elle écrivait sur ses genoux et l'encrier était sur sa table de nuit. Je n'hésitai pas à lui dire que je savais qu'elle écrivait à Pagello et que je saurais bien déjouer ses manoeuvres. Elle se mit dans une colère épouvantable et me déclara que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de Venise. Je lui demandai comment elle m'en empêcherait. «En vous faisant enfermer dans une maison de fous,» me répondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je rentrai dans ma chambre sans oser répliquer. J'entendis George Sand se lever, marcher, ouvrir la fenêtre et la refermer. Persuadé qu'elle avait déchiré sa lettre à Pagello et jeté les morceaux par la fenêtre, j'attendis le point du jour et je descendis en robe de chambre dans la ruelle. La porte de la maison était ouverte, ce qui m'étonna beaucoup. Je regardai dans la rue et j'aperçus une femme en jupon enveloppée d'un châle. Elle était courbée. Elle cherchait quelque chose à terre. Le vent était glacial. Je frappai sur l'épaule de la chercheuse, lui disant, comme dans leMajorat: «George, George, que viens-tu faire ici à cette heure? Tu ne retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le vent les a balayés; mais ta présence ici me prouve que tu avais écrit à Pagello.»
«Elle me répondit que je ne coucherais pas ce soir dans mon lit; qu'elle me ferait arrêter tout à l'heure; et elle partit en courant. Je la suivis le plus vite que je pus. Arrivée au Grand-Canal, elle sauta dans une gondole, en criant au gondolier d'aller au Lido; mais je m'étais jeté dans la gondole, à côté d'elle, et nous partîmes ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le voyage. En débarquant au Lido, elle se remit à courir, sautant de tombe en tombe dans le cimetière des Juifs. Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin elle s'assit épuisée sur une pierre sépulcrale. De rage et de dépit, elle se mit à pleurer: «A votre place, lui dis-je, je renoncerais à une entreprise impossible. Vous ne réussirez pas à joindre Pagello sans moi et à me faire enfermer avec les fous. Avouez plutôt que vous êtes une c…—Eh bien! oui, répondit-elle.—Et une désolée c…,» ajoutai-je.—Et je la ramenai vaincue à la maison.»
Qui accordera créance à cette grotesque anecdote? Paul de Musset passe la mesure en proposant de telles niaiseries à la crédulité du lecteur. Au vrai, les événements suivirent un cours plus simple. Jusqu'au 22 mars, George Sand et Alfred de Musset devaient partir ensemble de Venise. Sept jours plus tard, le poète reprit seul la route de France. Il était survenu, dans l'intervalle, un incident que laConfession d'un enfant du sièclenous aide à comprendre. George Sand avait spontanément confessé son inclination croissante, son amour pour Pagello. Musset voulut être héroïque. Non seulement il refusa d'entraver cette tendresse, mais il y donna son consentement et comme sa bénédiction. Dans une nuit d'extase, il unit leurs mains en s'écriant: «Vous vous aimez, et vous m'aimez pourtant; vous m'avez sauvé, âme et corps.» Et ils s'aimèrent, effectivement, plus qu'à la manière mystique, en Alfred de Musset, leur enfant d'adoption. Pagello célèbre avec elleil nostro amore per Alfredo. Il y eut là une triple déviation du sens moral.
Ces émotions, toutefois, et la surexcitation qui en résultait étaient funestes à la convalescence d'Alfred de Musset. Il fallait qu'il s'éloignât. Son immolation n'avait pas supprimé son amour. Le 29 mars, il fit viser son passeport. George Sand avait vainement essayé de le retenir; car il courait la ville, échappant à la surveillance de son gondolier pour entrer dans les tavernes. Il avait quitté le domicile commun, sans doute afin de se soustraire au spectacle du bonheur de Pagello, et il écrivait à George Sand, au moment du départ: «Adieu, mon enfant, je pense que tu resteras ici et que tu m'enverras l'argent par Antonio[9]. Quelle que soit ta haine ou ton indifférence pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai donné aujourd'hui est le dernier de ma vie, il faut que tu saches qu'au premier pas que j'ai fait dehors avec la pensée que je t'avais perdue pour toujours, j'ai senti que j'avais mérité de te perdre, et que rien n'est trop dur. Mais s'il t'importe peu de savoir si ton souvenir me reste ou non, il m'importe à moi aujourd'hui que ton spectre s'efface déjà et s'éloigne devant moi, de te dire que rien d'impur ne restera dans le sillon de ma vie où tu as passé, et que celui qui n'a pas su t'honorer quand il te possédait peut encore y voir clair à travers ses larmes, et t'honorer dans son coeur, où ton image ne mourra jamais. Adieu, mon enfant.»
[Note 9: Un jeune perruquier qui accompagna Musset à Paris.]
Sur le verso de cette lettre apportée par un gondolier, George Sand écrivit au crayon la réponse suivante:
«Al signor A. de Musset.
«Non, ne pars pas comme ça! Tu n'es pas assez guéri, et Buloz ne m'a pas encore envoyé l'argent qu'il faudrait pour le voyage d'Antonio. Je ne veux pas que tu partes seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne suis je pas toujours le frère George, l'ami d'autrefois?»
Alfred de Musset s'obstina à partir. Il avait annoncé à sa mère son arrivée en ces termes: «Je vous apporterai un corps malade, une âme abattue, un coeur en sang, mais qui vous aime encore.» Cependant George Sand et Pagello, désireux de lui offrir un petit souvenir, s'étaient cotisés et lui avaient acheté un portefeuille qu'ils ornèrent de deux dédicaces. Sur la première page il y avait: «A son bon camarade, frère et ami, sa maîtresse, George. Venise, 28 mars 1834. «Quel étrange amalgame de mots! Et sur la page 72 et dernière était écrit: «Pietro Pagello raccomanda M. Alfred de Musset a Pietro Pinzio, a Vicenzo Stefanelli, à Aggiunta, ingegneri.» Le poète, ainsi lesté de recommandations, avait son congé et sa lettre de voyage. Il s'éloigna avec Antonio, accompagné jusqu'à Mestre par George Sand qui prétend qu'au retour elle voyait tous les objets, particulièrement les ponts, à l'envers. Encore qu'elle ne l'avoue pas, elle ressentait comme une impression de soulagement, de délivrance. Loin de ses enfants, séparée d'Alfred de Musset, elle va pouvoir travailler et aimer. Auprès de ce Pagello qui lui donne la quiétude au sortir des grands orages de la passion romantique, elle écrira abondamment pour laRevue des Deux Mondes, et composera, en recueillant et distillant ses émotions, ce chef-d'oeuvre de description et d'analyse, lesLettres d'un Voyageur.
Après le départ d'Alfred de Musset, la vie de George Sand semble se dédoubler. Par intervalles, son imagination suit le poète sur la route de France, et le reste du temps elle est à Pagello ou à sa tâche opiniâtre, infatigable, pour alimenter de romans laRevuede Buloz. «J'en suis arrivée, écrit-elle à son frère Hippolyte, à travailler, sans être malade, treize heures de suite, mais, en moyenne, sept ou huit heures par jour, bonne ou mauvaise soit la besogne. Le travail me rapporte beaucoup d'argent et me prend beaucoup de temps, que j'emploierais, si je n'avais rien à faire, à avoir le spleen, auquel me porte mon tempérament bilieux.» N'éprouvait-elle, dans ses moments de loisir et de méditation, aucun scrupule d'avoir confié, à peine convalescent, aux soins d'un garçon perruquier, le poète avec qui elle avait entrepris ce voyage et qu'elle délaissait pour demeurer auprès du docteur Pagello? Elle explique et cherche à justifier sa conduite dans une lettre à Jules Boucoiran, du 6 avril 1834[10]: «Alfred est parti pour Paris sans moi, et je vais rester ici quelques mois encore. Vous savez les motifs de cette séparation. De jour en jour elle devenait plus nécessaire, et il lui eût été impossible de faire le voyage avec moi sans s'exposer à une rechute… La poitrine encore délicate lui prescrivait une abstinence complète, mais ses nerfs, toujours irrités, lui rendaient les privations insupportables. Il a fallu mettre ordre à ces dangers et à ces souffrances et nous diviser aussitôt que possible. Il était encore bien délicat pour entreprendre ce long voyage, et je ne suis pas sans inquiétude sur la manière dont il le supportera. Mais il lui était plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour consacré à attendre le retour de sa santé le retardait au lieu de l'accélérer. Il est partienfinsous la garde d'un domestique très soigneux et très dévoué. Le médecin m'a répondu de sa poitrine en tant qu'il la ménagerait. Je ne suis pas bien tranquille, j'ai le coeur bien déchiré, mais j'ai fait ce que je devais. Nous nous sommes quittés peut-être pour quelques mois, peut-être pour toujours. Dieu sait maintenant ce que deviendront ma tête et mon coeur. Je me sens de la force pour vivre, pour travailler, pour souffrir. La manière dont je me suis séparée d'Alfred m'en a donné beaucoup. Il m'a été doux de voir cet homme, si athée en amour, si incapable (à ce qu'il m'a semblé d'abord) de s'attacher à moi sérieusement, devenir bon, affectueux et plus loyal de jour en jour. Si j'ai quelquefois souffert de la différence de nos caractères et surtout de nos âges, j'ai eu encore plus souvent lieu de m'applaudir des autres rapports qui nous attachaient l'un à l'autre. Il y a en lui un fonds de tendresse, de bonté et de sincérité qui doivent le rendre adorable à tous ceux qui le connaîtront bien et qui ne le jugeront pas sur des actions légères. S'il conservera de l'amour pour moi, j'en doute, et je n'en doute pas. C'est-à-dire que ses sens et son caractère le porteront à se distraire avec d'autres femmes, mais son coeur me sera fidèle, je le sais, car personne ne le comprendra mieux que moi et ne saura mieux s'en faire entendre. Je doute que nous redevenions amants. Nous ne nous sommes rien promis l'un à l'autre sous ce rapport, mais nous nous aimerons toujours et les plus doux moments de notre vie seront ceux que nous pourrons passer ensemble. Il m'a promis de m'écrire durant son voyage et après son arrivée.»
[Note 10: Cette lettre a été mutilée dans laCorrespondance, I, 265-269.]
Cette correspondance, partiellement inédite en ce qui concerne les lettres d'Alfred de Musset, est du plus vif intérêt sentimental et littéraire. Elle indique quelles impressions et quelles émotions subsistaient dans ces cerveaux et ces coeurs douloureusement dissociés. Voici, d'abord, un billet du voyageur à la première étape de sa route, qui témoigne quelle influence George Sand conservait sur lui, même à distance et après toute l'amertume de la séparation: «Tu m'as dit de partir, et je suis parti; tu m'as dit de vivre, et je vis. Nous nous sommes arrêtés à Padoue; il était huit heures du soir, et j'étais fatigué. Ne doute pas de mon courage. Ecris-moi un mot à Milan, frère chéri, George bien-aimé.»
Dès le lendemain du départ, le dimanche 30 mars, George Sand adressait de Trévise, où elle s'était rendue avec Pagello, une lettre à Alfred de Musset, poste restante à Milan. Elle avait d'abord conçu le projet—du moins elle l'affirme—de le rejoindre à Vicence, pour savoir comment s'était écoulée la première et triste journée. Elle se fit violence et resta auprès de son médecin. «J'ai senti, dit-elle, que je n'aurais pas le courage de passer la nuit dans la même ville que toi sans aller t'embrasser encore le matin. J'en mourais d'envie.» Mais elle a craint de l'émouvoir outre mesure, et elle préfère que leurs attendrissements s'échangent par correspondance. «Un voyage si long, s'écrie-t-elle, et toi si faible encore! Mon Dieu! mon Dieu! Je prierai Dieu du matin au soir, j'espère qu'il m'entendra… Ne t'inquiète pas de moi. Je suis forte comme un cheval, mais ne me dis pas d'être gaie et tranquille. Cela ne m'arrivera pas de si tôt. Pauvre ange, comment auras-tu passé cette nuit? J'espère que la fatigue t'aura forcé de dormir. Sois sage et prudent et bon, comme tu me l'as promis… Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protège, te conduise et te ramène un jour ici, si j'y suis. Dans tous les cas, certes, je te verrai aux vacances, avec quel bonheur alors! Comme nous nous aimerons bien! n'est-ce pas, n'est-ce pas, mon petit frère, mon enfant? Ah! qui te soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui voudrai-je prendre soin désormais? Comment me passerai-je du bien et du mal que tu me faisais? Puisses-tu oublier les souffrances que je t'ai causées et ne te rappeler que les bons jours, le dernier surtout, qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera la blessure! Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton pauvre vieux George.»
Cependant, avant de clore sa lettre, elle cède à la tentation de lui parler de l'autre. Etait-ce un sujet qui devait agréer au voyageur et le réconforter? Peu importe! Il faut qu'elle entretienne l'absent de celui qui occupe ses regards et sa pensée:
«Je ne te dis rien de la part de Pagello, sinon qu'il te pleure presque autant que moi.» Or, si nous comprenons les larmes de Musset, voire même de George Sand, celles de Pagello sont moins explicables. N'est-il pas, pour le moment, le plus heureux des trois?
De Genève, Alfred de Musset répond, le 4 avril. Il envoie sa lettre à M. Pagello, docteur-médecin, pharmacie Ancillo, pour remettre à madame Sand. «Mon George chéri, écrit-il, je t'ai laissée bien lasse, bien épuisée de ces deux mois de chagrins; tu me l'as dit d'ailleurs, tu as bien des choses à me dire. Dis-moi surtout que tu es tranquille, que tu seras heureuse; tu sais que j'ai très bien supporté la route; Antonio doit t'avoir écrit. Je suis fort bien portant, presque heureux. Te dirai-je que je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleuré bien des fois dans ces tristes nuits d'auberges? Ce serait me vanter d'être une brute, et tu ne me croirais pas.
«Je t'aime encore d'amour, George; dans quatre jours il y aura trois cents lieues entre nous, pourquoi ne parlerais-je pas franchement? A cette distance-là, il n'y a plus ni violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais auprès d'un homme que tu aimes, et cependant je suis tranquille. Les larmes coulent abondamment sur mes mains, tandis que je t'écris; mais ce sont les plus douces, les plus chères larmes que j'aie versées. Je suis tranquille; ce n'est pas un enfant épuisé de fatigue qui te parle ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi clair dans mon coeur que lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu t'écrire avant d'être sûr de moi; il s'est passé tant de choses dans cette pauvre tête! De quel rêve étrange je m'éveille!
«Ce matin, je courais les rues de Genève en regardant les boutiques; un gilet neuf, une belle édition d'un livre anglais, voilà ce qui attirait mon attention. Je me suis aperçu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant d'autrefois. Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? C'était là l'homme que tu voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrance dans le coeur, tu avais depuis dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'était là le roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer! Mon pauvre George, cela m'a fait frémir. Je t'ai rendue si malheureuse! Et quels malheurs plus terribles n'ai-je pas encore été sur le point de te causer! Je le verrai longtemps, mon George, ce visage pâli par les veilles, qui s'est penché dix-huit nuits sur mon chevet, je te verrai longtemps dans cette chambre funeste où tant de larmes ont coulé. Pauvre George, pauvre chère enfant! Tu t'étais trompée, tu t'es crue ma maîtresse, tu n'étais que ma mère. Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences, dans leur sphère élevée, se sont reconnues comme deux oiseaux des montagnes; elles ont volé l'une vers l'autre; mais l'étreinte a été trop forte. C'est un inceste que nous commettions.
«Eh bien! mon unique amie, j'ai été presque un bourreau pour toi, du moins dans ces derniers temps. Je t'ai fait beaucoup souffrir; mais, Dieu soit loué, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas fait. Oh! mon enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes sous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un homme dont le coeur est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui combien je l'aime, et que je ne puis retenir mes larmes en pensant à lui. Eh bien! je ne t'ai donc pas dérobée à la Providence, je n'ai donc pas détourné de toi la main qu'il te fallait pour être heureuse! J'ai fait peut-être, en te quittant, la chose la plus simple du monde, mais je l'ai faite; mon coeur se dilate malgré mes larmes; j'emporte avec moi deux étranges compagnes, une tristesse et une joie sans fin. Quand tu passeras le Simplon, pense à moi, George. C'était la première fois que les spectres éternels des Alpes se levaient devant moi, dans leur force et dans leur calme. J'étais seul dans le cabriolet, je ne sais comment rendre ce que j'ai éprouvé. Il me semblait que ces géants me parlaient de toutes les grandeurs sorties de la main de Dieu. «Je ne suis qu'un enfant, me suis-je écrié, mais j'ai deux grands amis, et ils sont heureux.»
«Ecris-moi, mon George: sois sûre que je vais m'occuper de tes affaires. Que mon amitié ne te soit jamais importune; respecte-la, cette amitié plus ardente que l'amour; c'est tout ce qu'il y a de bon en moi. Pense à cela, c'est l'ouvrage de Dieu; tu es le fil qui me rattache à lui; pense à la vie qui m'attend.»
George Sand recevait ces lettres enflammées des mains de Pagello et les lisait avec lui; car elle habitait à San-Fantino un petit logement, séparé seulement par une salle de l'appartement du médecin. Elle répond à Alfred de Musset, le 15 avril, sur le même ton passionné, avec cette nuance de sollicitude maternelle qui donne à l'amour un caractère fâcheux et équivoque: «Que j'aie été ta maîtresse ou ta mère, peu importe, que je t'aie inspiré de l'amour ou de l'amitié, que j'aie été heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela ne change rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime, et c'est tout. Veiller sur toi, te préserver de tout mal, de toute contrariété, t'entourer de distractions et de plaisirs, voilà le besoin et le regret que je sens depuis que je t'ai perdu. Pourquoi cette tâche si douce, et que j'aurais remplie avec tant de joie, est-elle devenue peu à peu si amère et puis tout à coup impossible? Quelle fatalité a changé en poison les remèdes que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais donné tout mon sang pour te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour toi un tourment, un fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs m'assiègent (et à quelle heure me laissent-ils en paix?) je deviens presque folle. Je couvre mon oreiller de mes larmes, j'entends ta voix m'appeler dans le silence de la nuit. Qu'est-ce qui m'appellera à présent? qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? à quoi emploierai-je la force que j'ai amassée pour toi, et qui maintenant se tourne contre moi-même? Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon!»
Elle l'invite alors à quelque union surnaturelle de l'intelligence et du coeur; elle lui propose de se guérir mutuellement par une affection sainte. «Nos caractères, dit-elle, plus âpres, plus violents que ceux des autres, nous empêchaient d'accepter la vie des amants ordinaires. Mais nous sommes nés pour nous connaître et pour nous aimer, sois-en sûr. Sans ta jeunesse et la faiblesse que tes larmes m'ont causée un matin, nous serions restés frère et soeur. Nous savions que cela nous convenait, nous nous étions prédit les maux qui nous sont arrivés. Eh bien! qu'importe, après tout? Nous avons passé par un rude sentier, mais nous sommes arrivés à la hauteur où nous devions nous reposer ensemble.» Et elle conclut qu'en renonçant l'un à l'autre ils se lient pour l'éternité. O paradoxe! ô chimère!
Tout à coup George Sand change de ton, descend des sommets de l'amour dans la simplicité de l'existence quotidienne. Il lui plaît de rassurer Musset, en accumulant des détails sur l'emploi de son temps. On peut douter qu'ils soient conformes à la vérité. Elle ment pour endormir les inquiétudes de l'absent: «Je vis à peu près seule. Rebizzo vient me voir une demi-heure le matin. Pagello vient dîner avec moi et me quitte à huit heures. Il est très occupé de ses malades.» Elle raconte ensuite les mésaventures amoureuses du beau docteur, poursuivi, relancé par une ancienne maîtresse, l'Arpalice, une véritable furie. «Cette femme, dit-elle, vient me demander de les réconcilier; je ne peux pas faire autrement, quoique je sente bien que je leur rends à l'un et à l'autre un assez mauvais service. Pagello est un ange de vertu et mériterait d'être heureux… Je passe avec lui les plus doux moments de ma journée à parler de toi. Il est si sensible et si bon, cet homme! Il comprend si bien ma tristesse, il la respecte si religieusement! C'est un muet qui se ferait couper la tête pour moi. Il m'entoure de soins et d'attentions dont je ne me suis jamais fait l'idée. Je n'ai pas le temps de former un souhait, il devine toutes les choses matérielles qui peuvent servir à me rendre la vie meilleure.»
Pour compléter l'idylle et occuper les moments où Pagello est retenu par sa clientèle et par l'Arpalice, George Sand a un autre compagnon dont Alfred de Musset ne prendra pas ombrage, non plus que Catulle du moineau de Lesbie. «J'ai, dit-elle, un ami intime qui fait mes délices et que tu aimerais à la folie. C'est un sansonnet familier que Pagello a tiré un matin de sa poche et qu'il a mis sur mon épaule. Figure-toi l'être le plus insolent, le plus poltron, le plus espiègle, le plus gourmand, le plus extravagant. Je crois que l'âme de Jean Kreyssler est passée dans le corps de cet animal. Il boit de l'encre, il mange le tabac de ma pipe tout allumée; la fumée le réjouit beaucoup et, tout le temps que je fume, il est perché sur le bâton et se penche amoureusement vers la capsule fumante. Il est sur mon genou ou sur mon pied quand je travaille; il m'arrache des mains tout ce que je mange; il foire sur lebel vestitode Pagello. Enfin c'est un animal charmant. Bientôt il parlera; il commence à essayer le nom de George.»
Elle tient également Alfred de Musset au courant de ses travaux littéraires; car il est chargé de négocier avec Buloz, qui réclame sans cesse de la copie et ne se hâte pas d'envoyer de l'argent. Avant de quitter Paris, elle a livré à laRevueleSecrétaire intime, oeuvre faite à la hâte, qui nous montre la princesse Cavalcanti rencontrant sur les grandes routes le jeune comte de Saint-Julien et l'attachant à sa personne. Durant les six mois de séjour à Venise, la production de George Sand est particulièrement abondante. Ce sont des nouvelles, commeMattea, histoire de la fille du marchand de soieries, Zacomo Spada, qui devient amoureuse du Turc Abul. C'estLeone Leoni, composé en huit jours. Le dessein de l'auteur fut de faire de Manon Lescaut un homme, de Des Grieux une femme. On réputa dangereux cet ouvrage qui nous présente un aventurier enlevant une jeune fille, vivant de jeu et de vol, sachant malgré tout se faire aimer de la malheureuse et la soumettant à son empire. Une partie du roman se passe à Venise, où il fut écrit durant le carnaval. George Sand a étrangement idéalisé le misérable Leoni et tristement ravalé l'infortunée Juliette qu'il tâche de vendre à son ami lord Edwards et qu'il oblige à demeurer chez sa maîtresse, une princesse Zagarolo, riche et phtisique, qui l'a institué son héritier. Et Juliette se résigne, par une monstrueuse bassesse d'amour. «J'avais fini, avoue-t-elle, par m'habituer à voir leurs baisers et à entendre leurs fadeurs sans en être révoltée.» En dépit des avanies qu'il lui faut subir, elle ne peut briser la chaîne qui l'attache à Leoni. «C'est le boulet qui accouple les galériens, mais c'est la main de Dieu qui l'a rivé.»
André, que George Sand avait commencé avant le départ d'Alfred de Musset, est une étude de moeurs provinciales, telle qu'elle avait pu les observer à La Châtre. «C'est, dit la préface de 1851, au sein de la belle Venise, au bruit des eaux tranquilles que soulève la rame, au son des guitares errantes, et en face des palais féeriques qui partout projettent leur ombre sur les canaux les plus étroits et les moins fréquentés, que je me rappelai les rues sales et noires, les maisons déjetées, les pauvres toits moussus, et les aigres concerts de coqs, d'enfants et de chats de ma petite ville.» L'intrigue est menue: c'est l'histoire des amours du jeune comte André de Morand avec la grisette—comme on disait alors—Geneviève, ouvrière en fleurs artificielles. La grisette, selon la définition des dictionnaires, était et est peut-être encore une fille de condition modeste, de moeurs accueillantes, mais non vénales. Telle la Mimi Pinson d'Alfred de Musset ou l'héroïne favorite d'Henri Murger en la bohême du quartier latin. André est un personnage romantique, voué à l'idéalisme, et qui poursuit la réalisation de son rêve en une «belle chercheuse de bluets.» Geneviève lui apparaît, la première fois, habillée de blanc, avec un petit châle couleur arbre de Judée et un mince chapeau de paille; elle est occupée à cueillir les fleurettes de la prairie, au bord de la rivière. Selon le tour d'esprit familier à George Sand, en cette humble fille s'incarne la poésie qui ne saurait mourir et qui, «exilée des hauteurs sociales», se réfugie dans le peuple et y rayonne. La passion d'André se heurte à la résistance hautaine, intraitable, de son père le marquis, lequel ne veut pas avoir pour bru une grisette. Et c'est l'occasion, vite saisie par George Sand, de développer une autre thèse qui lui est chère, l'apologie de l'amour libre: «Qu'y a-t il d'impur entre deux enfants beaux et tristes, et abandonnés du reste du monde? Pourquoi flétrir la sainte union de deux êtres à qui Dieu inspire un mutuel amour? André ne put combattre longtemps le voeu de la nature.» Mais, s'il savait aimer, il était incapable de gagner sa vie et de subvenir aux besoins de la femme qu'il avait entraînée. Comme la plupart des héros de George Sand, il n'exerçait aucune autre profession que celle d'amoureux, qui nourrit mal son homme. «Instruit et intelligent, il n'était pasindustrieux.» Geneviève lutta contre la misère. «Elle essaya de consoler André en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inférieur à elle en courage; l'amour sans vénération et sans enthousiasme n'est plus que l'amitié: l'amitié est une froide compagne pour aider à supporter les maux immenses que l'amour a fait accepter.» Parfois Geneviève prenait un lis et disait à André, agenouillé devant elle: «Tu es blanc comme lui, et ton âme est suave et chaste comme son calice; tu es faible comme sa tige, et le moindre vent te courbe et te renverse. Je t'ai aimé peut-être à cause de cela; car tu étais, comme mes fleurs chéries, inoffensif, inutile et précieux.» Et le roman finit mélancoliquement par le mal de langueur auquel succombe Geneviève. Sur son lit d'agonie, telle Albine dans laFaute de l'abbé Mouret, elle demande à mourir et à reposer parmi les fleurs amoncelées.
Jacquesest d'une tout autre valeur. On peut le regarder comme le plus psychologique et le plus profond des premiers romans de George Sand. La forme même, imitée de laNouvelle Héloïse, qui consiste en lettres échangées par les divers personnages, ajoute ici à l'émotion. Non que la personnalité ni les doctrines de l'auteur disparaissent. On sent, au contraire, palpiter son âme et vibrer ses nerfs, dans cette oeuvre écrite au printemps de 1834, en une période d'extrême agitation morale et de tiraillement entre la présence réelle de Pagello et le souvenir obsédant d'Alfred de Musset. «Que Jacques, déclare George Sand dans la notice rédigée quoique vingt ans après, soit l'expression et le résultat de pensées tristes et de sentiments amers, il n'est pas besoin de le dire. C'est un livre douloureux et un dénouement désespéré. Les gens heureux, qui sont parfois fort intolérants, m'en ont blâmé. A-t-on le droit d'être désespéré? disaient-ils. A-t-on le droit d'être malade?Jacquesn'est cependant pas l'apologie du suicide; c'est l'histoire d'une passion, de la dernière et intolérable passion d'une âme passionnée.» Aussi bien George Sand professe-t-elle que, dans l'état actuel de la société, «certains coeurs dévoués se voient réduits à céder la place aux autres.» DansJacques, et au gré de l'auteur, c'est le mari qui doit disparaître. Il obtiendra l'aumône de la compassion, mais il faut qu'il s'immole. Ainsi l'exige la morale de l'union libre. Elle veut cet holocauste. George Sand le proclame en termes courroucés: «Le mariage est toujours, selon moi, une des plus barbares institutions que la société ait ébauchées. Je ne doute pas qu'il ne soit aboli, si l'espèce humaine fait quelque progrès vers la justice et la raison; un lien plus humain et non moins sacré remplacera celui-là, et saura assurer l'existence des enfants qui naîtront d'un homme et d'une femme, sans enchaîner à jamais la liberté de l'un et de l'autre.» Tels sont les principes que Jacques, vague disciple de M. de Wolmar, énonce dans une lettre adressée à Sylvia, qui rappelle la Claire de Jean-Jacques. Pour compléter le quatuor, Octave c'est exactement Saint-Preux, et Fernande Julie. Quand Jacques, âgé de trente-cinq ans, va épouser Fernande qui en a dix-sept, il l'avertit congrûment que les liens et les promesses du mariage ne sont rien, que le libre consentement est tout. Il n'entend la tenir que de sa seule volonté:
«La société, dit-il, va vous dicter une formule de serment. Vous allez me jurer de m'être fidèle et de m'être soumise, c'est à-dire de n'aimer jamais que moi et de m'obéir en tout. L'un de ces serments est une absurdité, l'autre une bassesse. Vous ne pouvez pas répondre de votre coeur, même quand je serais le plus grand et le plus parfait des hommes; vous ne devez pas me promettre de m'obéir, parce que ce serait nous avilir l'un et l'autre. Ainsi, mon enfant, prononcez avec confiance les mots consacrés sans lesquels votre mère et le monde vous défendraient de m'appartenir; moi aussi je dirai les paroles que le prêtre et le magistrat me dicteront, puisqu'à ce prix seulement il m'est permis de vous consacrer ma vie. Mais à ce serment de vous protéger que la loi me prescrit, et que je tiendrai religieusement, j'en veux joindre un autre que les hommes n'ont pas jugé nécessaire à la sainteté du mariage, et sans lequel tu ne dois pas m'accepter pour époux. Ce serment, c'est de te respecter, et c'est à tes pieds que je veux le faire, en présence de Dieu, le jour où tu m'auras accepté pour amant.»
A l'estime de Jacques, partant de George Sand, les êtres humains ne sont rendus malheureux que par les liens indissolubles. Mais Octave, qui connaît les approches et les détours du coeur féminin, excelle à apaiser les scrupules de Fernande qu'il veut séduire, en lui offrant les joies éthérées de la tendresse platonique. «Ah! je saurai, s'écrie-t-il, m'élever jusqu'à toi, et planer du même vol au-dessus des orages des passions terrestres, dans un ciel toujours radieux, toujours pur. Laisse-moi t'aimer, et laisse-moi donner encore le nom d'amour à ce sentiment étrange et sublime que j'éprouve;amitiéest un mot trop froid et trop vulgaire pour une si ardente affection; la langue humaine n'a pas de nom pour la baptiser.» Depuis George Sand, et tout récemment, le baptême a eu lieu. Une brillante élève de Guy de Maupassant n'a-t-elle pas défini et dénommé ce sentiment complexe et subtil, un peu hypocrite, mais suprêmement habile pour obtenir de l'avancement, quand elle a composé son joli roman,Amitié amoureuse?
C'est de l'avancement, en effet, que ne tarde pas à réclamer Octave, et il a une singulière façon de postuler. Sa passion s'exaspère, au moment où Fernande sèvre ses jumeaux; car cette femme poétique fut une nourrice accomplie, qui, fidèle aux leçons de l'Emile, n'eut garde de recourir auxRemplaçantesqu'a flétries M. Brieux. Et voici en quels termes elle est admonestée par Octave: «Quand vous parliez de votre mari, sans blasphémer un mérite que personne n'apprécie mieux que moi, sans nier une affection que je ne voudrais pas lui arracher, vous aviez le secret ineffable de me persuader que ma part était aussi belle que la sienne, quoique différente. A présent, vous avez le talent inutile et cruel de me montrer combien sa part est magnifique et la mienne ridicule. Ne pouviez-vous me cacher ce tripotage d'enfants et de berceaux? me comprenez-vous? Je ne sais comment m'expliquer, et je crains d'être brutal; car je suis aujourd'hui d'une singulière âcreté. Enfin, vous avez fait emporter vos enfants de votre chambre, n'est-ce pas? A la bonne heure. Vous êtes jeune, vous avez des sens; votre mari vous persécutait pour hâter ce sevrage. Eh bien! tant mieux! vous avez bien fait: vous êtes moins belle ce matin, et vous me semblez moins pure. Je vous respectais dans ma pensée jusqu'à la vénération, et en vous voyant si jeune, avec vos enfants dans vos bras, je vous comparais à la Vierge mère, à la blanche et chaste madone de Raphaël caressant son fils et celui d'Elisabeth. Dans les plus ardents transports de ma passion, la vue de votre sein d'ivoire, distillant un lait pur sur les lèvres de votre fille, me frappait d'un respect inconnu, et je détournais mon regard de peur de profaner, par un désir égoïste, un des plus saints mystères de la nature providente. A présent, cachez bien votre sein, vous êtes redevenue femme, vous n'êtes plus mère; vous n'avez plus de droit à ce respect naïf que j'avais hier, et qui me remplissait de piété et de mélancolie. Je me sens plus indifférent et plus hardi.»
Aussi bien Jacques, l'époux héroïque, confiant et trahi, qui refuse de se venger et préfère se sacrifier, personnage surhumain dont nous avons vu l'équivalent dans le drame de M. Gabriel Trarieux,A la Clarté des Etoiles, pose par lettre à l'amant un singulier questionnaire. En voici la teneur, qui est destinée à lui épargner l'embarras d'une explication verbale:
«1° Croyez-vous que j'ignore ce qui s'est passé entre vous et une personne qu'il n'est pas besoin de nommer?
«2° En revenant ici, ces jours derniers, en même temps qu'elle, et en vous présentant à moi avec assurance, quelle a été votre intention?
«3° Avez-vous pour cette personne un attachement véritable? Vous chargeriez-vous d'elle, et répondriez-vous de lui consacrer votre vie, si son mari l'abandonnait?»
Octave, ainsi interrogé, s'explique en trois points, comme s'il était dans le cabinet d'un juge d'instruction:
«1° Je savais, en quittant la Touraine, que vous étiez informé de ce qui s'est passé entreelleet moi;
«2° Je suis venu ici pour vous offrir ma vie en réparation de l'outrage et du tort que je vous ai fait; si vous êtes généreux envers elle, je découvrirai ma poitrine, et je vous prierai de tirer sur moi ou de me frapper avec l'épée, moi les mains vides; mais si vous devez vous venger surelle, je vous disputerai ma vie et je tâcherai de vous tuer;
«3° J'ai pourelleun attachement si profond et si vrai, que, si vous devez l'abandonner soit par la mort, soit par le ressentiment, je fais serment de lui consacrer ma vie tout entière, et de réparer ainsi, autant que possible, le mal que je lui ai fait.»
Selon toute apparence, cette réponse donna satisfaction à Jacques, car il résolut de s'effacer. «Je n'ai plus à souffrir, je n'ai plus à aimer; mon rôle est achevé parmi les hommes.» Vainement Sylvia, à qui il adressait cette profession de foi ou plutôt cette lettre de démission, lui suggérait un étrange et chimériquemodus vivendi: «N'es-tu pas au-dessus d'une vaine et grossière jalousie? Reprends le coeur de ta femme, laisse le reste à ce jeune homme! Tu t'es résigné à ce sacrifice, résigne-toi à en être le témoin, et que la générosité fasse taire l'amour-propre. Est-ce quelques caresses de plus ou de moins qui entretiennent ou détruisent une affection aussi sainte que la vôtre?» L'abnégation de Jacques n'allait pas jusqu'à servir de témoin et à compter les coups portés à son honneur conjugal. On cherchait cependant à le ménager, on pensait à lui aux moments pathétiques, et Fernande avait de touchantes attentions. «O mon cher Octave, écrivait-elle, nous ne passerons jamais une nuit ensemble sans nous agenouiller et sans prier pour Jacques.» Au demeurant, ils étaient enchantés qu'il s'éloignât. Ils honoraient le gêneur, mais lui conseillaient do voyager. Il le note, au moment du départ: «Les deux amants étaient radieux de bonheur, et je leur rends justice avec joie, ils me comblèrent tout le jour d'amitiés et de caresses délicates… Octave m'a embrassé avec effusion quand je suis parti, et elle aussi. Ils étaient bien contents!» Sylvia s'indigne de cette capitulation de Jacques. Sans doute elle l'appelle le Christ, mais n'est-ce pas avec une nuance d'ironie? Et elle ajoute: «Qu'ils s'aiment et qu'ils dorment sur ton cercueil; ce sera leur couche nuptiale.» Puis elle lui propose, pour le dissuader du suicide, d'élever deux enfants de sexe différent et de les marier un jour «à la face de Dieu, sans autre temple que le désert, sans autre prêtre que l'amour; il y aura peut-être alors, grâce à nous, un couple heureux et pur sur la surface de la terre.» Le projet n'agrée pas à Jacques. Il a fait ses préparatifs pour le grand voyage. Volontiers il dirait à Fernande: «Je sais tout, et je pardonne à tous deux; sois ma fille, et qu'Octave soit mon fils; laissez-moi vieillir entre vous deux, et que la présence d'un ami malheureux, accueilli et consolé par vous, appelle sur vos amours la bénédiction du ciel.» Il n'ose pas hasarder cette tentative insolite, dont le sublime pourrait déchoir au ridicule. En quelque glacier de la Suisse il ira trouver une mort qui paraîtra accidentelle; mais d'abord il défend à Sylvia de maudire les deux amants: «Ils ne sont pas coupables, ils s'aiment. Il n'y a pas de crime là où il y a de l'amour sincère.» Dans une de ses dernières lettres, le ressouvenir de Fernande lui inspire cette émouvante et poétique invocation: «Oh! je t'ai aimée, simple fleur que le vent brisait sur sa tige, pour ta beauté délicate et pure, et je t'ai cueillie, espérant garder pour moi seul ton suave parfum, qui s'exhalait à l'ombre et dans la solitude; mais la brise me l'a emporté en passant, et ton sein n'a pu le retenir. Est-ce une raison pour que je te haïsse et te foule aux pieds? Non! je te reposerai doucement dans la rosée où je t'ai prise, et je te dirai adieu, parce que mon souffle ne peut plus te faire vivre, et qu'il en est un autre dans ton atmosphère qui doit te relever et te ranimer. Refleuris donc, ô mon beau lis! je ne te toucherai plus.» Et cette voix de Jacques, qui semble déjà d'outre-tombe, a la langueur d'un murmure, la mélancolie d'une plainte et la gravité d'un pardon. C'est la majesté de la mort absolvant les misères de la vie.