CHAPITRE VI

En septembre 1828, elle mit au monde son second enfant, Solange. Le médecin arriva quand la mère s'était déjà endormie et que le nouveau-né était tout pomponné: Solange avait devancé l'époque à laquelle on l'attendait. Aurélien de Sèze, qui venait quelques jours auparavant rendre une visite sentimentale à Aurore, fut surpris de la trouver, sans avoir été prévenu, ornée d'un respectable embonpoint et travaillant à une layette. «Que faites-vous donc là? dit-il.—Ma foi, vous le voyez, je me dépêche pour quelqu'un qui arrive plus tôt que je ne pensais.» Devant cette layette et cette rotondité, l'affection platonique de «l'ami de Bordeaux»—comme l'appelle l'Histoire de ma Vie—dut choir du septième ciel dans une prosaïque réalité.

Aurore ne se réveilla quelques heures après l'événement que pour assister à un assez pitoyable spectacle. Son frère Hippolyte, qui était allé chercher le médecin et qui, ravi sans doute d'avoir une nièce, avait fait le repas le plus plantureux et le plus arrosé, entra dans la chambre de l'accouchée en un tel état d'ivresse que, croyant s'asseoir au pied du lit, il tomba comme une masse sur le plancher. Incapable de se relever, il grommelait, avec l'idée fixe du pochard: «Eh bien! je suis gris, voilà tout. Que veux-tu? j'ai été très ému, très inquiet, ce matin; ensuite j'ai été très content, très heureux, c'est la joie qui m'a grisé; ce n'est pas le vin, je te le jure, c'est l'amitié que j'ai pour toi qui m'empêche de me tenir sur mes jambes.» Aurore, pour cette fois, rit du raisonnement de l'ivrogne; mais de telles scènes, où son mari tenait un rôle, devenaient hélas! presque quotidiennes. C'étaient de misérables orgies: les hobereaux des environs avaient des moeurs et un langage de valetaille. «Tant que l'on—c'est-à-dire Casimir—se bornait à être radoteur, fatigant, bruyant, malade même et fort dégoûtant, je tâchais de rire, et je m'étais même habituée à supporter un ton de plaisanterie qui, dans le principe, m'avait révoltée.» Mais quand les nerfs se mettaient de la partie, quand on devenait obscène et grossier, il fallait bien qu'Aurore se réfugiât dans sa chambre. Or le tapage et les libations continuaient jusqu'à six ou sept heures du matin. Ajoutez que de son lit madame Dudevant, le lendemain de la naissance de Solange, entendit son mari lutinant et poursuivant une chambrière. C'était tantôt l'espagnole Pépita, «sale et paresseuse comme une véritable castillane,» tantôt la berrichonne Claire, sans préjudice de la plus ignoble liaison à Bordeaux et du scandale public causé par une de ces créatures qui réclamait une pension alimentaire pour son enfant. Et Aurore, afin de rester fidèle à ses devoirs, avait écarté la tendresse si loyale et si profonde d'Aurélien de Sèze!

Dès lors, toute intimité conjugale fut supprimée. Une irréductible mélancolie s'empare d'Aurore, qui par esprit d'abnégation envers ses enfants essaie de demeurer à Nohant, comme la chèvre attachée à son piquet. De ci, de là, on trouve quelques fugitives éclaircies de belle humour dans sa correspondance, quand elle est à Bordeaux. Elle écrit à son ami Duteil, avocat à La Châtre: «Loin de la patrie, le ciel est d'airain, les pommes de terre sont mal cuites, le café est trop brûlé. Les rues, c'est de la séparation de pierres; cette rivière, c'est de la séparation d'eau; ces hommes, de la séparation en chair et en os! Voyez Victor Hugo.» Ou à son vieux Caron, le 4 juin 1829: «Comment traitez-vous ou plutôt comment vous traite la goutte, le catarrhe, la crachomanie, la prisomanie, la mouchomanie, en un mot le cortège innombrable des maux qui vous assiègent depuis tantôtquarante-cinq ansque j'ai le bonheur de vous connaître? Fasse le ciel, ô digne vieillard, que vous conserviez le peu de cheveux et les deux ou trois dents qui vous restent, comme vous conserverez, jusqu'à la mort, le sentiment et le dévouement de tous ceux qui vous entourent!»

Pour remédier aux déboires de son existence, Aurore avait la consolation de beaucoup lire—elle faisait venir de Paris les nouveautés—et de soigner les malades de Nohant et des alentours. Elle était médiocre ménagère, dépensant 14.000 francs en une année, quand son mari lui avait assigné le maximum de 10.000. Dans les lettres à Jules Boucoiran, précepteur de Maurice, ou à sa mère, elle n'a qu'une pensée dominante: la sollicitude pour ses enfants. Le reste lui importe peu. Le spectacle de la vie lui a donné un dégoût prématuré. Elle parle de sa sciatique, de ses douleurs, à la façon d'une sexagénaire, et elle ajoute sous couleur de badinage: «Je suis un peu dans les pommes cuites.» Nohant, c'était pour elle la «stagnation permanente.» Elle avait comme compagnon de ses rêveries un cricri, qui venait manger ses pains à cacheter, que d'ailleurs elle choisissait blancs, de peur qu'il ne s'empoisonnât. Il se promenait sur son papier, voulait goûter à l'encre, et périt écrasé par une servante qui fermait une fenêtre. «Je ne trouvai, dit Aurore, de mon ami que les deux pattes de derrière, entre la croisée et la boiserie. Il ne m'avait pas dit qu'il avait l'habitude de sortir… J'ensevelis ses tristes restes dans une feuille de datura que je gardai longtemps comme une relique.»

La mort de ce grillon, ainsi qu'elle l'observe avec délicatesse, va marquer de façon symbolique la fin de son séjour à Nohant. Elle écrivait beaucoup, à l'aventure, d'abord par pure distraction, puis avec l'arrière-pensée de trouver un gagne-pain et l'indépendance. Elle les aurait demandés, très volontiers, à la peinture ou à la broderie, mais ni l'une ni l'autre n'était rémunératrice. Or elle voulait être libre. M. Dudevant la traitait en enfant, lui apportant par exemple une procuration à signer sans lui permettre de la lire. Une vocation littéraire s'éveilla en elle, ou plutôt le désir de vivre de sa prose. Vers douze ans, elle avait commencé un vague roman,Corambé; en 1827, elle composait leVoyage en Auvergne; en 1829, laMarraine, qui ne fut pas publiée. «Je reconnus, dit-elle, que j'écrivais vite, facilement, longtemps, sans fatigue; que mes idées, engourdies dans mon cerveau, s'éveillaient et s'enchaînaient par la déduction, au courant de la plume.» Elle avait secoué l'attachement platonique qui, durant de longues années, avait lié son âme à celle d'Aurélien de Sèze. Ses enfants même ne parvenaient pas à la retenir à Nohant: la répulsion pour cette vie vulgaire et plate auprès de M. Dudevant était trop forte. «Ma petite chambre, s'écrie-t-elle, ne voulait plus de moi.»

La Révolution de 1830, qu'elle accueillit avec enthousiasme, vint encore accroître son désir d'être à Paris, parmi la fermentation des idées nouvelles, d'y retrouver ses compatriotes, Duvernet, Fleury et Jules Sandeau. Puis ce fut, au mois de septembre, un accès de fièvre cérébrale qui mit ses jours en danger. «Pendant quarante-huit heures, écrit-elle à sa mère, j'ai été je ne sais où. Mon corps était bien au lit sous l'apparence du sommeil, mais mon âme galopait dans je ne sais quelle planète.» Enfin un incident favorisa son évasion, lui inspira la résolution définitive. Le 3 décembre 1830, elle écrit à Jules Boucoiran: «Sachez qu'en dépit de mon inertie et de mon insouciance, de ma légèreté à m'étourdir, de ma facilité à pardonner, à oublier les chagrins et les injures, sachez que je viens de prendre un parti violent. Vous connaissez mon intérieur, vous savez s'il est tolérable. Vous avez été étonné vingt fois de me voir relever la tête le lendemain, quand la veille on me l'avait brisée. Il y a un terme à tout.» Et elle donne dans cette lettre une explication que l'Histoire de ma Viepasse sous silence. Elle a trouvé—était-ce par hasard?—dans le secrétaire de son mari un paquet à son adresse, avec cette suscription: «Ne l'ouvrez qu'après ma mort.» Naturellement elle l'a ouvert, n'ayant pas, dit-elle, la patience d'attendre d'être veuve. C'était un testament, rempli pour elle de malédictions et d'injures. Sur-le-champ son parti fut pris. Elle se rappela la pension de 3.000 francs stipulée dans le contrat de mariage et dont elle n'avait jamais usé. Le jour même de la découverte, elle dit à son mari: «Je veux cette pension, j'irai à Paris, mes enfants resteront à Nohant.» Ne s'éloignait-elle pas d'eux un peu bien aisément? Elle assure que c'était une menace, qu'elle comptait les emmener. Toujours est-il qu'elle eut gain de cause. Après huit ans d'humiliation, éclatait la révolte. Il fut convenu qu'elle passerait six mois à Nohant, six mois à Paris. Dès qu'elle eut la certitude que Jules Boucoiran reviendrait occuper sa place de précepteur auprès de Maurice, elle se prépara au départ. Malgré son frère, malgré ses amis de La Châtre, elle prenait le 4 janvier 1831 le chemin de Paris. C'était la route de la littérature.

L'arrivée d'Aurore Dudevant à Paris, au commencement de janvier 1831, a été l'objet des récits les plus contradictoires et les plus bizarres. Arsène Houssaye, dans sesConfessionset sesSouvenirs de Jeunesse, donne carrière à une imagination exubérante et conteuse. Félix Pyat a publié, dans laGrande Revue de Paris et de Pétersbourg, un article intitulé:Comment j'ai connu George Sand, qui est purement fantaisiste. Il prétend être allé, en compagnie de Jules Sandeau, son compatriote berrichon, recevoir au bureau des diligences une dame qui n'était autre que la baronne Dudevant. Elle descendit de l'impériale sous le costume d'un jeune bachelier, en vêtement de velours, avec un béret. Cette anecdote est de tous points controuvée. La voyageuse n'avait pas pris la diligence, comme en témoigne la lettre que sur-le-champ elle écrivit à son fils: «La chaise de poste ne fermait pas, j'étais glacée. Je ne suis arrivée à Paris qu'à minuit. J'étais bien embarrassée de ma voiture, parce qu'il n'y a pas de cour dans la maison que j'habite et que je ne pouvais pas la laisser passer la nuit dans la rue. Enfin je l'ai fourrée à l'hôtel de Narbonne.» Elle promet à Maurice d'être de retour à Nohant dans huit jours au plus. Il n'en sera rien, et elle le sait elle-même, en faisant ce mensonge maternel. Elle a l'intention de passer au moins trois mois hors de sa famille.

Où descendit-elle dès l'abord à Paris? Ce point est obscur. En tous cas, ce ne fut pas chez son frère Hippolyte, car elle écrit à Maurice dans sa première lettre: «Je n'ai pas encore eu le temps de voir ton oncle. Je pense que je le verrai aujourd'hui.» Elle n'alla donc pas directement 31 rue de Seine, où était l'appartement de M. Chatiron; mais on ignore si elle se rendit rue Racine, chez Jules Sandeau, comme l'affirme M. Henri Amic, ou 4 rue des Cordiers, proche la Sorbonne, en cet hôtel Jean-Jacques Rousseau, ainsi dénommé parce que le philosophe genevois y avait rencontré et aimé Thérèse.

George Sand ne se soucie pas de nous fournir à cet égard des renseignements précis. Elle imprime même à l'Histoire de ma Vieune tout autre allure, à dater du départ de Nohant, et elle s'en explique, non sans quelque embarras, au début du treizième chapitre de la quatrième partie: «Comme je ne prétends pas donner le change sur quoi que ce soit en racontant ce qui me concerne, je dois commencer par dire nettement que je veuxtaireet nonarrangernidéguiserplusieurs circonstances de ma vie. Mais, vis-à-vis du public, je ne m'attribue pas le droit de disposer du passé de toutes les personnes dont l'existence a côtoyé la mienne. Mon silence sera indulgence ou respect, oubli ou déférence, je n'ai pas à m'expliquer sur ces causes. Elles seront de diverses natures probablement, et je déclare qu'on ne doit rien préjuger pour ou contre les personnes dont je parlerai peu ou point. Toutes mes affections ont été sérieuses, et pourtant j'en ai brisé plusieurs sciemment et volontairement. Aux yeux de mon entourage, j'ai agi trop tôt ou trop tard, j'ai eu tort ou raison, selon qu'on a plus ou moins bien connu les causes de mes résolutions… Tout le monde sait de reste que dans toute querelle, qu'elle soit soit de famille ou d'opinion, d'intérêt ou de coeur, de sentiments ou de principes, d'amour ou d'amitié, il y a des torts réciproques et qu'on ne peut expliquer et motiver les uns que par les autres. Il est des personnes que j'ai vues à travers un prisme d'enthousiasme et vis-à-vis desquelles j'ai eu le grand tort de recouvrer la lucidité de mon jugement. Tout ce qu'elles avaient à demander, c'étaient de bons procédés, et je défie qui que ce soit de dire que j'aie manqué à ce fait. Pourtant leur irritation a été vive, et je le comprends très bien. On est disposé, dans le premier moment d'une rupture, à prendre le désenchantement pour un outrage. Le calme se fait, on devient plus juste. Quoi qu'il en soit de ces personnes, je ne veux pas avoir à les peindre; je n'ai pas le droit de livrer leurs traits à la curiosité ou à l'indifférence des passants.»

Observera-t-elle toujours la règle qu'elle édicte? Non pas, puisqu'elle publiera ce roman si transparent,Elle et Lui, bien peu de mois après la mort d'Alfred de Musset. La théorie exposée dans l'Histoire de ma Vien'est qu'un prétexte commode pour éviter des explications difficiles ou des justifications incomplètes. N'oublions pas qu'elle a cinquante ans et qu'elle est entrée dans la période de calme relatif, quand elle rédige son autobiographie. Il ne lui est donc pas malaisé de prendre une attitude de suprême bienveillance et d'excuser tout à la fois les torts qu'on a eus envers elle et ceux qu'elle a eus envers autrui.

«Moi, je pardonne, s'écrie-t-elle, et si des âmes très coupables devant moi se réhabilitent sous d'autres influences, je suis prête à bénir. Le public n'agit pas ainsi; il condamne et lapide. Je ne veux donc pas livrer mes ennemis (si je peux me servir d'un mot qui n'a pas beaucoup de sens pour moi) à des juges sans entrailles ou sans lumières, et aux arrêts d'une opinion que ne dirige pas la moindre pensée religieuse, que n'éclaire pas le moindre principe de charité. Je ne suis pas une sainte: j'ai dû avoir, je le répète, et j'ai eu certainement ma part de torts, sérieux aussi, dans la lutte qui s'est engagée entre moi et plusieurs individualités. J'ai dû être injuste, violente de résolutions, comme le sont les organisations lentes à se décider, et subir des préventions cruelles, comme l'imagination en crée aux sensibilités surexcitées.»

Ainsi formulées, les excuses de George Sand peuvent à la rigueur être accueillies. Il lui sera beaucoup pardonné, comme à la Madeleine, parce qu'elle a beaucoup aimé, avec une successivité un peu rapide, parfois même avec une simultanéité qui semble avoir été sincère en partie double. Peut-être, se rendant à Paris, obéissait-elle plus aux suggestions de son esprit et à la passion de l'indépendance qu'aux curiosités de son imagination et au vagabondage de son coeur. Le 13 janvier 1831, elle écrit à Jules Boucoirau: «Je m'embarque sur la mer orageuse de la littérature. Il faut vivre.» Cinq jours plus tard, elle est moins explicite ou moins franche dans une lettre à sa mère: «Vous me demandez ce que je viens faire à Paris. Ce que tout le monde y vient faire, je pense: me distraire, m'occuper des arts que l'on ne trouve que là dans tout leur éclat. Je cours les musées, je prends des leçons de dessin; cela m'occupe tellement que je ne vois presque personne.» Elle ne parle pas de ses ambitions littéraires, elle ne fait aucunement allusion aux compatriotes qu'elle fréquente assidûment, les trois hugolâtres, Alphonse Fleury, Félix Pyat, Jules Sandeau. Ce dernier, né à Aubusson le 19 février 1811, devait être son initiateur, à tout le moins dans le monde des lettres. Il avait connu M. et madame Dudevant, vers la fin de 1829, près de La Châtre, dans une maison amie, chez les Duvernet. C'est à Charles Duvernet précisément qu'Aurore adressait, le 1er décembre 1830, une épître romantique où elle manifeste tout son enthousiasme pour la libre existence parisienne et profile quelques malicieuses silhouettes. D'abord celle de son correspondant: «O blond Charles, jeune homme aux rêveries sentimentales, au caractère sombre comme un jour d'orage… L'hôte solitaire des forêts désertes, le promeneur mélancolique des sentiers écartés et ombreux n'étant plus là pour les chanter, ils sont devenus secs comme des fagots et tristes comme la nature, veuve de toi, ô jeune homme!» Puis c'est le gigantesque Alphonse Fleury: «Homme aux pattes immenses, à la barbe effrayante, au regard terrible; homme des premiers siècles, des siècles de fer, homme au coeur de pierre, homme fossile, homme primitif, homme normal, homme antérieur à la civilisation, antérieur au déluge.» Et, donnant cours à cette humeur de grosse bouffonnerie que le romantisme encourageait et qui s'épanouira en Victor Hugo, elle le plaisante sur sa poitrine volcanique, sur le refroidissement de la contrée depuis qu'il ne la réchauffe plus de son souffle, sur le déchaînement desventsque n'emprisonnent plus ses poumons athlétiques. «Depuis ton départ, écrit-elle, toutes les maisons de La Châtre ont été ébranlées dans leurs fondements, le moulin à vent a tourné pour la première fois, quoique n'ayant ni ailes, ni voiles, ni pivot. La perruque de M. de la Genetière a été emportée par une bourrasque au haut du clocher, et la jupe de madame Saint-O… a été relevée à une hauteur si prodigieuse, que le grand Chicot assure avoir vu sa jarretière.»

Ce sont là, semble-t-il, badinages de rapins, comme Henri Murger nous en offrira à profusion dans laVie de Bohême. Mais, pour esquisser le troisième portrait, le crayon de madame Dudevant devient plus délicat. La caricature s'atténue. Sous les apparences de la blague, l'ironie se nuance d'émotion ou tout au moins de discrète sympathie: «Et toi, petit Sandeau! aimable et léger comme le colibri des savanes parfumées! gracieux et piquant comme l'ortie qui se balance au front battu des vents des tours de Châteaubrun! depuis que tu ne traverses plus avec la rapidité d'un chamois, les mains dans les poches, la petite place, les dames de la ville ne se lèvent plus que comme les chauves-souris et les chouettes, au coucher du soleil; elles ne quittent plus leur bonnet de nuit pour se mettre à la fenêtre, et les papillotes ont pris racine à leurs cheveux. La coiffure languit, le cheveu dépérit, le fer à friser dort inutile sur les tisons refroidis. L'usage des peignes commence à se perdre, la brosse tombe en désuétude et la garnison menace de s'emparer de la place. Ton départ nous a apporté une plaie d'Egypte bien connue.»

Tandis que ses amis goûtaient les délices de la vie parisienne, Aurore n'aspirait qu'à les rejoindre. Elle se plaignait d'avoir la fièvre et unbonrhumatisme, d'être «empaquetée de flanelles et fraîche comme une momie dans ses bandelettes.» A l'en croire, elle fait à grand'peine en un jour le voyage de son cabinet au salon, et l'une de ses jambes est auprès de la cheminée du dit appartement que l'autre est encore dans la salle à manger. Elle parle de s'acheter une de ces brouettes qui servent à voiturer les culs-de-jatte. Mais, le mois suivant,—est-ce l'effet du séjour de Paris ou du traitement de Jules Sandeau?—la guérison s'opère comme par miracle. Elle mène la vie de l'étudiant enthousiaste et exubérant, avide tout ensemble de travail et de plaisir.

A La Châtre, il va sans dire que cette existence, dont on exagérait les singularités, faisait scandale. Madame Dudevant s'était mise au ban de la société, et les cancans allaient leur train. «Ceux qui ne m'aiment guère, écrivait-elle à Jules Boucoiran, disent que j'aimeSandot (vous comprenez la portée du mot); ceux qui ne m'aiment pas du tout disent, que j'aimeSandot et Fleury à la fois; ceux qui me détestent, que Duvernet et vous, par dessus le marché, ne me font pas peur. Ainsi j'ai quatre amants à la fois. Ce n'est pas trop quand on a comme moi les passions vives.» A dire vrai, sur les quatre il fallait en éliminer trois et garder le seul Jules Sandeau. Elle affirme lui avoir résisté pendant trois mois à Paris; mais déjà l'intrigue avait pris naissance dans un petit bois, aux environs de Nohant. La littérature les rapprocha. Ils collaborèrent et cohabitèrent. «J'ai résolu, écrit-elle à Charles Duvernet le 19 janvier 1831, de l'associer à mes travaux ou de m'associer aux siens, comme vous voudrez. Tant y a qu'il me prête son nom, car je ne veux pas paraître, et je lui prêterai mon aide, quand il en aura besoin. Gardez-nous le secret sur cette association littéraire.» Ce fut bientôt le secret de Polichinelle, à La Châtre et à Paris; mais l'associée de Jules Sandeau n'en avait cure. Elle ne se souciait que de l'opinion de ses amis et des profits que pouvait rapporter ce labeur en commun. «Pour moi, dit-elle, âme épaisse et positive, il n'y a que cela qui me tente. Je mange de l'argent plus que je n'en ai; il faut que j'en gagne, ou que je me mette à avoir de l'ordre. Or, ce dernier point est si difficile qu'il ne faut même pas y songer.»

Jules Sandeau, qui prêtait ainsi à Aurore Dudevant la moitié de son nom et de son appartement, était plus jeune qu'elle de sept ans—elle n'a jamais aimé les hommes très mûrs—et ni l'un ni l'autre ne possédait de notoriété dans le monde des lettres. Elle dut donc chercher des appuis pour aborder une carrière, de tout temps, mais alors surtout, difficilement accessible aux femmes. Sa pension de 3.000 francs ne pouvait lui suffire. «Vous savez, mande-t-elle à Jules Boucoiran, que c'est peu pour moi qui aime à donner et qui n'aime pas à compter. Je songe donc uniquement à augmenter mon bien-être. Comme je n'ai nulle ambition d'être connue, je ne le serai point. Je n'attirerai l'envie et la haine de personne.» Le premier littérateur avec qui elle entra en relations fut Henri de Latouche, un compatriote, né en 1785 à La Châtre, qui s'exerça dans le journalisme, la poésie, le roman et le théâtre. Il édita André Chénier et fonda le Figaro. Elle s'adressa également à M. Doris-Dufresne, le député républicain; il la mit en rapport avec son collègue à la Chambre, M. de Kératry, romancier à ses heures, qui avait écrit leDernier des Beaumanoir. L'Histoire de ma Vieraconte assez plaisamment la façon dont elle se présenta chez lui, à huit heures du matin:

«M. de Kératry me parut plus âgé qu'il ne l'était. Sa figure, encadrée de cheveux blancs, était fort respectable. Il me fit entrer dans une jolie chambre où je vis, couchée sous un couvre-pied de soie rose très galant, une charmante petite femme qui jeta un regard de pitié languissante sur ma robe de stoff et sur mes souliers crottés, et qui ne crut pas devoir m'inviter à m'asseoir. Je me passai de la permission et demandai à mon nouveau patron, en me fourrant dans la cheminée, si mademoiselle sa fille était malade. Je débutais par une insigne bêtise. Le vieillard me répondit, d'un air tout gonflé d'orgueil armoricain, que c'était là madame de Kératry, sa femme. «Très bien, lui dis-je, je vous en fais mon compliment; mais elle est malade, et je la dérange. Donc je me chauffe et je m'en vas.—Un instant, reprit le protecteur; M. Duris-Dufresne m'a dit que vous vouliez écrire, et j'ai promis de causer avec vous de ce projet; mais tenez, en deux mots, je serai franc, une femme ne doit pas écrire.—Si c'est votre opinion, nous n'avons point à causer, repris-je. Ce n'était pas la peine de nous éveiller si matin, madame de Kératry et moi, pour entendre ce précepte.»

Le plus joli mot de tout l'entretien fut celui de l'escalier ou plutôt de l'antichambre, alors que l'auteur duDernier des Beaumanoirparachevait sa théorie sur l'infériorité intellectuelle de la femme. Il eut, au seuil de l'appartement, un trait superbe, à la Napoléon: «Croyez-moi, ne faites pas de livres, faites des enfants.» Il y a deux versions de la réponse de George Sand. Voici la sienne: «Ma foi, monsieur, gardez le précepte pour vous-même, si bon vous semble.» Henri de Latouche y apporta cette variante: «Faites-en vous-même, si vous pouvez.»

Les lettres de George Sand, publiées par le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul dans laVéritable Histoire de Elle et Lui, présentent d'autre sorte ses premières relations avec Kératry. «Il m'a reçue, écrit-elle, d'une manière paternelle, et j'ai bonne espérance maintenant.» De même elle mande, le 12 février, à Jules Boucoiran: «Je vais chez Kératry le matin et nous causons au coin du feu. Je lui ai raconté comme nous avions pleuré en lisant leDernier des Beaumanoir. Il m'a dit qu'il était plus sensible à ce genre de triomphe qu'aux applaudissements des salons. C'est un digne homme. J'espère beaucoup de sa protection pour vendre mon petit roman. Je vais paraître dans laRevue de Paris.»

Entre temps, elle fait de la copie, à sept francs la colonne, pour leFigaro, dirigé par Henri de Latouche. «C'est, dit-elle, le dernier des métiers.» Et dans une lettre à l'avocat Duteil: «J'essaye de fourrer des articles dans les journaux. Je n'arrive qu'avec des peines infinies et une persévérance de chien. Si j'avais prévu la moitié des difficultés que je trouve, je n'aurais pas entrepris cette carrière. Eh bien, plus j'en rencontre, plus j'ai la résolution d'avancer.» Elle est, en effet, envahie par une passion violente, irrésistible, la passion d'écrire. A ce prix, elle supporte mainte privation et tout d'abord de peiner chaque jour auFigaro, de neuf heures du matin à cinq heures, en qualité de manoeuvre, «ouvrier-journaliste, garçon-rédacteur.» Puis elle ajoute: «Lejournalismeest un postulat par lequel il faut passer.»

Le soir, elle va assez fréquemment au théâtre; mais par esprit d'économie—et en suivant, écrit-elle à Boucoiran, certain conseil que vous m'avez donné—elle s'habille en homme. Ainsi elle évite de renouveler sa garde-robe, et c'est en costume d'étudiant qu'elle occupe, avec Jules Sandeau et d'autres amis, les loges qu'Henri de Latouche lui donne presque tous les soirs. Le bruit en est arrivé jusqu'à sa mère, qui exprime son étonnement de cette singularité. George Sand lui répond, pendant un de ses séjours à Nohant, en feignant de prendre le change: «On vous a dit que je portais culotte, on vous a bien trompée. En revanche, je ne veux point qu'un mari porte mes jupes. Chacun son vêtement, chacun sa liberté.»

Parmi les relations littéraires que se créa George Sand à ses débuts, il faut au premier rang placer Balzac. C'était la rencontre des deux écrivains qui, dans le roman, allaient personnifier les tendances contraires de l'idéalisme et du réalisme. Balzac n'avait pas encore produit ses chefs-d'oeuvre, mais déjà il manifestait cette humeur inquiète et fastueuse qui devait sans cesse courir à la poursuite de la fortune, de découvertes merveilleuses et des fantaisies du luxe. L'Histoire de ma Vieraconte plaisamment qu'il avait aménagé son petit appartement de la rue de Cassini en boudoirs de marquise, tendus de soie et de dentelle. Bohême à sa façon, il éprouvait le besoin du superflu et se privait de soupe et de café plutôt que d'argenterie et de porcelaine de Chine. Au surplus, il avait des bizarreries et des caprices d'enfant, dont George Sand relate un spécimen très caractéristique:

«Un soir que nous avions dîné chez Balzac d'une manière étrange, je crois que cela se composait de boeuf bouilli, d'un melon et de champagne frappé, il alla endosser une belle robe de chambre toute neuve, pour nous la montrer avec une joie de petite fille, et voulut sortir ainsi costumé, un bougeoir à la main, pour nous reconduire jusqu'à la grille du Luxembourg. Il était tard, l'endroit désert, et je lui observais qu'il se ferait assassiner en rentrant chez lui. «Du tout, me dit-il; si je rencontre des voleurs, ils me prendront pour un fou, et ils auront peur de moi, ou pour uu prince, et ils me respecteront.» Il faisait une belle nuit calme. Il nous accompagna ainsi, portant sa bougie allumée dans un joli flambeau de vermeil ciselé, parlant des quatre chevaux arabes qu'il n'avait pas encore, qu'il aurait bientôt, qu'il n'a jamais eus, et qu'il a cru fermement avoir pendant quelque temps. Il nous eût reconduits jusqu'à l'autre bout de Paris, si nous l'avions laissé faire.»

Entre Balzac et George Sand il y avait antinomie de conception. Non qu'elle eût une théorie préconçue lorsqu'elle commença à écrire; mais son tour d'esprit devait la porter à idéaliser les sentiments de ses personnages, alors que Balzac suivait une impulsion toute contraire et qu'il a définie à merveille dans un entretien avec madame Sand: «Vous cherchez l'homme tel qu'il devrait être; moi, je le prends tel qu'il est. Croyez-moi, nous avons raison tous deux.» Et, après avoir indiqué son propre procédé qui consiste à grandir ses personnages dans leur laideur ou leur bêtise, à donner à leurs difformités des proportions effrayantes ou grotesques, il conclut en disant à sa rivale: «Idéalisez dans le joli et dans le beau, c'est un ouvrage de femme.»

Certes le premier roman de George Sand ne laisse rien prévoir du développement ultérieur de son génie.Rose et Blanche, ou la Comédienne et la Religieuse, qu'elle composa en collaboration avec Jules Sandeau et qui parut en février 1832 sous le pseudonyme commun de J. Sand, porte la marque de cette gaminerie blagueuse qui était à la mode parmi les néophytes du romantisme. C'est l'oeuvre d'un étudiant qui s'amuse et qui écrit à la hâte sur un coin de table, être énigmatique au sexe indécis, avec des cheveux tombant sur les épaules et une de ces longues redingotes à la propriétaire, descendant jusqu'aux talons, dont Hippolyte Chatiron a précisé la coupe: «Le tailleur prend mesure sur une guérite, et ça va à tout un régiment.»

George Sand aussi travaillait sur commande, pour satisfaire au goût du jour. Sans compter des articles et des fantaisies dans leFigaro, elle publiait dans laRevue de Parisune nouvelle, laPrima Donna, et, dans laModedu 15 mars, laFille d'Albano. Ce sont des bluettes.

Après deux séjours à Nohant au milieu et à la fin de 1831, elle revient à Paris en avril 1832, amène Solange et s'installe quai Saint-Michel, au cinquième étage d'une grande maison d'où elle a une vue superbe sur Notre-Dame, Saint-Jacques la Boucherie et la Sainte-Chapelle. «J'avais, écrit-elle, du ciel, de l'eau, de l'air, des hirondelles, de la verdure sur les toits.» Disons plus exactement: trois petites pièces avec balcon pour trois cents francs par an. Mais les étages étaient rudes à monter, d'autant qu'il fallait porter Solange déjà très lourde. La portière faisait le ménage pour quinze francs par mois; un gargotier du voisinage apportait la nourriture, moyennant deux francs par jour. George Sand savonnait, repassait son linge fin. Et elle était plus heureuse que dans le bien-être matériel de Nohant. Elle avait emprunté quelque argent à Henri de Latouche pour s'acheter des meubles, somme qui fut remboursée par M. Dudevant. Dans cette existence étroite et presque misérable, elle goûtait les joies de la liberté et celles de la tendresse. «Vivre, mandait-elle à Charles Duvernet, que c'est doux! que c'est bon! malgré les chagrins, les maris, l'ennui, les dettes, les parents, les cancans, malgré les poignantes douleurs et les fastidieuses tracasseries. Vivre, c'est enivrant! Aimer, être aimé, c'est le bonheur, c'est le ciel!» Ici George Sand laisse transparaître l'enthousiasme de son premier amour vraiment complet, autrement fougueux que les expansions d'antan avec Aurélien de Sèze. Elle confesse, en sa correspondance, l'ardeur qui circule dans ses veines, qui bouillonne dans son sein. Nous sommes sous le premier consulat, celui de Jules Sandeau.

Il en résulta ce roman longuet,Rose et Blanche, où il est malaisé de faire la part des deux collaborateurs. C'est un parallélisme assez factice entre les destinées de Blanche la novice et de Rose la comédienne. La lecture de ces cinq petits volumes laisse une impression monotone et maussade. On se contente, à l'ordinaire, de parcourir le premier chapitre, intitulé «la Diligence,» qui est un peu bien naturaliste. Jamais ce ton faubourien ne se retrouvera dans l'oeuvre de George Sand. Il n'est même pas possible de transcrire certains passages plus que lestes. Il faut se borner à reproduire le portrait de la soeur Olympie, qui grimpe sur l'impériale de la diligence et s'assied à côté d'un vieux dragon: «Le militaire, c'était son élément. En avait-elle vu, des militaires, en avait-elle vu! A Limoges, elle avait guéri de la gale le 35e d'infanterie de ligne; à Lyon, tout le 12e de chasseurs lui avait passé par les mains pour une colique contagieuse; aux frontières, pendant la campagne de Russie, elle avait reçu des envois de blessés, des cargaisons de gelés, des convois d'amputés. Elle avait exploré le hussard, cultivé le canonnier, analysé le tambour-maître et monopolisé le cuirassier. Le voltigeur l'avait bénie, le lancier l'avait adorée; et, dans une effusion de reconnaissance, plus d'un l'avait embrassée, en dépit de ses grosses verrues et de sa joue profondément sillonnée par la petite vérole; car elle était si laide qu'elle pouvait se passer de pudeur… Après cinquante ans d'une semblable existence, après une vie d'emplâtres, d'infections et d'ordures, la soeur Olympie, rude et grossière comme la charité active, n'avait plus de sexe: ce n'était ni un homme, ni une femme, ni un soldat, ni une vierge; c'était la force, le dévouement, le courage incarné, c'était le bienfait personnifié, la providence habillée d'une robe noire et d'une guimpe blanche.» Aussi, quand le dragon lui offre une prise, «Sensible! s'écrie-t-elle, en enfonçant ses longs doigts osseux dans la tabatière et en portant à son nez une prise de tabac dont la moitié tomba sur un rudiment de moustache grise qui couronnait sa lèvre supérieure.»

De même provenance gouailleuse est le récit des infortunes intimes d'unsopranomasculin, ainsi que l'énumération des professions de M. Robolanti, «homme universel, industriel encyclopédiste, voyageur européen, physicien, organiste, chef d'orchestre, instructeur de chiens, de serins et de lièvres, fabricant de thé suisse, d'eau de Cologne, de pommade, d'onguent odontalgique, de faux râteliers et de semelles imperméables.»

Pour reconnaître la marque de George Sand, il faut s'arrêter à certains épisodes: par exemple, au tome II, l'arrivée de l'archevêque qui rappelle de tous points la visite du prélat à Nohant, au chevet de madame Dupin. DansRose et Blancheil a été croqué sur le vif: «Un homme court et gras, à figure ronde et bourgeoise, taillé pour faire un épicier, un voltigeur de la garde nationale ou un adjoint de village. Sa robe violette, costume si noble et si beau sur un homme pâle et élancé, ressemblait sur lui au premier fourreau d'un gros marmot; sa ceinture de moire était perdue sons l'empiétement du ventre sur la poitrine, et sa croix d'or, cherchant en vain sa place entre un cou qui n'existait pas et un estomac qui n'existait plus, occupait tout l'espace intermédiaire entre le menton et l'ombilic.»

Quelques autres pages attestent encore la forme littéraire qui sera celle de George Sand. Ainsi la description des Landes, au chapitre 5 du tome II, mais surtout la peinture du couvent des Augustines, dirigé par madame de Lancastre, et où d'innombrables détails proviennent du séjour d'Aurore à la communauté des Anglaises. De l'intrigue même deRose et Blancheil n'y a rien à retenir. Horace et Laorens sont deux jeunes hommes sans grand relief. L'un aime la comédienne Rose, qui devient religieuse. L'autre, après avoir commis envers Blanche, alors idiote, le pire méfait qui se puisse imaginer, la retrouve le jour où elle va prononcer ses voeux, fait scandale dans la chapelle, la contraint au mariage et la voit mourir au sortir de la bénédiction nuptiale. Ce n'est ni du roman psychologique, ni du roman feuilleton qui tienne la curiosité en haleine. Aussi bien George Sand discernait-elle nettement les défauts de son oeuvre: «Je suis fort aise, écrit-elle à sa mère le 22 février 1832, que mon livre vous amuse. Je me rends de tout mon coeur à vos critiques. Si vous trouvez la soeur Olympie trop troupière, c'est sa faute plus que la mienne. Je l'ai beaucoup connue, et je vous assure que, malgré ses jurons, c'était la meilleure et la plus digne des femmes… En somme, je vous ai dit que je n'avais pas fait cet ouvrage seule. Il y a beaucoup de farces que je désapprouve: je ne les ai tolérées que pour satisfaire mon éditeur, qui voulait quelque chose d'un peuégrillard. Vous pouvez répondre cela pour me justifier aux yeux de Caroline, si la verdeur des mots la scandalise. Je n'aime pas non plus les polissonneries. Pas une seule ne se trouve dans le livre que j'écris maintenant et auquel je ne m'adjoindrai de mes collaborateurs que le nom, le mien n'étant pas destiné à entrer jamais dans le commerce du bel esprit.» En effet, lorsqu'elle rompt avec Jules Sandeau cette courte association intellectuelle, elle garde de lui une partie de son nom pour en faire George Sand. Désormais elle a trouvé sa voie, son style, sa doctrine sociale, sa conception romanesque. C'estIndianaqu'elle compose durant l'hiver de 1831-1832.Valentineva suivre, puisLélia: toute une série d'oeuvres spontanées et hardies, révélatrices d'un art nouveau et d'une pensée qui se libère.

Si, dans un bagage aussi complexe que celui de George Sand, toute classification n'est pas fatalement artificielle et étroite, il semble qu'on puisse diviser ses romans en quatre périodes ou catégories: le roman féministe, le roman socialiste, le roman champêtre, et, durant les dernières années, le roman purement sentimental et romanesque. Sa première manière est une revendication éclatante des droits de la femme. Dans la douzième desLettres d'un Voyageur, elle discute le reproche, qui lui est adressé par Désiré Nisard, d'avoir voulu réhabiliter l'égoïsme des sens, d'avoir fait la métaphysique de la matière et poursuivi un but antisocial. Elle oppose une dénégation formelle: «Vous dites, monsieur, que la haine du mariage est le but de tous mes livres. Permettez-moi d'en excepter quatre ou cinq, entre autresLélia, que vous mettez au nombre de mes plaidoyers contre l'institution sociale, et où je ne sache pas qu'il en soit dit un mot…Indianane m'a pas semblé non plus, lorsque je l'écrivais, pouvoir être une apologie de l'adultère. Je crois que dans ce roman (où il n'y a pas d'adultère commis, s'il m'en souvient bien),l'amant (ce roi de mes livres), comme vous l'appelez spirituellement a un pire rôle que le mari.Le Secrétaire intimea pour sujet (si je ne me trompe pas absolument sur mes intentions) les douceurs de la fidélité conjugale.Andrén'est nicontrele mariage, nipourl'amour adultère,Simonse termine par l'hyménée, ni plus ni moins qu'un conte de Perrault ou de madame d'Aulnoy; et enfin dansValentine, dont le dénoûment n'est ni neuf ni habile, j'en conviens, la vieille fatalité intervient pour empêcher la femme adultère de jouir, par un second mariage, d'un bonheur qu'elle n'a pas su attendre.» Mais la critique de Désiré Nisard va plus loin et revêt un caractère de grief personnel: «Il serait peut-être, écrivait-il, plus héroïque à qui n'a pas eu le bon lot, de ne pas scandaliser le monde avec son malheur en faisant d'un cas privé une question sociale.» Pour compléter cet argumentad hominem—ou plutôtad feminam—Nisard ajoute: «La ruine des maris, ou tout au moins leur impopularité, tel a été le but des ouvrages de George Sand.» Voici sa réplique: «Oui, monsieur, la ruine desmaris, tel eût été l'objet de mon ambition, si je me fusse senti la force d'être unréformateur.» A quoi se bornait donc son dessein? A attaquer les abus, les ridicules, les préjugés et les vices du temps. Si elle a incriminé leslois sociales, elle n'y a apporté aucune arrière-pensée subversive: «Qui pouvait me supposer l'intention de refaire les lois du pays?» Et, quand des saint-simoniens, philanthropes consciencieux, à la recherche de la vérité, lui ont demandé ce qu'elle mettrait à la place des maris, «je leur ai répondu naïvement, dit-elle, que c'était lemariage, de même qu'à la place des prêtres, qui ont tant compromis la religion, je crois que c'est la religion qu'il faut mettre.» Enfin, pour excuser ses défaillances et justifier ses aspirations, elle se place sous l'invocation de lajustice, «éternel rêve des coeurs simples.»

Indianaparut le 19 mai 1832. Dans l'Histoire de ma Vie, George Sand affirme que ce roman, composé à Nohant, fut commencé sans projet et sans espoir, voire même sans aucun plan, mais surtout sans aucune des visées sociales que la critique affecta d'y découvrir. «On n'a pas manqué, poursuit-elle, de dire qu'Indianaétait ma personne et mon histoire. Il n'en est rien.» Admettons la véracité de cette déclaration. C'est à l'insu de l'écrivain que sont venus sous sa plume, à la faveur de la fiction, les souvenirs de ses tristesses conjugales. Les malheurs d'Indiana ressemblent à ceux d'Aurore; il y a une parenté intellectuelle et morale, assez fâcheuse d'ailleurs, entre le colonel Delmare, «vieille bravoure en demi-solde,» et Casimir Dudevant, officier démissionnaire.

Aussi bien, pour découvrir l'idée maîtresse et directrice d'Indiana, il ne suffit pas de suivre les péripéties du roman, il convient encore de comparer les deux préfaces, celle de 1832 et celle de 1842. La première est modeste et plaide presque les circonstances atténuantes pour les audaces de l'ouvrage: «Si quelques pages de ce livre encouraient le grave reproche de tendance vers des croyances nouvelles, si des juges rigides trouvaient leur allure imprudente et dangereuse, il faudrait répondre à la critique qu'elle fait beaucoup trop d'honneur à une oeuvre sans importance… Le narrateur n'a point la prétention de cacher un enseignement grave sous la forme d'un conte; il ne vient pas donnerson coup de mainà l'édifice qu'un douteux avenir nous prépare,son coup de piedà celui du passé qui s'écroule. Il sait trop que nous vivons dans un temps de ruine morale, où la raison humaine a besoin de rideaux pour atténuer le trop grand jour qui l'éblouit. S'il s'était senti assez docte pour faire un livre vraiment utile, il aurait adouci la vérité, au lieu de la présenter avec ses teintes crues et ses effets tranchants. Ce livre-là eût fait l'office des lunettes bleues pour les yeux malades.»

De ce même style qui n'est pas exempt de mauvais goût, le romancier se défend de «prendre des conclusions sur le grand procès entre l'avenir et le passé» et de «s'affubler de la robe du philosophe.» Il n'aura garde de «porter la main sur les grandes plaies de la civilisation agonisante—il faut être si sûr de pouvoir les guérir, quand on se risque à les sonder!» Après nous avoir attesté qu'il n'emploiera pas son talent, «s'il en avait, à foudroyer les autels renversés,» il aboutit à cette conclusion ampoulée: «Vous verrez que, s'il n'a pas effeuillé des roses sur le sol où la loi parque nos volontés comme des appétits de mouton, il a jeté des orties sur les chemins qui nous en éloignent.» Nous apprenons qu'Indiana, c'est un type d'être faible qui représente les passions comprimées ou supprimées par les lois. Car George Sand, disciple de Jean-Jacques, estime que l'oeuvre de l'Etre suprême est pervertie par notre prétendue civilisation. De là les protestations qu'elle formule contre les iniquités sociales, tout en déclarant, dans une langue singulière, n'avoir pas pour son livre «le naïf amour paternel qui emmaillote les productions rachitiques de ces jours d'avortements littéraires.»

En 1842, la pensée et les métaphores de George Sand sont mieux équilibrées. Dans cette seconde préface, elle proclame qu'Indianaet la plupart de ses premiers romans sont basés sur une même donnée: le rapport mal établi entre les sexes, par le fait de la société. Dix années de réflexion ou plutôt de noviciat, le spectacle des misères humaines, le commerce, dit-elle, de «quelques vastes intelligences religieusement interrogées»—c'est-à-dire de Lamennais, de Pierre Leroux, de Michel (de Bourges)—ont élargi son horizon. Elle confirme et accentue la thèse d'Indiana, en paraphrasant le vers de Polyeucte:

Je le ferais encor si j'avais à le faire.

Elle a conscience de s'être acquittée d'une tâche utile et nécessaire. «J'ai cédé, dit-elle, à un instinct puissant de plainte et de reproche que Dieu avait mis en moi, Dieu qui ne fait rien d'inutile, pas même les plus chétifs êtres.» Aussi bien la cause qu'elle défendait était celle de la moitié du genre humain, et s'élevait bien au-dessus de la poursuite d'un profit particulier ou de l'apologie d'un intérêt personnel. C'est alors qu'elle formule une théorie qui recèle en substance les revendications actuelles du féminisme: «J'ai écritIndianaavec le sentiment non raisonné, il est vrai, mais profond et légitime, de l'injustice et de la barbarie des lois qui régissent encore l'existence de la femme dans le mariage, la famille et la société… La guerre sera longue et rude; mais je ne suis ni le premier, ni le seul, ni le dernier champion d'une si belle cause, et je la défendrai tant qu'il me restera un souffle de vie.» Apôtre des droits de la femme dans cette préface, George Sand oublie sans nul doute qu'elle s'est infligé à elle-même un démenti, en écrivant à la page 235 d'Indiana: «La femme est imbécile par nature.»

Si les thèses proposées sont discutables et captieuses, le roman en soi est attachant. L'intrigue n'offre aucune complication. Indiana, âme sentimentale et romanesque, souffre auprès du colonel Delmare. Ce rude personnage a juré de tuer quiconque braconne sur ses terres. Il atteint ainsi, mais d'un coup de fusil chargé de gros sel, un jeune voisin, Raymon de Ramière, qui escaladait son mur pour rendre visite à Noun, une créole, soubrette d'Indiana. Assez vite, d'ailleurs, le Don Juan provincial est las de la femme de chambre en tablier blanc et en madras. Il ne demanderait qu'à passer de l'escalier de service au grand escalier. Noun s'en aperçoit et se jette dans la rivière prochaine. Indiana n'a-t-elle rien deviné ou ne s'alarme-t-elle pas de succéder à sa camériste? Du moins elle s'éprend de Raymon de Ramière, malgré les adjurations de sir Ralph Brown qui tient auprès d'elle l'emploi de soupirant volontairement platonique. Elle suit son mari à l'île Bourbon, mais sans pouvoir oublier l'amour qui la possède. Dans un accès d'exaltation, elle s'embarque pour la France, afin de rejoindre Raymon. Elle le trouve marié. Crise de désespérance. Ralph la soigne, la guérit, et tous deux vont terminer leurs jours dans quelque chaumière indienne, renouvelée de Bernardin de Saint-Pierre. Ainsi se manifeste l'apophtegme de George Sand: «L'amour est un contrat aussi bien que le mariage.» La démonstration semble assez sinueuse.

Il est déplaisant que les rendez-vous de Raymon et de Noun aient lieu dans la chambre même d'Indiana absente, «où des orangers en fleurs répandaient leurs suaves émanations, des bougies diaphanes brûlaient dans les candélabres.» Noun a pris soin d'effeuiller sur le parquet des roses du Bengale et de semer le divan de violettes. Elle a préparé un souper fin, et pourtant les regards de Raymon ne se dirigent pas vers les fruits et les flacons du guéridon, mais vers ce qui lui rappelle Indiana: ses livres, son métier, sa harpe, les gravures de l'île Bourbon, et «surtout ce petit lit à demi caché sous les rideaux de mousseline, ce lit blanc et pudique comme celui d'une vierge, orné au chevet, en guise de rameau bénit, d'une palme enlevée peut-être, le jour du départ, à quelque arbre de la patrie.» Accueilli par la camériste, c'est à la maîtresse qu'il va songer. Noun cependant a fait des frais de toilette, avec la garde-robe de madame Delmare, mais toute cette élégance est visiblement empruntée. Elle a forcé le décolletage. Voici comment George Sand nous l'explique: «Indiana eût été plus cachée, son sein modeste ne se fût trahi que sous la triple gaze de son corsage; elle eût peut-être orné ses cheveux de camélias naturels, mais ce n'est pas dans ce désordre excitant qu'ils se fussent joués sur sa tête; elle eût pu emprisonner ses pieds dans des souliers de satin, mais sa chaste robe n'eût pas ainsi trahi les mystères de sa jambe mignonne.» Bref, Raymon est saturé des amours ancillaires. Il demande à monter en grade, c'est-à-dire à descendre de la mansarde à l'appartement.

Pour traduire ces fluctuations d'un amour qui va de l'office au boudoir, George Sand use assez volontiers du style hyperbolique et fleuri, à la mode de 1830. Ce sont des exclamations: «Pauvre enfant! si jeune et si belle, avoir déjà tant souffert!» Ou bien de singulières manifestations de tendresse: «Je vous aurais portée dans mes bras pour empêcher vos pieds de se blesser; je les aurais réchauffés de mon haleine.» Comment madame Delmare accueille-t-elle ces déclarations adressées à ses pieds? Avec quelque complaisance, ce semble. «Si l'on mourait de bonheur, Indiana serait morte en ce moment.» Il est vrai que Raymon hausse le ton et secoue furieusement les cordes de sa lyre: «Tu es la femme que j'avais rêvée, la pureté que j'adorais, la chimère qui m'avait toujours fui, l'étoile brillante qui luisait devant moi pour me dire: «Marche encore dans cette vie de misère, et le ciel t'enverra un de ses anges pour t'accompagner. De tout temps, tu m'étais destinée, ton âme était fiancée à la mienne!… Vois-tu, Indiana, tu m'appartiens, tu es la moitié de mon âme, qui cherchait depuis longtemps à rejoindre l'autre… Ne me reconnais-tu pas? ne te semble-t-il pas qu'il y a vingt ans que nous ne nous sommes vus? Ne t'ai-je pas reconnue, ange, lorsque tu étanchais mon sang avec ton voile, lorsque tu plaçais ta main sur mon coeur éteint pour y ramener la chaleur et la vie?» Et des pages entières se déroulent ainsi sur le mode déclamatoire. Raymon s'y abandonne avec une particulière volubilité. Au matin, quand il se retrouve dans cet appartement, où, suivant l'étrange expression de George Sand, Noun s'était endormie souveraine et réveillée femme de chambre, il se jette à genoux, «la face tournée contre ce lit foulé et meurtri qui le faisait rougir,» et il profère une invocation: «O Indiana! s'écrie-t-il en se tordant les mains, t'ai-je assez outragée!… Repousse-moi, foule-moi aux pieds, moi qui n'ai pas respecté l'asile de ta pudeur sacrée; moi qui me suis enivré de tes vins comme un laquais, côte à côte avec ta suivante; moi qui ai souillé ta robe de mon haleine maudite et ta ceinture pudique de mes infâmes baisers sur le sein d'une autre; moi qui n'ai pas craint d'empoisonner le repos de tes nuits solitaires, et de verser jusque sur ce lit que respectait ton époux lui-même les influences de la séduction et de l'adultère! Quelle sécurité trouveras-tu désormais derrière ces rideaux dont je n'ai pas craint de profaner le mystère? Quels songes impurs, quelles pensées acres et dévorantes ne viendront pas s'attacher à ton cerveau pour le dessécher? Quels fantômes de vice et d'insolence ne viendront pas ramper sur le lin virginal de ta couche? Et ton sommeil, pur comme celui d'un enfant, quelle divinité chaste voudra le protéger maintenant? N'ai-je pas mis en fuite l'ange qui gardait ton chevet? N'ai-je pas ouvert au démon de la luxure l'entrée de ton alcôve? Ne lui ai-je pas vendu ton âme? et l'ardeur insensée qui consume les flancs de cette créole lascive ne viendra-t-elle pas, comme la robe de Déjanire, s'attacher aux tiens pour les ronger? Oh! malheureux! coupable et malheureux que je suis! que ne puis-je laver de mon sang la honte que j'ai laissée sur cette couche!»

Raymon de Ramière pourrait continuer longtemps sur ce ton, si Noun n'arrivait avec son madras et son tablier, et ne s'étonnait de le voir agenouillé, baisant et arrosant de ses larmes le lit d'Indiana. Elle crut qu'il faisait sa prière. Et George Sand ajoute: «Elle ignorait que les gens du monde n'en font pas.» Noun était naïve, Indiana pareillement. Le romancier se charge de nous en faire part: «Femmes de France, vous ne savez pas ce que c'est qu'une créole.» Désormais c'est suffisamment expliqué.

Par bonheur, et pour effacer l'impression de ce pathos, il est des pages charmantes dans la partie descriptive. Voici, notamment, un paysage nocturne, qui encadre un rendez-vous d'amour: «Il fallait traverser la rivière pour entrer dans le parterre, et le seul passage en cet endroit était un petit pont de bois jeté d'une rive à l'autre; le brouillard devenait plus épais encore sur le lit de la rivière, et Raymon se cramponna à la rampe pour ne pas s'égarer dans les roseaux qui croissaient autour de ses marges. La lune se levait alors, et, cherchant à percer les vapeurs, jetait des reflets incertains sur ces plantes agitées par le vent et par le mouvement de l'eau. Il y avait, dans la brise qui glissait sur les feuilles et frissonnait parmi les remous légers, comme des plaintes, comme des paroles humaines entrecoupées. Un faible sanglot partit à côté de Raymon, et un mouvement soudain ébranla les roseaux; c'était un courlis qui s'envolait à son approche.» Ne trouvez-vous pas dans cette peinture des touches délicates qui rappellent le procédé de Jean-Jacques et évoquent la vision d'une toile de Corot?

Entre les divers jugements, presque tous élogieux, que provoquaIndiana, nous retiendrons seulement celui d'Alfred de Musset, sans ajouter créance à une anecdote de Paul de Musset: il prétend que son frère avait raturé sur les premières pages du roman tous les adjectifs inutiles et que l'exemplaire tomba sous les yeux de George Sand, cruellement atteinte dans son amour-propre littéraire. Ce récit ne concorde guère avec la lettre et les vers, si enthousiastes, qu'Alfred de Musset adressa, le 24 juin 1833, à l'auteur d'Indiana:

«Madame,

«Je prends la liberté de vous envoyer quelques vers que je viens d'écrire en relisant un chapitre d'Indiana, celui où Noun reçoit Raymon dans la chambre de sa maîtresse. Leur peu de valeur m'avait fait hésiter à les mettre sous vos yeux, s'ils n'étaient pour moi une occasion de vous exprimer le sentiment d'admiration sincère et profonde qui les a inspirés.

«Agréez, Madame, l'assurance de mon respect. Alfred de MUSSET.»

Sand, quand tu l'écrivais, où donc l'avais-tu vue,Cette scène terrible où Noun, à demi-nue,Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymon?Qui donc te la dictait, cette page brûlanteOù l'amour cherche en vain, d'une main palpitante,Le fantôme adoré de son illusion?En as-tu dans le coeur la triste expérience?Ce qu'éprouve Raymond, te le rappelais-tu?Et tous ces sentiments d'une vague souffranceCes plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense,As-tu rêvé cela, George, ou t'en souviens-tu?N'est-ce pas le réel dans toute sa tristesse,Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs,Versant à son ami le vin de sa maîtresse,Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse,Et que la volupté, c'est le parfum des fleurs?Et cet être divin, cette femme angélique,Que dans l'air embaumé Raymon voit voltiger,Cette frêle Indiana, dont la forme magiqueErre sur les miroirs comme un spectre léger,O George! n'est-ce pas la pâle fiancéeDont l'Ange du désir est l'immortel amant?N'est-ce pas l'Idéal, cette amour insenséeQui sur tous les amours plane éternellement?Ah! malheur à celui qui lui livre son âme,Qui couvre de baisers sur le corps d'une femmeLe fantôme d'une autre, et qui sur la beautéVeut boire l'Idéal dans la réalité!Malheur à l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse,Peut penser autre chose, en entrant dans son lit,Sinon que Noun est belle et que le temps qui passeA compté sur ses doigts les heures de la nuit!

Demain viendra le jour; demain, désabusée,Noun, la fidèle Noun, par la douleur brisée,Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophélia;Elle abandonnera celui qui la méprise,Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas compriseAimera l'autre en vain,—n'est-ce pas, Lélia?

Valentine, qui parut trois mois aprèsIndiana, avait été composée à Nohant et achevée pendant les journées caniculaires de l'été de 1832. Le 6 août de cette année, George Sand mandait à sa mère: «Je ne puis mieux faire que de m'enfermer dans mon cabinet et de travailler àValentine.» Ce second roman est d'une contexture supérieure au premier. Les campagnes du Berry où il se déroule ont inspiré fort heureusement l'écrivain, à qui elles étaient familières. «CetteVallée Noire, si inconnue, lisons-nous dans la préface, ce paysage sans grandeur, sans éclat, qu'il faut chercher pour le trouver, et chérir pour l'admirer, c'était le sanctuaire de mes premières, de mes longues, de mes continuelles rêveries. Il y avait vingt-deux ans que je vivais dans ces arbres mutilés, dans ces chemins raboteux, le long de ces buissons incultes, au bord de ces ruisseaux dont les rives ne sont praticables qu'aux enfants et aux troupeaux.» La thèse deValentineest la même que celle d'Indiana. George Sand a voulu montrer les dangers et les douleurs des unions mal assorties. «Il paraît, ajoute-t-elle, que, croyant faire de la prose, j'avais fait du Saint-Simonisme sans le savoir.»

Elle prétend n'avoir ni vu si loin ni visé si haut. Elle demandait à la littérature le pain quotidien: «J'étais obligée d'écrire et j'écrivais.»

L'intrigue de ce nouveau roman est assez attachante. Valentine, mariée à un gentilhomme égoïste et cupide, M. de Lansac, aime un simple campagnard, Bénédict, qui, comme la plupart des héros de George Sand, n'a pas de profession. C'est le fils de la nature, en face de ce Lansac, produit d'une civilisation factice. Il sera aimé de reste, le séduisant Bénédict, par toutes celles qui l'approchent, par la riche Athénaïs, fille du gros fermier Lhéry, par Louise, soeur aînée de Valentine, qui a dû quitter le toit familial à la suite d'une faute de jeunesse. Entre les trois d'abord son coeur balance, puis s'arrête définitivement à Valentine. Sa tendresse sera payée de retour. Cette fille noble aimera ce virtuose de l'amour, à la fois poète et laboureur. «J'étais née, dit-elle, pour être fermière.» Et elle ressentira la première commotion en jouant à cache-cache et à colin-maillard, à la nuit tombante, dans les prés du père Lhéry, après un plantureux repas arrosé de champagne. Bénédict, guidé, ce semble, par l'instinct de l'amour—ou peut-être en regardant sous le bandeau—atteignait toujours Valentine, la saisissait et, feignant de ne pas la reconnaître, la gardait dans ses bras un peu plus longtemps qu'il n'était nécessaire. «Ces jeux-là, observe George Sand, sont la plus dangereuse chose du monde.»

En quoi consistait le charme de Bénédict, si irrésistible qu'il s'emparait de la chaste Valentine, qu'on nous dépeint comme la plus belle oeuvre de la création et qui s'amourache d'un paysan? Voici les passages où le romancier trace le portrait de son héros. Bénédict, doué d'une voix harmonieuse, chante non loin du château. Valentine s'approche de la fenêtre, l'écoute et le regarde, tandis qu'il descend le sentier: «Bénédict n'était pas beau; mais sa taille était remarquablement élégante. Son costume rustique, qu'il portait un peu théâtralement, sa marche légère et assurée sur les bords du ravin, son grand chien blanc tacheté qui bondissait devant lui, et surtout son chant, assez flatteur et assez puissant pour suppléer chez lui à la beauté du visage, toute cette apparition dans une scène champêtre qui, par les soins de l'art, spoliateur de la nature, ressemblait assez à un décor d'opéra, c'était de quoi émouvoir un jeune cerveau.» Et ailleurs: «Bénédict n'était pas absolument dépourvu de beauté. Son teint était d'une pâleur bilieuse, ses yeux longs n'avaient pas de couleur; mais son front était vaste et d'une extrême pureté.» Or, Valentine le trouve autrement attrayant que son correct et flegmatique fiancé, M. de Lansac, secrétaire d'ambassade. Il est vrai que celui-ci ne songeait pas à se pencher au-dessus d'un ruisseau pour y contempler, comme dans un miroir, l'image gracieuse de Valentine. Bénédict avait de ces attentions romanesques. D'où son charme victorieux. «Bénédict, pâle, fatigué, pensif, les cheveux eu désordre; Bénédict, vêtu d'habits grossiers et couvert de vase, le cou nu et hâlé; Bénédict, assis négligemment au milieu de cette belle verdure, au-dessus de ces belles eaux; Bénédict, qui regardait Valentine à l'insu de Valentine, et qui souriait de bonheur et d'admiration, Bénédict alors était un homme; un homme des champs et de la nature, un homme dont la mâle poitrine pouvait palpiter d'un amour violent, un homme s'oubliant lui-même dans la contemplation de ce que Dieu a créé de plus beau. Je ne sais quelles émanations magnétiques nageaient dans l'air embrasé autour de lui; je ne sais quelles émotions mystérieuses, indéfinies, involontaires, firent tout d'un coup battre le coeur ignorant et pur de la jeune comtesse.»

Toujours est-il que le magnétisme opère, et nous l'entrevoyons à travers des descriptions qui mériteraient d'être confrontées avec certaines pages deMadame Bovary. La mélancolie, «ce mal terrible qui avait envahi la destinée de Bénédict dans sa fleur», a une influence si communicative que Valentine cède au sortilège. La veille de son mariage, elle accorde, au fond du parc, une entrevue à Bénédict, qui se montre «le plus timide des amants et le plus heureux des hommes.» Même scène, à huis clos, la nuit des noces. Bénédict pleurait beaucoup; c'était un préservatif. Et M. de Lansac lui laissait le champ libre, ayant accepté une migraine opportune invoquée par Valentine. De là une scène assez pathétique d'hallucination ou de somnambulisme, à laquelle Bénédict assiste avec émotion et qui lui révèle un amour partagé. Puis, à deux heures du matin, au pied du lit de Valentine, il lui écrit une lettre d'adieu, avant de s'évader par la fenêtre. Cette lettre est un beau morceau de prose. En voici la péroraison: «Je viens de m'approcher de vous, vous dormez, vous êtes calme. Oh! si vous saviez comme vous êtes belle! oh! jamais, jamais une poitrine d'homme ne renfermera sans se briser tout l'amour que j'avais pour vous. Si l'âme n'est pas un vain souffle que le vent disperse, la mienne habitera toujours près de vous. Le soir, quand vous irez au bout de la prairie, pensez à moi si la brise soulève vos cheveux, et si, dans ses froides caresses, vous sentez courir tout à coup une haleine embrasée: la nuit, dans vos songes, si un baiser mystérieux vous effleure, souvenez-vous de Bénédict.»

Une situation aussi tendue ne saurait se dénouer que de façon tragique. M. de Lansac a été tué en duel. Valentine va donc pouvoir épouser Bénédict. Déjà il entonne l'épithalame: «Tu seras suzeraine dans la chaumière du ravin; tu courras parmi les taillis avec ta chèvre blanche. Tu cultiveras tes fleurs toi-même; tu dormiras sans crainte et sans souci sur le sein d'un paysan. Chère Valentine, que tu seras belle sous le chapeau de paille des faneuses!» Eh bien! non, Bénédict meurt sous la fourche d'un paysan jaloux qui le soupçonnait de courtiser sa femme, alors qu'elle favorisait les rendez-vous de Valentine. Et celle-ci succombe au désespoir. Le dénouement pessimiste deValentinesuccède au dénouement florianesque et mystique d'Indiana.

Léliaparut au mois d'août 1833. George Sand, en l'écrivant, était dans la période désespérée, désemparée, qui va de la fin de Jules Sandeau au commencement d'Alfred de Musset, et où nous verrons passer un jour, un seul jour, et fuir à la hâte—plus prestement que Galatée vers les saules—la silhouette de Prosper Mérimée. Le succès littéraire était venu avecIndiana, avecValentine, sans satisfaire l'âme inquiète de la femme à qui Jules Sandeau avait laissé un morceau de son nom et qui était en train d'illustrer celui de George Sand. Du moins ces deux ouvrages, avantageusement vendus à un éditeur, avaient procuré à la romancière un capital de trois mille francs qui lui permit de régler son arriéré, d'avoir une servante et de s'accorder un peu plus d'aisance. En même temps, elle reçut des propositions de collaboration régulière à laRevue de Pariset à laRevue des Deux Mondes. Elle donna la préférence à celle-ci, dont François Buloz avait pris la direction en groupant autour de lui les plus éminents littérateurs. A George Sand il assurait par contrat une rente annuelle de quatre mille francs, en échange de trente-deux pages d'écriture toutes les six semaines. Vers cette époque, à la faveur du bien-être qui arrivait, l'auteur d'Indianaquitta le petit logement au cinquième du quai Saint-Michel, pour aller s'installer 19 quai Malaquais. Le bonheur ne l'y suivit pas. Le 12 décembre 1832, elle écrit à Maurice: «Nous avons un appartement chaud comme une étuve; nous voyons de grands jardins et nous n'entendons pas le moindre bruit du dehors. Le soir, c'est silencieux et tranquille comme Nohant: c'est très commode pour travailler. Aussi je travaille beaucoup.» Dans l'Histoire de ma Vie, elle fournit quelques détails complémentaires: «Les grands arbres des jardins environnants faisaient un épais rideau de verdure où chantaient les merles et où babillaient les moineaux avec autant de laisser-aller qu'en pleine campagne. Je me croyais donc en possession d'une retraite et d'une vie conformes à mes goûts et à mes besoins. Hélas! bientôt je devais soupirer, là comme partout, après le repos, et bientôt courir en vain, comme Jean-Jacques, à la recherche d'une solitude.» C'est, en effet, au quai Malaquais que survint la rupture avec Jules Sandeau, qui avait été l'hôte fort apprécié de la mansarde du quai Saint-Michel. La crise fut soudaine. Au début de 1833, George Sand eut l'idée de faire une aimable surprise à Sandeau et de revenir de Nohant sans l'avertir. En arrivant au logis, elle le trouva dans l'intime compagnie d'une blanchisseuse, Indiana était suppléée par Noun! Il se conduisait comme un simple Dudevant. L'amour libre ne valait donc pas mieux que le mariage? Ce fut pour George Sand un effondrement. Vainement celui qu'elle avait congédié essaya de s'excuser et de rentrer en grâce. Elle fut, à bon droit, inexorable. Et voici comment elle éconduisit ses supplications, le 15 avril 1833:

«Je veux croire votre lettre sincère, et, dans ce cas, l'absence pourra seule vous guérir. Si, après cette réponse, vous persistiez dans des prétentions que je ne pourrais plus attribuer à la folie, j'aurais pour vous fermer ma porte des motifs plus impérieux et plus décisifs encore. Aussi, quelle que soit l'explication que vous préfériez pour la lettre inexplicable que vous m'avez envoyée, je vous prie absolument, littéralement et définitivement, de ne plus vous présenter chez moi.»

On sent en elle la brisure d'âme. Elle s'ouvre à celui qui fut l'ami sincère et désintéressé de toute sa vie, l'avocat François Rollinat, de Châteauroux: «Je ne t'ai pas donné signe de souvenir et de vie depuis bien des mois. C'est que j'ai vécu des siècles; c'est que j'ai subi un enfer depuis ce temps-là. Socialement, je suis libre et plus heureuse. Ma position est extérieurement calme, indépendante, avantageuse. Mais, pour arriver là, tu ne sais pas quels affreux orages j'ai traversés… Cette indépendance si chèrement achetée, il faudrait savoir en jouir, et je n'en suis plus capable. Mon coeur a vieilli de vingt ans, et rien dans la vie ne me sourit plus. Il n'est plus pour moi de passions profondes, plus de joies vives. Tout est dit. J'ai doublé le cap.»

Si, en se séparant de Sandeau, elle avait tranché dans le vif, avec la rudesse d'amputation chirurgicale qui lui était familière, elle souffrit néanmoins, et très cruellement, dans son amour et dans son amour-propre. Sa vie et celle de son compagnon étaient si étroitement enchevêtrées qu'il y eut une liquidation difficile. Chacun dut reprendre sa part de mobilier, mais le plus gros lot revenait à George Sand qui fournissait à peu près tout l'argent du ménage. Sandeau en convient implicitement dans son romanMarianna, où certain Henry accepte volontiers les subsides de sa maîtresse, puisqu'ils ont tout mis en commun. Sur cette pente, on risque de glisser jusqu'à Des Grieux.

George Sand, qui avait la bourse aussi libéralement ouverte que le coeur, paya tout ce qu'il fallait pour reconquérir sa pleine liberté. Témoin cette lettre, du mois de juin 1833, à un jeune médecin, Emile Régnault, qui l'avait soignée et qui était le grand ami de Jules Sandeau:

«Je viens d'écrire à M. Desgranges pour lui donner congé de l'appartement de Jules et lui demander quittance des deux termes échus que je veux payer; l'appartement sera donc à ma charge jusqu'au mois de janvier 1834… Je reprends chez moi le reste de mes meubles. Je ferai un paquet de quelques hardes de Jules, restées dans les armoires, et je les ferai porter chez vous, car je désire n'avoir aucune entrevue, aucune relation avec lui à son retour, qui, d'après les derniers mots de sa lettre, que vous m'avez montrée, me paraît devoir ou pouvoir être prochain. J'ai été trop profondément blessée des découvertes que j'ai faites sur sa conduite, pour lui conserver aucun autre sentiment qu'une compassion affectueuse. Faites-lui comprendre, tant qu'il en sera besoin, que rien dans l'avenir ne peut nous rapprocher. Si cette dure commission n'est pas nécessaire, c'est-à-dire si Jules comprend de lui-même qu'il doit en être ainsi, épargnez-lui le chagrin d'apprendre qu'il a tout perdu, même mon estime. Il a sans doute perdu la sienne propre. Il est assez puni.»

Elle avait fait d'ailleurs, pour le tenir à distance, tous les sacrifices utiles. C'est avec l'argent qu'elle lui transmit qu'il put effectuer un voyage en Italie, cette même année 1833. George Sand, en lui fermant sa porte, en lui retirant le souper, le gîte et le reste, lui laissait du moins un viatique. Elle le congédiait en l'indemnisant. C'est le principe de la loi sur les accidents du travail.

Un philosophe a dit: «Une femme peut n'avoir qu'un amant, mais elle ne peut pas n'en avoir que deux.» Quand la série est commencée, il faut poursuivre. George Sand continua.Alea jacta est. Instituons donc une chronologie. Le second fut encore un homme de lettres, mais qui ne fit que passer, comme l'ombre sur la muraille dont parle Platon. Prosper Mérimée et George Sand n'avaient rien de ce qui importait, ni pour se complaire ni même pour se comprendre. Ce fut une déplorable expérience, sans lendemain. Sainte-Beuve y joua-t-il le rôle fâcheux de truchement et d'intermédiaire? Lui écrivit-elle après coup: «Vous me l'avez prêté, je vous le rends?» En tous cas, il exerça en cette occurrence l'emploi de confident. Elle lui explique comment, «déjà très vieille et encore un peu jeune», elle commit cette grossière erreur, sans enthousiasme, par nonchalance et désoeuvrement. Elle avait des pensées de suicide. Prête à s'aller noyer, elle se raccrocha à une branche qui manquait de solidité:

«Un de ces jours d'ennui et de désespoir, je rencontrai un homme qui ne doutait de rien, un homme calme et fort, qui ne comprenait rien à ma nature et qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit me fascina entièrement; pendant huit jours je crus qu'il avait le secret du bonheur, qu'il me l'apprendrait, que sa dédaigneuse insouciance me guérirait de mes puériles susceptibilités. Je croyais qu'il avait souffert comme moi, et qu'il avait triomphé de sa sensibilité antérieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompée, si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvreté.»

Après bien des digressions, elle poursuit sa confession en ces termes: «Enfin je me conduisis à trente ans, comme une fille de quinze ne l'eût pas fait… L'expérience manqua complètement. Je pleurai de souffrance, de dégoût, de découragement. Au lieu de trouver une affection capable de me plaindre et de me dédommager, je ne trouvai qu'une raillerie amère et frivole. Si Prosper Mérimée m'avait comprise, il m'eût peut-être aimée, et s'il m'eût aimée, il m'eût soumise, et si j'avais pu me soumettre à un homme, je serais sauvée, car la liberté me ronge et me tue. Mais il ne me connut pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je me décourageai tout de suite.»

Et voici la conclusion du mélancolique épisode: «Après cetteânerie, je fus plus consternée que jamais, et vous m'avez vue en humeur de suicide très réelle.»

De l'aventure et de la lettre où elle est résumée avec toute la sincérité d'unmea culpa, il sied de retenir cette phrase décisive: «Je ne me convainquis pas assez d'une chose, c'est que j'étais absolument et complètement Lélia.» Elle l'écrit un mois avant la publication du roman, mais déjà elle en avait lu les principaux passages à Sainte-Beuve qui, au lendemain de la lecture, le 10 mars 1833, lui adressait ses félicitations et ses remerciements enthousiastes. Ce morceau d'intime critique littéraire a été publié par M. de Spoëlberch de Lovenjoul, dans laVéritable Histoire de «Elle et Lui.» C'est la consécration du talent ou plutôt du génie de George Sand par le juge le plus avisé:

«Madame, je ne veux pas tarder à vous dire combien la soirée d'hier et ce que j'y ai entendu m'a déjà fait penser depuis, et combienLéliam'a continué et poussé plus loin encore dans mon admiration sérieuse et mon amitié sentie pour vous… Ce sera votre livre de philosophie, votre vue générale sur le monde et la vie. Tous vos romans suivants en seront éclairés d'en haut et y gagneront une autorité grave qui ne leur serait venue que plus lentement… Je ne vous dirai jamais assez combien j'ai été saisi de tant de fermeté, de suite et d'abondance, à travers des régions si générales, si profondes, si habitées à chaque pas par l'effroi et le vertige. Etre femme, avoir moins de trente ans, et qu'il n'y paraisse en rien au dehors quand on a sondé ces abîmes; porter cette science, qui, à nous, nous dévasterait les tempes et nous blanchirait les cheveux, la porter avec légèreté, aisance, sobriété de discours,—voilà ce que j'admire avant tout. C'estLéliaen vous-même, dans la substance de votre âme, dans ce que vous avez longuement senti et raisonné, dans ce que vous en exprimez si puissamment quand vous voulez le peindre, et aussi dans ce que vous savez en dérober aux yeux sous le simple extérieur et l'habitude ordinaire. Allez, madame, vous êtes une nature bien rare et forte. Quelque corrosive qu'ait été la liqueur dans le calice, le métal du calice est vierge et n'a pas été altéré.»


Back to IndexNext