CHAPITRE XII

Selon l'humeur naturelle des écrivains qui utilisent leurs douleurs et leurs larmes, George Sand s'apprêtait à tirer un parti littéraire de la crise morale qu'elle venait de traverser. Alfred de Musset à peine parti, elle avait effectué avec Pagello une petite excursion pédestre dans les Alpes vénitiennes. Elle imagina d'en amalgamer les impressions avec les ressouvenirs et sans doute les remords de son amour brisé. Cet alliage étrange produisit un métal d'une trempe merveilleuse. Jamais elle n'en a retrouvé la souplesse malléable et ductile. «Je t'ai écrit, mande-t-elle à Musset le 15 avril, une longue lettre sur mon voyage dans les Alpes, que j'ai intention de publier dans laRevue, si cela ne te contrarie pas. Je te renverrai, et, si tu n'y trouves rien à redire, tu la donneras à Buloz. Si tu veux y faire des corrections et des suppressions, je n'ai pas besoin de te dire que tu as droit de vie et de mort sur tous mes manuscrits passés, présents et futurs. Enfin, si tu la trouves entièrementimpubliable, jette-la au feu ou mets-la dans ton portefeuille,ad libitum.» Alfred de Musset, apprenant ce voyage, écrit le 19 avril: «Tu es donc dans les Alpes? N'est-ce pas que c'est beau? Il n'y a que cela au monde. Je pense avec plaisir que tu es dans les Alpes; je voudrais qu'elles pussent te répondre, elles te raconteraient peut-être ce que je leur ai dit. O mon enfant, c'est là cependant qu'il est triste d'être seul.» Dans la même lettre il annonce son arrivée à Paris, presque bien portant, en dépit d'un coup de soleil sur la figure et d'un érysipèle aux jambes. «Grâce à Dieu, je suis debout aujourd'hui et guéri, sauf une fièvre lente qui me prend tous les soirs au lit, et dont je ne me vante pas à ma mère, parce que le temps seul et le repos peuvent la guérir. Du reste, à peine dehors du lit, je me suis rejeté à corps perdu dans mon ancienne vie.» Elle à Venise avec Pagello, lui à Paris, livré aux voluptés faciles, ils se paient de la même monnaie. Mais, tout en racontant qu'il cherche un nouvel amour et dîne avec des filles d'Opéra, il ajoute: «Plus je vais, plus je m'attache à toi, et, bien que très tranquille, je suis dévoré d'un chagrin qui ne me quitte plus.» Et tout aussitôt: «Dis-moi que tu t'es donnée à l'homme que tu aimes, parle-moi de vos joies; non, ne me dis pas cela, dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée. Alors je me sens plus de courage, et je demande au ciel que chacune de mes souffrances se change en joie pour toi… Madame Hennequin avait fait à ma mère tous les cancans possibles sur ton compte. Je n'ai pas eu de peine à la désabuser; il a suffi de lui parler des nuits que tu as passées à me soigner, c'est tout pour une mère… Adieu, ma soeur adorée. Va au Tyrol, à Venise, à Constantinople; fais ce qui te plaît, ris et pleure à ta guise; mais le jour où tu te retrouveras quelque part seule et triste comme à ce Lido, étends la main avant de mourir, et souviens toi qu'il y a dans un coin du monde un être dont tu es le premier et le dernier amour.» A cette lettre si complexe et si contradictoire, George Sand répond le 29 avril: «Tu es un méchant, mon petit ange, tu es arrivé le 12 et tu ne m'as écrit que le 19. J'étais dans une inquiétude mortelle.» Puis c'est la sollicitude maternelle qui reparaît: «Ce qui me fait mal, c'est l'idée que tu ne ménages pas ta pauvre santé. Oh! je t'en prie à genoux, pas encore de vin, pas encore de filles! c'est trop tôt. Songe à ton corps qui a moins de force que ton âme et que j'ai vu mourant dans mes bras. Ne t'abandonne au plaisir que quand la nature viendra te le demander impérieusement, mais ne le cherche pas comme un remède à l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Ménage cette vie que je t'ai conservée, peut-être, par mes veilles et mes soins. Ne m'appartient-elle pas un peu à cause de cela? Laisse-moi le croire, laisse-moi être un peu vaine d'avoir consacré quelques fatigues de mon inutile et sotte existence à sauver celle d'un homme tel que toi.»

Ces conseils de tempérance et de sobriété concordent avec une lettre que Pagello écrivait, un peu plus tard, au «cher Alfred» et où il célèbre «cette réciprocité d'affection qui nous liera toujours de liens sublimes pour nous, et incompréhensibles aux autres.» Il rappelle au poète la nécessité de «résister à ces tentations de désordres qui sont les compagnes d'une nature trop impétueuse.» Et il conclut: «Lorsque vous êtes entouré d'une douzaine de bouteilles de champagne, souvenez-vous de cette petite barrique d'eau de gomme arabique que je vous ai fait vider à l'hôtel Danieli, et je suis certain que vous aurez le courage de les fuir! Adieu, mon bon Alfred. Aimez-moi comme je vous aime. Votre véritable ami,Pietro Pagello.»

Dans la correspondance de George Sand et d'Alfred de Musset, on a pu observer que les préoccupations littéraires et même les intérêts de librairie avaient leur place. Le 29 avril, elle lui fait tenir le manuscrit précédemment annoncé, et l'on voit toute l'importance qu'elle y attache. L'amour-propre d'auteur se complique d'une arrière-pensée sentimentale: «Je t'envoie laLettredont je t'ai parlé. Je l'ai écrite comme elle m'est venue; sans songer à tous ceux qui devaient la lire. Je n'y ai vu qu'un cadre et un prétexte pourparler tout haut de ma tendresse pour toiet pour fermertout à coupla gueule à ceux qui ne manqueront pas de dire que tu m'as ruinée et abandonnée. En la relisant, j'ai craint pourtant qu'elle ne te semblât ridicule. Le monde que tu as recommencé à fréquenter ne comprend rien à ces sortes de choses, etpeut-être te dira-t-on que cet amour imprimé et comique est anti-mériméen. Si tu m'en crois, tu laisseras dire et tu donneras laLettreà laRevue. S'il y a quelque ridicule à encourir, il n'est que pour ton oisillon qui s'en moque et qui aime mieux le blâme que la louange de certaines gens. Que les belles dames crient au scandale, que t'importe? Elles ne t'en feront la cour qu'un peu plus tendrement. D'ailleurs, il n'y a pas denomtracé dans cetteLettre, on peut la prendre pour un fragment de roman, nul n'est obligé de savoir si je suis une femme. En un mot, je ne la crois pas trop inconvenante; pour la forme, tu retrancheras ou changeras ce que tu voudras, tu la jetteras au feu, si tu veux.»

LaLettre, à laquelle George Sand fait allusion, est la première de celles qui parurent au nombre de douze, à différentes dates, de 1834 à 1836, et qui furent rassemblées sous le titre général,Lettres d'un Voyageur. Elles sont adressées à des correspondants tels que Néraud, Rollinat, Everard—pseudonyme de Michel (de Bourges)—Liszt, Meyerbeer, Désiré Nisard. Les trois premières sont dédiées «A un poète,» c'est-à-dire à Alfred de Musset. On y rencontre des pages d'une incomparable éloquence. A ce propos, il est surprenant que Pagello ait osé noter dans son mémorial: «J'écrivais aussi; nous avons du moins travaillé ensemble auxLettres d'un Voyageur, où nous dépeignîmes en quelques croquis, et plutôt à sa façon qu'à la mienne, les coutumes de Venise et des environs.» A dire vrai, la «façon» de George Sand nous inspire plus de confiance et jouit de plus de notoriété que celle de Pagello, qui très glorieusement déclare avoir servi de modèle et de protagoniste pour l'intrigue deJacques. Aussi bien il était très fier de son intimité avec George Sand, en dépit des représentations de son père qui lui reprochait ce «mauvais pas» et ordonnait à son autre fils Robert de s'éloigner du logis et de la société de Pietro, tant que durerait la liaison. «Je prévoyais cette première amertume, dit Pagello, et je la supportai, sinon en paix, du moins avec assez d'aplomb. Plusieurs de mes clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de personnes distinguées, souriaient en me rencontrant dans les rues; d'autres pinçaient les lèvres en me regardant, et évitaient de me saluer quand je paraissais sur la place avec la Sand à mon bras. Quelques femmes me complimentaient malicieusement. George Sand, avec cette perception qui lui était propre, voyait et comprenait tout, et lorsque quelque léger nuage passait sur mon front, elle savait le dissiper à l'instant avec son esprit et ses grâces enchanteresses.»

Il fallait que la clientèle du docteur Pagello ne fût ni bien nombreuse ni bien absorbante pour lui permettre de courir la campagne avec George Sand, habillée en garçon. Elle avait apporté de France un costume très simple, pantalon de toile, casquette et blouse bleue. Tous deux, légers d'argent, mais dans l'allégresse d'un amour naissant, se livraient à la joie des excursions pédestres que Jean-Jacques a pratiquées et vantées. Le délicieux printemps du nord de l'Italie favorisait leur dessein, et, quand ils rentraient à Venise, George Sand, en disciple fidèle, retrouvait, pour traduire ses impressions de touriste, le merveilleux coloris desConfessions. Dans lesLettres d'un Voyageur, la partie descriptive renferme peut-être les plus belles pages qui soient sorties de la plume du romancier; mais ce que nous jugerons le plus digne d'intérêt par delà la somptuosité ou la délicatesse du style, ce sont les aveux d'une âme tumultueuse, qui encadre ses inquiétudes ou ses remords dans le décor prestigieux de la nature.

Lorsque George Sand, à distance et à loisir, composa une préface pour l'ensemble desLettres d'un Voyageur, elle y mit des idées philosophiques, de la métaphysique même, avec un grain de déclamation. Elle récuse l'opinion de la plupart de ceux qui ont voulu se mirer dans son âme et se sont fait peur à eux-mêmes. «Ils se sont écriés que j'étais un malade, un fou, une âme d'exception, un prodige d'orgueil et de scepticisme. Non, non! je suis votre semblable, hommes de mauvaise foi! Je ne diffère de vous que parce que je ne nie pas mon mal et ne cherche point à farder des couleurs de la jeunesse et de la santé mes traits flétris par l'épouvante. Vous avez bu le même calice, vous avez souffert les mêmes tourments. Comme moi vous avez douté, comme moi vous avez nié et blasphémé, comme moi vous avez erré dans les ténèbres, maudissant la Divinité et l'humanité, faute de comprendre!» Et, cherchant la cause et la source des misères morales qui travaillent la société moderne: «Le doute, dit-elle, est le mal de notre âge, comme le choléra… Il est né de l'examen. Il est le fils malade et fiévreux d'une puissante mère, la liberté. Mais ce ne sont pas les oppresseurs qui le guériront. Les oppresseurs sont athées.» George Sand ici semble paraphraser la maxime si judicieuse de Maximilien Robespierre: «L'athéisme est aristocratique.» De vrai, le spiritualisme est le principe, l'idéalisme est la loi de la démocratie, en sa forme la plus noble et la plus féconde.

A l'encontre du scepticisme, et dans l'attente et le désir d'une foi sûre, la préface desLettres d'un Voyageurnous propose cette saisissante image: «Au retour de la campagne de Russie, on voyait courir sur les neiges des spectres effarés qui s'efforçaient, en gémissant et en blasphémant, de retrouver le chemin de la patrie. D'autres, qui semblaient calmes et résignés, se couchaient sur la glace et restaient là engourdis par la mort. Malheur aux résignés d'aujourd'hui! Malheur à ceux qui acceptent l'injustice, l'erreur, l'ignorance, le sophisme et le doute, avec un visage serein! Ceux-là mourront, ceux-là sont morts déjà, ensevelis dans la glace et dans la neige. Mais ceux qui errent avec des pieds sanglants et qui appellent avec des plaintes amères, retrouveront le chemin de la Terre promise, et ils verront luire le soleil.»

Si la préface se complaît ainsi à évoquer des sentiments généraux et altruistes, ce sont des émotions tout intimes qui se traduisent et se reflètent dans les trois premièresLettres d'un Voyageur. Le souvenir d'Alfred de Musset y plane ou y flotte. Au murmure de la Brenta, par exemple, elle pense à la veillée du Christ dans le jardin des Olives, et elle se remémore un soir où ils ont longuement parlé de ce chant du divin poème évangélique. «C'était, dit-elle, un triste soir que celui-là, une de ces sombres veillées où nous avons bu ensemble le calice d'amertume. Et toi aussi, tu as souffert un martyre inexorable; toi aussi, tu as été cloué sur une croix. Avais-tu donc quelque grand péché à racheter pour servir de victime sur l'autel de la douleur? qu'avais-tu fait pour être menacé et châtié ainsi? est-on coupable à ton âge? sait-on ce que c'est que le bien et le mal? Tu te sentais jeune, tu croyais que la vie et le plaisir ne doivent faire qu'un. Tu te fatiguais à jouir de tout, vite et sans réflexion. Tu méconnaissais ta grandeur et tu laissais aller ta vie au gré des passions qui devaient l'user et l'éteindre, comme les autres hommes ont le droit de le faire. Tu t'arrogeas ce droit sur toi-même, et tu oublias que tu es de ceux qui ne s'appartiennent pas. Tu voulus vivre pour ton compte, et suicider ta gloire par mépris de toutes les choses humaines. Tu jetas pêle-mêle dans l'abîme toutes les pierres précieuses de la couronne que Dieu t'avait mise au front, la force, la beauté, le génie, et jusqu'à l'innocence de ton âge, que tu voulus fouler aux pieds, enfant superbe!»

Puis, sur le mode mystique, elle célèbre le poète qu'elle a aimé, admiré, soigné, guéri, et remplacé, mais non pas oublié, et qui a été éloigné d'elle par l'inévitable lassitude des sentiments périssables: «Au milieu des fougueux plaisirs où tu cherchais vainement ton refuge, l'esprit mystérieux vint te réclamer et te saisir. Il fallait que tu fusses poète, tu l'as été en dépit de toi-même. Tu abjuras en vain le culte de la vertu; tu aurais été le plus beau de ses jeunes lévites; tu aurais desservi ses autels en chantant sur une lyre d'or les plus divins cantiques, et le blanc vêtement de la pudeur aurait paré ton corps frêle d'une grâce plus suave que le masque et les grelots de la Folie… Tu poursuivais ton chant sublime et bizarre, tout à l'heure cynique et fougueux comme une ode antique, maintenant chaste et doux comme la prière d'un enfant. Couché sur les roses que produit la terre, tu songeais aux roses de l'Eden qui ne se flétrissent pas; et, en respirant le parfum éphémère de tes plaisirs, tu parlais de l'éternel encens que les anges entretiennent sur les marches du trône de Dieu. Tu l'avais donc respiré, cet encens? Tu les avais donc cueillies, ces roses immortelles? Tu avais donc gardé, de cette patrie des poètes, de vagues et délicieux souvenirs qui t'empêchaient d'être satisfait de tes folles jouissances d'ici-bas?» Et cette éloquente apostrophe aboutit à une véridique peinture de la mélancolie du poète, mal incurable au sein des voluptés. Tel le goût amer dont parle Lucrèce, et qui corrompt ou dénature la douceur du breuvage: «Suspendu entre la terre et le ciel, avide de l'un, curieux de l'autre, dédaigneux de la gloire, effrayé du néant, incertain, tourmenté, changeant, tu vivais seul au milieu des hommes; tu fuyais la solitude et la trouvais partout. La puissance de ton âme te fatiguait. Tes pensées étaient trop vastes, tes désirs trop immenses, tes épaules débiles pliaient sous le fardeau de ton génie. Tu cherchais dans les voluptés incomplètes de la terre l'oubli des biens irréalisables que tu avais entrevus de loin. Mais quand la fatigue avait brisé ton corps, ton âme se réveillait plus active et ta soif plus ardente. Tu quittais les bras de tes folles maîtresses pour t'arrêter en soupirant devant les vierges de Raphaël.—Quel est donc, disait à propos de toi un pieux et tendre songeur,ce jeune homme qui s'inquiète tant de la blancheur des marbres?»

Dans ce récit à mots couverts, mais transparent, quelle sera l'explication que donnera George Sand de leur rupture, et qui doit satisfaire à la fois Musset, Pagello, elle-même, le public et la vérité? C'est peut-être, sous la grâce et la sinuosité des métaphores, le passage le plus audacieux de la premièreLettre: «Ton corps, aussi fatigué, aussi affaibli que ton coeur, céda au ressentiment de ses anciennes fatigues, etcomme un beau lis se pencha pour mourir. Dieu, irrité de ta rébellion et de ton orgueil, posa sur ton front une main chaude de colère, et, en un instant, tes idées se confondirent, ta raison t'abandonna. L'ordre divin établi dans les fibres de ton cerveau fut bouleversé. La mémoire, le discernement, toutes les nobles facultés de l'intelligence, si déliées en toi, se troublèrent et s'effacèrent comme les nuages qu'un coup de vent balaie. Tu te levas sur ton lit en criant:—Où suis-je, ô mes amis? pourquoi m'avez-vous descendu vivant dans le tombeau?—Un seul sentiment survivait en toi à tous les autres, la volonté, mais une volonté aveugle, déréglée, qui courait comme un cheval sans frein et sans but à travers l'espace. Une dévorante inquiétude te pressait de ses aiguillons; tu repoussais l'étreinte de ton ami, tu voulais t'élancer, courir. Une force effrayante te débordait.—Laissez-moi ma liberté, criais-tu, laissez-moi fuir; ne voyez-vous pas que je vis et que je suis jeune?—Où voulais-tu donc aller? Quelles visions ont passé dans le vague de ton délire? Quels célestes fantômes t'ont convié à une vie meilleure? Quels secrets insaisissables à la raison humaine as-tu surpris dans l'exaltation de ta folie? Sais-tu quelque chose à présent, dis-moi? Tu as souffert ce qu'on souffre pour mourir; tu as vu la fosse ouverte pour te recevoir; tu as senti le froid du cercueil, et tu as crié:—Tirez-moi, tirez-moi de cette terre humide!»

Ainsi se trouve relatée et affirmée par George Sand l'hallucination étrange et morbide d'Alfred de Musset à Venise, et cela précisément dans uneLettrequ'elle le chargea de relire, de corriger, de transmettre à laRevue des Deux Mondes, si mieux il n'aimait la détruire! Du même coup s'évanouit la narration mensongère et odieuse de Paul de Musset. Son frère, si George Sand n'avait pas dit vrai, aurait-il donné son acquiescement et son concours à l'impression d'un manuscrit, passé par ses mains, qui évoquait et précisait les chimères de son cerveau délirant? Devant ces navrantes détresses de l'humaine fragilité, à mi-chemin entre la vie et la mort, l'âme angoissée de la femme se tourne vers la source invisible, mais certaine, de toute consolation. Elle prie en un essor d'amour. «La seule puissance, dit-elle, à laquelle je croie est celle d'un Dieu juste, mais paternel… Ecoute, écoute, Dieu terrible et bon! Il est faux que tu n'aies pas le temps d'entendre la prière des hommes; tu as bien celui d'envoyer à chaque brin d'herbe la goutte de rosée du matin!» Dans cet élan de reconnaissance infinie et d'humble respect envers l'Etre des êtres, il y a la nécessaire adoration de la créature qui ne discerne en soi-même ni son origine ni sa fin, qui perçoit, avec la certitude de la raison plus décisive que le témoignage des sens, l'existence d'une force éternelle, extérieure et supérieure à sa faiblesse. Nier Dieu est un incommensurable orgueil; l'ignorer est une transcendante indifférence; l'honorer et l'adorer est l'acte réfléchi de la foi libre et consciente. Alfred de Musset ne nous a-t-il pas, en deux vers sublimes, incités à ce réconfort de la prière, confiant appel de l'isolé et viatique d'espérance?

Si le ciel est désert, nous n'offensons personne,Si quelqu'un nous entend, qu'il nous prenne en pitié.

Ce généreux spiritualisme, nous le retrouvons dans l'oeuvre entière de George Sand, et il se manifeste en un instinct de survivance pour les pensées, les affections, comme pour la substance même de l'être, par delà l'inconnu de la tombe. Ainsi l'exquise senteur, emportée d'une fleur que l'on a touchée et qui confie aux doigts un peu de son arome, inspire à George Sand une image d'un touchant symbolisme: «Quelle chose précieuse est donc le parfum, qui, sans rien faire perdre à la plante dont il émane, s'attache aux mains d'un ami, et le suit en voyage pour le charmer et lui rappeler longtemps la beauté de la fleur qu'il aime?—Le parfum de l'âme, c'est le souvenir. C'est la partie la plus délicate, la plus suave du coeur, qui se détache pour embrasser un autre coeur et le suivre partout. L'affection d'un absent n'est plus qu'un parfum; mais qu'il est doux et suave! qu'il apporte, à l'esprit abattu et malade, de bienfaisantes images et de chères espérances!—Ne crains pas, ô toi qui as laissé sur mon chemin cette trace embaumée, ne crains jamais que je la laisse se perdre. Je la serrerai dans mon coeur silencieux, comme une essence subtile dans un flacon scellé. Nul ne la respirera que moi, et je la porterai à mes lèvres dans mes jours de détresse, pour y puiser la consolation et la force, les rêves du passé, l'oubli du présent.»

Du fond de ses souvenirs de jeunesse, George Sand appelle et nous montre les palombes ensanglantées que rapportaient les chasseurs, en la saison d'automne. Quelques-unes vivaient encore. On les donnait à Aurore. Elle les soignait avec cette sollicitude de tendre mère que plus tard elle ne devait pas réserver aux seules palombes. Quand elles étaient guéries, dans la cage qui les emprisonnait, elles avaient la soif du plein air, la nostalgie de la liberté. Et Aurore, qui déjà était douée de l'instinct sentimental, les voyant refuser les fèves vertes et se heurter aux impitoyables barreaux, songeait à leur rendre la plénitude de vivre. «C'était un jour de vives émotions, de joie triomphante et de regret invincible, que celui où je portais une de mes palombes sur la fenêtre. Je lui donnais mille baisers. Je la priais de se souvenir de moi et de revenir manger les fèves tendres de mon jardin. Puis j'ouvrais une main que je refermais aussitôt pour ressaisir mon amie. Je l'embrassais encore, le coeur gros et les yeux pleins de larmes. Enfin, après bien des hésitations et des efforts, je la posais sur la fenêtre. Elle restait quelque temps immobile, étonnée, effrayée presque de son bonheur. Puis elle partait avec un petit cri de joie qui m'allait au coeur. Je la suivais longtemps des yeux; et quand elle avait disparu derrière les sorbiers du jardin, je me mettais à pleurer amèrement…»

Alfred de Musset venait d'être, lui aussi, la palombe ensanglantée, souffreteuse, lentement réchauffée, péniblement guérie, qui d'une aile encore lasse, à peine remise de sa brisure, avait fui la cage vénitienne pour s'envoler vers la douce France et rentrer au nid déserté, au vrai nid maternel.

«Quand nous nous sommes quittés—murmure celle qui reste et s'attarde—j'étais fier et heureux de te voir rendu à la vie; j'attribuais un peu à mes soins la gloire d'y avoir contribué. Je rêvais pour toi des jours meilleurs, une vie plus calme. Je te voyais renaître à la jeunesse, aux affections, à la gloire. Mais quand je t'eus déposé à terre, quand je me retrouvai seul dans cette gondole noire comme un cercueil, je sentis que mon âme s'en allait avec toi. Le vent ne ballottait plus sur les lagunes agitées qu'un corps malade et stupide. Un homme m'attendait sur les marches de la Piazzetta.—Du courage! me dit-il.—Oui, lui répondis-je, vous m'avez dit ce mot-là une nuit, quand il était mourant dans nos bras, quand, nous pensions qu'il n'avait plus qu'une heure à vivre. A présent, il est sauvé, il voyage, il va retrouver sa patrie, sa mère, ses amis, ses plaisirs. C'est bien; mais pensez de moi ce que vous voudrez, je regrette cette horrible nuit où sa tête pâle était appuyée sur votre épaule, et sa main froide dans la mienne. Il était là entre nous deux, et il n'y est plus. Vous pleurez aussi, tout en haussant les épaules. Vous voyez que vos larmes ne raisonnent pas mieux que moi. Il est parti, nous l'avons voulu; mais il n'est plus ici, nous sommes au désespoir.»

Il faudrait, dans lesLettres d'un Voyageur, dans celles qui furent écrites à Venise comme dans celles qui sont postérieures, noter tant de pages exquises où transparaît l'âme de George Sand: les idées qu'elle professe et n'appliquera qu'à demi pour l'éducation de ses enfants; le portrait du Juste: la critique deLéliaetde Jacques; les vues surManon Lescaut, sur laNouvelle Héloïseet la probabilité du suicide de Rousseau. «Martyr infortuné, qui avez voulu être philosophe classique comme un autre, pourquoi n'avoir pas crié tout haut? Cela vous aurait soulagé, et nous boirions les gouttes de votre sang avec plus de ferveur; nous vous prierions comme un Christ aux larmes saintes.» Il faudrait entendre et répercuter l'apostrophe émouvante qu'elle adresse à ses dieux Lares, et cet éloge de l'amitié qui rappelle les belles périodes cicéroniennes: «Amitié! amitié! délices des coeurs que l'amour maltraite et abandonne; soeur généreuse qu'on néglige et qui pardonne toujours!» Mais, parmi tant de cris de douleur, de soupirs ou de murmures qui sortent d'une poitrine angoissée, est-il rien qui égale cet aveu de repentir et de remords, proféré par une âme en deuil:

«Je n'ai pas rencontré l'être avec lequel j'aurais voulu vivre et mourir, ou, si je l'ai rencontré, je n'ai pas su le garder. Ecoute une histoire, et pleure.

«Il y avait un bon artiste, qu'on appelait Watelet, qui gravait à l'eau-forte mieux qu'aucun homme de son temps. Il aima Marguerite Le Conte et lui apprit à graver à l'eau-forte aussi bien que lui. Elle quitta son mari, ses biens et son pays pour aller vivre avec Watelet. Le monde les maudit; puis, comme ils étaient pauvres et modestes, on les oublia. Quarante ans après, on découvrit aux environs de Paris, dans une maisonnette appeléeMoulin-Joli, un vieux homme qui gravait à l'eau-forte et une vieille femme, qu'il appelait sa meunière, et qui gravait à l'eau-forte, assise à la même table. Le premier oisif qui découvrit cette merveille l'annonça aux autres, et le beau monde courut en foule à Moulin-Joli pour voir le phénomène. Un amour de quarante ans, un travail toujours assidu et toujours aimé; deux beaux talents jumeaux; Philémon et Baucis du vivant de mesdames Pompadour et Dubarry. Cela fit époque, et le couple miraculeux eut ses flatteurs, ses amis, ses poètes, ses admirateurs. Heureusement le couple mourut de vieillesse peu de jours après, car le le monde eût tout gâté. Le dernier dessin qu'ils gravèrent représentait le Moulin-Joli, la maison de Marguerite, avec cette devise:Cur valle permutem Sabina divitias operosiores?

«Il est encadré dans ma chambre au-dessus d'un portrait dont personne ici n'a vu l'original. Pendant un an, l'être qui m'a légué ce portrait s'est assis avec moi toutes les nuits à une petite table, et il a vécu du même travail que moi… Au lever du jour, nous nous consultions sur notre oeuvre, et nous soupions à la même petite table, tout en causant d'art, de sentiment et d'avenir. L'avenir nous a manqué de parole. Prie pour moi, ô Marguerite Le Conte!»

On voit qu'en cette page pathétique elle ne cherche pas à plaider non coupable. Elle confesse implicitement ses torts, ses chutes et ses rechutes. «Je tombai souvent», dit-elle; puis elle parle avec mélancolie de l'hiver de son âme qui est venu, un éternel hiver. Dans sa pensée surgit une comparaison entre les jours d'autrefois, si lumineux, si doux, et ceux d'à présent, voués à un déplorable veuvage: «Il fut un temps où je ne regardais ni le ciel ni les fleurs, où je ne m'inquiétais pas de l'absence du soleil et ne plaignais pas les moineaux transis sur leur branche. A genoux devant l'autel où brûlait le feu sacré, j'y versais tous les parfums de mon coeur. Tout ce que Dieu a donné à l'homme de force et de jeunesse, d'aspiration et d'enivrement, je le consumais et le rallumais sans cesse à cette flamme qu'un autre amour attisait. Aujourd'hui l'autel est renversé, le feu sacré est éteint, une pâle fumée s'élève encore et cherche à rejoindre la flamme qui n'est plus; c'est mon amour qui s'exhale et qui cherche à ressaisir l'âme qui l'embrasait. Mais cette âme s'est envolée au loin vers le ciel, et la mienne languit et meurt sur la terre.»

Tels sont les ressouvenirs et les regrets que George Sand exprime, à quelques mois d'intervalle, dans la cinquième desLettres d'un Voyageur, adressée à François Rollinat. L'heure viendra—mais il lui faut auparavant traverser la crise la plus douloureuse—où elle pourra sortir d'esclavage et, selon l'admirable métaphore de la sixièmeLettreà Everard, se délivrer de la flèche qui lui perce le coeur. «C'est ma main qui l'a brisée, c'est ma main qui l'arrachera; car chaque jour je l'ébranle dans mon sein, ce dard acéré, et chaque jour, faisant saigner ma plaie et l'élargissant, je sens avec orgueil que j'en retire le fer et que mon âme ne le suit pas.» Elle veut alors, elle veut abdiquer sa grande folie, l'amour! A cette idole de sa jeunesse, dont elle croit—ô illusion!—déserter le temple à jamais, elle envoie un éloquent et solennel adieu: «Adieu! Malgré moi mes genoux plient et ma bouche tremble en te disant ce mot sans retour. Encore un regard, encore l'offrande d'une couronne de roses nouvelles, les premières du printemps, et adieu!» A d'autres, à de plus jeunes lévites elle laisse les courtes joies, les longs soucis et les cruels tourments de la passion. Ceux-là continueront d'aimer au jour le jour, sans prévoir les lendemains de souffrance. «Régne, amour, règne en attendant que la vertu et la république te coupent les ailes.»

Une évolution, en effet, à laquelle nous assisterons, s'annonce et s'effectue dans la pensée et la sensibilité de George Sand. De l'amour égoïste et sensuel elle voudrait s'élever à l'amour idéaliste et immatériel. Mais combien malaisée est la délivrance de tout ce passé qui l'enlace! Elle entend encore, durant ses insomnies fiévreuses, les tendres modulations du rossignol. «O chantre des nuits heureuses!comme l'appelle Obermann… Nuits heureuses pour ceux qui s'aiment et se possèdent; nuits dangereuses à ceux qui n'ont point encore aimé; nuits profondément tristes pour ceux qui n'aiment plus! Retournez à vos livres, vous qui ne voulez plus vivre que de la pensée, il ne fait pas bon ici pour vous. Les parfums des fleurs nouvelles, l'odeur de la sève, fermentent partout trop violemment; il semble qu'une atmosphère d'oubli et de fièvre plane lourdement sur la tête; la vie de sentiment émane de tous les pores de la création. Fuyons! l'esprit des passions funestes erre dans ces ténèbres et dans ces vapeurs enivrantes. O Dieu! il n'y a pas longtemps que j'aimais encore et qu'une pareille nuit eût été délicieuse. Chaque soupir du rossignol frappe la poitrine d'une commotion électrique. O Dieu! mon Dieu, je suis encore si jeune!»

Cependant elle veut et croit se ressaisir; elle se reproche d'avoir trop vécu, de n'avoir rien fait de bon; elle aspire à mettre sa vie, ses forces, son intelligence, «au service d'une idée et non d'une passion, au service de la vérité et non à celui d'un homme.» Pour la Liberté et pour la Justice, pour l'avenir républicain et la foi démocratique, sur les traces de Jésus, de Washington, de Franklin ou de Saint-Simon, elle demande à servir dans le rang d'une grande armée libératrice. «Je ne suis qu'un pauvre enfant de troupe, emmenez-moi!» Et voici le couplet où elle épanche son nouvel amour, humanitaire et social: «République, aurore de la justice et de l'égalité, divine utopie, soleil d'un avenir peut-être chimérique, salut! rayonne dans le ciel, astre que demande à posséder la terre. Si tu descends sur nous avant l'accomplissement des temps prévus, tu me trouveras prêt à te recevoir, et tout vêtu déjà conformément à tes lois somptuaires. Mes amis, mes maîtres, mes frères, salut! mon sang et mon pain vous appartiennent désormais, en attendant que la république les réclame. Et toi, ô grande Suisse! ô vous, belles montagnes, ondes éloquentes, aigles sauvages, chamois des Alpes, lacs de cristal, neiges argentées, sombres sapins, sentiers perdus, roches terribles! ce ne peut être un mal que d'aller me jeter à genoux, seul et pleurant, au milieu de vous. La vertu et la république ne peuvent défendre à un pauvre artiste chagrin et fatigué d'aller prendre dans son cerveau le calque de vos lignes sublimes et le prisme de vos riches couleurs. Vous lui permettrez bien, ô échos de la solitude, de vous raconter ses peines; herbe fine et semée de fleurs, tu lui fourniras bien un lit et une table; ruisseaux limpides, vous ne retournerez pas en arrière quand il s'approchera de vous; et toi, botanique, ô sainte botanique! ô mes campanules bleues, qui fleurissez tranquillement sous la foudre des cataractes! ô mes panporcini d'Oliero, que je trouvai endormis au fond de la grotte et repliés dans vos calices, mais qui, au bout d'une heure, vous éveillâtes autour de moi comme pour me regarder avec vos faces fraîches et vermeilles! ô ma petite sauge du Tyrol! ô mes heures de solitude, les seules de ma vie que je me rappelle avec délices!»

Alors, dans l'enthousiasme de cette religion nouvelle, disant adieu à l'amour qui décline et saluant l'aurore de la vérité prochaine, George Sand s'écrie, avec toute sa ferveur de néophyte: «Si vous proclamez la république pendant mon absence, prenez tout ce qu'il y a chez moi, ne vous gênez pas; j'ai des terres, donnez-les à ceux qui n'en ont pas; j'ai un jardin, faites-y paître vos chevaux; j'ai une maison, faites-en un hospice pour vos blessés; j'ai du vin, buvez-le; j'ai du tabac, fumez-le; j'ai mes oeuvres imprimées, bourrez-en vos fusils. Il n'y a dans tout mon patrimoine que deux choses dont la perte me serait cruelle: le portrait de ma vieille grand'mère, et six pieds carrés de gazon plantés de cyprès et de rosiers. C'est là qu'elle dort avec mon père. Je mets cette tombe et ce tableau sous la protection de la république, et je demande qu'à mon retour on m'accorde une indemnité des pertes que j'aurais faites, savoir: une pipe, une plume et de l'encre; moyennant quoi je gagnerai ma vie joyeusement, et passerai le reste de mes jours à écrire que vous avez bien fait.»

Si nous prenions ce serment à la lettre, c'en serait fait pour George Sand des terrestres amours. La conversion serait accomplie. De même qu'on avait dit de Racine: «Il aima Dieu comme il avait aimé la Champmeslé,» on pourrait croire qu'elle va chérir l'idéal républicain avec la fougue qui l'avait entraînée aux voluptés humaines. Mais ce sont là promesses hâtives et révocables. Ni Pagello, ni Alfred de Musset n'auront calmé en George Sand les curieuses inquiétudes du coeur.

Tandis que George Sand s'attarde à Venise, écrivant des romans, se livrant à de menus travaux manuels ou même aidant sa servante la Catina à faire la cuisine, qu'advient-il à Paris d'Alfred de Musset? Nous l'apprenons par sa correspondance encore inédite, mais dont certains passages ont été publiés de ci de là, notamment dans les études de M. Maurice Clouard et d'Arvède Barine, ainsi que dans le volume de M. Paul Mariéton. Le 30 avril, il envoie de meilleures nouvelles de sa santé, mais surtout il parle de cet amour interrompu, non pas rompu, et qu'il affirme être toujours vivace en son coeur. «Songe à cela, s'écrie-t-il, je n'ai que toi, j'ai tout nié, tout blasphémé, je doute de tout, hormis de toi… Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? Sais-tu pourquoi, quand je vais dans le monde à présent, je regarde de travers comme un cheval ombrageux? Je ne m'abuse sur aucun de tes défauts; tu ne mens pas, voilà pourquoi je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la lettre. Mais, dis-moi, quand tous mes soupçons seraient vrais, en quoi me tromperais-tu? Me disais-tu que tu m'aimais? N'étais-je pas averti? Avais-je aucun droit? O mon enfant chéri, lorsque tu m'aimais, m'as-tu jamais trompé? Quel reproche ai-je jamais eu à te faire, pendant sept mois que je t'ai vue jour par jour? Et quel est donc le lâche misérable qui appelle perfide la femme qui l'estime assez pour l'avertir que son heure est venue? Le mensonge, voilà ce que j'abhorre, ce qui me rend le plus défiant des hommes, peut-être le plus malheureux. Mais tu es aussi sincère que tu es noble et orgueilleuse. Voilà pourquoi je crois en toi, et je te défendrai contre le monde entier jusqu'à ce que je crève.»

Non qu'il promette à George Sand une autre fidélité que celle du souvenir. Il entend garder sa liberté; il aura—et il l'en avertit—d'autres attachements. Déjà, depuis son retour, il a cédé à des fantaisies, comme pour secouer le joug de l'absente. La raison qu'il en donne est physiologique et printanière: «Les arbres se couvrent de verdure, et l'odeur des lilas entre ici par bouffées, tout renaît, et le coeur me bondit malgré moi.» Aussi bien s'est-il promis à lui-même que la première femme qu'il aimera serajeune. Et cette déclaration est médiocrement flatteuse pour les trente ans révolus de George Sand; mais presque aussitôt, et par contraste, il ajoute une impression tendre et même une câlinerie sentimentale. Il est allé chez elle quai Malaquais, il a trouvé dans la soucoupe des cigarettes qu'elle avait faites avant leur départ. «Je les ai fumées, dit-il, avec une tristesse et un bonheur étranges. J'ai, de plus, volé un petit peigne à moitié cassé dans la toilette, et je m'en vais partout avec cela dans ma poche.» Quelques lignes plus loin, nouvelle et singulière virevolte de la pensée: «Sais-tu une chose qui m'a charmé dans ta lettre? C'est la manière dont tu me parles de Pagello, de ses soins pour toi, de ton affection pour lui, et la franchise avec laquelle tu me laisses lire dans ton coeur. Traite-moi toujours ainsi, cela me rend fier. Mon amie, la femme qui parle ainsi de son nouvel amant à celui qu'elle quitte et qui l'aime encore, lui donne la preuve d'estime la plus grande qu'un homme puisse recevoir d'une femme.» Du même coup ses félicitations et ses sympathies s'étendent à son successeur. Il la charge de l'en informer: «Dis à Pagello que je le remercie de t'aimer et de veiller sur toi comme il le fait. N'est-ce pas la chose la plus ridicule du monde que ce sentiment-là? Je l'aime, ce garçon, presque autant que toi; arrange cela comme tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnée. Je ne voudrais pas vous voir ensemble, et je suis heureux de penser que vous êtes ensemble. Oh! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le serai.» Puis c'est l'aveu, le cri du coeur, qu'à cette époque il profère dans chacune de ses lettres: «Je t'ai si mal aimée!»

Cependant il l'entretient de projets littéraires auxquels elle est mêlée. Il a l'intention d'écrire un roman qui sera leur histoire, celui-là même qu'il intitulera laConfession d'un enfant du siècle. «Il me semble que cela me guérirait et m'élèverait le coeur. Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os; mais j'attendrai ta permission formelle.» Il insiste, il entend la venger de tant de calomnies stupides. Le monde s'étonnera, rira peut-être de ce mouvement chevaleresque d'un amant abandonné. Qu'importe? «Il m'est bien indifférent qu'on se moque de moi, mais il m'est odieux qu'on t'accuse avec toute cette histoire de maladie.» Et voilà, sous la plume d'Alfred de Musset, la réfutation anticipée de tout ce qu'inventera et publiera l'humeur enfiellée de son frère!

Le 12 mai, George Sand répond point par point et donne au poète pleine licence d'user de sa liberté reconquise: «Aime donc, mon Alfred, aime pour tout de bon. Aime une femme jeune, belle et qui n'ait pas encore aimé, pas encore souffert. Ménage-la, et ne la fais pas souffrir; le coeur d'une femme est une chose si délicate, quand ce n'est pas un glaçon ou une pierre.» A ses confidences elle en oppose d'autres, qui ont trait à Pagello. Avec lui, dit-elle, «je n'ai pas affaire à des yeux aussi pénétrants que les tiens, et je puis faire ma figure d'oiseau malade sans qu'on s'en aperçoive. Si on me soupçonne un peu de tristesse, je me justifie avec une douleur de tête ou un cor au pied… Ce brave Pierre n'a pas luLélia, et je crois bien qu'il n'y comprendrait goutte. Il n'est pas en méfiance contre ces aberrations de nos têtes de poètes. Il me traite comme une femme de vingt ans et il me couronne d'étoiles comme une âme vierge. Je ne dis rien pour détruire ou pour entretenir son erreur. Je me laisse régénérer par cette affection douce et honnête; pour la première fois de ma vie, j'aime sans passion.»

Se retournant alors vers Alfred de Musset, elle lui conseille, elle le supplie de veiller sur son coeur, de ne pas en mésuser. «Qu'il se mette, dit-elle, tout entier ou en partie dans toutes les amours de la vie, mais qu'il y joue toujours son rôle noble, afin qu'un jour tu puisses regarder en arrière et dire comme moi: «J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé; c'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.» Or, ces quelques lignes d'un billet intime ont paru à Alfred de Musset assez éloquentes et assez émouvantes pour qu'il les reproduisît textuellement dansOn ne badine pas avec l'amour, en les plaçant dans la bouche de Perdican.

Le surplus de la lettre est consacré à des détails familiers. «Mon oiseau est mort, et j'ai pleuré, et Pagello s'est mis à rire, et je me suis mise en colère, et il s'est mis à pleurer et je me suis mise à rire.» Elle remplacera le sansonnet, quand elle aura quelques sous, en achetant une tourterelle dont elle est éprise. Ce sont ensuite des commissions dont elle charge Alfred de Musset. Elle le prie de lui envoyer douze paires de gants glacés, deux paires de souliers de satin noir et deux paires de maroquin noir, en recommandant à Michiels, cordonnier au coin de la rue du Helder et du boulevard, de les faire un peu plus larges que sa mesure; car elle a les pieds enflés, et le maroquin de Venise est dur comme du buffle. Enfin elle a besoin de parfumerie, mais elle appréhende qu'Alfred de Musset ne paie trop cher un quart de patchouli. Il devra le prendre chez Leblanc, rue Sainte-Anne. «Ne te fais pas attraper, cela vaut deux francs le quart; Marquis le vend six francs.» Et ce sont encore d'autres indications pour du papier à lettre, des romances espagnoles, des paquets de journaux.

Le 18 mai, elle reçoit à Venise, datée du 10, la réponse d'Alfred de Musset à sa «lettre du Tyrol,» la première desLettres d'un Voyageur, qui parut le 15 mai dans laRevue des Deux Mondes. En la lisant, il a versé des larmes, il a senti sa blessure se raviver, et ce qui devrait être le baume le plus doux, le plus céleste, «tombe comme une huile brûlante sur un fer rouge.» Alors il veut s'adonner au plaisir, follement, éperdument, au risque de n'avoir qu'un an ou deux à vivre. «Mais avec qui? où?» Puis ce sont les idées de suicide qui le hantent, ce suicide par l'ivresse qu'il devait accomplir avec une lente ténacité. «Voilà pourquoi j'ai des envies de mettre ma blouse de cotonnade bleue, de prendre une bouteille de rhum avec un peu d'opium autour de ma ceinture, et d'aller m'étendre sur le dos sur la roche de Fontainebleau.» Cette persistance de mélancolie n'est pas sans inquiéter ses amis, notamment Alfred Tattet. Mais, dit-il, «je bois autant de vin de champagne que devant, ce qui le rassure.»

Combien plus sympathique que ce buveur invétéré et taciturne est l'autre Alfred de Musset, celui qui a des retours de sensibilité et qui confesse ses fautes avec une sincérité juvénile! Ses repentirs ont le double attrait de l'éloquence et de la vérité. «Et c'est à un homme, s'écrie-t-il, qui fait du matin au soir de pareilles réflexions ou de pareils rêves, que tu adresses cette lettre du Tyrol, cette lettre sublime! Mon George, jamais tu n'as rien écrit d'aussi beau, d'aussi divin; jamais ton génie ne s'est mieux trouvé dans ton coeur. C'est à moi, c'est de moi que tu parles aussi! Et j'en suis là! Et la femme qui a écrit ces pages-là, je l'ai tenue sur mon sein! Elle y a glissé comme une ombre céleste, et je me suis réveillé à son dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle le sait, elle me le dit. Toutes les fibres de mon corps voudraient s'en détacher pour aller à elle et la saisir; toutes les nobles sympathies, toutes les harmonies du monde nous ont poussés l'un vers l'autre, et il y a entre nous un abîme éternel!»

Afin d'occuper ses tristes loisirs, il litWerther, laNouvelle Héloïse. «Je dévore, dit-il, toutes ces folies sublimes dont je me suis tant moqué. J'irai peut-être trop loin dans ce sens-là, comme dans l'autre. Qu'est-ce que cela me fait? J'irai toujours.» Et sous sa plume vient une de ces pensées charmantes par où il savait effacer les bizarreries de son humeur et les pires écarts de sa conduite: «Ne t'offense pas de ma douleur, ange chéri. Si cette lettre te trouve dans un jour de bonheur et d'oubli, pardonne-la moi, jette-la dans la lagune; que ton coeur n'en soit pas plus troublé que son flot tranquille, mais qu'une larme y tombe avec elle, une de ces belles larmes que j'ai bues autrefois sur tes yeux noirs.»

Le 24 mai, George Sand écrit à son tour; la lettre arrive à Paris le 2 juin. Il n'en faut retenir que ce qui précise respectivement leur état d'âme. Elle revient sur les mérites de Pagello et les énumère avec complaisance: «J'ai là, près de moi, mon ami, mon soutien; il ne souffre pas, lui; il n'est pas faible, il n'est pas soupçonneux; il n'a pas connu les amertumes qui t'ont rongé le coeur; il n'a pas besoin de ma force, il a son calme et sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que je souffre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien, moi, j'ai besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin d'employer ce trop d'énergie et de sensibilité quisonten moi. J'ai besoin de nourrir cette maternelle sollicitude qui s'est habituée à veiller sur un être souffrant et fatigué.Oh.'pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l'un ni à l'autre?J'aurais bien vécu dix ans ainsi.»

Cette idée lui agrée; elle y insiste, et elle croit ouïr la voix de Dieu, tandis que les hommes, déconcertés par la singularité de ses paroles, de ses actes, et par l'audace de ses professions de foi, lui crient: horreur, folie, scandale, mensonge, la couvrent d'anathèmes et de malédictions. Elle ne veut ni s'en émouvoir ni s'en indigner. Les clabauderies d'en bas ne sauraient l'atteindre, et elle a recours, pour s'en expliquer, à une réminiscence de sa prime jeunesse: «Je me souviens du temps où j'étais au couvent. La rue Saint-Marceau passait derrière notre chapelle. Quand les forts de la Halle et les maraîchères élevaient la voix, on entendait leurs blasphèmes jusqu'au pied du sanctuaire. Mais ce n'était pour moi qu'un son qui frappait les murs. Il me tirait quelquefois de ma prière dans le silence du soir; j'entendais le bruit, je ne comprenais pas le sens des jurements grossiers. Je reprenais ma prière sans que mon oreille ni mon coeur se fussent souillés à les entendre. Depuis, j'ai vécu retirée dans l'amour comme dans un sanctuaire, et quelquefois les sales injures du dehors m'ont fait lever la tête, mais elles n'ont pas interrompu l'hymne que j'adressais au ciel, et je me suis dit comme au couvent: «Ce sont des charretiers qui passent.» Cependant elle annonce son retour pour le mois d'août. Sans doute, quand ils se reverront, il sera engagé dans un nouvel amour. Elle le désire et le craint tout ensemble. C'est une lutte entre sa tendresse de mère et ses instincts d'amante. «Je ne sais, écrit-elle, ce qui se passe en moi quand je prévois cela. Si je pouvais lui donner une poignée de main à celle-là! et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer; mais elle sera jalouse, elle te dira: «Ne me parlez jamais de madame Sand, c'est une femme infâme.» Plus heureuse—et ici la liaison des idées est d'une rare ingénuité—elle peut parler d'Alfred de Musset à Pagello, sans voir un front se rembrunir, sans entendre une parole amère. Le nouvel occupant est d'une complexion sentimentale des plus accommodantes; il a de l'amour pour son prédécesseur, et George Sand se complaît à l'entretenir dans ce culte pieux. «Ton souvenir est une relique sacrée, ton nom est une parole solennelle que je prononce le soir dans le silence des lagunes et auquel répond une voix émue et une douce parole, simple et laconique, mais qui me semble si belle alors:Io l'amo!» Elle ne pouvait évoquer face à face Musset et Pagello, sans inviter Dieu à assister à la confrontation. C'est au paradis qu'elle donne volontiers ses rendez-vous mystiquement galants. Au cas où elle n'arriverait pas la première, elle charge Alfred de Musset d'une commission utile: «Mon petit ange, si tu rejoins Dieu avant moi, garde-moi une petite place là-haut, près de toi. Si c'est moi qui pars la première, sois sûr que je la garderai bonne.»

Les anges ont, d'ailleurs, un rôle prépondérant dans cette correspondance qui ne semblait pas devoir être précisément séraphique. Alfred de Musset, en sa lettre du 4 juin arrivée le 12 mai à Venise[11], traite un sujet analogue et s'élève, lui aussi, aux sphères éthérées. «Deux êtres, dit-il, qui s'aiment bien sur la terre, font un ange dans le ciel.» A ce prix, le paradis ne saurait jamais souffrir de la dépopulation. Une image aussi hardie, pour expliquer la naissance des anges en des conditions humaines et très laïques, était, paraît-il, de l'invention de Latouche. George Sand trouve la métaphore exquise. Elle avait figuré dans une comédie, laReine d'Espagne, qui fut outrageusement sifflée et qui, à l'en croire, méritait un meilleur sort. «A cette phrase si belle et si sainte, dit-elle, un monsieur du parterre a crié: «Oh! quelle cochonnerie!» et les sifflets n'ont pas permis à l'acteur d'aller plus loin.» Sans doute les spectateurs avaient une autre conception de la genèse des anges.

[Note 11: Les dates indiquées ici sont bien celles qui figurent sur le livre publié en 1903 par la Librairie Paul Ollendorff]

Presque en chacune de ses lettres, Alfred de Musset, avec la fatuité naïve de la jeunesse, aime à parler des bonnes fortunes qui s'offrent à lui et qu'il repousse. C'est peut-être une manière de rendre à George Sand la monnaie de Pagello. Du moins il se targue d'une belle impertinence dans les préludes obligés de la galanterie: «L'autre soir, une femme que j'estime beaucoup sous le rapport de l'intelligence, dans un entretien de bonne amitié que j'avais avec elle, commençait à se livrer. Je m'approchais d'elle franchement et de bonne foi, lorsqu'elle a posé sa main sur la mienne, en me disant: «Soyez sûr que le jour où vous êtes né, il est né une femme pour vous.»—J'ai reculé malgré moi.—«Cela est possible, me suis-je dit, mais alors je vais chercher ailleurs, car assurément ce n'est pas vous.» Cette affectation de dandysme et de byronisme, dédaigneux ou insolent, est l'élément insupportable du caractère d'Alfred de Musset. De même, dans sa littérature et jusque dans cette correspondance intime avec George Sand, on s'irrite parfois d'un surcroît de rhétorique et de déclamation qui altère la sincérité des sentiments. Ainsi ce passage où il évoque, sur un ton de mélodrame, l'image de son cadavre: «Prie pour moi, mon enfant. Quoi qu'il doive m'arriver, plains-moi; je t'ai connue un an trop tôt. J'ai cru longtemps à mon bonheur, à une espèce d'étoile qui me suivait. Il en est tombé une étincelle de la foudre sur ma tête, de cet astre tremblant. Je suis lavé par ce feu céleste qui a failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde dans ce lit où j'ai souffert; il doit y avoir un cadavre, car celui qui s'en est levé n'est pas celui qui s'y était couché.»

George Sand avait chargé Boucoiran de voir son fils et d'envoyer à Venise une somme que lui devait Buloz. Or elle ne recevait ni nouvelles de Maurice ni argent. Elle prie Alfred de Musset d'aller au collège Henri IV et de stimuler la négligence et l'apathie de Boucoiran. La lettre où elle lui transmet cette requête est inquiète et agitée. On y sent l'affection maternelle—la vraie—qui se réveille, et en même temps elle confesse ses embarras et ses tourments financiers. Pagello a mis toutes ses pauvresrobaau Mont-de-Piété; elle doit deux cents francs à Rebizzo, fait des économies sur son estomac et se nourrit de deux sardines. Va-t-elle être obligée de demander l'aumône, alors qu'elle travaille, qu'elle a gagné son salaire et attend un argent qui lui est dû? Sa colère se déchaîne contre Boucoiran. En réalité, il n'était pas coupable. La lettre, qui contenait un mandat de onze cents francs sur un banquier de Venise, s'était égarée au fond d'une case à la poste restante. On ne la retrouva que tardivement. Dans l'intervalle, George Sand connut les angoisses de la gêne et presque la détresse. Elle en parle très discrètement à Alfred de Musset, mais surtout elle s'alarme de la santé de Maurice; elle le croit mort, elle est comme folle toutes les nuits. Qui la rassurera? Boucoiran n'écrit pas, Papet est peut-être absent. Elle ne veut s'adresser ni à Paultre, qui n'est pas exact, ni à Sainte-Beuve, avec qui elle n'est pas assez liée, ni à Gustave Planche, qu'elle a tenu à distance, car il est encombrant et vantard. «Les cancans, dit-elle, recommenceraient sur notre prétendue passion.» Il semblerait naturel qu'elle recourût à sa famille. Elle y répugne. «Mon frère est parfaitement indifférent à tout ce qui me concerne, mon mari voudrait bien me savoir crevée.» Aussi sa lettre n'est qu'un long épanchement de tristesse et de désespérance. Elle a l'obsession du suicide: «Quelle vie! J'ai bien envie d'en finir, bien envie, bien envie! Tu es bon et tu m'aimes. Pietro aussi, mais rien ne peut empêcher qu'on soit malheureux.»

La lettre suivante de George Sand, datée du 13 juin, réitère les mêmes doléances. Elle n'a pas encore reçu de Boucoiran l'argent qu'elle réclame avec impatience. «Cet excès de misère, écrit-elle à Alfred de Musset, empoisonne beaucoup ma vie et me force à de continuelles privations ou à des mortifications d'orgueil auxquelles je ne saurais m'habituer.» Elle fait diversion à ses soucis en donnant à son correspondant des leçons sur l'amour, dont elle espère qu'il tirera profit. Voici les définitions et les métaphores qu'elle lui propose: «L'amour est un temple que bâtit celui qui aime à un objet plus ou moins digne de son culte, et ce qu'il y a de plus beau dans cela, ce n'est pas tant le dieu que l'autel. Pourquoi craindrais-tu de te risquer? Que l'idole reste debout longtemps, ou qu'elle se brise bientôt, tu n'en auras pas moins bâti un beau temple. Ton âme l'aura habité, elle l'aura rempli d'un encens divin, et une âme comme la tienne doit produire de grandes oeuvres. Le dieu changera peut-être, le temple durera autant que toi. Ce sera un lieu de refuge sublime où tu iras retremper ton coeur à la flamme éternelle, et ce coeur sera assez riche, assez puissant pour renouveler la divinité, si la divinité déserte son piédestal.» Au milieu de cette page de noble allure, elle insinue une question qui a tout l'air, sous sa forme prudente, d'être un plaidoyerpro domo. «Crois-tu donc qu'un amour ou deux suffisent pour épuiser et flétrir une âme forte? Je l'ai cru aussi pendant longtemps, mais je sais à présent que c'est tout le contraire. C'est un feu qui tend toujours à monter et à s'épurer.» Ainsi sa doctrine—et sa pratique—consiste à multiplier les foyers d'incendie. Elle y trouvera des points de comparaison et décidera, sur le tard, lequel fut le plus lumineux. Il faut aimer, à son école, jusqu'en l'arrière-saison, par delà l'automne et l'été de la Saint-Martin, même en hiver. «C'est peut-être, dit-elle, l'oeuvre terrible, magnifique et courageuse de toute une vie. C'est une couronne d'épines qui fleurit et se couvre de roses quand les cheveux commencent à blanchir.» Or, voici en quels termes elle encourage à la récidive, à la persévérance opiniâtre, ceux qui du premier coup n'ont pas eu la main heureuse: «Peut-être que plus on a cherché en vain, plus on devient habile à trouver; plus on a été forcé de changer, plus on devient propre à conserver. Qui sait?» C'est la théorie du mouvement perpétuel. C'est l'apologie de la prodigalité sentimentale. Si l'on n'a pas gagné à la loterie, il faut prendre de nouveaux billets, jusqu'à ce que l'escarcelle soit vide. Est-ce prudent? Mais elle invoque comme autorité Jésus disant à Madeleine: «Il te sera beaucoup remis, parce que tu as beaucoup aimé.» Et elle compte sur le même traitement.

Ses conseils littéraires valent mieux que ses exhortations douteusement morales. «Aime et écris, dit-elle à Alfred de Musset, c'est ta vocation, mon ami. Monte vers Dieu sur les rayons de ton génie et envoie ta muse sur la terre raconter aux hommes les mystères de l'amour et de la foi.» Tandis qu'elle l'incite de la sorte à l'ascension des sommets qui se perdent dans la nue, elle goûte à Venise le placide et bourgeois amour de Pagello. Aucune de ses souffrances ne lui vient de l'honnête et consciencieux médecin, très appliqué à tous ses devoirs professionnels. En dehors de l'exactitude, il témoigne même de délicates attentions d'amoureux pauvre, mais enflammé: «N'ayant pas une petite pièce de monnaie pour m'acheter un bouquet, il se lève avant le jour et fait deux lieues à pied pour m'en cueillir un dans les jardins des faubourgs. Cette petite chose est le résumé de toute sa conduite. Il me sert, il me porte et il me remercie. Oh! dis-moi que tu es heureux, et je le serai.»

Heureux, Alfred de Musset ne pouvait l'être, ni alors ni plus tard, avec ce tempérament de fièvre et ces habitudes de débauche qui useront ses nerfs et brûleront sa vie. De près, il n'a pas su—il le reconnaît—aimer George Sand et lui donner le bonheur. De loin, il offre de sauter pour elle dans un précipice, avec une joie immortelle dans l'âme. «Mais sais-tu, dit-il, ce que c'est que d'être là, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, sans un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis trois mois et pour bien des années, d'avoir tout perdu, jusqu'à mes rêves, de me repaître d'un ennui sans fin, d'être plus vide que la nuit? Sais-tu ce que c'est que d'avoir pour toute consolation une seule pensée: qu'il faut que je souffre, et que je m'ensevelisse en silence, mais que du moins tu es heureuse! peut-être heureuse par mes larmes, par mon absence, par le repos que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si tu ne l'étais pas!…» Il veut qu'elle le soit; elle doit l'être. Pagello est «une noble créature, bonne et sincère.» C'est même cette certitude qui lui a donné le courage de quitter Venise, de fuir. Mais le bonheur est un hiéroglyphe terrible, l'énigme indéchiffrable sur cette route de Thèbes où le sphinx dévore tant de pèlerins de l'éternel voyage. Et il lui pose à elle, il se pose à lui-même la douloureuse question: «Ce mot si souvent répété, le bonheur, ô mon Dieu, la création tout entière frémit de crainte et d'espérance en l'entendant! Le bonheur! Est-ce l'absence du désir? Est-ce de sentir tous les atomes de son être en contact avec d'autres? Est-ce dans la pensée, dans les sens, dans le coeur que se trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre?» Ni le génie qui s'interroge, ni les efforts de l'humanité pensante, ni la simplicité des humbles, ne découvriront la solution du mystérieux problème.

Le 26 juin, George Sand écrit de Venise la dernière lettre que nous possédions. Elle a reçu, grâce à Alfred de Musset, de bonnes nouvelles de son fils, elle a trouvé son argent à la poste restante. C'est un soulagement. Elle annonce son retour à Paris pour la première quinzaine d'août, car elle veut assister à la distribution des prix du collège Henri IV. Reviendra-t-elle seule? Non, Pagello va l'accompagner. Le voyage est coûteux, mais il a, dit-elle, «bien envie de ne pas me quitter, et il se fait une joie de t'embrasser; j'espère que cela l'emportera sur les embarras de sa position.» Une fois encore—mais c'est la dernière—elle remercie Musset de «l'avoir remise dans les mains d'un être dont l'affection et la vertu sont immuables comme les Alpes.» Elle va donc revoir ses enfants et son Alfred—ses trois enfants—elle constatera, de ses propres yeux, s'il est rose comme autrefois et gras comme il s'en vante. «Que je sois bien rassurée sur ta santé, écrit-elle, et que mon coeur se dilate en t'embrassant comme mon Maurice, et en t'entendant me dire que tu es mon ami, mon fils bien-aimé, et que tu ne changeras jamais pour moi!» Cette maternité en partie double—ou même triple, si l'on n'oublie pas Solange—est le tout de sa vie. Et Pagello? direz-vous. Elle a vite fait sa part. «Quant à Pierre, c'est un corps qui nous enterrera tous, c'est un coeur qui ne s'appartient plus et qui est ànouscomme celui que nous avons dans la poitrine.» Puis elle termine en hâte par ce paragraphe qui résume bien la complexité bizarre de ses sentiments: «Adieu, adieu, mon cher ange, ne sois pas triste à cause de moi. Cherche, au contraire, ton espérance et ta consolation dans le souvenir de ta vieille mignonne, qui te chérit et qui prie Dieu pour que tu sois aimé.»

Enfin, il y a une lettre d'Alfred de Musset, en date du 11 juillet, qui se divise en deux parties. L'une est dédiéeal mio caro Pietro Pagello. Elle traite sur le ton du badinage ses recommandations relatives au vin de champagne: «Je vous promets que jamais, jamais je ne boirai plus de cette maudite boisson—sans me faire les plus grands reproches.» Et le poète ajoute: «George me mande que vous hésitez à venir ici avec elle; il faut venir, mon ami, ou ne pas la laisser partir.» Signé: «Un de vos meilleurs amis, Alfred de Musset.» Les autres feuilles, destinées à George Sand, ont été dépecées par elle à coups de ciseaux. Il n'en subsiste, pour ainsi dire, que ce bout de conversation: «Dites-moi, monsieur, est-il-vrai que madame Sand soit une femme adorable?»—Telle est l'honnête question qu'une belle bête m'adressait l'autre jour. La chère créature ne l'a pas répétée moins de trois fois, pour voir apparemment si je varierais mes réponses.—«Chante, mon brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me feras pas renier, comme saint Pierre.»

Ni l'Histoire de ma Vie, ni laCorrespondancene contiennent de détails sur les circonstances qui précédèrent et déterminèrent le départ de George Sand. Le journal intime de Pagello est plus explicite. Quand elle parla de la nécessité de rejoindre ses enfants pour les vacances et qu'elle lui demanda de l'accompagner, sauf à retourner ensuite à Venise ensemble, il fut tout déconcerté et sollicita le temps de la réflexion. «Je compris du coup que j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais je l'aimais au delà de tout, et j'aurais affronté mille désagréments plutôt que de la laisser courir seule un si long voyage.» Il finit par accepter, en spécifiant qu'il ne se rendrait pas à Nohant, qu'il habiterait seul à Paris et compléterait dans les hôpitaux son instruction médicale. Ils tombèrent d'accord, mais ils avaient compris ce qui allait les séparer. «A partir de ce moment-là, dit Pagello, nos relations se changèrent en amitié, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'être qu'un ami, mais je me sentais néanmoins amoureux.» Hélas! ses soupirs et ses appels ne seront plus guère entendus.

Le trajet s'effectua par Milan, Domo d'Ossola, le Simplon, Chamonix—où ils firent l'excursion de la Mer de Glace—et Genève. Le 29 juillet, ils étaient à Milan; le 10 août, ils arrivaient à Paris. «A mesure que nous avancions, dit Pagello, nos relations devenaient plus circonspectes et plus froides. Je souffrais beaucoup, mais je faisais mille efforts pour le cacher. George Sand était un peu mélancolique et beaucoup plus indépendante de moi. Je voyais douloureusement en elle une actrice assez coutumière de telles farces, et le voile qui me bandait les yeux commençait à s'éclaircir.» Pagello, qui semble avoir eu l'esprit porté au sentiment plutôt qu'à la géographie, raconte qu'ils allèrent de Genève à Paris par le Dauphiné et la Champagne: on a peine à croire que la diligence ait suivi cet itinéraire fantaisiste. En descendant de voiture, George Sand, attendue par le fidèle Boucoiran, gagna son appartement du quai Malaquais, et Pagello, tout dépaysé, alla occuper, à l'hôtel d'Orléans, rue des Petits-Augustins, une chambrette du troisième étage à 1 fr. 50. Pauvre Pietro, les jours sombres commencent. A Venise, il avait supplanté Alfred de Musset. A Paris, il va être évincé par lui. Juste revanche. Pagello n'était pas un article d'exportation. Tels ces fruits qui demandent à être consommés sur place et supportent mal le voyage.

A peine arrivée à Paris, George Sand se trouva dans la situation la plus fausse entre Pagello qu'elle avait amené, mais qu'elle n'aimait plus, et Alfred de Musset qui brûlait de la revoir et que peut-être elle aimait encore. Une entrevue eut lieu. Fut-elle sollicitée parelleou parlui? On l'ignore. Ils se rapprochèrent en vertu de cette propriété mystérieuse et attractive qui appartient à l'aimant. Que pensa Pagello de la réunion, amicale en apparence, mais vouée à devenir amoureuse, dont il devait être le témoin? Il l'avait autorisée avec longanimité, ou plutôt il s'y était résigné. «La Sand, dit-il dans son journal intime, voulait partir avec ses deux petits enfants pour La Châtre, et moi j'avais manifesté la ferme volonté de ne pas la suivre. Elle voyait toute la singularité de ma position, tous les sacrifices que j'avais faits à mon amour: ma clientèle perdue, mes parents quittés, et moi exilé sans fortune, sans appui, sans espérance.» Ajoutez l'indifférence croissante de George Sand à son endroit, et la reprise ostensible, publique de l'ancienne passion pour Alfred de Musset. Aussi bien cette renaissance de tendresse ne devait-elle pas se produire sans de cruelles secousses. L'affection essaya vainement de demeurer platonique. «Georgette, écrit Musset, j'ai trop compté sur moi en voulant te revoir, et j'ai reçu le dernier coup.» Il s'éloignera, du moins il l'annonce; il ira aux Pyrénées, en Espagne. «Si Dieu le permet, je reverrai ma mère, mais je ne reverrai jamais la France… Je pars aujourd'hui pour toujours, je pars seul, sans un compagnon, sans un chien. Je te demande une heure, et un dernier baiser. Si tu crains un moment de tristesse, si ma demande importune Pierre, n'hésite pas à me refuser.» Et, recourant à ces grands effets de style qu'il savait irrésistibles auprès de George Sand, il poursuit sur le mode pathétique: «Reçois-moi sur ton coeur, ne parlons ni du passé, ni du présent, ni de l'avenir; que ce ne soit pas l'adieu de Monsieur un tel et de Madame une telle. Que ce soient deux âmes qui ont souffert, deux intelligences souffrantes, deux aigles blessés qui se rencontrent dans le ciel et qui échangent un cri de douleur avant de se séparer pour l'éternité! Que ce soit un embrassement, chaste comme l'amour céleste, profond comme la douleur humaine! O ma fiancée! Pose-moi doucement la couronne d'épines, et adieu! Ce sera le dernier souvenir que conservera ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus!»

Les lettres suivantes, du mois d'août 1834, mais sans indication précise de date, développent les mêmes sentiments et affirment sa résolution de partir. «Quoique tu m'aies connu enfant, s'écrie-t-il, crois aujourd'hui que je suis homme… Tu me dis que je me trompe sur ce que j'éprouve. Non, je ne me trompe pas, j'éprouve le seul amour que j'aurai de ma vie… Adieu, ma bien-aimée Georgette, ton enfant, Alfred.» Toutefois, avant de se rendre à Toulouse d'abord, chez son oncle, puis à Cadix, il sollicite un suprême entretien. Ces entretiens-là sont périlleux. Le plus souvent, ils débutent par des adieux et s'achèvent en des recommencements. «Tu me dis que tu ne crains pas de blesser Pierre en me voyant. Quoi donc alors? Ta position n'est pas changée? Mon amour-propre, dis-tu? Ecoute, écoute, George, si tu as du coeur, rencontrons-nous quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin des Plantes, au cimetière, au tombeau de mon père c'est là que je voulais te dire adieu… Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas légèrement des portes éternelles.» Et la lettre se termine, à la pensée de ne pas la revoir, sur cette apostrophe et cette adjuration: «Ah! c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune, mon Dieu! Qu'ai-je donc fait?»

La réponse de George Sand est calme et raisonnable. Elle s'abrite derrière Pagello, derrière ses projets de voyage à Nohant. «Il est inquiet, dit-elle, et il n'a pas tort, puisque tu es si troublé, et il voit bien que cela me fait du mal… Je lui ai tout dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie sans lui une dernière fois et que je te décide à rester, au moins jusqu'à mon retour de Nohant.» Dans cette même lettre, elle autorise, elle invite Alfred de Musset à venir quai Malaquais: car elle est trop malade pour sortir, et il fait un temps affreux. Il vint, il s'attarda, et l'on pourrait croire qu'il allait abandonner ses idées de départ. Au contraire, il s'y attache, après une nuit qui porte conseil. Il ira à Baden. La lettre où il le signifie, au lendemain de l'entrevue de réconciliation, a été par lui très attentivement et très éloquemment composée: «Notre amitié est consacrée, mon enfant. Elle a reçu hier, devant Dieu, le saint baptême de nos larmes. Elle est immortelle comme lui. Je ne crains plus rien ni n'espère plus rien. J'ai fini sur la terre. Il ne m'était pas réservé d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma soeur chérie, je vais quitter ma patrie, ma mère, mes amis, le monde de ma jeunesse; je vais partir seul, pour toujours, et je remercie Dieu. Celui qui est aimé de toi ne peut plus maudire, George. Je puis souffrir encore maintenant, mais je ne puis plus maudire.»

Il lui offre le sacrifice de sa vie et d'aller mourir en silence à trois cents lieues, ou simplement de ne plus la poursuivre de ses lettres. Il est prêt à obéir: «Sois heureuse à tout prix, oh! sois heureuse, bien-aimée de mon âme! Le temps est inexorable, la mort avare; les dernières années de la jeunesse s'envolent plus rapidement que les premières.» Puis il ajoute, avec un tantinet de déclamation: «Les condamnés à mort ne renient pas leur Dieu… Rétrécis ton coeur, mon grand George, tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces à la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du malheur, rappelle toi le serment que tu m'as fait: «Ne meurs pas sans moi.» Souviens-t'en, souviens-t'en, tu me l'as promis devant Dieu.»

Le surplus de la lettre, où frémit et vibre l'émotion, est d'une rare beauté de pensée et de style. On y sent tressaillir l'âme douloureuse du poète:

«Je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait mon livre sur moi et sur toi (sur toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiancée, tu ne te coucheras pas dans cette froide terre, sans qu'elle sache qui elle a porté. Non, non, j'en jure par ma jeunesse et mon génie, il ne poussera sur ta tombe que des lis sans tache. J'y poserai, de ces mains que voilà, ton épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires d'un jour. La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants immortels qui n'en ont plus qu'un à eux deux, comme Roméo et Juliette, comme Héloïse et Abélard; on ne parlera jamais de l'un sans parler de l'autre. Ce sera là un mariage plus sacré que ceux que font les prêtres; le mariage impérissable et chaste de l'Intelligence. Les peuples futurs y reconnaîtront le symbole du seul Dieu qu'ils adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit que les révolutions de l'esprit humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annonçaient à leur siècle? Eh bien, le siècle de l'Intelligence est venu. Elle sort des ruines du monde, cette souveraine de l'avenir; elle gravera ton portrait et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le prêtre qui nous bénira, qui nous couchera dans la tombe, comme une mère y couche sa fille le soir de ses noces; elle écrira nos deux chiffres sur la nouvelle écorce de l'arbre de vie. Je terminerai ton histoire par mon hymne d'amour; je ferai un appel, du fond d'un coeur de vingt ans, à tous les enfants de la terre; je sonnerai aux oreilles de ce siècle blasé et corrompu, athée et crapuleux, la trompette des résurrections humaines, que le Cbrist a laissée au pied de sa croix. Jésus! Jésus! et moi aussi, je suis fils de ton père. Je te rendrai les baisers de ma fiancée; c'est toi qui me l'as envoyée, à travers tant de dangers, tant de courses lointaines, qu'elle a couru pour venir à moi. Je nous ferai, à elle et à moi, une tombe qui sera toujours verte, et peut-être les générations futures répéteront-elles quelques-unes de mes paroles, peut-être béniront-elles un jour ceux qui auront frappé avec le myrte de l'amour aux portes de la liberté.»

Cette lettre, écrite avec une sensibilité qui ne dédaigne pas d'être très littéraire, fut envoyée la veille ou l'avant-veille du départ d'Alfred de Musset. Il quitta Paris la dernière semaine d'août, traversa Strasbourg le 28, et le 1er septembre, arrivé à Baden, il adressa à George Sand un nouvel hymne d'amour. En voici l'un des plus brûlants passages:

«Ma chère âme, tu as un coeur d'ange… Jamais homme n'a aimé comme je t'aime. Je suis perdu, vois-tu, je suis noyé, inondé d'amour; je ne sais plus si je vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je parle; je sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute ta vie une soif de bonheur inextinguible, si c'est un bonheur d'être aimée, si tu l'as jamais demandé au ciel, oh! toi, ma vie, mon bien, ma bien-aimée, regarde le soleil, les fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimée, dis-toi cela, autant que Dieu peut être aimé par ses lévites, par ses amants, par ses martyrs. Je t'aime, ô ma chair et mon sang! Je meurs d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insensé, désespéré, perdu; tu es aimée, adorée, idolâtrée, jusqu'à mourir! Et non, je ne guérirai pas. Et non, je n'essaierai pas de vivre; et j'aime mieux cela, et mourir en t'aimant vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce qu'ils diront. Ils diront que tu as un autre amant. Je le sais bien, j'en meurs. Mais j'aime, j'aime, j'aime! Qu'ils m'empêchent d'aimer!»

Il est parti—il le confesse—dans un état d'exaltation éperdue, après avoir tenu entre ses bras ce corps adoré, après l'avoir pressé sur une blessure cbérie. Il emportait à ses lèvres le souffle des lèvres aimées, et, comme il l'exprime très poétiquement: «Je te respirais encore.» Ce baiser, il l'avait attendu cinq mois, dans une continuelle angoisse: «Sais-tu ce que c'est pour un pauvre coeur qui a senti pendant cinq mois, jour par jour, heure par heure, la vie l'abandonner, le froid de la tombe descendre lentement dans la solitude, la mort et l'oubli tomber goutte à goutte comme la neige; sais-tu ce que c'est pour un coeur serré jusqu'à cesser de battre, de se dilater un moment, de se rouvrir, comme une pauvre fleur mourante, et de boire une goutte de rosée vivifiante? O mon Dieu! je le sentais bien, je le savais, il ne fallait pas nous revoir.»

Vainement il avait tenté de l'oublier, de prendre un autre amour: nulle part, il n'a ni n'aurait trouvé ce qui le charme en elle. Les faciles et vénales amours l'ont écoeuré, et il le crie en quelques mots d'une vérité saisissante: «Ces belles créatures, je les hais; elles me dégoûtent avec leurs diamants, leur velours. Je les embrasse; après je me rince la bouche et je deviens furieux, je n'aime pas les Vénus. O mon amour, ce que j'aime, c'est ta petite robe noire, le noeud de ton soulier, ton col, tes yeux.» Et il se compare, en son agonie de passion, à l'un de ces taureaux blessés dans le cirque qui ont la permission d'aller se coucher dans un coin avec l'épée du matador dans l'épaule et de mourir en paix. Voilà le droit qu'il réclame. Il n'admet pas qu'on le lui conteste. «Le reste, dit-il, me regarde. Il serait trop cruel de venir dire à un malheureux qui meurt d'amour, qu'il a tort de mourir.» Elle ne l'entend pas, quand il l'appelle à cent cinquante lieues de distance, et pourtant il ne peut vivre sans elle. Il voudrait s'établir aux environs de Moulins ou de Châteauroux, louer un grenier avec une table et un lit. Elle viendrait le voir une fois ou deux, à cheval, et là, dans la solitude, il écrirait la mélancolique histoire de leur amour. Puisqu'il n'en peut être ainsi, du moins il a conçu un rêve et il formule une prière: «O ma fiancée, je te demande encore pourtant quelque chose. Sors un beau soir, au soleil couchant, seule; va dans la campagne, assieds-toi sur l'herbe, sous quelque saule vert; regarde l'occident, et pense à ton enfant qui va mourir. Tâche d'oublier le reste, relis mes lettres, si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton bon coeur, donne-moi une larme, et puis rentre chez toi doucement, allume ta lampe, prends ta plume, donne une heure à ton pauvre ami. Donne-moi tout ce qu'il y a pour moi dans ton coeur. Efforce-toi plutôt un peu; ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en dire même plus que tu n'en sentiras; je n'en saurai rien, ce ne peut être un crime; je suis perdu.» Et la lettre se termine en un véritable spasme de passion, où éclate l'éréthisme névrosé du poète: «Dis-moi que tu me donnes tes lèvres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tête que j'ai eue, et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu, ô Dieu, quand j'y pense, ma gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent. Ah! il est horrible de mourir, il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif, mon George, oh! quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette lettre. Je me meurs. Adieu.» Après avoir indiqué son adresse, à Baden (Grand-Duché), près Strasbourg, poste restante, il ajoute en post-scriptum: «O ma vie, ma vie, je te serre sur mon coeur, ô mon George, ma belle maîtresse, mon premier, mon dernier amour!»


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