CHAPITRE XXII

Huit années durant, Chopin fut un compagnon absorbant et tyrannique. Ilvoulait chaque année retourner à Nohant, et chaque année il y languissait. Mondain, il s'ennuyait à la campagne. Aristocrate et raffiné, il était froissé et choqué dans un milieu sans apprêt, où Hippolyte Chatiron, le bâtard né heureux, frère naturel de George Sand, lui prodiguait ses effusions d'après boire. Catholique exalté, il ne pouvait communier en la religion humanitaire de Lamennais ou de Pierre Leroux. Il demeurait pourtant, attaché par l'admiration, l'adulation, les caresses enveloppantes qui l'ensorcelaient. Ne se donnant qu'à demi, il voulait qu'on lui appartînt tout à fait. L'Histoire de ma Vieobserve avec une netteté un peu cruelle: «Il n'était pas né exclusif dans ses affections; il ne l'était que par rapport à celles qu'il exigeait. Il aimait passionnément trois femmes dans la même soirée de fête, et s'en allait tout seul, ne songeant à aucune d'elles, les laissant toutes trois convaincues de l'avoir exclusivement charmé.» Sa vanité maladive et son égoïsme allaient à ce point qu'il rompit avec une jeune fille qu'il allait demander en mariage, parce que, recevant sa visite avec celle d'un autre musicien, elle avait offert une chaise à ce dernier avant de faire asseoir Chopin.

A Paris également, d'abord rue Pigalle, puis square d'Orléans, le pianiste poitrinaire vécut auprès de George Sand, qui remplit avec un zèle infatigable l'office de garde-malade. Un refroidissement advint, lorsqu'il crut qu'elle l'avait peint dansLucrezia Floriani, sous les traits du prince Karol, un rêveur déséquilibré. Et Lucrezia n'était-ce pas elle-même, cette étrange femme qui a des passions de huit jours ou d'une heure toujours sincères, mère de quatre enfants issus de trois pères différents? Ainsi se résume son signalement pathologique: «Une pauvre vieille fille de théâtre comme moi, veuve de… plusieurs amants (je n'ai jamais eu la pensée d'en revoir le compte).» Chopin avait luLucrezia Floriani, jour après jour, sur la table de George Sand. Il ne s'alarma et ne se crut visé que lorsque l'oeuvre parut en feuilleton dans laPresse: c'était au commencement de 1847. Le roman se termine par la victoire que l'amour des enfants remporte sur l'amour des amants. Il en fut de même dans la vie réelle. A la suite d'une querelle avec Maurice qui parla de quitter la partie—«cela, dit George Sand, ne pouvait pas et ne devait pas être».—Chopin abandonna, en juillet 1847, la maison du square d'Orléans. Elle murmure avec mélancolie: «Il ne supporta pas mon intervention légitime et nécessaire. Il baissa la tête et prononça que je ne l'aimais plus. Quel blasphème, après ces huit années de dévouement maternel! Mais le pauvre coeur froissé n'avait pas conscience de son délire.» Et elle écrit à Charles Poncy, l'ouvrier-poète: «J'ai été payée d'ingratitude, et le mal l'a emporté dans une âme dont j'aurais voulu faire le sanctuaire et le foyer du beau et du bien… Que Dieu m'assiste! je crois en lui et j'espère.»

Avant la mort de Chopin survenue le 17 octobre 1849, ils se rencontrèrent une seule fois dans un salon ami. George Sand s'approcha avec angoisse; en balbutiant: «Frédéric.» Il rencontra son regard suppliant, pâlit, se leva sans répondre et s'éloigna. Quels étaient ses mystérieux griefs? C'est le mutuel secret que tous deux ont emporté dans la tombe. Au terme de l'Histoire de ma Vie, George Sand se contente de quelques éloquentes apostrophes à ceux qu'elle a aimés et qui ont cessé d'être. Chopin, qui avait eu le plus long bail, doit en prendre sa part: «Saintes promesses des cieux, s'écrie-t-elle, où l'on se retrouve et où l'on se reconnaît, vous n'êtes pas un vain rêve!… O heures de suprême joie et d'ineffables émotions, quand la mère retrouvera son enfant, et les amis les dignes objets de leur amour!» Puis, faisant un retour sur soi-même, voici qu'elle prononce cette lugubre parole: «Mon coeur est un cimetière.» Sans doute elle y voit défiler les cortèges et s'accumuler les tombes des affections défuntes. Dès 1833, Jules Sandeau, évincé et jetant la flèche du Parthe, la comparait à une nécropole. Plus habile, il avait évité d'être livré au fossoyeur.

A son retour de Majorque, dans une lettre adressée à madame Marliani le 3 juin 1839, George Sand se jugeait elle-même en ces termes: «Je l'avoue à ma honte, je n'ai guère été jusqu'ici qu'un artiste, et je suis encore à bien des égards et malgré moi un grand enfant.» Au cours des années suivantes, sous les influences contraires de Chopin et de Pierre Leroux, la lutte va s'engager entre les préoccupations de l'art et les sollicitations de la politique. De là, dans les romans de George Sand, un double filon qu'il nous faut suivre: d'un côté,Consueloet laComtesse de Rudolstadt, de l'autre,Horace, leCompagnon du Tour de France, leMeunier d'Angibaultet lePéché de Monsieur Antoine. C'est le parallélisme des conceptions esthétiques et des rêves humanitaires.

Consuelofut composé sous l'inspiration immédiate et dans le commerce quotidien de Chopin. L'oeuvre vaut, non seulement par l'intérêt de la fable, mais encore et surtout par la délicatesse et l'agrément de l'exécution. Très touchante est l'aventure de cette cantatrice, fille d'une bohémienne. George Sand en a succinctement résumé les péripéties, à la page 176 du troisième et dernier volume. Ce sont: les fiançailles de Consuelo au chevet de sa mère avec Anzoleto, l'infidélité de celui-ci, la haine de la Corilla, les outrageants desseins de Zustiniani, les conseils du Porpora, le départ de Venise, l'attachement qu'Albert avait pris pour elle, les offres de la famille de Rudolstadt, ses propres hésitations et ses scrupules, sa fuite du château des Géants, sa rencontre avec Joseph Haydn, son voyage, son effroi et sa compassion au lit de douleur de la Corilla, sa reconnaissance pour la protection accordée par le chanoine à l'enfant d'Anzoleto, enfin son retour à Vienne et son entrevue avec Marie-Thérèse.

Le début du roman est un pur chef-d'oeuvre, avec de curieux détails sur la vie intime de Venise et cette attachante figure du Porpora, le professeur de chant de Consuelo qui ne tarda pas à être surnommée la Porporina. Puis c'est le début triomphal de la cantatrice au théâtre San Samuel, où elle devient l'objet des poursuites du directeur, le comte Zustiniani. Il y a là sur la vie des coulisses et des planches un brillant développement qui rappelle certaines tirades deKean. Le sujet qu'Alexandre Dumas père avait traité avec éloquence, George Sand s'en empare et le renouvelle ingénieusement. «Un comédien, dit-elle, n'est pas un homme; c'est une femme. Il ne vit que de vanité maladive; il ne songe qu'à satisfaire sa vanité; il ne travaille que pour s'enivrer de vanité. La beauté d'une femme lui fait du tort. Le talent d'une femme efface ou conteste le sien. Une femme est son rival, ou plutôt il est la rivale d'une femme; il a toutes les petitesses, tous les caprices, toutes les exigences, tous les ridicules d'une coquette.» Consuelo en fait l'expérience auprès d'Anzoleto, jusqu'à ce qu'elle s'éloigne, sur les conseils du Porpora, et se réfugie en Bohême, dans la famille de Rudolstadt. L'héritier de cette noble race, le comte Albert, a l'âme d'un vrai Hussite. Il descend du roi George Podiebrad et de Jean Ziska du Calice, chef des Taborites. Les doctrines d'autrefois hantent son imagination extatique: «Il haïssait les papes, ces apôtres de Jésus-Christ qui se liguent avec les rois contre le repos et la dignité des peuples. Il blâmait le luxe des évêques et l'esprit mondain des abbés, et l'ambition de tous les hommes d'église.» Cette question du hussitisme, les débats et les luttes qui se sont engagés autour de «la coupe de bois» par opposition aux vases d'or des Romains, ont intéressé et passionné George Sand. En dehors du roman deConsuelo, elle a écrit sur ce sujet deux remarquables études historiques.Jean Ziskaest un émouvant récit de la guerre des Hussites; on y rencontre l'exacte définition des points de désaccord avec Rome. DansProcope le Grandapparaît la doctrine de ces généreux révoltés, telle que la formule le pape Martin V dans sa lettre au roi de Pologne, Wladislas IV: «Ils disent qu'il ne faut point obéir aux rois, que tous les biens doivent être communs, et que tous les hommes sont égaux.» Bref, à l'estime de George Sand, ce sont les précurseurs de la Révolution française, dont ils réalisent par anticipation la devise. Leur cri: «La coupe au peuple!» a la valeur d'un impérissable symbole. Ils prêchent la communion universelle de l'humanité et protestent contre la corruption et la débauche de l'Eglise ultramontaine. Derrière le dogme utraquiste qui revendique la Cène sous les deux espèces, l'héroïque Bohême réclame la liberté du culte, la liberté de conscience, la liberté politique, la liberté civile. George Sand synthétise en ces termes l'enseignement qui découle du martyre de Jean Huss et de Jérôme de Prague: «L'Eglise est tombée au dernier rang dans l'esprit des peuples, parce qu'elle a versé le sang. L'Eglise n'est plus représentée que par des processions et des cathédrales, comme la royauté n'est plus représentée que par des citadelles et par des soldats. Mais l'Evangile, la doctrine de l'Egalité et de la Fraternité, est toujours et plus que jamais vivant dans l'âme du peuple. Et voyez le crucifié, il est toujours debout au sommet de nos édifices, il est toujours le drapeau de l'Eglise! Il est là sur son gibet, ce Galiléen, cet esclave, ce lépreux, ce paria, cette misère, cette pauvreté, cette faiblesse, cette protestation incarnées!… Sa prophétie s'est accomplie: il est remonté dans le Ciel, parce qu'il est rentré dans l'Idéal. Et de l'Idéal il redescendra pour se manifester sur la terre, pour apparaître dans le réel. Et voilà pourquoi, depuis dix-huit siècles, il plane adoré sur nos têtes.» Puis George Sand, confrontant les bûchers de Constance et de Rouen, aboutit à cette conclusion, toute conforme à sa thèse: «Qui ne sent dans son coeur que si Jeanne d'Arc eût vu le jour en Bohême, elle aurait été une de ces intrépides femmes du Tabor qui mouraient pour leur foi en Dieu et en l'Humanité?»

DansConsuelo, le hussitisme n'est qu'un épisode. La partie vraiment attrayante de l'oeuvre, ce sont les incidents romanesques où le génie de George Sand se donne carrière: le voyage souterrain de la Porporina pour rejoindre Albert de Rudolstadt, l'arrivée d'Anzoleto au château des Géants, l'odyssée d'Haydn, les embûches tendues par le recruteur Mayer. Ce sont aussi telles pages prestigieuses, comme le discours de Satan qui se dit le frère du Christ, et maints paysages qui évoquent devant nos yeux le charme et la diversité de la nature. Quel poète se flatterait d'égaler cette prose harmonieuse et rythmée? Voici, par exemple, un passage qui traduit beaucoup mieux que leChemineau, de M. Jean Richepin, la vision d'une route se déroulant à travers champs, parmi les sapins et les bruyères: «Qu'y-t-il de plus beau qu'un chemin? pensait Consuelo; c'est le symbole et l'image d'une vie active et variée. Que d'idées riantes s'attachent pour moi aux capricieux détours de celui-ci! Je ne me souviens pas des lieux qu'il traverse, et que pourtant j'ai traversés jadis. Mais qu'ils doivent être beaux, au prix de cette noire forteresse qui dort là éternellement sur ses immobiles rochers! Comme ces graviers aux pâles nuances d'or mat qui le rayent mollement, et ces genêts d'or brûlant qui le coupent de leurs ombres, sont plus doux à la vue que les allées droites et les raides charmilles de ce parc orgueilleux et froid! Rien qu'à regarder les grandes lignes sèches d'un jardin, la lassitude me prend: pourquoi mes pieds chercheraient-ils à atteindre ce que mes yeux et ma pensée embrassent tout d'abord? Au lieu que le libre chemin qui s'enfuit et se cache à demi dans les bois m'invite et m'appelle à suivre ses détours et à pénétrer ses mystères. Et puis ce chemin, c'est le passage de l'humanité, c'est la route de l'univers. Il n'appartient pas à un maître qui puisse le fermer et l'ouvrir, à son gré. Ce n'est pas seulement le puissant et le riche qui ont le droit de fouler ses marges fleuries et de respirer ses sauvages parfums. Tout oiseau peut suspendre son nid à ses branches, tout vagabond peut reposer sa tête sur ses pierres. Devant lui, un mur ou une palissade ne ferme point l'horizon. Le ciel ne finit pas devant lui; et, tant que la vue peut s'étendre, le chemin est une terre de liberté. A droite, à gauche, les champs, les bois appartiennent à des maîtres; le chemin appartient à celui qui ne possède pas autre chose; aussi comme il l'aime! Le plus grossier mendiant a pour lui un amour invincible. Qu'on lui bâtisse des hôpitaux aussi riches que des palais, ce seront toujours des prisons; sa poésie, son rêve, sa passion, ce sera toujours le grand chemin.»

Après un séjour à la cour de Marie-Thérèse, où l'élève préférée du Porpora, la compagne d'Haydn, redevient cantatrice, voici le retour au château des Géants. Elle y arrive pour épouser Albert et pour assister à sa mort. Mais cette mort—comme nous le verrons dans les deux volumes suivants de laComtesse de Rudolstadt—n'était qu'une crise de catalepsie. Consuelo, veuve aussitôt que mariée, et dédaigneuse de la richesse, a quitté Vienne pour se réfugier à Berlin. Elle y courra d'autres dangers. Frédéric la poursuivra de ses assiduités, puis de sa rancune. Alors se succèdent la silhouette de Voltaire et celle de la soeur du roi, Amélie, abbesse de Quedlimbourg. Elle a une périlleuse aventure d'amour. Consuelo, qui s'y trouve mêlée par dévouement, est arrêtée, incarcérée à Spandau, sous la surveillance des époux Schwartz. Or c'est à leur fils, le mystique et sentimental Gottlieb, qu'elle devra la liberté. Ça et là, apparaissent de délicieux épisodes, ainsi celui du rouge-gorge et les adieux de Consuelo à sa prison.

Elle est libre, sauvée, entraînée dans une voiture par un individu masqué. Quel est-il? Elle ressent un trouble profond et ne songe pas à se dérober. Tandis que les chevaux galopent, elle s'endort auprès de ce singulier compagnon, qui a serré les deux bras autour de sa taille. Au réveil, elle essaie de se dégager, mais sans trop insister. Un vague attrait la domine. «L'inconnu rapprocha Consuelo de sa poitrine, dont la chaleur embrasa magnétiquement la sienne, et lui ôta la force et le désir de s'éloigner. Cependant il n'y avait rien de violent ni de brutal dans l'étreinte douce et brûlante de cet homme. La chasteté ne se sentait ni effrayée ni souillée par ses caresses; et Consuelo, comme si un charme eût été jeté sur elle, oubliant la retenue, on pourrait même dire la froideur virginale dont elle n'avait jamais été tentée de se départir, même dans les bras du fougueux Anzoleto, rendit à l'inconnu le baiser enthousiaste et pénétrant qu'il cherchait sur ses lèvres. Comme tout était bizarre et insolite chez cet être mystérieux, le transport involontaire de Consuelo ne parut ni le surprendre, ni l'enhardir, ni l'enivrer. Il la pressa encore lentement contre son coeur; et quoique ce fut avec une force extraordinaire, elle ne ressentit pas la douleur qu'une violente pression cause toujours à un être délicat. Elle n'éprouva pas non plus l'effroi et la honte qu'un si notable oubli de sa pudeur accoutumée eût dû lui apporter après un instant de réflexion. Aucune pensée ne vint troubler la sécurité ineffable de cet instant d'amour senti et partagé comme par miracle. C'était le premier de sa vie. Elle en avait l'instinct ou plutôt la révélation; et le charme en était si complet, si profond, si divin, que rien ne semblait pouvoir jamais l'altérer. L'inconnu lui paraissait un être à part, quelque chose d'angélique dont l'amour la sanctifiait. Il passa légèrement le bout de ses doigts, plus doux que le tissu d'une fleur, sur les paupières de Consuelo, et à l'instant elle se rendormit comme par enchantement. Il resta éveillé cette fois, mais calme en apparence, comme s'il eût été invincible, comme si les traits de la tentation n'eussent pu pénétrer son armure. Il veillait en entraînant Consuelo vers des régions inconnues, tel qu'un archange emportant sous son aile un jeune séraphin anéanti et consumé par le rayonnement de la Divinité.»

Le lecteur a deviné, mais Consuelo ignore que l'inconnu c'est Albert de Rudolstadt, sorti de léthargie. Elle est légitimement enlevée par son époux. Avec lui, et sous la sympathique protection de cet homme masqué, elle s'initiera à la doctrine des Invisibles, confrérie franc-maçonnique. Ils lui révéleront la trilogie démocratique: Liberté, Egalité, Fraternité, et ils démontreront qu'elle procède de l'Evangile. Leur foi est le déisme chrétien. Ecoutez les questions et les réponses de cette initiation: «Qu'est-ce que le Christ?—C'est la pensée divine, révélée à l'humanité.—Cette pensée est-elle tout entière dans la lettre de l'Evangile?—Je ne le crois pas; mais je crois qu'elle est tout entière dans son esprit.» L'interrogatoire de Consuelo satisfait les Invisibles, qui la félicitent de son courage, de ses talents et des vertus. Elle recevra, en dépit de son sexe, les degrés de tous les rites. On le lui déclare solennellement: «L''épouse et l'élève d'Albert de Rudolstadt est notre fille, notre soeur et notre égale. Comme Albert, nous professons le précepte de l'égalité divine de l'homme et de la femme.» Avec Consuelo ils communieront en une sorte de christianisme supérieur et épuré. Aussi bien était-ce alors l'intime religion de George Sand. Elle charge son héroïne d'en esquisser les principaux linéaments: «Le Christ est un homme divin que nous révérons comme le plus grand philosophe et le plus grand saint des temps antiques. Nous l'adorons autant qu'il est permis d'adorer le meilleur et le plus grand des maîtres et des martyrs… Mais nous adorons Dieu en lui, et nous ne commettons pas le crime d'idolâtrie. Nous distinguons la divinité de la révélation de celle du révélateur.»

De même que pour composerConsuelo, qui parut en 1843, George Sand avait étudié les annales religieuses de la Bohême, elle consacra plusieurs mois à s'assimiler les doctrines des sociétés secrètes, qui forment la substance de laComtesse de Rudolstadt. Elle écrit, le 6 juin 1843, à son fils: «Je suis dans la franc-maçonnerie jusqu'aux oreilles; je ne sors pas duKadosh, duRose-Croixet duSublime Ecossais. Il va en résulter un roman des plus mystérieux. Je t'attends pour retrouver les origines de tout cela dans l'histoire d'Henri Martin, les templiers, etc.» Et la semaine suivante, à madame Marliani: «Dites à Pierre Leroux qu'il m'a jetée là dans un abîme de folies et d'incertitudes, mais que j'y barbote avec courage, sauf à n'en tirer que des bêtises. Dites-lui, enfin, que je l'aime toujours, comme les dévotes aiment leurdoux Jésus.» Le 28 novembre 1843, elle avertit Maurice que laComtesse de Rudolstadt, en cours de publication dans laRevue Indépendante, risque d'être interrompue. Il lui sera impossible de fournir du manuscrit pour le numéro du 10 décembre, tellement elle est envahie par la politique et préoccupée par la fondation d'un journal, l'Eclaireur de l'Indre.

En dépit de parties attachantes, laComtesse de Rudolstadtn'égale pasConsuelo. Le dénouement tourne au symbole, alors que l'héroïque élève du Porpora devient réellement l'épouse d'Albert et se voue à rester cantatrice, pour offrir le spectacle de la vertu sur les planches. Ils accomplissent à travers l'Europe un infatigable pèlerinage: elle, s'adonnant à son art, lui, annonçant la république prochaine, plus de maîtres ni d'esclaves, les sacrements à tout le monde, la coupe à tous. Et Consuelo la Zingara, et Albert le mystique, vont de province en province, comme des bohémiens, accompagnés de leurs enfants. Ils prophétisent la renaissance du Beau et l'avènement du Vrai. Ils vont au triomphe ou au martyre, zélateurs de l'Idéal, précurseurs de la Révolution.

La curiosité artistique, qui animeConsueloet laComtesse de Rudolstadt, ne pouvait détacher George Sand des visions de renouveau social dont sa pensée était obsédée. Son rêve d'un monde régénéré et égalitaire s'épanche dans ses oeuvres, dansHoracequi, en 1841, la brouilla avec laRevue des Deux Mondes, mais surtout dans leCompagnon du Tour de France. Ce premier roman vraiment socialiste fut inspiré par la lecture d'un ouvrage qu'avait composé un simple ouvrier, Agricol Perdiguier, menuisier au faubourg Saint-Antoine, et plus tard représentant du peuple. SonLivre du Compagnonnage, publié sous le pseudonyme d'Avignonnais-la-Vertu, relatait la généalogie et les affiliations de ces associations ouvrières, véritables sociétés secrètes, non avouées par les lois, mais tolérées par la police, qui prirent le titre deDevoirs. On trouve là le lien qui rattache les syndicats ouvriers d'à présent aux anciennes corporations. Aussi bien les rites de ces Devoirs remontent-ils, les uns au moyen âge, les autres à la plus lointaine antiquité. Ils sont dominés, de même que l'institution de la franc-maçonnerie, par le symbole du Temple de Salomon.

Entre les différents Devoirs, il s'en fallait de beaucoup que régnât un accord parfait. De rite à rite, le compagnonnage avait ses querelles et ses batailles, qui enfantaient toute une littérature en prose et en vers, sorte de chansons de geste du prolétariat à travers les âges. Ce fut l'honneur d'Agricol Perdiguier de vouloir opérer une réconciliation durable parmi les associations ouvrières profondément divisées. Son petit volume, dont les journaux démocratiques de l'époque, notamment leNational, reproduisirent de nombreux extraits, prêchait aux travailleurs manuels l'union et la concorde qui devaient améliorer leur condition morale et matérielle. Agricol Perdiguier ne se contenta pas d'enseigner à ses frères, les compagnons duTour de France, la sublimité de l'idéal éclos et épanoui dans son coeur. Il effectua lui-même un voyage social et humanitaire à travers les départements. Tous les Devoirs entendirent cette bonne parole, animée d'un souffle évangélique. Presque tous en profitèrent. La devise d'Avignonnais-la-Vertun'était autre que celle de l'apôtre Jean: «Aimez-vous les uns les autres.» Si la cause était gagnée auprès des compagnons, qui renoncèrent à leurs vieilles haines corporatives et ouvrirent leurs âmes au sentiment de la solidarité, il restait à faire pénétrer les idées nouvelles dans le public bourgeois, fort ignorant des questions ouvrières. La monarchie de Juillet avait institué lepays légal, qui affectait de ne point connaître et de dédaigner le pays véritable. Pour cette tâche de vulgarisation et de propagande au delà des frontières professionnelles, Agricol Perdiguier eut la plus retentissante et la plus efficace des collaborations. Il obtint le concours littéraire de George Sand.

L'auteur d'Indiana, deValentineet deMaupratne pouvait demeurer insensible à aucune des manifestations du renouveau qui pénétrait dans les classes intellectuelles. Elle s'indignait de cet égoïsme ploutocratique, personnifié en Louis-Philippe. Elle aspirait à un réveil de l'esprit révolutionnaire qui, un demi-siècle plus tôt, s'était affirmé avec tant d'éclat. Selon l'expression qu'elle emploiera dans lePéché de Monsieur Antoine, elle voulait régénérer «l'antique bourgeoisie, cette race intelligente, vindicative et têtue, qui a eu de si grands jours dans l'histoire, et qui serait encore si noble, si elle avait tendu la main au peuple au lieu de le repousser du pied.» Et elle ajoutait, pour calmer les inquiétudes des libéraux et des républicains doctrinaires: «Ceux qui accusent les écrits socialistes d'incendier les esprits devraient se rappeler qu'ils ont oublié d'apprendre à lire aux paysans.»

Entre les diverses écoles réformatrices, George Sand cherchait sa voie. Elle était hantée, comme toutes les âmes fières, par le rêve d'une humanité meilleure, d'une société plus juste, qui aidât à réparer les inégalités de la naissance. Fourier et Victor Considérant proposaient le phalanstère, Pierre Leroux un vague communisme sentimental, Cabet une Icarie qui tenait de la république de Platon et de la cité d'Utopie. Lamennais, au lendemain de son héroïque rupture avec l'Eglise ultramontaine, ouvrait à la démocratie les avenues de l'idéalisme chrétien et de la fraternité évangélique. Il concevait un majestueux édifice, fondé sur les assises du devoir et habité par un peuple de sages.—Toutes ces doctrines, séduisantes à des degrés divers, George Sand les avait pressenties et éprouvées; elle en avait extrait le suc et la substance. Elle haïssait le «gouvernement infâme de Louis-Philippe», elle stigmatisait le «cancan des prostituées et de la bourgeoisie», elle entendait avec joie les craquements de l'édifice. Son coeur et sa raison la conduisaient de Jean-Jacques à Robespierre, et l'incitaient à se pencher avec sollicitude vers le peuple. De là ses sympathies pour Agricol Perdiguier, et l'enthousiasme qu'elle apporta, durant toute l'année 1840, à écrire leCompagnon du Tour de France. Cette oeuvre, qui suscita l'admiration parmi le monde de la pensée, répandit la terreur dans la société ignorante et cossue, pour qui toute nouveauté est une perturbation séditieuse. George Sand fut maudite par les gens du bel air, les classes dirigeantes et le clergé. Elle n'eut garde de s'en émouvoir. «Voilà, dit-elle simplement dans la préface du roman, comment un certain monde et une certaine religion accueillent les tentatives de moralisation, et comment un livre dont l'idée évangélique était le but bien déclaré, fut reçu par les conservateurs de la morale et les ministres de l'Evangile.» Le crime, en effet, de George Sand était double: dans la thèse et dans la fable. Pour exposer les doctrines du compagnonnage telles que les formulait Agricol Perdiguier, elle avait eu recours à une intrigue qui place le peuple au-dessus de la noblesse, exalte le travail aux dépens de l'oisiveté et célèbre les vertus plébéiennes. On estima, en haut lieu, que de pareilles maximes étaient subversives et antisociales.

Le héros duCompagnon du Tour de France, Pierre Huguenin, surnommé l'Ami-du-Trait, simple ouvrier menuisier, ne s'avise-t-il pas de se faire platoniquement aimer de la belle Yseult de Villepreux, et ne s'éloigne-t-il pas avec fierté, plutôt que de lui infliger ce que le monde appelle une mésalliance? Et son camarade Amaury, ditle Corinthien, ne pénètre-t-il pas assez intimement dans les bonnes grâces de la marquise Joséphine, pour que certaine calèche, durant la nuit, leur rende le même office hospitalier que le fiacre deMadame Bovary? Cela était impardonnable, au gré des lecteurs bien pensants. George Sand avait l'audace de montrer le travailleur qui s'élève, et des filles ou des femmes nobles qui tombent dans des bras plébéiens. Son Pierre Huguenin était bon, loyal et brave; il savait plaire. Et Yseult voulait épouser un homme du peuple, afin de devenir peuple elle-même!

Le type de cet ouvrier pouvait-il paraître embelli, poétisé, aux gens du monde qui n'avaient pas de rapports directs avec l'atelier? George Sand se défend de ce reproche: «Agricol Perdiguier, écrit-elle, était au moins aussi intelligent, aussi instruit que Pierre Huguenin. Un autre ouvrier, le premier venu, pouvait être jeune et beau, personne ne le niera. Une femmebien née, comme on dit, peut aimer la beauté dans un homme sans naissance, cela s'est vu!» Le romancier souhaite que l'aventure se généralise, que l'amour ne connaisse d'autres affinités que celles du coeur et de l'esprit. «Un ouvrier, s'écrie-t elle, est un homme tout pareil à un autre homme, unmonsieurtout pareil à un autremonsieur, et je m'étonne beaucoup que cela étonne encore quelqu'un.» On s'étonna, effectivement, et même on se révolta, parmi les censitaires de 1840. George Sand, non contente de heurter les préjugés nobiliaires ou bourgeois, appelait un autre état social, fondé sur cette maxime: «A chacun selon ses besoins!» Elle estimait que le morcellement de la propriété gâte la beauté de la nature. Elle honorait le peuple qui peine avec résignation: «Effacez ses souillures, disait-elle, remédiez à ses maux, et vous verrez bien que ce vil troupeau est sorti des entrailles de Dieu tout aussi bien que vous. C'est en vain que vous voulez faire des distinctions et des catégories; il n'y a pas deux peuples, il n'y en a qu'un.» Et l'âme idéaliste de George Sand se rencontrait avec l'esprit pratique d'Agricol Perdiguier pour enseigner aux humbles l'ascension vers le mieux. Dans le compagnonnage, elle découvrait un germe bienfaisant, la loi mutuelle d'assistance et d'amour.

De la même inspiration procède leMeunier d'Angibault, qui parut en 1845. Marcelle, comtesse de Blanchemont, veuve et à demi ruinée, aime l'ouvrier mécanicien Henri Lémor, qui ne voulait pas l'épouser, la croyant riche. Elle se réfugie au fin fond du Berry; il la suit. Là surgit, en parallèle, un autre couple amoureux. Rose, fille de maître Bricolin, l'avide régisseur de Blanchemont, aime le meunier Grand-Louis, qui est sans fortune. Les parents de Rose, surtout sa mère, s'opposent au mariage. Ils ont pourtant une fille aînée qui est devenue folle «d'une amour contrariée» et qui erre à travers la campagne. Cette possédée incendie la ferme de Blanchemont. Alors les théories socialistes resplendissent de leur plus pur éclat. Marcelle, pauvre et radieuse, épouse Henri Lémor. Et Rose se marie avec le Grand-Louis, le farinier d'Angibault.

Plus accentuées encore sont les doctrines du roman qui suivit, lePéché de Monsieur Antoine. Composé en 1845 à la campagne, «dans une phase de calme extérieur et intérieur, nous dit George Sand, comme il s'en rencontre peu dans la vie des individus», cet ouvrage hardiment socialiste fut publié en feuilleton par un journal ultra-conservateur, l'Epoque, vers le même temps où les romans d'Eugène Sue paraissaient dans lesDébatset leConstitutionnel, feuilles gouvernementales. En effet, les organes républicains, tels que leNational, se refusaient à accueillir les oeuvres de George Sand qu'ils estimaient subversives et révolutionnaires.

Ce socialisme, purement intellectuel, n'eût pas été désavoué par Fénelon en sa république de Salente. Il n'est aucunement responsable du décevant résultat des ateliers nationaux, non plus que de la sinistre aventure des journées de Juin. A sa base on trouve un communisme virtuel, la communauté par association, embryon de propriété collective. Mais l'idée demeura incomprise et rejetée par les masses. «Elle est, déclare George Sand, antipathique dans la campagne et n'y sera réalisable que par l'initiative d'un gouvernement fort, ou par une rénovation philosophique, religieuse et chrétienne, ouvrage des siècles peut-être».

A sa thèse généreuse l'écrivain avait adapté une intrigue assez invraisemblable, mais attachante. Emile Cardonnet, étudiant enthousiaste, est appelé auprès de son père, industriel positif, esprit sec et précis, superlativement bourgeois. Dans le pays, aux environs de Gargilesse, sur les confins de la Marche, habitent en leurs manoirs respectifs deux anciens amis devenus ennemis mortels, le comte Antoine de Chateaubrun et le marquis de Boisguilbault. A Chateaubrun, tout est dévasté, et le comte ruiné s'est transformé en une manière de paysan qui s'appelle M. Antoine. Il a une fille de dix-huit ans, Gilberte, blanche et blonde, «belle comme la plus belle fleur inculte de ces gracieuses solitudes.» A Boisguilbault, autre original, hanté par l'hypocondrie, un misanthrope de soixante-dix ans. Encore droit, mais très maigre, ses vêtements semblaient couvrir un homme de bois. Et, de fait, il n'avait pas changé la coupe de son costume depuis un demi-siècle: «Un habit vert très court, des pantalons de nankin, un jabot très roide, des bottes à coeur, et, pour rester fidèle à ses habitudes, une petite perruque blonde, de la nuance de ses anciens cheveux et ramassée en touffe sur le milieu du front. Des cols empesés montant très haut, et relevant jusqu'aux yeux ses longs favoris blancs comme la neige, donnaient à sa longue figure la forme d'un triangle.» Habillé en petit maître de l'Empire, M. de Boisguilbault était communiste.

D'où provenait la brouille entre le comte et le marquis? Quel était le péché de M. Antoine? Quel était le grief du septuagénaire? C'est—nous l'apprendrons au dénouement—qu'Antoine de Châteaubrun, en sa fringante jeunesse, avait été l'amant de madame de Boisguilbault. Au demeurant, Emile Cardonnet, qui aime la fille du comte et les théories du marquis, entre en rébellion contre son père, prompt à pourfendre le socialisme. «Voilà, s'écrie l'industriel avec indignation, voilà les utopies du frère Emile, frère morave, quaker, néo-chrétien, néo-platonicien, que sais-je? C'est superbe, mais c'est absurde.» Sans cesse ils sont aux prises, l'un prenant pour formule: «A chacun suivant sa capacité», l'autre ayant pour axiome: «A chacun suivant ses besoins». Emile, rudoyé par l'infaillibilité paternelle, se console auprès du marquis, qui lui enseigne que l'égalité des droits implique l'égalité des jouissances, que la vérité communiste est tout aussi respectable que la vérité évangélique. C'est, en effet, l'Evangile qui, par les voies esséniennes, les conduit à une conclusion d'égalité niveleuse. Le Dieu qu'ils adorent est la justice sans alliage, la miséricorde sans défaillance. «Dieu est dans tout, et la nature est son temple.» Mais la raison pure peut-elle suffire à la vingtième année? Si l'esprit d'Emile est plus souvent à Boisguilbault, son coeur est presque toujours à Chateaubrun. Après des chapitres interminables de dissertations socialistes, la jeunesse et l'amour recouvrent leurs droits. Le fils altruiste de l'égoïste industriel épouse la fille de M. Antoine. On peut espérer que les deux époux n'examineront pas seulement les beautés du communisme. Vainement le marquis, qui se plaignait d'avoir jadis partagé sa femme, professe que tout doit être mis en commun: Emile n'y mettra pas Gilberte. Et les théories de George Sand viennent se briser sur le roc de l'amour, qui est un irréductible individualiste.

Dès 1830, George Sand était républicaine. Durant les dix-huit années du règne de Louis-Philippe, elle ne cessa d'appeler de ses voeux une révolution qui renversât la monarchie et le régime censitaire. Elle avait donné son âme à la démocratie, elle était en communion parfaite avec les accusés d'avril. Les ennemis du gouvernement de Juillet pouvaient compter sur sa coopération intellectuelle: les romans qu'elle publiait sapaient les assises de la royauté bourgeoise. Toutefois, elle refusa d'approuver l'échauffourée du 12 mai 1839, tentée par laSociété des Saisons, et dont elle apprit à Gênes l'infructueuse issue. Elle se contenta de plaindre et d'admirer les vaincus. «A Dieu ne plaise, écrit-elle dans son autobiographie, que j'accuse Barbès, Martin Bernard et les autres généreux martyrs de cette série, d'avoir aveuglément sacrifié à leur audace naturelle, à leur mépris de la vie, à un égoïste besoin de gloire! Non! c'étaient des esprits réfléchis, studieux, modestes; mais ils étaient jeunes, ils étaient exaltés par la religion du devoir, ils espéraient que leur mort serait féconde. Ils croyaient trop à l'excellence soutenue de la nature humaine; ils la jugeaient d'après eux-mêmes. Ah! mes amis, que votre vie est belle, puisque, pour y trouver une faute, il faut faire, au nom de la froide raison, le procès aux plus nobles sentiments dont l'âme de l'homme soit capable! La véritable grandeur de Barbès se manifesta dans son attitude devant ses juges et se compléta dans le long martyre de la prison. C'est là que son âme s'éleva jusqu'à la sainteté. C'est du silence de cette âme profondément humble et pieusement résignée qu'est sorti le plus éloquent et le plus pur enseignement à la vertu qu'il ait été donné à ce siècle de comprendre. Les lettres de Barbès à ses amis sont dignes des plus beaux temps de la foi.»

A ce chevalier, à ce paladin héroïque de la démocratie, aboutissait le cycle des enthousiasmes de George Sand. Elle avait tour à tour demandé la certitude philosophique et la vérité sociale aux sources les plus diverses; elle avait interrogé le passé et le présent, elle s'était efforcée d'arracher à l'avenir son redoutable secret. Et elle s'écrie, au terme de l'Histoire de ma Vie: «Terrede Pierre Leroux,Cielde Jean Reynaud,Universde Leibnitz,Charitéde Lamennais, vous montez ensemble vers le Dieu de Jésus… Quand, avec la jeunesse de mon temps, je secouais la voûte de plomb des mystères, Lamennais vint à propos étayer les parties sacrées du temple. Quand, indignés après les lois de septembre, nous étions prêts encore à renverser le sanctuaire réservé, Leroux vint, éloquent, ingénieux, sublime, nous promettre le règne du ciel sur cette même terre que nous maudissions. Et de nos jours, comme nous désespérions encore, Reynaud, déjà grand, s'est levé plus grand encore pour nous ouvrir, au nom de la science et de la foi, au nom de Leibnitz et de Jésus, l'infini des mondes comme une patrie qui nous réclame.»

La République, en effet, qu'elle attend, qu'elle appelle, c'est l'Evangile en acte, c'est la réalisation de cette doctrine «toute d'idéal et de sentiment sublime» qui fut apportée aux hommes par le Nazaréen. Du haut de ses rêves, elle devait choir dans la réalité. La désillusion sera cruelle.

Douée d'une intelligence religieuse et d'une raison anticléricale, elle était délibérément hostile à la théologie et aux pratiques du catholicisme. L'Eglise romaine lui apparaissait inconciliable avec l'esprit de liberté. Le 13 novembre 1844, elle répondait à un desservant qui, par circulaire, venait la solliciter pour une oeuvre pie: «Depuis qu'il n'y a plus, dans la foi catholique, ni discussions, ni conciles, ni progrès, ni lumières, je la regarde comme une lettre morte, qui s'est placée comme un frein politique au-dessous des trônes et au-dessus des peuples. C'est à mes yeux un voile mensonger sur la parole du Christ, une fausse interprétation des sublimes Evangiles, et un obstacle insurmontable à la sainte égalité que Dieu promet, que Dieu accordera aux hommes sur la terre comme au ciel.» Plus tard, en février 1848, à la veille de la Révolution, George Sand communique auConstitutionnelune lettre adressée à Pie IX par Joseph Mazzini, et elle y ajoute un commentaire qui se termine par cette adjuration: «Courage, Saint-Père! Soyez chrétien!»

C'est avec le même instinct de générosité confiante et un peu crédule qu'elle se tourne vers le prince Louis-Napoléon Bonaparte, prisonnier au fort de Ham, pour le féliciter de son «remarquable travail, l'Extinction du Paupérisme.» Cette correspondance est du mois de décembre 1844. George Sand était alors vaguement communiste, tout au moins dans leCompagnon du Tour de France, leMeunier d'Angibaultet lePéché de Monsieur Antoine. Elle compte, pour assurer le triomphe de la liberté, sur l'impérial rêveur, chez qui se dérobe un sinistre ambitieux. En lui elle ne veut voir qu'un guerrier captif, un héros désarmé, un grand citoyen. Elle demande impatiemment à l'homme d'élitede tirer la France des mains d'unhomme vulgaire, pour ne rien dire de pis. Par là elle a désigné Louis-Philippe. Comme la plupart des contemporains, elle subit la fascination de la légende napoléonienne. «Ce n'est pas, dit-elle, le nom terrible et magnifique que vous portez qui nous eût séduit. Nous avons à la fois diminué et grandi depuis les jours d'ivresse sublime qu'IL nous a donnés: son règne illustre n'est plus de ce monde, et l'héritier de son nom se préoccupe du sort des prolétaires!… Quant à moi personnellement, je ne connais pas le soupçon, et, s'il dépendait de moi, après vous avoir lu, j'aurais foi en vos promesses et j'ouvrirais la prison pour vous faire sortir, la main pour vous recevoir… Parlez-nous donc encore de liberté, noble captif! Le peuple est comme vous dans les fers. Le Napoléon d'aujourd'hui est celui qui personnifie la douleur du peuple comme l'autre personnifiait sa gloire.» A célébrer ainsi le renouveau des souvenirs d'antan, George Sand ne pressent pas qu'elle est sur le chemin de l'élection présidentielle, du coup d'Etat et de l'Empire.

Dès 1844, elle estimait, comme elle le proclamera en 1848 dans sa lettreAux Riches, que «le communisme, c'est le vrai christianisme,» et elle ajoutera: «Hélas! non, le peuple n'est pas communiste, et cependant la France est appelée à l'être avant un siècle.» Sous le ministère Guizot, elle recueille des signatures en faveur de laPétition pour l'organisation du travail, qui contient en germe la doctrine socialiste de Louis Blanc et les ateliers nationaux. Elle va de l'avant, mais sans discerner très nettement ceux qu'elle suit, non plus que ceux qu'elle entraîne. Le 18 février 1848, elle ne croit aucunement à la révolution qui éclatera six jours plus tard. «Je n'y vois pas, écrit-elle à son fils, de prétexte raisonnable dans l'affaire des banquets. C'est une intrigue entre ministres qui tombent et ministres qui veulent monter. Si l'on fait du bruit autour de leur table, il n'en résultera que des horions, des assassinats commis par les mouchards sur des badauds inoffensifs, et je ne crois pas que le peuple prenne parti pour la querelle de M. Thiers contre M. Guizot. Thiers vaut mieux, à coup sûr; mais il ne donnera pas plus de pain aux pauvres que les autres.» Elle déclare que se faire assommer pour Odilon Barrot et compagnie,ce serait trop bête, et elle exhorte Maurice à observer les événements de loin, sans se fourrer dans une bagarre que du reste elle ne prévoit pas. Et voici sa conclusion: «Nous sommes gouvernés par de la canaille.»

Le 24 février, le peuple de Paris est debout. George Sand accourt de Nohant, à la première nouvelle de la Révolution. Elle vient mettre sa plume à la disposition du Gouvernement provisoire: on l'utilisera. Le 6 mars, elle écrit à son ami Girerd, commissaire de la République à Nevers: «Tout va bien. Les chagrins personnels disparaissent quand la vie publique nous appelle et nous absorbe. La République est la meilleure des familles, le peuple est le meilleur des amis.» Elle lui envoie—car elle est l'auteur de sa nomination—les instructions suivantes, au nom du citoyen Ledru-Rollin, ministre de l'Intérieur: «Agis avec vigueur, mon cher frère. Dans une situation comme celle où nous sommes, il ne faut pas seulement du dévouement et de la loyauté, il faut du fanatisme au besoin. Il faut s'élever au-dessus de soi-même, abjurer toute faiblesse, briser ses propres affections si elles contrarient la marche d'un pouvoir élu par le peuple et réellement, foncièrement révolutionnaire. «Elle lui en offre une preuve en sacrifiant un ami que, d'ailleurs, elle a cessé d'aimer—ce qui amoindrit son mérite d'héroïne à la Corneille: «Ne t'apitoie pas sur le sort de Michel (de Bourges); Michel est riche, il est ce qu'il a souhaité, ce qu'il a choisi d'être. Il nous a trahis, abandonnés, dans les mauvais jours. A présent, son orgueil, son esprit de domination se réveillent. Il faudra qu'il donne à la République des gages certains de son dévouement s'il veut qu'elle lui donne sa confiance.» Elle n'admet aucune transaction, aucun accommodement; on doit balayer tout ce qui a l'esprit bourgeois. C'est avec encore plus d'allégresse qu'elle mande, le 9 mars, à Charles Poncy, l'ouvrier-poète de Toulon: «Vive la République! Quel rêve, quel enthousiasme, et, en même temps, quelle tenue, quel ordre à Paris! J'ai vu s'ouvrir les dernières barricades sous mes pieds. J'ai vu le peuple grand, sublime, naïf, généreux, le peuple français, réuni au coeur de la France, au coeur du monde; le plus admirable peuple de l'univers! J'ai passé bien des nuits sans dormir, bien des jours sans m'asseoir. On est fou, on est ivre, on est heureux de s'être endormi dans la fange et de se réveiller dans les cieux… J'ai le coeur plein et la tête en feu. Tous mes maux physiques, toutes mes douleurs personnelles sont oubliés. Je vis, je suis forte, je suis active, je n'ai plus que vingt ans.» Cet hosannah, nous le retrouvons dans tous les écrits de George Sand, en ces deux mois de mars et d'avril, notamment dans lesLettres de Blaise Bonnin, qui figurent au volume intituléSouvenirs de 1848et qui sont d'excellente propagande démocratique à l'usage des paysans. De même, sous le titre générique:Questions politiques et sociales, voici lesLettres au peuple, celle par exemple du 7 mars, où George Sand déploie une éloquence qu'elle n'a jamais surpassée: «Venez, tous, morts illustres, maîtres et martyrs vénérés, venez voir ce qui se passe maintenant sur la terre; viens le premier, ô Christ, roi des victimes, et, à ta suite, le long et sanglant cortège de ceux qui ont vécu d'un souffle de ton esprit, et qui ont péri dans les supplices pour avoir aimé ton peuple! Venez, venez en foule, et que votre esprit soit parmi nous!» Puis, le 19 mars, s'adressant encore au peuple dans un élan mystique, elle s'écrie: «La République est un baptême, et, pour le recevoir dignement, il faut être en état de grâce. L'état de grâce, c'est un état de l'âme où, à force de haïr le mal, on n'y croit pas.»

Ces envolées dans l'empyrée ne lui font point négliger les réalités de la politique courante et des intérêts électoraux. Elle recommande à Maurice, qui est maire de Nohant, de travailler à prêcher, à républicaniser les bons paroissiens, et elle n'oublie pas l'irrésistible argument: «Nous ne manquons pas de vin cette année, tu peux faire rafraîchir ta garde nationale armée, modérément,dans la cuisine, et, là, pendant une heure, tu peux causer avec eux et les éclairer beaucoup.» Elle lui adresse, pour être lues aux populations, les circulaires officielles qu'elle-même a rédigées comme secrétaire bénévole de Ledru-Rollin, et elle hasarde un calembour—ce qui est assez rare sous sa plume—à propos dumairequi recevra les instructions de samère. De vrai, elle est occupée, absorbée comme un homme d'Etat. Le romancier a cédé la place au publiciste politique, qui alimente de sa prose leBulletin de la République. Elle en est fière, mais cette collaboration «ne doit pas être criée sur les toits.» Elle ne signe pas.

George Sand serait-elle antisémite? En 1861, dans son roman deValvèdre, elle créera l'étrange figure de l'Israélite Moserwald, et l'un des personnages formulera cette déclaration de principes: «Le juif a instinctivement besoin de manger un morceau de notre coeur, lui qui a tant de motifs pour nous haïr, et qui n'a pas acquis avec le baptême la sublime notion du pardon.» Déjà, le 24 mars 1848, elle écrivait à son fils: «Rothschild fait aujourd'hui de beaux sentiments sur la République. Il est gardé à vue par le Gouvernement provisoire, qui ne veut pas qu'il se sauve avec son argent et qui lui mettrait de la mobile à ses trousses. Encoremotuslà-dessus.» Elle professe, en effet, la répugnance des républicains si probes et si désintéressés d'alors, à l'endroit des hommes d'affaires, des spéculateurs et des agioteurs. Dans une admirable lettre à Lamartine, au commencement d'avril, elle le plaint de s'asseoir et de manger à la table des centeniers. Elle en profite pour exposer ce qu'on pourrait appeler la conception idéaliste de la démocratie: «Eh quoi! dit-elle, en peu d'années, vous vous êtes élevé dans les plus hautes régions de la pensée humaine, et, vous faisant jour au sein des ténèbres du catholicisme, vous avez été emporté par l'esprit de Dieu, assez haut pour crier cet oracle que je répète du matin au soir: «Plus il fait clair, mieux on voit Dieu!» Alors elle l'interroge, elle l'adjure, elle le presse: «Pourquoi êtes-vous avec ceux que Dieu ne veut pas éclairer, et non avec ceux qu'il éclaire? pourquoi vous placez-vous entre la bourgeoisie et le prolétariat?… Vous avez de la conscience, vous êtes pur, incorruptible, sincère, honnête dans toute l'acception du mot en politique, je le sais maintenant; mais qu'il vous faudrait de force, d'enthousiasme, d'abnégation et de pieux fanatisme pour être en prose le même homme que vous êtes en vers!… Mais non, vous n'êtes pas fanatique, et cependant vous devriez l'être, vous à qui Dieu parle sur le Sinaï. Vous devez porter les feux dont vous avez été embrasé dans votre rencontre avec le Seigneur, au milieu des glaces où les mauvais coeurs languissent et se paralysent. Vous êtes un homme d'intelligence et un homme de bien. Il vous reste à être un homme vertueux. Faites, ô source de lumière et d'amour, que le zèle de votre maison dévore le coeur de cette créature d'élite!»

Lamartine, sur ses sommets, n'entendit pas l'appel de George Sand, et ce fut pour elle un prémier déboire. Elle en éprouva un second, encore plus amer, en cette journée du 17 avril où deux cent mille bouches proférèrent les cris: «Mort aux communistes! Mort à Cabet!» Le soir même, elle écrit à Maurice une lettre désespérée: «J'ai bien dans l'idée que la République a été tuée dans son principe et dans son avenir, du moins dans son prochain avenir.» Elle s'apitoie sur ceux qui seront les vaincus, les victimes, les proscrits, et plus particulièrement sur Barbès, en qui elle voit—étrange rapprochement!—la vertu de Jeanne d'Arc et la pureté de Robespierre l'incorruptible. Il lui semble que son rôle, à elle, son rôle civique est fini, qu'il est temps de regagner Nohant. Elle a rédigé unBulletinqu'elle déclare «un peu raide» et qui a déchaîné toutes les fureurs de la bourgeoisie. Un moment, elle reprend courage, le 20 avril, devant la fête de la Fraternité, «la plus belle journée de l'histoire», où un million d'âmes communient dans la religion d'amour: «Du haut de l'Arc de l'Etoile, le ciel, la ville, les horizons, la campagne verte, les dômes des grands édifices dans la pluie et dans le soleil, quel cadre pour la plus gigantesque scène humaine qui se soit jamais produite! De la Bastille, de l'Observatoire à l'Arc de triomphe, et au delà et en deçà hors de Paris, sur un espace de cinq lieues, quatre cent mille fusils pressés comme un mur qui marche, l'artillerie, toutes les armes de la ligne, de la mobile, de la banlieue, de la garde nationale, tous les costumes, toutes les pompes de l'armée, toutes les guenilles de lasainte canaille, et toute la population de tout âge et de tout sexe pour témoin, chantant, criant, applaudissant, se mêlant au cortège. C'était vraiment sublime.» Trois semaines s'écoulent. Le 15 mai, l'Assemblée Constituante, à peine réunie, est envahie sous prétexte d'une manifestation en faveur de la Pologne. George Sand, qui avait l'âme polonaise—en ce temps-là on exécrait la Russie—s'est mêlée à la foule des pétitionnaires, sans peut être conniver à leur dessein de violer la représentation nationale. Elle est dénoncée, compromise, et se retire à Nohant, d'où elle envoie des articles au journal ultra démocratique du citoyen Théophile Thoré, laVraie République. Par ainsi elle se sépare de Ledru-Rollin, qui devient suspect de modérantisme et que, dans certains départements, on appelaitle duc Rollin. Dans le Berry, une réaction forcenée domine. Les bourgeois racontent, et les paysans croient, que George Sand est l'ardent disciple dupère Communisme, «un gaillard très méchant qui brouille tout à Paris et qui veut que l'on mette à mort les enfants au-dessous de trois ans et les vieillards au-dessus de soixante.» Comment réfuter de telles inepties, propagées par le fanatisme, accueillies par l'ignorance et la sottise? George Sand épanche sa tristesse dans des lettres indignées, adressées soit à Barbès, détenu au donjon de Vincennes, soit à Joseph Mazzini, qui caressait à Milan son beau rêve de l'unité italienne, avec la glorieuse devise:Dio e Popolo. Dieu, où est-il? On croirait qu'il se désintéresse du train des choses humaines. La solitaire de Nohant gémit de ce spectacle. «Si Jésus reparaissait parmi nous, s'écrie-t-elle, il serait empoigné par la garde nationale comme factieux et anarchiste.»

Sa mélancolie va redoubler devant les journées de Juin. Elle est atteinte dans les oeuvres vives de sa foi. Où peut aller, sinon au suicide, une République qui, suivant sa vigoureuse expression, commence par tuer ses prolétaires? De vrai, George Sand, en proie à l'exaltation de généreuses utopies, ne s'aperçoit pas qu'on a épouvanté les classes moyennes en discutant leurs croyances les plus chères, en ébranlant et sapant la propriété individuelle, pour lui substituer on ne sait quelle propriété sociale qui, un demi-siècle plus tard, ne sera pas encore clairement définie. Il va falloir que la docile élève de Pierre Leroux dépouille, une à une, toutes ses illusions. Ce sera une mue lente et douloureuse. Nous retrouvons les angoisses de son coeur et de sa pensée, à travers laCorrespondance. Le 30 septembre 1848, elle écrit à Joseph Mazzini: «La majorité du peuple français est aveugle, crédule, ignorante, ingrate, méchante et bête; elle est bourgeoise enfin! Il y a une minorité sublime dans les villes industrielles.» Elle dit vrai; c'est cette minorité qui, par la bouche d'un ouvrier parisien, prononçait l'héroïque parole: «Nous avons encore trois mois de misère au service de la République.» Mais que peuvent des dévouements épars et indisciplinés, en face de la veulerie générale? George Sand a résumé en une formule synthétique la résistance des uns, l'impuissance des autres: «Les riches ne veulent pas, et les pauvres ne savent pas.»

Durant l'année 1849, le découragement s'accentue. A distance, elle s'évertue à porter sur les événements et sur les hommes un jugement impartial. De Ledru-Rollin elle esquisse un portrait où subsiste à peine quelque vague trace de son engouement d'autrefois: «Je commence par vous dire, mande-t-elle à Mazzini le 5 juillet 1849, que j'ai de la sympathie, de l'amitié même pour cet homme-là. Il est aimable, expansif, confiant, brave de sa personne, sensible, chaleureux, désintéressé en fait d'argent. Mais je crois ne pas me tromper, je crois être bien sûre de mon fait quand je vous déclare, après cela, que ce n'est point un homme d'action; que l'amour-propre politique est excessif en lui; qu'il est vain; qu'il aime le pouvoir et la popularité autant que Lamartine; qu'il estfemmedans la mauvaise acception du mot, c'est-à-dire plein de personnalité, de dépits amoureux et de coquetteries politiques; qu'il est faible, qu'il n'est pas brave au moral comme au physique; qu'il a un entourage misérable et qu'il subit des influences mauvaises; qu'il aime la flatterie; qu'il est d'une légèreté impardonnable; enfin, qu'en dépit de ses précieuses qualités, cet homme, entraîné par ses incurables défauts, trahira la véritable cause populaire.» Et l'appréciation se résume ainsi: «C'est l'homme capable de tout, et pourtant c'est un très honnête homme, mais c'est un pauvre caractère.

Les préférences de George Sand vont à Louis Blanc, dont le socialisme érudit lui paraît plus substantiel que le jacobinisme à la fois déclamatoire et bourgeois de Ledru-Rollin. Dès 1845, elle avait consacré à l'Histoire de Dix ansun article enthousiaste, qui figure dans le volumeQuestions politiques et sociales. Pareil éloge, en novembre 1847, pour les deux premiers tomes de l'Histoire de la Révolution française. Ils avaient, elle et lui, le même culte de Robespierre, le même respect de la Montagne, le même amour religieux de cette Convention nationale qui a fondé la République une et indivisible. Et les vers, prosaïques mais excellemment intentionnés de Ponsard, dans leLion amoureux, remontent à la mémoire:

La Convention peut, comme l'ancien Romain,Sur l'autel attesté posant sa forte main,Répondre fièrement, alors qu'on l'injurie:«Je jure que tel jour j'ai sauvé la patrie!»

George Sand n'était pas Girondine. A telles enseignes qu'elle se déroba à l'universelle admiration soulevée par l'Histoire des Girondins. Elle ne goûtait ni la prose poétique ni la forme oratoire, élégamment verbeuse, de Lamartine. Même elle le juge avec quelque cruauté dans une lettre du 4 août 1850, adressée à Mazzini: «Croyez-moi, ceux qui sont toujours envoixet qui chantent d'eux-mêmes, sont des égoïstes qui ne vivent que de leur propre vie. Triste vie que celle qui n'est pas une émanation de la vie collective. C'est ainsi que bavarde, radote et divague ce pauvre Lamartine, toujours abondant en phrases, toujours ingénieux en appréciations contradictoires, toujours riche en paroles et pauvre d'idées et de principes; il s'enterre sous ses phrases et ensevelit sa gloire, son honneur peut-être, sous la facilité prostituée de son éloquence.» Est-elle plus favorable à Victor Hugo? Il s'échauffait pour la République à l'époque même où, tout au contraire, elle commençait à se refroidir. On ne trouve dans laCorrespondanceaucune appréciation sur les discours, gonflés d'emphase et d'antithèses, qu'il prononçait à la Législative, mais bien ce passage un peu rude qui vise lesContemplations: «Je n'ai jamais compris les poètes faisant des vers sur la tombe de leur mère et de leurs enfants. Je ne saurais faire de l'éloquence sur la tombe de la patrie!» Elle n'en fera même pas sur les ruines de la liberté. Au fond de l'âme, elle était, sinon impérialiste et napoléonienne, du moins teintée de bonapartisme. Un régime consulaire devait lui agréer. De là ses sympathies, avant et pendant l'Empire, pour Jérôme Napoléon, le prince qui se disait républicain. Au 10 décembre 1848, quand le suffrage universel alla jusqu'à préférer le neveu de l'Empereur au général Cavaignac, George Sand voulut voir dans ce résultat un triomphe, non pas de l'esprit rétrograde, mais du socialisme et même du communisme dont alors elle était férue. Cette opinion paradoxale inspire l'article intitulé:A propos de l'élection de Louis Bonaparte à la présidence de la République. Trois ans plus tard, on souhaiterait que la démocrate exaltée de 1848 s'indignât devant le 2 Décembre, devant la victoire de la force brutale, le triomphe du parjure et la violation du droit. Or, elle écrit simplement de Nohant, le 6 décembre 1851, à son amie madame Augustine de Bertholdi: «Chère enfant, rassure-toi. Je suis partie de Paris, le 4 au soir, à travers la fusillade, et je suis ici avec Solange, sa fille, Maurice, Lambert et Manceau.»—Lambert était un peintre, ami de Maurice; Manceau, un graveur, mi-artisan, mi-artiste, qu'elle avait attaché à sa personne et qui demeura quinze ans en fonctions, lentement phtisique. Il eut le chant du cygne.—Elle poursuit: «Le pays est aussi tranquille qu'il peut l'être, au milieu d'événements si imprévus. Cela tue mes affaires qui étaient en bon train.» Voilà le cri de l'égoïsme ou de la lassitude! Puis elle reprend: «N'importe! tant d'autres souffrent en ce monde, qu'on n'a pas le droit de s'occuper de soi-même.» Et ce vague correctif est la seule protestation que lui arrache le coup d'Etat, l'assassinat de cette République qu'elle a tant aimée. Elle garde le silence, alors que partent en exil Victor Hugo, Charras, Edgar Quinet, Barni, Emile Deschanel, et tant d'autres, les meilleurs citoyens, demeurés les serviteurs de la liberté. Elle désarme et capitule.

Sans doute elle profite de ses relations amicales avec le prince Jérôme pour le prier d'intercéder auprès de son cousin et solliciter quelques grâces en faveur de républicains livrés aux commissions mixtes, et condamnés à la prison, à la déportation ou au bannissement. Elle demande qu'on relaxe Fleury, Périgois, Aucante. Mais, s'il faut reconnaître la générosité de l'intention, le ton des lettres est parfois déconcertant. Dès le 3 janvier 1852, elle s'adresse à Son Altesse le Prince Jérôme Napoléon, et les réponses inédites de son impérial correspondant mériteraient d'être publiées. Il écrit le 14 janvier: «On m'apromis, mais toujours avec des restrictions, on n'obtient pas, on arrache!» Le 18 février, il la félicite de dérober le plus de victimes possible à la réaction. Et le 27 mai: «Voici, dit-il, une occasion pour moi d'être utile à de malheureux républicains dont je partage les opinions.» Langage de prince, qui se déclare démocrate, mais qui a accepté une grosse dotation et, l'Empire rétabli, habitera au Palais-Royal!

C'est au Président lui même que George Sand demande une audience, le 26 janvier 1852, en une longue lettre dont il faut retenir les passages essentiels: «Je ne suis pas madame de Staël. Je n'ai ni son génie ni l'orgueil qu'elle mit à lutter contre la double force du génie et de la puissance… Prince, je vous ai toujours regardé comme un génie socialiste, et, le 2 Décembre, après la stupeur d'un instant, en présence de ce dernier lambeau de société républicaine foulé aux pieds de la conquête, mon premier cri a été: «O Barbès, voilà la souveraineté du but! Je ne l'acceptais pas même dans ta bouche austère: mais voilà que Dieu te donne raison et qu'il l'impose à la France, comme sa dernière chance de salut, au milieu de la corruption des esprits et de la confusion des idées… Vous qui, pour accomplir de tels événements, avez eu devant les yeux une apparition idéale de justice et de vérité, il importe bien que vous sachiez ceci: c'est que je n'ai pas été seule dans ma religion à accepter votre avènement avec la soumission qu'on doit à la logique de la Providence.» Enfin, la lettre se termine par ces mots: «Amnistie, amnistie bientôt, mon Prince!» A travers l'appel à la pitié, c'est l'acquiescement au régime issu du coup d'Etat. Tandis qu'elle adresse encore à Jules Hetzel, le 20 février 1832, une profession de foi républicaine où elle atteste que «toute la sève était dans quelques hommes aujourd'hui prisonniers, morts ou bannis,» George Sand écrit, le 1er du même mois, au chef de cabinet du ministre de l'Intérieur: «Le peuple accepte, nous devons accepter.» Et le même jour, hélas! qu'elle renouvelait à Hetzel l'assurance de son républicanisme, elle disait humblement au Prince-Président: «Prenez la couronne de la clémence; celle-là, on ne la perd jamais.» Puis le mois suivant: «Prince, prince, écoutez la femme qui a des cheveux blancs et qui vous prie à genoux; la femme cent fois calomniée, qui est toujours sortie pure, devant Dieu et devant les témoins de sa conduite, de toutes les épreuves de la vie, la femme qui n'abjure aucune de ses croyances et qui ne croit pas se parjurer en croyant en vous. Son opinion laissera peut-être une trace dans l'avenir.»

Dans le camp républicain, parmi les proscrits et les vaincus, on la désavoue, on lui crie: «Vous vous compromettez, vous vous perdez, vous vous déshonorez, vous êtes bonapartiste.» Elle s'en défend, mais elle déclare au Prince qu'elle est le seul esprit socialiste qui lui soit resté personnellement attaché, malgré tous les coups frappés sur son Eglise. Elle confesse à son brave ami Fleury que s'il fallait tomber dans un pouvoir oligarchique et militaire,elle aime autant celui-ci. Lorsque l'Empire est proclamé, elle s'incline devant le fait accompli. Que dis-je? elle a déjà répudié ses anciens compagnons d'armes, dans une ample lettre à Mazzini, du 23 mai 1852, qui contient ce triste passage: «La grande vérité, c'est que le parti républicain, en France, composé de tous les éléments possibles, est un parti indigne de son principe et incapable, pour toute une génération, de le faire triompher.» Est-ce bien là ce qu'elle pense du parti qui comptait dans ses rangs Lamartine, Louis Blanc, Ledru-Rollin, Michelet, Edgar Quinet, Barbès, Victor Hugo? Ceux-là n'ont pas chanté la palinodie. Et Mazzini, que de tels aveux devaient navrer, mais qui restait courtois devant la faiblesse d'une femme, prononce le mot derésignation. Elle est plus que résignée à l'Empire, elle est ralliée, ou peu s'en faut. Qu'elle retourne à la littérature! De nouveaux chefs-d'oeuvre vont pallier les défaillances et les virevoltes de sa politique.

La rude commotion de 1848 eut l'effet inattendu de renouveler le talent de George Sand, en la soustrayant aux préoccupations politiques et sociales qui risquaient d'accaparer sa pensée et de restreindre son horizon littéraire. Issue de la lignée intellectuelle de Jean-Jacques, elle était, comme son glorieux ancêtre, tour à tour sollicitée par les problèmes duContrat socialet par la contemplation de la nature. C'est celle-ci qui va définitivement triompher. La sociologie—pour user du néologisme créé par Auguste Comte—devra s'avouer vaincue, après avoir ajouté au bagage de George Sand leCompagnon du Tour de France, leMeunier d'Angibaultet lePéché de Monsieur Antoine. Jamais, à dire vrai, l'auteur deMaupratet deConsuelon'avait déserté ce filon purement romanesque qui était la vraie richesse de son domaine et sera la meilleure part de son héritage. En 1840, elle retraçait dansPaulineles aventures d'une fille de province, devenue actrice, qui rentre dans sa ville natale, revoit une amie, l'emmène à Paris, et ne réussit qu'à troubler une placide existence. Le manuscrit, commencé en 1832, au temps deValentine, fut égaré, puis retrouvé huit ans après, et terminé; on sent que cette nouvelle n'est pas d'une seule venue et que deux procédés différents s'y rencontrent, sans se fondre et s'amalgamer.—Il y a lieu pareillement de faire des réserves surIsidora, médiocre roman en trois parties, publié en 1845. Le jeune Jacques Laurent a le coeur partagé entre la courtisane Isidora, mariéein extremisau comte Félix, et sa belle-soeur la chaste Alice. C'est une série de dissertations où se rencontre cette définition alambiquée: «L'amour est un échange d'abandon et de délices; c'est quelque chose de si surnaturel et de si divin, qu'il faut une réciprocité complète, une fusion intime des deux âmes; c'est une trinité entre Dieu, l'homme et la femme. Que Dieu en soit absent, il ne reste plus que deux mortels aveugles et misérables qui luttent en vain pour entretenir le feu sacré, et qui l'éteignent en se le disputant.» Plus loin, un parallèle entre la jeunesse, comparée à un admirable paysage des Alpes, et la vieillesse, qui ressemble à un vaste et beau jardin, bien planté, bien uni, bien noble, à l'ancienne mode.

Teverinoest de la même année 1845. Il n'y faut voir qu'une fantaisie sans plan, sans but, à la suite d'un jeune aventurier déguisé en homme du monde. Emule de Figaro, tour à tour modèle, batelier, jockey, enfant de choeur, figurant de théâtre, chanteur des rues, marchand de coquillages, garçon de café, cicérone, Teverino est un de ces enfants de l'Italie qui ont le sens de la beauté, le goût de la paresse et l'immoralité native.—De provenance analogue le roman deLucrezia Floriani, paru en 1847. Fille du pêcheur Menapace, la Floriani est enlevée par le jeune Memmo Ranieri, remporte de grands succès au théâtre, et se retire au bord du lac d'Iseo, où elle conquiert le coeur du prince Karol de Roswald. Et l'on prétendit que leur étrange et vraisemblable liaison était précisément celle de George Sand et de Chopin.—A la même époque et à la même inspiration se rattache une petite nouvelle,Lavinia, qui met en scène une héroïne coupant ses cheveux pour en faire un sacrifice à l'amour. A cela près, cette restitution de lettres, après dix ans de rupture, n'offre, en dépit du cadre pyrénéen de Saint-Sauveur, qu'un médiocre agrément.

Entre toutes les oeuvres contemporaines des romans socialistes, il en est une qui mérite d'être retenue et attentivement examinée. C'estJeanne, publiée en 1844 par leConstitutionnel, alors que George Sand avait rompu avec laRevue des Deux Mondes. Pour la première fois elle se hasardait dans le feuilleton d'un journal quotidien. «Ce mode, dit-elle, exige un art particulier que je n'ai pas essayé d'acquérir, ne m'y sentant pas propre. Alexandre Dumas et Eugène Sue possédaient dès lors, au plus haut point, l'art de finir un chapitre sur une péripétie intéressante, qui devait tenir sans cesse le lecteur en haleine, dans l'attente de la curiosité ou de l'inquiétude. Tel n'était pas le talent de Balzac, tel est encore moins le mien.» Mais surtout George Sand abordait un genre nouveau, celui où elle obtiendra ses plus éclatants et plus durables succès. Elle le déclare dans la notice de 1852: «Jeanneest une première tentative qui m'a conduit à faire plus tard laMare au Diable, leChampiet laPetite Fadette. La vierge d'Holbein m'avait toujours frappé comme un type mystérieux où je ne pouvais voir qu'une fille des champs rêveuse, sévère et simple: la candeur infinie de l'âme, par conséquent un sentiment profond dans une mélancolie vague, où les idées ne se formulent point. Cette femme primitive, cette vierge de l'âge d'or, où la trouver dans la société moderne?» George Sand a voulu que son héroïne fût une paysanne gauloise, sorte de Jeanne d'Arc ignorée, qui ne sût ni lire ni écrire, et vécût, non pas même aux champs, mais au désert, «sur une lande inculte, sur une terre primitive qui porte les stigmates mystérieux de notre plus antique civilisation.» Malheureusement, le romancier fut entravé ou par la hâte de son travail, ou par la nouveauté de son dessein, ou par l'idiome semi-campagnard prêté aux personnages. La notice plaide, à ce sujet, les circonstances atténuantes: «Je n'osai point alors faire ce que j'ai osé plus tard, peindre mon type dans son vrai milieu, et l'encadrer exclusivement de figures rustiques en harmonie avec la mesure, assez limitée en litterature, de ses idées et de ses sentiments.»Jeanneest un ouvrage composite, où des sensations et des pensées contradictoires ne procurent pas cette impression d'unité qui est la règle supérieure de l'art. Ici, les contrastes du fond se retrouvent dans la forme, et l'auteur en a très nettement conscience: «Je me sentis dérangé de l'oasis austère où j'aurais voulu oublier et faire oublier à mon lecteur le monde moderne et la vie présente. Mon propre style, ma phrase me gênait. Cette langue nouvelle ne peignait ni les lieux, ni les figures que j'avais vues avec mes yeux et comprises avec ma rêverie. Il me semblait que je barbouillais d'huile et de bitume les peintures sèches, brillantes, naïves et plates des maîtres primitifs, que je cherchais à faire du relief sur une figure étrusque, que je traduisais Homère en rébus, enfin que je profanais le nu antique avec des draperies modernes.» Or, ce sont précisément ces imperfections qu'il est précieux de saisir et d'analyser. On y discerne les tâtonnements de George Sand, avant que son génie pût découvrir et suivre la large voie du roman champêtre.

La dédicace deJeanneest adressée à une humble paysanne, Françoise Maillant, en des termes d'une touchante délicatesse: «Tu ne sais pas lire, ma paisible amie, mais ta fille et la mienne ont été à l'école. Quelque jour, à la veillée d'hiver, pendant que tu fileras ta quenouille, elles te raconteront cette histoire qui deviendra beaucoup plus jolie en passant par leurs bouches.» Les principales scènes du récit se déroulent à Toull-Sainte-Croix, sur la frontière de la Marche. Nous assistons à l'agonie de Tula, mère de Jeanne, et c'est un émouvant spectacle que la veillée funèbre, sur la pierre d'Ep-Nell. La silhouette de la jeune fille se détache, immobile et tragique, au-dessus du cadavre: «Peut-être s'était-elle endormie dans l'attitude de la prière. Sa mante grise, dont le capuchon était rabattu sur son visage en signe de deuil, lui donnait, au clair de la lune, l'aspect d'une ombre. Le curé, tout vêtu de noir, et la morte roulée dans son linceul blanc, formaient avec elle un tableau lugubre. De temps en temps, le feu, contenu sous les amas de débris, faisait, en petit, l'effet d'une éruption volcanique. Il s'échappait avec une légère détonation, lançait au loin la paille noircie qui l'avait couvé, et montait en jets de flamme pour s'éteindre au bout de peu d'instants. Ces lueurs fugitives faisaient alors vaciller tous les objets. La morte semblait s'agiter sur sa pierre, et Jeanne avait l'air de suivre ses mouvements, comme pour la bercer dans son dernier sommeil. On entendait au loin le hennissement de quelques cavales au pâturage et les aboiements des chiens dans les métairies. La reine verte des marécages coassait d'une façon monotone, et ce qu'il y avait de plus étrange dans ces voix, insouciantes des douleurs et des agitations humaines, c'était le chant des grillons de cheminée, ces hôtes incombustibles du foyer domestique, qui, réjouis par la chaleur des pierres, couraient sur les ruines de leur asile en s'appelant et en se répondant avec force dans la nuit silencieuse et sonore.»

Voilà les prémices du genre littéraire où George Sand excellera, et voilà aussi l'apothéose de la beauté en son épanouissement juvénile. Jeanne la paysanne—c'est encore la thèse égalitaire—a un charme et une grâce qui ne redoutent aucune comparaison avec les femmes les plus élégantes de la bourgeoisie ou de la noblesse. Le curé lui-même la regarde avec une discrète complaisance. La remarque en est faite, sans irrévérence ni malice: «Comme il n'avait pas plus de trente ans, qu'il avait des yeux, du goût et de la sensibilité, il était bien un peu agité auprès d'elle». Non moins ému, et plus libre en ses desseins, sera l'Anglais millionnaire, Arthur Harley, qui veut épouser Jeanne, domestique chez madame de Boussac. Et ce roman, qui débute par une mort, se termine par une agonie mystique. La pastoure expire, ayant à son chevet sir Arthur, et les dernières paroles qui viennent à ses lèvres sont les vers d'une chanson de terroir:

En traversant les nuages,J'entends chanter ma mort.Sur le bord du rivageOn me regrette encore.

Dans l'avant-propos deFrançois le Champi, George Sand imagine un dialogue, à nuit close, avec un ami qui censure la forme mixte dont elle s'est servie pour instituer un genre où la littérature se mêle à la paysannerie. L'homme des champs, à ce prix, ne parle ni son véritable langage—il serait besoin d'une traduction pour l'entendre—ni la langue de la société polie—ce serait aussi invraisemblable que l'Astrée. George Sand s'est arrêtée à un procédé intermédiaire, conventionnel et aimable, qui est une manière de transposition ou d'adaptation artistique. Et l'ami anonyme répond: «Tu peins une fille des champs, tu l'appellesJeanne, et tu mets dans sa bouche des paroles qu'à la rigueur elle peut dire. Mais toi, romancier, qui veux faire partager à tes lecteurs l'attrait que tu éprouves à peindre ce type, tu la compares à une druidesse, à Jeanne d'Arc, que sais-je? Ton sentiment et ton langage font avec les siens un effet disparate comme la rencontre de tons criards dans un tableau; et ce n'est pas ainsi que je peux entrer tout à fait dans la nature, même en l'idéalisant.» Il veut qu'elle raconte une de ces histoires qu'on a entendues à la veillée, comme si elle avait un Parisien à sa droite, un paysan à sa gauche, et qu'il fallût parler clairement pour le premier, naïvement pour le second. C'est sur ce patron qu'elle a excellemment tracé l'aventure deFrançois le Champi, l'enfant trouvé, le bâtard, abandonné dans les champs, qui, recueilli par Madeleine Blanchet, s'éprend pour sa mère adoptive d'une mystérieuse et grandissante tendresse.

Ce sentiment équivoque, où l'affection filiale se mue en inclination amoureuse, était délicat à analyser. George Sand s'y complaît et devait y réussir. Elle connaissait les déviations troublantes des sollicitudes et des caresses qui se croient ou se disent maternelles. Dans Madeleine, veuve de Cadet Blanchet, elle a mis quelque chose d'elle-même, un peu de cette passion ambiguë qu'elle éprouva pour Alfred de Musset et Chopin. Avec le prestige d'un cadre de nature, l'élément de vague inceste se dissipe, et s'évanouit. Nous connivons au secret désir de deux êtres, trop inégaux d'âge, mais appariés par le coeur, qui se recherchent et s'adorent sans oser murmurer l'aveu.


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