Chapter 15

...Clémence tirait ses lettres une à une du sein où elle les avait placées...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE

...Clémence tirait ses lettres une à une du sein où elle les avait placées...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE

Lorsqu’Aline entra le matin chez sa belle-sœur, selon son habitude, celle-ci n’avait pas besoin de feindre l’indisposition qu’elle avait méditée, tant les sensations de cette nuit d’insomnie avaient pâli ses joues et altéré ses traits; il était difficile d’imaginer un plus parfait contraste quecelui des deux jeunes femmes en ce moment. Mmede Bergenheim, étendue dans son lit, immobile et blanche comme le drap qui l’enveloppait, ressemblait à Juliette endormie sur son tombeau; Aline, rose, vive, pétulante, avait, plus encore que de coutume, l’air page que lui reprochait Mllede Corandeuil. On eût dit Chérubin déguisé en demoiselle et prêt, malgré ce travestissement, à poursuivre Suzanne ou à voler le ruban de sa maîtresse. Sur sa physionomie, l’adolescence féminine éclatait dans tout son luxe de folle insouciance, de désir vague, d’expansion naïve, de confiance sans bornes, d’engouement facile et capricieux. C’était cette grâce encore enfantine, plus vive que douce, plus gentille que touchante, qui rend les jeunes filles charmantes aux yeux, mais peu éloquentes au cœur, car elles sont les fleurs du point du jour, fraîches jusqu’à la verdeur, et plus riches de couleurs que de parfums.

En contemplant ces joues si rosées, ces yeux si brillants, cette vie si pleine d’avenir, Clémence put à peine étouffer un soupir. Elle se rappela le temps où elle était ainsi, où le chagrin glissait sur son front sans le pâlir, où les larmes étaient séchées en sortant de ses yeux; elle aussi avait eu ses jours insouciants et joyeux, ses rêves de bonheur sans mélange.

Aline, après lui avoir présenté son front comme un enfant qui demande un baiser, voulut la lutiner suivant son habitude; mais sa belle-sœur lui demanda grâce par un geste languissant.

—Est-ce que vous êtes souffrante? demanda la jeune fille avec inquiétude, et en s’asseyant sur le bord du lit.

Mmede Bergenheim sourit avec effort.

—Remerciez-moi de ma mauvaise santé, dit-elle, car elle va vous mettre dans les honneurs; je ne pourrai sans doute pas descendre pour le dîner, et il faudra que vousme remplaciez. Vous savez que cela fatigue ma tante d’avoir à s’occuper des autres.

Aline fit une moue semblable à celle d’un sous-lieutenant qui se trouverait investi du commandement d’une division sans se sentir la capacité innée du grand Condé.

—Si je croyais que vous parliez sérieusement, répondit-elle, je vous jure que j’irais me mettre au lit tout de suite.

—Enfant! ne serez-vous pas maîtresse de maison à votre tour, et ne faut-il pas vous y habituer d’avance? C’est une excellente occasion, et avec ma tante pour guide, vous êtes sûre de vous en tirer à merveille.

Ces dernières paroles n’avaient pas été dites sans malice, car la jeune femme savait que, de tous les mentors possibles, Mllede Corandeuil était celui qu’Aline redoutait le plus.

—Je vous en prie, ma bonne sœur, reprit celle-ci en joignant les mains, ne soyez pas malade aujourd’hui. C’est encore votre migraine d’avant-hier. Levez-vous, et venez faire un tour dans le parc; l’air vous guérira, j’en suis sûre, et...

—Et je ne serai pas obligée de servir à table, c’est ce que vous voulez dire, n’est-ce pas? Égoïste!

—J’ai peur de M. de Gerfaut, dit la pensionnaire en baissant la voix.

En entendant prononcer ce nom qui lui donnait presque la fièvre, Mmede Bergenheim resta un moment sans répondre.

—Que vous a donc fait M. de Gerfaut? dit-elle enfin. N’êtes-vous pas ingrate d’avoir peur de lui après le service qu’il vous a rendu?

—Non, je ne suis pas ingrate, répondit la jeune fille avec beaucoup de vivacité. Je n’oublierai jamais que je luidois la vie, car bien certainement sans lui j’étais traînée jusque dans la rivière. Mais il a des yeux si noirs et si perçants, qu’il semble lire au fond de votre âme; et puis c’est un homme de tant d’esprit! j’ai peur de dire quelque chose dont il se moque. Vous savez qu’on trouve que je parle trop; eh bien, devant lui, j’ose à peine ouvrir la bouche... Pourquoi donc y a-t-il des hommes dont le regard fait cette impression-là?

Clémence baissa les yeux et ne répondit rien.

—Son ami, M. Marillac, ne m’intimide pas du tout, lui, malgré ses grandes moustaches. Dites-moi, est-ce que M. de Gerfaut ne vous fait pas aussi un peu peur?

—Pas du tout, je vous assure, répondit Mmede Bergenheim en essayant de sourire; mais, continua-t-elle pour changer de conversation, comme vous voilà belle! Vous avez certainement quelque projet de conquête. Comment, en robe de chaly à neuf heures du matin, et coiffée comme si vous alliez au bal!

—Savez-vous le compliment que vient de me faire votre tante?

—Quelque petite malice?

—Il faut dire une méchanceté, car elle est très méchante. Elle m’a dit que des rubans bleus allaient fort mal avec des cheveux rouges, et qu’elle me conseillait de changer les uns ou les autres. Est-il vrai que j’aie les cheveux rouges?

Mllede Bergenheim prononça ces mots d’un ton si inquiet, que sa belle-sœur ne put retenir un sourire.

—Vous savez que ma tante aime à vous contrarier, dit-elle. Vos cheveux sont très jolis, d’un blond vif, mais fort doux à l’œil; seulement Justine les crêpe trop, ils bouclent assez naturellement. Elle vous coiffe aussi trop haut; cela vous irait mieux de les aplatir un peu aux tempes, que de les ébouriffer comme elle fait. Venez un peu ici.

Aline s’agenouilla devant le lit de Mmede Bergenheim, qui, joignant la leçon au conseil, se mit à modifier selon son goût l’œuvre de la femme de chambre.

—Ils frisent comme de petits crins, observa la jeune fille, en voyant la peine qu’éprouvait sa belle-sœur à réussir; au Sacré-Cœur, cela fait mon désespoir. Ces dames veulent que nous soyons coiffées en bandeaux, et j’ai toujours mille peines à empêcher ces maudits cheveux de se révolter. D’ailleurs, les cheveux blonds vont très mal en bandeaux, quoique M. de Gerfaut disait hier que c’était la nuance qu’il préférait.

—M. de Gerfaut vous a dit qu’il préférait les cheveux blonds!

—Prenez garde: vous m’en arrachez!—Oui, les cheveux blonds et les yeux bleus. Il disait cela à propos de la vierge de Carlo Dolci qui est dans votre petit salon. M. Marillac a dit qu’il aimait les cheveux rouges, parce que c’était le beau type juif; si c’est un compliment qu’il a voulu me faire, je le remercie.—Est-ce que vous trouvez que j’ai les yeux aussi bleus que ceux de cette vierge? M. de Gerfaut prétend qu’ils se ressemblent beaucoup.

Mmede Bergenheim retira sa main avec une vivacité qui arracha encore une demi-douzaine de cheveux à sa belle-sœur, et s’enveloppa jusqu’au menton dans la couverture.

—Oh! M. de Gerfaut sait faire de très jolis compliments! dit-elle. Et vous êtes sans doute très contente de ressembler à la madone de Carlo Dolci?

—Elle est si jolie!... et puis c’est la sainte Vierge... Ah! j’entends la voix de M. de Gerfaut dans le jardin.

La jeune fille se releva vivement et courut à la fenêtre, d’où, cachée derrière les rideaux, elle pouvait sans être vue observer ce qui se passait au dehors.

—Il est avec Christian, reprit-elle. Les voilà qui rentrent par la bibliothèque. Il paraît qu’ils viennent de faire une grande promenade, car ils sont très crottés tous les deux. Si vous aviez vu quelle jolie petite casquette a M. de Gerfaut!

—En vérité, il lui a tourné la tête, pensa Mmede Bergenheim avec un mouvement d’humeur très prononcé, et elle ferma les yeux comme si elle eût voulu dormir.

Gerfaut venait en effet de payer de sa personne et de s’offrir en holocauste à l’amour de la propriété, monomanie habituelle des campagnards, à laquelle nul ne peut se soustraire. Quel infortuné jeune homme, venant goûter pour un jour de la vie de château, n’a pas été traîné impitoyablement de pépinière en serre chaude et de cascade en étang, au point de finir par ressembler à un barbet revenant de la chasse aux canards?—Ne faites pas attention; nous sommes sans façon à la campagne, lui dit pour le consoler un butor de châtelain, en montrant ses souliers qui, avec leur adjonction de boue de propriétaire, pèsent une vingtaine de livres. Il ne songe pas, le bourreau! que si un époux a droit de rusticité auprès d’une jolie femme qui n’y fait plus attention, elle est un peu moins tolérante pour les bottes mal cirées d’un soupirant.—Mais, en général, les maris n’ont aucun égard pour les jeunes célibataires.

—O race de propriétaires campagnards! vous tous qui coupez vos bois, fauchez vos prés, moissonnez vos champs, vendangez vos vignes, récoltez vos pommes ou vos garances, exploitez vos tourbières ou vos mines, nourrissez vos bœufs ou vos vers à soie, élevez vos chevaux de pur sang et de sang mêlé, tuez vos lièvres et tondez vos mérinos; race de jury et d’élections, race de conseil d’arrondissement et de conseil général, race d’abonnés à laGazettede Franceou auJournal des Débats; vous êtes la base de la société, car le sol est à vous; vous nous nourrissez, vous nous abreuvez, vous nous chauffez, vous nous habillez pour notre argent; vous êtes donc estimables, vous êtes honorables, vous êtes considérables; mais de votre compagnie, que Dieu nous délivre à jamais!

Gerfaut ruminait cette oraison jaculatoire en suivant son hôte, qui, sous prétexte de lui faire voir plusieurs points de vue pittoresques (c’est toujours là le guet-apens), le promenait dans la rosée du matin à travers les laitues du potager et les taillis du parc. Mais il savait, par expérience, que tout n’est pas roses dans le métier d’amant: les factions par la neige, les ascensions sur les murs, le blocus dans un cabinet borgne, l’emprisonnement au fond d’une armoire, sont des inconvénients plus désagréables qu’un tête-à-tête pacifique avec un mari, eût-il à vous faire admirer un enclos grand comme la forêt de Saint-Germain. Octave se conduisit donc en héros; il écouta complaisamment les prolixes explications de Bergenheim, s’intéressa aux plantations, trouva les prés très verts, les futaies admirables, le granit des rochers plus beau que celui des Alpes, s’extasia aux moindres échappées de vue, conseilla l’établissement d’une scierie sur la rivière, qui, étant flottable, pourrait en conduire les planches dans toutes les villes de la Moselle, ce qui augmenterait considérablement la valeur des bois; promit à quelques arpents de vignes à ceps rabougris et à feuillage languissant une récolte digne de Vouvray ou de Mâcon, et, à propos de vin, fit une manœuvre habile.—Ayant conservé un petit domaine près de Bordeaux, il se posa devant son hôte comme un bon propriétaire, faisant, il est vrai, de la littérature pour son agrément, mais propriétaire au fond et avant tout, propriétaire de cœur et d’âme, passionné de son médoc, comme lui,Bergenheim, pouvait l’être de ses luzernes et de ses baliveaux. Le poète parla vin soyeux et vin corsé, joli vin et vin subtil, bouquet et arome, toute la kyrielle du métier, comme un commis-voyageur faisant l’article; il força Christian d’accepter d’avance une pièce de son vignoble, et celui-ci n’y consentit qu’à condition de lui envoyer en échange un cheval choisi parmi ses élèves. Ils fraternisèrent enfin comme Glaucus et Diomède; mais Gerfaut espérait bien jouer le rôle du Grec qui, au dire d’Homère, reçut en retour d’une vile cuirasse de fer une armure d’or d’un prix inestimable. Dans les transactions entre un amant et un mari, il y a toujours un article secret dont le dernier ne se doute guère, et qui rompt singulièrement l’harmonie du marché lorsqu’il est mis à exécution.

En entrant chez sa femme, dont on lui avait annoncé l’indisposition, une des premières paroles de Christian fut:

—Ce M. de Gerfaut a l’air d’un excellent garçon, et je serais enchanté qu’il restât quelque temps avec nous. C’est doublement fâcheux que tu sois souffrante. Il est bon musicien, ainsi que Marillac; vous auriez chanté ensemble. Tâche donc de prendre sur toi et de descendre dîner.

—Je ne peux cependant pas lui avouer que M. de Gerfaut m’aime depuis un an, dit en elle-même Mmede Bergenheim.

Un instant après, Mllede Corandeuil arriva d’un air pincé et s’assit dans un fauteuil devant le lit.

—Vous pensez bien, dit-elle, que je ne suis pas dupe de cette indisposition. Je vois clairement que vous voulez faire une impolitesse à M. de Gerfaut, car vous ne pouvez pas le souffrir. Il me semble cependant qu’un allié de votre famille devrait trouver en vous plus d’égards, surtout lorsque vous savez l’estime particulière que j’ai pour lui. Cela est d’un ridicule inouï, et je finirai par en dire unmot à votre mari; nous verrons si son intervention sera plus puissante que la mienne.

—Vous ne ferez pas cela, ma tante, interrompit Clémence, en se levant sur son séant et en essayant de lui prendre la main.

—Si vous voulez que votre maussaderie reste entre nous, je vous engage à congédier votre migraine aujourd’hui même. Je suis votre servante.

—Mais c’est une persécution! s’écria Mmede Bergenheim, en retombant sur son lit quand la vieille fille fut sortie. Il a donc ensorcelé tout le monde? Aline, ma tante, mon mari—sans compter moi, qui en perdrai certainement la tête. Je ne conçois pas que je n’aie pas la fièvre. Il faut à tout prix en finir.—Elle sonna violemment.

—Justine, dit-elle à sa femme de chambre, ne laissez entrer personne sous aucun prétexte, et n’entrez pas vous-même avant que je sonne; je veux essayer de dormir.

Justine obéit, après avoir poussé les volets. Lorsqu’elle fut sortie, sa maîtresse se leva, passa sa robe de chambre et chaussa ses pantoufles avec une vivacité qui ressemblait à un mouvement de colère; elle s’assit ensuite à son bureau et se mit à écrire rapidement en écrasant la plume sur le papier satiné, sans s’inquiéter des éclaboussures d’encre. Le dernier mot de la dernière ligne fut terminé par un large trait horizontal, aussi énergiquement tracé que le paraphe napoléonien.

Quand un jeune homme qui, suivant l’usage, commence par la fin, trouve une arabesque de cette nature au bas d’une lettre de femme, il doit s’armer de patience et de résignation avant de lire le contenu.

Décoration tête de page


Back to IndexNext