Chapter 26

...Gerfaut passa la main derrière la tête charmante posée sur son sein...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE

...Gerfaut passa la main derrière la tête charmante posée sur son sein...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE

A cette question, il fit presque un soubresaut.

—Que je meure si je le lui dis, pensa-t-il; elle doit me trouver assez ridicule comme cela.

—Mais répondez-moi, puisque je veux que vous me parliez, reprit-elle avec l’accent despotique d’une femme aimée, sûre de son empire et contente de l’exercer.

Il désobéit encore. Au lieu de répondre, comme elle l’exigeait, il lui lança un long regard fixe et interrogateur. Sans doute il s’attendait à trouver sur les traits de Clémence un reflet de ses propres pensées, car son coup d’œil avait la profonde et sardonique pénétration de celui que se jetaient au passage les augures romains, si l’on en croit Cicéron. Mmede Bergenheim sentit la projection magnétique de ce regard pénétrer entre ses paupières et s’enfoncer comme un glaive dans ces régions inconnues qui sont le saint des saints où l’intelligence réside. Il lui eût été impossible en ce moment d’avoir un seul secret pour son amant, car il lui semblait que ces yeux étincelants étaient posés contre son cœur et le scrutaient fibre à fibre, repli après repli. Elle éprouva une souffrance pudique à être contemplée de la sorte jusqu’au fond de l’âme, et, pour se soustraire à cette muette interrogation qui la troublait, elle appuya son front sur l’épaule d’Octave, en disant doucement:

—Ne me regardez pas ainsi ou je n’aimerai plus vos yeux.

Dans ce mouvement, son chapeau de paille, dont les rubans n’étaient pas noués, glissa et, dans sa chute, entraîna le peigne qui rassemblait ses beaux cheveux châtains; ils tombèrent en désordre sur ses épaules. Quelques boucles s’étant déroulées sur la poitrine de Gerfaut, celui-ci passa la main avec une amoureuse avidité derrière la tête charmante posée sur son sein, pour ramener à ses lèvrestoute cette chevelure soyeuse et parfumée, et sa bouche s’y enfouit comme dans une gerbe de fleurs. En même temps, il enveloppa doucement la taille souple et gracieuse qui, en se penchant, semblait demander cette caresse; mais, observateur même en cet instant, il n’essaya pas une étreinte plus passionnée. Son bras enlaçait Clémence d’une manière si insensible qu’elle eût pu se croire libre, et, en effet, il la voulait libre. Le bréviaire des courtisans consiste en trois choses, a-t-on dit: demander, recevoir et prendre; celui des amants est le même. Demander est très doux, prendre a l’attrait qui s’attache toujours au fruit défendu, mais recevoir est le bonheur même. Octave pressentit que ce bonheur allait être le sien. Après avoir tant et si longtemps imploré pour obtenir si peu, il mit une sorte de coquetterie à se laisser aimer à son tour. Son vœu secret ne tarda pas à être accompli: au bout d’un instant, il s’aperçut que Clémence se pressait d’elle-même contre lui. A travers le léger tissu de son gilet, la chaleur d’une respiration entrecoupée pénétra jusqu’à sa poitrine, et il lui sembla que son cœur en sortait pour recevoir un baiser plutôt deviné que senti.

Le demi-jour de la grotte prenait peu à peu une teinte plus mystérieuse. Le soir approchait et le soleil était près d’atteindre l’horizon; ses rayons, qui jusqu’alors avaient filtré pour ainsi dire à travers les branches du saule pleureur, s’étaient graduellement retirés, et leur pâle reflet ne dorait plus que le haut du rocher. Le bruit semblait s’éteindre en même temps que la lumière. La brise des bois devenait plus faible, le murmure du torrent plus doux. Le calme eût été complet si les abois lointains de la meute, en pleine chasse dans le haut du vallon, n’eussent apporté un souvenir du monde extérieur dans ce lieu où tout invitait à l’oublier. Mais ce bruit même était une raison de sécuritépour les amants, l’affaiblissement progressif des voix annonçant que les chasseurs s’éloignaient de plus en plus, et avec eux le danger.

—Clémence, dit Octave d’une voix dont l’accent attestait que sa philosophie analytique était vaincue.

Mmede Bergenheim leva la tête et le regarda un instant d’un œil incertain, comme si elle se fût éveillée d’un songe.

—Que votre cœur bat fort! dit-elle, pauvre ami!

Elle y appuya son front de nouveau avec la grâce d’un enfant qui veut se rendormir sur le sein de sa mère. Espérait-elle calmer par cette pression caressante le trouble de ce cœur agité? ou bien éprouvait-elle un bonheur secret à entendre la voix intérieure qui lui disait dans chaque battement: Je t’aime? Quel que fût le motif de cette pose abandonnée, Octave ne se plaignit pas, quoiqu’il sentît ses palpitations redoubler de violence au contact de ce front gracieux. Ses yeux, errant vaguement çà et là, semblaient demander conseil aux plus petites pointes du rocher, aux moindres touffes d’herbe semées sur les parois de la grotte. Insensiblement il souleva la tête chérie penchée sur sa poitrine, écarta les boucles de cheveux dont elle était inondée et les arrangea en bandeau autour des tempes avec un soin extrême, comme si toutes ses pensées eussent été absorbées par ce soin amoureux. Puis la violence de son émotion fut plus forte que le calcul ou la réserve: il saisit Clémence dans ses bras avec une passion extrême, et en s’écriant d’une voix à peine intelligible:

—Cette amitié m’est trop cruelle! Dis-moi de mourir si tu ne veux pas m’aimer!

Elle se sentit troublée jusqu’au fond de l’âme par l’accent de ces paroles; elle eut peur de lui et d’elle-même plus encore; le péril devenait si grand, qu’y réfléchir un seulinstant eût été y succomber. Elle essaya de se dégager de cette étreinte qui lui paraissait une ceinture de feu; n’y pouvant parvenir, elle se laissa glisser à genoux et implora par une supplication muette la pitié de son amant; car elle ne trouvait plus ni voix pour prier, ni force pour combattre. En la voyant se prosterner ainsi, Octave éprouva de nouveau un étrange sentiment d’ironie et de défiance. Ce n’était pas la première fois qu’on lui demandait grâce; il savait combien cette pantomime alarmée est souvent étrangère aux véritables impressions, et l’attention raffinée qu’apportent beaucoup de femmes à mettre une grande dignité dans la mort de leur vertu, à l’instar des gladiateurs romains. Cette idée lui traversa le cœur comme un fer glacé; il se fût résigné peut-être à voir Clémence à jamais froide, indifférente et dédaigneuse; mais la trouver savante et habile était une déception qu’il se sentit incapable de lui pardonner. Par une de ces bizarres injustices dont abondent les imaginations ardentes, il lui fit d’avance un crime de sa faiblesse; il comprit qu’il l’aimerait moins si elle l’aimait trop. En proie lui-même aux désirs les plus embrasés, il la voulut en ce moment calme et vertueuse.

—Si elle manque de force, se dit-il, ce n’est qu’une femme comme toutes les autres, et alors elle ne valait pas un an de ma vie que je lui ai donné.

Une seconde fois son regard étincelant se plongea dans celui de Mmede Bergenheim avec une ténacité fixe et incisive. Aucun signe d’intelligence n’accueillit cet appel maçonnique; aucun symptôme de confusion ou de consentement ne confirma ses doutes. L’ironie de sa pensée ne fut pas comprise, et cet outrage passa sans obtenir de réponse, car il resta ignoré. En étudiant l’expression de ce visage levé vers lui, et dont la passion la plus vraie animait l’innocence, comme la flamme d’une lampe colore d’une purelueur la transparence de l’albâtre qui l’entoure; en contemplant ce mélange d’attendrissement involontaire et d’effroi pudique, ce désir réel de vertu surnageant encore au milieu de cet orage d’émotions énervantes, enfin cette belle fleur de douce honnêteté et de confiant abandon qu’un souffle d’amour courbait ainsi à ses genoux, il éprouva un mélange de bonheur et de remords. Il eut honte de lui-même, de sa défiance, de son expérience désenchanteresse, de cette incrédulité fatale toujours prête à flétrir dans sa main les roses les plus suaves à respirer. Avec l’humilité d’un caractère aimant et élevé, prompt à reconnaître ses torts, il s’inclina devant la supériorité morale de la femme, si parfaite lorsqu’elle est bonne, si angélique lorsqu’elle est vertueuse, et portant alors à une exagération si sublime toutes les noblesses de l’esprit et du cœur. Il éprouva une des joies les plus rares dans la vie d’un homme du monde; il crut à la naïveté de celle qu’il aimait. En ce moment le scepticisme voltairien fit silence. Son âme tout entière se mit en adoration devant Clémence, et il jeta loin de lui son scalpel en frémissant d’y avoir porté la main: un scalpel n’est-il pas un poignard?

Octave approcha ses lèvres avec un nouveau délice de cette source au fond de laquelle il avait craint d’apercevoir un reptile, et qu’il avait trouvée fraîche comme la rosée du matin, pure comme le ciel dont elle reflétait l’image. Il baigna sa passion dans cette onde chaste et limpide pour recouvrer le calme qui en ce moment lui semblait un devoir. Veillant avec une attention extrême à ses pensées et à ses paroles, afin que rien ne troublât plus celle qu’il trouvait digne de toutes les obéissances de son respect, il fut le premier à ramener leur conversation à une expression paisible et modérée. Cet entretien, où les sentiments les plus tendres enveloppaient leurs parfums de la blanche corolledu lis, où les feux les plus ardents assoupissaient leur flamme, afin de n’en laisser que la chaleur et non le danger, finit par lui paraître d’une saveur d’amour si neuve et si suave qu’il borna son désir à s’en rassasier sans demander plus. La part que Clémence lui avait accordée, et dont elle l’avait reconnu souverain, avait des limites étroites; mais est-il petit royaume pour un cœur intelligent? Au lieu de se briser le front à des barrières qu’il savait bien n’être pas immuables, il mit toutes les grâces de son esprit à orner sa conquête. Loin de chercher, par une insistance toujours grossière, à cueillir un bonheur encore vert, il laissa la moisson à l’avenir; l’espérance était assez riche pour dorer le présent. Il se contenta donc de l’amitié permise, mais il la fit si douce et si intime qu’elle semblait éclipser l’amour défendu, et il entra si bien dans son rôle, ses expressions furent si caressantes, sa voix si mélodieuse, ses yeux amollirent dans un fluide si velouté leurs rayons trop brûlants que, si le cœur de Clémence n’eût pas été à lui dès longtemps, il l’eût conquis ce jour-là.

Par un sentiment naturel aux femmes, dont le geste est toujours plus éloquent que la parole, et qui mettent volontiers dans leur pose l’aveu interdit à leur langage, Mmede Bergenheim était restée à genoux, quoique le danger qui lui avait inspiré cette attitude fût passé. L’amour véritable commande aux caractères les plus hautains cet invincible besoin de soumission; les orgueilleuses surtout adorent quand elles aiment. La noble dame dont l’esprit ne maîtrisait pas toujours les vaniteux préjugés de la naissance, la reine de salon rassasiée d’adulations et d’hommages trouvait un charme si grand à se prosterner à son tour, que, pour en jouir plus longtemps, elle semblait avoir perdu le souvenir. L’âme suspendue aux paroles d’Octave, elle s’oubliait tout entière au bonheur d’aimer, insoucieuse del’heure qui s’écoulait, de l’obscurité plus grande, du péril que chaque instant pouvait faire naître. Les sons lointains du cor, répétés par les échos, la réveillèrent enfin en lui apportant un avertissement de prudence. Par un effort soudain elle se leva et rattacha ses cheveux au-dessus de sa tête, avec une précipitation mêlée d’inquiétude.

—M’en refuserez-vous encore une boucle en souvenir de cette heure du ciel? lui dit Octave en lui arrêtant doucement la main au moment où elle allait remettre son peigne.

—En avez-vous besoin pour vous souvenir? répondit-elle en lui lançant un regard qui n’était ni un reproche ni un refus.

—Le souvenir dans mon cœur et les cheveux sur mon cœur! Nous sommes dans un siècle indigne. Je ne puis me glorifier de vos couleurs aux yeux de tous, et pourtant je voudrais porter un signe de mon servage.

—Mon chevalier! dit-elle avec une tendresse mêlée d’orgueil.

Elle laissa ses cheveux se dérouler de nouveau, puis parut embarrassée pour mettre à exécution sa gracieuse volonté.

—Je ne puis cependant pas les couper avec mes dents, reprit-elle avec un sourire qui laissa entrevoir une double rangée de perles.

Octave tira de sa poche un stylet dont la lame courte et large était tranchante comme celle d’un damas.

—Pourquoi portez-vous toujours ce poignard? demanda la jeune femme d’une voix altérée; j’éprouve une terreur involontaire en vous voyant ainsi armé.

—Ne craignez rien, dit Gerfaut sans répondre à cette question, je respecterai le bandeau qui vous sert de couronne. Je sais où il faut couper, et si mon ambition est grande, ma main sera discrète.

Mmede Bergenheim n’eut pas confiance en cette modération et craignit de mettre sa belle chevelure à la merci de son amant; elle prit donc le poignard, coupa elle-même une petite boucle qu’elle lissa dans ses doigts et la lui offrit ensuite avec un geste amoureux qui doublait le prix de ce don.

En ce moment les sons du cor retentirent de nouveau, à une distance plus rapprochée.

—Déjà vous quitter! s’écria Clémence en se faisant violence, mais il le faut. Cher ange! laissez-moi partir maintenant; dites-moi adieu.

Elle se pencha vers lui en présentant son front pour y recevoir cet adieu. Ce furent ses lèvres que rencontrèrent celles d’Octave, mais ce dernier baiser fut rapide et fugitif comme l’éclair. Se dérobant aux bras qui voulaient encore la retenir, elle s’élança hors de la grotte, et un moment après elle avait disparu dans les détours ombragés du sentier.

Gerfaut resta quelque temps à la même place, plongé dans l’affaissement que l’âme éprouve toutes les fois qu’elle a dépensé en vives émotions une grande somme de sensibilité ou d’énergie. S’arrachant enfin à cette langueur rêveuse, il gravit le rocher par où il était descendu, afin de regagner le haut de l’escarpement. Mais au bout de quelques pas, il s’arrêta, par un mouvement d’effroi, comme s’il eût vu se dresser devant lui quelque reptile venimeux.

Au-dessus de l’échelle taillée dans le roc, entre les buissons de noisetiers et d’aubépines dont était bordée la crête du plateau, il avait aperçu Bergenheim immobile et courbé, dans l’attitude d’un homme qui cherche à se cacher pour observer lui-même. Les regards du baron n’étant pas tournés du côté de Gerfaut, celui-ci ne devina pas s’il était l’objet de cet espionnage, ou si la disposition du terrain permettaità Christian d’apercevoir Mmede Bergenheim qui devait être en ce moment sous les platanes. Dans l’incertitude de ce qu’il devait faire, il resta immobile de son côté, couché à demi sur le rocher dont une saillie, grâce à cette pose, pouvait le dérober à la vue du baron, dans le cas où il n’aurait pas été aperçu par lui.

Décoration fin de page.

Décoration tête de page.


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