XIX

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Lettre Q illustrée

QUELQUES minutes avant que l’horloge du château eût sonné quatre heures, un homme avait franchi le fossé qui servait de clôture au parc dans le haut du vallon. Lambernier, car c’était lui qui se montrait ainsi exact à tenir sa promesse, se dirigea d’abord à travers le fourré vers l’angle du bois de la Corne, qu’il avait désigné à Marillac; mais, après avoir marché quelque temps, il se vit contraint de rétrograder. La chasse, dont il avait entendu le bruit avant d’entrer dans le parc, venait en ce moment de son côté, car le lièvre, lancé depuis peu, cherchait à gagner les hauteurs avec l’instinct naturel à ces animaux que la structure particulière de leurs pattes rend, relativement aux chiens, plus agiles à la montée. Le Provençal comprit que continuer son chemin dans le sens qu’il avait d’abord choisi le conduirait infailliblement au milieu des chasseurs; et malgré son insolence, il redoutait trop le baron pour vouloir s’offrir à ses yeux et s’exposer de nouveauà la correction qui lui avait été déjà infligée. Il revint donc sur ses pas, et, faisant un détour au milieu du taillis dont il connaissait parfaitement les moindres sentiers, descendit du côté de la rivière, sauf à remonter au lieu fixé pour le rendez-vous quand la chasse se serait éloignée.

Lambernier avait atteint le plateau couvert d’arbres qui s’étendait au-dessus de la Roche du Gué, lorsqu’en débouchant au milieu d’un carré où l’on avait fait récemment une coupe, il vit venir à lui deux hommes marchant fort vite et dont la rencontre en ce lieu lui causa une impression assez déplaisante. Le premier était le cocher de Mllede Corandeuil, l’un des plus copieux automédons qui eussent jamais écrasé de leur rotondité le siège d’un landau ou d’une berline. Il s’avançait les mains dans les poches de sa veste verte, en arrondissant ses larges épaules comme s’il eût été chargé de remplacer Atlas. Sa casquette galonnée posée militairement sur l’oreille, ses sourcils sévères et ses joues boursouflées annonçaient qu’il était sur le point d’accomplir quelque action importante dont il était vivement préoccupé. A côté de lui, Léonard Rousselet manœuvrait avec une égale activité ses jambes semblables aux pattes d’un faucheux. Le vieillard retroussait avec soin comme un jupon les pans de son gigantesque habit dont les rejetons des souches qui couvraient le sol auraient pu lacérer l’amadou, singulièrement compromis déjà par les dents de la meute.

A leur vue, Lambernier voulut rentrer dans le taillis d’où il venait de sortir; mais il fut arrêté dans sa retraite par une interpellation menaçante, comme un navire chassé par un corsaire reçoit, en manière d’interjection d’amener, un boulet dans sa mâture.

—Margajat! lui cria le cocher d’une voix presque aussi éclatante qu’une pièce de quatre; halte et front! Si tu prends le trot, je prends le galop.

—Qu’est-ce qu’il vous faut? je n’ai pas affaire à vous, répondit l’ouvrier d’un air moitié insouciant, moitié de mauvaise humeur.

—Mais moi, j’ai affaire à toi, reprit le gros domestique en se plantant en face de lui, et en se balançant alternativement sur le talon et sur la pointe des pieds par un mouvement semblable à celui des chevaux de bois que l’on donne aux enfants. Avancez donc, Rousselet; est-ce que vous êtes poussif ou fourbu?

—C’est que je n’ai pas le jarret de vos bêtes, répondit le vieillard, qui arriva enfin tout essoufflé et ôta son grand chapeau pour s’essuyer le front.

—Qu’est-ce que ça signifie de venir me sauter dessus comme deux assassins au coin d’un bois? demanda Lambernier, prévoyant que ce début amènerait quelque scène où il était menacé de jouer un rôle peu agréable.

—Ça signifie, dit le cocher:primo, que Rousselet n’en est pas; je n’ai besoin de personne pour corriger un gringalet comme toi;secundo, que tu vas recevoir ton décompte en deux temps et quatre mouvements.

A ces mots, il enfonça sa casquette sur son oreille droite et releva les poignets de ses manches pour donner plus de liberté à l’action de deux mains larges et épaisses comme des pains d’une livre.

Les trois hommes étaient arrêtés à un endroit où, l’année précédente, on avait brûlé du charbon. Le terrain, qui avait conservé à cette place une teinte noire et grasse, y était plus uni que dans le reste de la coupe et paraissait très favorable à un duel à coups de poing ou d’autre espèce. En voyant les préparatifs belliqueux du cocher, Lambernier posa sur une vieille souche son chapeau et sa veste et se mit en face de son adversaire d’un air assez délibéré, malgré une disproportion de force évidente. Mais avant qu’ilseussent commencé les hostilités, Rousselet s’avança, étendit entre eux son grand bras comme la masse d’un héraut d’armes, et prit la parole d’une voix dont la solennité semblait encore accrue par la gravité de la circonstance.

—Je ne présuppose pas, dit-il, que vous vouliez vous démantibuler simultanément, vu qu’il n’y a que des gens sans éducation qui agissent d’une manière aussi vulgaire; vous allez donc vous expliquer d’amitié, pour voir si c’est susceptible d’arrangement. C’est ainsi que ça se conditionnait quand j’étais dans la 25edemi-brigade.

—L’explication, dit le cocher de sa grosse voix, c’est que voilà un Savoyard qui ne manque pas une occasion de me vilipender, moi et mes chevaux, et que j’ai fait serment de le houssiner et de l’aplatir la première fois qu’il me tomberait sous la main. Ainsi, père Rousselet, à droite conversion! Il va voir si je suis un cornichon: il le trouvera poivré, le cornichon!

—Si vous vous êtes servi de cette expression malhonnête, observa Léonard en se tournant du côté du Provençal, vous êtes fautif et vous devez demander excuse, comme ça se pratique entre gens d’éducation.

—C’est faux! dit Lambernier; d’ailleurs, tout le monde appelle ainsi les Corandeuil à cause de leurs habits.

—Tu n’as pas dit dimanche, à la Femme-sans-Tête, en présence du tuilier et de Thiédot du moulin, que tous les domestiques du château n’étaient qu’un tas de fainéants et de rien qui vaille, et que si tu en rencontrais un qui eût l’air de te vexer, tu lui légaliserais les côtes avec ton rabot?

—Si vous avez ditlégaliserais, c’est incivil, observa de nouveau Rousselet.

—Thiédot n’a qu’à se tenir bien enfermé chez lui, grommela l’ouvrier en serrant les poings.

—Il convient bien à des va-nu-pieds d’insulter des gens comme nous, reprit le laquais d’un ton imposant... Et tu n’as pas dit que, quand je menais Mademoiselle à la messe, j’avais l’air d’un crapaud vert sur mon siège, cherchant à déshonorer mon physique et mon habit? tu n’as pas dit cela?

—Toujours affaire de plaisanter à cause de la couleur de votre livrée. On appelle bien les autres rougets et écrevisses.

—Les homards sont les homards, répondit le cocher d’une voix impérative; si ça les vexe, ils ont des dents. Mais moi je ne souffrirai pas qu’on attaque mon honneur ou celui de mes bêtes en les appelant rosses, et c’est ce que tu as fait, margajat!... Et tu n’as pas dit que j’envoyais vendre des sacs d’avoine à Remiremont; que je les cachais dans les voitures de foin, et que depuis un mois Bewerley maigrissait à vue d’œil?—Père Rousselet, a-t-on idée d’une scélératesse pareille? oser dire que j’attente à la vie de mes chevaux!—Tu n’as pas dit cela, gueusard?—Et tu n’as pas dit que nous nous entendions nous deux mamselle Marianne, qu’elle me faisait faire des ripailles encatiminidans sa chambre, et que c’était pour cela que je mangeais si peu à table? Tandis que voilà Rousselet qui a été médecin et qui sait bien que je suis au régime à cause de ma faiblesse d’estomac.—A ces mots, le domestique, transporté de colère, donna un énorme coup de poing dans un poitrail plus large que celui de ses chevaux.

—Lambernier, dit Rousselet en fronçant les lèvres d’un air de dégoût, il faut avouer que, pour un homme bien élevé, vous avez tenu là des propos bien impudiques.

—Dire que je mange l’avoine de mes bêtes! beugla le cocher au dernier degré de l’exaspération.

—J’aurais dû dire plutôt que tu la bois, répondit à demi-voix Lambernier avec son ricanement habituel.

—Rousselet, par file à droite et ne vous mettez pas sous mes roues, s’écria le gros Phaéton à cette nouvelle insulte. Le vieux paysan ne se rangeant pas assez vite pour lui laisser le champ libre, il le prit par le bras et lui fit faire une pirouette qui l’envoya s’asseoir à dix pas de là sur un tronc d’arbre.

En ce moment, un nouveau personnage vint compliquer la scène en s’y mêlant, sinon comme acteur, du moins comme spectateur très attentif. Si les deux champions s’étaient doutés de sa présence, ils auraient probablement remis leur querelle à un moment plus opportun, quelle que fût leur colère actuelle, car ce spectateur n’était autre que le baron lui-même, conduit dans ce lieu par le hasard de la chasse. En apercevant le trio qui gesticulait d’une façon très animée, et en entendant quelques paroles du débat, il jugea qu’une scène des plus orageuses se préparait. Il désirait depuis longtemps mettre un frein à l’humeur belliqueuse des domestiques du château, et il ne fut pas fâché d’en prendre un en flagrant délit pour faire un exemple, tout en châtiant l’insolence de Lambernier. Au lieu de se montrer d’abord, il s’arrêta donc et resta caché dans le taillis au bord de la clairière, prêt à intervenir pour le dénouement.

En voyant le géant fondre sur lui, le poing levé, le Provençal fit un bond de côté comme un tigre qui sent le pied d’un éléphant sur sa tête. Le coup du cocher ne frappa que l’air et lui-même trébucha, entraîné par la force de son élan. Lambernier, profitant de cette position pour rassembler toute sa vigueur, se jeta à son tour sur son adversaire qu’il prit par le flanc, et le heurta si rudement, qu’il le fit tomber à genoux. Ensuite, avec une prestesse incomparable, il lui donna une demi-douzaine de coups de poing sur la tête, comme s’il eût frappé sur une enclume, et s’efforça de le renverser tout à fait.

Si le cocher n’eût pas eu la boîte cérébrale aussi dure qu’un casque de cuirassier, il n’eût pas reçu impunément un pareil orage de gourmades; mais, heureusement pour lui, c’était une de ces excellentes têtes bretonnes habituées à casser les bâtons qui s’y frottent. A l’exception d’un certain étourdissement, il se tira donc sain et sauf de ce danger. Loin de perdre sa présence d’esprit dans la position désavantageuse où il se trouvait, il posa par terre sa main gauche en faisant un point d’appui aussi solide qu’un pilotis, et passant l’autre bras derrière lui, en enveloppa les deux jambes de l’ouvrier, qui se trouva fauché, pour ainsi dire, et se vit un moment après, malgré toute sa résistance, couché sur le dos devant son adversaire. Celui-ci, le contenant sous ses mains nerveuses, lui appuya sur la poitrine un genou large comme une assiette, lui arracha ensuite sa casquette que les coups de son ennemi avaient enfoncée sur ses yeux, et se mit en mesure de procéder à un acte de justice pleine et entière.

—Ah! tu voulais me prendre en traître, mais un petit moment! dit-il en faisant par dérision claquer sa langue, comme s’il eût voulu modérer l’ardeur de ses chevaux.—Tu sais que les bons comptes font les bons amis.—Oh! tu as beau ruer, je te tiens, mon petit.—Mais dis donc, si tu essayes encore de me mordre la main, je te mets un caveçon avec ces deux doigts et je te pince le gavion, de manière à te préserver de la morve, entends-tu! Maintenant, attention! Je vais te payer ton arriéré et te bouchonner le chanfrein pour t’apprendre la politesse française.—Tiens, voilà pour le crapaud vert;—tiens, voilà pour Bewerley; tiens, voilà pour mamselle Marianne.

Frappant et invectivant à la fois son ennemi à la manière des héros d’Homère, il faisait suivre chaquetiensd’un soufflet de sa main de Goliath. Au troisième, le sangcoulait avec des rugissements de la bouche du Provençal, qui se débattait sous le genou de son adversaire comme un buffle étouffé par un boa; il réussit enfin à glisser la main dans la poche de son pantalon.

—Ah! gredin, je suis mort! hurla tout à coup le cocher en faisant un bond en arrière.

Lambernier profita de la liberté qui lui était rendue et se releva rapidement. Sans s’occuper de son adversaire qui venait de tomber à genoux en appuyant la main sur sa hanche gauche, il ramassa son chapeau, sa veste et s’enfuit en franchissant les souches et les troncs d’arbre renversés au travers de la clairière. Au cri de son camarade, Rousselet, qui jusque-là s’était prudemment tenu à l’écart, voulut arrêter l’ouvrier; mais celui-ci lui brandit devant les yeux un compas de fer déjà teint de sang, avec un regard si farouche, que le paysan lui livra le passage et se jeta de côté un peu plus promptement qu’il n’était accouru.

A ce dénouement tragique et imprévu, Bergenheim, qui s’apprêtait à sortir de derrière l’arbre où il était caché, pour interposer son autorité, s’élança par un premier mouvement à la poursuite du meurtrier. D’après la direction qu’il lui vit prendre, il jugea qu’il essayerait de gagner la rivière pour la passer au gué. Connaissant parfaitement le terrain, il crut qu’en suivant le sentier où il se trouvait, il lui barrerait infailliblement le chemin. Il se mit donc à courir de ce côté, le fusil sur l’épaule. Il arriva bientôt à une plate-forme découverte au bord de l’escarpement dont nous avons parlé et à l’entrée même de l’escalier taillé dans le roc qui descendait à la grotte. C’était le seul endroit par où l’ouvrier pût sortir du parc. Christian, pour se rendre maître de lui plus sûrement, s’accroupit derrière un buisson pendant sur la rivière, et ce fut en ce moment queGerfaut, placé une quarantaine de pieds au-dessous de lui, l’aperçut sans deviner la raison de cette attitude.

Bergenheim vit qu’il avait bien calculé, en entendant un moment après dans le taillis un bruit semblable à celui que fait le sanglier qui, dans sa course en ligne droite, brise les gaulis comme si c’étaient des brins d’herbe. Bientôt Lambernier parut à l’entrée de la plate-forme, l’air hagard et farouche et le visage ensanglanté par les coups qu’il avait reçus. Il s’arrêta un instant pour reprendre haleine, essuya sur l’herbe son compas qu’il cacha dans sa poche, étancha ensuite avec un mouchoir le sang qui lui sortait du nez et de la bouche, et après avoir remis sa veste, s’avança à grands pas du côté du sentier.

—Halte-là! s’écria le baron en se levant tout à coup et en lui fermant le passage.

L’ouvrier sauta en arrière de terreur; puis il tira une seconde fois son compas et fit un mouvement pour se jeter sur ce nouvel adversaire avec la détermination du désespoir.

A cette pantomime menaçante, Christian arma son fusil et le mit en joue avec autant de précision et de sang-froid que s’il eût démontré la charge en douze temps à un peloton d’infanterie.

—Bas les armes! cria-t-il de sa voix de commandement, ou je te brûle comme un lapin.

Le Provençal fit entendre un râle étouffé en voyant à une demi-toise de ses yeux les deux tubes prêts à lui faire sauter le crâne. S’étant assuré qu’il n’y avait aucun moyen de fuir ou d’opposer la moindre résistance, il serra convulsivement son compas et le jeta par un mouvement de rage devant Bergenheim.

—Maintenant, dit celui-ci, tu vas marcher devant moi jusqu’au château; si tu te détournes d’un seul pas à droiteou à gauche du sentier, tu peux compter que je t’envoie mes deux coups dans les reins. Ainsi, demi-tour! et marche!

En disant ces mots, et sans perdre de vue un seul des mouvements de l’ouvrier, il se baissa, ramassa le compas et le mit dans sa poche.

—Monsieur le baron, c’est le cocher qui m’a provoqué; je n’ai fait que me défendre, balbutia Lambernier en pâlissant.

—C’est bon, c’est bon; nous verrons cela plus tard. Marchons!

—Vous voulez me livrer à la justice. Je suis donc un homme perdu!

—Ce sera un lâche coquin de moins, s’écria Christian en repoussant avec dégoût l’ouvrier qui s’était jeté à genoux devant lui.

—J’ai trois enfants, monsieur le baron... trois enfants, répéta-t-il d’une voix pleine de supplication et d’angoisse.

—Veux-tu marcher! répondit impérieusement Bergenheim, et il fit un geste avec son fusil comme pour le frapper.

Lambernier se releva brusquement; la terreur empreinte sur ses traits fit place à une expression de fermeté mêlée de haine et d’ironie.

—Eh bien, s’écria-t-il, marchons! mais rappelez-vous ce que je vais vous dire: si vous me faites arrêter, vous serez le premier à vous en repentir, tout baron que vous êtes. Si je parais devant la justice, je raconterai quelque chose que vous m’achèteriez peut-être bien cher. On a donné dimanche un charivari à Jacquin et à sa femme, prenez garde qu’on n’en vienne faire autant au château.

Ces paroles étaient une allusion grossière à une mésaventureconjugale dont les habitants de la Fauconnerie avaient fait récemment justice, en vertu de ce singulier usage qui maintenant, grâce au progrès de la civilisation, est passé dans les habitudes constitutionnelles et sert de digestif aux dîners du ministère à la fin de chaque session.

Bergenheim regarda fixement le Provençal.

—Que signifie cette insolence? lui demanda-t-il.

—Si vous me promettez de me laisser passer, je vous dirai ce que je sais; si vous me livrez aux gendarmes, je vous répète que vous vous repentirez plus d’une fois de ne m’avoir pas écouté aujourd’hui.

—C’est quelque conte pour gagner du temps; n’importe, parle, je t’écoute.

L’ouvrier jeta sur Christian un coup d’œil de défiance.

—Donnez-moi votre parole d’honneur de me laisser passer après.

—Si je ne le fais pas, ne restes-tu pas le maître de répéter ton histoire? répondit le baron qui, malgré sa curiosité involontaire, ne voulait pas engager sa parole à un coquin dont le but probable était de le tromper pour s’évader ensuite.

Cette observation frappa Lambernier, qui, après un instant de réflexion, parut reprendre un sang-froid et une assurance étranges dans la position où il se trouvait; il regarda d’abord de tous côtés pour voir si personne n’approchait; il se baissa ensuite et resta un moment l’oreille collée contre la terre. Aucun bruit ne se faisait entendre; les abois mêmes des chiens avaient cessé dans le lointain, comme si le lièvre eût été forcé depuis peu. Le plus morne silence régnait tout à l’entour, dans les taillis et dans les coteaux boisés qui s’étendaient sur l’autre bord; au-dessous de l’étroite plate-forme, la rivière coulait rapide et profonde; en apparence, aucun être vivant n’assistait à cettescène et n’en pouvait surprendre les confidences; car Gerfaut, dans le creux du rocher où il restait caché, se trouvait entièrement invisible pour les acteurs; lui-même ne pouvait plus les apercevoir, depuis que Bergenheim avait quitté le rebord de l’escarpement; de temps en temps seulement leurs voix parvenaient jusqu’à lui, mais sans qu’il pût distinguer le sens de leurs paroles.

Appuyé d’une main sur son fusil, Christian attendait que l’ouvrier commençât son récit et fixait sur lui des yeux clairs et perçants dans lesquels étincelait instinctivement une vague menace. Lambernier soutint ce regard sans baisser les paupières et avec un air assuré presque semblable à de l’insolence.

—Vous savez bien, monsieur le baron, dit-il, que, quand on a fait les réparations à l’appartement de madame, c’est moi qui fus chargé des sculptures de sa chambre. Quand j’enlevai l’ancienne boiserie, je vis que le mur entre les fenêtres était construit à fausse équerre, et je demandai à madame si elle voulait que le panneau y fût cloué comme l’était l’autre ou si elle aimait mieux qu’il s’ouvrît, ce qui ferait une armoire. Elle me dit de le laisser ouvert au moyen d’un ressort secret. Je fis donc le panneau avec des gonds cachés dans les moulures et un petit bouton qui se trouve au milieu de la rosace du bas; il n’y a qu’à le presser après l’avoir tourné à droite, la boiserie s’ouvre comme une porte.

A ce début, Christian devint extrêmement attentif.

—Monsieur se rappelle qu’il était alors à Nancy pour le jury, et que la chambre de madame fut faite pendant son absence. Comme il n’y avait que moi qui eusse travaillé à cette boiserie, parce que les autres ouvriers n’étaient pas capables de ciseler les moulures comme le voulait madame, il n’y a donc que moi qui sus que le panneau n’était pas cloué tout le long du mur.

—Eh bien? demanda le baron avec impatience.

—Eh bien, répondit Lambernier d’un ton insouciant, si, à cause de ce malheureux coup que j’ai donné au cocher, il me fallait paraître devant la justice, je pourrais peut-être dire, pour me venger, ce que j’ai vu dans cette armoire il n’y a pas plus d’un mois.

—Achève ton histoire, dit Bergenheim en serrant machinalement le canon de son fusil.

—MlleJustine m’avait mené dans la chambre de madame pour attacher les rideaux; et comme j’avais besoin de clous, elle sortit pour en aller chercher. Alors, en examinant la boiserie que je n’avais pas vue depuis qu’elle avait été posée, je trouvai que le chêne avait travaillé à un endroit, parce qu’il n’était pas assez sec quand on s’en était servi. Je voulus voir si la même chose était arrivée entre les fenêtres et si le panneau pouvait jouer. Je pressai donc le ressort, et quand l’armoire fut ouverte, j’aperçus sur la tablette un petit paquet de lettres; ça me parut singulier que madame choisît cet endroit pour mettre des lettres, et l’idée me vint tout de suite qu’il fallait qu’elle eût envie de les cacher à monsieur.

Bergenheim interrompit l’ouvrier par un regard foudroyant, mais il se contint et lui fit signe de continuer.

—On disait déjà que vous vouliez me renvoyer du château; je ne sais comment cela se fit, mais je pensai que ça pourrait peut-être me servir d’avoir une de ces lettres, et je pris la première venue au milieu du paquet; je n’eus que le temps après cela de refermer le panneau, car MlleJustine était déjà dans l’autre chambre.

—Eh bien! qu’y a-t-il de commun entre ces lettres et la justice? demanda Christian d’un ton ému malgré ses efforts pour paraître de sang-froid.

—Oh! rien du tout, répondit le menuisier avec uneexpression d’indifférence; mais je pensais que vous n’aimeriez pas qu’on sût que madame avait un amoureux.

Bergenheim frissonna comme si un froid mortel l’eût saisi, et sa main, en se levant sur l’ouvrier, lâcha le fusil, qui tomba sur l’herbe.

Par un mouvement aussi prompt que la pensée, Lambernier se baissa et s’empara de l’arme; mais il n’eut pas le temps de s’en servir si telle était son intention. Saisi à la gorge avec une fureur qui rendait toute résistance impossible et à moitié étouffé entre deux mains de fer, il lui resta à peine la force de jeter le fusil du côté du taillis.

—Cette lettre! cette lettre! lui dit Christian d’une voix tremblante et très basse, et il approcha son visage de celui du menuisier comme s’il eût craint qu’un souffle d’air en passant entre eux ne s’emparât de ses paroles pour les emporter et les redire.

—Lâchez-moi d’abord... je ne peux plus respirer... balbutia l’ouvrier, dont en un moment le visage était devenu aussi violet et les yeux aussi saillants que si les doigts de son adversaire eussent été une corde.

Celui-ci, parvenant à la fin à maîtriser la violence de ses impressions, acquiesça à cette prière presque inintelligible; ses mains lâchèrent le cou du menuisier et le saisirent par les revers de sa veste, de manière à lui ôter toute chance de s’évader, tout en lui laissant la faculté de parler.

—Cette lettre! répéta-t-il ensuite avec un accent dont il cherchait vainement à dissimuler l’émotion.

Étourdi de la secousse qu’il venait d’éprouver, et hors d’état de réfléchir avec sa prudence habituelle, Lambernier obéit machinalement à cet ordre; il chercha quelque temps dans ses poches et finit par tirer de celle de son gilet un papier soigneusement plié, en disant d’un air abasourdi:

—Voilà le chiffon: il vaut dix louis comme six blancs.

Christian saisit le papier avec avidité et le déploya en l’ouvrant avec ses dents, car il ne pouvait se servir de ses deux mains sans rendre la liberté à son prisonnier. C’était une de ces lettres comme il s’en distribue chaque jour à Paris un assez grand nombre, en fraude manifeste des droits de la poste. La petitesse du format auquel elle avait été réduite, grâce à des plis multipliés, indiquait qu’elle avait été remise directement à son adresse par un de ces mille et un moyens contre lesquels la haute police des salons est obligée de reconnaître son impuissance. Peut-être, par un accord mutuel, avait-elle passé d’un gant jaune glacé, dans un gant blanc, au milieu d’une chaîne anglaise, cette figure bienveillante aux amours; peut-être s’était-elle traîtreusement insinuée dans un mouchoir à coins brodés, oublié sur un piano; peut-être sous les plis d’une robe complaisamment étendue au bord d’un divan, ou dans un de ces petits manchons aussi fourrés de trahison que de martre ou d’hermine. Du reste, aucun indice particulier ne pouvait éclairer la curiosité du lecteur. C’était un billet comme tous les billets de ce genre, sans suscription, cachet, ni signature; il ne différait de l’immense majorité des autres que par l’éloquence simple et naturelle du style. Des protestations ardentes, des plaintes douces et tendres, de ces diamants de mots qu’on ne trouve que pour la femme qu’on aime, et qui, froidement écoutés, s’ils pouvaient l’être, seraient du génie, tout le flot large et jaillissant d’une passion naïve à force d’esprit et d’énergie, enfin mille allusions à des circonstances inintelligibles pour tout autre que les correspondants, annonçaient un amour qui avait encore beaucoup à désirer, mais aussi beaucoup à espérer. L’écriture était entièrement inconnue de Bergenheim; mais le nom de Clémence, plusieurs fois répété, nelui permit pas de douter que ce billet n’eût été réellement écrit pour sa femme; la lecture achevée, il le mit dans sa poche avec une tranquillité apparente et regarda ensuite fixement le Provençal, qui, pendant ce temps, était resté immobile sous la main qui l’enchaînait, sans essayer un seul effort pour se délivrer.

—Vous vous êtes trompé, Lambernier, lui dit-il; c’est une lettre de moi avant mon mariage.—Et il s’efforça de sourire; mais les muscles de ses lèvres se refusèrent à ce mensonge, et quelques gouttes de sueur froide humectèrent la racine de ses cheveux au-dessous des tempes.

Insouciant en apparence, le menuisier avait remarqué l’altération des traits du baron pendant cette lecture. Une sagacité ironique et grossière à la fois lui persuada qu’il pourrait tourner à son profit la justesse de ses observations; il crut que le moment était arrivé de reprendre l’avantage et de dicter la loi, en montrant qu’il comprenait fort bien l’importance du secret dont il venait de faire la révélation. Ce fut avec un regard d’intelligence incrédule et railleur qu’il répondit:

—Il faut donc que l’écriture de monsieur soit bien changée; j’ai des commandes de lui qui ne ressemblent pas plus à cette lettre-ci qu’un verre d’eau à un verre de vin.

Christian chercha une réponse et ne la trouva pas; ses sourcils se contractèrent et se rapprochèrent insensiblement, comme si un feu intérieur eût crispé la peau qu’ils recouvraient.

Sans s’inquiéter de ce symptôme, qui annonçait un orage près d’éclater, Lambernier reprit avec une assurance de plus en plus marquée:

—Quand j’ai dit que cette lettre valait bien dix louis, j’entendais pour un étranger, et je suis sûr que je n’auraispas besoin d’aller bien loin pour les trouver; mais monsieur le baron est trop raisonnable pour ne pas connaître la valeur d’un secret comme ça. Ce n’est pas pour faire un prix; mais si je suis obligé de me sauver à cause du cocher, étant pour le moment sans argent...

Il n’eut pas le temps d’achever: Bergenheim, le saisissant à deux mains par le milieu de la poitrine, lui fit décrire un demi-cercle horizontal sans toucher terre et le jeta à genoux au bord du sentier, dont les marches, inégalement taillées, descendaient presque à pic le long du roc éboulé. Lambernier vit tout à coup sa figure hagarde et bouleversée se refléter dans la rivière qui coulait une cinquantaine de pieds plus bas. La teinte noirâtre de l’eau en attestait la profondeur, et le courant était si rapide, que sa surface, brisée à l’œil en une infinité de fils ondoyants, semblait une immense chevelure déroulée. A cette vue, et en sentant entre ses épaules un genou puissant qui le courbait sur l’abîme comme pour lui en faire apprécier les dangers et l’horreur, l’ouvrier poussa un cri d’épouvante; ses mains s’attachèrent convulsivement aux touffes d’herbes et aux racines de plantes qui croissaient çà et là au rebord du rocher, et il se débattit de toute sa vigueur pour se rejeter en arrière sur la prairie. Mais ce fut en vain qu’il essaya de lutter contre la force supérieure de son adversaire; ses efforts n’aboutirent qu’à empirer sa position. Après deux ou trois tentatives impuissantes, il se trouva entièrement couché sur le ventre, le corps plus qu’à moitié en dehors de l’escarpement, et n’ayant, pour se garantir d’une chute mortelle, que le secours de Bergenheim, dont la main le retenait par le collet en même temps qu’elle l’empêchait de se relever.

—As-tu dit à qui que ce soit un mot de tout ceci? lui demanda le baron en saisissant fortement le tronc d’un noisetierpendant sur la rivière, et en se mettant d’aplomb sur le terrain périlleux qu’il avait choisi pour théâtre de cette discussion.

—A personne... ah! mille rabots! la tête me tourne, répondit le menuisier, et il ferma les yeux de terreur, car, tout étourdi par le sang que sa posture faisait affluer au cerveau, il lui semblait que la rivière montait insensiblement jusqu’à lui, et que des vagues béantes s’ouvraient çà et là comme des cercueils pour l’engloutir.

—Tu vois que si je fais un geste tu es un homme mort, reprit le baron en le courbant plus profondément.

—Livrez-moi plutôt aux gendarmes, je ne dirai rien des lettres; sûr comme il y a un Dieu, je ne dirai rien. Mais ne me lâchez pas—tenez-moi bien—ne me lâchez donc pas—je glisse—ah! sainte mère de Dieu!

Christian, se cramponnant à l’arbuste qu’il avait saisi, se redressa et releva ensuite Lambernier, qui eût été incapable de le faire lui-même, car la frayeur et l’aspect de l’eau tourbillonnante lui avaient donné le vertige. Quand ce dernier fut debout, il chancela à deux ou trois reprises, et ses jambes se dérobèrent sous lui comme s’il eût été ivre.

Le baron le regarda un instant en silence, et l’expression de ses yeux était faite pour porter au dernier degré une terreur dont les symptômes étaient assez visibles.

—Va-t’en, lui dit-il enfin, quitte le pays sur-le-champ, tu as le temps de t’enfuir avant qu’il soit fait aucune poursuite. Mais songe que, si tu dis jamais, à qui que ce soit sur la terre, un mot de ce que tu m’as raconté et de ce qui s’est passé entre nous, je saurai te retrouver, fût-ce au bout du monde; dans ce cas, tu ne mourras que de ma main.

—Je le jure par la très sainte Vierge et par tous lessaints..., balbutia Lambernier devenu tout à coup fervent catholique et rendu par le danger qu’il venait de courir à sa dévotion méridionale.

Christian lui montra du doigt l’échelle de pierre au-dessus de laquelle ils étaient.

—Voici ton chemin; passe le gué, remonte le bois des frênes et gagne l’Alsace. Si tu te conduis bien, j’assurerai ton sort.—Mais rappelle-toi:—un seul mot d’indiscrétion, et tu es un homme mort.

A ces mots, par un de ces mouvements nerveux dont les hommes d’une vigueur extraordinaire ne calculent pas toujours l’effet, il le poussa dans le sentier qu’il lui avait indiqué. Lambernier, dont les forces s’étaient complètement épuisées dans les luttes successives qu’il venait de soutenir, et qui avait peine à se tenir debout, perdit l’équilibre à cette secousse aussi violente qu’inattendue. Il trébucha à la première marche, tourna en essayant de se remettre d’aplomb et tomba enfin, la tête la première, le long du talus presque vertical. Une saillie de l’escarpement, contre laquelle il alla frapper d’abord, le rejeta sur le rocher éboulé. Il glissa lentement sur sa convexité en poussant des cris lamentables; un moment il se cramponna à un petit buisson qui avait poussé dans une gerçure de la pierre, mais son bras brisé en deux endroits dans sa chute n’eut pas la force de s’attacher à ce fragile moyen de salut; il le laissa échapper tout à coup de sa main, jeta un dernier cri de douleur et de désespoir, roula deux fois sur lui-même et tomba lourdement dans le torrent, où il s’engloutit comme une masse déjà privée de vie.

Décoration tête de page.


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