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Lettre L illustrée

LA physionomie de l’appartement dans lequel était rentrée précipitamment la jeune femme, effrayée par le tonnerre, répondait à celle de l’édifice dont il faisait partie. C’était une pièce fort grande, plus longue que large, et éclairée par trois fenêtres donnant sur le balcon où conduisait celle du milieu, qui s’ouvrait dans toute sa hauteur, comme une porte. La boiserie ainsi que le plafond étaient en châtaignier, que le temps seul s’était chargé de vernir, et qu’une main assez habile avait ornés d’une profusion de sculptures allégoriques. Mais les beautés de cette œuvre d’art disparaissaient presque entièrement sous une décoration fort remarquable qui régnait sur toutes les parois et consistait en une des plus glorieuses collections de portraits de famille que puisse offrir un château de province auXIXesiècle.

Le premier de ces portraits, suspendu vis-à-vis des fenêtres, à droite de la porte d’entrée, était celui d’un chevalierarmé de toutes pièces, qui, sous ses longues moustaches rouges, grinçait des dents comme un chat sauvage. A partir de cette formidable figure, portant le chiffre de 1247, se succédaient une quarantaine d’autres tableaux de grandeur à peu près semblable, et rangés par ordre de date. Il y avait là plus que la généalogie vivante d’une famille dont l’illustration n’était guère sortie des limites étroites de sa province; la chronique animée de cinq ou six siècles paraissait revivre dans ces figures pittoresques. Il semblait que chaque époque eût déteint sur les traits de ceux de ces personnages qu’elle avait vus naître et mourir, et y eût laissé quelque chose de sa propre physionomie.

C’étaient d’abord de preux chevaliers taillés sur le patron du premier. Leurs regards fermes et durs, la raideur aiguë de leurs barbes rousses, la large et solide contexture de leurs épaules militairement voûtées, disaient par quels grands coups d’épée, par quelles lances brisées et sanglantes ils avaient fondé la noblesse de leur race. Préface épique et féodale de cette biographie de famille! page rude et guerrière du moyen âge!

Après ces fiers hommes d’armes, venaient plusieurs figures d’un aspect moins farouche, mais aussi moins imposant. Dans ces portraits duXVesiècle, la barbe avait disparu avec le fer. Aux chaperons et aux toques de velours, aux robes de soie ou de samit, aux justaucorps à manches tailladées, aux riches chaînes d’or massif entourant le col et supportant un médaillon de même métal, on reconnaissait les seigneurs en pleine et tranquille possession des fiefs gagnés par leurs pères, les châtelains un peu dégénérés qui avaient préféré l’existence monotone du manoir aux chances d’une vie plus hasardeuse. Ces pacifiques gentilshommes étaient peints, la plupart, la main gauche gantée et posée sur la hanche; leur droite était nue, espèce designe de désarmement qu’on pouvait prendre pour une épigramme du peintre. Quelques-uns avaient admis à partager les honneurs du tableau un chien favori qui grimpait familièrement le long de leurs cuisses. Tout dans ce groupe indiquait que cette famille avait eu un point de ressemblance avec des races plus illustres. C’était la période de ses rois fainéants.

Une demi-douzaine de graves personnages à mortiers galonnés d’or, en longues robes rouges bordées d’hermine, portant fraise ou rabat consciencieusement empesé, occupaient un des angles du salon, près des fenêtres. Ces dignes membres du grand conseil des ducs de Lorraine expliquaient la manière dont les maîtres du château étaient sortis de l’engourdissement dans lequel ils avaient été plongés pendant plusieurs générations, pour participer aux affaires de leur pays et se lancer dans une sphère plus active. Ici la chronique prenait les proportions de l’histoire. Ne semblait-elle pas, en effet, un fragment extrait des annales européennes, cette branche magistrale issue d’une souche guerrière? N’était-ce pas une image symbolique de la civilisation en progrès, de la législation régulière luttant contre les coutumes barbares, de la puissance intelligente émancipée de la force matérielle? Grâce à ces respectables conseillers et présidents, on eût pu retourner, en faveur de leur race, la devise:Non solum togâ!Mais il ne paraissait pas que les ancêtres barbus vissent avec beaucoup de reconnaissance le fleuron parlementaire ajouté à leur cimier féodal. Du haut de leurs cadres vermoulus, ils semblaient regarder leurs descendants enrobinés avec le dédaigneux sourire par lequel les pairs de France durent accueillir les gens de loi, la première fois qu’ils les virent assis à leurs côtés, après les avoir trouvés si longtemps à leurs pieds.

Dans les entre-deux des fenêtres, et sur tout le restede la boiserie, venaient ensuite une foule de gens d’épée, au milieu desquels se rencontraient çà et là quelque abbé crossé et mitré, quelque commandeur de Malte, quelque chanoine à huit quartiers, rameaux stériles de cet arbre généalogique. Plusieurs, parmi les militaires, portaient, à leurs écharpes et aux plumes de leurs chapeaux, les couleurs de Lorraine; d’autres, même avant la réunion de cette province à la France, avaient servi ce dernier pays; on y remarquait des lieutenants-colonels d’infanterie ou de cavalerie, des brigadiers et mestres de camp des armées du roi; quelques-uns étaient vêtus de l’habit bleu, doublé de cadis chamois, avec de petits parements ronds en panne noire, qui servait d’uniforme aux dragons de la légion de Lorraine.

Le dernier de tous était un jeune homme d’une figure agréable, qui souriait avec insouciance sous une vaste chevelure poudrée; une rose s’épanouissait à la boutonnière de sa pelisse de drap vert à retroussis orange; une sabretache rouge, ornée de fleurs de lis également orange, flottait contre ses bottines, un peu plus bas que la poignée de son sabre. Ce costume indiquait un sémillant officier des hussards de Royal-Nassau. Placé à gauche de la porte d’entrée, il n’était séparé que par elle de son aïeul de 1247, auquel il eût dû donner la main s’il avait pris fantaisie à tous ces vénérables portraits de descendre une nuit de leurs cadres, pour exécuter une des rondes rêvées par Hoffmann. Ces deux personnages étaient donc l’alpha et l’oméga de ce livre généalogique, les anneaux extrêmes de la chaîne, la souche la plus enfoncée dans la poussière des temps et le dernier rameau qui eût fleuri à la cime. La fatalité avait créé une tragique ressemblance entre ces deux existences, séparées par plus de cinq siècles. Le chevalier bardé de fer avait été tué au combat de la Massoure, pendantla première croisade de saint Louis. Le jeune homme, au sourire insouciant, était monté sur l’échafaud pendant la Terreur, en tenant entre ses lèvres la rose, parure habituelle de son dolman. Dans ces deux hommes se résumait l’histoire de la noblesse française, née dans le sang, morte dans le sang.

De larges bordures dorées, d’un travail gothique, encadraient tous ces portraits. Sur chacun d’eux, dans le fond et à droite de la tête, était peint un petit écusson ayant pour cimier une couronne baronniale, et pour supports deux sauvages armés de massues. Le champ de gueules à trois têtes de taureau d’argent annonçait aux personnes versées dans l’art héraldique qu’elles avaient sous les yeux les traits de nobles et puissants seigneurs, messires des Reisnach-Bergenheim, des ducs de Reisnach en Souabe, barons de l’empire, seigneurs de Sapois, Labresse, Gerbamont, etc., titrés comtes de Bergenheim par Louis XV, chevaux de Lorraine, etc., etc.

Ce fastueux contre-seing n’était pas nécessaire pour faire reconnaître la parenté de tous ces nobles personnages. Confondus avec d’autres portraits, un coup d’œil un peu exercé les eût promptement distingués et réunis, tant se prononçait l’air de famille qui leur était commun. La plupart avaient été peints à l’époque de la vie où la maturité touche au déclin, à l’âge où la physionomie s’arrête et se complète. C’était une chose frappante que cette collection de cheveux d’un blond tirant sur le rouge et parfois grisonnants, de teints sanguins, de visages largement carrés dont tous les plans s’accusaient avec énergie; une sorte d’aplatissement aux tempes qui faisait saillir les angles du front, et le peu de distance qui séparait les yeux d’un bleu très clair, donnaient à presque toutes ces figures un type sévère, poussé chez quelques-unes jusqu’à la dureté. Deuxou trois surtout, lorsqu’on les contemplait quelque temps, finissaient par causer une sorte d’impression de terreur. On devinait quelles passions violentes avaient dû animer ces sombres visages; on pressentait que plus d’un drame terrible avait peut-être eu pour acteur quelqu’un de ces hommes à visage de fer, dont l’image avait survécu à la poussière.

L’ameublement du salon n’était pas indigne des orgueilleux défunts dont il conservait le souvenir. Des chaises à dos très élevé, d’énormes fauteuils remontant à Louis XIII, des canapés plus modernes, mais dont on avait mis les formes en harmonie avec celles des meubles aînés, garnissaient tout le tour de la chambre. La tapisserie rouge à rosaces de mille couleurs, dont ils étaient couverts, avait dû occuper les blanches mains de deux ou trois générations de châtelaines.

La ligne des tableaux était coupée d’un côté par une immense cheminée en granit grisâtre, trop élevée pour qu’on pût appuyer une glace ou placer aucun meuble d’ornement sur sa tablette. En face se trouvait une console en bois d’ébène à incrustations d’ivoire, sur laquelle était posée une de ces riches pendules dont les ciselures délicates et originales n’ont pas été éclipsées par l’orfèvrerie moderne. Deux grands vases en porcelaine du Japon l’accompagnaient; le tout se répétait dans une glace antique placée au-dessus de la console, et dont les bords étaient taillés en biseau, sans doute pour faire admirer l’épaisseur du verre.

Il était impossible d’imaginer un plus étrange contraste que celui de cette chambre gothique et de la dame au peignoir rose qui venait de s’y précipiter. Le foyer projetait sur les vieux portraits des reflets dont la chaleur était augmentée par les épais rideaux en damas rouge qui garnissaientles fenêtres. Ces lueurs, tantôt assoupies, tantôt ravivées par quelque jaillissement de la flamme, glissaient sur les fronts plissés, ondoyaient dans les barbes rousses, éveillaient les yeux et donnaient à ces toiles mortes une animation surnaturelle. On eût dit que ces figures froides et graves regardaient avec curiosité la jeune femme aux formes sveltes, aux frais vêtements, que le génie d’Aladin semblait avoir enlevée du plus élégant boudoir de la Chaussée-d’Antin, pour la jeter, tout effrayée encore, au milieu de cette étrange assemblée.

—Vous êtes folle, Clémence, de laisser cette fenêtre ouverte? dit en ce moment une vieille voix qui sortait d’un immense fauteuil placé au coin de la cheminée.

La personne qui rompit ainsi le charme de cette scène silencieuse était une femme de soixante à soixante-dix ans, selon le plus ou moins de galanterie du calculateur. Couchée plutôt qu’assise sur son siège à dossier renversé, il était facile d’apprécier sa taille aussi longue que maigre. Elle était enveloppée d’une robe feuille-morte. Un faux tour de cheveux noirs comme du jais, surmonté d’un bonnet à rubans ponceau, encadrait soigneusement son front. Sa figure était sèche et busquée, et l’on voyait que l’éclat de sa fraîcheur primitive s’était insensiblement converti en une couperose qui affligeait surtout le nez et le haut des joues, mais dont l’âge avait un peu amorti l’ardeur. Il y avait dans tout ce visage quelque chose de désobligeant, de rechigné, d’acide, comme s’il eût été journellement lavé avec du vinaigre. On lisait, dans ses moindres linéaments: Vieille fille! D’ailleurs, une légère remarque eût suffi pour détruire le moindre doute à cet égard.

Devant le feu était couché un gros carlin café au lait, qui semblait avoir choisi ce poste pour y fondre sa graisse monstrueuse, à l’instar des jockeys anglais. Cet intéressantanimal servait de tabouret à sa maîtresse étendue dans sa chaise-longue et rappelait à l’esprit les lions qui dorment aux pieds des chevaliers sur les tombeaux gothiques. Or carlin et vieille fille sont deux idées tellement corrélatives, que, pour deviner l’état de cette vénérable dame, il n’était pas nécessaire de lire l’inscription suivante gravée sur le collier doré qui servait de cravate au roquet:Constance, à mademoiselle de Corandeuil.

Avant que la jeune femme, qui avait appuyé sa main sur le dos d’une chaise en paraissant respirer avec peine, eût pu répondre, elle reçut une seconde injonction.

—Mais, ma tante, c’est ce coup horrible! dit-elle enfin; est-ce que vous n’avez pas entendu?...

—Je ne suis pas encore sourde à ce point, répondit la vieille demoiselle. Fermez donc la fenêtre; ne savez-vous pas que les courants d’air attirent le tonnerre?

Clémence obéit et laissa tomber les rideaux pour intercepter la vue des éclairs qui continuaient de sillonner le ciel; elle se rapprocha ensuite de la cheminée.

—Puisque vous avez si peur du tonnerre, reprit sa tante; ce qui, par parenthèse, est assez ridicule pour une Corandeuil, quelle fantaisie vous a prise d’aller sur le balcon? Vous avez une manche de votre peignoir toute mouillée. Voilà comme on s’enrhume; et ensuite ce sont des sirops et des infusions à n’en plus finir. Vous devriez aller changer de robe et en mettre une plus chaude. A-t-on idée de s’habiller ainsi par un temps pareil?

—Je vous assure, ma tante, qu’il ne fait pas froid. C’est l’habitude que vous avez d’avoir toujours du feu...

—Ah! l’habitude! quand vous aurez mon âge, vous ferez comme vous l’entendrez. Maintenant, tout va à merveille; on n’écoute aucun conseil, on sort au vent et à la pluie avec cette petite folle d’Aline, et votre mari qui n’estpas plus raisonnable que sa sœur; nous payerons ça plus tard.—Mais ouvrez les rideaux, je vous prie; il ne tonne plus, et je veux lire laGazette.

La jeune femme obéit une seconde fois et resta le front appuyé contre les vitres. Les roulements du tonnerre, de plus en plus éloignés, annonçaient la fin de l’orage; mais quelques lueurs blanchâtres traversaient encore l’horizon.

—Ma tante, dit-elle au bout d’un instant, venez donc regarder les rochers de Montigny. Quand ils sont illuminés par les éclairs, on dirait d’une rangée de colonnes d’argent, ou d’une procession de fantômes blancs arrêtée au-dessus du bois des frênes.

—Voici maintenant les phrases romanesques, grommela entre ses dents la vieille fille sans quitter son journal.

—Je vous assure que je ne suis pas le moins du monde romanesque, répondit Clémence; je trouve seulement qu’un orage est une distraction, et ici, vous le savez, il ne faut pas être difficile sur le choix des plaisirs.

—Tu t’ennuies donc bien?

—Oh! ma tante, à mourir! A ces mots, prononcés avec un accent qui sortait du cœur, la jeune femme se laissa tomber dans un fauteuil.

Mllede Corandeuil ôta ses lunettes, mit le journal sur une table et regarda pendant quelques instants le joli visage de sa nièce couvert d’un voile de profonde mélancolie. Elle se redressa ensuite sur son siège, et se penchant en avant:

—Est-ce que tu as quelque chose avec ton mari? lui dit-elle à demi-voix.

—Alors je ne m’ennuierais pas, répondit Clémence d’un ton vif, dont elle se repentit aussitôt, car elle reprit plus lentement:—Non, ma tante; Christian est bon, très bon;il m’est extrêmement attaché, il est rempli de complaisance pour moi. Vous avez vu comme il m’a laissée arranger mon appartement à ma fantaisie, abattre des murs de séparation, ouvrir des fenêtres; et cependant vous savez combien il tient à tout ce qui est vieux dans cette maison. Il ne sait qu’imaginer pour me faire plaisir. L’autre jour encore, n’est-il pas allé à Strasbourg m’acheter un poney, parce que je trouvais Titania trop ombrageuse! Il est impossible d’avoir plus d’attentions, de prévenances...

—Ton mari, interrompit brusquement Mllede Corandeuil, qui avait la louange d’autrui en souverain déplaisir; ton mari est un Bergenheim, comme tous les Bergenheim passés, présents et futurs, y compris ta petite belle-sœur, qui a plutôt l’air d’avoir été élevée aux pages qu’au Sacré-Cœur. C’est le digne fils de son père, que voilà,—continua-t-elle en désignant du doigt un des portraits voisins de celui du jeune officier de Royal-Nassau;—et c’était bien le plus brutal, le plus insupportable, le plus détesté de tous les dragons de Lorraine; à tel point qu’il se fit une fois, à Nancy, trois affaires dans un mois, et qu’à Metz il tua, pour une partie d’échecs, ce pauvre vicomte de Mégrigny, de Royal-Roussillon, qui valait cent fois mieux que lui, et qui dansait si bien!—Car, qui dit Bergenheim dit orgueilleux comme un paon, entêté comme un mulet et colère comme un lion.—Ils se prétendent chevaux de Lorraine! je leur accorde qu’ils le sont de toutes les manières. Vilaine race! vilaine race!—Ce que je te dis là, Clémence, c’est pour t’engager à excuser les défauts de ton mari, car ce serait peine perdue que de chercher à les corriger. Au reste, tous les hommes ne valent pas mieux; et puisque tu es madame de Bergenheim, il faut t’habituer à ton sort et le supporter le mieux possible. Et puis si tu as des chagrins, il te reste du moins une bonne tante à quitu peux les confier, et qui ne souffrira pas qu’on te tyrannise; je parlerai à ton mari.

Au premier mot de cette tirade, Clémence prévit qu’elle devait s’armer de résignation; car tout ce qui touchait à la famille de Bergenheim était un des dadas sur lesquels la vieille fille chevauchait avec le plus de complaisante aigreur; elle se renversa donc dans son fauteuil, en personne qui veut du moins se mettre à son aise pour entendre un discours ennuyeux, et parut occupée, pendant toute cette philippique, à caresser, du bout d’un pied très élégant, la tête de l’un des chenets du foyer.

—Mais, ma tante, dit-elle enfin, quand le flot eut passé, et en donnant à sa voix une expression un peu traînante, je ne comprends pas pourquoi vous vous êtes mis dans la tête que Christian me rendait malheureuse; je vous répète qu’il est impossible de se montrer meilleur pour moi qu’il ne le fait, et que de mon côté j’ai pour lui la plus grande estime, l’amitié la plus vraie.

—Eh bien! s’il est la perle des maris et si vous vivez comme deux tourtereaux, ce qu’à vrai dire je n’aurais pas cru, d’où vient cet ennui dont tu te plains, et qui est assez visible depuis quelque temps? Et quand je dis ennui, c’est plus que cela; c’est de la tristesse, c’est du chagrin. Tu maigris tous les jours; en ce moment tu es pâle comme un cierge, ton teint se perd; tu finiras par faire peur. On dit que la pâleur est à la mode aujourd’hui; niaiserie du moment et qui ne durera pas, car le teint, c’est la femme.

La vieille tante prononça cette sentence en personne qui avait ses raisons pour ne pas aimer les teintes pâles, et qui prenait volontiers des bourgeons pour des roses.

Mmede Bergenheim inclina la tête comme pour acquiescer à cette décision, et reprit ensuite d’une voix mélancolique:

—Je sais que je ne suis pas raisonnable, et je me dépite souvent d’avoir si peu d’empire sur moi-même; mais cela est au-dessus de mes forces. J’éprouve une fatigue, un dégoût de tout, que je ne peux vaincre. C’est un accablement physique et moral sans cause que je sache, et auquel par cela même je ne vois pas de remède. Je m’ennuie et je souffre; je suis sûre que je finirai par être malade. Quelquefois je voudrais être morte. Cependant je n’ai aucun sujet de peine; je suis heureuse, je devrais être heureuse...

—En vérité, on ne comprend rien aux femmes d’aujourd’hui. Autrefois, dans les occasions capitales, on avait une bonne attaque de nerfs, et tout était dit; la crise passée, on redevenait aimable, on mettait du rouge, et l’on allait au bal. Maintenant ce sont des langueurs, des ennuis, des maux d’estomac...; imaginations et grimaces que tout cela! Les hommes s’en mêlent aussi, et ils appellent ça le spleen; le spleen! une nouvelle découverte, une importation anglaise! Il nous vient de belles choses d’Angleterre, à commencer par le gouvernement constitutionnel!—Tout cela est parfaitement ridicule.—Quant à vous, Clémence, vous devriez mettre fin à ces enfantillages. A Paris, il y a deux mois, vous n’avez pas eu de repos que vous ne m’ayez amenée ici. J’avais les raisons les plus graves pour retarder mon départ: mon appartement à remeubler, ma migraine dont je souffrais encore, Constance qu’on venait de purger et qui n’était guère en état de voyager, la pauvre biche! Vous n’avez voulu rien entendre; il a fallu en passer par votre caprice, et maintenant...

—Mais, ma tante, vous avez reconnu vous-même qu’il était convenable que je vinsse retrouver mon mari. N’était-ce pas bien assez, et peut-être trop, de l’avoir laissé seul passer l’hiver ici, tandis que je dansais à Paris?

—C’était fort convenable, assurément, et je ne vousblâme pas. Mais pourquoi ce que vous désiriez si vivement il y a deux mois vous ennuie-t-il maintenant? C’est précisément parce qu’il y a deux mois de cela, n’est-il pas vrai? A Paris, on ne parle que de Bergenheim, on ne souhaite que Bergenheim, on a des devoirs à remplir, on veut être près de son mari; on me tourmente, on me casse la tête à coups de tendresse conjugale. A Bergenheim, c’est Paris dont on rêve et après qui l’on soupire.—Ne secouez pas la tête; je suis une vieille tante qu’on n’écoute guère, mais qui voit encore clair.—Et faites-moi le plaisir de me dire ce que vous pouvez regretter à Paris, dans cette saison où il n’y a ni bals, ni soirées, ni une seule figure humaine, où toutes les personnes que vous connaissez sont à la campagne? Est-ce que?...

Mllede Corandeuil n’acheva pas sa phrase, mais elle mit dans les trois dernières syllabes une sévérité interrogative où semblait condensée toute la quintessence de pruderie dont soixante ans de célibat peuvent coaguler l’âme d’une vieille fille.

Clémence leva les yeux sur sa tante comme pour lui demander d’expliquer sa pensée; il y avait dans son regard un éclat calme et ferme dont celle-ci ne put éviter l’impression.

—Allons, dit-elle en adoucissant sa voix, il ne s’agit pas de prendre ton air de princesse. Nous sommes ici entre nous, et tu sais que je suis ta bonne tante. Voyons, parlons à cœur ouvert; est-ce que tu aurais laissé à Paris quelque chose, quelque personne dont le souvenir te ferait paraître le séjour de ton château encore plus ennuyeux qu’il ne l’est réellement? Quelqu’un de tes adorateurs de cet hiver?...

—Quelle idée, ma tante! Est-ce que j’ai des adorateurs?s’écria vivement Mmede Bergenheim, en essayant de cacher par un sourire une teinte rosée qui nuança momentanément la pâleur de ses joues.

—Et quand cela serait, mon enfant, continua la vieille demoiselle, dont la curiosité empruntait un accent inaccoutumé de câlinerie et d’indulgence, où est le mal? Est-il donc défendu de plaire? Quand on est bien née, ne faut-il pas vivre dans le monde et y tenir son rang? On n’a pas vingt-trois ans pour s’enterrer dans un désert, et tu es réellement assez bien pour inspirer des passions; tu comprends qu’il n’est pas question d’en éprouver. Mais enfin on est jeune et jolie, et l’on fait involontairement des conquêtes. Tu n’es pas la première de la famille à qui cela serait arrivé, tu es Corandeuil enfin.—Voyons, ma bonne Clémence, quelle est l’âme en peine qui gémit là-bas? est-ce M. de Mauléon?

—M. de Mauléon! s’écria la jeune femme en partant d’un éclat de rire; lui, une âme! et une âme en peine encore! Oh! ma tante, vous lui faites honneur. M. de Mauléon qui est gras, qui a quarante-cinq ans, et qui met un corset! un audacieux qui au bal se permet de serrer les doigts de ses danseuses en leur décochant des regards passionnés. Oh! M. de Mauléon!

Mllede Corandeuil autorisa, par un léger grimacement de ses lèvres pincées, l’accès de gaieté de sa nièce, qui, une main sur le cœur, faisait rouler deux yeux étincelants, pour contrefaire l’air langoureux de son infortuné soupirant.

—C’est peut-être M. d’Arzenac?

—M. d’Arzenac est assurément fort bien; il a des manières parfaites; il se peut qu’il ne dédaigne pas trop ma conversation, et, de mon côté, je trouve la sienne intéressante et surtout de bon goût; mais vous pouvez être assurée qu’il n’est pas plus occupé de moi que moi de lui. D’ailleurs,vous savez bien qu’il épouse Mllede la Neuville.

—M. de Gerfaut? poursuivit Mllede Corandeuil avec la persévérance que mettent les gens âgés à épuiser leur idée, et comme si elle eût été décidée à passer en revue tous les hommes de leur connaissance, jusqu’à la découverte du secret de sa nièce.

Celle-ci resta un instant sans répondre.

—Comment pouvez-vous penser cela, ma tante? dit-elle enfin, un homme d’aussi mauvaise réputation, qui fait des ouvrages qu’on ose à peine lire, des pièces qu’on se reproche d’être allé voir jouer. N’avez-vous pas entendu Mmede Pontivers dire qu’une jeune femme qui tiendrait à sa réputation ne pouvait guère permettre ses visites?

—Mmede Pontivers est une prude qui m’est insupportable, avec son attirail de petites grimaces, de prétentions et de bégueuleries. Ne s’était-elle pas mis en tête cet hiver de m’instituer son chaperon? Je lui ai fait entendre qu’une veuve de quarante ans était assez grande personne pour aller seule. Elle a la fureur de craindre d’être compromise, comme si elle était compromettable. Faire fi de M. de Gerfaut! quelle présomption! Il a certainement trop d’esprit pour avoir jamais brigué l’honneur de périr d’ennui chez elle; car il a de l’esprit, et beaucoup. Je n’ai jamais compris votre aversion pour lui, ni la manière hautaine dont vous le receviez dans mon salon, surtout dans les derniers temps avant notre départ.

—Ma tante, on n’est pas maîtresse de ses antipathies ou de ses affections. Mais, pour répondre d’une seule fois à vos questions et à l’intérêt que vous me témoignez, soyez certaine qu’aucun de ces messieurs, ou de ceux que vous pourriez encore me nommer, n’est pour la moindre chose dans la disposition d’esprit que j’éprouve. Je m’ennuie parce qu’il est probablement dans la nature de mon caractère d’avoir besoin de distractions, et que dans ce paysperdu les distractions sont nulles. C’est une maussaderie involontaire que je me reproche et qui passera, je l’espère. Soyez donc sûre que la racine du mal n’est pas dans le cœur.

Au ton froid et un peu sec dont ces paroles furent prononcées, Mllede Corandeuil comprit que sa nièce voulait garder son secret, si cependant elle avait un secret; elle ne put retenir un mouvement d’humeur en voyant ses prévenances ainsi repoussées et en ne se trouvant pas plus avancée qu’au commencement de la conversation. Elle manifesta son désappointement en écartant du pied le carlin, qui en était pourtant fort innocent, et ce fut avec un accent grondeur, beaucoup plus familier à sa voix que les câlineries précédentes, qu’elle reprit:

—Eh bien, puisque j’ai tort, puisque votre mari vous adore et que vous l’adorez, puisqu’en un mot vous avez le cœur parfaitement libre et tranquille, votre conduite n’a pas le sens commun, et je vous conseille fort d’en changer. Toutes ces vapeurs, ces langueurs, ces pâleurs sont des caprices insupportables pour les autres, je vous en préviens. Il y a en Provence un proverbe qui dit:Vaillance de Blacas, prudence de Pontevez, caprice de Corandeuil. Si la devise n’était pas trouvée, il la faudrait créer pour vous, car vous avez dans le caractère quelque chose d’indéchiffrable à faire pécher une sainte. Si quelqu’un doit vous connaître, c’est moi, puisque je vous ai élevée, et, ceci n’est pas pour vous adresser un reproche, vous m’avez donné assez de peine, car vous êtes la personne la plus fantasque, la plus décousue, la plus inégale, la plus enfant gâtée...

—Ma tante, interrompit Clémence, les joues animées des plus belles couleurs, vous m’avez assez souvent parlé de mes défauts pour que je les connaisse, et si je ne suispas corrigée, ce n’est pas votre faute, car vous ne m’avez jamais épargné les leçons. Si je n’avais pas eu le malheur de perdre ma mère d’aussi bonne heure, je ne vous aurais pas fait autant de mal.

La jeune femme sentit une larme sous sa paupière, mais elle eut assez d’empire sur elle-même pour l’empêcher de couler sur sa joue brûlante. Prenant un journal sur la table, elle l’ouvrit pour cacher cette émotion involontaire et mettre fin à une conversation qui lui devenait pénible. Mllede Corandeuil, de son côté, replaça sévèrement ses lunettes sur son nez, déploya, à la distance convenable de ses yeux, laGazette de Francedepuis longtemps négligée, et s’étendit avec solennité dans son fauteuil.

Le silence régna pendant quelque temps dans le salon. La vieille fille lisait fort attentivement en apparence. Sa nièce restait immobile, les yeux fixés sur la couverture jaune du numéro de laModeque le hasard avait fait tomber sous sa main. Enfin, s’arrachant à sa rêverie, elle feuilleta le journal d’une main nonchalante, qui semblait dire combien peu elle attachait d’intérêt à la lecture qu’elle allait faire. Mais, en tournant le premier feuillet, un cri de surprise lui échappa, et ses yeux se fixèrent sur la brochure avec une avide curiosité.

Sur la page du frontispice, où sont gravées les armes de Mmela duchesse de Berry, et au milieu de l’écusson de droite, laissé vide à cette époque par l’absence des fleurs de lis proscrites, se trouvait dessiné au crayon un oiseau dont la tête était surmontée d’une petite couronne de vicomte.

Curieuse de savoir ce qui pouvait causer une pareille surprise à sa nièce, Mllede Corandeuil avança la tête; ses yeux parcoururent un instant la page sans y rien remarquer d’extraordinaire, mais enfin, s’arrêtant sur les armoiries,ils découvrirent la nouvelle pièce de blason dont on les avait enrichies.

—Un coq! s’écria-t-elle après une seconde de réflexion; leur coq sur l’écusson de Madame! qu’est-ce que cela veut dire, bon Dieu? et il n’est ni gravé ni lithographié: il est dessiné à la main.

—Ce n’est pas un coq, c’est un gerfaut couronné, dit Mmede Bergenheim.

—Un gerfaut! Savez-vous ce que c’est qu’un gerfaut? A Corandeuil, chez votre grand-père, il y avait une fauconnerie, et j’en ai vu, moi, des gerfauts; mais vous... Je vous dis que c’est un coq, le coq gaulois; vilaine bête! Ce que vous prenez pour une couronne, et qui y ressemble un peu en effet, est une crête mal faite. Comment ce laid animal se trouve-t-il là? Je voudrais bien savoir si c’est à la poste qu’on se permet de pareilles gentillesses. On criait contre le cabinet noir, mais c’est cent fois pis si l’on peut impunément outrager les familles paisibles dans leurs domaines. Je veux absolument découvrir l’auteur de cette mauvaise plaisanterie. Fais-moi le plaisir de sonner.

—C’est réellement fort étrange! dit Mmede Bergenheim en tirant le cordon avec une vivacité qui annonçait qu’elle partageait, sinon l’indignation, du moins la curiosité de sa tante.

Un domestique en petite livrée bleue, à passepoils rouges, entra dans le salon.

—Qui est allé aujourd’hui à Remiremont chercher les journaux? demanda Mllede Corandeuil.

—Mademoiselle, c’est le père Rousselet, répondit le laquais.

—Où est M. de Bergenheim?

—Monsieur le baron joue au billard avec MlleAline.

—Faites monter Léonard Rousselet.

Et Mllede Corandeuil se posa dans son immense fauteuil avec la dignité d’un chancelier qui va ouvrir un lit de justice.

Décoration fin de page.

Décoration tête de page.


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