III
Lettre L illustrée
LES domestiques du château de Bergenheim formaient une famille dont les membres étaient loin de vivre en parfaite harmonie. Le baron, faisant exploiter lui-même son domaine, employait un assez grand nombre de journaliers, valets de ferme, filles de basse-cour, que la livrée traitait du haut de sa grandeur et regardait comme vilains taillables à merci. Les manants, de leur côté, regimbaient contre les laquais privilégiés et ne leur épargnaient pas les noms de mirliflores et de Parisiens, accompagnés parfois de gourmades plus expressives. Entre ces tribus ennemies, une troisième, beaucoup moins nombreuse, se trouvait dans une position critique: c’étaient les deux laquais amenés par Mllede Corandeuil. Bien avait pris à ces messieurs que leur maîtresse partageât le goût de Frédéric pour les hommes grands et vigoureux, et les eût choisis à la carrure de leurs épaules, sans cela il leur eût été impossible de sortir sains et saufs de toutes les querellesdans lesquelles ils se voyaient journellement engagés.
La question de supériorité entre les deux familles avait été la première pomme de discorde; une foule de griefs particuliers étaient venus ensuite l’envenimer. De tout temps on s’est battu pour des couleurs; or la livrée de Bergenheim était rouge, celle de Corandeuil verte. C’étaient deux drapeaux; chacun exaltait le sien en jetant de la boue à celui de ses adversaires. Cornichon! écrevisse! concombre! homard! telles étaient les gracieuses interpellations échangées chaque jour entre les deux partis. Cornichon et écrevisse étaient la plaisanterie, concombre et homard l’insulte. Ensuite le répertoire des provocations potagères, animales et allégoriques étant épuisé, on se sautait à la gorge et l’on s’arrachait les cheveux. Il ne se passait pas de semaine sans que l’un des deux gigantesques Corandeuil, groupe semblable à Pandarus et à Bitias, de l’Énéide, n’allât s’aligner pour un duel à coups de poing, dans quelque recoin du parc, avec un Bergenheim du château ou des fermes. Moins les dagues et les stylets, on eût pu se croire à Vérone du temps des Capulets et des Montaigus.
Au milieu de cette guerre civile soigneusement dissimulée aux yeux des maîtres, dont on redoutait la sévérité, vivait un assez singulier personnage. Léonard Rousselet, le père Rousselet, comme on l’appelait habituellement, était un vieux paysan désespéré de l’être, et qui avait fait mille efforts pour sortir de son état sans jamais y parvenir. Après avoir été successivement garçon coiffeur, sacristain, marchand de cirage, maître d’école, infirmier, il avait fini par retomber à soixante ans au point d’où il était parti. Dans la maison de M. de Bergenheim il n’avait pas d’emploi particulier; espèce de tout à tout, il faisait les commissions, soignait les jardins et médicamentait la meute et les chevaux; au physique, c’était un homme de haute taille, aussi à sonaise dans ses vêtements qu’une amande sèche dans sa coque. Un immense habit noir jaune battait ordinairement ses mollets, nageant dans leurs bas de laine bleue, et plus semblables à des échalas de vigne qu’à des jambes humaines; conformation qui fournissait journellement aux autres domestiques un texte de plaisanteries auxquelles le vieillard ne daignait répondre que par un sourire méprisant et en grommelant entre ses dents:—Valetaille! paysans sans éducation! Ce mot exprimait le dernier degré de son dédain, car son désespoir eût été de passer pour un homme mal élevé; et il avait conservé de ses différentes conditions un langage singulièrement digne et prétentieux.
Malgré sa confiance en lui-même, ce ne fut pas sans émotion que Léonard Rousselet se vit appelé à comparaître devant la personne la plus redoutée du château. Sa démarche se ressentait de cette impression lorsqu’il parut à la porte du salon, où il resta grave et silencieux comme l’ombre de Banquo. A l’aspect de cette figure hétéroclite, Constance se leva en jappant avec fureur et courut se jeter sur une paire de jambes pour qui elle semblait partager l’irrévérence de la livrée; mais le tissu du bas de laine, semblable à une peau de cheval, et la corne qui recouvrait le tibia, étaient un trop dur morceau pour ses dents de douairière; elle fut donc obligée de renoncer à son attaque et de se contenter d’aboiements impuissants, tandis que le vieux paysan, qui eût donné un mois de ses gages pour lui casser la mâchoire du bout de son soulier ferré, la flattait de la main, en disant d’une hypocrite voix de fausset:—Bellement, bellotte; bellement; charmante petite bête!
Cette conduite courtisanesque toucha le cœur de la vieille fille et adoucit l’air sévère dont elle avait empreint son visage.
—Taisez-vous, Constance, dit-elle, et couchez-vous près de votre maîtresse. Rousselet, approchez.
Le vieillard obéit, en faisant sur le parquet des glissades révérencieuses, et prit la position d’un soldat au port d’armes.
—C’est vous, reprit Mllede Corandeuil, qu’on a envoyé aujourd’hui à Remiremont? Avez-vous fait toutes les commissions qu’on vous avait données?
—Il n’est point dans les impossibles, mademoiselle, que j’en aie laissé quelques-unes dans la boîte aux oublis, répondit le paysan, craignant de se compromettre par une affirmation positive.
—Dites-nous alors celles dont vous vous êtes acquitté.
Léonard se moucha derrière son chapeau, en orateur bien appris, et, se dandinant sur ses jambes d’une manière qui n’avait rien de bourbonien:
—C’est donc moi, dit-il, qui suis allé ce matin à la ville, rapport à ce que M. le baron avait dit hier au soir qu’il chasserait aujourd’hui, et que le piqueur était donc allé enceindre des marcassins au bois de la Corne. Je suis donc arrivé à Remiremont; je me suis donc présenté chez le boucher; j’ai donc acheté: 1ocinq kilogrammes d’habillé de soie.
—De la soie chez un boucher! s’écria Mmede Bergenheim.
—Je veux dire dix livres de ce que les gens sans éducation appellent un porc, reprit Rousselet, en prononçant ce dernier mot d’une voix étranglée.
—Passons ces détails, dit Mllede Corandeuil. Vous êtes allé à la poste.
—Je suis donc allé à la poste, où j’ai jeté les lettres de mademoiselle, de madame, de M. le baron, et une de MlleAline pour M. d’Artigues.
—Aline écrit à son cousin! Saviez-vous cela? dit vivement la vieille demoiselle, en se tournant vers sa nièce.
—Mais oui; ils sont en correspondance réglée, répondit celle-ci avec un sourire qui semblait ajouter qu’elle y voyait peu de danger.
La prude vieille fille hocha la tête, en avançant la lèvre inférieure, pantomime qui disait clairement: Nous débrouillerons cet écheveau-là une autre fois.
Mmede Bergenheim, impatientée de cet interrogatoire, prit la parole à son tour d’un ton vif qui contrastait avec la lenteur solennelle de sa tante.
—Rousselet, dit-elle, lorsqu’on vous a remis les journaux, avez-vous remarqué si les bandes étaient intactes ou si on les avait décachetés?
A cette interrogation précise, l’honnête commissionnaire plongea la moitié de sa figure dans sa cravate, et l’espèce de sarabande qu’il exécutait sur place prit un caractère plus flageolant. Ce fut avec un embarras visible qu’il répondit au bout de quelque temps:
—Certainement, madame... quant aux bandes... je n’inculpe pas le monsieur de la poste.
—Si les journaux étaient cachetés quand vous les avez reçus, il n’y a que vous alors qui ayez pu les ouvrir.
Rousselet se redressa de toute sa hauteur; et donnant à sa figure de casse-noisette la plus grande majesté possible:
—Sauf le respect que je dois à madame, dit-il d’un ton solennel, Léonard Rousselet est connu. Cinquante-sept ans à la Saint-Hubert! Je suis donc incapable d’ouvrir les journaux. Quand on les a lus au château, et qu’on me les envoie porter à la cure, je ne dis pas; en marchant, ça dissipe; et puis le curé, c’est Jean Bartou, le fils à Joseph Bartou, le tuilier. Mais lire avant le château, jamais! Léonard Rousselet est un vieillard incapable d’une pareille bassesse. Innocence baptismale; cinquante-sept ans à la Saint-Hubert.
—Quand vous prononcez le nom de votre pasteur, énoncez-vous d’une manière plus convenable, interrompit Mllede Corandeuil, quoique elle-même, dans son intimité, ne parlât pas du prêtre plébéien en termes fort respectueux. Mais si pour elle le fils à Joseph Bartou, avec ou sans soutane, était toujours le fils à Joseph Bartou, pour les paysans elle entendait qu’il fût M. le curé.
Mmede Bergenheim, sur qui la harangue de Rousselet n’avait pas produit grand effet, secoua la tête avec impatience et dit d’un ton impératif:
—Je suis certaine que les journaux ont été ouverts par vous ou par des personnes à qui vous les aviez confiés, et c’est ce que je veux savoir sur-le-champ.
Rousselet abdiqua sa pose de sénateur romain; se passant la main derrière les oreilles, par un geste familier aux personnes placées dans une position embarrassante, il reprit d’un ton moins emphatique:
—En revenant je m’étais donc arrêté à la Fauconnerie, à la Femme-sans-Tête...
—Et qu’allez-vous faire dans des auberges? interrompit Mllede Corandeuil d’une voix sévère. Vous savez qu’on n’entend pas dans cette maison que les domestiques fréquentent les cabarets et lieux semblables, qui ne sont propres qu’à pervertir les mœurs des basses classes.
—Domestiques! basses classes!... invective donc, vieille aristocrate! grogna sourdement Rousselet; mais, n’osant se livrer à sa mauvaise humeur, il reprit d’une voix mielleuse:
—Si mademoiselle avait fait le chemin par la même voiture que moi, elle saurait qu’il est d’une longitude peu désaltérante. Je m’étais donc arrêté à la Femme-sans-Tête pour abattre la poussière de mon œsophage. Pour lors,MlleReine, la fille de MmeGobillot, la maîtresse de l’auberge—ces dames la connaissent bien, puisqu’elles se sont arrêtées à la Fauconnerie en venant de Paris—MlleReine me demanda donc la permission de regarder le journal jaune, où il y a des messieurs et des dames endimanchés; je lui obtempérai donc la raison; elle me dit donc que c’était pour savoir les modes et voir comment on se gouvernait dans la capitale en fait de bonnets, robes et autres chiffons; futilité de femme.
Mllede Corandeuil se renversa dans son fauteuil en se livrant à un accès d’hilarité que lui permettait rarement son humeur rigide.
—MlleGobillot lisant laMode!... MlleGobillot parlant robes, châles et cachemires. Clémence, qu’en dites-vous? Vous verrez qu’elle fera venir des chapeaux d’Herbault... Ah! ah!... voilà ce qu’on appelle le progrès de la civilisation, le siècle des lumières!...
—MlleGobillot, dit Clémence, en fixant sur le vieux paysan un regard pénétrant, est-elle la seule qui ait regardé ce numéro de laMode? N’y avait-il aucune autre personne dans cette auberge?
—Madame, répondit Rousselet, forcé dans ses derniers retranchements, il y avait bien deux jeunes hommes prenant leur réfection, et dont l’un, révérence parler, avait une barbe ni plus ni moins longue que celle d’un bouc. Madame me pardonnera si je me licencie à proférer des expressions aussi vulgaires, mais c’est que madame veut tout savoir.
—Et l’autre de ces jeunes gens?
—L’autre avait l’épiderme facial rasé comme ces dames ou moi pouvons l’avoir. Zéro aux signes particuliers du signalement. C’est donc lui qui a tenu le journal pendant que son camarade à moustaches fumait devant la porte.
Mmede Bergenheim ne poussa pas plus loin l’interrogatoire et tomba dans une rêverie profonde. Les yeux fixés sur le numéro de laMode, elle semblait étudier les moindres linéaments de l’esquisse qu’on y avait dessinée, comme si elle eût espéré d’y trouver à la fin la révélation de ce mystère. Sa respiration irrégulière, l’animation de plus en plus vive qui colorait la blancheur habituelle de son teint, eussent dénoncé à un œil observateur un de ces orages de l’âme dont la manifestation physique offre des symptômes semblables à ceux d’un accès de fièvre. La pâle fleur d’hiver expirant sous la neige avait soudainement relevé la tête et recouvré ses couleurs; la mélancolie, contre laquelle la jeune femme se débattait en vain, avait disparu par enchantement. Dans cette organisation délicate graduellement engourdie depuis deux mois, la sève de jeunesse se réveillait ardente et vivace; et là où semblait imminente une langueur voisine du marasme, une surabondance de vie allait peut-être créer des dangers contraires.
Un petit oiseau surmonté d’une couronne, le tout assez mal dessiné, tel était le talisman bizarre qui avait produit ce changement de scène.
—Ce sont des commis voyageurs, dit la vieille tante, qui avait toujours la prétention de tout deviner; un d’eux sans doute, en lisant sur l’enveloppe du journal le nom bien connu de M. de Bergenheim, aura trouvé charmant de dessiner l’animal en question. Ces messieurs de l’industrie ont reçu en général une si bonne éducation! Mais c’est donner à cette affaire plus d’importance qu’elle n’en mérite. Léonard Rousselet, continua-t-elle en haussant la voix comme un président de cour d’assises qui prononce son résumé, vous avez eu tort de laisser sortir de vos mains un effet à l’adresse de votre maître. On vous excuse pour cette fois, mais je vous engage à être plus soigneux dorénavant;quand vous passerez devant l’auberge de MmeGobillot, vous direz de ma part à mademoiselle sa fille que si elle a envie de lire laMode, les bureaux de cette revue sont rue du Helder, no25; je serai enchantée de procurer un abonnement à un de nos journaux. Vous pouvez vous retirer.
Sans se faire répéter cette invitation, Rousselet se mit à marcher à reculons, comme un ambassadeur sortant d’une audience royale, escorté de Constance en guise de maître des cérémonies. N’ayant pas bien calculé la distance, il venait de cogner la porte avec ses épaules, lorsqu’elle s’ouvrit brusquement, et une personne dont la démarche offrait une vivacité extraordinaire le fit pirouetter en s’élançant au milieu du salon.
C’était une très jeune fille, un peu petite, mais dont les formes parfaitement développées présageaient pour l’avenir une légère tendance à l’embonpoint. Elle appartenait à la famille des Bergenheim, si l’on en croyait la ressemblance qui existait entre ses traits caractérisés et plusieurs des vieux portraits du salon; elle portait une robe en drap brun à longue queue, comme si elle eût été près de monter à cheval. Un chapeau de feutre gris, posé sur l’oreille, laissait à découvert, du côté gauche, une grosse touffe de cheveux très frisés, d’un blond vif et brillant. Cette coiffure, et le voile vert qui flottait à chaque mouvement, comme la crinière d’un casque, donnaient un air singulièrement cavalier au frais visage de cette gentille amazone, qui brandissait en guise de lance une queue de billard.
—Clémence, s’écria-t-elle avec une pétulance incomparable, je viens de battre Christian; j’ai fait la rouge, j’ai fait la blanche, et puis le carambolage; j’ai tout fait. Mademoiselle, je viens de gagner deux parties à Christian; c’est glorieux, j’espère; il ne me rend plus que dix-huit pointsà la partie simple. Père Rousselet, je viens de battre Christian. Savez-vous jouer au billard?
—Mademoiselle Aline, je n’en ignore pas absolument, répondit le paysan avec un sourire aussi gracieux que possible, et en cherchant à se remettre d’aplomb sur ses jambes.
—On n’a plus besoin de vous, Rousselet, dit Mllede Corandeuil; fermez la porte en sortant.
Lorsqu’elle fut obéie, la vieille fille se tourna gravement du côté d’Aline, qui continuait de danser au milieu de la chambre, et venait de prendre les mains de sa belle-sœur pour la forcer de partager sa joie d’enfant.
—Mademoiselle, dit-elle d’une voix sévère, est-il d’usage au Sacré-Cœur d’entrer dans un salon sans saluer les personnes qui s’y trouvent, et en sautant comme une folle? ce qu’on ne se permettrait pas chez des paysans.
Aline s’arrêta court au milieu de sa danse et rougit un peu; au lieu de répondre, elle voulut caresser le carlin, car elle savait comme Rousselet que c’était le moyen le plus sûr d’adoucir le cœur de sa maîtresse. Cette fois la câlinerie fut en pure perte.
—Ne touchez pas Constance, je vous prie, s’écria la vieille fille, comme si elle eût vu quelque poignard levé sur l’objet de sa tendresse, ne salissez pas cette pauvre bête. Quelle horreur avez-vous donc aux doigts? sortez-vous d’une fabrique d’indigo?
La jeune pensionnaire, rougissant de plus en plus, regarda ses jolies mains, un peu barbouillées en effet, et se mit à les essuyer avec un mouchoir brodé qu’elle tira d’une poche de son amazone.
—C’est au billard, répondit-elle à demi-voix, c’est du bleu; on en frotte le cuir pour faire de l’effet et caramboler.
—Faire de l’effet! caramboler!... Faites-nous la grâce de vos termes d’argot, reprit Mllede Corandeuil, qui semblait devenir plus acariâtre à mesure qu’augmentait la confusion de la jeune fille; quelle belle éducation pour une demoiselle! et l’on sort du Sacré-Cœur! et l’on a eu cinq prix, il n’y a pas quinze jours! Je ne sais en vérité à quoi pensent ces dames... Et maintenant je suppose que vous allez monter à cheval. Le billard et le cheval, le cheval et le billard! C’est beau! c’est admirable!
—Mais, mademoiselle, dit Aline en levant ses grands yeux bleus, près de pleurer, nous sommes en vacances, et ce n’est pas mal faire, je crois, que de jouer avec mon frère; il n’y a pas de billard au Sacré-Cœur, et c’est si amusant! C’est comme l’équitation: le médecin dit bien qu’elle ne peut que m’être très salutaire, et Christian croit que cela me fera encore un peu grandir.
La jeune fille, en disant ces mots, se retourna pour jeter un coup d’œil sur la glace, afin de voir si, depuis la dernière fois qu’elle s’était regardée, et il n’y avait pas fort longtemps, l’espoir de son frère s’était réalisé; car la petitesse de sa taille était son principal désespoir. Mais ce regard fut rapide comme l’éclair, tant elle craignait que la sévère demoiselle ne trouvât, dans cet acte de coquetterie, le texte d’un nouveau sermon.
—Vous n’êtes pas ma nièce, et je m’en applaudis, reprit Mllede Corandeuil; je suis trop vieille pour recommencer une éducation; grâce au ciel, c’est bien assez d’une. Je n’ai aucune autorité sur vous, et votre conduite regarde votre frère. Les avis que je vous donne sont donc tout à fait désintéressés; vos amusements ne me paraissent pas être ceux qui conviennent à une jeune personne bien élevée; il est possible que ce soit la mode du jour, ainsi je ne vous en parlerai plus; mais voici quelque chose de plussérieux, et sur quoi je vous engage à réfléchir. Dans ma jeunesse, une demoiselle n’écrivait jamais qu’à ses père et mère. Vos lettres à votre cousin d’Artigues sont une inconséquence—ne répondez pas—sont une inconséquence dont je vous conseille de vous corriger.
Mllede Corandeuil se leva, récapitulant que, dans la matinée, elle avait trouvé moyen de sermonner assez vertement trois personnes, et que par conséquent elle ne pouvait pas dire comme Titus: «J’ai perdu ma journée.» Ce fut donc avec un contentement d’elle-même, égal à la majesté de sa démarche, qu’elle sortit du salon escortée de son carlin, après avoir adressé à la jeune fille une révérence ironique, que celle-ci ne se crut pas obligée de lui rendre.
—Votre tante est-elle méchante! s’écria Mllede Bergenheim, dès qu’elle fut seule avec sa belle-sœur. Christian dit qu’il ne faut pas y faire attention, parce que toutes les femmes deviennent ainsi quand elles ne se marient pas. Pour moi, je sais bien que, quand même je resterais fille toute ma vie, je ne chercherais jamais à faire de la peine à quelqu’un.—Inconséquente! Quand elle ne sait plus que me dire, elle me gronde à cause de mon cousin. C’est bien la peine pour ce que nous nous écrivons! Dans sa dernière lettre, Alphonse ne me parle que des perdreaux qu’il tue et de son uniforme de chasse: il est si enfant!—Mais répondez-moi donc; vous restez assise sans rien dire; est-ce que vous êtes aussi fâchée contre moi?
Elle s’approcha de Clémence et voulut s’asseoir sur ses genoux; mais celle-ci se leva pour éviter cette tendre familiarité.
—Vous avez donc gagné Christian, dit-elle d’un ton distrait, et maintenant vous allez monter à cheval?—Votre robe vous va fort bien.
—Vraiment? oh! je suis contente! reprit la jeune fille en se plaçant devant la glace pour y contempler sa gracieuse personne; elle se posa dans son corsage, drapa les larges plis de sa robe, arrangea son voile qui flottait en désordre, enfonça son chapeau d’un air un peu plus tapageur qu’il n’était déjà placé, se retourna de trois quarts pour mieux juger de l’effet de son costume, fit en un mot les mille petites mines coquettes que toutes les jolies femmes apprennent en venant au monde. Au total, elle parut assez contente de son examen, car elle sourit à sa figure en laissant voir une mignonne rangée de dents blanches comme du lait.
—Je me repens maintenant, dit-elle, de n’avoir pas fait venir un chapeau noir; j’ai les cheveux si clairs que ce gris me rend très laide. Ne trouvez-vous pas? Mais répondez-moi donc, Clémence; on ne peut pas vous arracher une parole aujourd’hui: est-ce que vous avez votre migraine?
—Un peu, répondit Mmede Bergenheim, pour donner un prétexte à sa préoccupation.
—Eh bien, vous devriez monter à cheval et venir avec nous jusqu’au bois de la Corne; le grand air vous ferait du bien. Voyez comme le temps est beau maintenant; nous galoperons tout le long des platanes; voulez-vous? Vous voulez, n’est-ce pas? Je vous passerai votre robe, et dans cinq minutes vous serez prête. Je vais dire à Christian de faire seller votre cheval; écoutez, je l’entends déjà dans la cour; venez donc.
Aline, prenant sa belle-sœur par la main, l’entraîna dans une autre chambre, derrière le salon, et ouvrit une fenêtre pour voir ce qui se passait au dehors, où retentissaient des claquements de fouet et les voix de plusieurs personnes. Un domestique promenait dans la cour uncheval de haute taille qu’il venait de sortir de l’écurie; le baron en tenait par la bride un autre plus petit, et portant une selle de femme, dont il examinait les sangles avec attention. En entendant ouvrir la fenêtre au-dessus de sa tête, il se retourna et s’inclina devant Clémence avec une affectation de galanterie chevaleresque.
—Vous nous tenez donc toujours rigueur? lui dit-il.
—C’est Titania que monte Aline, répondit Mmede Bergenheim, en faisant un effort pour parler; je suis sûre qu’elle finira par lui jouer quelque tour.
La pensionnaire du Sacré-Cœur, qui aimait Titania de prédilection, parce que la jument ombrageuse avait pour elle l’attrait du fruit défendu, poussa du coude sa belle-sœur, en lui faisant la moue.
—Aline n’a peur de rien, repartit Bergenheim, et nous l’enrôlerons dans les hussards dès qu’elle sera sortie de son couvent. Allons, Aline.
A cet appel, la jeune fille embrassa la baronne, releva la queue de sa robe pour ne pas s’y empêtrer les pieds, et se mit à courir avec une rapidité qui rendait croyable le vol de Camille sur les épis. Un moment après, elle était dans la cour, caressant le cou de sa chère jument brune.
—A cheval! dit Christian.
Prenant le pied de sa sœur dans une main large comme un étrier turc, il l’enleva de l’autre bras et la posa sur la selle aussi facilement que si elle eût été un enfant de six ans. Lui-même alors monta sur son grand cheval de bataille et salua sa femme une seconde fois; puis il se plaça à droite d’Aline quand il vit qu’elle était prête, donna un coup de cravache à Titania en piquant des deux, et le couple, partant au galop, disparut presque aussitôt dans l’avenue tournante qui venait aboutir à la grande porte de la cour.
Dès qu’ils furent hors de vue, Clémence entra dans sa chambre, prit un châle sur son lit et descendit rapidement aux jardins par un escalier dérobé.
Décoration fin de page.
Décoration tête de page.