IV

IV

Lettre L illustrée

L’APPARTEMENT de Mmede Bergenheim occupait le premier étage d’une des ailes du château, du côté du couchant. Au rez-de-chaussée se trouvaient la bibliothèque, une salle de bain et quelques chambres sans destination actuelle. Les fenêtres, agrandies et régularisées, avaient un aspect moderne, mis en harmonie avec le reste du bâtiment au moyen d’un badigeon grisâtre. Au pied de cette façade, une pelouse, entourée de massifs et couverte d’orangers en caisse, formait une sorte de jardin anglais, sanctuaire de verdure réservé à la maîtresse du château, et qui lui apportait en tribut chaque matin le parfum de ses fleurs et la fraîcheur de ses ombrages. A travers les cimes des sapins et le feuillage de quelques tulipiers dominant les groupes d’arbustes, l’œil pouvait suivre les méandres de la rivière qui disparaissaient enfin dans le haut du vallon. C’était cette vue pittoresque et d’un horizon plus ouvert que celui des autres perspectives qui avaitdécidé la baronne à choisir pour sa demeure particulière cette partie du gothique manoir.

Après avoir traversé la pelouse, la jeune femme ouvrit la porte d’une barrière masquée par les massifs, et se trouva sous les platanes, au bord de l’eau. Celle allée décrivait une courbe autour du jardin anglais et conduisait, en forme d’avenue, à l’entrée principale; dans l’autre sens, elle s’allongeait en une double rangée d’arbres gigantesques entre la rivière et le parc. D’un côté, l’aspect monotone du torrent; de l’autre, la mélancolie des bois qui tantôt épaississaient leurs futaies, tantôt s’ouvraient en clairières, donnaient à ce lieu le caractère de solitude que cherche de préférence la rêverie. Le soir approchait, et le paysage, momentanément troublé par l’orage, avait repris sa sérénité. Les feuilles des arbres, comme il arrive après la pluie, offraient ce ravivement de teintes qui rend en ces moments la campagne comparable à un tableau fraîchement verni. Le soleil, sur son déclin, plongeait de longs rayons à travers les platanes dont les branches écaillées s’entrelaçaient, semblables à une forêt de boas immobiles. Sous ce dôme, à chaque instant plus sombre et plus mystérieux, Clémence s’avançait lentement, la tête baissée, les bras croisés sur la poitrine, enveloppée d’un grand cachemire vert qui montait derrière le cou jusqu’à la naissance des cheveux et tombait presque à terre d’une manière un peu irrégulière. Cette pose, en serrant étroitement le châle autour des épaules et de la taille, communiquait à ce vêtement, naturellement disgracieux, la distinction, privilège inné de quelques femmes. Sans partager l’adolescente exaltation de Chérubin, qu’impressionnait même le vertugadin de la vieille Marceline, il était difficile d’apercevoir de loin cette tournure élégante sans éprouver le désir de vérifier si les charmes du visage répondaient à ceux de la démarche; et il aurait eule cœur bien engourdi, l’imagination bien somnolente, celui qui, après un instant d’examen, eût regretté ses pas.

Mmede Bergenheim avait une de ces figures que les autres femmes, d’après leur manière assez bourgeoise de juger entre elles la beauté, proclament peu remarquables, mais pour lesquelles les hommes intelligents se passionnent invinciblement. Au premier coup d’œil, elle paraissait à peine jolie; au second, elle excitait une attention involontaire; ensuite il devenait difficile d’en détacher ses yeux et sa pensée. Une singulière harmonie unissait des traits qui eussent paru irréguliers, considérés isolément, et calmait l’expression de leur ensemble, comme un voile vaporeux adoucit une lumière trop éclatante. Saisir le caractère dominant de cette physionomie était une chose presque impossible, tant les détails étaient féconds en nuances et en oppositions. Les cheveux, d’un châtain clair et doux, s’arrondissaient autour des tempes en courbes larges et plates avec une sorte d’ingénuité; tandis que les sourcils plus foncés donnaient parfois au front une gravité imposante. Le même contraste régnait dans la bouche: le peu de distance qui la séparait du nez eût paru, d’après Lavater, l’indice d’une énergie virile; mais la lèvre inférieure, qui avançait en s’arrondissant avec cette grâce qu’on a nommée autrichienne, en imprégnait le sourire d’une volupté angélique. La fraîche pâleur du visage assoupissait vaguement dans les contours de l’ovale ce qu’ils pouvaient avoir d’un peu arrêté. L’œil glissait avec mollesse sur cette teinte mélancolique dont aucune nuance colorée n’altérait la pureté de rose blanche. La coupe un peu aquiline des traits, l’éclat excessif des yeux bruns, qui, sous leurs cils noirs, semblaient deux diamants enchâssés dans du jais, eussent enfin donné à l’ensemble un caractère trop puissant peut-être, si ces yeux, lorsqu’ils se voilaient à demi sousleurs paupières, n’eussent fait succéder à leur rayonnement éblouissant un regard humide d’une inexprimable douceur.

L’effet produit par cette figure était comparable à celui d’un prisme dont chaque facette reflète une couleur différente. La flamme brûlant sous cette surface ondoyante, et dont quelque jet soudain trahissait parfois la présence, y était pourtant si profondément ensevelie qu’il semblait impossible d’atteindre à sa complète révélation. Coquette ou naïve, grande dame ou dévote, ange du ciel ou ange déchu, la duchesse qui livre son cœur à son tabouret ou la sainte Thérèse qui donne le sien a son crucifix, en un mot, ce qu’il y a de plus égoïste dans l’orgueil, ou de plus exalté dans la tendresse, on pouvait tout supposer, on ne devinait rien; et l’on restait indécis, pensif, mais fasciné, l’esprit plongé dans la contemplation extatique qu’inspire le portrait de Monna Lisa. Un observateur eût entrevu qu’il y avait là une de ces âmes à riche clavier, dont une main habile sait faire jaillir les incomparables harmonies de la passion humaine pour lesquelles on dédaigne les concerts du ciel; mais peut-être se fût-il trompé. Tant de femmes n’ont d’âme que dans les yeux!

En ce moment, la rêverie de Mmede Bergenheim rendait plus impénétrable encore le voile mystérieux qui enveloppait habituellement sa physionomie. Quel sentiment lui faisait ainsi pencher la tête et donnait à sa marche cette lenteur méditative? Était-ce l’ennui dont elle avait fait l’aveu à sa tante? Mais cette maussade habitude de l’âme se manifeste par des symptômes semblables aux plantes qui s’étendent sur les eaux dormantes. L’émoussement des organes de la pensée, la distension des fibres, la somnolence des traits, l’atonie du regard caractérisent l’ennui passé à l’état chronique. Or les yeux de Clémence n’avaient jamais brillé d’un éclat plus vif et plus intense,et les plis mobiles de son front annonçaient une excitation d’esprit arrivée à son dernier période. Une ride fixée entre ses sourcils paraissait aspirer des profondeurs du cerveau des jets de pensées turbulentes et contradictoires qu’on eût vues ruisseler par tous les pores, si, comme les diables bleus de Stello, elles eussent revêtu en sortant une forme perceptible.

Était-ce mélancolie? La plainte monotone du torrent, dans les bois le chant du soir des oiseaux, les longs reflets dorés glissant sous le dôme des platanes, de faibles senteurs évoquées par l’orage, quelques sons lointains qui augmentaient encore le calme de la solitude, tout semblait s’unir pour verser dans l’âme une douce tristesse; mais au murmure de l’onde, à la sérénade des fauvettes, aux rayons assoupis du soleil, aux bruits vagues et aux vagues odeurs, enfin à toute cette nature élégiaque, Mmede Bergenheim n’accordait ni un regard ni un soupir. Sa méditation n’était pas rêverie, mais pensée; pas souvenir du passé, mais préoccupation du présent. Il y avait dans les rayons rapides et intelligents qui jaillissaient de ses yeux lorsqu’elle les levait quelque chose d’essentiellement actuel, précis et positif; c’était comme la prévision lucide d’un drame prochain. Le drame arriva.

Un moment après qu’elle eut passé devant le pont de bois qui aboutissait à l’allée, un homme en blouse le traversa et la suivit. Entendant derrière elle le bruit de pas précipités, elle se retourna et vit à deux pas l’étranger qui pendant l’orage avait inutilement essayé d’attirer ses regards. Il y eut un moment de silence. Le jeune homme, immobile, semblait reprendre sa respiration arrêtée par une vive émotion ou par la rapidité de sa marche. Mmede Bergenheim, le corps jeté en arrière et les yeux très ouverts, le regardait d’un air plus agité que surpris.

—C’est vous, s’écria-t-il enfin avec explosion, vous si longtemps perdue et que je retrouve!

—Quelle folie, monsieur! répondit-elle d’un ton très bas et en étendant la main pour l’arrêter.

—De grâce, ne me regardez pas ainsi. Laissez-moi vous contempler, m’assurer que c’est bien vous. Il y a si longtemps que je rêve cet instant! Ne l’ai-je pas payé assez cher? Deux mois passés loin de vous, loin du ciel! deux mois de tristesse, de chagrin, de malheur!—Mais vous êtes pâle! Avez-vous donc souffert aussi?

—Beaucoup, en ce moment.

—Clémence!

—Monsieur de Gerfaut, appelez-moi madame, interrompit-elle d’un ton très sérieux.

—Pourquoi vous désobéirais-je? n’êtes-vous pas ma dame, ma reine?

Il s’inclina en ployant le genou comme signe de servage, et voulut saisir une main aussitôt retirée. Mmede Bergenheim écoutait avec peu d’attention les paroles qui lui étaient adressées; ses regards inquiets, errant dans tous les sens, fouillaient les profondeurs des taillis et interrogeaient les moindres accidents de terrain. Gerfaut comprit cette pantomime. Étudiant à son tour la localité, il eut promptement découvert à quelque distance un endroit plus propice à une pareille conversation que l’allée au milieu de laquelle ils se trouvaient. C’était un enfoncement semi-circulaire dans un des massifs du parc. Un banc rustique, adossé contre un grand chêne au bord de la lisière, semblait avoir été placé exprès pour qu’on y vînt chercher la solitude ou parler d’amour. De là l’on pouvait voir venir le péril, et, en cas d’alarme, le bois offrait un asile à peu près sûr. Assez expérimenté en stratégie galante pour saisir les avantages de cette position, le jeune homme sedirigea de ce côté sans affectation, tout en continuant de parler. Soit par cet instinct qui, dans une situation intéressante, nous fait suivre machinalement une impulsion étrangère, soit que la même pensée de prudence l’eût frappée elle-même, Mmede Bergenheim se mit à marcher près de lui.

—Si vous pouviez comprendre, lui disait-il, ce que j’ai souffert en ne vous retrouvant plus à Paris! Je ne pouvais d’abord découvrir où vous étiez; les uns disaient à Corandeuil, d’autres en Italie. A ce départ si prompt, au soin que vous mettiez à cacher le lieu de votre séjour, je croyais que c’était moi que vous fuyiez. Oh! dites que je me suis trompé; ou, s’il est vrai que vous ayez pu songer à vous séparer de moi, dites que cette cruauté est sortie de votre âme, et que vous me pardonnez de vous avoir suivie! Vous me pardonnez, n’est-ce pas? Si je vous inquiète, si je vous tourmente, ne vous en prenez qu’à mon amour, que je ne puis dompter et qui me conseille parfois les projets les plus extravagants; à cet amour téméraire, insensé, si vous voulez; mais si vrai, si dévoué!

Clémence ne répondait à cette tirade prononcée avec chaleur qu’en secouant sa jolie tête comme fait un enfant qui entend bourdonner une guêpe dont il redoute la piqûre; puis, comme ils étaient arrivés devant le banc, elle se prit à dire avec une surprise affectée:

—Vous vous trompez, ce n’est pas là votre chemin; c’est par le pont qu’il faut prendre.

Il y avait dans ces paroles une petite fausseté palpable; car si le chemin qu’ils avaient suivi ne conduisait pas au pont, il ne menait pas davantage au château, et l’erreur, si c’était une erreur, avait été partagée.

—Écoutez-moi, je vous en conjure, répondit l’amant avec un regard suppliant, j’ai tant de choses à vous dire! De grâce, accordez-moi un seul instant.

—Et après, vous m’obéirez?

—Quelques mots seulement, et je ferai ensuite tout ce que vous voudrez.

Elle hésita un moment; puis, la conscience sans doute tranquillisée par cette promesse, elle s’assit en faisant à M. de Gerfaut un signe de la main pour lui permettre de suivre son exemple.

Le jeune homme ne se fit pas répéter cette invitation et se plaça hypocritement à l’un des bouts du banc.

—Maintenant parlons raison, dit-elle d’un ton calme. Je suppose que vous allez en Allemagne ou en Suisse, et qu’en passant près de chez moi vous avez voulu m’honorer d’une visite. Je dois être fière d’une marque de souvenir de la part d’un homme aussi célèbre que vous, quoique vous ayez un peu caché vos rayons. A la campagne nous ne sommes pas fort sévères sur le costume; mais, en vérité, le vôtre est tout à fait sans cérémonie. Dites-moi, où avez-vous trouvé cette coiffure de Colin?

Ces dernières paroles furent prononcées avec la gaieté d’une jeune fille insouciante et moqueuse.

Gerfaut sourit agréablement, mais il ôta son chapeau. Sachant l’importance que les femmes attachent aux petites choses et quelle irréparable impression peut produire, dans les moments les plus pathétiques, une cravate mise bourgeoisement ou une botte mal cirée, il ne voulut pas compromettre son éloquence par une coiffure ridicule. Il se passa donc la main dans les cheveux en les relevant sur son front large et bien ouvert, et répondit doucement:

—Vous savez bien que je ne vais ni en Allemagne ni en Suisse, et que Bergenheim est le terme de mon voyage, comme il en a été le but.

—Alors, voulez-vous me faire le plaisir de me dire quelle a été votre intention en vous permettant cette démarche,et si vous avez réfléchi à ce qu’elle a d’étrange, d’inconsidéré, d’extravagant de toute manière?

—Je n’ai pas réfléchi, j’ai senti. Vous étiez ici, j’y suis venu, parce qu’il y a en vous un aimant auquel s’est attachée mon âme, et qu’il faut bien que je suive mon âme. Je suis venu, parce que j’avais besoin de voir encore vos yeux si beaux, de m’enivrer de votre voix si douce; parce que vivre loin de vous m’est impossible; parce que votre présence est nécessaire à mon bonheur comme l’air à mon existence; parce que je vous aime, enfin. C’est pour cela que je suis venu. Est-il possible que vous ne me compreniez pas, que vous ne me pardonniez pas?

—Je ne veux pas croire que vous me parliez sérieusement, dit Clémence avec un redoublement de sévérité. Quelle idée avez-vous de moi si vous pensez que je puisse autoriser une conduite pareille? Et puis, quand je serais assez folle pour cela,—ce qui ne sera jamais,—à quoi cela vous mènerait-il? Vous savez bien qu’il est impossible que vous veniez au château, puisque vous ne connaissez pas M. de Bergenheim, et ce n’est certainement pas moi qui vous présenterai à lui. Et ma tante qui est ici, et qui me persécute toute la journée de ses questions! Mon Dieu! que vous me tourmentez! que vous me rendez malheureuse!

—Votre tante ne sort jamais; elle ne me verra donc pas, à moins que je ne sois reçu officiellement au château, et alors il n’y a plus de danger.

—Mais ses domestiques qu’elle a amenés! mais le mien qui vous a vu chez elle! Je vous dis que tout cela est aussi périlleux que fou, et que vous me ferez mourir de peur et de chagrin.

—Quand même l’un d’eux me rencontrerait, par un hasard facile à éviter, comment voulez-vous qu’il me reconnaissesous ce costume! Ne craignez donc rien, je serai si prudent! Pour le bonheur de vous apercevoir quelquefois, je vivrai, s’il le faut, dans une cabane de bûcheron.

Mmede Bergenheim sourit dédaigneusement.

—C’est tout à fait pastoral, reprit-elle; mais je croyais qu’on ne voyait plus de ces déguisements qu’au théâtre. Si c’est une scène de drame que vous voulez mettre en action pour en mieux juger l’effet, je vous préviens que celui qu’elle produit sur moi est tout à fait manqué, et que je trouve la scène elle-même complètement déplacée, inconvenante et ridicule. D’ailleurs, pour un homme de talent, pour un poète romantique, vous n’avez pas fait grands frais d’imagination. C’est une imitation classique, et voilà tout. Il y a, je crois, quelque chose comme cela dans la mythologie. Apollon ne s’est-il pas fait berger?

Pour un amant, rien n’est redoutable comme une femme spirituelle, qui n’aime pas ou qui n’aime qu’à demi; dans toutes les sentimentales controverses qu’il essaye d’engager, il est obligé de se ganter de velours, par convenance d’abord, et par prudence ensuite; car il ne s’agit pas de perdre la partie, pour le petit plaisir d’une riposte bien appuyée; et pendant qu’il s’escrime ainsi mollement, il se sent égorger à fer émoulu avec cette dextérité qui fait ressembler une coquette maltraitant un adorateur à un méchant écolier qui plume un moineau tout vif.

Gerfaut faisait cette réflexion philosophique en contemplant Mmede Bergenheim. Assise sur le banc rustique, aussi fièrement qu’une reine sur son trône, la tête de trois quarts dans une attitude napoléonienne, l’œil brillant, la lèvre railleuse, les bras croisés dans son cachemire, par le geste hautain qui lui était familier, la jeune femme paraissait aussi invulnérable sous ce léger tissu que si elle eûtété couverte du bouclier d’Ajax, fils de Télamon, formé, si l’on en croit Homère, de sept peaux de taureau et d’une lame d’airain.

Après avoir un instant considéré cette belle figure dédaigneuse, Gerfaut ramena sur lui-même un regard qui glissa de sa blouse grossière à ses guêtres de chasse et à ses souliers souillés par la boue. Ses habitudes d’élégance lui rendirent plus choquant le détail de ce costume et lui exagérèrent ce petit malheur. Il se trouva au-dessous de son rôle, et presque ridicule. Cette idée lui ôta pour un instant sa présence d’esprit; et, au lieu de répondre, il se mit machinalement à tourner son chapeau entre ses doigts, ni plus ni moins que s’il eût été le père Rousselet. Mais, loin de lui nuire, cette gaucherie le servit mieux que n’aurait pu le faire l’éloquence de Rousseau, ou l’aplomb de Richelieu. Réduire à cette contenance embarrassée un homme d’un talent reconnu, et qui passait pour fort peu timide, n’était-ce pas pour Clémence un triomphe véritable? Quelle repartie spirituelle, quelle phrase passionnée, pouvait égaler la flatterie de ce front de poète baissé avec une expression de tristesse?

Ce fut en continuant sa plaisanterie d’un ton plus doux que Mmede Bergenheim reprit:

—Cette fois, au lieu de se loger dans une cabane, le dieu des vers est descendu au cabaret. N’est-ce pas à la Fauconnerie que vous avez établi votre quartier général?

—Comment savez-vous cela? dit-il.

—Par le singulier billet de visite que vous avez écrit dans laMode. Ne connais-je pas les armes de votre cachet? Armes parlantes, comme dirait ma tante.

A ces mots, qui faisaient probablement allusion à des lettres lues sans trop de colère, puisqu’on en rappelait le souvenir, Gerfaut reprit courage.

—Oui, répondit-il, je suis logé à la Fauconnerie; mais je n’y puis rester, car je crois que les domestiques de votre château font de cette auberge leur maison de plaisance. Il me faut donc prendre un parti. J’en ai deux à vous soumettre: le premier, c’est que vous me permettiez de vous voir ici quelquefois; il y a des promenades variées; vous sortez seule, cela est donc très facile.

—Voyons le second parti, dit Clémence, en haussant les épaules.

—Si vous ne voulez pas m’accorder ma première demande, je vous conjure de persuader à votre tante qu’elle est malade, et de la mener avec vous à Plombières ou à Bade. La saison n’est pas très avancée, et là, du moins, je pourrais vous voir.

—Finissons ces folies, répondit la jeune femme; je vous ai écouté avec patience, à votre tour, écoutez-moi. Vous serez raisonnable, n’est-il pas vrai? Vous allez me quitter et partir. Vous irez en Suisse, vous retournerez au Montauvert, où vous m’avez vue pour la première fois, et dont je n’oublierai jamais le souvenir, si vous-même ne cherchez pas à me le rendre amer. N’est-ce pas, Octave, vous m’allez obéir? Donnez-moi cette preuve de votre estime, de votre amitié. Vous sentez bien qu’accorder ce que vous me demandez est une chose impossible; croyez qu’il m’en coûte de vous refuser.—Ainsi, dites-moi adieu; et cet hiver, à Paris, vous me reverrez. Adieu!

Elle se leva et lui tendit la main; il la prit; mais, voulant profiter de l’émotion que trahissait la voix de Mmede Bergenheim, il s’écria avec une sorte d’emportement:

—Non! je n’attendrai pas jusqu’à cet hiver le bonheur de vous voir. Je viens de vous soumettre ma volonté; si vous me repoussez, je ne consulterai plus que moi; si vous me repoussez, Clémence, je vous préviens que demainje serai chez vous, assis à votre table, admis dans votre salon.

—Vous?

—Moi.

—Demain?

—Demain.

—Et comment ferez-vous, je vous prie? dit-elle d’un ton de défi.

—C’est mon secret, madame, répondit-il froidement.

Quoique sa curiosité fût vivement excitée, Clémence trouva que toute nouvelle question serait au-dessous d’elle. Elle reprit donc avec une affectation de railleuse indifférence:

—Puisque je dois avoir le plaisir de vous revoir demain, j’espère que vous me permettrez enfin de vous quitter aujourd’hui. Vous savez que je suis souffrante, et c’est montrer peu d’attention que de me tenir ainsi dans l’herbe mouillée.

Elle releva un peu le bord de sa robe et avança la jambe en montrant sa pantoufle, sur laquelle l’abondante rosée dont la pluie avait noyé le gazon avait en effet déposé une quantité de perles liquides. Octave se jeta vivement à genoux, et, tirant de sa blouse un foulard, se mit à effacer les traces de l’orage. Son action fut si rapide, que Mmede Bergenheim resta un moment immobile et interdite; mais, quand elle sentit son pied emprisonné dans la main de l’homme qui venait de lui adresser une déclaration de guerre, sa surprise fit place à un sentiment mélangé d’impatience, de colère et de pudeur. Par un mouvement prompt comme l’éclair, elle se jeta en arrière en retirant la jambe. Par malheur, le pied alla d’un côté, la pantoufle de l’autre.

Un maître d’armes qui voit son fleuret emporté à dixpas de lui par un coup de revers n’éprouve pas une stupéfaction plus grande que celle que ressentit alors Mmede Bergenheim. Son premier geste fut de poser à terre son pied si singulièrement déshabillé; une horreur instinctive de l’humidité un peu boueuse de l’allée la retint à temps. Elle resta donc une jambe en l’air; mais le mouvement qu’elle avait commencé lui fit perdre l’équilibre, et, sur le point de tomber, elle avança la main en cherchant un point d’appui. Cet appui se trouva être la tête d’Octave toujours à genoux. Avec la présomption ordinaire aux amants, il se crut le droit de compléter le secours qu’on semblait lui demander, et passa le bras autour de la taille svelte qui se penchait sur lui.

Clémence se redressa aussitôt en fronçant le sourcil, reprit son aplomb et resta debout sur un seul pied, semblable à l’Amour de Gérard; comme lui, elle paraissait près de s’envoler, tant il y avait de légèreté aérienne dans cette attitude improvisée.

Il se rencontre dans la vie tel accident puéril, tel événement ridicule, contre lesquels lutterait sans succès la gravité du plus imperturbable mandarin. Quand Louis XIV, ce roi si expert en manières souveraines, se coiffait seul sous ses rideaux, avant de s’offrir aux yeux des courtisans du petit lever, il avait senti le danger de ces désarrois de costume qui peuvent compromettre même la majesté royale. Si, d’après une pareille autorité, on doit regarder une chevelure au complet comme indispensable à la dignité humaine, la même raison paraît devoir exister pour la chaussure. Il n’est pas de Sémiramis possible avec un seul soulier.

En moins d’une seconde, Mmede Bergenheim eut compris qu’en cette circonstance de grands airs de pruderie manqueraient infailliblement leur effet. D’ailleurs, le côtéplaisant de sa position agissant sur elle-même, elle se sentait hors d’état de maintenir, entre ses sourcils contractés, l’orage qu’elle y avait voulu amasser. Le sourire involontaire qui errait sur ses lèvres s’y fixa et déplissa son front, comme un rayon de soleil dissipe un nuage. Ainsi disposée à la clémence, par réflexion ou par entraînement, ce fut avec une voix très douce et un accent plein de câlinerie qu’elle dit:

—Octave, rendez-moi ma pantoufle.

Gerfaut contempla un moment, d’un œil étincelant, le gracieux visage incliné vers lui avec une expression de prière enfantine; son regard se porta ensuite, d’un air irrésolu, sur le trophée qui lui était resté dans la main. Cette pantoufle, aussi petite que celle de Cendrillon, était grise et non pas verte, l’intérieur doublé de soie rose, et en tout si jolie, si mignonne, si coquette, qu’il semblait impossible que sa maîtresse pût être sérieusement courroucée de la laisser examiner en détail.

—Je vous la rendrai, dit-il enfin, mais à condition que vous me permettrez de la remettre.

—Pour cela, non assurément, reprit-elle d’un ton vif; j’aimerais mieux vous la laisser et m’en retourner ainsi.

Gerfaut secoua la tête, en souriant d’un air d’incrédulité.

—Et le rhume? et votre poitrine délicate? et cette boue ignoble?

Clémence retira précipitamment sous sa robe, au point de le cacher en entier, son pied, sur lequel l’attention du jeune homme lui parut attachée, plus qu’elle ne trouva convenable. Puis, avec l’obstination d’une enfant gâtée:

—Eh bien! dit-elle, je m’en irai à cloche-pied; je sautais fort bien quand j’étais jeune, je dois savoir encore.

Pour donner plus de poids à cette décision, elle fit deux petits bonds avec une grâce et une gentillesse dignes de MlleTaglioni.

Octave se leva.

—J’ai eu le bonheur de vous voir danser et valser, reprit-il; mais j’avoue que je serais encore plus charmé d’assister à un pas d’un genre si neuf, et que vous exécuteriez pour moi seul.

A ces mots il fit mine de cacher dans sa blouse l’innocent objet de ce débat. A cette démonstration, la jolie danseuse vit qu’une transaction devenait urgente. La voie des concessions est souvent fatale aux femmes comme aux rois; mais que faire quand toute autre est fermée? Obligée, par force majeure, d’accepter les conditions qu’on lui imposait, Clémence voulut du moins couvrir cette défaite d’une dignité suffisante, et sortir de ce mauvais pas avec les honneurs de la guerre.

—Remettez-vous donc à genoux, dit-elle d’un ton hautain, et chaussez-moi, puisque vous l’exigez, pour que cette scène ridicule finisse. Je vous croyais un peu trop orgueilleux pour regarder comme une faveur un privilège de femme de chambre.

—Comme une faveur qu’envieraient tous les rois, répondit Gerfaut d’une voix aussi tendre que celle de Clémence avait été dédaigneuse. Il mit un genou en terre, plaça sur l’autre la petite pantoufle, et parut attendre le bon plaisir de sa belle ennemie. Mais, dans le piédestal qui lui était offert, celle-ci vit sans doute un nouveau sujet de grief, car ce fut avec un redoublement de sévérité qu’elle dit:

—A terre, monsieur; et que cela finisse.


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