VI
Lettre T illustrée
TANDIS que les deux amis livrent un combat à mort au maigre souper de MmeGobillot, il n’est pas superflu d’expliquer en peu de mots leur position et la nature des rapports qui les liaient l’un à l’autre.
Le vicomte Octave de Gerfaut était un de ces hommes de talent et de mérite, qui sont les véritables paladins d’un siècle où la plume la plus légère pèse plus dans la balance sociale que ne ferait l’épée à deux mains de nos aïeux. Il était né dans le midi de la France, d’une de ces bonnes vieilles familles chez qui la fortune diminue à chaque nouveau quartier de noblesse, et dont le nom finit par être tout le bien. Après avoir fait des sacrifices pour lui donner une éducation digne de sa naissance, ses parents ne jouirent pas du fruit de leurs efforts, et Gerfaut se trouva orphelin au moment où il venait de terminer son droit à Paris. Alors il abandonna la carrière dans laquelle son père avait rêvé pour lui la togerouge bordée d’hermine. Une imagination mobile et colorée, un goût passionné pour les arts, et, plus que tout cela, quelques liaisons contractées avec des gens de lettres, décidèrent sa vocation et le lancèrent comme un ballon perdu dans la littérature.
Sans murmure comme sans découragement, l’ardent jeune homme vida jusqu’à la lie le calice que versent aux néophytes, dans l’âpre carrière des lettres, les éditeurs, les comités de lecture et les bureaux de rédaction. Ce stage, qui pour plusieurs finit par le suicide, ne lui coûta qu’une partie de son patrimoine: il supporta cette perte en homme qui se sent la force de la réparer. Son plan était fait, il le suivit avec persévérance et devint un exemple frappant de la puissance irrésistible qu’acquiert l’intelligence unie à la volonté. Pour lui, la réputation gisait à des profondeurs inconnues sous un sol aride et rocailleux; il fallait, pour y atteindre, creuser une sorte de puits artésien. Gerfaut accepta ce labeur héroïque; pendant plusieurs années il fut à l’œuvre jour et nuit, le front baigné d’une sueur douloureuse, que du bout de l’aile séchait l’espérance. Enfin, la sonde de l’infatigable travailleur frappa la source souterraine vers laquelle tant de généreux esprits se courbent haletants pour ne s’y désaltérer jamais. A ce coup victorieux, la gloire jaillit et, retombant en gerbe lumineuse, fit étinceler un nom nouveau, dont l’éclat avait été trop chèrement payé pour ne pas être durable.
A l’époque dont nous parlons, Octave avait foulé aux pieds toutes les ronces du champ littéraire, et il pouvait choisir parmi les fleurs épineuses, les seules qui croissent en ce terrain. Avec une souplesse de talent qui rappelait parfois le protéisme de Voltaire, il abordait les genres les plus disparates. A une valeur poétique généralement reconnue, ses drames joignaient ce mérite positif qui se résumeau théâtre par la locution consacrée: faire de l’argent; aussi les directeurs le saluaient-ils avec respect, tandis que les collaborateurs pullulaient autour de lui comme les oiseaux de basse-cour autour d’un coq généreux dont ils recherchent le patronage. Les journaux payaient au poids de l’or ses articles et ses feuilletons; les revues s’arrachaient les prémices de quelque fragment d’un de ses romans inédits; ses ouvrages, illustrés par Porret et par Tony Johannot, resplendissaient triomphalement derrière les vitraux de la galerie d’Orléans; Gerfaut enfin avait marqué sa place parmi cette douzaine d’écrivains qui s’appellent eux-mêmes, et à juste titre, les maréchaux de la littérature française, dont Chateaubriand est le connétable.
La raison qui avait amené un pareil personnage à cent lieues du balcon de l’Opéra, pour ôter et remettre la pantoufle d’une jolie femme, était-elle un de ces caprices aussi fréquents que passagers dans l’esprit des artistes, ou un de ces sentiments qui finissent par absorber tout le reste de la vie? C’est ce que fera connaître la suite de ce récit.
Le jeune homme assis en face de Gerfaut offrait, au moral comme au physique, un contraste qu’un faiseur de parallèles n’eût pu souhaiter plus complet. C’est une espèce fort répandue aujourd’hui par devers le boulevard de Gand que celle à laquelle appartenait Marillac, et dont il offrait un type assez saillant. Il n’est personne qui n’ait rencontré sur le trottoir un de ces braves garçons destinés à faire de bons officiers, de parfaits négociants, de très suffisants magistrats, mais que, par malheur, l’artistomanie a pris à la gorge. Ordinairement c’est à l’occasion du talent d’un autre qu’ils s’ingèrent d’en avoir. L’un est beau-frère d’un poète, l’autre gendre d’un historien; de là ils concluent le droit d’être poète ou historien à leur tour. Thomas Corneille est le premier modèle de la médiocrité se faisant belesprit à propos de génie; mais il faut avouer que, parmi nos écrivains d’aventure, fort peu arrivent au rang de Thomas Corneille. Plusieurs, se rendant justice à demi et ne se trouvant pas de fortune à lever bannière, se mettent sous le patronage d’un suzerain auquel ils prêtent foi et hommage. Il n’est pas un des hauts et puissants seigneurs de laRevue de Parisqui n’enrôle une demi-douzaine de ces varlets de bonne volonté pour porter, l’un son grand sabre, l’autre son baudrier, l’autre rien, selon l’étiquette suivie à l’enterrement de Marlborough, si l’on en croit la complainte.
C’était de Gerfaut que Marillac s’était fait le caudataire, et cette vassalité se trouvait rémunérée par quelques bribes de collaboration, miettes tombées de la table du riche; lié avec lui depuis l’École de droit, où ils avaient été compagnons de folies un peu plus que d’études, il s’était jeté à ses côtés dans l’arène littéraire; puis des fortunes différentes ayant accueilli leurs efforts, il était descendu peu à peu du rôle de rival à celui d’écuyer. Talent à part, Marillac était artiste du bec et des ongles, artiste depuis la pointe, ou, pour mieux dire, le plateau de ses cheveux jusqu’à l’extrémité de ses bottes, qu’il eût voulu allonger à la poulaine, par respect pour le moyen âge; car il excellait surtout dans la partie vestimentale de son état et possédait, entre autres mérites intellectuels, les plus longues moustaches de la littérature. S’il n’avait guère l’art lui-même dans le cerveau, en revanche il en avait toujours le nom à la bouche. L’art! pour prononcer ce mot il arrondissait les lèvres comme M. Jourdain pour dire O. Vaudeville ou peinture, poésie ou musique, il faisait de tout, semblable à ces chevaux à deux fins, qui vont également mal à la selle ou au cabriolet. Au sortir du brancard musical, il endossait bravement le harnais littéraire, qu’il regardaitcomme sa véritable vocation et sa gloire principale. Il signait: «Marillac, homme de lettres»; du reste, à part un profond dédain pour le bourgeois, qu’il appelait épicier, et pour l’Académie française, dont il avait juré de n’être jamais, on ne pouvait lui reprocher de défaut sérieux. Son penchant pour le pittoresque d’expression, qu’il prenait pour saveur artistique, n’était pas toujours, il est vrai, d’excellente compagnie, et sonhumourdégénérait quelquefois en imitation d’Arnal, la plus fastidieuse de toutes les facéties; mais malgré ces petits travers, son affection du moyen âge et sa passion malheureuse pour le talent, c’était un digne, brave et joyeux garçon, rempli de qualités solides et fort dévoué à ses amis, surtout à Gerfaut. On pouvait donc lui pardonner d’être artiste avant tout, artiste quand même! artiste! malédiction!!!
—Ton histoire sera-t-elle longue? dit-il à Gerfaut, lorsqu’après souper Catherine les eut conduits dans la chambre à deux lits où ils devaient passer la nuit.
—Longue ou courte, que t’importe, puisque tu es condamné à l’écouter!
—C’est que, dans le premier cas, je ferais du grog et chargerais ma pipe; autrement, je me contenterai d’un cigare.
—Prends ta pipe et fais du grog.
—Ohé! de la galiote, s’écria l’artiste en courant après Catherine, ne dégringolez pas l’escalier si vite; on a besoin de vous ici. Ne craignez rien, intéressante Maritorne, vous avez affaire à des jeunes gens qui ont pour principe de respecter la vertu des caméristes de cabaret. Faites-nous seulement le plaisir de nous apporter des verres, du sucre, de l’eau-de-vie ou du kirsch, un bol et de l’eau chaude.
—Les v’là qui voulont d’l’eau chaude, cria la servante, en se jetant tout effarée dans la cuisine; est-ce qu’ils sont malades à c’t’heure?
—Donnez à ces messieurs ce qu’ils demandent, niaise que vous êtes, répondit MlleGobillot; ne voyez-vous pas qu’ils veulent faire quelque boisson comme à Paris.
Lorsque tous les objets nécessaires à la confection du grog furent placés sur la table, Marillac en approcha un vieux fauteuil de tapisserie, prit une chaise pour étendre ses jambes, remplaça son béret par un foulard artistement noué, ses bottes par des pantoufles, don de l’amour; et enfin alluma une pipe d’écume de mer à long tuyau recourbé.
—Maintenant, dit-il en s’asseyant, je t’écoute sans cligner la paupière, dût ta narration durer sept jours et sept nuits, comme la création.
Gerfaut fit deux ou trois tours dans la chambre, de l’air d’un orateur qui cherche son exorde.
—Tu sais, dit-il, que les faits ont plus ou moins d’influence sur nous, d’après la disposition d’esprit dans laquelle ils nous trouvent. Pour que tu comprennes l’importance qu’a prise dans ma vie l’aventure dont je veux te faire le récit, il faut que je te dépeigne la situation morale où j’étais lorsqu’elle m’est arrivée; ce sera une espèce de préambule philosophique et psychologique.
—Malédiction! interrompit Marillac, si j’avais su cela, j’aurais demandé un second bol.
—Tu te rappelles, reprit Gerfaut, sans s’arrêter à cette plaisanterie, l’espèce de spleen dont j’eus un accès il y a un peu plus d’un an?
—Avant ton voyage en Suisse?
—Précisément.
—Si j’ai bonne mémoire, dit l’artiste, en ayant l’air de chercher sa réponse dans la spirale de fumée qui s’élevait au-dessus de sa tête, tu étais étrangement maussade et fantasque. N’était-ce pas justement à l’époque de la chute de ton drame de la Porte-Saint-Martin?
—Tu pourrais ajouter celle de notre pièce du Gymnase.
—Je m’en lave les mains. Tu sais bien qu’elle n’est pas allée jusqu’au second acte, et je n’avais pas écrit un mot dans le premier.
—Et guère plus dans le second. Au reste, je prends la catastrophe sur mon compte; cela faisait donc deux chutes complètes dans ce damné mois d’août!
—Deux chutes carabinées, reprit Marillac, qui affectionnait particulièrement cette épithète pittoresque. Il faut dire, pour notre consolation, qu’on n’a jamais vu cabale plus infâme, au Gymnase surtout. Les oreilles m’en tintent encore; de notre loge, j’apercevais dans un coin du parterre un petit gredin en habit noir qui donnait le signal avec un sifflet gros comme un pistolet d’arçon.—Ah!canaglia!si j’avais pu te l’enfoncer dans la gorge!—A ces mots, il déchargea sur la table un coup de poing qui fit danser les verres et les chandelles.
—Cabale ou non, cette fois on m’avait rendu justice. Il était impossible, je crois, d’imaginer deux pièces plus misérables; mais ce sont de ces choses qu’on s’avoue à soi-même, comme dit Brid’Oison; et il est toujours désagréable d’être averti de sa sottise par un ignare parterre, qui hurle après vous comme une meute après un lièvre. Quoique j’aie la prétention d’avoir l’amour-propre d’auteur le moins susceptible qui se puisse trouver à Paris, il est impossible de dépouiller entièrement le vieil homme; un sifflet est toujours un sifflet. D’ailleurs, vanité à part, il y avait là une question d’argent qui, d’après ma mauvaise habitude de manger le fonds avec le revenu, n’était pas sans importance. C’étaient, selon mon calcul, une vingtaine de mille francs retranchés de mon budget, et mon voyage d’Orient indéfiniment ajourné.
On dit avec justesse qu’un malheur n’arrive jamais seul. Tu as connu Mélanie, que j’avais empêchée de débuter au Vaudeville; en l’isolant de toute mauvaise compagnie, en la logeant d’une manière convenable, en exigeant qu’elle continuât de travailler, je lui avais rendu un service véritable. C’était une bonne fille, aussi douce que blanche, aussi tendre que blonde. A part son goût pour le théâtre, et une certaine indolence qui n’était pas sans charme, je ne lui connaissais aucun défaut, et je m’attachais à elle chaque jour davantage. Quelquefois, après de longues heures passées près d’elle, il me prenait je ne sais quelles fantaisies de vie retirée et de bonheur domestique. Comme les gens d’esprit ont eu de tout temps le privilège de faire des sottises, j’ignore, en vérité, jusqu’où j’aurais peut-être fini par pousser la mienne, lorsque je fus préservé du danger d’une manière inattendue.
Un soir, en arrivant chez Mélanie, je trouvai la colombe envolée. Ce grand niais de Férussac, dont je ne me défiais pas et à qui j’avais donné ses entrées, lui avait tourné la tête en exploitant sa passion pour les planches. Partant lui-même pour la Belgique, il lui avait persuadé d’y aller détrôner MllePrévost. Depuis, j’ai appris qu’un banquier de Bruxelles m’a vengé en enlevant à son tour cette Hélène de coulisses. Maintenant elle est tout à fait lancée et vole de ses propres ailes sur le grand chemin des bravos, des couronnes, des guinées...
—Et de l’hôpital. A sa santé! dit Marillac en buvant un verre de grog.
—Ce triple désappointement d’amour-propre, d’argent et de cœur ne causa pas, je te prie de le croire, la noire mélancolie dans laquelle je tombai bientôt; mais, à son occasion, se manifesta le mal qui couvait depuis longtemps dans mon âme, comme la douleur assoupied’une blessure se réveille si l’on verse un caustique sur la plaie.
Il est dans chaque individu quelque sens dominant qui se développe aux dépens de ses frères, surtout lorsque l’état qu’on a embrassé répond à l’instinct de la nature. Il se creuse alors dans l’homme une sorte de canal aboutissant à l’organe principalement exercé, et où tous les autres viennent verser leur tribut. Les puissances vitales ainsi condensées se produisent au dehors et jaillissent avec une abondance qui deviendrait impossible si le corps usait également de toutes ses facultés, si l’existence filtrait par tous les pores. Éviter les déperditions partielles et concentrer la vie sur un point pour en augmenter l’action, il n’est de talent et d’individualité qu’à ce prix. Dans ce sens, Origène peut servir de type, sinon d’exemple. Il n’existe personne qui n’offre plus ou moins le sacrifice d’une partie de son être à l’autre. Dans les races athlétiques, le front se rétrécit à mesure que s’élargissent les épaules; chez les hommes de pensée, c’est le cerveau qui abuse des autres organes; vampire insatiable, tarissant parfois jusqu’à la dernière goutte de sang le corps qui lui sert de victime!—Ce vampire fut le mien.
Depuis dix ans que j’entasse roman sur poésie, vaudeville sur drame, critique littéraire sur premier Paris, j’ai vérifié souvent en moi-même, d’une manière physique, le phénomène de l’absorption des sens par l’intelligence. Bien des fois, après plusieurs nuits de travail, les cordes de mon esprit, trop violemment tendues, se relâchaient et ne rendaient plus qu’une indistincte harmonie. Alors, si je parvenais à me roidir contre cette lassitude de la nature réclamant son repos, je sentais la pression de ma volonté aspirer du plus profond de mon être des sources habituellement engourdies dans leurs vaisseaux charnels. Il mesemblait creuser mes idées au fond d’une mine, au lieu de les cueillir à la surface du front. Les organes les plus matériels venaient au secours de leur chef défaillant. La substance de mon cœur jaillissait à ma tête pour la réchauffer; les muscles de mes membres communiquaient aux fibres du cerveau leur tension galvanique. Les nerfs se faisaient pensée, le sang se faisait imagination, la chair se faisait âme. Rien n’a développé mes croyances matérialistes comme cettedécarnation, dont j’avais la perception sensible et pour ainsi dire visible.
Avec ces expériences physiologiques et l’abus du travail, j’avais détruit ma santé, peut-être abrégé ma vie. J’arrivais, à trente ans, le front ridé, les joues pâlies, le cœur vide et flétri. Pour quel résultat, grand Dieu! pour quel renom éphémère et stérile!
A l’époque dont je te parle, ces signes de déclin et d’épuisement prirent une intensité sous laquelle je me sentis fléchir. Franklin a comparé le cœur à une meule qui se broie elle-même lorsqu’elle n’a plus rien à moudre: j’éprouvais cela, non pas au cœur, depuis longtemps je ne le sentais guère, mais au cerveau, par où j’avais surtout vécu. Après avoir pompé mon existence jusqu’au fond de mes veines, il commençait à tarir ses propres sources. Ses fibres détendues ressemblaient à une harpe plongée dans l’eau et sourde aux doigts qui la sollicitent. Le crâne endurci se fermait à cette évaporation de l’intelligence que naguère il exhalait sans cesse comme le volcan sa fumée. Les facultés de mon âme se livraient un combat auquel je m’abandonnais quelquefois avec une sorte de rage. Ma volonté étreignait mon imagination, la terrassait pour la contraindre à faire entendre ses chants accoutumés, et mon imagination restait muette, semblable à un guerrier écrasé sous le genou de son adversaire qui aime mieux mourir que de demandermerci. Souvent, pendant des heures entières, je demeurais assis, pressant mon front dans mes mains pour en faire jaillir une de ces Minerves que j’y avais rêvées, innombrables autant qu’immortelles; mon front était de roc, et je n’avais plus la hache de Mercure. L’habitude d’écrire m’avait donné à la longue une facilité de style, une habileté de faire dont je conservais encore une pratique mécanique; mais c’était tout. Je cherchais en vain une pensée au milieu de cette phraséologie redondante et vide. Sous une enveloppe plus ou moins brillante, l’art véritable était éteint; mon talent était un mort en costume de bal.
La chute de mes deux pièces m’avertit qu’on me jugeait ainsi que je me jugeais moi-même. Je me rappelai l’archevêque de Grenade, et je crus entendre Gil Blas m’annonçant la baisse de mes homélies. On ne chasse pas le public comme un secrétaire; d’ailleurs, je me rendais une trop sévère justice pour décliner l’opinion des autres. Une idée horrible m’entra tout à coup dans l’esprit: ma vie d’artiste était finie, j’étais un homme éteint; en un mot, et pour peindre ma situation d’une manière triviale, mais juste, j’avais vidé mon sac.
Je ne puis t’exprimer l’abattement où me jeta cette révélation. L’infidélité de Mélanie, à laquelle j’aurais été à peu près indifférent en tout autre temps, y mit le comble. Ce ne fut pas mon cœur qui souffrit, mais ma vanité rendue plus irritable par de récents mécomptes. Tel était donc le dénouement de tant de projets de gloire, de tant de rêves ambitieux! A trente ans je n’avais plus assez d’esprit pour faire un vaudeville, ou pour être aimé d’une grisette!
Un matin Lablanchaie entra chez moi...
—Un bon garçon de médecin, interrompit Marillac. En juillet il reçut une balle à mes côtés à l’attaque duLouvre; depuis il a mis sa croix dans sa poche; un très bon garçon qui ne croit ni à Dieu ni au diable.
—Fort peu à Dieu, pas du tout au diable.—Que faites-vous là? me dit-il en me voyant assis à mon bureau; du Calderon pour la Porte-Saint-Martin, du Montesquieu pourle Temps, ou du lord Byron pour vos belles lectrices!
Ces paroles me frappèrent comme eût pu faire un coup de stylet. C’est bien cela, pensais-je; du Calderon, du Montesquieu, du Byron! On ne dira jamais du Gerfaut.
—Docteur, je crois que j’ai un peu de fièvre, répondis-je en lui tendant la main.
—Votre pouls est agité, dit-il après un moment d’examen; mais la fièvre est plutôt dans l’imagination que dans le sang.
Je lui expliquai mon état, qui me devenait de jour en jour plus insupportable. Sans être fort dévot à la médecine, j’avais confiance en lui, et je le savais homme de bon conseil.
—Vous travaillez trop, reprit-il en hochant la tête. La tension continuelle du cerveau y détermine à la fin une excitation qui peut aller jusqu’au transport, ou un émoussement qui hébète les meilleurs esprits. Cette torpeur dans les organes de la pensée que vous éprouvez depuis quelque temps indique qu’ils ont besoin de repos. C’est un conseil que la nature vous donne, et l’on se trouve toujours mal de ne pas l’écouter. Quand on a sommeil il faut se coucher, quand on est las il faut s’arrêter. C’est le repos d’esprit qui vous est nécessaire. Allez à la campagne, mettez-vous à un régime sain et rafraîchissant; des légumes, des viandes blanches, du lait le matin, peu de vin et surtout pas de café. Faites un exercice modéré, tuez des perdreaux et des lièvres; écartez toute idée irritante; lisezle Musée des famillesoule Magasin pittoresque. Si vous trouvez quelquepetite paysanne fraîche, gentille et qui se lave les mains, filez avec elle une passion idyllique. Ce régime fera sur votre cerveau l’effet d’un cataplasme émollient et, avant six mois, l’aura ramené à son état normal.
—Six mois! m’écriai-je; mais, bourreau de docteur, dites-moi donc alors de laisser croître ma barbe et mes ongles comme Nabuchodonosor. Six mois! Pas six semaines, pas six jours. Vous ne savez pas que rien n’égale ma haine pour la campagne, les perdreaux crus et les bergères. Au nom du ciel, trouvez-moi un autre remède.
—Nous avons l’homœopathie, dit-il en souriant. L’Hahnemann devient très à la mode.
—Va pour l’homœopathie!
—Vous connaissez le principe du système:Similia similibus!Vous avez eu la fièvre, redonnez-vous la fièvre; vous avez la petite vérole, inoculez-vous à triple dose. Pour ce qui vous concerne, vous êtes un peu usé et blasé, comme nous le sommes tous dans cette Babylone; ayez donc recours, comme remède, aux excès qui vous ont conduit à cet état. Votre organisme, fatigué par les passions, éprouve une prostration générale; essayez d’une bonne passion qui vous galvanise, qui chauffe votre sang à le brûler, qui tende vos nerfs à les faire éclater. Homœopathisez-vous moralement. Ça peut vous guérir, ça peut vous tuer; je m’en lave les mains.
—Le docteur est plaisant, m’écriai-je quand il fut parti. Ne semble-t-il pas que les passions soient comme les cinq sous du Juif errant, qu’il n’y ait qu’à mettre la main à sa poche pour en tirer une à sa convenance et selon le besoin?
Cependant cette idée, quelque bizarre qu’elle me parût, m’avait frappé. Le premier conseil de Lablanchaie était sans contredit fort raisonnable; mais je ne pouvais vaincremon aversion pour la belle nature et le farniente pastoral. Sacrifier six mois de mon existence à un avenir incertain était chose impossible à moi qui avais toujours escompté ma vie comme ma fortune. Je me décidai à essayer du second moyen.
Me voilà donc en quête d’une passion, et me tâtant partout pour découvrir où l’épiderme serait le plus sensible au moxa que je voulais m’appliquer. Je songeai d’abord à l’amour, mais sans pouvoir retenir un mélancolique sourire. Depuis bien longtemps nous avions réglé nos comptes, et je vivais avec lui dans une paix semblable à celle de la tombe. J’avais tant aimé! J’avais prodigué avec une sorte de rage la puissance de tendresse que la nature avait mise en moi. Ma bouche avait tari le calice enchanté, depuis les parfums subtils qui nagent à la surface jusqu’à la lie amère que le fond recèle; et puis j’avais tant écrit sur cette passion, tant marié de petites filles au Vaudeville, tant séduit de belles pécheresses dans mes drames, que les créations chimériques de mon esprit avaient consumé le peu de flamme échappée aux réalités fougueuses de ma jeunesse.
Il existe entre l’artiste et l’auditoire impressionné par son œuvre une sympathie pleine de réactions, dont la séduction est irrésistible. Que de fois, au théâtre, caché au fond d’une loge lorsqu’on jouait une de mes pièces, je me suis enivré des émotions dont j’étais la cause. Ces femmes qui paraient la salle, semblables à une ceinture de fleurs, ces femmes radieuses de leur élégance, de leur beauté, de leur rang, de leur richesse, ces femmes n’étaient plus en ce moment ni à leurs maris, ni à leurs amants, ni à elles-mêmes, elles étaient à moi. C’était moi qui fondais au feu de ma passion la glace de ces esprits dédaigneux ou indifférents, moi qui faisais ruisseler jusqu’au fond de leurs cœurs le torrent de lave débordant du mien. De moi comme d’unastre fécond jaillissaient des rayons pénétrants dont le contact faisait tressaillir les plus froides, frissonner les plus coquettes. Et quand palpitaient les blanches poitrines demi-nues, quand les joues se teignaient d’un pourpre éclatant, quand des pleurs longtemps retenus voilaient les yeux brillants et durs en apparence comme le diamant, les jets magnétiques de mon intelligence s’épanouissaient en baisers pour aspirer avec amour ces beaux seins haletants, ces rougeurs et ces larmes brûlantes. Je sentais refluer jusqu’au fond de mon être la mer passionnée dont j’avais soulevé les orages. Mon souffle, comme la brise du soir, avait passé sur toutes ces fleurs charmantes, et leurs calices entr’ouverts par ses caresses exhalaient mille parfums délicieux que savourait mon orgueil.—Oh! que ces belles dames que je faisais pleurer m’auraient haï sans doute, si en ce moment elles avaient pu me comprendre. Il est tant de manières de posséder une femme! Un esprit remué dans ses fibres les plus intimes par les accents de votre voix, un regard qui s’anime ou se trouble aux tableaux tracés par votre main, un cœur qui se colle à votre cœur, fût-ce pour un instant, qui s’exalte, se calme ou se désespère avec vous et par vous, sont-ils donc d’un moindre abandon qu’un corps qui se livre? Il est un harem des âmes dont le génie est le sultan. Que le beau sexe me pardonne d’avoir cru quelquefois, sous la fascination de mes succès, que si je jetais le mouchoir à ses houris, quelques-unes ne dédaigneraient pas de le ramasser! N’ai-je pas assez expié les voluptés de ces passions bizarres par l’épuisement et l’impuissance du cœur auxquels m’avait réduit leur abus?
L’amour était donc pour moi un mort dont il était inutile d’évoquer la cendre. Restait l’ambition, passion égoïste, mais forte et digne. J’en sentais le germe développé en moi avec trop de puissance pour que je voulusse risquerson avortement en le laissant prématurément éclore. Ramper afin de monter me semblait honteux. Je ne pouvais consentir à gravir l’arbre par la base, et mes positions n’étaient pas prises pour arriver à la cime de plain-pied, comme il convenait à mon orgueil. Si l’amour était pour moi un passé, l’ambition n’était encore qu’un avenir. J’avais trop de sens pour le compromettre par une expérience dont je ne me dissimulais pas la folie.
Le jeu!—Je suis sauvé! m’écriai-je quand cette idée me vint, voici mon moxa. S’il n’agit pas, c’est que je suis décidément ossifié, et alors je n’ai plus qu’à me jeter dans la Seine. Le jeu, en effet, était une passion pour laquelle mes organes étaient restés vierges. Il m’avait toujours paru l’éteignoir de l’intelligence, et j’en avais fui les sensations comme abrutissantes, mais sans méconnaître leur pouvoir. Dans le cours d’anatomie morale que j’avais suivi, ainsi que doit le faire tout écrivain désireux d’étudier la nature avant de la peindre, j’avais pénétré plusieurs fois dans ces antres où l’on égorge avec approbation et privilège du gouvernement le repos et l’honneur des familles. Là, j’avais vu des yeux brillant d’une ardeur si fiévreuse, des fronts creusés de rides si profondes, des lèvres si atrocement crispées, si cadavéreusement blanchies, qu’il m’avait pris pour l’idole de ces lieux une horreur involontairement respectueuse.—Tu es réellement très grand, démon infernal! m’étais-je écrié plusieurs fois en sortant d’un de ces gouffres, le front serré comme par un bandeau de fer.—Ce fut à ce Moloch que je résolus de demander ma guérison.
En cinq minutes mon plan fut fait. J’allai prendre vingt mille francs chez mon banquier, et j’entrai dans la maison de jeu la moins ignoble que je pus imaginer. Je m’étais promis de ne pas lever la séance avant d’avoir gagné centmille francs, ou perdu la totalité de ma mise. Dans le premier cas, je prenais la poste et je me rendais à Cherbourg; là, je m’embarquais pour le Mexique, pour la Chine, pour l’Indoustan, n’importe le lieu, pourvu qu’il me dépaysât par son contraste avec Paris. Je fumais le calumet dans le wigham des Peaux-Rouges; je m’endormais à l’ombre des bananiers d’Haïti; je chassais les tigres dans les forêts de Mysore; j’avais des éléphants pour chevaux, des nègres pour valets, des bayadères pour maîtresses; je me plongeais enfin corps et âme dans les jouissances inconnues d’un autre hémisphère. Si je perdais, cet échec développerait sans doute en moi le besoin de le réparer et le goût du jeu; alors, il est vrai, je courais grand risque de me ruiner; mais, ma fortune détruite, la nécessité arrivait avec ses exigences inspiratrices. Je désirais presque perdre, car il me semblait que le souffle de l’adversité recélait le germe qui devait de nouveau féconder mon talent. Mon projet me parut donc admirable; de toute manière je n’avais qu’à gagner.
Je me mis à jouer gravement et froidement; j’avais combiné une martingale qui n’eût peut-être pas obtenu l’approbation des piqueurs de cartes émérites, mais qui annonçait du moins que je ne voulais pas perdre mon argent en clerc d’avoué. Au bout d’une heure de chances heureuses j’avais gagné soixante-cinq mille francs, mais j’avais décidé qu’il m’en fallait cent mille, et je continuai.
—Tu méritais, interrompit Marillac avec une voix de tonnerre, d’être pendu, écartelé, brûlé et jeté aux vents. Soixante-cinq mille francs dans une heure! trois mille deux cent cinquante napoléons à empiler dans tes poches et dans ton chapeau! Tu n’es pas digne de vivre.—Soixante-cinq mille francs!
—Je t’ai déjà dit que j’en voulais cent mille. Je continuaidonc, et après deux heures quarante-deux minutes, mon gain était réintégré dans la cassette des banquiers, escorté de mes vingt billets de banque.
—Tu veux m’assassiner, hurla de nouveau l’artiste; quelle abominable martingale avais-tu donc jouée?—Et tu courus bien vite chez ton banquier reprendre des fonds?
—Il était six heures et demie; je vins dîner fort tranquillement au café de Paris, et de là j’allai aux Italiens entendre lePirateque Rubini chanta d’une manière ravissante. Rentré chez moi, je fis mon examen de conscience; j’étais aussi engourdi qu’avant mon expérience. L’émotion que j’avais cherchée n’était pas venue; je n’avais pas même eu du chagrin ou de la colère pour mon argent.—Au diable Lablanchaie et son système! dis-je en m’endormant; demain il faudra essayer d’autre chose.
Le lendemain, à sept heures du soir, je roulais en malle-poste sur la route de Lyon. Huit jours après, je me promenais en bateau sur le lac de Genève. Depuis longtemps j’avais envie de voir la Suisse; il me sembla que je ne pouvais mieux choisir le moment. J’espérais que l’air vif des montagnes, la calme majesté des glaciers, les brises douces et pures des lacs communiqueraient à mon âme quelque chose de leur fraîche sérénité. Mais il y a dans la vie de Paris je ne sais quoi d’exclusif et de desséchant qui finit par rendre insensible aux sensations d’un ordre plus naïf.
—Oh! le ruisseau de la rue du Bac! m’écriai-je avec Mmede Staël du haut de la terrasse de Coppet. Le spectacle de la nature ne passionne vivement que les esprits contemplatifs ou religieux. Le mien n’était ni l’un ni l’autre. Mes habitudes d’analyse et d’observation me faisaient trouver plus d’attraits dans une physionomie caractérisée qu’au plus magnifique paysage; je préférais l’exercice de la penséeaux jouissances paresseuses de l’extase, la nature de chair et d’âme à la nature de terre et de ciel, le sang de la passion humaine à l’éther de la plus pure atmosphère.
A Genève, je rencontrai un Anglais insensible et morose comme moi. Nous mîmes notre spleen en commun, et nous nous ennuyâmes à deux. Nous parcourûmes ainsi l’Oberland, les petits cantons et le Valais; le plus souvent roulés dans nos manteaux au fond de la voiture, et dormant aux plus beaux points de vue avec une émulation de dédain sans égale.
Du Valais, nous nous dirigeâmes vers le mont Blanc, et un soir nous arrivâmes à Chamouny...
—As-tu vu des crétins dans le Valais? interrompit brusquement Marillac, en chargeant une seconde fois sa pipe.
—Plusieurs, et tous fort horribles.
—Ne penses-tu pas qu’il y aurait quelque chose à faire sur le crétin? Veux-tu que nous bâclions un drame à crétins? ça serait peut-être assez gentil.
—Cela ne vaudrait ni Caliban ni Quasimodo: ainsi, fais-moi le plaisir d’épargner tes frais d’imagination et d’écouter, car j’arrive à la partie intéressante de mon récit.
—Dieu soit loué! dit l’artiste en lâchant une bouffée énorme.
—Le lendemain matin, l’Anglais se fit servir du thé dans son lit et tourna le nez du côté de la ruelle, quand je lui fis la proposition d’aller à la Mer de glace. Cette fois l’imitation d’Alfieri me parut un peu forte, et, laissant mon flegmatique compagnon enveloppé dans ses draps jusqu’au menton, je me mis seul en route pour le Montanvert.
La matinée était magnifique. Un soleil joyeux glissant sur toute la chaîne des montagnes, vertes au pied, blanches au front, en faisait étinceler les saillies, comme si elles eussentété d’un métal poli, tandis que de gigantesques crevasses se creusaient verticalement dans une redoutable obscurité. Un brouillard épais roulait ses nuages au fond de la vallée; plus haut, au milieu des noirs sapins, les cascades ruisselaient en pluie de diamant; puis, les glaciers ouvraient çà et là leurs lacs de saphir aigus et dentelés; enfin, sur l’azur foncé du ciel, les cimes couvertes de neiges éternelles et les aiguilles de granit se découpaient avec la précision d’une silhouette. L’extrême transparence de l’atmosphère rendait plus appréciables à l’œil les riches détails de cet ensemble colossal, et plus tranché le contraste admirable des forêts, des rochers et des glaces.
Plusieurs petites troupes de voyageurs, les uns à pied, les autres montés sur des mulets, côtoyaient les bords de l’Arve, ou gravissaient déjà au flanc de la montagne. De loin, on eût dit des bandes de fourmis, et cet extrême rapetissement faisait mieux comprendre que tout le reste les immenses proportions du paysage. Pour moi, j’étais seul; je n’avais pas même pris de guide, ce pèlerinage étant trop fréquenté pour que cela fût nécessaire. Par exception je me sentais assez gai, et j’éprouvais une élasticité de corps et d’esprit depuis longtemps inconnue. Je me mis donc à grimper courageusement le rude sentier qui mène à la mer de glace, en m’aidant du long bâton à corne de chamois que j’avais pris à l’auberge.
A chaque pas, je respirais avec un plaisir nouveau l’air pur et frais du matin; je contemplais vaguement les différents effets de soleil ou de brouillards, et les accidents du chemin, qui tantôt s’élevait presque droit, tantôt suivait une ligne horizontale en côtoyant l’abîme ouvert à sa gauche. De moment en moment les rubans argentés de l’Arve et de l’Aveyron semblaient se rétrécir, tandis que les arêtes des pics supérieurs se détachaient plus nettes et plus vives.Parfois le bruit d’une avalanche roulait subitement comme un tonnerre lointain et se répétait d’écho en écho. Au-dessous de moi une troupe d’étudiants allemands répondait à la voix des glaciers par un chœur d’Oberon. Suivant les détours du sentier, j’apercevais, à travers les sapins, et pour ainsi dire sous mes pieds, leurs redingotes teutoniques, leurs barbes blondes et leurs casquettes grosses comme le poing. Paresseusement abandonné à ces impressions d’air pur, de beau paysage et de vagues harmonies, j’éprouvais une sensation de bien-être, un plaisir à vivre, qui se manifestaient d’une manière puérile. Tout en marchant, quand le sentier n’était pas trop escarpé, je m’amusais à lancer mon bâton ferré contre les arbres qui le bordaient; et je me souviens que j’étais fort content quand j’avais atteint mon but; ce qui, je dois en convenir, n’arrivait pas souvent.
Au milieu de ce divertissement innocent, j’approchais de la région où commence le règne des plantes alpestres. J’aperçus tout à coup, au-dessus de moi, une pelouse émaillée de rhododendrons; sous le feuillage noir des sapins, ces fleurs, semblables à des touffes de lauriers-roses, produisaient un effet dont je fus séduit. Avec une ardeur d’écolier, je quittai le sentier pour les atteindre plus tôt; et, lorsque j’en eus cueilli un bouquet, je lançai ma pique en donnant victorieusement un coup de gosier tyrolien à l’instar des étudiants, mes compagnons de pèlerinage.
Un cri d’effroi répondit au mien. Mon bâton ferré avait, dans son vol, traversé le sentier à un endroit où celui-ci faisait un coude. Au même instant j’y vis poindre la tête d’un mulet dont les oreilles étaient renversées de terreur, puis le reste du corps, et sur ce corps une femme penchée, près de tomber dans l’abîme. La frayeur me rendit immobile. Tout secours était impossible à cause de l’étroitessedu chemin, et la vie de cette étrangère se trouvait à la merci de son sang-froid et de l’intelligence de sa monture. Enfin, l’animal sembla reprendre courage et se remit à marcher en baissant toutefois la tête, comme s’il eût encore entendu siffler à ses oreilles la terrible javeline. Je me laissai glisser précipitamment du rocher où j’étais, et, saisissant le mulet par la bride, j’achevai de le tirer de ce mauvais pas; je le conduisis ainsi, pendant quelque temps, jusqu’à un endroit où, le sentier s’élargissant, le danger cessait.
J’adressai alors quelques excuses à la personne dont je venais de compromettre la vie par mon imprudence, et pour la première fois je pus la regarder avec attention. Elle était jeune et bien faite; une robe de soie noire prenait à ravir sa taille élancée; son chapeau de paille était attaché à la selle, et de longs cheveux châtains, débouclés par l’air du matin, flottaient un peu en désordre sur ses joues fort pâles. En entendant ma voix elle ouvrit les yeux, que le péril lui avait fait fermer machinalement; ils me parurent les plus beaux que j’eusse vus de ma vie.
Elle regarda le précipice et détourna la tête en frissonnant. Sa vue s’arrêta ensuite sur moi et se fixa sur la touffe de rhododendrons que je tenais à la main. L’effroi de sa figure fit place à l’instant même à une expression de curiosité enfantine.
—Les jolies fleurs! s’écria-t-elle d’une voix fraîche et vibrante; monsieur, est-ce là le rhododendron?
Je lui présentai mon bouquet sans répondre; et, comme elle hésitait à le prendre:
—Si vous me refusez, lui dis-je, je ne croirai pas à votre pardon.
Pendant ce temps, les personnes avec qui elle était nous avaient rejoints. Il y avait deux autres femmes, trois ouquatre hommes à cheval et plusieurs guides. Au premier mot de rhododendron, un assez gros beau monsieur, mis avec prétention, et en qui je dépistai du premier coup d’œil un patito de la belle étrangère, s’élança de son mulet et gravit la pente escarpée, pour se mettre en quête des fleurs que l’on semblait désirer; mais au moment où il redescendait tout essoufflé, une énorme botte à la main, la jeune dame avait déjà pris mon bouquet.
—Merci, monsieur de Mauléon, lui dit-elle d’un air un peu moqueur; offrez cela à ces dames. Puis, me saluant d’un léger signe de tête, elle donna un coup de cravache à son mulet, qui se remit en marche. Le reste de la société la suivit et défila devant moi en me regardant au passage comme si j’eusse été un des grands Namaquois; le gros fashionable surtout me lança un coup d’œil presque impertinent; mais je ne fus pas tenté de lui chercher querelle pour un regard plus ou moins poli. Quand la cavalcade se fut éloignée, j’allai reprendre mon bâton que je trouvai enfoncé dans le tronc d’un énorme sapin suspendu au bord du précipice, et je continuai de monter, les yeux fixés sur la jolie amazone en robe de soie noire qui chevauchait devant moi, les cheveux au vent et mon bouquet à la main.
J’arrivai quelques minutes après au pavillon du Montanvert, où se trouvait déjà une nombreuse compagnie, composée surtout d’Anglais. On y pouvait distinguer autant d’espèces de voyageurs que Sterne en dénombre. Dans un coin de l’unique chambre qui sert d’hospice, le voyageur positif à table, et se préparant aux jouissances de la mer de glace par une tranche de saucisson de Bologne et une bouteille de vin de Montméliant; sur la pelouse, le voyageur sentimental, ouvrant sa poitrine à l’air des Alpes et cherchant d’un œil extatique le chamois perché aux cimesdes rochers, et le fraisier fleurissant au bord de la glace; près de lui le voyageur statisticien, un plan de Chamouny à la main et en vérifiant l’exactitude, aiguille par aiguille, glacier par glacier: aiguille du Dru, aiguille Verte, aiguille des Charmoz, il lui fallait son compte; une seule de moins, c’en était fait pour lui du plaisir du voyage.
Pour moi, je dois avouer une seconde fois la frivolité, ou plutôt le raffinement de mon goût; le spectacle vraiment admirable offert à mes yeux m’intéressait beaucoup moins que la jeune étrangère qui, en ce moment, descendait avec la légèreté d’une sylphide le petit chemin de la mer de glace, à travers d’énormes blocs de granit, galet gigantesque qu’elle roule depuis le haut de la vallée.
Je ne sais quel mystérieux instinct me liait dès lors à cette femme. J’en avais rencontré de beaucoup plus belles, dont la vue m’avait laissé dans une indifférence parfaite. Celle-ci m’avait frappé d’abord. La singularité de cette première entrevue entrait sans doute pour beaucoup dans mon impression. J’éprouvais du plaisir à voir qu’elle avait conservé mon bouquet; elle le balançait d’une main en s’appuyant de l’autre sur une pique semblable à la mienne, arme indispensable pour une pareille expédition.
Les deux autres dames et même les hommes qui l’accompagnaient s’arrêtèrent presque au bord de la glace. M. de Mauléon voulut s’acquitter de son emploi de cavalier servant, mais à la première crevasse il fit halte à son tour sans manifester une plus longue envie de lutter avec les chamois. La jeune femme sembla éprouver un malicieux plaisir à contempler l’attitude prudente du sigisbé, et, loin d’écouter les recommandations qu’il lui adressait, elle se mit à courir sur le glacier en franchissant, à l’aide de son bâton, les fentes dont il était sillonné.