VIII

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Lettre I illustrée

IL était trois heures après-midi; le salon du château de Bergenheim offrait sa physionomie et ses hôtes accoutumés. Le feu du foyer allumé pendant la matinée s’éteignait lentement aux rayons, qu’à travers les fenêtres entr’ouvertes, projetait sur le parquet un beau soleil d’automne. Devant la cheminée, Mllede Corandeuil, étendue dans son grand fauteuil, Constance à ses pieds, lisait, selon son habitude, les journaux qui venaient d’arriver. Sur le balcon, Mmede Bergenheim semblait fort occupée d’un ouvrage de tapisserie posée sur ses genoux; mais la lenteur de son aiguille et les singulières erreurs qu’elle commettait parfois indiquaient que son esprit voyageait fort loin des fleurs écloses sous ses doigts. Elle venait d’achever un lis du plus beau noir, qui faisait un étrange contraste avec ses frères, lorsqu’un domestique entra.

—Madame, dit-il, il y a là une personne qui demande M. le baron.

—Est-ce que M. de Bergenheim n’est pas chez lui? répondit Mllede Corandeuil.

—Mademoiselle, monsieur vient de sortir à cheval avec MlleAline.

—Quelle est cette personne?

—C’est un monsieur; mais je ne lui ai pas demandé son nom.

—Faites entrer.

Aux premiers mots du domestique, Clémence s’était levée, en jetant son ouvrage sur le fauteuil; elle fit un mouvement pour sortir, mais, par réflexion, elle vint se rasseoir et reprit sa tapisserie avec une nouvelle ardeur, indifférente en apparence à ce qui allait arriver.

—Monsieur de Marillac, annonça le laquais en ouvrant une seconde fois la porte.

Mmede Bergenheim jeta un coup d’œil rapide sur l’individu qui se présentait et respira ensuite fortement.

Après avoir rétabli l’harmonie de sa coiffure à la Périnet, l’artiste entra dans le salon en s’élargissant les épaules et en se cambrant la taille. Serré à étouffer dans sa courte redingote de voyage et balançant avec aisance un minime chapeau gris, il salua respectueusement les deux femmes et se posa ensuite comme un portrait de Van Dyck.

A l’aspect de cette figure formidablement barbue, Constance éprouva une terreur qui dompta l’instinct de son caractère hargneux. Au lieu de sauter, selon son usage, aux jambes du nouvel arrivant, elle se réfugia, en poussant des grognements sourds, sous le fauteuil de sa maîtresse; celle-ci, au premier coup d’œil, partagea, sinon la frayeur, au moins une partie de la répulsion de son carlin. Parmises nombreuses antipathies, Mllede Corandeuil haïssait la barbe. Sentiment commun à toutes les vieilles femmes, qui tolèrent peu les moustaches:—les hommes n’en portaient pas en 1780.

Les yeux de Marillac s’arrêtèrent d’abord involontairement sur les tableaux et les autres détails pittoresques d’une chambre qui avait droit à l’attention d’un connaisseur; mais il comprit que le moment n’était pas opportun pour se livrer à une contemplation artistique et qu’il fallait laisser les morts pour les vivants.

—Mesdames, dit-il, je dois avant tout vous demander pardon d’entrer ainsi sans avoir eu l’honneur de vous être présenté. J’espérais trouver ici M. de Bergenheim, avec qui je suis fort lié. On m’avait dit qu’il était au château.

—Les amis de mon mari, monsieur, n’ont pas besoin de présentation chez lui, répondit Clémence; M. de Bergenheim ne tardera sans doute pas à rentrer.—Et avec un geste gracieux elle lui montra un fauteuil.

—Votre nom ne m’est pas inconnu, monsieur, dit à son tour Mllede Corandeuil, qui avait réussi à calmer l’agitation de Constance; je me souviens fort bien de l’avoir entendu prononcer par M. de Bergenheim.

—Nous avons été au collège Henri IV ensemble, quoique j’aie quelques années de moins que Christian.

—Mais, dit Mmede Bergenheim frappée d’un souvenir subit, il y a entre vous plus qu’une liaison de collège. N’est-ce pas vous, monsieur, qui avez sauvé la vie à mon mari, en 1830?

Marillac inclina la tête en souriant, puis il s’assit. C’était une prise de possession dont le droit était incontestable. Mllede Corandeuil elle-même ne pouvait se dispenser d’accueillir gracieusement le sauveur de son neveu, eût-il eu d’aussi longues moustaches que ce shah de Perse, qui nouait les siennes en rosette derrière son cou.

Après quelques échanges de compliments, Mmede Bergenheim, avec l’amabilité d’une maîtresse de maison qui cherche les sujets de conversation propres à faire valoir les personnes qu’elle reçoit, reprit:

—Mon mari, qui n’aime pas à parler de lui, n’a jamais voulu nous raconter les détails de l’aventure dans laquelle il courut un si grand danger. Seriez-vous assez bon pour satisfaire notre curiosité à cet égard?

Entre autres prétentions, Marillac avait celle de conter d’une manièreimpressionnante, comme il disait lui-même. Ces paroles retentirent donc à ses oreilles aussi mélodieusement que la demande d’une romance à celles d’une dame qui se fait prier, tout en mourant d’envie de chanter.

—Mesdames, dit-il en croisant un genou sur l’autre et en s’accoudant sur le bras de son fauteuil, c’était le 28 juillet; les désastreuses ordonnances avaient produit leur effet; le volcan qui...

—Monsieur, pardonnez-moi si je vous interromps, dit vivement Mllede Corandeuil; selon moi et selon bien d’autres, les ordonnances étaient fort bonnes et fort nécessaires. Le seul tort de Charles X a été de n’avoir pas cinquante mille hommes autour de Paris pour les soutenir. Je ne suis qu’une femme, monsieur; mais si j’avais eu sous mes ordres vingt canons sur les quais et autant sur les boulevards, je vous promets que votre drapeau tricolore n’aurait jamais flotté sur les Tuileries.

—Pitt et Cobourg! dit entre ses dents l’artiste, en regardant la vieille fille d’un air ébahi; mais son bon sens lui fit comprendre que le républicanisme n’était pas de mise. Songeant, d’ailleurs, à la mission dont il était chargé, il ne crut pas trop charger sa conscience par une petite concession de principes et en manœuvrant diplomatiquement.

—Mademoiselle, répondit-il, j’appelle les ordonnancesdésastreuses en pensant à leur résultat. Vous m’accorderez certainement que ce que nous avons aujourd’hui doit faire regretter à tout le monde les causes qui l’ont amené.

—Quant à cela, monsieur, nous serons entièrement d’accord, dit Mllede Corandeuil, en reprenant sa sérénité.

—Le volcan ouvert sous nos pas, reprit Marcillac, qui tenait à sa période, préludait par de caverneux rugissements à la lave torréfiante qui devait bientôt en jaillir. L’agitation était extrême dans le peuple. Plusieurs engagements avec les troupes avaient déjà eu lieu sur différents points. J’étais sur le boulevard Poissonnière, où je venais de déjeuner, et je contemplais en artiste la scène dramatique dont il était le théâtre. Des hommes à bras nus, des femmes pantelantes, arrachaient des pavés ou abattaient des arbres. Un omnibus venait d’être renversé; on y joignait des cabriolets, des meubles, des tonneaux; tout devenait arme de défense. Le craquement des arbres qui tombaient, les coups de levier sur les pierres, mille voix confuses rugissant comme une seule voix, laMarseillaisechantée en chœur, une fusillade irrégulière qui se faisait entendre du côté de la rue Saint-Denis, composaient une harmonie stridente, stupéfiante, tempestueuse, auprès de laquelle l’orage de Beethoven eût semblé le gazouillement d’un colibri.

J’écoutais dans un recueillement solennel ce rugissement du peuple mordant sa chaîne et prêt à la briser, lorsque mes yeux s’arrêtèrent par hasard sur la fenêtre d’un entresol en face de moi. Un homme d’une soixantaine d’années, cheveux gris blanc, figure grasse et fraîche, physionomie honnête et placide, était assis devant une petite table ronde, enveloppé d’une robe de chambre en soie, couleur gris de souris. La fenêtre s’ouvrant jusqu’au parquet, je le voyais dans son encadrement comme un portrait en pied. Sur latable était un bol de café au lait dans lequel il trempait ses mouillettes, en lisant son journal.—Je vous demande pardon de ces détails, mesdames, mais l’habitude d’écrire.

—Comment, monsieur, votre récit nous intéresse beaucoup, dit obligeamment Mmede Bergenheim.

—Un carlin, comme le vôtre, mademoiselle, s’était dressé contre le balcon où il appuyait ses pattes; il regardait fort curieusement la révolution de Juillet, tandis que son maître, absorbé par sa lecture et la dégustation de son café, restait aussi indifférent à tout ce qui se passait que s’il eût été à Pékin ou à New-York.

—O calme d’une âme candide et pure! m’écriai-je à la vue de ce petit tableau d’intérieur, digne de Greuze; ô douce philosophie! ô sérénité patriarcale! dans quelques instants peut-être le sang va couler par torrents, et voici un beau vieillard qui savoure son café à petites gorgées, dans la paix de son cœur. Il me semblait voir un agneau broutant sur un volcan.

Marillac aimait beaucoup les volcans et manquait le moins possible l’occasion d’en faire tonner un à la fin de sa période.

—Tout à coup une commotion de terreur parcourt la foule; on se rue, on se précipite, en un instant le boulevard est vide. Des plumes ondulant sur de hauts schakos, des flammes rouges et blanches flottant au bout de longues lances, et que je vis poindre à travers les arbres du côté du Panorama, m’apprirent la cause de cette panique. Un escadron de lanciers chargeait. Avez-vous vu, mesdames, une charge de lanciers?

—Jamais! dirent à la fois les deux femmes.

—C’est un tableau d’un ragoût fort épicé, je vous assure. Figurez-vous, mesdames, une légion de démons courant à la file au centuple galop de leurs chevaux, pointantà droite, à gauche, devant, derrière, à coups de pique dont le fer a dix-huit pouces de long. Voilà une charge de lanciers. Je vous prie de croire que j’ai fait mes preuves; mais je ne vous cacherai pas qu’en ce moment je partageai l’impression que la venue de ces messieurs produisit sur le populaire. Je n’eus que le temps de franchir une petite barrière au bord du trottoir et de me jeter sous un escalier qui montait en dehors d’une maison, toutes les portes étant fermées. Je n’oublierai jamais la figure d’un de ces enragés qui m’envoya, fort près du visage, la pointe d’une pique de longueur à embrocher six hommes à la fois, comme celle de Roland le furieux. Je dois avouer qu’en ce moment j’éprouvai une émotion... carabinée!

Les djinns avaient passé...

—Les...? interrompit Mllede Corandeuil, peu familière avecles Orientales.

—Mille pardons, c’est une réminiscence. Les lanciers avaient passé et descendaient comme une avalanche la pente du boulevard, près de la porte Saint-Denis. Un traînard, à cent pas derrière les autres, galopait fièrement dressé sur ses étriers, et faisant le moulinet à tour de bras. Tout à coup un coup de fusil se fit entendre; le lancier chancela d’abord en arrière, puis en avant, et finit par tomber sur le cou de son cheval qui galopait toujours; un moment après, il tourna sur la selle et glissa à terre la tête la première, le pied pris dans l’étrier; le cheval galopait toujours, traînant l’homme et la lance qu’une courroie fixait à son bras.

—C’est horrible! dit Clémence, en joignant les mains.

Fort content de l’effet de sa narration, Marillac s’enfonça carrément dans son fauteuil et reprit avec un redoublement d’aplomb et d’aisance:

—Je regardais à toutes les mansardes des toits, à tous les soupiraux des caves, pour découvrir d’où ce coup defusil était parti; lorsque, en promenant les yeux de droite à gauche, je vis une petite fumée sortant à travers les persiennes de l’entresol, qui s’étaient fermées à l’arrivée des lanciers.

Sacré nom...! mille pardons, mesdames; Dieu puissant! m’écriai-je; serait-ce ce beau vieillard, en robe de chambre gris de souris, qui s’amuserait à tirer sur les lanciers de la garde comme sur des lapins de garenne?

Les persiennes s’ouvrirent; mon individu à mine honnête se pencha au dehors, regarda quelque temps, d’un air riant, du côté où le cheval s’éloignait en traînant le corps de son maître; puis il se rassit et continua son déjeuner. Le patriarche avait tué son homme entre deux mouillettes.

—Et voilà comme la garde royale a été assassinée au coin des bornes par les héros de vos glorieuses journées! s’écria Mllede Corandeuil avec indignation.

—La charge passée, la foule était revenue plus exaltée, plus rugissante. Les barricades s’élevaient avec une rapidité prodigieuse; il y en avait deux assez près l’une de l’autre à l’endroit du boulevard où je me trouvais. Je vis tout à coup bondir, par-dessus la première, un cavalier dont le chapeau portait un panache de plumes de coq rouge et blanc. Je reconnus un officier d’ordonnance, chargé sans doute de quelque dépêche de l’état-major. Au milieu des vociférations de la foule, des pierres qui lui étaient lancées, des bâtons qu’on jetait aux jambes de son cheval, il continuait sa route le sabre dans le fourreau, la tête haute, fier et calme; il avait l’air de parader au Carrousel.

Arrivé à la seconde barricade, il assembla son cheval, comme s’il eût été question de franchir une haie dans une course au clocher. En ce moment, je vis les fenêtres du petit entresol se fermer de nouveau.—Ah! vieux gredin! m’écriai-je. Le coup de fusil couvrit ma voix; le cheval,qui venait de sauter, s’abattit sur les genoux; le cavalier essaya de le relever, mais après un effort, il retomba aussitôt sur le flanc. La balle lui avait traversé la tête.

—C’était ce pauvre Fidèle que j’avais donné à ton mari, dit Mllede Corandeuil, qui mettait toujours beaucoup de sentimentalisme dans les noms dont elle baptisait les animaux.

—Il méritait son nom, mademoiselle, car la pauvre bête paya pour son maître, à qui le coup était destiné. Plusieurs de ces figures atroces, qui sortent de terre les jours de révolution, se précipitèrent en hurlant vers l’officier renversé. J’accourus, ainsi que plusieurs jeunes gens, aussi peu disposés que moi à laisser égorger un homme sans défense. En approchant, je reconnus Christian: il avait la jambe droite prise sous le cheval, et de la main gauche il essayait de tirer son sabre. Des leviers, des pavés, des bâtons étaient levés sur lui. J’arrachai le sabre que sa position l’empêchait de sortir du fourreau, et je m’écriai d’une voix de tonnerre:—Le premier gredin qui avance, je l’éventre comme un chien enragé!

J’accompagnai ces mots d’un tour de moulinet qui tint un moment les cannibales à distance.

Les jeunes gens qui étaient avec moi suivirent mon exemple. L’un prit une pioche à terre, l’autre arracha une branche à un arbre de la barricade, d’autres essayèrent de dégager Bergenheim de dessous le cheval. La foule grossissait autour de nous pendant ce temps; les hurlements redoublaient:—A bas les ordonnances!—Ce sont des gendarmes déguisés.—Vive la liberté!—Il faut les tuer!—A la lanterne les mouchards!

Le danger était imminent, et je compris qu’uneblaguepatriotique pouvait seule nous tirer d’affaire. Pendant qu’on relevait Christian, je sautai sur le ventre de Fidèle pour être vu de tous, et je m’écriai:

—Vive la liberté!

—Vive la liberté! répondit le populaire.

—A bas Charles X! à bas les ministres! à bas Polignac! à bas les ordonnances!

—A bas! hurlèrent mille voix à la fois.

Vous comprenez, mesdames, que ceci était le gâteau destiné à fermer la gueule de Cerbère.

Nous sommes tous citoyens, nous sommes tous Français, continuai-je; jamais nous ne nous souillerons du sang d’un de nos frères désarmé. Il n’y a plus d’ennemis après la victoire. Cet officier, en obéissant aux ordres de ses chefs, a rempli son devoir; faisons le nôtre en mourant s’il le faut pour la patrie et la conservation de nos droits. Vive la Charte! vive la liberté!

—Vive la Charte! vive la liberté! beugla la foule.

—Il a raison; cet officier a fait son devoir. Ce serait un assassinat, s’écrièrent un grand nombre de voix.

—Merci, Marillac, me dit Bergenheim, que je venais de prendre par la main pour l’entraîner, en profitant de l’effet de ma harangue; mais ne me serrez pas si fort, car je crois bien que j’ai le bras droit cassé; sans cela je vous prierais seulement de me rendre mon sabre pour que j’apprenne à cette canaille qu’on ne tue pas un Bergenheim comme un poulet du Mans.

—Qu’il crie: vive la Charte! rugit un homme à figure féroce.

—Je ne reçois d’ordre de personne, répondit Christian d’une voix très haute, en le regardant avec des yeux qui eussent mis en fuite un rhinocéros.

—Ton mari est réellement très brave, dit Mllede Corandeuil.


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