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Lettre L illustrée

LA salle à manger principale était une des parties du château qu’avaient respectées le goût moderne et l’esprit d’innovation de Mmede Bergenheim. Cette pièce, située au rez-de-chaussée et dont les fenêtres donnaient sur la cour, pouvait servir de pendant au salon des portraits. C’était le même style d’ornement, la même physionomie pompeuse et sombre, les mêmes boiseries en châtaignier, rendues par le temps aussi foncées que l’acajou. Le plafond était divisé en une foule de caissons par de fortes solives que croisaient d’autres plus petites disposées entre elles comme des côtes adhérentes à la colonne vertébrale. Des festons de pampre grossièrement sculptés couraient aux angles des maîtresses poutres et allaient rejoindre une vigne dont une main assez inhabile avait décoré chaque panneau. Cette sculpture, probablement allégorique, offrait une foule de figurines à demi cachées sous les feuilles, à cheval sur les raisins, grimpant le longdes ceps, qu’on eût pu prendre à volonté pour des chérubins ou pour des cupidons. Pour dire la vérité, grâce au ciseau de l’artiste et à la teinte noire de la boiserie, ces petits personnages ressemblaient beaucoup plus à des rats occupés à manger le raisin qu’à une troupe d’anges faisant vendange dans la Jérusalem céleste; ce qui avait été probablement l’intention de l’auteur.

Si l’aspect des deux salles offrait au premier coup d’œil une analogie frappante, leur décoration formait une opposition qui ne l’était pas moins. Les portraits de famille du premier étage avaient été remplacés au rez-de-chaussée par une collection de bois de cerfs et de daims, entremêlée de trompes, de coutelas croisés, de fusils en faisceaux, de trophées de chasse de toute espèce. Dans les grands jours, les ramures, dont les andouillers étaient en partie chargés de bobèches dorées, venaient au secours du lustre suspendu au milieu du plafond. Chacun de ces candélabres singuliers avait son histoire, se rattachant à quelque chasse célèbre et fidèlement transmise de génération en génération. Lorsqu’ils étaient tous allumés, leur clarté se reflétait avec mille accidents bizarres sur les faisceaux d’armes, sur les trompes gigantesques, sur les sculptures de la boiserie, et étreignait la salle entière d’une ceinture d’illumination aussi pittoresque qu’originale.

Une cheminée en granit gris, poli comme le marbre et dont le manteau était plus élevé qu’un homme de taille ordinaire, formait, en face des fenêtres, une saillie de plus de cinq pieds. Un carré de briques rouges s’avançait aussi loin, en empiétant sur le parquet. Cette précaution avait sans doute été prise contre les dangers d’incendie que devaient rendre plus fréquents les feux énormes dont on avait jadis l’habitude et auquel celui qui brûlait alors dans la cheminée n’avait pas trop dérogé. Une bûche dont les copeauxauraient chauffé pendant une partie de l’hiver un pauvre ménage parisien, et que flanquait un fagot de menu bois, s’élevait sur deux chenets en cuivre bizarrement travaillés et probablement le chef-d’œuvre de quelque artiste des forges qui peuplent les vallons des Vosges. Ces chenets se terminaient par deux têtes de diables armées de cornes recourbées et dont les mâchoires ouvertes d’une manière effroyable semblaient prêtes à avaler les pieds des personnes qui venaient chercher la chaleur du foyer. Le reste de la cheminée n’offrait de remarquable que l’inscription suivante incrustée dans la pierre du milieu, et qu’une dorure à demi noircie par la fumée rendait plus apparente:

A flammis GehennæLibera nos, Domine!

A flammis GehennæLibera nos, Domine!

A flammis Gehennæ

Libera nos, Domine!

Cette prière composait, avec les démons de l’âtre et son feu terrible, un sermon sur l’enfer plus frappant que l’éloquence de Bridaine ou de Bourdaloue. Au milieu des jets de flammes bleues, jaunes, rouges, qui s’élançaient en sifflant de la masse de bois embrasé, les deux chenets, dont un frottement soigneux entretenait la teinte brillante, avaient réellement l’air de deux suppôts de Belzébuth n’attendant qu’une âme pécheresse pour la faire danser dans la fournaise. Il y avait dans cet aspect quelque chose de lugubre qui contrastait singulièrement avec les idées hospitalières que rappelle d’ordinaire le coin de feu d’une salle à manger. Il semblait que, dans je ne sais quelle intention ironique, l’auteur inconnu de l’inscription eût voulu parodier lesmané,thecel,pharèsdu festin de Balthazar et troubler à plaisir la digestion des hôtes qui, de génération en génération, se renouvelaient devant ce foyer.

Ce soir-là, les convives assis autour de la table ovale, vis-à-vis de la cheminée, paraissaient complètement indifférentsaux idées religieuses qui avaient peut-être à la même place flagellé la conscience de leurs devanciers. Les jouissances culinaires, rehaussées par une journée fatigante et auxquelles le feu clair et pétillant donnait un assaisonnement nouveau, absorbaient trop exclusivement leur attention pour leur laisser le loisir d’un autre souci. Ils étaient pour la plupart plongés, âme et corps, jusque par-dessus les oreilles, dans les délices d’un souper plus confortable que recherché, mais où chaque plat était empreint d’une bonté positive, solide et plantureuse, essentiellement en harmonie avec l’appétit surnaturel qu’on peut supposer à une douzaine de chasseurs.

Aucune des femmes du château n’assistait à ce repas; cet usage, un peu imité de l’Anglais, avait été adopté par la baronne pour les soupers qui servaient de clôture ordinaire aux parties de chasse de son mari. Ces jours-là elle se dispensait de paraître à table, soit qu’elle trouvât par trop fastidieux de présider d’interminables séances, dont les ruses du lièvre, la mort du daim et les hauts faits de la meute alimentaient invariablement les discussions; soit qu’elle voulût laisser par son absence une liberté entière à des cavaliers plus habiles en général à démonter un perdreau ou à vider un flacon, qu’à faire leur cour à une femme du monde. Il est probable que cette conduite était convenablement appréciée par ceux qui en étaient l’objet et qu’ils en éprouvaient une certaine reconnaissance malgré les vifs regrets donnés àl’absence de ces dames; c’était la phrase officielle. Arrivant à table, le plus souvent harassés de fatigue, trempés de sueur ou de pluie, mourant de faim, dans un délabrement aussi complet de costume que d’estomac, ils devaient peu regretter le joug d’étiquette qu’impose aux plus effrontés viveurs la présence d’une maîtresse de maison. Ils se livraient donc pour la plupart aux liessesdu festin avec ce débraillement de corps et d’esprit dont les charmes sont appréciables par toutes les personnes qui ont passé un seul après-midi la poitrine sanglée par une carnassière.

Le souper étant arrivé à ce période qui n’a pas de nom exact dans la langue gastronomique, et pendant lequel les dispositions méthodiques et les savantes théories du maître d’hôtel sont à chaque instant violées par les fantaisies révolutionnaires des convives, le dessert était servi sans que l’entremets eût disparu. Quelques plats plus solides tenaient même çà et là comme d’inexpugnables redoutes, malgré les assauts réitérés que leur faisaient subir un ou deux mangeurs retardataires, héritiers de l’appétit de Gargantua. Le repas ressemblait à une course, lorsqu’au dernier tour les chevaux sont disséminés sur l’arène, à distance irrégulière, selon la vigueur de leurs jarrets. Les dîneurs, les soupeurs pour mieux dire, avaient procédé de même d’une dent inégale, d’après l’ardeur ou la ténacité de leur appétit, combinées avec la capacité de leur estomac. Déjà la majorité cherchait à raviver l’émoussement de son goût par l’âcreté saline du fromage de Roquefort ou la pulpe fondante de la poire de Saint-Germain, que l’arrière-garde piochait encore les foies truffés d’un pâté de Strasbourg. La même dissidence régnait sur mer; mer rouge, bien entendu. Quelques-uns, sobres par goût ou par nécessité, s’obstinaient à tremper d’une double ration d’eau le simple mâcon du premier service, tandis que le plus grand nombre savourait les vins de Bordeaux et du Rhin dans des vidrecomes habituellement consacrés à la bière d’Alsace. Car, dans certaines provinces de Cocagne où se perpétue le bien boire de nos aïeux, le decrescendo des coupes, en raison inverse de la quantité du liquide qu’elles contiennent, est en souverain mépris. Toutes les petitesrecherches de service, inventées par la parcimonie moderne, sont proscrites comme attentatoires aux jouissances réelles; la demi-douzaine de dés à coudre en cristal, qui accompagne chaque couvert sur les tables élégantes, semble une superfluité fallacieuse. Pour un grand nombre de gourmets de campagne plus robustes que raffinés, l’unité immuable des verres est une habitude qui a l’autorité d’un dogme.

Parmi les plus fervents prosélytes de cette religion carnavalesque, Marillac, l’œil étincelant et les joues enluminées plus encore que de coutume, se distinguait au premier rang. Assis entre le gros notaire et un autre bon compagnon qui, par leur exemple et leurs provocations continuelles, eussent grisé un évêque, il vidait verre sur verre, rouge après blanc et blanc après rouge, avec accompagnement de plus en plus bruyant de rires, de bons mots, de joyeusetés de toute espèce. A chaque instant, sa tête s’échauffait au milieu des libations destinées à rafraîchir son gosier et sans qu’il s’aperçût du complot tramé par ses voisins qui trouvaient fort plaisant de mettre sous la table un élégant de Paris. Du reste, il n’était pas le seul qui se laissât entraîner sur la pente glissante que termine l’attrayant abîme de l’ivresse. La plupart des convives partageaient son abandon imprudent et son exaltation progressive. D’un bout de la table à l’autre, il régnait une bachique émulation qui présageait pour la fin de la séance une gaieté voisine de l’orgie.

Au milieu de ces joues colorées sous lesquelles le vin semblait circuler avec le sang, de ces yeux brillants d’un éclat lourd et factice, de toute cette pantomime déréglée si contraire aux calmes habitudes des gesticulateurs, qu’on eût dit des bras italiens attachés à des poitrines alsaciennes, deux figures s’isolaient de l’expression générale et contrastaientétrangement avec l’épanouissement insouciant des autres. Au centre de la table, le baron remplissait les fonctions de maître de maison avec une sorte d’emportement nerveux qui pouvait passer pour gaieté de bon aloi aux yeux de ses hôtes, hors d’état d’étudier sa physionomie; mais un observateur de sang-froid eût bientôt soulevé le masque et compris que ces efforts violents de plaisanterie et de bonne humeur essayaient de dissimuler quelque horrible souffrance. De temps en temps, au milieu d’une phrase ou d’un rire commencés, il s’arrêtait subitement; les muscles de sa face se détendaient comme si le ressort qui les mettait en jeu se fût brisé; l’expression de son regard devenait fauve et sombre; il s’affaissait sur sa chaise et y restait immobile, étranger à ce qui l’entourait et livré à quelque obsession mystérieuse contre laquelle sa résistance se trouvait impuissante. Tout à coup il paraissait se réveiller d’un rêve lugubre, se secouait par un effort convulsif et se jetait dans la conversation avec une parole tranchante, saccadée, incohérente; il encourageait l’humeur bruyante de ses hôtes, les excitait aux folies de l’ivresse et leur donnait lui-même l’exemple; puis la même pensée inconnue teignait de nouveau son visage d’un éclair sinistre, et il retombait dans le supplice d’une rêverie qu’on pouvait croire épouvantable à le juger par son reflet extérieur.

Parmi les convives, un seul, assis presque en face de Bergenheim, semblait être dans le secret de sa préoccupation et en étudiait les symptômes avec une attention dissimulée, mais profonde. Gerfaut, car c’était lui, apportait à cet examen un intérêt qui réagissait sur sa propre physionomie; soit que l’animation générale fît ressortir la teinte uniforme de son teint, soit qu’une émotion contenue décolorât ses joues en concentrant le sang vers le cœur, il était plus pâle encore que de coutume. Ses traits paraissaientaltérés et son front se sillonnait fréquemment de rides pensives ou douloureuses. Il y avait une sorte de complicité entre l’inquiétude de son observation et la distraction morne de Christian. A l’insu de ce dernier, une pensée commune torturait ces deux hommes de son étreinte empoisonnée, semblable au serpent du groupe de Laocoon qui enlace de ses replis une de ses victimes, tandis que ses dents s’enfoncent au flanc d’une autre.

—Quand je vis que le lièvre gagnait le passage du haut, dit un des convives, beau vieillard de soixante ans, à cheveux gris et à joues rubicondes, je courus vers la jeune coupe pour l’attendre au retour. J’étais bien sûr, notaire, qu’il sortirait sain et sauf de vos mains. On sait qu’il est écrit sur votre fusil:Homicide point ne seras!

—Vous voulez direliévricideouléporicide, cria Marillac de l’autre bout de la table; allons, notaire, défendez-vous: une, deux! en garde!

—Monsieur de Camier, répondit d’un ton de bonne humeur le chasseur dont l’adresse était ainsi mise en doute, je n’ai pas la prétention d’être de votre force. Je n’ai jamais tué d’aussi gros gibier que celui de votre dernière chasse.

Cette réponse faisait allusion à une petite mésaventure arrivée récemment au premier interlocuteur, à qui sa vue basse avait fait prendre un veau pour un chevreuil. Les rieurs, qui s’étaient d’abord égayés aux dépens du notaire, se tournèrent contre son adversaire.

—Combien avez-vous fait faire de paires de bottes avec votre gibier? demanda l’un d’eux.

—Monsieur de Camier, cria de nouveau l’artiste, vous êtes bien heureux que nous ne soyons pas en Égypte au temps des Pharaons; on eût fait de vous un autodafé en l’honneur du bœuf Apis.

—Messieurs, pour en revenir à notre propos, dit un jeune homme dont la figure compassée aspirait à l’air austère et imposant, jusqu’ici nous ne pouvons former que des conjectures fort vagues sur le chemin que ce Lambernier a dû suivre pour se sauver. Ceci, permettez-moi de vous le dire, est plus important que le lièvre du notaire ou que le veau de M. de Camier.

A cette observation, Bergenheim, qui depuis quelque temps n’avait pris aucune part à la conversation, se redressa sur sa chaise.

—Un verre de vin de Sauterne, dit-il brusquement, en offrant à boire à ses voisins.

Gerfaut le regarda un instant à la dérobée et baissa ensuite les yeux, comme s’il eût craint que ce mouvement ne fût remarqué.

—Le procureur du roi a flairé un accusé, dit le notaire; il n’y a pas à craindre qu’il quitte la piste. Ce sera sans doute pour les assises prochaines?

M. de Camier remit sur la table son verre à moitié plein.

—Au diable le jury! s’écria-t-il avec humeur, je suis de la première session, et je parierais ma tête que je tomberai au sort. Comme ce sera agréable! Quitter ma maison et mes affaires au milieu de l’hiver pour venir jugeailler pendant quinze jours une bande de coquins que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam. C’est encore là un des agréments de votre gouvernement constitutionnel. Un tas de niaiseries renouvelées des Grecs qu’on nous donne pour des découvertes sublimes. Le Français doit être jugé par ses pairs! Est-ce que je suis le pair d’un voleur? Allez chercher vos jurés à Bicêtre ou à Toulon si vous voulez être conséquents. A quoi bon payer des juges, si nous autres propriétaires sommes obligés de faire leur métier? Les anciensparlements, contre qui l’on a tant crié, valaient cent mille fois mieux que toutes vos pétaudières de cours d’assises.

A cette sortie, Marillac, qui s’amusait tout seul à donner lefagrave en pelant une pomme, interrompit sa mélopée, au grand soulagement d’un lévrier couché à ses pieds dont il irritait singulièrement les nerfs.

—Monsieur de Camier, dit-il, vous êtes gros propriétaire, éligible et carliste, vous faites maigre le vendredi, vous allez à la messe de votre paroisse, et vous tuez de temps en temps des veaux au lieu de chevreuils; je vous estime et je vous respecte; mais permettez-moi de vous le dire, vous venez de nous débiter une tirade fossile et anté-diluvienne. Et Calas, monsieur? et Sirven? et le chevalier de La Barre?

—Et Lesurque, monsieur? répondit avec non moins de vivacité le gentilhomme campagnard.

—Messieurs, dit le procureur du roi, en prenant sa voix d’audience et en scandant chaque phrase de l’index, d’un côté mon profond respect pour les anciens parlements, ces dignes modèles de la magistrature, ces incorruptibles défenseurs des franchises nationales, de l’autre ma vénération non moins grande pour les institutions émanées de notre constitution politique, ne me permettent pas d’adopter une opinion exclusive. Cependant, sans prétendre proclamer d’une manière trop absolue la supériorité de l’ancien système sur le nouveau et déverser sur celui-ci un blâme irréfléchi, je crois pouvoir me ranger, dans un sens, de l’avis de M. de Camier. Par ma place, je suis plus à même que personne d’étudier les avantages et les inconvénients du jury, et je suis forcé d’avouer que, si les avantages sont réels, les inconvénients ne sont pas moins incontestables. Il faut en convenir, messieurs, les jurés ne se maintiennent pas toujours à la hauteur sévère de leurs devoirs; ils fléchissentparfois sous le poids du mandat que leur confie la vindicte sociale. Il n’est pas d’assises où l’action des lois ne se trouve paralysée par une mansuétude que je devrais plutôt qualifier de faiblesse.

—Ce sont les procès de la presse qui vous donnent le choléra-morbus, interrompit la voix républicaine de Marillac, rendue plus éclatante par des rasades réitérées.

—Non; c’est l’acquittement de ses trois voleurs que le ministère public n’a pas encore digéré, dit à son tour le notaire, en clignant un œil railleur et en aspirant lentement une prise de tabac.

—Le vol le plus manifeste, le mieux établi aux débats, répondit le jeune magistrat avec un accent de regret et de reproche; des dépositions claires comme le jour, des prévenus se coupant à chaque parole, un alibi mis en poussière, un faisceau de preuves foudroyantes, et tout cela aboutit à un verdict de non-culpabilité! Vous étiez du jury, monsieur de Bergenheim; sans doute vous avez donné votre voix pour l’acquittement, car l’arrêt a été rendu à une majorité de neuf contre trois. Voilà donc des malfaiteurs rejetés dans la société et prêts à y reporter la perturbation par l’exercice de leur criminelle industrie. Messieurs, messieurs, prenez-y garde! ce n’est pas ainsi que l’on réussit à faire de l’ordre et de la paix publique. Si vous voulez être protégés contre le poignard de l’assassin, n’émoussez pas le glaive de Thémis!

—Oh! oh! Thémis! répéta l’artiste, en se tournant vers son voisin de gauche; il peut se vanter d’être d’un mythologique soporifique, votre ministère public.

Bergenheim avait levé la tête en entendant l’interpellation de l’orateur.

—J’ai condamné, monsieur, s’écria-t-il d’un ton étrange, lorsque celui-ci eut achevé sa période; je vous jure que j’aicondamné.—Je respecte les lois.—Assurément il faut frapper le coupable.—Buvez donc, messieurs. A la santé de Mmede Camier!

Il vida son verre pour donner l’exemple, se passa la main sur le front à plusieurs reprises, et promena ensuite autour de lui un regard ferme et dur, qui pouvait passer pour une provocation.

—Est-ce que le patrondella casaa mis le pied dans la vigne du seigneur? demanda M. de Camier à son voisin; il a un air extraordinaire ce soir. Quelle idée de porter la santé de ma pauvre femme qui garde le lit depuis dix-huit mois!

—Impossible! répondit le convive à qui s’adressait cette question. Autant vaudrait dire qu’un tonneau peut se griser. Je le connais homme à nous mettre tous sous la table et à repartir ensuite pour la chasse.

—Bah! j’en sais au moins un capable de lui tenir tête, répondit le vieux gentilhomme, dont le nez et les joues enluminées annonçaient un champion aguerri aux combats de Bacchus,—style mythologique du procureur du roi.

—Mais si j’ai bonne mémoire, dit le notaire à celui-ci, dans l’affaire dont nous parlons, les objets volés avaient disparu; il n’existait pas de corps de délit, et, devant un jury, le corps du délit est très important.

—A qui le dites-vous? repartit le magistrat, heureux de se rétablir carrément dans une discussion de son ressort; un des grands vices du jury provient de cette habitude qu’ont la plupart de ses membres d’exiger, pour former leur conviction, des preuves matérielles, pour ainsi dire. Le plus souvent, ils ne se trouvent suffisamment éclairés que lorsqu’ils se sont assurés de la réalité du délitde visu. L’enchaînement et l’interprétation des faits, leurs déductionsrigoureuses, l’évidence morale résultant du raisonnement, en un mot, toute la partie philosophique et logique de l’argumentation leur échappent ou sont au-dessus de leur intelligence. Il leur faut la vue des plaies, comme à saint Thomas. Mais j’espère que quant à Lambernier, on ne me contestera pas l’existence du corps du délit: il est là flagrant et palpitant; la hanche de la victime saigne encore.

—Tra de ri de ra, s’écria l’artiste, en frappant alternativement de son couteau son verre et une bouteille, comme s’il eût joué du triangle.—Il faut avouer que nous choisissons des sujets de conversation d’une gaieté folâtre et étourdissante. Nous sommes vraiment de joyeux convives; voilà en face de moi Bergenheim qui ressemble à Macbeth voyant l’ombre de Banquo; ici mon ami Gerfaut boit de l’eau pure avec une tristesse profonde.—Tête dieu! messeigneurs, trêve aux drôleries de cours d’assises. Qu’on coupe le cou à ce Lambernier et qu’il n’en soit plus question:

Le vin, le jeu, les belles,Voilà mes seuls amours.

Le vin, le jeu, les belles,Voilà mes seuls amours.

Le vin, le jeu, les belles,

Voilà mes seuls amours.

—Parbleu! monsieur serait un juré selon votre cœur, dit M. de Camier au rigide magistrat; c’est dommage qu’il ne soit pas des assises prochaines à ma place; il parle de couper une tête comme d’autres de condamner à huit jours de prison.

—La peine de mort n’est pas applicable dans l’espèce, répondit le procureur du roi qu’on n’arrachait pas facilement à la phraséologie judiciaire; la pénalité attachée à l’attentat de Lambernier est subordonnée aux éventualités de l’état de sa victime. Si la blessure ne cause pas une maladie ou une incapacité de travail pendant vingt jours,la peine se réduit à un emprisonnement d’un mois à deux ans ou de deux à cinq ans, selon que la question de préméditation sera admise ou rejetée. S’il y a incapacité de travail pendant le laps de temps susdit, le châtiment s’accroît naturellement à proportion de l’aggravation du dommage; et, messieurs, par incapacité de travail, il ne faut pas entendre, comme quelques-uns pourraient le faire, l’impossibilité d’un travail quelconque, mais bien le non-exercice de la profession: or, la profession du cocher consistant à conduire une voiture en étant assis sur un siège, et la blessure qu’il a reçue se trouvant placée à la région inférieure de la hanche, dans la partie qui est en contact direct avec ce siège, il est probable que cette blessure, qui paraît profonde et qui peut avoir attaqué quelque nerf, ne sera pas guérie avant l’expiration du délai de vingt jours et causera par conséquent l’incapacité de travail mentionnée par le code pénal. Dans ce cas, et en admettant, ce qui me paraît indubitable, la préméditation, le prévenu serait condamné aux travaux forcés à temps, articles 309 et 310 du code.

—Laissez-nous donc en paix, magistrat! s’écria d’une voix tonnante Marillac en se levant à demi sur son siège; est-ce que vous prétendez nous faire croire qu’il faille vingt jours pour cicatriser une égratignure dans une masse de chair aussi volumineuse que la culotte d’un bœuf? Et quant à la préméditation, je la nie:nego.

Pour donner plus de force à son opinion, il vida son verre et le posa avec fracas sur la table, en jetant au préopinant un regard qui semblait le défier à une joute d’éloquence judiciaire. A cette interruption, le magistrat disert fit ouïr une espèce de hennissement comme le cheval de Job au son de la trompette.

—La préméditation, monsieur, reprit-il avec un heureuxmélange de gravité et de chaleur, la préméditation est si facile à établir, que vous serez le premier à l’admettre après une minute de réflexion. Je me contenterai de deux moyens pour la prouver de la manière la plus victorieuse.

Le premier est tiré de la présence même de l’accusé dans le lieu où l’attentat a été commis, le second de la nature de l’arme dont il s’est servi: 1oaprès la défense formelle que M. le baron de Bergenheim, ici présent, avait faite à Lambernier de se montrer sur son domaine, il est évident qu’un motif grave, qu’un projet arrêté d’avance ont pu seuls le déterminer à enfreindre cet ordre, à braver cette défense. Or, si ce motif n’est pas expliqué par l’accusé, d’une manière, je ne dis pas plausible, mais claire et péremptoire, il doit être nécessairement,ipso facto, interprété contre lui et expliqué par le fait subséquent du délit auquel il se trouve lié par une conséquence logique et rigoureuse. Vous observerez que je ne fais qu’indiquer ce moyen; 2oquant à l’arme dont Lambernier a dû se servir, si c’était un couteau fermant, je serais le premier à reconnaître qu’on ne peut tirer de ce fait aucune présomption en faveur de la question de préméditation, l’usage de beaucoup de gens de la classe ouvrière étant de porter habituellement des couteaux de cette espèce, dont ils se servent pour couper leurs aliments dans leurs repas en plein air. A cet égard, les dépositions des témoins ne nous donnent aucun renseignement suffisant. Le cocher a reçu le coup sans apercevoir l’arme qui l’a frappé; Léonard Rousselet a vu briller une lame dans la main du meurtrier, mais il n’en peut déterminer la forme d’une manière précise. L’instruction manque donc d’explication probante sur ce point; mais il résulte de l’examen de la blessure, dont j’ai constaté l’état moi-même, qu’elle a dû être faite au moyen d’une lame étroite, aiguë et triangulaire, du genredes épées qu’on nomme carrelets, des baïonnettes et de certains stylets ou poignards; et tout fait présumer que c’est à cette dernière classe qu’appartient l’instrument du crime. Or, je vous le demande, messieurs les jurés, le port d’une pareille arme, port prohibé par les ordonnances de police et contraire à toutes les habitudes d’un homme de la classe de Lambernier, n’annonce-t-il pas chez lui la détermination de s’en servir? Et contre qui pouvait-il avoir formé le dessein de s’en servir, si ce n’est contre le cocher avec lequel il a eu déjà plusieurs altercations, qui avaient déterminé entre eux une animosité dont nous venons de voir le résultat déplorable? Je croirais abuser des moments de la cour et du jury si j’insistais davantage sur un pareil moyen.

L’imagination du jeune magistrat, exaltée par une surabondance de libations contraires à ses habitudes de sobriété, l’avait transporté en pleine cour d’assises à la fin de sa harangue. Tandis qu’il reprenait haleine, l’artiste pencha la tête à droite et à gauche en cherchant à attirer l’attention de ses voisins par un sourire confidentiel.

—Le procureur du roi, dit-il à demi-voix, abuse de la permission d’être supercoquentieux sans compter qu’il commence à voir double. Remarquez comment je vais le pulvériser.

Après ce préambule, Marillac vida son verre et se leva. Appuyant le coude dans la paume de la main gauche et gesticulant de l’avant-bras, comme s’il eût voulu asperger d’eau bénite l’auditoire, il prit la parole d’une voix claire comme celle de l’Intimé.

—Je demanderai au ministère public la permission de le réfuter en peu de mots.—Et in Arcadia ego!ou si vous aimez mieux:Anch’io son pittore, ou enfin pour parler votre langue prosaïque et parlementaire: Et moi aussi j’ai fait mon droit. Tu t’en souviens, Octave, c’était le bontemps. La Chaumière du Montparnasse! Frascati! le parterre de l’Odéon!—A bas les claqueurs! la carte au chapeau!—Rouge, pair et passe!—Dans les grands jours, le petit Rocher de Cancale; les dîners à quinze sous chez Flicoteaux, dans les périodes d’infortune. Et des amours, des femmes!—Æterni dii!—Quelles femmes et quelles amours!—Octave, te rappelles-tu Anastasie? Pas la petite blonde. La belle brune de la rue de la Paix; celle à qui j’avais appris à fumer et qui m’a donné deux soufflets au bal de Sceaux, parce que je dansais avec Henriette. Tu ne te souviens pas d’Anastasie?—ma belle tigresse d’Anastasie?...

—Il paraît que c’était une dame ou une demoiselle fort aimable, dit le notaire en remplissant le verre de l’artiste, à sa santé!

—A sa santé! répéta celui-ci; mais, notaire, continua-t-il en regardant son voisin d’un air mélancolique, si vous voulez boire à la santé de toutes les créatures enchanteresses qui ont doré de leur amour la vie de l’homme qui vous parle, autant vaut apporter un tonneau plein et vous y jeter vivant comme Clarence; car j’ai vécu fort et vite. Bourgeois et provinciaux que vous êtes, vous ne pouvez comprendre cette existence large, torrentueuse, épicée, luxuriante. Je suis un homme carré dans la base; mais j’expie parfois la richesse exagérée de mon organisme. Il est des moments où je ploie sous la vie trop pleine que je me suis faite, où la puissance de mes souvenirs me plonge dans un affaissement morne et triste, et ce moment est du nombre. Il me semble que j’ai un voile autour du front et un poids étouffant sur la poitrine.

—Pardieu! dit à l’autre extrémité de la table M. de Camier, avec quatre ou cinq bouteilles qu’il a bues, il n’est pas étonnant qu’il ait la vue trouble et la respiration gênée. En attendant, le vin ne lui ôte pas la parole.

—Il en est incivil! balbutia le procureur du roi qui souffrait impatiemment que l’artiste lui enlevât le dé de la conversation.

Sans répondre à ces remarques critiques, Marillac promena tout autour de lui un regard langoureux dans lequel ondoyaient les premières flammes de l’ivresse, et reprit la parole en se balançant comme un peuplier bercé par le vent.

—Une sensibilité exquise et dévorante est un fléau terrible lorsqu’elle tombe en partage à un homme magistral, large de cerveau, de cœur et d’épaules. La destinée de cet homme est celle du météore qui heurte les calmes planètes au milieu de leurs orbes réguliers et les fracasse. Les créatures d’amour qu’il rencontre dans cette vallée de larmes viennent se briser, pots de terre qu’elles sont, contre lui, pot de fer qu’il est. Car ses baisers dévorent, ses étreintes étouffent, ses caresses corrodent.—Et moi j’appartiens à cette race d’hommes exaltés, sataniques, anges déchus et carrés par la base. Ma jeunesse est un laminoir où se broient tour à tour d’innombrables existences de femmes.—Mais l’heure des remords approche; elle approche, l’heure des remords.—Je vois passer, comme don Juan, les ombres de mes victimes—procession menaçante et lugubre.—Isaure! Henriette! Anastasie!... Caroline!—un bataillon complet sur le pied de guerre; six compagnies du centre, grenadiers et voltigeurs!—Anastasie est dans les grenadiers à cause de ses petites moustaches—grands dieux!—ai-je suffisamment adoré ses petites moustaches! Don Juan!—je suis don Juan.

Don Giovanni, à cenar tecoM’invitasti, e son venuto

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Don Giovanni, à cenar teco

M’invitasti, e son venuto

Pentiti!—No.—No.—Non, mille tonnerres! Marilacne se repent pas. Ouvrez tout le tremblement de vos enfers, je m’en moque comme de mes vieilles pantoufles, car je suis un homme carré par la base.—Le commencement duRequiemque l’on a plaqué à la fin duDon Juande l’Opéra ne produit pas l’effet qu’on en attendait. Point de confusion dans les genres!—Au théâtre la musique dramatique, à l’église la musique religieuse.

Requiem æternam dona eis, Domine.

A ce verset beuglé d’une voix lugubre, une réclamation générale s’éleva de toutes les parties de la table. Des interpellations bruyantes, des coups de couteau sur les verres et les bouteilles, des cris de toute espèce rappelèrent l’orateur à l’ordre.

—Monsieur Marillac, s’écria le procureur du roi d’un ton railleur et en dominant le tumulte avec sa voix de Palais, vous aviez annoncé l’intention de me réfuter. Il me semble que la chaleur de l’improvisation vous a entraîné un peu loin de votre sujet.

L’artiste le regarda un instant d’un air étonné.

—Avais-je quelque chose à vous dire? demanda-t-il; dans ce cas, je soutiens mon dire. Faites-moi seulement le plaisir de m’apprendre de quoi il s’agit.

—C’est au sujet de Lambernier et relativement à la question de préméditation, lui souffla le notaire en lui versant à boire. Courage! vous improvisez mieux que Berryer. Si vous déployez vos moyens, le procureur du roi est un homme enterré.

Marillac remercia son voisin par un sourire et un hochement de tête qui semblaient dire: Fiez-vous à moi.—Il vida ensuite son verre avec l’abandon imprudent qui depuis quelque temps le roulait sur le chemin de fer de l’orgie; mais, par un effet étrange, quoique assez fréquent en pareilcas, cette libation, au lieu de l’achever, lui rendit pour un moment une sorte de lucidité d’esprit.

—L’accusation du ministère public, reprit-il avec le sang-froid d’un vieil avocat, s’appuie sur deux moyens: 1ola présence non motivée du prévenu dans le lieu où le délit a été commis; 2ola nature de l’arme dont il s’est servi.—Deux réponses simples, mais péremptoires vont faire crouler l’échafaudage qu’on a prétendu fonder sur cette double présomption: 1oLambernier avait un rendez-vous à l’endroit et à l’heure précise où a eu lieu l’attentat dont il s’est rendu coupable: ce fait sera prouvé par témoin et établi aux débats de la manière la plus incontestable. Sa présence se trouve donc complètement expliquée sans qu’on puisse d’aucune manière l’interpréter contre lui; 2ole ministère public a reconnu lui-même que le port d’une arme dont Lambernier aurait eu l’habitude de se servir ne pourrait point, par cela même, être invoqué en faveur de la préméditation; or tel est précisément le cas dont il s’agit ici. Cette arme, en effet, n’est ni un carrelet, ni une baïonnette, ni un stylet, ni rien de ce que pourrait encore supposer la riche imagination de M. le procureur du roi; c’est un simple instrument de la profession du prévenu, dont la présence dans sa poche est aussi facile à comprendre que celle d’une tabatière dans le gilet de mon voisin le notaire, qui prend vingt prises de tabac par minute. Cette arme, messieurs, c’est un compas de menuisier.

—Un compas! interrompirent plusieurs voix à la fois.

—Un compas! s’écria le baron en faisant un mouvement sur sa chaise et en regardant fixement l’artiste. Par un geste qu’il ne put réprimer, il porta la main à la poche de sa veste de chasse et la retira précipitamment en sentant le compas de l’ouvrier qui y était resté depuis la scène tragique de la Roche du Gué.

—Un compas de fer, répéta l’artiste, d’environ dix pouces de long, plus ou moins, quand les branches sont fermées.

—Expliquez-vous, monsieur, s’écria le procureur du roi avec un vif accent d’intérêt; vous avez donc vu l’attentat? Dans ce cas, vous serez assigné comme témoin à décharge. La justice est impartiale, messieurs: Thémis n’a pas deux balances.

—Au diable, Thémis! répondit Marillac avec emportement, il faut arriver de Tombouctou pour employer des métaphores aussi rococo.

—Faites votre déposition, témoin: je vous requiers de faire votre déposition, repartit à son tour le magistrat, dont l’ivresse croissante était aussi digne et solennelle que celle de l’artiste pouvait être tendre ou tapageuse.

—Je n’ai rien à déposer, car je n’ai rien vu.

Ici le baron respira avec force, comme si ces paroles eussent rendu à ses poumons l’air qui leur manquait.

—Mais moi, j’ai vu! se dit Gerfaut, en contemplant l’anxiété peinte sur les traits de Bergenheim, et il tomba dans une rêverie profonde.

—Je raisonne par hypothèse et présomption, reprit l’artiste. J’ai eu, il y a quelques jours, une petite altercation avec ce Lambernier, et, sans ma bonne lame de Gênes, elle aurait bien pu se terminer comme celle d’aujourd’hui, car ce païen me paraît aussi prompt à dégainer que saint Pierre.

Il raconta alors sa rencontre avec Lambernier, mais les ménagements dus à l’honneur de MlleGobillot lui imposèrent une foule de réticences, de déguisements et de circonlocutions, qui finirent par rendre son récit assez peu intelligible pour les auditeurs et au milieu desquels sa tête, où les idées s’entremêlaient dans un certain désordre, s’embrouilla tout à fait.

—Basta!s’écria-t-il pour conclusion, en se laissant retomber lourdement sur sa chaise.—Pas un mot de plus pour l’empire du Mogol. A boire! notaire, car il n’y a que vous qui ayez des égards pour moi. Ce qu’il y a de plus clair là dedans, c’est que je gagne dix louis à l’aventure de ce coquin.

Ces paroles frappèrent le baron et lui rappelèrent celles que lui avait dites le menuisier en lui remettant la lettre.

—Dix louis! demanda-t-il brusquement en regardant Marillac comme s’il eût voulu le percer de son regard.

—Deux cents francs, si vous aimez mieux. Un vrai marché de dupe. Mais assez causé,mio caro, vous vous trompez si vous croyez me faire jaser. Ah! bien oui! ce n’est pas moi qui me laisse emberlificoter. Je suis muet et silencieux comme la tombe.

Bergenheim n’insista pas, mais il s’appuya contre le dos de sa chaise et laissa tomber sa tête sur sa poitrine. Il resta pendant quelque temps perdu dans ses pensées et cherchant à lier les obscures paroles qu’il venait d’entendre avec les révélations incomplètes de Lambernier. A l’exception de Gerfaut, qui ne perdait aucun des mouvements de son hôte et qui étudiait chaque variation de sa physionomie avec l’intérêt d’un médecin témoin d’une agonie, les convives, plus ou moins absorbés par leurs propres sensations, ne firent aucune attention à l’étrange attitude du maître de la maison, ou, comme M. de Camier, l’attribuèrent à l’influence assoupissante du vin. La conversation reprit son cours criard, discordant, disputeur, interrompu à chaque instant par les divagations bruyantes de quelque convive plus animé; car, à la fin d’un repas où la sobriété n’a pas été reine, chacun est disposé à imposer aux autres le despotisme de sa propre ivresse et les rabâcheries de ses hallucinationsparticulières. Parmi les plus bavards, Marillac ne tarda pas à remporter le prix, grâce à la vigueur de ses poumons de basse-taille, à la volubilité infatigable de sa parole méridionale et à une sorte d’originalité saugrenue dans ses propos, qui contraignait parfois ses adversaires mêmes à l’attention. A la fin, il était resté à peu près maître du champ de bataille et lançait despotiquement à droite et à gauche les bordées de son éloquence avinée, semblable à une pièce de quarante-huit qui a démonté, à elle seule, une batterie entière.

—C’est pitié, s’écria-t-il tout à coup au milieu de son triomphe et en promenant de tous côtés un regard vainqueur et dédaigneux, c’est réellement pitié, messieurs, que d’ouïr votre conversation. On ne saurait rien imaginer de plus mesquin, de plus prosaïque, de plus bourgeois. C’est de l’épicier dédoublé, troisième numéro. Ne vous plairait-il pas de vous livrer à une discussion d’un ordre plus élevé? Debout, poètes,sursum corda!ne sommes-nous pas un cénacle? donnons-nous les mains et parlons d’art et de poésie. Je suis altéré d’une conversation artistique, j’ai soif d’esprit et d’intelligence.

—Il faut boire puisque vous avez soif, dit le notaire qui lui remplit son verre jusqu’au bord.

L’artiste le vida d’un trait et reprit la parole d’une voix languissante en regardant son gros voisin avec une sorte de tendresse.

—Je commence notre propos artistique: Connais-tu le pays où les citronniers fleurissent?

—Il y fait plus chaud que dans le nôtre, répondit le notaire peu familier avec la romance deMignon; et, se mettant à rire d’un mauvais rire, il fit à ses voisins un signe de l’œil qui signifiait selon toute apparence:

«Pour le coup, son affaire est faite.»

Marillac se pencha vers lui avec la candeur d’un agneau qui présente sa tête au boucher, et lui serra sympathiquement les mains.

—O poète, reprit-il, n’éprouves-tu pas comme moi, les soirs, à l’heure du crépuscule, un vague besoin de vie chaude, parfumée et orientale? Veux-tu dire adieu à cette patrie ingrate et voguer vers le pays où le ciel bleu se reflète dans la mer bleue? Venise! le Rialto et le Pont des Soupirs, le Lido et Saint-Marc, les gondoliers chantant les stances du Tasse et l’atroce schlague autrichienne! Rome! le Colisée et Saint-Pierre; les loges du Vatican et le Panthéon; le Tibre jaune et les cardinaux rouges; la mélancolie de la campagne romaine et lamal’aria.—Naples! les lazzaroni et le Vésuve, San-Carlo et la Chiaja.—Connue l’Italie! je la sais par cœur. Enfoncée!—Allons plutôt à Constantinople. J’ai soif de sultanes, j’ai soif de houris, j’ai soif...

—Mais, parbleu, buvez si vous avez soif.

—Volontiers. Je ne dis jamais non. J’ai soif de voluptés exorbitantes, car je suis un homme carré par la base. Je méprise l’amour en bonnet de coton et j’adore le danger. Le danger, c’est ma vie à moi. Je veux des échelles de soie longues comme celle de Jacob; des citadelles à escalader; des craquements de petits pieds sur les feuilles sèches, les soirs, au clair de la lune; des baisers corrosifs, toujours les soirs, à la barbe des maris et des eunuques noirs. Les eunuques noirs ont-ils de la barbe? peu importe. Barbus ou non, je les méprise. Je veux pour ciel de lit une voûte d’acier composée de cinq cents poignards; ne comprends-tu pas, poète, le piquant du poignard!—Quel exécrable jeu de mots! C’est égal, allons à Constantinople. J’enlève le sérail, et je m’appelle Marillac bey, ou Marillac pacha, ou peut-être sultan Marillac.—Oh! oh! fameux!

D’un bel uso di turchia.

—Je vous en prie, ne le faites plus boire, dit Gerfaut au notaire de l’autre côté duquel il était assis.

L’artiste regarda quelque temps son ami d’un air sérieux et lui dit ensuite avec intérêt:

—Tu as raison de ne vouloir plus boire, Octave, j’allais te le conseiller. Tu as déjà fait excès aujourd’hui et j’ai peur que tu ne t’en trouves mal, car tu es d’une faible santé; tu n’es pas, comme moi, un homme carré par la base.—Figurez-vous, messeigneurs, que ce jeune homme pâle que j’ai l’honneur de vous présenter, M. le vicomte de Gerfaut, gentilhomme de Gascogne, roué de profession et étoile littéraire de premier ordre, est affligé par la nature d’un estomac qui n’a rien de commun avec celui de l’autruche; il a besoin des plus grands ménagements. Aussi, nous l’abreuvons principalement d’eau de seltz et nous le nourrissons de blancs de volaille. De plus, nous conservons ce précieux phénomène entre deux couvertures de laine, sur une chaudière d’eau bouillante. C’est un grand poète au bain-marie. Je suis moi-même un très grand poète.

—Et moi aussi, j’espère, interrompit le notaire.

—Vous êtes Stenio, vous; car, messieurs, autrefois il n’y avait de poètes qu’en vers; aujourd’hui on les a mis en prose. Il y en a même qui ne le sont ni en vers ni en prose, des poètes silencieux qui n’ont jamais mis personne dans leur secret et qui se nourrissent en égoïstes de leur poésie, comme l’ours de la graisse de ses pattes. C’est une chose très facile que d’être poète, pourvu qu’on éprouve à l’âme des enivrements indescriptibles, qu’on entende bouillonner des pensées inexprimables dans son large front, et qu’on sente battre très fort sous la mamelle gauche un noble cœur d’homme dans sa blanche poitrine de femme.

—Il est gris comme trente-six mille hommes, dit M. de Camier assez haut pour être entendu.

Marillac se tourna d’un air majestueux du côté de l’interrupteur.

—Vieillard, dit-il, c’est vous qui êtes gris. Le vieillard est gris quand il n’est pas blanc; la perdrix grise quand elle n’est pas rouge; l’âne et la souris invariablement gris. D’ailleurs, le terme est incivil: si vous aviez dit ivre, je ne l’aurais pas relevé. Ivre, en latinebriuset en italienubriaco.


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