XVIII

XVIII

Lettre A illustrée

A l’extrémité de l’allée de platanes, le rivage formait un escarpement semblable à celui sur lequel était bâti le château, mais beaucoup plus abrupt et boisé en partie. Pour éviter ce passage impraticable aux voitures, le chemin conduisant dans le haut du vallon tournait à droite et gagnait, par une montée mieux ménagée, un plateau plus égal. Il ne restait au bord de l’eau qu’un étroit sentier, ombragé par des branches de hêtres ou de saules qui, par-dessus cette berge, pendaient sur la rivière. Lorsqu’on avait fait quelques pas dans ce petit chemin couvert, on se trouvait brusquement arrêté devant un énorme bloc de rocher plaqué de mousses flétries, herse que la nature avait roulée à cette place du haut de la montagne comme pour fermer le passage.

Cet obstacle n’était cependant pas insurmontable; mais, pour le franchir, il fallait avoir le pied assuré et la tête inaccessible au vertige, car le moindre faux pas eût précipitéle maladroit dans la rivière, aussi rapide que profonde. Depuis le rocher, on pouvait atteindre le haut de l’escarpement par une échelle de pierre plutôt faite pour une chèvre que pour un homme, ou, en redescendant de l’autre côté, reprendre le chemin du bord de l’eau, momentanément interrompu. Dans ce dernier cas, on arrivait, au bout d’une soixantaine de pas, à un endroit où la rive s’abaissait de nouveau et où le torrent s’élargissait sur un fond d’atterrissement qui pointait çà et là en formant des îlots de sable couvert de buissons. Ce lieu était un gué bien connu des bergers et en général de toutes les personnes qui, ayant à passer d’un bord à l’autre, voulaient éviter de descendre jusqu’au pont du château. Il avait donné son nom à l’escarpement dont la tranche se dressait à pic un peu au-dessous, et que les gens du pays appelaient communément la Roche du Gué.

Auprès du bloc moussu dont nous avons parlé, et du côté des platanes, la base de l’espèce de muraille contre laquelle il était appuyé comme une borne formait une excavation assez profonde; le courant y avait trouvé une veine de pierre tendre et friable, que sa violence incessante avait fini par ronger. C’était une grotte naturelle créée par l’eau, mais que la terre, à son tour, s’était chargée d’embellir. Au-devant, un saule énorme avait pris racine à quelques toises du sol dans une fissure du rocher et laissait tomber ses branches pleureuses dans le courant qui les entraînait à la dérive sans pouvoir les arracher. Quand le soleil venait briser ses rayons sur les cheveux verts de ce feuillage, en dardant çà et là dans l’obscurité quelque longue aiguille de lumière; quand le vent errant dans les cimes des bois en évoquait au loin les frémissantes harmonies; quand la rivière élevait à son tour, comme une voix intelligente, son murmure monotone, un singulier accordde demi-jour, de lumière lointaine, de tiède fraîcheur, de mélodies vagues et amorties, donnait à ce sanctuaire un charme extrême de solitude et de mélancolie.

Depuis quelques instants, Mmede Bergenheim était assise au bord de la grotte sur un banc formé par la base du rocher. A l’aide d’une baguette qu’elle avait machinalement arrachée le long du chemin, elle traçait sur le sable fin et brillant dont le sol était tapissé de fantastiques arabesques qu’elle effaçait ensuite soigneusement avec le pied. Sans doute ces hiéroglyphes, inexplicables pour tout autre, avaient un sens à ses yeux; sans doute son imagination donnait une pensée à ces lignes confuses et bizarres, et peut-être craignait-elle que le moindre vestige oublié par mégarde ne trahît le secret qui lui avait été confié.

Lorsque nous aimons, la nature entière aime avec nous; elle devient complice de nos moindres pensées, elle reçoit les confidences sans fin de notre tendresse et s’anime d’une vie humaine pour écouter et répondre. Alors l’imagination acquiert des facultés inouïes: par elle, les formes du monde extérieur sont détruites et jetées dans un moule nouveau; elle donne une intelligence à la matière la plus inerte et la crée à l’image de son désir, comme Dieu créa l’homme à sa propre image. Alors, ainsi que le Chérubin, on va disant son amour au ciel et à la terre, car le ciel et la terre ne sont plus qu’un reflet de l’être adoré. Partout on le retrouve: c’est lui qui se penche angéliquement au bord du nuage errant sur notre tête, lui qui nous parle dans l’écho que le vent interroge au creux des montagnes; il nous regarde comme une ondine mystérieuse du fond du lac où se reflètent nos traits, il se dessine à nos pieds sur le sable où notre main trace des cercles magiques.Voir c’est avoir, a dit Béranger. Aimer, c’est avoir mieux encore, car le cœur, dans son incompréhensible puissance d’expansion, enveloppele monde entier et se l’assimile ensuite lorsqu’il se replie sur lui-même.

Clémence était plongée dans une de ces extases qui abolissent le temps et la distance, et pendant lesquelles la vue de l’âme perçoit une image absente aussi fidèlement que pourrait le faire celle du corps. Les fibres de son cœur, dont la vibration avait été si brusquement paralysée à l’arrivée de Christian, avaient repris leur frémissement passionné. Seule, elle recommençait en esprit le tête-à-tête du salon; elle entendait de nouveau la valse perfide; elle sentait errer dans ses cheveux l’haleine de son amant; elle recevait dans ses yeux ce regard magnétique qu’elle n’avait jamais supporté sans trouble; sa main tremblait une seconde fois sous le long baiser qui l’avait froissée jusqu’à en nuancer la blancheur d’une teinte semblable aux fleurs de l’églantier. Et quand elle en fut là de son rêve, il était redevenu réalité; car Octave, assis à ses côtés sans qu’elle l’eût entendu venir, avait repris la scène du piano au point où elle avait été interrompue.

Elle n’eut pas peur. Ce n’était pas une impression nouvelle qui la frappait, c’était l’incarnation d’un sentiment préexistant, c’était sa pensée faite homme. Son esprit était graduellement arrivé à ce degré d’exaltation qui rend imperceptible la transition du songe à la vie. Il lui sembla donc qu’Octave avait toujours été là et que c’était sa place; pendant un instant, elle ne pensa plus et resta sans mouvement dans les bras qui l’avaient enlacée. Mais bientôt la raison lui revint. Elle se leva en tressaillant, s’éloigna de quelques pas et se tint devant son amant, le front baissé et les joues couvertes de rougeur.

—Pourquoi me craindre? ne savez-vous pas que je suis digne de vous aimer? dit-il d’une voix émue. Et, sans essayer de la retenir ou de se rapprocher d’elle, il se mit àgenoux par un mouvement empreint d’une grâce douce et triste.

Lorsqu’une femme n’a pas officiellement reconnu comme droit la faveur surprise pendant un instant d’abandon, descendre de ses bras à ses pieds, c’est contrevenir à la loi qui fait du mot de Danton un des axiomes de l’amour; et le plus souvent cette faute a un résultat fatal. Gerfaut savait cela à merveille, car peu de jeunes gens avaient étudié aussi consciencieusement que lui les moindres détails de l’art auquel Ovide a consacré une poétique spéciale. Mais il savait en même temps que si, dans les circonstances ordinaires, on doit se conduire d’après les règles générales, il se présente parfois tel cas exceptionnel, telle situation hors du droit commun dans lesquels l’oubli des principes habituels devient indispensable. Il avait assez bien analysé le caractère de Mmede Bergenheim pour pressentir les moindres variations de son humeur mobile jusqu’au caprice. A l’attitude effarouchée de la jeune femme, à la rougeur de ses joues, à un scintillement subit qu’il aperçut à travers les longs cils de ses yeux baissés, il comprit qu’une réaction de rigorisme se préparait, et il eut peur; car il savait que les femmes, sous le coup d’un remords, frappent toujours sur leur amant par manière d’expiation pour elles-mêmes.

—Si je laisse prendre feu à cette vertu, pensa-t-il, je suis un homme perdu pour quinze jours au moins.

Sa position lui semblait trop douce pour qu’il voulût la compromettre par une imprudente témérité. Rassurer cette blanche colombe au regard d’aigle, afin de lui ôter toute fantaisie de s’envoler encore une fois, lui parut donc un trait de politique autant que de bon goût. Il fit une de ces retraites savantes qui seraient une fuite pour un général médiocre, mais dont un habile capitaine sait se créer untitre de gloire comme d’une victoire réelle. Il abandonna prudemment le terrain dangereux sur lequel il avait pris position, avant qu’on ne l’en chassât de vive force, et de l’emportement le plus passionné, passa sans gaucherie et par une transition adroite au maintien le plus soumis. Et lorsque Clémence leva ses grands yeux dans lesquels rayonnait un éclair menaçant, au lieu d’un audacieux à punir, elle trouva un amant respectueux: elle cherchait un ennemi insolent, elle vit un esclave en prière.

Il y avait une humilité si flatteuse dans l’attitude d’Octave, une tendresse si inquiète dans son accent, qu’elle se sentit désarmée, et sur son front l’orage se dissipa sans que la foudre eût suivi l’éclair. Elle éprouva au cœur un sentiment de bonheur ineffable à être ainsi comprise et obéie avant d’avoir commandé, car elle-même ne devina pas le machiavélisme caché sous cette adoration; elle ne vit qu’estime pour elle, ménagement pour sa pudeur, délicatesse sœur de la sienne, grâce et courtoisie exquises, là où une coquette plus habile eût pressenti un piège caché. Elle ne put contenir un sentiment de reconnaissance pour celui qui savait si bien aimer, et lui sacrifiait avec une modestie charmante les exigences de sa propre passion. Elle pensa même—les femmes ont parfois des idées si étranges!—que lui accorder une récompense pour cette belle conduite serait une mesure de haute prudence, qu’ainsi elle l’encouragerait à ce chemin honnête, et lui ferait prendre goût à la tendresse modérée et vertueuse dont elle avait quelquefois rêvé la dangereuse utopie. En ce moment enfin, elle le trouva si bien selon son cœur, qu’elle eut horreur de lui causer la moindre peine. Son maintien, son geste, l’expression de toute sa personne trahirent son attendrissement et sa gratitude. Elle s’avança vers Octave, lui prit la main pour le faire relever, et se rassit la première en lui permettantainsi de l’imiter. Quand il se fut de nouveau placé à ses côtés et bien près, elle serra doucement la main qu’elle n’avait pas quittée, chercha le regard de son amant avec des yeux dont le diamant s’était changé en velours, et lui dit de cette voix profonde et pénétrante que les femmes ont quelquefois:

—Ami!

Il est des mots bien simples, habituellement entachés d’insignifiance par un emploi banal, mais qui reprennent au besoin tout le luxe de leur sens primitif. Les femmes surtout ont le secret et l’à-propos de ces expressions riches sous une forme modeste, passionnées dans leur réserve, et d’autant plus puissantes qu’on en apprécie moins d’abord la portée réelle. Dans la position où se trouvait Clémence le langage devenait embarrassant; il était peu de phrases qui n’eussent leurs dangers. Concilier la passion effervescente de son amant avec la dignité de sa propre vertu, de telle sorte que l’une restât sans tache et l’autre sans blessure; changer cette grotte sombre et pleine d’embûches en un de ces lieux d’asile où expirent les désirs révoltés et les mauvais vouloirs; relever son trône de reine, mais de reine indulgente et gracieuse; rattacher son voile sans pruderie hautaine; ramener au même mouvement deux cœurs dont l’un palpitait trop vite selon elle, mais tous deux si heureux de battre ensemble, que désormais la moindre désunion eût produit un déchirement insupportable, telle était sa tâche; elle n’était pas facile à accomplir. Les sentiments énergiques sont toujours irritables. La moindre marque de froideur ou de mécontentement eût révolté la susceptibilité d’Octave, et vivre en paix avec lui était devenu un besoin auquel Clémence eût sacrifié plus peut-être qu’elle n’osait se l’avouer. D’un autre côté, quel danger si elle s’abandonnait à cette émotion dont elle se sentait entourée et assailliecomme des vagues de la mer montante? Sur quel rocher assez élevé pourrait-elle s’enfuir si elle était faible un seul instant? Perdre son amant pour toujours peut-être, en le repoussant par une rigueur qu’il pourrait accuser de caprice, ou se perdre elle-même en ne l’arrêtant pas! Elle marchait entre ces deux écueils, et pour n’y pas tomber, pour n’être pas cruelle en refusant trop, ou imprudente en trop accordant, il fallait une merveilleuse habileté, un tact aussi exquis que prudent. Mais les femmes n’ont-elles pas la science innée de tout ce qui est bon et convenable? est-il dans la vie un abîme sur lequel elles ne planent en se jouant, lorsqu’elles veulent déployer cette intelligence au vol toujours prêt dont la nature les a douées?

Ami! fut le talisman chargé de conjurer les dangers de cette position critique. Tout était dans ce mot, le pardon du passé et la règle pour l’avenir, l’aveu de la tendresse la plus intime et la sauvegarde contre son excès; c’était un don et une prière tout à la fois; et le don n’était-il pas tellement précieux qu’il devenait impossible à un homme d’honneur de rejeter la prière? Ami! c’était la rançon de sa vertu qu’offrait Clémence, car son accent passionné expliquait le sens complet de cette expression avec une incomparable énergie.—Venez, semblait-il dire, sortons de cette atmosphère brûlante où vous voulez me retenir, ses vapeurs souillent la blancheur de mes vêtements, sa flamme flétrit les fleurs de ma couronne, sa senteur empoisonnée porte à l’âme une langueur funeste, au front un vertige de criminelle ivresse. Ce n’est pas à l’ange de descendre jusqu’à l’homme, mais c’est à l’homme de monter jusqu’à l’ange; n’essayez plus de me faire déchoir; ce serait malheur pour moi, car je suis du ciel, et le perdre serait plus que mourir; la vertu est une patrie dont l’exil ne se supporte pas; ce serait malheur pour vous, car jesais que vous êtes à moi, et ma douleur deviendrait la vôtre. Ne tranchez donc pas mes ailes, mais prenez ma main et suivez-moi; je volerai pour vous, je vous conduirai par les belles régions où la passion s’ennoblit et où le cœur se divinise. Là, il est permis d’aimer, car la pureté y sanctifie la tendresse. Sachez-le bien, il y a dans l’amour crime et vertu, comme dans l’encens parfum et cendre. Quand sont embrasés le vase de l’autel et le cœur de l’homme, au ciel la vertu et le parfum, à la terre le crime et la cendre. Jetez-la donc aux vents cette cendre de votre amour pour que je puisse venir à vous sans en être souillée. Votre passion, c’est la mer dont la vague engloutit et ne désaltère pas; la mienne est un lac d’onde limpide et douce où l’on peut voguer sans crainte de naufrage; votre passion, c’est le charbon qui s’éteint après avoir causé l’incendie, la mienne est l’étoile du firmament dont la splendeur éclaire et ne brûle pas. Vous le voyez, c’est moi qui sais la véritable science; écoutez-moi donc, et obéissez, si vous voulez que je vous aime—et je serai si heureuse de pouvoir vous aimer!

Telle était la paraphrase dont le regard et la voix de Mmede Bergenheim avaient enrichi un mot unique, mais fécond; Gerfaut la comprit sans avoir besoin de l’entendre prononcer; il perça les moindres plis de ce voile à demi soulevé, avec cette fine intussusception et cette délicatesse féminine, grâces naturelles de son esprit. C’était la paix qu’on lui demandait, et cette paix était si bonne, et lui-même si las de la guerre! Il accepta le traité sans en discuter les conditions, il se courba devant le rameau béni de l’amour spiritualiste qui lui était présenté comme branche d’olivier, de manière à faire croire qu’il consentait pour toujours à l’exorcisme de ses passions mauvaises. Mais, au moment même où il répondait par les expressions les plusdouces, par les protestations les plus soumises, son esprit pesait avec une lucidité et une promptitude inconcevables, les avantages et les inconvénients du marché. Ses paroles étaient d’un amant de quinze ans, ses réflexions d’un diplomate de cinquante.

—Ami! pensait-il; oui, certainement. Je ne disputerai pas sur le mot, pourvu qu’on reconnaisse le fait; qu’importe la couleur du drapeau? il n’y a que les sots qui s’en occupent. Ami! ce n’est pas encore le trône, mais c’est l’estrade par où l’on y monte. Provisoirement la place n’est pas mauvaise, et j’y serai un peu mieux que sur cette brèche du haut de laquelle je me vois culbuté depuis un an à chaque nouvel assaut. Ainsi donc, ami, en attendant mieux. D’ailleurs, ce mot est très doux à entendre quand il est prononcé avec cet accent de sirène, et qu’en même temps les yeux disent: Amant!

Il arbora donc ce pacifique pavillon comme un corsaire prend celui du navire dont il veut endormir la vigilance, et pour le moment il éloigna toute pensée qui aurait pu contrarier cette manœuvre politique. Lorsqu’il s’était trouvé assis près de Clémence, dans ce lieu sombre et solitaire, l’imagination exaltée par les souvenirs si récents du salon, il n’avait pas été maître d’abord de la plus orageuse émotion. Quoique poète de la nouvelle école, il était assez familier avec les classiques pour s’être involontairement rappelé ces vers de l’Énéide:

Speluncam Dido dux et trojanus eandem.....

Avec un courage d’anachorète, il conjura cette image tentatrice, et, déployant la force de volonté qui lui était habituelle, il arriva au dernier degré de l’héroïsme, la retraite pour assurer le triomphe.

Alors, au fond de cette grotte mystérieuse, il se passaentre les deux amants une scène pleine de détails si délicats, de nuances si chatoyantes, de subtilités si suaves, que leur peinture demanderait la touche du Corrège et la précision analytique de Gérard Dow, fondues dans la vapeur ossianique qui baigne quelques-unes des compositions de Girodet. Cette jeune femme d’une intelligence exquise, d’une aristocratie parfaite en toutes choses, diamant poli par la civilisation transcendante des premiers salons de Paris, et cet homme spirituel parmi les hautes capacités du siècle, naguère audacieux coryphée du dandysme à pied fourchu de la rue Saint-Florentin, arrivèrent insensiblement, en remontant les pentes fleuries d’un charmant entretien, aux régions du platonisme le plus éthéré; elle, confiante, enthousiaste avec candeur, plus tendre et plus hardie dans sa tendresse, à mesure que s’éloignaient les basses terres et qu’elle sentait son cœur se dilater dans une plus chaste atmosphère; lui, d’abord entièrement hypocrite de sentimentalisme, puis gagné par l’entraînement de ses propres paroles, et enfin assez exalté de son côté pour ne plus trop savoir s’il jouait un rôle ou si sa bouche disait la vérité de son cœur. Ils planèrent ainsi longtemps dans les cieux à la fois obscurs et lumineux de l’extase mystique, interrogeant les ténèbres de chaque nuage et la splendeur de chaque étoile. Ils parlèrent attraction et sympathie, attachement fraternel et union des âmes; par eux le matérialisme des sens fut foulé aux pieds et la passion délivrée de son enveloppe grossière. La vertu versa dans leur amour une goutte divine pour le changer en breuvage d’immortalité; la coupe se fit calice. Ils évoquèrent d’une foi fervente les séraphiques visions de Swedenborg; eux-mêmes devinrent deux esprits de la même sphère, révélés l’un à l’autre dans leur exil commun par cette auréole qui brille au front des élus, invisible pour les profanes; et, secouantun immense dédain sur ce monde de boue, ils prirent leur vol vers le ciel, transfigurés à leurs propres yeux en ces fiancés angéliques dont les robes innocentes étincellent des diamants de l’éternel bonheur.

—Tu m’aimeras toujours ainsi? demanda Octave, le front brûlant de sa vertu.

—Toujours! soupira Clémence, sans baisser les yeux sous le regard de feu qui interrogeait le sien.

—Tu seras l’âme de mon âme? l’ange de mon ciel?

—Votre sœur, dit-elle avec le plus doux sourire, en effleurant de sa main la joue de son amant.

A cette caresse, il se sentit rougir et détourna les yeux d’un air rêveur.

—Je suis très probablement, pensa-t-il, le plus grand sot qui ait jamais existé depuis Joseph et Hippolyte.

En effet, si quelques-uns des bons amis qu’il avait laissés dans les salons du Café de Paris eussent pu le voir en ce moment, c’eût été infailliblement parmi eux une risée à étourdir tous les passants du boulevard de Gand. Gerfaut, le fashionable parmi les artistes et le viveur parmi les poètes, métamorphosé en un de ces jeunes ministres allemands qu’Auguste La Fontaine nous a faits si honnêtement tendres et métaphysiciens si candides! le Gerfaut, armé de serres et de bec, dépouillant l’oiseau de proie et renaissant en colombe sans tache! Cette palingénésie extraordinaire avait un côté risible qui le frappa lui-même. Pour échapper à la moquerie de son jugement, pour se blanchir de sa vertu, il fut sur le point d’oublier la tactique qu’il s’était imposée et de descendre très humainement du royaume des anges.

En sentant contre sa joue la main que sa belle maîtresse y avait appuyée, en voyant, penché vers lui, ce visage bien-aimé dont la pâleur semblait graduellement colorée par une flamme intérieure, en contemplant ces yeux expressifs quiles premiers maintenant cherchaient les siens et s’y oubliaient avec un abandon si tendre que leur aveu semblait du désir, une pensée captieuse pénétra sourdement jusqu’au fond de son âme. Il resta silencieux et distrait en apparence, mais réellement fort attentif à une voix tentatrice semblable à celle dont Méphistophélès parlait à Marguerite, et qui lui murmurait tout bas à l’oreille:

—Êtes-vous sûr, ô amant candide, de n’être pas un peu plus ridicule qu’il ne convient à vos antécédents et à votre caractère? L’honnête laurier de Scipion l’Africain a-t-il troublé votre sommeil? Est-ce un pari que vous avez fait avec vous-même ou une épreuve de mortification que vous vous imposez en expiation de vos vieux péchés? Avez-vous juré de faire pâlir devant votre héroïsme toutes les vertus des domestiques nourrissant leurs maîtres, des cochers de fiacre rapportant l’argent oublié dans leurs voitures et des saintes filles vouées au service des malades? Concourez-vous en ce moment pour le prix Montyon? Si cela est, envoyez seulement au jury votre conversation actuelle, ajoutez en note que vous aviez pour interlocutrice une des plus aimables femmes du royaume, et vous êtes sûr d’être couronné. Vous serez la première rosière de votre sexe; parmi tous les autres fleurons de votre gloire, celui-ci ne sera ni le moins rare ni le moins original. Car, où diantre, je vous prie, êtes-vous allé chercher ce galimatias triple devant lequel Ballanche et Jean Paul baisseraient pavillon? Je ne vous savais pas ces phrases surnaturelles, ce jargon ascétique, cette quintessence de tendresse religieuse et virginale. Quelle fantaisie d’escalader le ciel, quand la terre vous est si bonne aujourd’hui, quand cette grotte est si obscure, l’air qu’on y respire si tièdement parfumé, la mousse de ce rocher si douce qu’on dirait d’un tapis de velours? Il y a bien longtemps que vous demandezun moment semblable à celui-ci; depuis un an, il est dans tous vos désirs, dans tous vos rêves, et maintenant qu’il est venu, vous en dissipez la fortune en enfantillages dignes d’un lycéen qui vient de lire Werther. Ignorez-vous que ce qui est naïveté, excusable et quelquefois attrayante à quinze ans, devient niaiserie à trente, et que cette belle ingénuité ne sied qu’au teint rosé et aux joues imberbes de l’adolescence? Avez-vous envie que Dantan, dont la main satanique vient de vous pétrir, fasse un léger changement à votre buste en y ajoutant un voile comme signe caractéristique? Je vous le dis, vous êtes en trois lettres un sot ou un fou: un fou de perdre une occasion qui ne se retrouvera peut-être plus, un sot de croire comme parole évangélique tout ce pathos que vous venez d’entendre et de débiter. Vous n’êtes pas de bonne foi, et probablement cette belle dame ne l’est pas plus que vous. Rappelez-vous son esprit si fin, sa coquetterie si habile, son humeur moqueuse dont vous avez déjà éprouvé le sarcasme; la croyez-vous tellement aveuglée par les brouillards au milieu desquels vous la promenez depuis une demi-heure, tellement étourdie de l’éther mystique que vous lui faites respirer, en un mot si complètement domptée par tout ce magnétisme immatériel d’outre-Rhin, qu’il ne lui soit pas déjà venu, comme à vous, quelque idée essentiellement parisienne? N’essayez donc plus de voler; marchez comme tout le monde, vous irez plus vite; car vous avez des jambes et non des ailes. Songez que vous êtes sur la terre. Quel que soit le but que vous veuillez atteindre, le plus court n’est pas de prendre par la lune comme vous faisiez tout à l’heure. Vous rêverez cette nuit, vous mourrez peut-être demain, en ce moment, vivez.

—A quoi donc songez-vous? dit Mmede Bergenheim, surprise du silence et de l’air distrait d’Octave.


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