XXIV
Lettre E illustrée
EN sortant de son évanouissement, Mmede Bergenheim resta plongée pendant quelque temps dans une torpeur qui ne lui laissa percevoir que d’une manière fort confuse ses propres sensations. D’un premier regard elle entrevit vaguement les rideaux de son lit sur lequel elle était étendue et, croyant d’abord s’éveiller d’un sommeil ordinaire, elle essaya de se rendormir. Peu à peu quelques pensées s’illuminèrent dans les ténèbres de son esprit. Éveillée à demi à son malheur, elle rouvrit les yeux et s’aperçut qu’elle était couchée tout habillée; en même temps sa chambre lui parut éclairée par une lueur plus vive que celle de la veilleuse qui y brûlait ordinairement pendant la nuit. Entre les rideaux à demi fermés, elle aperçut une ombre gigantesque se reflétant jusqu’au plafond sur la boiserie en face du lit. Elle se souleva et vit distinctement un homme assis à l’angle de la cheminée. En reconnaissant son mari, Clémence retomba sur l’oreiller, glacée de terreur.Alors elle se rappela tout, et la scène du boudoir se retraça à son esprit dans ses moindres détails. Elle se sentit près de s’évanouir une seconde fois en entendant le bruit des pas de Christian qui faisaient crier le parquet, quoiqu’il marchât avec précaution. Par un instinct puéril, elle resta les yeux fermés, espérant qu’il la croirait endormie; mais sa respiration entrecoupée trahissait son agitation et son effroi.
Le baron la regarda un instant en silence et ouvrit ensuite les rideaux.
—Vous ne pouvez passer la nuit ainsi, dit-il; il est près de trois heures. Il faut vous coucher comme à l’ordinaire.
Clémence frissonna de tous ses membres à ces paroles dont l’accent n’avait pourtant rien de dur. Sans répondre, elle obéit avec une docilité machinale; mais, à peine levée, elle fut obligée de s’appuyer contre le lit, car ses jambes tremblantes étaient hors d’état de la soutenir.
—N’ayez pas peur de moi, lui dit Bergenheim en s’éloignant de quelques pas; ma présence ici n’a rien qui doive vous effrayer. Je veux seulement qu’on sache que j’ai passé la nuit dans votre chambre, car il est possible que mon retour éveille quelques soupçons. Vous pensez bien que notre tendresse n’est qu’une comédie à l’usage de nos domestiques.
Il y avait dans la légèreté affectée de ces expressions un sarcasme dont la jeune femme se sentit déchirée jusqu’au fond de l’âme. Elle s’attendait à une explosion de fureur, mais non à ce mépris paisible. Son orgueil révolté lui rendit un accès de courage.
—Je ne mérite pas que vous me traitiez ainsi, dit-elle; ne me condamnez pas sans m’entendre.
—Je ne vous demande rien, répondit Christian qui se rassit près de la cheminée; déshabillez-vous et dormez si cela vous est possible. Il est inutile que Justine fasse demaindes commentaires sur vos vêtements de nuit ou sur l’altération de vos traits.
Au lieu d’obéir cette fois, elle le suivit et essaya de rester debout pour lui parler; mais son émotion lui en ôta la force. Elle fut obligée de s’asseoir.
—Vous me traitez trop mal, Christian, dit-elle lorsqu’elle eut réussi à affermir sa voix. Je ne suis pas coupable... pas autant que vous le pensez, reprit-elle en baissant la tête.
Il la regarda un instant attentivement et répondit ensuite sans que sa voix trahît la plus légère émotion:
—Vous devez penser que mon plus grand désir est d’être persuadé par vous. Je sais que souvent les apparences sont trompeuses; peut-être réussirez-vous à m’expliquer ce qui s’est passé cette nuit; je suis donc encore disposé à croire à votre parole. Jurez-moi que vous n’aimez pas M. de Gerfaut.
—Je le jure, dit-elle d’une voix faible, sans lever les yeux.
Il alla prendre un petit crucifix d’argent suspendu à la tête du lit.
—Jurez-moi cela sur ce Christ, dit-il en le présentant à sa femme.
Elle essaya vainement de soulever sa main qui semblait collée au bras du fauteuil.
—Je le jure, balbutia-elle une seconde fois, tandis que son visage devenait pâle comme la mort.
Un rire sauvage semblable à un sifflement s’échappa des lèvres de Christian. Sans ajouter un mot, il alla remettre le Christ à sa place, ouvrit ensuite le panneau secret entre les fenêtres et vint poser le coffret de palissandre sur la table devant sa femme. A cette vue, celle-ci fit un mouvement pour s’en emparer; mais le courage lui manqua, et elle se pencha en arrière pour chercher un appui.
—Parjure à votre mari et parjure à Dieu! dit lentementBergenheim. Savez-vous du moins quelle femme vous êtes?
Clémence resta longtemps avant de pouvoir répondre; sa respiration était si pénible, que chaque haleine semblait un étouffement; sa tête, après avoir roulé vaguement sur le dos du fauteuil sans trouver une position moins douloureuse, finit par tomber sur sa poitrine comme un épi brisé par la pluie.
—Si vous avez lu ces lettres, murmura-t-elle lorsqu’elle eut recouvré la force de parler, vous devez voir que je ne suis pas si indigne que vous le dites. Je suis bien coupable... mais j’ai encore droit au pardon.
En ce moment peut-être, Christian, s’il eût été doué de l’intelligence qui comprend les mystères du cœur, eût pu renouer encore un lien près de se rompre; non sans doute qu’il eût dû espérer une bien riche moisson d’affection légitime du champ où avait fleuri l’ivraie de l’amour adultère; mais s’il lui était désormais impossible de créer une passion qui ne suit guère le mariage dont elle n’a pas été la source, il pouvait du moins arrêter Clémence sur une pente dangereuse, et, s’armant des enseignements terribles d’une demi-faute, la sauver de chutes plus irréparables. Mais sa nature était trop vulgaire pour saisir les nuances qui séparent la faiblesse du vice, et les enivrements d’une âme aimante de la dépravation d’un caractère corrompu. Avec l’obstination familière aux esprits bornés, il portait toute chose à sa conséquence extrême et concluait presque toujours au delà du vrai. Depuis quelques heures, la culpabilité de sa femme était décidée dans son esprit; cette opinion servit de base à sa conduite, et il s’y tint cramponné avec une ténacité sourde à toute réfutation.—Ses traits restèrent empreints de la plus désespérante impassibilité, tandis qu’il écoutait les paroles de justification qu’essayait Clémence d’une voix faible et entrecoupée.
—Je sais que j’ai mérité votre haine... mais si vous compreniez ce que je souffre, vous me pardonneriez... Vous m’avez laissée à Paris, bien jeune... sans expérience... j’aurais dû mieux combattre, et pourtant j’ai usé toutes mes forces dans cette lutte... Vous voyez comme depuis un an je suis pâle et changée... J’ai vieilli de plusieurs années; enfin, je ne suis pas encore ce qu’on appelle une femme... perdue. Il a dû vous le dire...
—Sans doute, répondit Christian avec ironie; oh! vous avez là un loyal chevalier!
—Vous ne me croyez pas! vous ne me croyez pas! reprit-elle en tordant ses mains de désespoir; mais lisez ces lettres... les dernières. Voyez si c’est ainsi qu’on écrit à une femme entièrement coupable.
Elle voulut prendre le paquet que tenait son mari; au lieu de le lui donner, celui-ci l’approcha d’une bougie et le jeta tout enflammé dans la cheminée. Clémence poussa un cri et se précipita pour le reprendre, mais le bras de fer de Christian la saisit par le milieu du corps et la retint sur son fauteuil.
—Je comprends que vous teniez à cette correspondance, dit-il d’un ton moins calme qu’il ne l’avait été jusqu’alors; mais vous êtes plus tendre que prudente. Laissez-moi détruire un témoignage qui vous accuse. Savez-vous que j’ai déjà tué un homme à cause de ces lettres?
—Tué! s’écria Mmede Bergenheim que ces paroles rendirent folle, car elle n’en comprit pas le véritable sens et en fit l’application à son amant;—eh bien, tuez-moi aussi, car je mens quand je dis que je me repens. Je ne me repens pas; je suis coupable; je vous ai trompé. Je l’aime et je vous abhorre; je l’aime! tuez-moi... je l’aime... mais tuez-moi!
Elle s’était jetée à genoux devant lui et se traînait surle parquet qu’elle frappait de sa tête en essayant de l’y briser. Christian la releva et l’assit dans le fauteuil, malgré la résistance qu’elle lui opposait. Pendant quelque temps il eut peine à l’y contenir, tant était énergique le paroxysme nerveux qui crispait tous les membres de la jeune femme. Elle se tordait dans les bras de son mari, en proie à d’affreuses convulsions, et les seuls accents qui sortissent de sa bouche étaient ces paroles répétées d’une voix brève et étouffée, avec la monotonie de la démence:—Je l’aime! tuez-moi! Je l’aime! tuez-moi!
Cette douleur était si horrible que Bergenheim finit par en avoir pitié.
—Vous avez mal compris, dit-il: ce n’est pas lui qui est mort.
Elle devint immobile et ne dit plus rien. Par un sentiment de compassion, il la laissa et revint à sa place. Ils restèrent quelque temps de la sorte, assis de chaque côté de la cheminée; lui le front appuyé contre le marbre, elle courbée sur elle-même dans son fauteuil et le visage caché dans les mains; plus isolés l’un de l’autre au milieu de leur chambre nuptiale que si un monde entier les eût séparés; le balancier de la pendule interrompait seul le silence et berçait de ses vibrations monotones les sinistres rêveries des deux époux.
Un bruit aigu, parti d’une des fenêtres, interrompit subitement cette scène muette et triste. Clémence se leva par un élan soudain, comme si elle eût éprouvé une commotion galvanique; ses yeux effarés rencontrèrent ceux de son mari, arraché aussi à ses lugubres réflexions par cet incident inattendu. Il lui fit de la main un geste impérieux pour lui ordonner le silence, et tous deux se mirent à écouter avec autant d’attention que d’anxiété.
Le même bruit se fit entendre une seconde fois. Un frôlementcontre le bois de la persienne fut suivi aussitôt d’un son sec et métallique, évidemment produit par le choc d’un corps dur contre une des vitres.
—C’est un signal, dit Christian d’une voix basse et en regardant sa femme. Vous devez savoir ce qu’il signifie.
—Je l’ignore, je vous le jure, répondit Clémence, le cœur palpitant de cette nouvelle émotion.
—Je vais vous l’apprendre: il est là, et il a quelque chose à vous dire. Levez-vous et ouvrez.
—Ouvrir! dit-elle d’un air d’effroi.
—Faites ce que je vous dis. Voulez-vous qu’il passe la nuit sous vos fenêtres, pour que quelque domestique l’aperçoive?
A cet ordre prononcé d’une voix sévère, elle se leva. Remarquant alors que la projection de leurs deux ombres sur le plafond pourrait être aperçue du dehors quand les rideaux seraient tirés, Bergenheim changea les bougies de place. Clémence se dirigea lentement vers la fenêtre d’où l’avertissement était parti; à peine l’eut-elle ouverte qu’une bourse tomba sur le parquet.
—Refermez maintenant, dit le baron; tandis que sa femme obéissait avec la docilité passive qui la rendait incapable d’aucun effort de volonté personnelle, il ramassa la bourse qu’on avait nouée en peloton pour en rendre le jet plus facile, et y prit le billet suivant:
«Je vous ai perdue, vous pour qui j’aurais voulu mourir! Que servent maintenant mes regrets et mon désespoir? Tout mon sang n’essuierait pas une de vos larmes. Notre position est si affreuse que je tremble de vous en parler. Je dois cependant vous dire la vérité, quelle qu’en soit l’horreur... Ne me maudissez pas, Clémence; ne m’imputez pas cette fatalité qui me force de vous torturer encore... Dans quelques heures, j’aurai expié les torts de mon amour, ouvous-même vous serez libre. Libre!... pardonnez-moi ce mot, je sens ce qu’il a d’odieux, mais je suis trop troublé pour en trouver un autre. Quoi qu’il arrive, je dois mettre à votre disposition les seuls secours qu’il me soit possible de vous offrir, pour vous donner au moins le choix du malheur. Si vous ne devez plus me revoir, vivre avecLUIsera peut-être un supplice au-dessus de votre courage, car vous m’aimez... Dans le cas contraire... ici les mots me manquent. Je ne sais plus d’expressions pour mes pensées, et je n’ose vous adresser ni conseils ni prières. Tout ce que je sens, c’est le besoin de vous dire que mon existence tout entière vous appartient, que je suis à vous jusqu’à la mort; mais c’est à peine si j’ai le courage de mettre à vos pieds l’offrande d’une destinée si triste déjà et bientôt peut-être sanglante..... Une nécessité fatale impose parfois des actions que l’opinion condamne, mais que le cœur absout, car seul il peut les comprendre. Bientôt peut-être vous éprouverez le besoin de souffrir en liberté, tant vous trouverez impitoyable à votre peine tout ce qui vous entoure. Ce droit de douleur, je dois vous l’assurer, dans le cas où force vous serait de le réclamer..... Ne vous indignez pas de ce que vous allez lire; jamais paroles semblables à celles que je veux vous dire ne sont sorties d’un cœur plus désolé. Pendant tout le jour, une chaise de poste attendra derrière le plateau de Montigny; un feu allumé au-dessus du rocher que vous pouvez voir depuis votre appartement vous avertira de sa présence. En peu de temps on peut gagner le Rhin. Une personne dévouée sera prête à vous conduire à Munich, chez une de mes parentes dont le caractère et la position vous assurent un asile inviolable et respecté. Si votre tante ou les autres personnes de votre famille ne sont pas pour vous une protection suffisante, celle que je vous offre vous mettra à l’abri de toute tyrannie. Là, du moins,il vous sera permis de pleurer!—Voilà tout ce que je puis pour vous.—Mon cœur se brise en pensant à cette impuissance de ma tendresse. Lorsqu’on écrase le scorpion sur la blessure où il a traîné son venin, il la guérit; et moi, ma mort même ne saurait réparer le mal que je vous ai fait: ce serait seulement une douleur de plus. Je ne savais pas que la souffrance eût des raffinements si amers. Comprendrez-vous tout ce qu’a de désespérant le sentiment que j’éprouve en ce moment? Être aimé de vous est depuis bien longtemps le seul vœu de mon cœur, et il faut que je me repente de l’avoir vu réalisé. Par pitié pour vous, je dois désirer que vous m’aimiez d’un amour périssable comme ma vie, afin que mon souvenir vous laisse la paix et que vous puissiez dormir sur ma tombe..... Tout cela est si triste, que je n’ai pas le courage de continuer. Adieu, Clémence! Une fois encore, une dernière fois, je voudrais pouvoir dire: Je t’aime! Je n’ose plus. Je me sens indigne de vous parler ainsi, car il y a une réprobation sur mon amour. N’est-ce pas moi qui vous ai perdue?... La seule parole qui me semble encore permise est celle que l’assassin lui-même ose adresser à Dieu, les genoux et le front sur le marbre de l’église: Pardonne-moi!»
Après avoir lu, le baron passa la lettre à sa femme, sans dire un mot et reprit son attitude sombre et pensive.
—Vous voyez ce qu’il vous demande? dit-il après un assez long intervalle, en observant la stupeur inintelligente avec laquelle les yeux de Mmede Bergenheim parcouraient le papier.
—J’ai la tête si perdue, répondit-elle, que je ne sais si je comprends.—Que parle-t-il de mort?
Les lèvres de Christian se contractèrent dédaigneusement.
—Il ne s’agit pas de vous, dit-il; on ne tue pas les femmes.
—Elles meurent sans cela, répondit Clémence qui s’arrêta quelque temps, incapable de continuer, et en regardant son mari d’un œil hagard et terrifié.
—Vous devez donc vous battre! s’écria-t-elle enfin, avec un accent dont l’expression ne saurait être notée dans aucune langue.
—En vérité, vous avez deviné cela! répondit-il en souriant ironiquement; c’est une chose merveilleuse que votre intelligence. Vous avez dit vrai. Vous voyez que nous sommes tous dans notre rôle. La femme trompe son mari; le mari se bat avec l’amant, et l’amant, pour clore dignement la comédie, propose un enlèvement à la femme, car voilà le fond de sa lettre au milieu de ses précautions oratoires.
—Vous battre! reprit-elle en se levant, et avec l’énergie que donne l’excès du désespoir. Vous battre!... pour moi, indigne et misérable que je suis!... mais c’est moi qui dois mourir! Qu’avez-vous fait, vous? Et lui, n’est-il pas libre d’aimer? Je suis seule coupable, seule je vous ai offensé, et seule il faut me punir. Faites de moi ce que vous voudrez, monsieur; enfermez-moi dans un couvent, dans un cachot; apportez du poison, je le boirai.
Le baron partit d’un éclat de rire sardonique.
—Vous avez donc bien peur que je ne vous le tue? dit-il en la regardant fixement, les bras croisés sur sa poitrine.
—Je crains pour vous, pour nous tous. Pensez-vous que je puisse vivre après avoir fait verser du sang? S’il vous faut une victime, prenez-moi... ou du moins commencez par moi. Par pitié! dites que vous ne vous battrez pas.
—Songez que vous avez la chance de devenir libre, comme il le dit lui-même.
—Épargnez-moi! murmura-t-elle en frémissant d’horreur.
—C’est dommage qu’il y ait du sang, n’est-ce pas? reprit Bergenheim avec une implacable moquerie; l’adultère serait très doux sans cela. Je suis sûr que vous me trouvez brutal et grossier de prendre ainsi votre honneur au sérieux, plus que vous ne le faites vous-même.
—Grâce!
—C’est moi qui ai une grâce à vous demander. Cela vous étonne, n’est-il pas vrai?—Tant que je vivrai, je saurai protéger votre réputation malgré vous; mais si je meurs, tâchez de la mieux garder vous-même. Contentez-vous de m’avoir trahi, n’outragez pas ma mémoire. Je suis heureux en ce moment que nous n’ayons pas d’enfants, car je vous craindrais pour eux et je me croirais obligé de vous priver de leur tutelle, autant que cela serait en mon pouvoir. C’est un chagrin de moins. Mais comme vous portez mon nom et que je ne puis vous l’ôter, je vous prie de ne pas le traîner dans la boue quand je ne serai plus là pour le laver.
A ces cruelles paroles, la jeune femme s’affaissa sur son siège comme si toutes les fibres de son corps se fussent successivement brisées.
—Vous m’écrasez à terre! dit-elle faiblement.
—Cela vous révolte, continua le mari, dont la vengeance semblait choisir les traits les plus acérés; vous êtes jeune; c’est votre premier pas, et vous n’êtes pas faite encore à ces aventures. Rassurez-vous, on s’habitue à tout. Un amant sait toujours de fort belles phrases pour consoler une veuve et vaincre ses répugnances. Il a déjà commencé dans sa lettre. Si vous devenez libre, il vous parlera del’Italie, de l’Angleterre, de l’Amérique... Que sais-je? il vous apprendra que l’on peut vivre partout; que si le crime.... oh! il ne dira pas le crime; il dira la passion, l’amour opprimé..... que si votre passion est proscrite en France, partout ailleurs elle peut aller tête haute.
—Vous me tuez... monsieur, murmura-t-elle, renversée presque sans connaissance sur son fauteuil.
Christian se pencha vers elle et lui prit le bras en la foudroyant du regard.
—Songez-y bien, dit-il: s’il me tue demain et qu’il vous demande encore de le suivre, vous serez une infâme en lui obéissant. Il est homme à faire trophée de vous.—Ne vous tordez pas ainsi; cela s’est vu.—Il est homme à vous traîner à sa suite comme une courtisane.
—De l’air!... par pitié... je meurs.
Clémence ferma les yeux, et de faibles convulsions agitèrent ses lèvres. En la voyant glisser sur le bras du fauteuil, le baron sentit enfin s’amollir la cruauté vindicative qui lui avait dicté ses paroles. Après avoir torturé l’âme sans pitié, il fut ému et presque désarmé par une souffrance physique. Cette femme inanimée qu’il venait d’écraser de son mépris lui fit éprouver un sentiment semblable à un remords, et ce fut avec une sorte d’affection qu’il lui prodigua ses soins. Sans qu’elle fît un seul mouvement, il la déshabilla et la porta dans son lit. Comprenant que l’état où elle se trouvait n’avait rien de dangereux et n’était qu’une atonie générale causée par une succession d’émotions extrêmes, il la laissa dès qu’il vit ses yeux se rouvrir et vint reprendre sa place à l’angle de la cheminée. Le reste de la nuit se passa sans incident nouveau. A voir cet homme assis en silence, le front appuyé sur les mains, et, à quelques pas, cette femme couchée dans la pâleur et l’immobilité de la mort, on eût deviné une veillée funéraireplutôt qu’un tête-à-tête conjugal. De temps en temps, le vague craquement d’une boiserie, quelque souffle lointain de l’orage expirant, ou un gémissement étouffé sorti de l’alcôve, interrompaient faiblement le silence. Le bruit des heures qui sonnaient à la pendule, et que répétait un instant après, comme un écho, la grande horloge du château, avait lui-même l’expression d’un glas sépulcral. Les bougies, après avoir enflammé leurs collerettes de papier, achevaient de se consumer en jetant des lueurs inégales et défaillantes comme celles des cierges qui entourent une bière, et sans que Christian songeât à en allumer d’autres. Insensiblement leur secours devint inutile. Des rayons blafards commencèrent à pénétrer à travers les persiennes. La clarté qui mettait en relief les meubles de la chambre changea de couleur; de jaune elle devint grise, puis blanchit de plus en plus à mesure qu’en croissait l’inondation.
Un refroidissement assez vif dans l’atmosphère annonça en même temps le lever de l’aurore. Le chant matinal d’un coq, un moment après les abois des chiens dans leur chenil, et enfin le concert des oiseaux qui s’éveillaient dans le jardin retentirent tour à tour. La nuit était finie et un jour nouveau s’était levé, radieux pour la plupart, mais pour quelques-uns plein de menace et d’épouvante.
Les premiers rayons du matin éclairaient en ce moment une autre scène à l’aile opposée du château. Sous les rideaux verts de son alcôve, Marillac dormait depuis plusieurs heures du sommeil le plus paisible qu’il ait été donné à l’homme de savourer ici-bas, lorsqu’il se sentit brusquement éveillé par une secousse qui faillit le jeter à bas du lit.
—Va-t’en au diable! dit-il avec humeur, lorsque ses yeux appesantis eurent réussi à s’ouvrir à demi et qu’il eut reconnu Gerfaut debout à son chevet.
—Lève-toi! répondit celui-ci en le tirant par le bras pour donner plus de force à cette injonction.
L’artiste s’enveloppa dans les draps jusqu’au menton.
—Es-tu somnambule ou enragé? dit-il ensuite, ou bien prétendrais-tu me faire travailler? reprit-il, en voyant que son ami tenait des papiers. Tu sais bien que je n’ai jamais d’esprit à jeun et que jusqu’à midi je suis stupide.
—Lève-toi sur-le-champ, répéta Gerfaut, il faut que je te parle.
Il y avait quelque chose de si grave et de si pressant dans l’accent avec lequel furent prononcées ces paroles, que Marillac, sans plus discuter, se leva et se mit à s’habiller précipitamment.
—Qu’est-ce donc? demanda-t-il en passant sa robe de chambre, tu as l’air d’un cinquième acte de mélodrame.
—Mets une redingote et des bottes, dit Octave, il faut que tu ailles à la Fauconnerie. On est habitué à te voir sortir de grand matin depuis tes rendez-vous avec Reine, et...
—C’est vers cette pastourelle que tu m’envoies! interrompit vivement l’artiste, qui commença à se déshabiller; en ce cas, je me recouche. Assez de bucoliques comme ça.
—Je me bats dans quelques heures avec Bergenheim, dit Gerfaut à demi-voix.
—Stupendo!s’écria Marillac après avoir fait deux pas en arrière, et il resta immobile comme une statue.
Sans perdre de temps en explications superflues, son ami lui raconta brièvement les événements de la nuit.
—Maintenant, dit-il, j’ai besoin de toi; puis-je compter sur ton amitié?
—A la vie et à la mort! répondit Marillac; et il luiserra la main avec l’émotion que le plus brave éprouve à l’approche du danger dont est menacée une personne qui lui est chère.
—Ceci, reprit Gerfaut en lui remettant un des papiers qu’il tenait, est une note pour toi; tu y trouveras mes instructions détaillées; elle te servira de guide selon les circonstances.—Ce papier cacheté sera déposé par toi au parquet de la cour royale de Nancy, dans le cas prévu et expliqué par la note que je viens de te donner.—Enfin, cette feuille-ci est mon testament. Je n’ai pas de parent à un degré très proche; c’est toi que je fais mon héritier.
—Que je sois académicien si j’accepte ta succession! interrompit l’artiste d’une voix mal assurée, et il détourna la tête pour cacher un accès de sensibilité déplacé, selon lui, dans une circonstance aussi sérieuse.
—Écoute-moi; je ne connais pas de plus honnête homme que toi, et c’est pour cela que je te choisis. Avant tout, ce legs est un fidéicommis. Je te parle en ce moment dans la supposition d’événements qui, très probablement, n’arriveront jamais; mais enfin je dois tout prévoir. J’ignore les conséquences que ceci peut avoir sur le sort de Clémence; sa tante, qui est très austère, peut se brouiller avec elle et la priver de sa succession; sa fortune personnelle n’est pas, je crois, considérable, et je ne connais pas les clauses de son contrat de mariage. Elle peut donc se trouver tout à fait à la merci de son mari, et c’est ce que je ne saurais souffrir. Ma fortune est donc un dépôt que tu tiendras en tout temps à sa disposition. J’espère qu’elle m’aime assez pour ne pas refuser un service dont ma mort aura détruit l’inconvenance.
—A la bonne heure! dit Marillac; je t’avouerai que l’idée d’hériter de toi me serrait le cou comme un nœud coulant.
—Je te prie, cependant, d’accepter mes droits d’auteur.—Tu ne peux refuser cela, continua Gerfaut avec un demi-sourire; ce legs rentre dans le domaine de l’art. A qui veux-tu que je le laisse si ce n’est à toi, mon Patrocle, mon fidèle collaborateur.
L’artiste fit plusieurs tours dans la chambre, d’un air très agité.
—Je voudrais, s’écria-t-il, que tous les drames et tous les vaudevilles présents et futurs fussent au fond de la Seine et que ce duel n’eût pas lieu.—Au reste, en cas de malheur, j’accepte ton legs. Je le consacrerai à faire une édition complète de tes œuvres, grand format—à enfoncer le Chateaubriand.
Gerfaut l’arrêta au milieu de sa promenade et lui serra la main en souriant.
—Brave garçon! dit-il, tu crois toujours à la gloire. En vérité, je ne songeais guère à la mienne; cependant je suis reconnaissant de ton idée. Si tu accomplis cette bonne œuvre de m’éditer au grand complet, mets en frontispice mon portrait par Devéria. Les deux autres sont des horreurs dont je rougis. Je ne voudrais pas que la postérité, admiratrice de mon génie, se mît en tête que j’étais laid comme Pellisson.
La moquerie de ces paroles redoubla l’émotion et la tristesse de Marillac.
—Et dire, s’écria-t-il, que c’est moi qui ai sauvé la vie à ce brigand de Bergenheim!—S’il te tue, je ne me le pardonnerai jamais. Mais aussi je t’avais bien dit que cela finirait d’une manière tragique.
—Qu’allait-il faire dans cette galère?n’est-ce pas? Que veux-tu? Nous courons après le drame; en voilà. Ce n’est pas pour moi que je suis inquiet, c’est pour elle.—Malheureuse femme! Un duel, c’est une pierre quipeut tomber sur la tête d’un homme vingt fois par jour; il suffit d’un fat qui vous lorgne, ou d’un maladroit qui vous marche sur le pied; mais elle... pauvre ange! Je n’y veux pas penser. J’ai besoin de ma tête et de mon cœur. Le jour grandit; il n’y a pas un instant à perdre. Tu vas descendre aux écuries; tu selleras toi-même un cheval, si aucun domestique n’est levé; tu te rendras, comme je te l’ai dit, à la Fauconnerie, j’ai vu une chaise de poste dans la cour de l’auberge, tu la feras atteler et tu iras attendre tout le jour derrière le plateau de Montigny. Tu trouveras, d’ailleurs, tout ce que tu dois faire expliqué en détail dans la note que je t’ai remise. Voilà ma bourse; je n’ai pas besoin d’argent.
Marillac mit la bourse dans sa poche et les papiers dans son portefeuille; il boutonna ensuite sa redingote jusqu’au menton et s’enfonça sur les oreilles une casquette de voyage. Sa contenance, à la fois émue et déterminée, annonçait un état d’exaltation qui dédaignait pour le moment les théories pacifiques dont il avait fait l’exposé quelques jours auparavant.
—Compte sur moi comme sur toi-même, dit-il avec énergie. Si cette pauvre petite femme se vient jeter dans mes bras, je te promets de lui servir fidèlement d’écuyer. Je la conduis où elle voudra; en Chine, si elle le demande, quand toute la gendarmerie du royaume serait à mes trousses. Et si le Bergenheim te tue et qu’il coure après elle, il y aura des poignards.
En disant ces mots, il prit sur la cheminée son stylet et deux petits pistolets qu’il mit dans ses poches, après avoir examiné la pointe de l’un et les capsules des autres.
—Adieu! dit Gerfaut.
—Adieu! répéta l’artiste dont l’agitation extrême contrastait avec le calme de son ami. Sois tranquille, je répondsd’elle—et je ferai ton édition complète.—Mais quelle idée d’avoir accepté un duel aussi biscornu? A-t-on jamais vu se battre au fusil? il n’avait pas le droit d’exiger cela.
—Dépêche-toi; il faut que tu sois parti avant que les domestiques se lèvent.
—Embrasse-moi, mon pauvre garçon, reprit Marillac les larmes aux yeux; ce n’est pas viril, ce que je fais là; mais c’est plus fort que moi... Oh! les femmes! je les adore assurément; mais en ce moment je suis comme Néron, je voudrais qu’elles n’eussent qu’une tête... C’est pour ces poupées-là que nous nous faisons tuer!
—Tu les maudiras en route! reprit Octave, impatient de le voir partir.
—Oh! sacrebleu oui. Elles peuvent se flatter de m’inspirer en ce moment une haine carabinée... Et notre drame?—un vrai chef-d’œuvre de drame!
—Ne fais pas de bruit, dit son ami, en ouvrant la porte avec précaution.
Marillac lui serra la main une dernière fois et sortit. Au bout du corridor, il s’arrêta et revint sur ses pas.
—Surtout, dit-il en passant la tête dans l’entre-bâillement de la porte, pas de procédés absurdes. Songe qu’il faut que l’un de vous deux reste sur le carreau, et que si tu le manques, il ne te manquera pas. Prends ton temps... ajuste... et... feu! comme sur un lapin!
Après cette dernière recommandation, il s’éloigna; et dix minutes après, depuis la chambre où il était resté, Gerfaut l’aperçut sortant de la cour du château de toute la vitesse des quatre jambes de Bewerley.
Décoration tête de page.