VII

Le duc ne montra pas à Mme Chermidy la lettre de la comtesse, mais il lui fit lire celle de Germaine. «Vous voyez, lui dit-il, elle est à moitié sauvée.»

Elle s'efforça de sourire, et répondit: «Vous êtes un homme heureux; tout vous réussit.

—Excepté l'amour.

—Patience!

—On n'en a guère à mon âge.

—Et pourquoi?

—Parce qu'on n'a pas de temps à perdre.

—Qu'est-ce que ce vieux Gil qui vous apporte des lettres? un courrier?

—Non; c'est un valet de chambre qui demande un remplaçant. Mme deVillanera prie la duchesse de lui trouver un bon domestique.

—Cela n'est pas facile à Paris.

—Je parlerai à l'intendant de mon ami Sanglié.

—Voulez-vous que je vous aide de mon côté?Le Tasa toujours une demi-douzaine de valets dans sa manche: c'est un vrai bureau de placement.

—Sile Tasa quelque protégé à établir, je veux bien le prendre. Mais songez qu'il nous faut un homme sûr, un infirmier.

—Le Tasdoit avoir des infirmiers; elle a de tout.»

Le Tasétait la femme de chambre de Mme Chermidy. On ne la voyait jamais au salon, même par surprise; mais les amis les plus intimes de la maison auraient été flattés de faire sa connaissance. C'était une soubrette du poids de 120 kilogrammes, compatriote et tant soit peu cousine de Mme Chermidy. Elle s'appelait Honorine Lavenaze, comme sa maîtresse; aussi avait-on profité de sa difformité pour la surnommerle Tas. Ce phénomène vivant, ce monceau de chiffons tremblotants, ce pachyderme féminin avait suivi pendant quinze ans Mme Chermidy et sa fortune. Elle avait été la complice de ses progrès, la confidente de ses péchés, la recéleuse de ses millions. Assise au coin du feu, comme un monstre familier, elle lisait dans les cartes l'avenir de sa maîtresse; elle lui promettait la royauté de Paris, comme une sorcière de Shakspeare; elle relevait son courage, consolait ses chagrins, lui arrachait ses cheveux blancs, et la servait avec une dévotion canine. Elle n'avait rien gagné au service, ni rentes sur l'État, ni livret de la caisse d'épargne, et elle ne voulait rien pour elle. Plus vieille de dix ans que Mme Chermidy et obèse jusqu'à l'infirmité, elle était sûre de mourir avant sa maîtresse et de mourir chez elle: on ne chasse pas un serviteur qui pourrait emporter nos secrets. Au demeurant,le Tasn'avait ni ambition, ni cupidité, ni vanité personnelle; elle vivait dans sa belle cousine; elle était riche, brillante et triomphante dans la personne de Mme Chermidy. Ces deux femmes, étroitement unies par une amitié de quinze ans, formaient un seul individu. C'était une tête à double face, comme le masque des comédiens antiques. D'un côté elle souriait à l'amour, de l'autre elle grimaçait au crime. L'une se montrait parce qu'elle était belle, l'autre se cachait parce qu'elle aurait fait peur.

Mme Chermidy promit au duc de songer à son affaire. Le jour même, elle chercha avecle Tasquel domestique on pourrait bien envoyer à Corfou.

La jolie Arlésienne était bien décidée à arrêter en chemin la guérison de Germaine, mais elle avait trop de prudence pour rien entreprendre à ses risques et périls. Elle savait qu'un crime est toujours une maladresse, et sa position était trop belle pour qu'elle voulût la risquer sur un mauvais coup.

«Tu as raison, lui ditle Tas; pas de crime, il faut partir de là. Un crime ne profite jamais à son auteur; il ne sert qu'aux autres. On tue un riche sur la grande route, et l'on trouve cent sous dans ses poches. Le reste s'en va aux héritiers.

—Mais ici, c'est moi qui hérite!

—De rien, si l'on nous prend sur le fait. Écoute-moi. D'abord, elle peut mourir de sa belle mort. Ensuite, si quelqu'un pousse à la roue, il faut que nous n'y soyons pour rien.

—Comment faire?

—Intéresser quelqu'un à la mort de Germaine. Suppose un malade qui dirait à ses domestiques: mes enfants, soignez-moi bien: le jour de ma mort, vous aurez tous mille francs de rente. Crois-tu que cet homme-là aurait longtemps à vivre? Il se trouverait dans le nombre un gaillard intelligent qui exécuterait à sa façon les ordonnances du médecin. On lui donnerait ses mille francs de rente, et les héritiers….

—Hériteraient, j'entends bien. Mais nous n'avons qu'un domestique à choisir. Si nous allions tomber sur un honnête homme!

—Il y en a donc?

—Le Tas, tu calomnies le genre humain. Il y a beaucoup d'hommes qui ne joueraient pas leur tête pour mille francs de rente.

—Moi, je suis sure que si nous envoyions là-bas un petit bonhomme comme j'en connais, un pur gamin de Paris, pâle comme une pomme verte, gâté par les autres domestiques, jaloux de ceux qu'il sert, envieux du luxe qu'il voit, vicieux comme les égouts, il aurait compris au bout de quinze jours l'avenir qui lui est offert.

—Peut-être. Mais s'il manquait son coup?

—Alors prends un homme d'expérience; trouve un praticien qui ait l'habitude des choses et qui en fasse son état.

—Tu penses au pays, ma fille.

—Dame! il y avait de bien jolis sujets à Toulon.

—Veux-tu que j'aille chercher un domestique au bagne?

—Il y en a qui ont fait leur temps.

—Où les trouve-t-on?

—Cherche-les. On peut bien se donner de la peine pour trouver un homme spécial.»

Quelques heures après cet entretien, Mme Chermidy, belle comme la vertu, faisait les honneurs de son salon aux plus honnêtes gens de Paris.

Elle comptait au nombre de ses habitués un vieux garçon d'humeur joyeuse, causeur instruit et spirituel, grand liseur de livres nouveaux, grand amateur de premières représentations grand conteur d'histoires inédites; aussi irréprochable dans ses narrations que châtié dans sa toilette, et fidèle aux traditions de la vieille galanterie française. Il était chef de bureau à la préfecture de police.

Mme Chermidy lui porta elle-même une tasse de thé qu'elle sucra d'un sourire ineffable. Elle causa longtemps avec lui, le força d'épuiser son répertoire et prit le plus vif intérêt à tout ce qu'il voulut bien raconter. Pour la première fois depuis longtemps, elle fit une injustice à ses autres fidèles et se départit de ses habitudes d'impartialité.

L'excellent homme était aux anges et secouait le tabac de son jabot avec une satisfaction visible.

Cependant, comme il n'est si bonne compagnie qu'il ne faille quitter, M. Domet se dirigea discrètement vers la porte à minuit moins quelques minutes. Il y avait encore une vingtaine de personnes dans le salon. Mme Chermidy le rappela tout haut, avec la gracieuse effronterie d'une maîtresse de maison qui ne pardonne pas aux déserteurs.

«Cher monsieur Domet, lui dit-elle, vous avez été trop charmant pour que je vous rende sitôt votre liberté. Venez ici, à côté de moi, et contez-moi encore une de ces histoires que vous contez si bien.»

L'excellent homme obéit de bonne grâce, quoiqu'il eût pour principe de se coucher tôt et de se lever matin. Mais il protesta qu'il venait de vider son sac et, qu'à moins d'inventer, il n'avait plus rien à dire. Quelques amis de la maison firent cercle autour de lui pour le taquiner un peu et le tenir sur la sellette. On lui fit mille questions plus indiscrètes les unes que les autres; on lui demanda la vérité sur le Masque de fer; on le somma de nommer l'auteur véritable des Lettres de Junius, de s'expliquer sur l'anneau de Gygès, la conspiration des Poudres, le conseil des Dix, et de montrer à l'assemblée un ressort du gouvernement. Il répondit à tout gaiement, lestement, avec cette bonne humeur des vieillards qui est le fruit d'une vie tranquille. Mais il n'était pas tout à fait à l'aise, et il se démenait dans son fauteuil comme un poisson dans la poêle. Mme Chermidy, toujours bonne, vint à son secours et lui dit: «C'est moi qui vous ai livré aux philistins, il est juste que je vous délivre. Mais à une condition.

—J'accepte, les yeux fermés, madame.

—On dit que presque tous les crimes qui se commettent sont faits par des repris de justice, des forçats…. libérés. Est-ce le mot?

—Oui, madame.

—Eh bien, expliquez-nous ce que c'est qu'un forçat libéré.»

Le gracieux employé ôta ses lunettes, les essuya du coin de son mouchoir et les replaça sur son nez. Tout ce qui restait dans le salon se réunit autour de lui et s'apprêta à l'entendre. Le duc de La Tour d'Embleuse s'adossa au manteau de la cheminée, sans se douter qu'il assistait au meurtre de sa fille. Les gens du monde ont une curiosité friande, et les petits mystères du crime sont un régal de haut goût pour les esprits blasés.

«Mon Dieu! madame, dit le chef de bureau, si c'est une simple définition que vous demandez, je serai couché de bonne heure. Les forçats libérés sont les hommes qui ont fini leur temps au bagne. Permettez-moi de vous baiser la main et de prendre congé.

—Comment! c'est tout?

—Absolument. Et notez que je suis l'homme de France qui connaît le mieux les gens dont vous parlez. Je n'en ai pas vu un seul, mais j'ai leurs dossiers dans mes cartons; je sais leur passé, leur présent, leur profession, leur résidence, et je pourrais vous les nommer tous par leurs noms, prénoms, faux noms et sobriquets.

—C'est ainsi que César (soit dit sans comparaison) connaissait tous les soldats de son armée.

—César, madame, était mieux qu'un grand capitaine, c'était le premier homme de bureau de son siècle.

—Y avait-il des forçats libérés sous la république romaine?

—Non, madame, et bientôt il n'y en aura plus en France. Nous commençons à suivre l'exemple des Anglais, qui ont remplacé le bagne par la transportation. La sécurité publique y gagnera, et la prospérité de nos colonies n'y perdra point. Le bagne était l'école de tous les vices; les transportés se moralisent par le travail.

—Tant pis! Je regrette les forçats libérés. Cela faisait si bien dans les romans du cabinet de lecture! Mais enfin, monsieur Domet, qu'est-ce que ces gens-là? Que font-ils? Que disent-ils? Où demeurent-ils? Comment sont-ils habillés? Où les trouve-t-on? A quoi peut-on les reconnaître? Ont-ils encore des lettres dans le dos?

—Quelques-uns; les doyens de l'ordre. La marque a été supprimée en 1791, rétablie en 1806, et abolie définitivement par la loi du 28 avril 1832. Un forçat libéré ressemble de tout point à un honnête homme. Il s'habille comme il veut, et exerce la profession qu'il a apprise. Malheureusement, ils ont presque tous appris à voler.

—Mais il y a des braves gens dans le nombre?

—Pas beaucoup. Songez à l'éducation du bagne! D'ailleurs il leur est assez difficile de gagner honnêtement leur vie.

—Et pourquoi donc?

—On sait leurs antécédents, et les patrons n'aiment pas à les prendre chez eux. Leurs camarades d'atelier les méprisent. S'ils ont de l'argent, et qu'ils s'établissent à leur compte, ils ne trouvent pas d'ouvriers.

—On les reconnaît donc? A quel signe? S'il en venait un ici pour entrer à mon service, comment saurais-je ce qu'il est?

—Il n'y a pas de danger. Le séjour de Paris leur est interdit, parce que la surveillance y serait trop difficile. On leur assigne une résidence en province, dans une petite ville, et la police locale ne les quitte pas des yeux.

—Et s'ils venaient à Paris sans votre permission?

—Ils seraient en rupture de ban, et nous les ferions transporter, en vertu d'un décret du 8 décembre 1851.

—Mais alors il n'y a plus personne dans lestapis francs!

—Le conseil municipal du département de la Seine a fait démolir les maisons dont vous parlez. Il n'y a plus ni tanières pour le gibier, ni gibier pour les tanières.

—Bonté divine! mais nous allons à l'âge d'or! Monsieur Domet, vous effeuillez mes illusions une à une. Vous me dépoétisez la vie!

—Belle dame, la vie ne manquera jamais de poésie pour ceux qui ont le bonheur de vous voir.»

Ce compliment fut décoché avec une telle ampleur de galanterie bourgeoise, que toute l'assemblée applaudit. M. Domet rougit jusqu'au blanc des yeux et regarda les pointes de ses souliers. Mais Mme Chermidy le rappela bientôt à la question: «Où sont les forçats libérés? lui dit-elle. Y en a-t-il à Vaugirard?

—Non, madame; il n'y en a pas dans le département de la Seine.

—Y en a-t-il à Saint-Germain?

—Non.

—A Compiègne?

—Non.

—A Corbeil?

—Oui.

—Combien?

—Vous espérez peut-être me prendre en défaut?

—J'y compte.

—Eh bien, il y en a quatre.

—Leurs noms? Allons, César!

—Rabichon, Lebrasseur, Chassepie et Mantoux.

—Tiens, c'est un vers.

—Vous avez deviné du premier coup le secret de ma mnémotechnie.

—Redites-nous cela: Rabichon….

—Lebrasseur, Chassepie et Mantoux.

—Voilà qui est curieux. Maintenant, nous sommes tous aussi savants que vous. Rabichon, Lebrasseur, Chassepie et Mantoux. Et que font-ils, ces honnêtes gens-là?

—Les deux premiers sont provisoirement dans une papeterie; le troisième est jardinier; le quatrième est serrurier en boutique.

—Monsieur Domet, vous êtes un grand homme; pardonnez-moi d'avoir douté de votre érudition.

—Pourvu que vous ne doutiez pas de mon obéissance.»

M. Domet partit; il était une heure du matin, et tous les fidèles de Mme Chermidy se levèrent l'un après l'autre. Ils baisèrent religieusement, comme une patène, cette petite main blanche qui caressait l'espoir d'un crime. En répondant à leurs adieux, la jolie femme répétait entre ses dents le vers mnémotechnique du pauvre M. Domet: Rabichon, Lebrasseur, Chassepie et Mantoux.

Le duc sortit le dernier. «A quoi pensez-vous? lui dit-il; vous êtes préoccupée.

—Je pense à Corfou.

—Songez à vos amis de Paris!

—Bonsoir, monsieur le duc. Je crois quele Tasvous a trouvé un domestique. Elle doit aller aux renseignements; nous en reparlerons un de ces jours.»

Le lendemain,le Tasprit le chemin de fer de Corbeil. Elle s'établit à l'hôtel de France et courut la ville jusqu'au dimanche. Elle visita les papeteries, acheta des fleurs chez tous les jardiniers, et se promena beaucoup dans les rues. Le dimanche matin, elle perdit la clef de son sac de voyage. Elle passa chez un petit serrurier de la route d'Essonne qui soufflait sa forge malgré la loi du repos dominical. L'enseigne portait ces mots: MANTOUX PEU-DE-CHANCE,serrurier en tous genres. Le maître du logis était un petit homme de trente à trente-cinq ans, brun, bien fait, vif et éveillé. On n'avait pas besoin de le regarder deux fois pour deviner à quelle religion il appartenait. Il était de ceux qui font du samedi leur dimanche. L'amour du gain brillait dans ses petits yeux noirs, et son nez ressemblait au bec d'un oiseau de proie.Le Tasle pria de venir à l'hôtel pour forcer une serrure. Il s'acquitta de sa besogne en homme expérimenté.Le Tasle retint auprès d'elle par les charmes de sa conversation. Elle lui demanda s'il était content des affaires; il répondit en homme dégoûté de la vie. Rien ne lui avait réussi depuis qu'il était au monde. Il avait servi comme groom, et son maître l'avait chassé. Il était entré en apprentissage chez un mécanicien, et la susceptibilité de quelques clients lui avait fait un mauvais parti. A vingt ans, il s'était lancé avec quelques amis dans une affaire magnifique: un travail de serrurerie où tous les associés devaient gagner leur fortune. Malgré son zèle et son habileté, il avait échoué honteusement, et il avait ramé dix ans sans pouvoir se relever de sa chute. Le nom dePeu-de-chancelui était resté depuis ce temps-là. Il était venu s'établir à Corbeil, après un long séjour dans le Midi. Les autorités de la ville le connaissaient bien et s'intéressaient à son sort; il recevait de temps en temps la visite de M. le commissaire de police. Cependant l'ouvrage n'abondait pas chez lui, et peu de maisons lui étaient ouvertes.

Le Tascompatit à ses chagrins et lui demanda pourquoi il n'allait pas chercher fortune ailleurs.

Il répondit mélancoliquement qu'il n'avait ni le goût ni le moyen de voyager. Il était là pour longtemps. Où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute.

«Même quand il n'y a rien à brouter?» ditle Tas.

Il inclina la tête pour toute réponse.

Le Taslui dit: «Si je me connais en physionomie, vous êtes un brave homme comme je suis une bonne fille. Pourquoi ne vous remettez-vous pas en maison, puisque vous avez déjà servi? Moi, je suis en condition à Paris chez une dame seule, qui me traite bien; ou pourrait vous trouver une place.

—Je vous remercie de tout mon coeur, reprit-il, mais le séjour de Paris m'est défendu.

—Par le médecin?

—Oui; j'ai la poitrine délicate.

—Justement la place n'est pas à Paris. C'est hors de France, vers la Turquie, là-bas, dans un pays où l'on guérit les poitrinaires, en les mettant chauffer au soleil.

—J'aimerais bien cela, si la maison était bonne. Mais il faut bien des choses pour passer la frontière: de l'argent, des papiers, et je n'ai rien de tout ça.

—On ne vous laisserait manquer de rien si vous conveniez à madame. Il faudrait venir la voir une heure ou deux à Paris.

—Ça, c'est possible. Il ne m'arrivera rien, quand même je passerais une journée chez vous.

—Bien sûr.

—Si l'affaire se faisait, je voudrais prendre un autre nom sur mon passe-port. J'en ai assez du mien, il m'a porté malheur, et je le laisserais en France avec mes vieux habits.

—Bah! vous avez raison. C'est ce qui s'appelle faire peau neuve. Je parlerai de vous à madame, et si tout peut s'arranger, je vous écrirai un mot.»

Le Tasrevint le soir même à Paris. Mantoux, ditPeu-de-chance, crut avoir rencontré une fée bienfaisante sous l'enveloppe d'une guenon. Les songes les plus dorés vinrent s'asseoir à son chevet. Il rêva qu'il devenait du même coup riche et honnête, et que l'Académie française lui décernait un prix de vertu de cinquante mille francs de rente. Il reçut une lettre le lundi soir, rompit son ban et débarqua le mardi matin chez Mme Chermidy. Il avait coupé sa barbe et ses cheveux, maisle Tasn'eut garde de lui demander pourquoi.

La splendeur de la maison l'éblouit; la dignité sévère de Mme Chermidy lui imposa sérieusement. La belle scélérate s'était fait un visage de procureur impérial. Elle le fit comparaître devant elle, et l'interrogea sur son passé en femme qu'on ne trompe point. Il mentit comme un prospectus, et elle eut soin de le croire sur parole. Lorsqu'il eut fourni tous les renseignements désirables, elle lui dit:

«Mon garçon, la place que je veux vous donner est une place de confiance. Un de mes amis, M. le duc de La Tour d'Embleuse, cherche un domestique pour sa fille qui se meurt en pays étranger. Il y aura de bons gages pendant un an ou deux, et 1200 francs de rente viagère après la mort de la jeune dame. Elle est condamnée par tous les médecins de Paris. Les gages vous seront payés par la famille; quant à la rente, c'est moi qui en réponds. Comportez-vous en bon serviteur, et attendez patiemment la fin: vous ne perdrez rien pour attendre.»

Mantoux jura sur le Dieu de ses pères qu'il soignerait la jeune dame comme une soeur, et qu'il la forcerait de vivre cent ans.

«C'est bien, reprit Mme Chermidy. Vous nous servirez ce soir, et je vous présenterai à M. le duc de La Tour d'Embleuse. Montrez-vous à lui tel que vous êtes, et je réponds qu'il vous prendra.»

Elle ajouta en elle-même: «Quoi qu'il arrive, ce coquin verra en moi sa dupe, et non pas sa complice.»

Mantoux servit à table, non sans avoir pris une bonne leçon de sa protectricele Tas. Les convives étaient au nombre de quatre; il y avait autant de domestiques pour changer les assiettes, et le serrurier n'eut qu'à regarder faire. Mme Chermidy s'était promis de lui donner, à tout événement, une leçon de toxicologie. Elle ne jugeait pas inutile de lui enseigner l'emploi des poisons, et elle avait choisi ses convives en conséquence. C'était un conseiller à la cour, un professeur de médecine légale, et M. de La Tour d'Embleuse.

Elle amena tout doucement le docteur sur le chapitre des poisons. Les hommes qui professent cette matière délicate sont généralement avares de leur science; mais ils s'oublient quelquefois à table. Tel secret qu'on a soin de cacher au public peut se raconter en confidence lorsqu'on a pour auditoire un magistrat, un grand seigneur et une jolie femme cinq ou six fois millionnaire. Les domestiques ne comptent pas; il est convenu qu'ils n'ont point d'oreilles.

Malheureusement pour Mme Chermidy, les poisons arrivèrent avant le vin de Champagne. Le docteur fut prudent, badina beaucoup et ne fit pas d'imprudence. Il se retrancha dans les curiosités archéologiques, raconta que la science des poisons n'était pas en progrès, que nous avions égaré les recettes de Locuste, de Lucrèce Borgia, de Catherine de Médicis et de la marquise de Brinvilliers; il s'apitoya en riant sur ces beaux secrets perdus, pleura le poison foudroyant du jeune Britannicus, les gants parfumés de Jeanne d'Albret, la poudre de succession, et cette liqueur de ménage qui changeait le vin de Chypre en vin de Syracuse; il n'oublia pas, chemin faisant, le bouquet fatal d'Adrienne Lecouvreur. Mme Chermidy remarqua que le jeune serrurier écoutait de toutes ses oreilles. «Parlez-nous des poisons modernes, dit-elle au docteur, des poisons qu'on emploie de nos jours, des poisons en activité de service!

—Hélas! madame, dit-il, nous sommes tombés bien bas. Le difficile n'est pas de tuer les gens: un coup de pistolet ferait l'affaire. Il s'agit de les tuer sans laisser de trace. Le poison n'est pas bon à autre chose, et c'est là son seul avantage sur le pistolet. Malheureusement, à mesure qu'il s'invente un toxique nouveau, on découvre un moyen de constater sa présence. Le démon du bien a les ailes aussi longues que le génie du mal. L'arsenic est un bon ouvrier, mais l'appareil de Marsh est là pour contrôler l'ouvrage. La nicotine n'est pas une sotte invention, la strychnine est un produit recommandable; mais M. le conseiller sait aussi bien que moi que la strychnine et la nicotine ont trouvé leurs maîtres; en autres termes, leurs réactifs.

«On a adopté le phosphore avec une apparence de raison. On se disait: Le corps humain contient du phosphore en quantité: si l'analyse chimique en découvre dans le corps de la victime, je répondrai que c'est la nature qui l'y a mis. Nous avons battu ces raisonnements à plate couture. Certes, il n'est pas malaisé de tuer les gens, mais il est presque impossible de le faire impunément. Je pourrais vous indiquer le moyen d'empoisonner vingt-cinq personnes à la fois, dans une chambre close, sans leur donner aucun breuvage. L'expérience ne coûte pas dix sous; mais l'assassin donnerait sa tête par-dessus le marché. Un chimiste de grand talent vient d'inventer une composition subtile qui a son charme aussi. En brisant le tube qui la contient, on fait tomber les gens comme des mouches. Mais on ne persuade à personne qu'ils ont péri de leur belle mort.

—Docteur, demanda Mme Chermidy, qu'est-ce que l'acide prussique?

—L'acide prussique ou cyanhydrique, madame, est un poison très-difficile à fabriquer, impossible à acheter, impossible à conserver pur, même dans les vases noirs.

—Et il laisse des traces?

—Magnifiques! Il teint les gens en bleu; et c'est ainsi qu'on a découvert le bleu de Prusse.

—Vous vous moquez de nous, docteur. Vous ne respectez pas ce qu'il y a de plus sacre au monde: la curiosité d'une femme! On m'a parlé d'un poison d'Afrique ou d'Amérique qui tue les hommes dans une piqûre d'épingle. Est-ce une invention des romanciers?

—Non, c'est une invention des sauvages. On l'emploie au bout des flèches. Joli poison, madame: il ne fait pas languir son homme: la foudre en miniature! Le plus curieux de l'affaire, c'est qu'on le mange impunément. Les sauvages l'emploient dans les sauces et dans les combats, à la guerre et à la cuisine.

—Vous venez de nous dire son nom, mais je ne me rappelle plus.

—Je ne l'ai pas dit, madame, mais je suis tout prêt à vous l'apprendre.C'est lecurare. Il se vend en Afrique, dans les montagnes de la Lune.Le marchand est anthropophage.

Mme Chermidy en fut pour son dîner. Le docteur garda soigneusement le dépôt terrible que tout médecin porte avec lui. Mais le duc fut touché du recueillement et de l'attention de Mantoux. Il le prit au service de sa fille.

Lorsqu'on lit une Histoire de la révolution française, on n'est pas médiocrement surpris de rencontrer des mois entiers de paix profonde et de bonheur sans nuage. Les passions sommeillent, les haines se reposent, les craintes se rassurent, les partis marchent comme des frères en se tenant par la main, les ennemis s'embrassent sur la place publique. Ces beaux jours sont comme des reposoirs préparés d'étape en étape sur une route sanglante.

On en rencontre de tout pareils dans la vie la plus agitée ou la plus malheureuse. Les révolutions de l'âme et du corps, les passions et les maladies ne vont pas sans quelques instants de repos. L'homme est un être si débile, qu'il ne peut agir ni souffrir avec continuité. S'il ne s'arrêtait un peu de temps en temps, il serait trop tôt au bout de ses forces.

L'été de 1853 fut pour Germaine un de ces moments de répit qui viennent si à propos à la faiblesse humaine. Elle le mit à profit; elle se retrempa dans le bonheur, et elle prit un peu de force pour les épreuves qu'elle avait encore à traverser.

Le climat des îles Ioniennes est d'une douceur et d'une égalité sans seconde. L'hiver n'y est pas autre chose que la transition de l'automne au printemps; les étés y sont d'une sérénité fatigante. De temps en temps un nuage voyageur passe en courant au-dessus des sept îles, mais il ne s'y arrête point. On y demeure jusqu'à trois mois dans l'attente d'une goutte d'eau. Dans ce paradis aride, les indigènes ne disent pas: Ennuyeux comme la pluie; mais: Ennuyeux comme le beau temps.

Le beau temps n'ennuyait pas Germaine; il la guérissait lentement. M. Le Bris assistait à ce miracle du ciel bleu; il regardait agir la nature, et suivait avec un intérêt passionné l'action lente d'un pouvoir supérieur au sien. Il était trop modeste pour s'attribuer l'honneur de la cure, et il confessait de bonne foi que la seule médecine infaillible est celle qui vient d'en haut.

Cependant, pour mériter l'aide du ciel, il s'aidait un peu lui-même. Il avait reçu de Paris l'iodomètre du docteur Chartroule avec une provision de cigarettes iodées. Ces cigarettes, composées d'herbes aromatiques et de plantes calmantes infusées dans une teinture d'iode, introduisant le médicament jusque dans les poumons, accoutument les organes les plus délicats à la présence d'un corps étranger, et préparent le malade à aspirer l'iode pur à travers les tubes de l'appareil. Par malheur, l'appareil arriva en morceaux, quoiqu'il eût été emballé par le duc lui-même et apporté avec des soins infinis par le nouveau domestique. Il fallut en demander un autre, et cela prit du temps.

Au bout d'un mois de ce traitement anodin, Germaine éprouvait déjà un mieux sensible. Elle était moins faible pendant le jour; elle portait plus légèrement les fatigues d'une longue promenade; elle revenait moins souvent à son lit de repos. Son appétit était plus vif et surtout plus constant; elle ne repoussait plus les aliments après y avoir goûté. Elle mangeait, digérait et dormait d'assez bon coeur. La fièvre du soir était bien calmée; les sueurs nocturnes qui inondent tous les phthisiques diminuaient un peu tous les jours.

Le coeur de la malade ne tarda pas à entrer aussi en convalescence. Son désespoir, son humeur farouche et sa haine de ceux qui l'aimaient, firent place à une mélancolie douce et bienveillante. Elle était si heureuse de se sentir renaître, qu'elle aurait voulu remercier le ciel et la terre.

Les convalescents sont de grands enfants qui s'attachent, de peur de tomber, à tout ce qui les entoure. Germaine retenait ses amis auprès d'elle; elle craignait la solitude; elle voulait être rassurée à toute heure; elle disait à la comtesse: «N'est-ce pas, je vais mieux?» Elle ajoutait tout bas: «Je ne mourrai pas?» La comtesse répondait en riant: «Si la Mort venait pour vous prendre, je lui montrerais ma figure, et elle se sauverait bien loin.» La comtesse était fière de sa laideur, comme les autres femmes de leur beauté. La coquetterie se fourre partout.

Don Diego attendit patiemment que Germaine revînt à lui. Il était trop délicat et trop fier pour l'importuner de ses prévenances, mais il se tenait à sa portée, prêt à faire le premier pas aussitôt qu'elle l'appellerait du regard. Elle se fit bientôt une douce habitude du spectacle de cette amitié discrète et silencieuse. Le comte avait dans sa laideur quelque chose d'héroïque et de grand que les femmes apprécient plus que la gentillesse. Il n'était pas de ceux qui font des conquêtes, mais de ceux qui inspirent des passions. Sa longue figure basanée, ses grandes mains couleur de bronze, ressortaient avec un certain éclat sur son costume de coutil blanc. Ses grands yeux noirs laissaient échapper des éclairs de douceur et de bonté; sa voix forte et métallique avait par moment des inflexions suaves. Germaine finit par trouver une ressemblance entre ce grand d'Espagne et un lion apprivoisé.

Lorsqu'elle se promenait au jardin sous les vieux orangers ou parmi les tamarix de la plage, appuyée sur le bras de la vieille comtesse ou traînant le petit Gomez à la queue de sa robe, le comte la suivait de loin, sans affectation, un livre à la main. Il ne prenait pas les airs penchés d'un amoureux, et il ne confiait point de soupirs à la brise. Vous auriez dit un père indulgent qui veut surveiller ses enfants sans intimider leurs jeux. Son affection pour sa femme se composait de charité chrétienne, de compassion pour la faiblesse, et de cette joie amère qu'un homme de coeur trouve dans l'accomplissement des devoirs difficiles. Peut-être encore y entrait-il un peu d'orgueil légitime. C'est une belle victoire que d'arracher à la mort une proie certaine et de créer à nouveau un être que la maladie avait presque détruit. Les médecins connaissent ce plaisir-là. Ils s'attachent de toute leur amitié à ceux qu'ils ont ramenés de l'autre monde; ils ont pour eux la tendresse du créateur pour sa créature.

L'habitude, qui rapproche tout, avait accoutumé Germaine à causer avec son mari. Lorsqu'on se voit du matin au soir, il n'y a pas de haine qui tienne: on parle, on répond, cela n'engage à rien; mais la vie n'est possible qu'à ce prix. Elle l'appelait don Diego; il l'appelait tout simplement Germaine.

Un jour (c'était vers le milieu du mois de juin), elle était étendue au jardin sur des tapis de Smyrne. Mme de Villanera, assise auprès d'elle, égrenait machinalement un gros chapelet de corail, et le petit Gomez ramassait des oranges avortées pour en bourrer ses poches. Le comte passa à dix pas de là, un livre à la main. Germaine se remit sur son séant et l'invita à prendre une chaise. Il obéit sans se faire prier, et remit le livre dans sa poche.

«Que lisiez-vous là?» demanda-t-elle.

Il répondit en rougissant comme un écolier pris en faute: «Vous allez rire de moi. C'est du grec.

—Du grec! vous savez lire le grec! comment un homme comme vous a-t-il pu s'amuser à apprendre le grec?

—Par le plus grand des hasards. Mon précepteur aurait pu être un âne comme tant d'autres; il s'est trouvé que c'était un savant.

—Et vous lisez du grec pour votre plaisir?

—Homère, oui. Je suis au milieu de l'Odyssée.»

Germaine simula un petit bâillement. «J'ai lu cela dans Bitaubé, dit-elle. Il y avait un glaive et un casque sur la couverture.

—Alors, vous seriez bien étonnée si je vous lisais Homère dans Homère; vous ne le reconnaîtriez plus.

—Bien obligée! je n'aime pas les histoires de batailles.

—Il n'y en a pas dans l'Odyssée. C'est un roman de moeurs, le premier qu'on ait écrit, et peut-être le plus beau. Nos auteurs à la mode n'inventeront rien de plus intéressant que l'histoire de ce propriétaire campagnard qui a quitté sa maison pour gagner de l'argent, qui revient après vingt ans d'absence, trouve une armée de faquins installés chez lui pour courtiser sa femme et manger son bien, et les tue à coups de flèches. Il y a là un drame intéressant, même pour le public des boulevards. Rien n'y manque, ni le bon serviteur Eumée, ni le chevrier qui trahit son maître, ni les servantes sages, ni les servantes folles que le jeune Télémaque est chargé de pendre au dénoûment. Le seul défaut de cette histoire, c'est qu'on nous l'a toujours traduite avec emphase. On a changé en autant de rois les jeunes rustauds qui assiégeaient Pénélope; on a déguisé la ferme en palais, et l'on a mis de l'or partout. Si j'osais vous traduire seulement une page, vous seriez émerveillée de la vérité simple et familière du récit; vous verriez avec quelle joie naïve le poète parle du vin noir et de la viande succulente; comme il admire les portes bien jointes et les planches bien rabotées! Vous verriez surtout comme la nature est décrite avec exactitude, et vous retrouveriez dans mon livre la mer, le ciel et le jardin que voici.

—Essayons, dit Germaine. Quand je dormirai, vous le verrez bien.

Le comte obéit de bonne grâce, et se mit à traduire le premier chant à livre ouvert. Il déroula sous les yeux de Germaine ce beau style homérique, plus riche, plus bariolé et plus étincelant que les brillants tissus de Beyrouth ou de Damas. Sa traduction était d'autant plus libre, qu'il n'entendait pas bien tous les mots; mais il s'entendait avec le poète. Il coupa quelques longueurs, développa à sa façon certains passages curieux, et ajouta au texte un commentaire intelligent. Bref, il intéressa son cher auditoire, excepté le marquis de los Montes de Hierro, qui criait à tue-tête pour interrompre la lecture. Les enfants sont comme les oiseaux: lorsqu'on parle devant eux, ils chantent.

Je ne sais pas si les jeunes époux allèrent jusqu'au bout de l'Odyssée, mais don Diego avait trouvé le moyen d'éveiller l'intérêt de sa femme, et c'était beaucoup. Elle prit l'habitude de l'entendre lire et de se trouver bien dans sa compagnie. Elle ne tarda pas à voir en lui un esprit supérieur. Il était trop timide pour parler en son propre nom, mais le voisinage d'un grand poète lui donnait de la hardiesse, et ses idées personnelles se faisaient jour sous la protection des pensées d'autrui. Dante, Arioste, Cervantes, Shakspeare, furent les sublimes entremetteurs qui se chargèrent de rapprocher ces deux âmes et de les rendre chères l'une à l'autre. Germaine ne se sentit nullement humiliée de son ignorance et de la supériorité de son mari. Une femme se réjouit de n'être rien en comparaison de celui qu'elle aime.

On adopta l'habitude de vivre ensemble et de se réunir au jardin pour causer et pour lire. Ce qui faisait le charme de ces réunions, ce n'est pas la gaieté; c'est une certaine sérénité calme et amicale. Don Diego ne savait pas rire, et le rire de sa mère ressemblait à une grimace nerveuse. Le docteur, franc et joyeux comme un Champenois, avait l'air de faire une fausse note lorsqu'il jetait son grain de sel dans la conversation. Germaine toussait quelquefois; elle conservait toujours sur son visage l'expression inquiète que donne le voisinage de la mort. Et cependant ces jours d'été sans nuage étaient les premiers beaux jours de sa jeunesse.

Combien de fois, dans cette intimité de la vie de famille, l'esprit du comte fut-il troublé par le souvenir de Mme Chermidy? Personne n'en a rien su, et je ne me hasarderais pas à le dire. Il est probable que la solitude, l'oisiveté, la privation des plaisirs vifs, où l'homme se dépense, enfin la séve du printemps qui monte au front de l'homme comme à la cime des arbres, lui firent regretter plus d'une fois la noble résolution qu'il avait prise. Les trappistes qui tournent le dos au monde après en avoir joui, trouvent au fond du cloître des armes toutes prêtes contre les tentations du passé: c'est le jeûne, la prière, et un régime assez mortifiant pour tuer le vieil homme. Il y a peut-être encore plus de mérite à combattre comme don Diego, en soldat désarmé. M. Le Bris le suivait du coin de l'oeil, comme un malade qu'il faut préserver des rechutes. Il lui parlait rarement de Paris, jamais de la rue du Cirque. Il lut dans un journal français quela Naïades'était embossée devant Ky-Tcheou, dans la mer du Japon, pour demander réparation de l'insulte faite à nos missionnaires: il déchira le journal en petits morceaux, pour qu'il ne fût pas question de M. Chermidy.

Il y a, en Orient, des heures où la brise du midi enivre plus puissamment les sens de l'homme que le vin de Tinos qu'on boit sous le nom de malvoisie; le coeur se fond comme une cire; la volonté se détend, l'esprit faiblit. On s'efforce de penser, les idées nous échappent comme une eau qui fuit entre les doigts. On va chercher un livre, un doux et vieil ami; on lit; les yeux s'égarent dès les premiers vers; le regard nage, les paupières s'ouvrent et se ferment sans savoir pourquoi. C'est dans ces heures de demi-sommeil et de douce quiétude que nos coeurs s'ouvrent d'eux-mêmes. Les mâles vertus triomphent à bon marché quand un froid piquant nous rougit le nez et nous coupe les oreilles, et que le vent de décembre serre les fibres de la chair et de la volonté. Mais quand les jasmins sèment leur acre parfum dans le voisinage, quand les fleurs du laurier-rose nous pleuvent sur la tête, quand les pins secoués par le vent sonnent comme des lyres et que les voiles blanches se dessinent au loin sur la mer comme des Néréides, alors il faut être bien sourd et bien aveugle pour voir et pour entendre autre chose que l'amour!

Don Diego s'aperçut un jour que Germaine avait changé à son avantage. Ses joues étaient plus pleines et mieux nourries; les sillons de ce joli visage se remplissaient; les plis sinistres commençaient à s'effacer. Une couleur plus saine, un hâle de bon augure colorait son beau front, et ses cheveux d'or n'étaient plus la couronne d'une morte.

Elle venait d'écouter une lecture assez longue; la fatigue et le sommeil l'avaient prise en même temps; elle avait laissé tomber sa tête en arrière; et tout le corps s'en était allé dans les bras du fauteuil. Le comte était seul avec elle. Il déposa son livre a terre, s'approcha doucement, se mit à genoux devant la jeune fille et avança les lèvres pour la baiser au front; mais il fut retenu par un instinct de délicatesse. Pour la première fois, il songea avec horreur à la façon dont il était devenu le mari de Germaine; il eut honte du marché; il se dit qu'un baiser obtenu par surprise serait quelque chose comme un crime, et il se défendit d'aimer sa femme jusqu'au jour où il serait sûr d'en être aimé.

Les hôtes de la villa Dandolo ne vivaient pas dans une solitude aussi abstraite qu'on pourrait le supposer. L'isolement ne se rencontre que dans les grandes villes, où chacun vit pour soi sans s'inquiéter des voisins. A la campagne, les plus indifférents se rapprochent; on n'y craint pas un voyage d'une heure; l'homme sait qu'il est né pour la société, et cherche la conversation de ses semblables.

Il se passait peu de jours sans que Germaine reçût quelque visite. On vint chez elle d'abord par curiosité, puis par intérêt bienveillant, enfin par amitié. Ce coin de l'île était habité en toute saison par cinq ou six familles modestes, qui auraient été pauvres à la ville, et qui ne manquaient de rien sur leurs terres, parce qu'elles savaient se contenter de peu. Leurs châteaux tombaient en ruine, et l'on manquait d'argent pour les réparer; mais on entretenait avec soin, au-dessus de la porte d'entrée, un écusson contemporain des croisades. Les îles Ioniennes sont le faubourg Saint-Germain de l'Orient; vous y retrouvez les grandes vertus et les petits travers de la noblesse, orgueil, dignité, pauvreté décente et laborieuse, et une certaine élégance dans la vie la plus dénuée.

Le propriétaire de la villa, M. le comte Dandolo, ne serait pas désavoué par les doges ses ancêtres. C'est un petit homme vif et intelligent, éveillé aux affaires politiques, tiraillé entre le parti grec et l'influence anglaise, mais enclin à l'opposition et toujours prêt à juger sévèrement les actes du lord haut commissaire. Il suit de près les intrigues vieilles et nouvelles qui divisent l'Europe, surveille les progrès du léopard britannique, discute la question d'Orient, s'inquiète de l'influence des jésuites, et préside les francs-maçons de Corfou. Excellent homme, qui dépense plus d'activité qu'un capitaine au long cours pour naviguer autour d'un verre d'eau. Son fils Spiro, un beau jeune homme de trente ans, s'est laissé conquérir aux idées anglaises, comme toute la génération nouvelle. Il fréquente les officiers et se montre dans leurs loges au théâtre. Les Dandolo pourraient vivre grandement, s'ils trouvaient à se défaire de leurs biens; mais, à Corfou, les habitants sont aussi pauvres que la terre est riche. Chacun est prêt à vendre, personne ne songe à acheter. Le comte et Spiro parlent élégamment les trois langues du pays, l'anglais, le grec et l'italien; ils savent le français par surcroît, et leur amitié fut précieuse à Germaine. Spiro s'intéressait à la belle malade avec toute la chaleur d'un coeur inoccupé.

Il amenait parfois un digne homme de ses amis, le docteur Delviniotis, professeur de chimie à la faculté de Corfou. M. Delviniotis avait voué à la malade une amitié d'autant plus vive qu'il avait une fille du même âge. Il donnait ses conseils à M. Le Bris, causait en italien avec le comte et Mme de Villanera, et se désolait de ne pas savoir le français pour faire plus ample connaissance avec Germaine. On le voyait assis devant elle pendant des heures entières, cherchant une phrase, ou regardant sans rien dire, avec cette politesse tranquille et muette qui règne dans tout l'Orient.

L'homme le plus bruyant de la compagnie était un vieux Français établi à Corfou depuis 1814, le capitaine Brétignières. Il avait quitté le service à vingt-quatre ans avec une pension de retraite et une jambe de bois de chêne. Ce grand corps maigre et osseux boitait gaillardement, buvait sec et riait haut, à la barbe de la vieillesse. Il faisait une lieue à pied pour venir dîner à la villa Dandolo, contait des histoires militaires, frisait sa moustache, et soutenait que les îles Ioniennes devraient appartenir à la France. C'était un convive d'autant plus précieux que sa gaieté échauffait la maison. Quelquefois, en se versant rasade, il disait d'un ton sentencieux: «Quand on s'estime et quand on s'aime, on peut boire ensemble tant qu'on veut sans se faire de mal.» Germaine dînait toujours de bon appétit lorsque le capitaine était là. Cet aimable boiteux, cramponné si obstinément à la vie, l'éblouissait d'une douce espérance et la forçait de croire à l'avenir. M. Brétignières tutoyait le petit marquis, l'appelait mon général, et le faisait sauter sur son genou. Il baisait galamment les mains de la malade, et la servait avec la dévotion d'un vieux page ou d'un troubadour en retraite.

Elle avait un admirateur d'une autre école dans la personne de M. Stevens, juge d'instruction à la cour royale de Corfou. Cet honorable magistrat employait aux soins de son corps un traitement de mille livres sterling par année. Vous n'avez jamais vu un homme plus propre, plus replet, plus nourri, plus luisant, une santé plus calme et mieux gorgée. Égoïste comme tous les vieux garçons, sérieux comme tous les magistrats, flegmatique comme tous les Anglais, il cachait sous la rotondité béate de sa personne une certaine dose de sensibilité. La santé lui paraissait un bien si précieux, qu'il eût voulu en faire part à tout le monde. Il avait connu le jeune Anglais de Pompeï, et il avait suivi de près les phases diverses de sa guérison. Il racontait naïvement qu'il avait éprouvé une sympathie médiocre pour ce petit être pâle et mourant, mais qu'il l'avait aimé de jour en jour à mesure qu'il le voyait revenir à la vie. Il était devenu son ami intime le jour où il avait pu lui serrer la main sans le faire crier. Ce fut l'histoire de sa liaison avec Germaine. Il évita de s'attacher à elle tant qu'il la crut condamnée à mort; mais du moment où elle parut s'installer dans ce monde, il lui ouvrit son coeur à deux battants.

Les plus proches voisins de la maison étaient Mme Vitré et son fils. Ils devinrent en peu de temps ses amis les plus intimes. La baronne de Vitré était une Normande réfugiée à Corfou avec les débris de sa fortune. Comme elle évitait de raconter son histoire, on n'a jamais su quels événements l'avaient chassée si loin de son pays. Ce qui sautait à tous les yeux, c'est qu'elle vivait en femme de bien, et qu'elle élevait admirablement son fils. Elle avait quarante ans et une beauté un peu commune: on l'aurait prise, en France, pour une fermière du pays de Caux. Mais elle s'occupait de son ménage, de ses oliviers et de son cher Gaston avec une activité méthodique et un zèle sans embarras qui trahissaient la race. La grandeur est un don qui se révèle dans toutes les situations de la vie et sur les théâtres les plus divers: elle se montre aussi bien dans le travail que dans le repos, et elle ne brille pas plus dans un salon que dans une buanderie ou une basse-cour. Mme de Vitré, entre ses deux servantes, vêtue, comme elles, du costume national, qui ressemble à l'habit des carmélites, était aussi imposante que Pénélope brodant les tuniques du jeune Télémaque. Gaston de Vitré, beau comme une jeune fille de vingt ans, menait la vie rude et exercée d'un gentihomme campagnard. Il travaillait de ses mains, taillait les arbres, cueillait les oranges, et émondait lui-même la haie de grenadiers dont les fruits rouges crevaient au soleil. Le matin, il courait dans la rosée, le fusil sur l'épaule, pour tuer des grives ou des becfigues; le soir, il lisait avec sa mère, qui fut son professeur, et la forte nourrice de son esprit. Sans souci de l'avenir, ignorant les choses du monde, et renfermant ses pensées dans l'horizon qui bornait ses regards, il ne soupçonnait pas d'autres plaisirs qu'une belle journée de chasse, une lecture de Lamartine, ou une promenade en mer sur son bateau. Coeur vierge, âme toute neuve et blanche comme ces belles feuilles de papier qui invitent la plume à écrire. Lorsque sa mère le conduisit à la villa Dandolo, il s'aperçut, pour la première fois, qu'il était un petit ignorant; il rougit de l'oisiveté où il avait vécu, et il regretta de n'avoir pas appris la médecine.

Les visites sont toujours longues à la campagne. On a fait tant de chemin pour se voir, qu'on a de la peine à se quitter. Les Dandolo et les Vitré, le docteur Delviniotis, le juge et le capitaine passaient quelquefois des journées entières autour de la belle convalescente. Elle les retenait avec joie, sans se rendre compte du motif secret qui la faisait agir. Déjà elle commençait à éviter les occasions d'être seule avec son mari. Autant l'amour déclaré fuit les importuns et recherche le tête-à-tête, autant l'amour naissant aime la foule et les distractions. Dès que nous commençons à nous sentir possédés par un autre, il nous semble que les étrangers et les indifférents nous protègent contre notre faiblesse, et que nous serions sans défense s'ils n'étaient plus là.

Mme de Villanera servait, sans le savoir, ce secret désir de Germaine. Elle retenait auprès d'elle Mme de Vitré, à qui elle s'attachait de jour en jour. Don Diego n'en était pas venu à ce point où un amant supporte impatiemment la compagnie des étrangers; son affection pour Germaine était encore désintéressée, parce qu'elle était froide et tranquille. Il recherchait avant tout ce qui pouvait distraire la jeune femme et la rattacher doucement à l'existence. Peut-être aussi cet homme timide, comme tous les hommes vraiment forts, évitait de s'expliquer à lui-même le sentiment nouveau qui l'attirait vers elle. Il craignait de se voir pris entre deux devoirs contraires; il ne pouvait se dissimuler qu'il était engagé pour la vie avec Mme Chermidy. Il la croyait digne de son amour, il l'estimait malgré sa faute, comme on estime la femme innocente ou coupable dont on se sait aimé. Si l'on était venu, preuves en main, lui apprendre que Mme Chermidy n'était pas digne de lui, il aurait éprouvé un sentiment d'angoisse et non de délivrance. On ne rompt pas facilement avec trois années de bonheur; on ne dit pas en se frottant les mains: Dieu soit loué! mon fils est l'enfant d'une intrigante!

Le comte éprouvait donc un malaise moral, une inquiétude sourde qui contrariait sa passion naissante. Il craignait de lire en lui-même; il se tenait devant son coeur comme devant une lettre dont on n'ose rompre le cachet.

En attendant, les jeunes époux se cherchaient, se rencontraient, se trouvaient bien ensemble, et remerciaient du fond du coeur ceux qui les empêchaient d'être seuls. Le cercle d'amis qui venait s'asseoir autour d'eux abritait leur amour, comme les grands ormes qui entourent les vergers de Normandie protègent la floraison frileuse des pommiers.

Le salon de réception était au milieu du jardin; il y pleuvait de petites oranges. Germaine, assise dans son fauteuil, fumait des cigarettes iodées; le comte la regardait vivre; Mme de Villanera jouait avec l'enfant comme une grande vieille faunesse noire avec son nourrisson basané. Les amis se balançaient dans ces grands fauteuils à bascule qu'on fait venir d'Amérique. De temps en temps, Mantoux ou un autre valet de la maison servait du café, des glaces ou des confitures, suivant les usages de l'hospitalité orientale. Les hôtes s'étonnaient un peu que la maîtresse de la maison fût seule à fumer dans toute la compagnie. On fume partout en Orient. Vous jetez votre cigarette à la porte, mais la maîtresse du logis vous en offre une autre en vous disant bonjour. Germaine, soit qu'elle eût plus d'indulgence pour le seul défaut de son mari, soit qu'elle prit pitié de ces pauvres Grecs qui sans tabac ne sauraient vivre, décréta un beau jour que la cigarette serait permise dans toute l'étendue de son empire. Don Diego lui rappela en souriant ses anciennes répugnances. Elle rougit un peu, et répliqua vivement: «J'ai lu dansMonte-Cristoque le tabac turc était un parfum, et je sais qu'on n'en fume pas d'autre ici, en vue des rivages de la Turquie. Il ne s'agit plus de vos affreux cigares, dont la vue seule me fait mal.»

Bientôt on vit apparaître dans le jardin et dans la maison les grands chibouks au fourneau rouge, au bec d'ambre; les narghilés de cristal qui chantent en bouillonnant et qui promènent sur l'herbe verte leur long tuyau souple comme un serpent. A la fin de juillet, les affreux cigares s'échappèrent timidement de je ne sais quel réceptacle invisible, et ils trouvèrent grâce devant Germaine. On reconnut à cette marque qu'elle se portait beaucoup mieux.

C'est vers cette époque que l'élu de Mme Chermidy, Mantoux, ditPeu-de-chance, prit le parti d'empoisonner sa maîtresse.

Il y a du bon dans l'homme le plus vicieux, et je dois avouer que Mantoux avait été pendant deux mois un excellent domestique. Lorsque le duc, qui ignorait son histoire, lui eut fait donner un passeport au nom de Mathieu, il enjamba la frontière avec joie et reconnaissance. Peut-être songeait-il de bonne foi, comme le valet de Turcaret, à faire souche d'honnêtes gens. La douceur de Germaine, le charme qu'elle exerçait sur tous ceux de son entourage, les bons gages qu'elle payait à ses gens et le peu d'espoir qu'on avait de la sauver inspirèrent de bons sentiments à ce valet de contrebande. Il s'entendait mieux à crocheter une porte qu'à préparer un verre d'eau sucrée, mais il s'efforça de ne point paraître novice, et il y réussit. Il appartenait à une race intelligente, propre à tout, habile à tous les métiers et même à tous les arts. Il s'appliqua si bien, fit de tels progrès et apprit le service en si peu de temps, que ses maîtres furent contents de lui.

Mme Chermidy lui avait recommandé de cacher sa religion et de la renier au besoin si on l'interrogeait. Elle savait combien les Espagnols de la vieille roche sont intolérants pour les Israélites. Malheureusement cet honnête homme remis à neuf ne pouvait pas cacher sa figure. Mme de Villanera le soupçonna d'être à tout le moins un hébreu converti. Or, en bonne Espagnole, elle faisait peu de différence entre les convertis et les obstinés. Elle était la meilleure femme du monde, et pourtant elle les eût tous envoyés au feu pêle-mêle, sûre que les douze apôtres en auraient fait autant.

Mantoux, qui avait transigé plus d'une fois avec sa conscience, ne se fit pas scrupule de renier la religion de ses pères. Il consentit même à entendre la messe avec les autres domestiques. Mais, par une de ces contradictions dont l'homme est plein, il ne se décida jamais à manger les mêmes viandes que ses camarades. Sans afficher sa résistance, il se jeta sur les légumes, les fruits et les herbages, et se comporta comme un légumiste ou un pythagoricien. Il se consolait de ce régime lorsqu'on l'envoyait faire une course à la ville. Il courait droit au quartier juif, fraternisait avec son peuple, parlait ce jargon demi-hébraïque qui sert de lien à la grande nation dispersée, et mangeait de la viandekaucher, c'est-à-dire tuée par le sacrificateur, suivant les préceptes de la loi. C'est une consolation qui avait dû lui manquer du temps qu'il habitait au bagne.

En conversant avec ses coreligionnaires, il apprit bien des choses: il apprit que Corfou était un excellent pays, une véritable terre promise où l'on vivait à bon compte, où l'on était riche avec douze cents francs de rente. Il apprit que la justice anglaise était sévère, mais qu'avec un bon bateau et deux rames on pouvait échapper aux poursuites de la loi. Il suffisait de mettre le cap sur la Turquie; le continent était à quelques milles de là, on le voyait, on le touchait presque! Il apprit enfin où l'on achetait de l'arsenic au plus juste prix.

Vers les derniers jours de juillet, il entendit affirmer à plusieurs personnes que la jeune comtesse était en voie de guérison. Il s'en assura par ses yeux et s'attendit à la voir rétablie d'un jour à l'autre. En lui apportant un verre d'eau sucrée tous les soirs, il remarquait, avec M. Le Bris, l'apaisement de la toux et la diminution de la fièvre. Il assista un jour au déballage d'une caisse beaucoup mieux close que celle qu'il avait apportée de Paris. Il en vit sortir un charmant appareil de cuivre et de cristal, une petite machine fort simple, et si appétissante, qu'en la voyant on regrettait de n'être pas phthisique. Le docteur s'empressa de la monter sur son pied, et dit, en la regardant avec tendresse: «Voici peut-être le salut de la comtesse.»

Cette parole fut d'autant plus pénible à Mantoux, qu'il venait de jeter son dévolu sur une petite propriété plantée d'arbres, avec maison de maître, un nid à souhait pour une famille d'honnêtes gens. L'idée lui vint de casser cet engin de destruction qui menaçait sa fortune à venir. Mais il s'avisa qu'on le mettrait à la porte, et qu'il perdrait ses gages avec sa pension. Il se résigna à n'être qu'un bon domestique.

Par malheur, ses camarades jasaient hautement sur le régime végétal auquel il s'était soumis. Mme de Villanera en prit alarme, s'informa de tout, décida qu'il était juif incorrigible, relaps et tout ce qui s'en suit. Elle lui demanda s'il lui convenait de chercher une place à Corfou, ou s'il lui plaisait mieux de retourner en France. Il eut beau gémir, demander grâce, et recourir à l'intervention charitable de la bonne Germaine, Mme de Villanera n'entendait pas raison sur cet article-là. Tout ce qu'il obtint, c'est qu'il resterait en place jusqu'à l'arrivée de son remplaçant.

Il avait un mois devant lui: voici comme il en profita. Il acheta quelques grammes d'acide arsénieux et les cacha dans sa chambre. Il en prit une pincée, la ration de deux hommes environ, et il la fit dissoudre dans un grand verre d'eau. Il mit le verre à l'office, sur une planche très-haute où l'on ne pouvait atteindre qu'en montant sur une chaise; et, sans perdre de temps, il jeta quelques gouttes de ce liquide empoisonné dans l'eau sucrée de la malade. Il se promit de recommencer tous les jours, de tuer lentement sa maîtresse, et de mériter, en dépit du petit appareil, les bienfaits de Mme Chermidy.

Sans date.

Tu ne me connais pas, et je te connais aussi bien que si je t'avais inventé. Tu es un ancien pensionnaire du gouvernement à l'école navale de Toulon; c'est là que je t'ai vu pour la première fois. Je t'ai rencontré depuis à Corbeil; tu n'y faisais pas de brillantes affaires, et la police avait les yeux sur toi. Tu as eu le bonheur de tomber sur une grosse bête de Parisienne qui t'a procuré une bonne place, avec l'espérance d'une pension. La dame de la rue du Cirque et sa femme de chambre te prennent pour un innocent; on dit que tes maîtres t'honorent de leur confiance. Si la malade que tu soignes avait pris son passage pour l'autre monde, tu serais riche, considéré, et tu vivrais en bourgeois dans le pays que tu choisirais. Malheureusement, elle ne s'est pas décidée, et tu n'as pas eu l'esprit de la pousser dans le bon chemin. Tant pis pour toi; tu garderas ton nom dePeu-de-chance. Le commissaire de police de Corbeil te fait chercher. On est sur ta trace. Si tu ne prends pas tes mesures, on saura te trouver là-bas. Je t'y ai bien trouvé, moi qui t'écris! Es-tu curieux d'aller cueillir du poivre à Cayenne? Travaille donc, fainéant! la fortune est dans tes mains, aussi vrai que je m'appelle…. Mais tu n'as pas besoin de savoir mon nom. Je ne suis ni Rabichon, ni Lebrasseur, ni Chassepic. Je suis, dans l'espérance que tu sauras comprendre tes intérêts,

Ton ami,X. Y. Z.

Paris, 13 août 1853.

La Clef des coeurs, mon charmant ami, voici une grande et magnifique nouvelle. Mme de Sévigné vous la ferait attendre pendant deux pages; moi, je vais plus vite en besogne et je vous la livre du premier coup. Je suis veuve, mon ami! veuve sans appel! veuve en dernier ressort! veuve comme si le notaire y avait passé! J'ai reçu la nouvelle officielle, l'acte mortuaire, les compliments du ministère de la marine, le sabre et les épaulettes du défunt, et une pension de 750 francs pour rouler carrosse sur mes vieux jours. Veuve! veuve! veuve! il n'y a pas un plus joli mot dans la langue française. Je me suis habillée de noir; je me promène à pied dans les rues, et j'ai des démangeaisons d'arrêter les passants pour leur apprendre que je suis veuve.

J'ai reconnu dans cette occasion que je n'étais pas une femme ordinaire. J'en sais plus d'une qui aurait pleuré par faiblesse humaine et pour donner une petite satisfaction à ses nerfs; moi, j'ai ri comme une folle et je me suis roulé surle Tasqui n'en pouvait mais. Il n'y a plus de Chermidy; Chermidy n'est plus; pas plus de Chermidy que sur la main; nous avons le droit de dire feu Chermidy!

Vous savez, tombeau des secrets, que je n'avais jamais aimé cet homme-là. Il ne m'était de rien. Je portais son nom, j'avais supporté ses bourrades; deux ou trois soufflets qu'il m'a donnés étaient les seuls liens que l'amour eût formés entre nous. Le seul homme que j'aie aimé, mon véritable mari, mon époux devant Dieu, ne s'est jamais appelé Chermidy. Ma fortune ne vient pas de ce matelot; je ne lui dois rien, et je serais bien hypocrite de le pleurer. N'avez-vous pas assisté à notre dernière entrevue? Vous souvient-il de la grimace conjugale qui embellissait ses traits? Si vous n'aviez pas été présent, il m'aurait fait un mauvais parti; ces maris marins sont capables de tout. Les cartes m'ont souvent prédit que je mourrais de mort violente: c'est que les cartes connaissaient M. Chermidy. Il m'aurait tordu le cou tôt ou tard, et il aurait dansé à mon enterrement. C'est moi qui ris, qui danse et qui dis des folies: je suis dans le cas de légitime défense!

C'est une bonne histoire, allez! que celle de cette mort. On n'a jamais vu chinoiserie pareille, et je la mettrai sur mon étagère. Tous mes amis sont venus hier m'apporter leurs compliments de condoléance. Ils s'étaient fait des figures de deuil; mais je leur ai conté l'événement, et je les ai égayés en un tour de main. Nous avons ri, sans débrider, jusqu'à minuit et demi.

Figurez-vous, mon cher docteur, quela Naïades'était embossée devant Ky-Tcheou. Je n'ai jamais pu trouver l'endroit sur la carte, et j'en suis au désespoir. Les géographes d'aujourd'hui sont des êtres bien incomplets. Ky-Tcheou doit être au sud de la presqu'île de Corée, sur la mer du Japon. J'ai bien trouvé Kin-Tcheou, mais c'est dans la province de Ching-King, sur le golfe Leou-Toung, dans la mer Jaune. Mettez-vous à la place d'une pauvre veuve, qui ne sait pas sous quelle latitude on l'a privée de son mari!

Quoi qu'il en soit, les magistrats de Ky-Tcheou, ou Kin-Tcheou, à l'embouchure de la rivière Li-Kiang avaient malmené deux missionnaires français. Le mandarin gouverneur, ou père de la ville, le puissant Gou-Ly, consacrait tous ses loisirs à faire des niches aux étrangers. Il y a trois factoreries européennes dans ce lieu de plaisance. Un Français qui achète de la soie exerçait les fonctions d'agent consulaire. Il avait un drapeau devant sa porte et les missionnaires logeaient chez lui. Gou-Ly fit arrêter les deux prêtres et les accusa d'avoir prêché une religion étrangère. Ils auraient eu mauvaise grâce à s'en défendre, puisqu'ils étaient venus précisément pour cela. Ils furent condamnés; et le bruit courut qu'on les avait mis à mort. C'est dans ces circonstances que l'amiral envoyala Naïadepour voir un peu ce qui se passait. Le commandant fit venir Gou-Ly à son bord: vous représentez-vous mon mari en tête-à-tête avec ce Chinois? Gou-Ly protesta que les missionnaires se portaient bien, mais qu'ils avaient enfreint les lois du pays et qu'ils devaient rester six mois en prison. Mon mari demanda à les voir; on offrit de les lui montrer à travers les grilles. Il se transporta le soir même aux portes de la prison, avec une compagnie de débarquement. Il vit deux missionnaires en habit ecclésiastique, qui gesticulaient à la fenêtre. Le consul français les reconnut, et tout le monde fut content.

Mais le lendemain on vint apprendre au consul que les missionnaires avaient été parfaitement égorgés huit jours avant l'arrivée dela Naïade. On entendit plus de vingt témoins qui certifièrent le fait. Mon Chermidy remit son uniforme, débarqua ses hommes, retourna à la prison et enfonça les portes, malgré les gestes des missionnaires qui lui faisaient de grands bras pour le renvoyer au navire. Il trouva dans le cachot deux figures de cire, modelées avec une perfection chinoise: c'étaient les missionnaires qu'on lui avait montrés la veille.

Mon mari entra dans une belle colère. Il ne souffre pas qu'on le trompe: c'est un travers que je lui ai toujours connu. Il revint à bord et jura son grand juron qu'il bombarderait la ville si les meurtriers n'étaient pas punis. Le mandarin, tremblant comme la feuille, fit sa soumission et condamna les juges à se voir scier entre deux planches. Pour le coup, mon mari n'eut rien à dire.

Mais la législation du pays permet à tout condamné à mort de fournir un remplaçant. Il y a des agences spéciales qui, moyennant cinq ou six mille francs et de belles promesses décident un pauvre diable à se laisser couper en deux. Les Chinois de la basse classe, qui grouillent pêle-mêle avec les animaux, ne tiennent pas énormément à la vie. Vous comprenez, pour ce qu'ils en font! Ils se décident volontiers à la mener courte et bonne lorsqu'on leur offre un millier de piastres à manger en trois jours. Mon mari accepta les remplaçants, assista au supplice, et fit sa paix avec l'ingénieux Gou-Ly. Il poussa la clémence jusqu'à l'inviter à dîner pour le lendemain avec les magistrats qui s'étaient fait remplacer. C'était agir en bon diplomate; car, enfin, qu'est-ce que la diplomatie? L'art de pardonner les injures aussitôt qu'on s'en est vengé.

Gou-Ly et ses complices vinrent dîner en grande cérémonie à bord dela Naïade. Le dessert fut interrompu par un incendie magnifique: le navire flambait comme une allumette. On fit jouer les pompes en temps utile; l'accident fut mis sur le dos d'un aide de cuisine, et l'on fit des excuses au vénérable Gou-Ly.

Vous trouvez le récit un peu long? Patience! nous n'avons plus longtemps à vivre. Le mandarin voulut lui rendre sa politesse; il l'invita pour le lendemain à un de ces banquets où triomphe la prodigalité chinoise. Nous sommes de pauvres sires au prix de ces originaux-là. On a beaucoup admiré ce gentleman qui mangea à lui seul un dîner de cinq cents francs au Café de Paris: les Chinois sont bien d'une autre force! On annonça au commandant des ragoûts saupoudrés de perles fines, des nids d'hirondelles aux langues de faisan doré, et la célèbre omelette aux oeufs de paon qu'on fait sur la table en tuant chaque femelle pour lui arracher son oeuf. Mon Chermidy, simple comme un aviron, ne devina pas que c'était lui qui payerait la carte. Il se léchait les lèvres, au dire des rapports officiels, et il se promettait d'écouter de toutes ses oreilles les comédies qui assaisonnent un festin chinois.

Il descendit à terre avec le consul et quatre hommes d'escorte, par une belle pluie battante. Vous pouvez croire qu'il n'avait pas oublié son grand uniforme. Une députation de magistrats le reçut à l'échelle avec tous les compliments de rigueur. Je suppose qu'il ne fut pas mécontent de la harangue. Si les Chinois adorent les compliments, les marins ne les détestent pas. On le hissa sur un petit cheval du pays. Je le vois d'ici, trottant en pincettes. L'animal (soit dit sans équivoque) enfonçait dans la boue jusqu'aux genoux; les villes de Chine sont pavées d'un macadam à deux fins, carrossable et navigable. Douze jeunes gens vêtus de soie rose marchaient à sa droite et à sa gauche, une plume de paon à la main. Ils chantaient du haut de leur nez les louanges du grand, du puissant, de l'invincible Chermidy, et ils agaçaient doucement sa monture avec les barbes de leurs plumes. Les petits chatouillaient les naseaux, les grands caressaient l'intérieur des oreilles, si bien et si longtemps que l'animal se cabra. Le cavalier, maladroit comme un marin, tomba sur le dos. Les enfants coururent à lui et lui demandèrent tous à la fois s'il s'était fait mal, s'il n'avait besoin de rien, s'il voulait de l'eau pour se laver, si l'on pouvait lui faire respirer quelque chose; et, tout en parlant, ils tirèrent leurs petits couteaux de leurs poches et lui coupèrent le cou sans bruit, sans scandale, jusqu'à ce que la tête fût complètement détachée du tronc.


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