C'est le consul qui a raconté cette histoire. Il n'en aurait parlé à personne, je le crains bien, sans le secours des quatre matelots qui lui sauvèrent la vie et le ramenèrent à bord. Je m'arrête ici; la pièce n'est plus intéressante dès l'instant où le héros est enterré. Vous saurez la suite par les journaux et par la lettre ci-jointe que les officiers dela Naïadeont pris la peine de m'adresser. Je regrette sincèrement la mort du mandarin Gou-Ly. S'il vivait encore, je lui ferais une pension de nids d'hirondelles pour le reste de ses jours. Depuis que mon bonheur dépend d'un double veuvage, je me suis toujours promis de partager un million entre les âmes charitables qui me délivreraient de mes ennemis. Il y avait cinq cent mille francs dans mon secrétaire pour ce mandarin qui n'est plus.
Tombeau des secrets, vous brûlerez ma lettre, n'est-il pas vrai? Brûlez aussi les journaux qui parleront de cette affaire. Il ne faut pas que don Diego apprenne que je suis libre tant qu'il sera enchaîné lui-même. Épargnons à nos amis des regrets trop cruels. Surtout ne lui dites pas que le noir m'embellit.
Soignez bien la personne à qui vous vous êtes dévoué. Quoi qu'il arrive, vous aurez le mérite de l'avoir fait vivre au delà de toute espérance. Si l'on vous avait dit que vous quittiez Paris pour sept ou huit mois, mangeriez-vous de si bons becfigues? Lorsqu'elle sera guérie ou autre chose vous reviendrez à Paris, et nous vous referons une clientèle; car je suis sûre qu'excepté moi, vos malades ne vous reconnaîtront plus.
M. le duc de La Tour d'Embleuse, qui me fait l'honneur de dîner quelquefois à la maison, m'a priée de vous chercher un autre domestique. J'avais pris mes renseignements à la hâte sur le premier que je vous ai envoyé. On me l'a dépeint ces jours derniers comme un être à craindre. Chassez-le donc au plus tôt, ou gardez-le sous votre responsabilité, jusqu'à l'arrivée du remplaçant.
Adieu, la Clef des coeurs. Mon coeur vous est ouvert depuis longtemps, et si vous n'êtes pas le meilleur de tous mes amis, il n'y a point de ma faute. Conservez-moi mon mari et mon fils, et je serai pour la vie,
Toute à vous, HONORINE.
Hong-Kong, 2 avril 1853.
Madame,
Les officiers et les élèves embarqués à bord dela Naïaderemplissent un pénible devoir en venant joindre leurs regrets à la douleur bien légitime que vous causera la perte du commandant Chermidy.
Une odieuse trahison a enlevé à la France un de ses officiers les plus honorables et les plus expérimentés: à vous, madame, un mari dont chacun pouvait apprécier la bonté et la douceur; à nous, un chef ou plutôt un camarade qui tenait à honneur de nous alléger du poids du service en se réservant la plus lourde part.
En vous renvoyant les insignes de son grade qu'il avait conquis si laborieusement, notre seul regret, madame, est de ne pouvoir y joindre cette étoile des braves qu'il méritait depuis longtemps par la durée comme par l'importance de ses services, et qui l'attendait sans doute au port, à la fin d'une campagne que nous achèverons sans lui.
C'est une faible consolation, madame, dans une douleur comme la vôtre, que le plaisir de la vengeance. Cependant nous sommes fiers de pouvoir vous dire que nous avons fait à notre brave commandant de glorieuses funérailles. Lorsque M. le consul et les quatre matelots qui avaient été les témoins du crime nous en apportèrent la nouvelle à bord, le plus ancien des enseignes de vaisseau, succédant à l'excellent officier que nous avions perdu, fit évacuer les personnes, et les marchandises des factoreries européennes, et nous commençâmes contre la ville un feu soutenu qui la mit en cendres en moins de deux jours. Gou-Ly et ses complices se croyaient en sûreté dans la forteresse. La compagnie de débarquement, sous les ordres de l'un de nous, les assiégea pendant une semaine avec deux pièces de canon qu'on avait transportées à terre. Tous nos hommes furent admirables: ils vengeaient leur commandant.La Naïaden'appareilla, pour rallier le pavillon amiral, qu'après avoir puni impitoyablement le mandarin gouverneur et tous ceux qui s'étaient rassemblés autour de sa personne. A l'heure où nous écrivons, madame, il n'y a plus de ville appelée Ky-Tcheou; il n'y a plus qu'un monceau de cendres qu'on peut appeler le tombeau du commandant Chermidy.
Agréez, madame, l'hommage des sentiments de profonde sympathie avec lesquels nous avons l'honneur d'être,
Vos très-humbles et très-dévoués serviteurs.
(Suivent les signatures.)
L'époque la plus heureuse dans la vie d'une jolie fille est l'année qui précède son mariage. Toute femme qui voudra bien rappeler ses souvenirs reverra avec un sentiment de regret cet hiver béni entre tous où son choix était fait, mais ignoré du monde. Une foule de prétendants timides et indécis s'empressaient autour d'elle, se disputaient son bouquet ou son éventail, et l'enveloppaient d'une atmosphère d'amour qu'elle respirait avec ivresse. Elle avait distingué dans la foule l'homme à qui elle voulait se donner; elle ne lui avait rien promis; elle éprouvait une certaine joie à le traiter comme les autres et à lui cacher sa préférence. Elle se plaisait à le faire douter du bonheur, à le promener de l'espérance à la crainte, à l'éprouver un peu chaque soir. Mais, au fond du coeur, elle lui immolait tous ses rivaux, et déposait à ses pieds tous les hommages qu'elle feignait d'accueillir. Elle se promettait de payer richement tant de persévérance et de résignation. Et surtout elle savourait ce plaisir éminemment féminin, de commander à tous et d'obéir à un seul.
Cette période triomphale avait manqué à la vie de Germaine. L'année qui précéda son mariage avait été la plus triste et la plus misérable de sa pauvre jeunesse. Mais l'année qui suivit lui apporta quelques dédommagements. Elle vivait à Corfou dans un cercle d'admirations passionnées. Tous ceux qui l'approchaient, vieux et jeunes, éprouvaient pour elle un sentiment voisin de l'amour. Elle portait sur son beau front ce signe de mélancolie qui apprend à tout le monde qu'une femme n'est pas heureuse. C'est un attrait auquel les hommes ne résistent guère. Les plus hardis craignent de s'offrir à celle qui paraît ne manquer de rien; mais la tristesse enhardit les plus timides, et c'est à qui essayera de les consoler. Les médecins ne manquaient pas à cette jeune âme affligée. Le jeune Dandolo, un des hommes les plus brillants des sept îles, l'entourait de ses soins, l'éblouissait de son esprit, et lui imposait son amitié superbe avec l'autorité d'un homme qui a toujours réussi. Gaston de Vitré promenait autour d'elle une sollicitude inquiète. Le bel enfant se sentait naître à une vie nouvelle. Il n'avait rien changé à ses habitudes, ses travaux et ses plaisirs marchaient du même pas qu'autrefois; mais lorsqu'il lisait auprès de sa mère, il voyait luire des soleils entre les pages du livre; il s'arrêtait comme ébloui au milieu de sa lecture; il rêvait à propos d'un vers qui ne l'avait jamais frappé. Le baiser du soir qu'il donnait à Mme de Vitré brûlait le front de sa mère. Lorsqu'il priait, à genoux, la tête appuyée contre son lit, il voyait passer entre ses yeux et ses paupières des images étranges.
Il ne dormait plus tout d'une pièce, comme autrefois; son sommeil était entrecoupé. Il se levait bien avant le jour et courait dans la campagne avec une impatience fébrile. Son fusil était plus léger sur son épaule; ses pieds couraient plus lestement dans les herbes desséchées. Il s'aventurait plus loin sur la mer, et ses bras, plus robustes, se réjouissaient de pousser les avirons; mais quel que fût le but de sa promenade, un charme invisible le jetait tous les jours dans le voisinage de Germaine. Il y arrivait par terre et par mer; il se tournait vers elle comme la boussole vers l'étoile, sans avoir conscience du pouvoir qui l'attirait. On l'accueillait en ami, on avait du plaisir à le voir et l'on ne s'en cachait pas. Cependant il était toujours pressé de partir, il n'entrait qu'en passant, sa mère l'attendait; il s'asseyait à peine. Mais le soleil couchant le trouvait encore auprès de la chère convalescente, et il s'étonnait de voir que les journées fussent si courtes au mois d'août.
M. Stevens, homme pesant, corps grave, marquait le pas derrière le fauteuil de Germaine comme un régiment d'infanterie; il avait pour elle ces attentions réfléchies et mesurées qui font la force des hommes de cinquante ans. Il lui apportait des bonbons et lui contait des histoires; il lui prodiguait ces petits soins auxquels une femme n'est jamais insensible. Germaine ne méprisait pas cette bonne grosse amitié, paternelle dans la forme, moins paternelle cependant que celle du docteur Delviniotis. Elle récompensait aussi d'un doux regard le capitaine Brétignières, cet excellent homme à qui il ne manquait qu'un plumet. Elle se réjouissait de le voir courir autour d'elle avec tout le fracas d'une fantasia arabe. Elle avait une amitié bien tendre pour M. Le Bris; et le petit docteur, accoutumé à faire une cour innocente à toutes ses malades, ne savait pas au juste ce qu'il éprouvait pour la jeune comtesse de Villanera. Elle changeait à vue d'oeil, et cette beauté renaissante pouvait emporter en un instant la fragile barrière qui sépare l'amitié de l'amour.
Tous ces sentiments mal définis et plus difficiles à nommer qu'à décrire faisaient la joie de la maison et le bonheur de Germaine. Elle trouvait une grande différence entre son dernier hiver de Paris et son premier été de Corfou. La villa et le jardin respiraient la gaieté, l'espérance et l'amour. On entendait des éclats de voix et des éclats de rire. Tous les hôtes rivalisaient d'esprit et de bonne humeur, et Germaine se sentait renaître à la douce chaleur de tous ces coeurs dévoués qui battaient pour elle. Si elle prit soin d'attiser le feu par une innocente coquetterie, c'est qu'elle tenait à s'assurer la conquête de son mari.
Les souvenirs pénibles de son mariage s'étaient peu à peu effacés de sa mémoire. Elle avait oublié la cérémonie lugubre de Saint-Thomas d'Aquin, et elle se regardait comme une fiancée qu'on attend pour aller à l'église. Elle ne pensait plus à Mme Chermidy; elle n'éprouvait pas ce froid intérieur que donne la crainte d'une rivale. Son mari lui apparaissait comme un homme nouveau; elle croyait être une femme nouvelle, née d'hier. N'est-ce pas naître une seconde fois que d'échapper à une mort certaine? Elle faisait remonter sa naissance au printemps; elle disait en souriant: «Je suis une enfant de quatre mois.» La vieille comtesse la confirmait dans cette idée en la prenant dans ses bras comme une petite fille.
Ce qui aurait pu la rappeler à la réalité, c'est la présence du marquis. Il était difficile d'oublier que cet enfant avait une mère, et que cette mère pouvait venir un jour ou l'autre réclamer le bonheur qu'on lui avait pris. Mais Germaine s'était accoutumée à regarder le petit Gomez comme son fils. L'amour maternel est si bien inné chez les femmes, qu'il se développe longtemps avant le mariage. On voit des petites filles de deux ans offrir le sein à leur poupée. Le marquis de los Montes de Hierro était le poupée de Germaine. Elle se négligeait elle-même pour s'occuper de son fils. Elle avait fini par le trouver beau; ce qui prouve qu'elle avait un vrai coeur de mère. Don Diego la regardait avec complaisance lorsqu'elle serrait dans ses bras ce petit gnome basané. Il se réjouissait de voir que la grimace héréditaire des Villanera ne faisait plus peur à sa femme.
Tous les soirs, à neuf heures, les maîtres et les valets se réunissaient au salon pour prier en commun. La vieille comtesse était fort attachée à cet usage religieux et aristocratique. Elle lisait les oraisons elle-même en latin. Les domestiques grecs s'associaient dévotement à la prière commune, malgré le schisme qui les sépare des chrétiens d'Occident. Mathieu Mantoux s'agenouillait dans un coin obscur, d'où il pouvait tout voir sans être vu, et de là il cherchait à lire les ravages de l'arsenic sur la figure de Germaine.
Il n'avait pas manqué une seule fois d'empoisonner le verre d'eau qu'il lui apportait tous les soirs. Il espérait que l'arsenic pris à petites doses accélérerait le progrès de la maladie, sans laisser de traces visibles. C'est un préjugé répandu dans les classes ignorantes: on croit à l'action des poisons lents. Maître Mantoux, justement surnomméPeu-de-chance, ne pouvait pas savoir que le poison tue les gens d'un seul coup, ou point. Il croyait que les milligrammes d'arsenic ingérés dans le corps s'additionnaient à la longue pour former des grammes; il comptait sans le travail infatigable de la nature qui répare incessamment tous les désordres intérieurs. S'il avait pris une meilleure leçon de toxicologie, ou s'il s'était rappelé l'exemple de Mithridate, il aurait compris que les empoisonnements microscopiques produisent un tout autre effet que celui qu'il espérait. Mais Mathieu Mantoux n'avait pas lu l'histoire.
Ce qui l'aurait encore étonné davantage, c'est que l'arsenic, absorbé à petites doses, est un remède contre la phthisie. Il ne la guérit pas toujours, mais du moins il procure un vrai soulagement au malade. Les molécules de poison viennent se brûler dans les poumons au contact de l'air extérieur, et produisent une respiration factice. C'est quelque chose que de respirer à l'aise, et Germaine le sentit bien. L'arsenic coupe la fièvre, ouvre l'appétit, facilite le sommeil, rétablit l'embonpoint; il ne nuit pas à l'effet des autres remèdes; il y aide quelquefois.
M. Le Bris avait pensé souvent à traiter Germaine par cette méthode, mais un scrupule bien naturel l'avait arrêté en route. Il n'était pas sûr de sauver la malade, et ce diable d'arsenic lui rappelait Mme Chermidy. Mathieu Mantoux, docteur moins timoré, accéléra les effets de l'iode et la guérison de Germaine.
Germaine aspira de l'iode pur depuis le 1er août jusqu'au 1er septembre. Le docteur assistait chaque matin à l'inspiration; M. Delviniotis lui tenait souvent compagnie. Ce mode de traitement n'est pas infaillible, mais il est doux et facile. Un courant d'air chaud dissout lentement un centigramme d'iode, et l'apporte sans effort et sans douleur jusque dans les poumons. L'iode pur n'enivre pas les malades comme la teinture d'iode; il ne dessèche pas la bouche comme l'éther iodhydrique; il ne provoque pas la toux. Son seul défaut est de laisser dans la bouche un petit goût de rouille, auquel on se fait aisément. M. Le Bris et M. Delviniotis accoutumèrent doucement Germaine à ce médicament nouveau. Dans son impatience de guérir, elle aurait voulu brusquer son mal et l'emporter de vive force; mais ils ne lui permirent qu'une inspiration tous les matins, et de très-courte durée: trois minutes, quatre au plus. Avec le temps, ils augmentèrent la dose, et, à mesure que la guérison s'avançait, ils donnèrent jusqu'à deux centigrammes par jour.
La cure marchait avec une rapidité incroyable, grâce à la collaboration discrète de Mathieu Mantoux. Un étranger qui se serait fait présenter à la villa Dandolo n'aurait pas deviné qu'il y avait une malade. A la fin du mois d'août, Germaine était fraîche comme une fleur, ronde comme un fruit. Dans ce beau jardin où la nature avait accumulé toutes ses merveilles, le soleil ne voyait rien de plus brillant que cette jeune femme toute neuve qui sortait de la maladie comme un bijou de son écrin. Non-seulement les couleurs de la jeunesse refleurissaient sur son visage, mais la santé métamorphosait tous les jours les formes amaigries de son corps. Les douces ondées d'un sang généreux gonflaient lentement sa peau rose et transparente; tous les ressorts de la vie, relâchés par trois années de douleur, se tendaient avec une joie visible.
Les témoins de cette transfiguration miraculeuse bénissaient la science comme on bénit Dieu. Mais le plus heureux de tous était peut-être le docteur Le Bris. La guérison de Germaine apparaissait aux autres comme une espérance, à lui seul comme une certitude. En auscultant sa chère malade, il vérifiait tous les jours la décroissance du mal; il voyait la guérison dans ses effets et dans ses causes; il mesurait comme au compas le terrain qu'il avait gagné sur la mort. L'auscultation, méthode admirable que la science moderne doit au génie d'Hippocrate, permet au médecin de lire à livre ouvert dans le corps de son malade. Les ressorts invisibles qui s'agitent en nous produisent, dans leur marche régulière, un bruit aussi constant que le mouvement d'une pendule. L'oreille du médecin, lorsqu'elle s'est accoutumée à entendre cette harmonie de la santé, reconnaît à des signes certains le plus petit désordre intérieur. La maladie se raconte et s'explique elle-même à l'observateur intelligent; il assiste aux progrès de la vie ou de la mort comme le témoin caché derrière une porte devine les moindres incidents d'un combat ou d'une querelle. Un son mat désigne au médecin les parties du poumon où l'air ne pénètre plus; un râle particulier lui indique ces cavernes envahissantes qui caractérisent la dernière période de la phthisie. M. Le Bris reconnut bientôt que les parties imperméables à l'air se circonscrivaient de jour en jour; que le râle s'éteignait peu à peu; que l'air rentrait en chantant dans les cellules vivifiées qui enveloppaient les cavernes cicatrisées. Il avait dessiné, pour la vieille comtesse, la carte exacte des ravages que la maladie avait faits dans la poitrine de la jeune femme. Tous les matins, il traçait au crayon un nouveau contour qui attestait le progrès quotidien de la guérison. Balzac a supposé un étrange malade, dont la vie, figurée par une peau de chagrin, va se rétrécissant chaque jour. Le dessin du docteur Le Bris se rétrécissait tous les matins, pour le salut de Germaine.
Le 31 du mois d'août, M. Le Bris, heureux comme un vainqueur, donna un coup de pied jusqu'à la ville. La campagne était de son goût; mais il ne dédaignait pas un petit tour sur l'esplanade, au son des fifres et des cornemuses militaires. En regardant la fumée des bateaux à vapeur, il croyait se rapprocher de Paris. Il dînait volontiers à la table des officiers anglais; volontiers il se promenait dans les rues marchandes. Il admirait les soldats tout de blanc habillés, avec un chapeau de paille, des gants jaunes et des souliers vernis, à l'heure où ces braves gens, suivis de leur petite famille, vont acheter leur tranche de jambon et leur pain à sandwiches. Il reposait ses yeux sur d'admirables étalages de fruits verts que les marchands entretiennent dans une propreté anglaise. L'un frotte des prunes sur sa manche pour les faire reluire; l'autre étrille avec une brosse à chapeaux le velours rose des pêches. C'est un admirable tohu-bohu de melons gros comme des citrouilles, de citrons gros comme des melons, de prunes grosses comme des citrons et de raisins gros comme des prunes. Peut-être aussi le jeune docteur lorgnait-il avec une certaine complaisance les jolies Grecques accoudées sur leurs fenêtres dans un cadre de cactus en fleur. Dans ce pays de bonhomie, les petites bourgeoises ne se font pas scrupule d'envoyer des baisers à l'étranger qui passe, comme les bouquetières de Florence lui lancent des bouquets dans sa voiture. Si leur père les aperçoit, il les soufflette rudement, au nom de la morale, et cela donne un peu de variété au tableau.
Tandis que le docteur vaquait innocemment à ses plaisirs, le comte Dandolo, le capitaine Brétignières et les Vitré dînaient ensemble chez M. de Villanera. Germaine mangeait de bon appétit; c'était Gaston qui perdait le goût du pain. Il dînait des yeux, le pauvre petit homme. Il n'était ni au repas, ni à la conversation, mais à Germaine.
Cependant la conversation devint fort intéressante au dessert. M.Dandolo décrivit à grands traits la politique anglaise dans l'extrêmeOrient; montra la grande nation établie à Hong-Kong, à Macao, à Cantonet partout. «Vous verrez, dit-il, ou du moins vos enfants verront lesAnglais maîtres de la Chine et du Japon.
—Halte-là! interrompit le capitaine Brétignières. Qu'est-ce que nous donnerons à la France?
—Tout ce qu'elle demandera, c'est-à-dire rien. La France est un pays désintéressé. Elle passe sa vie à conquérir le monde, mais elle se ferait un scrupule de rien garder pour elle.
—Entendons-nous, monsieur le comte. La France a toujours manqué d'égoïsme. Elle a plus fait pour la civilisation qu'aucun autre pays de l'Europe, et elle n'a jamais demandé son salaire. L'univers est notre débiteur; nous le fournissons d'idées depuis trois ou quatre cents ans, et l'on ne nous a rien donné en échange. Quand je pense que nous n'avons pas seulement les îles Ioniennes!
—Vous les avez eues, capitaine, et vous n'avez pas voulu les garder.
—Ah! si j'avais mes deux jambes!
—Qu'est-ce que vous feriez, capitaine? demanda Mme de Villanera.
—Ce que je ferais, madame? mon pays n'a pas d'ambition, j'en aurais pour lui. Je lui donnerais les îles Ioniennes, Malte, les Indes, la Chine, le Japon, et je ne souffrirais pas de monarchie universelle!
—M. de Brétignières, dit Germaine, ressemble à ce précepteur dont l'élève avait dérobé une figue. Il lui fit un sermon sur la gourmandise, et mangea la figue à la péroraison.»
Le capitaine s'arrêta court. Il était rouge jusqu'aux oreilles. «Je crois, dit-il, que je suis allé plus loin que ma pensée. Où en étions-nous?
—Nous étions partout, dit le comte Dandolo.
—C'est juste, puisque nous parlions de l'Angleterre. Croyez-vous que si l'histoire de Ky-Tcheou était arrivée à un bâtiment anglais, on se fût contenté de bombarder la ville? Pas si bête! L'Angleterre y aurait gagné un bon traité de commerce, cent millions d'argent comptant, et cinquante lieues de pays.
—Vous croyez? demanda M. Dandolo.
—J'en suis sûr.
—Eh bien! sur quoi discutons-nous? nous sommes du même avis.
—Qu'est-ce que l'histoire de Ky-Tcheou? demanda Germaine.
—Vous n'avez pas lu cela, madame?
—Nous ne lisons pas un journal, mon cher comte, excepté vous.
—Eh bien! Ky-Tcheou est une grosse affaire. Les Chinois ont tué deux missionnaires et un commandant français; les Français ont rasé la ville, si bien que le nom même n'en est pas resté sur la carte; on se demande ce qu'il adviendra de tout cela, et je pense qu'il n'en adviendra rien du tout.»
M. du Villanera se mêla pour la première fois à la conversation.«L'histoire dont vous parlez est-elle récente? demanda-t-il au comteDandolo.
—Mais toute fraîche. Elle est arrivée par le dernier paquebot. Vous n'avez pas entendu parler dela Naïade? Vous n'avez pas lu la mort du capitaine Chermidy?»
Le comte de Villanera pâlit; Germaine le regarda fixement pour surprendre un symptôme de joie; la vieille comtesse se leva de table, et M. Dandolo passa au salon sans avoir conté l'histoire de Ky-Tcheou.
Germaine profita du moment où l'on servait le café à ses hôtes pour entraîner M. de Villanera jusqu'au fond du jardin. Le soleil était couché depuis deux heures, et la nuit était chaude comme un jour d'été. Les deux époux s'assirent ensemble sur un banc rustique au bord de la mer. La lune n'avait pas encore paru sur l'horizon, mais les étoiles filantes sillonnaient le ciel en tous sens, et le flot éclairait la plage de ses lueurs phosphorescentes.
Don Diego était encore tout ébloui de la nouvelle qu'il venait d'entendre. Il avait reçu une secousse violente; mais l'impression avait été si soudaine, qu'il ne s'en rendait pas compte à lui-même et qu'il ne savait pas encore si c'était plaisir ou peine. Il ressemblait à l'homme qui vient de tomber d'un toit et qui se tâte pour savoir s'il est mort ou vif. Mille réflexions rapides traversaient confusément son esprit, comme des torches qui courent dans la nuit sans dissiper les ténèbres. Germaine n'était ni plus calme ni plus rassise. Elle sentait que sa vie allait se décider eu une heure, et que son médecin n'était plus M. Le Bris, mais le comte de Villanera. Cependant, ces deux jeunes êtres, remués jusqu'au fond de l'âme par un émotion violente, restèrent quelques instants côte à côte dans un profond silence. Un pêcheur qui rasait la rive les prit assurément pour deux amants heureux, absorbés dans la contemplation de leur bonheur.
Germaine parla la première. Elle se tourna vers son mari, le prit par les deux mains et lui dit d'une voix étouffée:
«Don Diego, le saviez-vous?»
Il répondit: «Non, Germaine. Si je l'avais su, je vous l'aurais appris.Je n'ai pas de secrets pour vous.
—Et que dites-vous de la nouvelle? Vous a-t-elle gêné ou soulagé?
—Je ne sais que répondre, et vous me jetez dans un cruel embarras. Laissez-moi le temps de me remettre et de compter avec moi-même. Cet événement ne peut me faire aucun plaisir, vous le savez bien. Mais si je vous dis qu'il me gêne, vous en conclurez que j'ai pris des engagements pour cette fatale échéance. N'est-ce pas là ce que vous pensez?
—Je ne suis pas bien sûr de ce que je pense, don Diego. Mon coeur bat si fort, qu'il me serait difficile d'entendre autre chose. La seule idée que je vois clairement, c'est que cette femme est libre. Si elle vous a promis d'être bientôt veuve, elle a tenu sa parole avant vous. Elle arrive la première au rendez-vous que vous lui avez donné, et je crains….
—Vous craignez?…
—Je crains d'être dans mon tort, puisque ma vie vous sépare de votre bonheur, et que ma santé vous ôte jusqu'à l'espérance.
—Votre vie et votre santé sont des présents de Dieu, Germaine. C'est un miracle du ciel qui vous a conservée; et maintenant que je sais quelle femme vous êtes, je bénis du fond de mon coeur les décrets de la Providence.
—Je vous remercie, don Diego, et je vous reconnais à ce langage doux et religieux. Vous êtes trop bon chrétien pour vous révolter contre un miracle. Mais ne regrettez-vous rien? Parlez-moi sans ménagements. Je me porte assez bien pour tout entendre.
—Je ne regrette qu'une chose, c'est de ne vous avoir pas donné mon premier amour.
—Que vous êtes vraiment bon! Cette femme n'a jamais été digne de vous.Je ne l'ai jamais vue, mais je la déteste d'instinct, et je la méprise.
—Il ne faut pas la mépriser, Germaine. Je ne l'aime plus, parce que mon coeur est plein de vous, et qu'il n'y reste point de place pour l'image d'une autre; mais vous avez tort de la mépriser, je vous le jure.
—Pourquoi voulez-vous que j'aie plus d'indulgence que le monde? Elle a failli à tous ses devoirs, trompé l'honnête homme qui lui avait donné son nom. Comment une femme peut-elle trahir son mari?
—Elle est coupable aux yeux du monde; mais il ne m'est pas permis de la blâmer: elle m'aimait.
—Eh! qui ne vous aimerait pas, mon ami? Vous êtes si bon! si grand! si noble! si beau! Ne vous en défendez pas et ne hochez pas la tête. Je n'ai pas plus mauvais goût qu'une autre, et je sais bien ce que je dis. Vous ne ressemblez ni à M. Le Bris, ni à Gaston de Vitré, ni à Spiro Dandolo, ni à tous ceux qui ont du succès auprès des femmes; et pourtant c'est en vous voyant la première fois que j'ai compris que l'homme était la plus belle créature de Dieu.
—Vous m'aimez donc un peu, Germaine?
—Il y a longtemps, allez! Depuis le jour où vous êtes entré à l'hôtel de Sanglié. C'était pourtant bien mal, ce que vous veniez faire chez nous. Quand le docteur avait proposé le marché à mes parents, j'avais cru épouser un vilain homme. Je me promettais de vous souffrir avec patience et de vous quitter sans regrets. Mais lorsque je vous ai trouvé au salon, j'ai été honteuse pour vous, et j'ai regretté qu'un si vilain calcul fût né dans une tête si noble et si intelligente. Alors je me suis mise à vous maltraiter: vous comprenez pourquoi? Je serais morte de dépit si vous aviez deviné que je vous aimais. Cela n'était pas dans nos conventions. Pendant tout le voyage en Italie, je me suis appliquée à vous faire de la peine. Croyez-vous que je me serais conduite avec tant d'ingratitude si vous m'aviez été indifférent? Mais j'étais furieuse de voir que vous ne me traitiez si bien que pour l'acquit de votre conscience. Et puis, malgré moi, je pensais à l'autre qui vous attendait à Paris. Et puis, je craignais de prendre une douce habitude d'amour et de bonheur que la mort serait venue rompre. Et puis j'étais bien malade et je souffrais cruellement!
«Le jour où vous avez pleuré par la portière, je vous ai vu, et j'avais bonne envie de vous demander pardon et de vous sauter au cou; mais la fierté m'a retenue. Je suis de grande race, mon pauvre ami, et je suis la première de mon sang qu'on ait vendue pour de l'argent. Cependant, j'ai bien failli me trahir le soir de Pompeï. Vous en souvenez-vous? Moi, je n'ai rien oublié, ni vos bonnes paroles, ni mes duretés, ni vos soins si tendres et si patients, ni le mal que je vous ai fait. Je vous ai servi un calice bien amer, et vous l'avez bu jusqu'à la lie. Il est vrai que je n'ai pas été trop heureuse non plus. Je n'étais pas sûre de vous, je craignais de me tromper sur le sens de vos bontés et de prendre des marques de pitié pour des témoignages d'amour. Ce qui m'a un peu rassurée, c'est le plaisir que vous aviez à rester avec moi. Quand vous marchiez dans le jardin autour de mon divan, je vous suivais du coin de l'oeil, et souvent je feignais de dormir pour vous attirer plus près. Je n'ai pas besoin d'ouvrir les yeux pour savoir que vous êtes là; je vous vois à travers mes paupières. En quelque endroit que vous soyez, je vous devine, et je serais femme à vous trouver les yeux fermés. Quand vous êtes auprès de moi, mon coeur se dilate et se gonfle si fort que ma poitrine en est pleine. Quand vous parlez, votre voix bourdonne dans mes oreilles, et je m'enivre à vous entendre. Chaque fois que ma main touche la vôtre, je me sens émue dans tout mon corps, et j'éprouve je ne sais quel doux frisson à la racine des cheveux. Quand vous vous éloignez pour un instant, quand je ne peux ni vous voir ni vous entendre, il se fait un grand vide autour de moi et je sens un manque qui m'accable. Maintenant, don Diego, dites-moi si je vous aime, car vous avez plus d'expérience que moi, et vous ne pouvez pas vous tromper là-dessus. Je ne suis qu'une petite ignorante, mais vous devez bien vous rappeler si c'est ainsi qu'on vous aimait à Paris.»
Cette confession naïve descendit comme une rosée dans le coeur de don Diego. Il en fut si délicieusement rafraîchi, qu'il oublia non-seulement les soucis présents, mais encore les plaisirs passés. Une lumière nouvelle éclaira son esprit; il compara d'un seul coup d'oeil ses anciennes amours, agitées et bourbeuses comme un ruisseau d'orage, à la douce limpidité du bonheur légitime. C'est l'histoire de tous les jeunes maris. Le jour où l'on repose sa tête sur l'oreiller conjugal, on s'aperçoit avec une douce surprise qu'on n'avait jamais bien dormi.
Le comte baisa tendrement les deux mains de Germaine, et lui dit:
«Oui, tu m'aimes, et personne ne m'a jamais aimé comme toi. Tu m'emportes dans un monde nouveau, plein d'honnêtes délices et de plaisirs sans remords. Je ne sais pas si je t'ai sauvé la vie, mais tu as payé largement ta dette en ouvrant mes yeux aveugles à la sainte lumière de l'amour. Aimons-nous, Germaine, et lâchons la bride à nos coeurs. Dieu, qui nous a unis par le mariage, se réjouira de compter dans son vaste sein deux heureux de plus. Oublions la terre entière pour être l'un à l'autre; fermons l'oreille à tous les bruits du monde, qu'ils viennent de Chine ou de Paris. Voici le paradis terrestre; vivons-y pour nous seuls, en bénissant la main qui nous y a placés.
—Vivons pour nous, dit-elle, et pour ceux qui nous aiment. Je ne serais pas heureuse si je n'avais pas notre mère et notre enfant avec nous. Ah! pour eux, je les ai aimés effrontément dès les premiers jours. Comme ils vous ressemblent, mon ami! Quand le petit Gomez vient jouer au jardin, il me semble que je vois marcher votre sourire dans l'herbe. Je suis bien heureuse de l'avoir adopté. Cette femme ne me l'enlèvera jamais, n'est-il pas vrai? La loi me l'a donné pour toujours; il est mon héritier, mon fils unique!
—Non, Germaine, reprit le comte: il est ton fils aîné.»
Germaine étendit les bras vers son mari, lui noua les mains autour du cou, l'attira vers elle et posa doucement la bouche sur ses lèvres. Mais l'émotion de ce premier baiser fut plus forte que la pauvre convalescente. Ses yeux se voilèrent, et tout son corps faiblit. Lorsqu'elle fut remise de cette secousse, elle regagna la maison au bras de son mari. Elle s'appuyait sur lui tout entière et marchait à demi suspendue, comme un enfant qui fait ses premiers pas.
«Vous voyez, lui dit-elle, je suis encore bien faible malgré les apparences. Je me croyais robuste, et voilà qu'un rien de bonheur me jette à bas. Ne me dites pas de trop bonnes paroles, ne me rendez pas trop heureuse; ménagez-moi jusqu'à ce que je sois sauvée. Il serait trop triste de mourir quand la vie commence si bien! Maintenant, je vais hâter ma guérison et me soigner de toutes mes forces. Rentrez au salon; moi, je cours me cacher dans ma chambre. A demain, mon ami; je vous aime!»
Elle monta chez elle et se jeta sur son lit, tout émue et toute confuse. Un point lumineux qui brillait dans un coin attira son attention. La flamme de la veilleuse se reflétait dans un petit globe de l'iodomètre. Elle envoya une bénédiction à cet appareil bienfaisant qui lui avait rendu la vie et qui devait lui rendre la force en quelques jours. L'idée lui vint de hâter sa guérison en prenant une bonne quantité d'iode à l'insu du docteur. Elle disposa l'appareil, l'approcha de son lit et but avidement la vapeur violette. Elle se hâtait avec joie; elle n'éprouvait ni dégoût, ni fatigue; elle avalait à longs traits la santé et la vigueur. Elle était fière de prouver au docteur qu'il avait eu trop de prudence; elle se complaisait dans une folie héroïque, et risquait sa vie par amour pour don Diego.
On n'a su ni quelle quantité d'iode elle avait aspirée, ni combien de temps elle avait prolongé cette fatale imprudence. Quand la vieille comtesse se déroba du salon pour venir savoir de ses nouvelles, elle trouva l'appareil brisé sur le parquet, et la malade en proie à une fièvre violente. On la soigna comme on put, jusqu'à l'arrivée de M. Le Bris, qui revint à cheval vers le milieu de la nuit. Tous les convives couchèrent à la villa Dandolo pour attendre des nouvelles. Le docteur fut épouvanté de l'agitation de Germaine. Il ne savait s'il fallait l'attribuer à un usage immodéré de l'iode ou à quelque émotion dangereuse. Mme de Villanera accusait secrètement le comte Dandolo; don Diego s'accusait lui-même.
Le lendemain, M. Le Bris reconnut dans les poumons une inflammation qui pouvait causer la mort Il appela le docteur Delviniotis et deux de ses confrères. Les médecins différaient sur la cause du mal, mais aucun n'osa répondre de le guérir. M. Le Bris avait perdu la tête comme un capitaine de vaisseau qui trouve un banc de rochers à l'entrée du port. M. Delviniotis, un peu plus calme, quoiqu'il ne pût se défendre de pleurer, montra timidement une lueur d'espérance. «Peut-être, dit-il, avons-nous affaire à une inflammation adhésive qui rejoindra les cavernes et réparera tous les désordres causés par la maladie.» Le pauvre petit docteur écoutait ce propos en branlant tristement la tête. Autant valait dire à un architecte: Votre maison n'est pas d'aplomb, mais il peut survenir un tremblement de terre qui la remette en équilibre. Tout le monde était d'accord que la malade entrait dans une crise, mais M. Delviniotis lui-même n'osait pas affirmer qu'elle ne se terminerait point par la mort.
Germaine avait le délire. Elle ne reconnaissait plus personne. Dans tous les hommes qui l'approchaient, elle croyait voir don Diego; dans toutes les femmes, Mme Chermidy. Ses discours confus étaient un singulier mélange de tendresses et d'imprécations. Elle demandait à chaque instant son fils. On lui apportait le petit marquis; elle le repoussait avec humeur. «Ce n'est pas lui, disait-elle. Amenez-moi mon fils aîné, le fils de la femme. Je suis sûre qu'elle l'a repris!» L'enfant comprenait vaguement le danger de sa petite mère, quoiqu'il n'eût encore aucune notion de la mort. Il voyait pleurer tout le monde, et il pleurait en poussant de grands cris.
On vit alors combien la jeune femme était chère à tous ceux qui l'entouraient. Pendant huit jours les amis de la maison campèrent autour d'elle, couchant où ils pouvaient, mangeant ce qu'ils trouvaient, occupés de la malade et nullement d'eux-mêmes. Les deux médecins étaient enchaînés au chevet de Germaine. Le capitaine Brétignières ne pouvait tenir en place; il arpentait le jardin et la maison; on n'entendait partout que le pas saccadé de sa jambe de bois. M. Stevens abandonna ses affaires, son tribunal et ses habitudes. Mme de Vitré se fit infirmière sous les ordres de la comtesse. Les deux Dandolo couraient matin et soir à la ville pour chercher des médecins qui ne savaient que dire, et des médicaments dont on ne faisait rien. Le peuple des environs était dans l'anxiété; les nouvelles de Germaine se colportaient matin et soir dans tous les petits châteaux du voisinage. De tous côtés affluaient les remèdes de famille, les panacées secrètes qui se transmettent de père en fils.
Don Diego et Gaston de Vitré avaient dans leur douleur une singulière ressemblance. Vous auriez dit les deux frères de la mourante. L'un et l'autre vivaient à l'écart, assis sous un arbre ou sur le sable de la mer, plongé dans une stupeur sèche et sans larmes. Si le comte avait eu le loisir d'être jaloux, il l'aurait été du désespoir jaloux de cet enfant. Mais chacun des assistants était trop occupé du danger de Germaine pour observer la physionomie du voisin. Mme de Vitré seule jetait de temps en temps un regard d'anxiété sur son fils, et bientôt elle courait au lit de Germaine, comme si un instinct secret lui avait dit que c'était travailler au salut de Gaston.
La douairière de Villanera était terrible à voir. Cette grande femme noire, sale et décoiffée, laissait pendre ses cheveux sous un bonnet en guenilles. Elle ne pleurait pas plus que son fils, mais on lisait un poème de douleur dans ses grands yeux hagards. Elle ne parlait à personne, elle ne voyait personne, elle permettait à ses hôtes de se faire les honneurs de la maison. Tout son être était acharné au salut de Germaine; toute son âme luttait contre le danger présent avec une volonté de fer. Jamais le génie du bien n'a emprunté une figure plus farouche et plus terrible. On lisait sur son visage un dévouement furieux, une amitié crispée, une tendresse exaspérée. Ce n'était ni une femme ni une garde-malade, mais un démon femelle qui se colletait avec la mort.
Mais la figure de Mathieu Mantoux s'épanouissait doucement au soleil. Comme tous les maîtres se disputaient la besogne des domestiques, ce bon domestique s'adjugeait les loisirs d'un maître. Il s'informait tous les matins de la santé de Germaine, uniquement pour savoir s'il n'aurait pas bientôt douze cents francs de rente. Il attribuait la mort de sa maîtresse au verre d'eau sucrée qu'il lui avait préparé si patiemment tous les soirs, et il pensait en se frottant les mains que tout vient à point à qui sait attendre. A midi il faisait son second déjeuner. Pour digérer à l'aise et en propriétaire, il se promenait une heure ou deux autour du petit bien sur lequel il avait jeté son dévolu. Il remarquait que les haies étaient mal entretenues, et il se promettait de les appuyer d'un treillage, dans la crainte des voleurs.
Le 6 septembre, M. Delviniotis lui-même avait perdu toute espérance. Mathieu Mantoux le sut, et il écrivit une petite lettre «A mademoiselle, mademoisellele Tas, chez Mme Chermidy, rue du Cirque, Paris.»
Le même jour, M. Le Bris écrivit à M. de La Tour d'Embleuse:
«Monsieur le duc,
«Je n'ose pas vous appeler auprès d'elle. Quand vous recevrez cette lettre, elle ne sera plus. Ménagez Mme la duchesse.»
La lettre de Mantoux et la promesse formelle de la mort de Germaine arrivèrent le 12 septembre chez Mme Chermidy.
La belle Arlésienne avait perdu tout espoir et toute patience. On ne lui écrivait point de Corfou; elle était sans nouvelles de son amant et de son fils; le docteur, occupé de soins plus importants, ne lui avait pas même fait compliment de son veuvage. Elle commençait à douter de M. de Villanera; elle se comparait à Calypso, à Médée, à la blonde Ariane et à toutes les abandonnées de la fable. Elle s'étonnait quelquefois de voir que son dépit tournait à l'amour. Elle se surprenait à soupirer sans témoins et de la meilleure foi du monde. Le souvenir des trois ans qu'elle avait passés avec le comte chatouillait étrangement la mémoire de son coeur. Elle se reprochait, entre autres sottises, de lui avoir tenu la bride trop courte, la dragée trop haute; de ne l'avoir point rassasié de bonheur et tué de tendresse. «C'est ma faute, pensait-elle; je l'ai accoutumé à se priver de moi. Si j'avais su le prendre, je serais devenue la nécessité de sa vie. Je n'aurais qu'à faire un signe: il quitterait sa femme, sa mère et tout.»
Elle se demanda souvent si l'absence ne lui faisait pas tort dans l'esprit de don Diego. Elle médita ce dicton vulgaire: «Loin des yeux, loin du coeur.» Elle songea à s'embarquer pour les îles Ioniennes, à tomber comme une bombe dans la maison de son amant et à le reprendre de haute lutte. Il suffirait d'un quart d'heure pour ranimer des feux mal éteints et renouer une habitude qui n'était encore qu'interrompue. Elle se voyait aux prises avec la vieille comtesse et Germaine; elle les foudroyait de sa beauté, de son éloquence et de sa volonté. Elle prenait son fils dans ses bras, elle fuyait avec lui, et le sourire irrésistible de l'enfant entraînait le père. «Qui sait, se disait-elle, si une scène bien jouée ne tuerait pas la malade? On voit des femmes bien portantes s'évanouir au spectacle. Un bon drame de ma façon la ferait peut-être évanouir pour toujours.»
Un sentiment plus humain, et partant moins vraisemblable, lui faisait regretter l'absence de son fils. Elle l'avait porté et mis au monde; elle était sa mère après tout, et elle regrettait de s'en être dessaisie au profit d'une autre. L'amour maternel trouve à se loger partout; c'est un hôte sans préjugés, qui souffre le voisinage des plus mauvaises passions. Il vit à l'aise dans le coeur le plus dépravé et l'âme la plus perdue. Mme Chermidy pleura quelques larmes de bon aloi en pensant qu'elle avait aliéné la propriété de son fils et abdiqué le nom de mère.
Elle était sincèrement malheureuse. C'est au théâtre que le malheur vrai est un privilège de la vertu. Les distractions ne lui auraient pas manqué, et elle n'avait qu'à choisir; mais elle savait par expérience que le plaisir ne console de rien. Depuis plus de dix ans, sa vie avait été bruyante et agitée comme une fête; mais c'est la paix de l'âme qui en avait payé tous les frais. Il n'y a rien de plus vide, de plus inquiet et de plus misérable que l'existence d'une femme qui fait son chemin dans les plaisirs. L'ambition qui l'avait soutenue depuis son mariage lui fut désormais de peu de ressource; c'était comme un roseau fêlé qui plie sous la main du voyageur. Elle était assez riche pour dédaigner d'accroître sa fortune; il y a peu de différence entre un million de revenu et cinq cent mille francs de rente; quelques chevaux de plus à l'écurie, quelques laquais de plus dans la cour, n'ajoutent presque rien au bonheur du maître. Ce qui l'aurait amusée pendant quelque temps, c'était un beau nom à promener dans le monde. Elle songea plus d'une fois à s'en procurer un par voie légitime, et elle en trouva cinquante à choisir: il y a toujours des noms à vendre dans Paris. Mais elle avait le droit de se montrer difficile: quand on a failli s'appeler Mme de Villanera! Elle ne se décida point.
En attendant, elle prit la fantaisie de donner publiquement un successeur à don Diego. Peut-être viendrait-il réclamer son bien lorsqu'il le verrait aux mains d'un autre. Mais elle craignit de fournir des armes à ses ennemis, Germaine n'était pas encore sauvée; c'était jouer gros jeu; il ne fallait pas se fermer la porte du mariage. D'ailleurs, elle eut beau chercher autour d'elle, elle ne trouva pas un homme qui valût un caprice et qui fût digne de succéder pour un jour à M. de Villanera. Les surnuméraires qui faisaient leur stage dans son salon n'ont jamais su combien ils avaient été près du bonheur.
Elle ne trouva rien de mieux, pour occuper son loisir, que d'achever la ruine morale du vieux duc. Elle accomplit la tâche qu'elle s'était tracée, avec l'attention minutieuse, le soin patient, la persévérance infatigable de cette sultane oisive qui, en l'absence du maître, arracha une à une toutes les plumes d'un vieux perroquet.
Certes elle aurait mieux aimé se venger directement de Germaine; mais Germaine était loin. Si la duchesse se fût trouvée à sa portée, elle aurait donné la préférence à la duchesse. Mais la duchesse ne sortait de sa chambre que pour aller à l'église: Mme Chermidy ne pouvait la rencontrer là. On pouvait bien affamer ce ménage ducal, mais l'opération aurait pris du temps. En retrouvant de l'argent, les La Tour d'Embleuse avaient relevé leur crédit. La belle ennemie de la famille n'avait que le duc en son pouvoir; elle jura de lui faire perdre la tête, et elle y réussit.
Dans les bains russes, lorsque le patient sort d'une étuve brûlante, lorsque son corps s'est accoutumé par degrés à une haute température, que la chaleur a dilaté largement tous les pores de sa peau, qu'un sang précipité circule dans ses veines, et que sa figure s'épanouit toute rouge comme une pivoine en fleur, on le conduit doucement sous un robinet d'eau froide; une douche glacée lui tombe sur la tête et le transit jusqu'au fond des os. Mme Chermidy traita le duc par la même méthode. Les Russes s'en trouvent bien, dit-on; le pauvre vieillard s'en trouva mal. Il fut victime de la coquetterie la plus odieuse qui ait jamais torturé le coeur d'un homme. Mme Chermidy lui persuada qu'elle l'aimait,le Taslui en fit le serment, et s'il avait consenti à se payer de paroles, il aurait été le plus heureux sexagénaire de Paris. Il passait sa vie rue du Cirque, et il y souffrait le martyre. Il y dépensait tous les jours autant d'éloquence et de passion, de raisonnement et de prière, de vraie et de fausse logique que Jean-Jacques Rousseau en a ramassé dansla Nouvelle Héloïse: tous les soirs on le mettait à la porte avec de bonnes paroles. Il jurait de ne plus revenir; il employait une longue nuit sans sommeil à maudire l'auteur de son supplice; et le lendemain il courait chez son bourreau avec une impatience sénile. Toute son intelligence, toute sa volonté, tous ses vices s'étaient absorbés et confondus dans cette passion unique. Il n'était plus ni mari, ni père, ni homme, ni gentilhomme: il était lepatitode Mme Chermidy.
L'expérience réussit tellement bien, qu'heureux ou malheureux, le pauvre homme devait y laisser la vie. Un supplice prolongé le tuait lentement; la grâce qu'il demandait l'aurait tué du coup.
Après un été de souffrances quotidiennes, ses facultés intellectuelles avaient baissé sensiblement. Il n'avait presque plus de mémoire; du moins il oubliait tout ce qui ne touchait pas à son amour. Il ne s'intéressait plus à rien; les affaires privées et publiques, sa maison, sa femme, sa fille, tout lui était indifférent et étranger. La duchesse le soignait comme un enfant lorsqu'il restait par hasard auprès d'elle; malheureusement il n'était pas encore assez enfant pour qu'on pût l'enfermer au logis.
Lorsqu'il reçut la lettre du docteur Le Bris, il la parcourut deux ou trois fois sans la comprendre. Si la duchesse avait été là, il l'aurait priée de la lire et de l'expliquer. Mais il rompit le cachet sur le seuil de sa porte, en courant à la rue du Cirque, et il était trop pressé pour rebrousser chemin. A force de relire, il devina qu'il s'agissait de sa fille. Il haussa les épaules et se dit tout en courant: «Ce Le Bris est toujours le même. Je ne sais pas ce qu'il a contre ma fille. La preuve qu'elle ne doit pas mourir, c'est qu'elle se porte bien.» Cependant il réfléchit que le docteur pouvait bien dire la vérité. Cette idée lui fit peur: «C'est un grand malheur pour nous, disait-il en courant de plus belle. Je suis un père inconsolable. Il n'y a pas de temps à perdre. Je vais l'annoncer à Honorine. Elle me plaindra bien, car elle a bon coeur. Elle aura pitié de moi. Elle essuiera mes larmes; et, qui sait….» Il souriait d'un air hébété en entrant dans le salon.
Jamais Mme Chermidy n'avait été si radieuse et si belle. Sa figure était un soleil; le triomphe éclatait dans ses yeux; son fauteuil luisait comme un trône, et sa voix sonnait comme une fanfare. Elle se leva pour le duc: ses pieds ne touchaient pas le tapis, et sa tête superbe de joie semblait monter jusqu'au lustre. Le vieillard s'arrêta tout hébété et tout pantois en la voyant ainsi transfigurée. Il balbutia quelques mots inintelligibles, et il se laissa lourdement tomber dans un fauteuil.
Mme Chermidy vint s'asseoir auprès de lui.
«Bonjour, monsieur le duc, lui cria-t-elle. Bonjour et adieu.»
Il pâlit, et répéta stupidement: «Adieu?
—Oui, adieu. Vous ne me demandez pas où je vais?
-Si.
—Eh bien, soyez satisfait; je vais à Corfou.
—A propos, dit-il, je crois bien que ma fille est morte. Le docteur me l'a écrit ce matin. Je suis bien malheureux, Honorine, et vous devriez avoir pitié de moi.
—Ah! vous êtes malheureux! et la duchesse aussi est malheureuse! Et la vieille Villanera doit pleurer des larmes noires sur ses joues basanées! Mais moi, je ris, je triomphe, j'enterre, j'épouse, je règne! Elle est morte! elle a enfin payé sa dette! elle me rend tout ce qu'elle m'avait pris! je rentre en possession de mon amant et de mon fils! Pourquoi me regardez-vous avec ces yeux étonnés? Est-ce que vous croyez que je vais me contraindre? C'est bien assez d'avoir avalé ma rage pendant huit mois. Tant pis pour ceux que mon bonheur offusque: ils n'ont qu'à fermer les yeux; moi, j'éclate!»
Cette joie effrontée rendit au vieillard une lueur de raison. Il se leva ferme sur ses jambes et dit à la veuve: «Songez-vous bien à ce que vous faites? Vous vous réjouissez devant moi de la mort de ma fille!
—Et vous, reprit-elle impudemment, vous vous réjouissiez bien de sa vie! Qui est-ce qui prenait soin de m'apporter de ses nouvelles? Qui est-ce qui venait me dire en face: elle va mieux? Qui est-ce qui me forçait de lire ses lettres et celles du docteur Le Bris? Voici tantôt huit mois que vous m'assassinez de sa santé: c'est bien le moins que vous me donniez un quart d'heure pour me régaler de sa mort:
—Mais, Honorine, vous êtes une femme horrible!
—Je sais ce que je suis. Si votre fille avait vécu, comme j'en ai été menacée, on ne se serait pas caché de moi. On se serait promené tous les jours au Bois, avec don Diego, avec mon fils, et j'aurais vu cela de ma voiture! On aurait eu un hôtel à Paris, et je me serais morfondue devant la porte! On aurait mis sur ses cartes de visite le nom de Villanera qui est à moi: je l'ai, parbleu! bien gagné. Et vous ne voulez pas que je prenne ma revanche!
—Mais vous aimez donc encore M. de Villanera?
—Pauvre duc! vous croyez qu'on oublie du jour au lendemain un homme comme don Diego! Vous pensez qu'on met au monde un enfant comme mon fils, qui est né marquis, pour en faire cadeau à une poitrinaire! Vous admettez que j'aie demandé à Dieu pendant trois ans la mort de mon mari, moi qui ne prie jamais, pour ne rien faire de ma liberté! Vous supposez que Chermidy est allé se faire tuer à Ky-Tcheou, par les petits Chinois, pour que je reste veuve à perpétuité!
—Vous allez épouser le comte de Villanera?
—Mais je m'en flatte!
—Et moi?
—Vous, mon brave homme? Allez consoler votre femme; c'est par là que vous auriez dû commencer.
—Qu'est-ce que je vais lui dire?
—Dites-lui tout ce que vous voudrez. Adieu; j'ai mes malles à faire.Avez-vous besoin d'argent?»
Le duc trahit son dégoût par un haut-le-corps. Mme Chermidy s'en aperçut.
«Est-ce que notre argent vous répugne, lui dit-elle! A votre aise! vous n'en aurez plus.»
Le vieillard s'en alla sans savoir où, comme un homme ivre. Il erra jusqu'au soir dans les rues de Paris. Vers dix heures la faim le prit. Il monta dans une voiture et se fit conduire au club. Il était si changé, que M. de Sanglié fut le seul qui le reconnut.
«Sur quoi diable avez-vous marché? lui demanda le baron. Vous avez la figure à l'envers, et l'on dirait que vous chancelez. Asseyez-vous ici, et causons.
—Je le veux bien, dit le duc.
—Comment va la duchesse? J'arrive de la campagne et je n'ai pas encore fait une visite.
—Comment va la duchesse?
—Oui, comment va-t-elle?
—Elle va pleurer.
—Il est fou,» pensa le baron.
Le duc ajouta, sans changer de ton: «Je crois que Germaine est morte, et qu'Honorine s'en réjouit. Je trouve cela affreux, et je le lui ai dit moi-même.
—Germaine! mon pauvre ami, songez à ce que vous dites! Germaine! Mme deVillanera est morte?
—Mme de Villanera, c'est Honorine. Elle va se marier avec le comte. Tenez, j'ai la lettre dans ma poche. Mais que pensez-vous de la conduite d'Honorine?»
Le baron lut d'un coup d'oeil la lettre du docteur. «Y a-t-il longtemps que vous avez appris cela? dit-il au duc.
—Ce matin en allant chez Honorine.
—Et la duchesse sait-elle quelque chose?
—Non; je ne sais pas comment lui apprendre…. Je voulais demander àHonorine….
—Eh! le diable soit d'Honorine!
—C'est ce que je dis.»
On appela le baron pour rentrer au whist. Il répondit sans se déranger qu'il était en affaires, et pria quelqu'un de prendre son jeu. Il voulait achever la confession; mais le duc l'interrompit en disant d'une voix creuse: «J'ai faim. Je n'ai pas mangé d'aujourd'hui.
—Est-il vrai?
—Oui; faites-moi servir à dîner. Il faudra aussi que vous me prêtiez de l'argent: je n'en ai plus.
—Comment?
—Je sais bien; j'avais un million. Mais je l'ai donné à Honorine.»
Le duc mangea avec l'appétit vorace d'un fou. Après dîner, ses idées s'éclaircirent. C'était un esprit fatigué plutôt que malade. Il raconta au baron la passion insensée qui le possédait depuis six mois; il lui expliqua comment il s'était dépouillé de tout pour Mme Chermidy.
Le baron était un excellent homme. Il fut tristement ému d'apprendre que cette maison qu'il avait vue se relever en quelques mois était tombée plus bas que jamais. Il plaignit surtout la duchesse, qui devait infailliblement succomber à tant de coups. Il prit sur lui de lui annoncer par degrés la maladie et la mort de Germaine, il imposa ses soins au vieux duc, et s'appliqua à redresser son entendement affaibli. Il le rassura sur les suites de sa folle générosité: il était évident que M. de Villanera ne laisserait point son beau-père dans le besoin. Il étudia, à travers les aveux et les réticences du vieillard, le singulier caractère de Mme Chermidy.
L'autorité d'un esprit sain est toute-puissante sur un cerveau malade. Après deux heures de conversation, M. de La Tour d'Embleuse débrouilla le chaos de ses idées, pleura la mort de sa fille, craignit pour la santé de sa femme, regretta les sottises qu'il avait faites, et estima la veuve Chermidy à sa juste valeur. M. de Sanglié le reconduisit à sa porte, bien pansé, sinon bien guéri.
Le lendemain, de bonne heure, le baron fit une visite à la duchesse. Il arrêta sur le seuil de la porte le vieux duc qui voulait sortir, et il le força de rentrer avec lui. Il ne le quitta point des yeux pendant trois jours; il le promena, l'amusa, et parvint à le distraire de l'unique pensée qui l'agitait. Le 16 septembre, il le conduisit lui-même à l'hôtel de l'impitoyable Honorine, et lui prouva, parlant à la personne de son concierge, qu'elle était partie avecle Taspour les îles Ioniennes.
Le duc fut moins ému de cette nouvelle qu'on n'aurait pu s'y attendre. Il vécut paisiblement enfermé chez lui, s'occupa beaucoup de sa femme, et lui démontra, avec une délicatesse extrême, que Germaine n'avait jamais été guérie et qu'on devait s'attendre à tout. Il s'intéressa aux moindres détails du ménage, reconnut la nécessité de quelques emplettes, puisa deux mille francs dans la bourse de son ami Sanglié, serra l'argent dans sa poche, et partit pour Corfou le 20 septembre au matin sans prendre congé de personne.
Le 8 septembre, Germaine, qui était condamnée sans appel, trompa les craintes de ses médecins et de ses amis: elle entra en convalescence. La fièvre qui la dévorait tomba en quelques heures, comme ces grands orages des tropiques qui déracinaient les arbres, culbutaient les maisons, ébranlaient les montagnes, et qu'un rayon de soleil arrête au milieu de leur course.
Cette heureuse révolution s'accomplit si brusquement, que don Gomez et la comtesse n'y pouvaient croire. Quoique l'homme s'accoutume plus vite au bonheur qu'à la peine, leurs coeurs restèrent quelques jours en suspens. Ils craignaient d'être dupes d'une fausse joie; ils n'osaient pas se féliciter d'un miracle si peu attendu; ils se demandaient si cette apparence de guérison n'était pas le suprême effort d'un être qui se cramponne à la vie, le dernier éclat d'une lampe qui s'éteint.
Mais le docteur Le Bris et M. Delviniotis reconnurent à des signes certains que les maux de ce pauvre petit corps étaient bien finis. L'inflammation avait réparé en huit jours tous les ravages d'une longue maladie; la crise avait sauvé Germaine; le tremblement de terre avait replacé la maison sur sa base.
La jeune femme trouvait tout naturel de vivre et d'être guérie. Grâce au délire de la fièvre, elle avait passé auprès de la mort sans l'apercevoir, et la violence du mal lui avait ôté le sentiment du danger. Elle s'éveilla comme un enfant sur la margelle d'un puits, sans mesurer la profondeur de l'abîme. Lorsqu'on lui annonça qu'elle avait failli mourir et que ses amis avaient désespéré d'elle, elle fut bien étonnée. Elle ne savait pas revenir de si loin. Quand on lui promit qu'elle vivrait longtemps et qu'elle ne souffrirait plus, elle regarda tendrement le Christ d'ivoire qui était suspendu auprès de son lit, et elle dit avec une gaieté douce et confiante: «Le bon Dieu me devait bien cela; mon purgatoire est fait.»
Elle répara ses forces en peu de temps, et la santé refleurit bientôt ses joues. Vous auriez dit que la nature se hâtait de la parer pour le bonheur. Elle rentra en possession de la vie avec la joie impétueuse d'un prétendant qui remonte d'un seul bond sur le trône de ses pères. Elle aurait voulu être partout à la fois, jouir en même temps de tous les plaisirs qui lui étaient rendus, du mouvement et du repos, de la solitude et de la compagnie, de la clarté éblouissante des jours et de la douce lueur des nuits. Ses petites mains s'attachaient joyeusement à tout ce qui l'entourait. Elle accablait de ses caresses son mari, sa belle-mère, son enfant et ses amis. Elle avait besoin d'épancher son bonheur en mille tendresses. Quelquefois elle pleurait sans raison. Mais c'étaient de douces larmes. Le petit Gomez venait les becqueter au bord de ses yeux comme un oiseau boit la rosée dans le calice d'une fleur.
Tout est plaisir aux convalescents. Les fonctions les plus indifférentes de la vie sont une source de jouissances ineffables pour l'homme qui a failli mourir. Tous ses sens vibrent délicieusement au moindre contact du monde extérieur. La chaleur du soleil lui parait plus douce qu'un manteau d'hermine; la lumière réjouit ses yeux comme une caresse; le parfum des fleurs l'enivre, les bruits de la nature arrivent à son oreille comme une suave mélodie, et le pain lui semble bon.
Ceux qui avaient partagé les souffrances de Germaine se sentaient renaître avec elle. Sa convalescence eut bientôt rétabli tous les associés de ses douleurs. Il n'y eut plus autour d'elle que des fronts sans nuage, et la joie fit battre tous les coeurs à l'unisson. On oublia tout ce qu'on avait enduré de fatigues et d'angoisses; la gaieté fut reine au logis; le premier beau jour effaça sur tous les visages la trace des veilles et des larmes. Les hôtes de la villa Dandolo ne songeaient pas à rentrer chez eux; ils croyaient être de la maison. Unis par le contentement, comme ils l'avaient été par l'inquiétude, ils se tenaient autour de Germaine comme une famille bien assortie autour d'un enfant adoré. Le jour où l'on écrivit à la duchesse de La Tour d'Embleuse pour lui annoncer le salut de sa fille, chacun voulut dire son mot à l'heureuse mère, et la plume passa de main en main. Cette lettre arriva à Paris le 22 septembre, deux jours après l'éclipse du vieux duc.
Mme Chermidy et son inséparableTasdébarquèrent le 24 au soir dans la ville de Corfou. La veuve du commandant avait fait ses paquets en toute hâte. A peine avait-elle pris le temps de réunir cent mille francs pour le salaire de Mantoux et les dépenses imprévues.Le Taslui conseillait d'attendre à Paris des nouvelles plus positives; mais on croit si volontiers ce qu'on désire, que Mme Chermidy tenait Germaine pour enterrée. De Trieste à Corfou, elle vécut sur le pont, la lorgnette à la main: elle voulait être la première à signaler la terre. Elle était tentée d'arrêter tous les navires qui passaient au large pour demander s'ils ne portaient pas de lettres à son adresse. Elle s'informa si l'on arriverait le matin, car elle ne se sentait pas de force à passer une nuit dans l'attente, et elle comptait aller tout droit à la villa Dandolo. Son impatience était si évidente, que les passagers de première classe la désignaient sous le nom de l'héritière. On racontait tout bas qu'elle allait recueillir à Corfou une succession importante.
La mer fut assez mauvaise pendant deux jours, et tout le monde fut malade, excepté l'héritière de Germaine. Elle n'avait pas le temps de sentir le roulis. Peut-être même ses pieds ne touchaient-ils pas le pont du navire. Elle était si légère, qu'elle planait au lieu de marcher. Lorsqu'elle s'endormit par hasard, elle rêvait qu'elle nageait dans l'air.
Le bateau mouilla dans le port à la nuit close, et il était plus de neuf heures lorsque les bagages et les gens descendirent à terre. La vue de petites lumières éparses qui brillaient çà et là par la ville produisit un effet désagréable sur Mme Chermidy. Lorsqu'on touche au terme d'un voyage, l'espérance, qui nous avait portés jusque-là sur ses ailes, nous manque, et nous tombons rudement sur la réalité. Ce qui nous paraissait le plus certain se voile d'un doute; nous ne comptons plus sur rien, et nous commençons à nous attendre à tout. Un froid nous saisit, quelle que soit l'ardeur des passions qui nous animent; nous sommes tentés de mettre toutes choses au pis, nous regrettons d'être venus, et nous voudrions retourner en arrière. Cette impression est d'autant plus pénible, que nous ne sommes plus seuls et que nous arrivons dans un pays moins connu. Lorsque personne ne nous attend au port, et que l'embarcation nous jette en proie à ces faquins polyglottes qui bourdonnent autour des voyageurs, notre premier sentiment est un mélange de dépit, de dégoût et de découragement. Mme Chermidy arriva fort maussade à l'hôtel de Trafalgar.
Elle espérait y apprendre la mort de Germaine. Elle y apprit, avant tout, que la langue française n'est pas très-répandue dans les hôtels de Corfou. Mme Chermidy etle Tasne possédaient entre elles deux qu'une langue étrangère, le provençal, qui leur fit peu d'usage en ce pays. Force leur fut d'attendre un interprète, et de souper en attendant. L'interprète arriva quand le maître de l'hôtel était couché; il se leva en grommelant, et trouva mauvais qu'on l'eût éveillé pour des affaires qui n'étaient pas les siennes. Il ne connaissait ni M. ni Mme de Villanera. Ces gens-là n'étaient jamais venus dans l'île, car tous les voyageurs de distinction descendaient àTrafalgar Hôtel. On ne pouvait supposer que M. et Mme de Villanera, s'ils étaient gens de bien, se fussent égarés ailleurs. L'hôtel d'Angleterre, l'hôtel d'Albion, l'hôtel Victoria étaient des établissements de dernier ordre, indignes de loger M. et Mme de Villanera.
L'hôtelier se coucha sur cette tirade, et l'interprète offrit de courir à la recherche des renseignements. Il resta absent une partie de la nuit.Le Tass'endormit à l'attendre; Mme Chermidy rongea son frein et s'étonna plus d'une fois qu'une personne qui avait cent mille francs dans sa cassette ne pût acheter un simple renseignement. Elle éveilla le pauvreTas, qui n'en pouvait mais.Le Taslui conseilla de dormir au lieu de se tourner le sang. «Tu comprends bien, lui dit-elle, que si la petite a déménagé dans l'autre monde, on ne s'est pas amusé à tendre la ville en noir. Nous n'aurons de nouvelles qu'à la campagne. Tout le monde doit connaître la villa Dandolo. Couche-toi tranquillement; il fera jour demain. Qu'est-ce que tu risques? Bien sûr que si elle est morte, elle ne ressuscitera pas dans la nuit.»
Mme Chermidy allait suivre le conseil de sa cousine, quand le domestique de place vint à grand bruit lui annoncer que M. et Mme de Villanera étaient débarqués dans l'île au mois d'avril avec leur médecin et toute leur maison; qu'ils étaient tous très-malades; qu'on les avait conduits à la villa Dandolo, et qu'ils devaient être morts depuis longtemps s'ils n'allaient pas mieux. La veuve impatiente mit le domestique à la porte, se jeta sur son lit et dormit assez mal.
Le lendemain, elle loua une voiture et se fit conduire à la villa Dandolo. Le cocher ne sut pas lui dire ce qui l'intéressait; et les paysans qu'elle rencontra sur son passage écoutèrent ses questions sans les comprendre. Elle prit toutes les maisons de la route pour la villa Dandolo, car toutes les maisons se ressemblent un peu dans l'île. Lorsque son cocher lui indiqua un toit d'ardoises caché dans les arbres, elle serra son coeur à deux mains. Elle consultait attentivement la physionomie du pays pour y lire la grande nouvelle qu'elle brûlait d'apprendre. Malheureusement, les jardins, les chemins et les bois sont des témoins impassibles de nos plaisirs et de nos peines. S'ils s'intéressent à notre sort, ils le dissimulent bien, car les arbres du parc ne prennent pas le deuil à la mort de leur maître.
Mme Chermidy gourmandait la lenteur des chevaux. Elle aurait voulu monter au galop l'escalier qui conduisait à la villa. Elle ne tenait pas dans la voiture; elle se jetait d'une portière à l'autre, interrogeant la maison et les champs et cherchant une figure humaine. Enfin elle sauta à terre, courut à la villa, trouva toutes les portes ouvertes et ne rencontra personne. Elle revint sur ses pas et parcourut le jardin du nord; il était désert. Une petite porte et un escalier rapide conduisaient au jardin du midi. Elle se jeta jusqu'en bas et s'aventura dans les allées.
Elle aperçut à l'ombre d'un vieil oranger, du côté de la plage, une femme vêtue de blanc qui se promenait un livre à la main. Elle était trop loin pour reconnaître la figure, mais la couleur de la robe lui donna à penser. On ne s'habille pas de blanc dans une maison en deuil. Toutes les observations qu'elle avait recueillies depuis cinq minutes se combattaient dans son esprit. L'abandon presque absolu de la villa pouvait faire croire à la mort de Germaine. Les portes ouvertes, les domestiques absents, les maîtres partis, et pour où? Peut-être pour Paris! Mais comment n'en savait-on rien à la ville? Germaine était-elle guérie? Impossible, en si peu de temps. Était-elle encore malade? Mais alors on la soignerait, on ne laisserait pas les portes ouvertes. Elle hésitait à s'avancer vers la promeneuse blanche, lorsqu'un enfant enjamba l'allée en courant et s'enfonça sous les arbres, comme un lapin effarouché qui traverse un sentier de forêt. Elle reconnut son fils et reprit de l'audace. «Qu'est-ce que je crains? pensa-t-elle. Personne n'a le droit de me chasser d'ici. Qu'elle vive ou qu'elle meure, je suis mère et je viens voir mon fils.»
Elle marcha droit à l'enfant. Le petit Gomez eut peur lorsqu'il vit cette femme en deuil; il s'enfuit, en criant, vers sa mère. Mme Chermidy fit quelques pas à sa poursuite, et s'arrêta tout court en présence de Germaine.
Germaine était seule au jardin avec le marquis de los Montes de Hierro. Tous ses hôtes venaient de prendre congé d'elle; la comtesse et son fils reconduisaient Mme de Vitré; le docteur était parti pour la ville avec les Dandolo et M. Delviniotis. La maison était livrée aux domestiques, et ils faisaient leur sieste, suivant l'usage, partout où le sommeil les avait surpris.