IV

Dans tout ce qu'il avait dit, elle avait été frappée d'un mot prononcé de façon, au moins lui semblait-il ainsi, à s'imposer à l'attention; c'était celui qui se rapportait aux avantages résultant pour lui de la reconnaissance de Claude. Si ces avantages n'avaient pas existé, il n'aurait donc pas pensé à cette reconnaissance, et il n'eût jamais réclamé sa paternité si sa fille n'avait pas été l'héritière de M. de Chambrais.

Donc, il était homme d'argent et il n'y avait à cela rien que de naturel dans la misère qui paraissait être la sienne; c'était par besoin d'argent qu'il poursuivait cette reconnaissance d'un enfant, dont il ne s'était jamais préoccupé; par besoin d'argent qu'il cherchait à exploiter sa paternité; enfin, par besoin d'argent aussi qu'il menaçait:

—Prenez l'enfant ou je la reconnais.

Si, comme tout l'indiquait, il ne tenait nullement à ce que Claude sortît d'un milieu indigne d'elle, ses menaces n'avaient donc d'autre objet que de se faire payer la non reconnaissance de l'enfant.

Arrivée à ce point, Ghislaine respira; jusque-là elle avait eu le coeur serré par l'angoisse comme si sa fille était en danger de mort, sans qu'elle pût rien pour la secourir et la sauver; mais maintenant il semblait qu'elle avait le moyen de lui venir en aide et de la défendre: c'était une lutte dans laquelle elle ne restait pas désarmée.

Cette espérance la releva, et bien qu'elle ne pût pas prévoir ce que serait cette lutte avec un pareil homme, elle se calma un peu: le danger n'était pas immédiat; elle avait un certain temps devant elle pour aviser, pour chercher.

Quand le comte rentra, elle était assez maîtresse de sa volonté pour l'accueillir comme à l'ordinaire et le questionner.

—Comment avait-il parlé?

Il lui raconta la séance et elle l'écouta sans donner des signes trop manifestes de distraction ou de préoccupation; comme il disait qu'il serait sans doute obligé de reprendre la parole le lendemain, elle manifesta le désir de l'accompagner.

—Te sens-tu en état de venir demain à Paris?

—Oh! certainement.

—Alors tu es tout à fait bien?

—Tout à fait.

—Tant pis.

—Comment tant pis?

Il la prit dans ses bras et l'embrassa doucement:

—Une idée qui m'est venue pendant mon voyage au lieu de penser à mon discours, j'étais avec toi et me disais que ce malaise pourrait être un indice heureux.

—Pauvre ami! murmura-t-elle tristement.

—Pourquoi non? Nous est-il donc interdit d'espérer! Tu as trente ans, j'en ai trente-sept. Ce n'est pas la première fois qu'en te voyant indisposée je me suis réjoui. Sais-tu que j'ai étudié les signes caractéristiques de la grossesse, signes rationnels et signes sensibles, signes incertains, probables, certains, et que sur ce sujet j'en sais peut être autant que bien des médecins? Enfin ce malaise n'a pas persisté.

—Pas du tout; et je suis sûre que rien ne m'empêchera d'aller demain à Paris; je profiterai de ce voyage pour faire quelques courses indispensables. Quand dois-tu parler?

—Si je parle, ce sera au commencement de la séance.

—Eh bien! après ton discours, je quitterai la Chambre, de manière à ne pas te faire attendre pour revenir ici.

Les choses s'arrangèrent ainsi, elle assista à la première partie de la séance, puis, quand le comte eut parlé, elle quitta la tribune et revint rue Monsieur.

Par son contrat de mariage, il avait été stipulé qu'elle toucherait une pension pour ses besoins personnels; mais dans l'étroite intimité où elle vivait avec son mari, jamais cette clause n'avait été observée: tout entre eux se partageait en commun; ne faisant qu'un de coeur et d'esprit, ils n'avaient qu'une fortune, qu'ils employaient selon leurs besoins, se consultant le plus souvent avant d'engager une dépense, ou, s'ils n'avaient pas le temps, s'en rendant compte après qu'elle était faite.

Dans ces conditions, elle ne pouvait donc pas prendre une somme un peu importante sans en parler à son mari; aussi n'était-ce point de cette façon qu'elle espérait se procurer l'argent nécessaire au rachat de Claude.

Ce n'était point seulement dans leur château et leur hôtel que les princes de Chambrais avaient toujours pieusement conservé ce qu'ils avaient reçu de leurs pères; pour les meubles, pour les bijoux, il en avait été de même, la mode n'avait jamais eu prise sur eux: on faisait disparaître dans une pièce reculée, où l'on serrait dans des armoires ce qui était par trop antiquaille sans être ancien, mais on ne s'en débarrassait point: les greniers étaient bondés de meubles rococo, et il y avait des placards remplis de porcelaines ridicules appartenant au style Louis-Philippe.

C'est ainsi que Ghislaine possédait quelques bijoux de prix par la valeur de leurs pierres, mais que leurs montures rendaient immettables: jamais elle ne les avait portés. Placés dans des écrins, ils étaient conservés dans un coffre que, depuis leur mariage, son mari n'avait pas ouvert: ils étaient là, cela suffisait, ils faisaient partie des joyaux de la famille, et comme il avait une parfaite indifférence pour les pierreries, il ne s'en inquiétait pas autrement; ce ne serait pas lui assurément qui lui demanderait de mettre jamais telle ou telle parure, puisqu'il ne les connaissait même pas.

Obligée de trouver instantanément une forte somme, c'était sur la vente de quelques-uns de ces bijoux qu'elle comptait.

C'était là une cruelle extrémité, et à la pensée d'entrer dans un magasin, elle, la comtesse d'Unières, pour vendre des pierres précieuses, le rouge lui montait aux joues; mais elle n'avait pas le choix des moyens, et coûte que coûte, il fallait qu'elle prît le seul qu'elle trouvait, sans se laisser arrêter par la honte et par la peur des commentaires qu'elle allait provoquer.

Rentrée chez elle, elle ouvrit le coffret où étaient serrés ces bijoux, et elle chercha ceux qu'elle pouvait prendre, c'est-à-dire ceux qui, par leurs pierreries, avaient une valeur marchande; elle s'arrêta à une broche en rubis et en diamants, à un noeud avec deux glands et à un bouquet de corsage. Combien tout cela valait-il? Elle n'en savait trop rien. Une assez grosse somme, croyait-elle, mais sans pouvoir la préciser. Alors, de peur que ce qu'elle en obtiendrait fût au-dessous de ce qu'elle voulait, elle y ajouta une boucle de ceinture.

Puis, tassant le tout dans un journal, de manière à n'avoir pas à porter un trop gros paquet, ce qui eût provoqué l'attention, elle remonta en voiture et se fit conduire chez Marche et Chabert, les grands bijoutiers de la rue de la Paix, à qui elle avait plus d'une fois acheté des bijoux pour cadeaux, et qui devaient, croyait-elle, l'accueillir convenablement. Sans doute elle eût préféré s'adresser à des marchands qui ne l'eussent pas connue; mais, à ces marchands, elle aurait dû donner son nom pour qu'on la payât, et dans ces conditions mieux valait encore avoir affaire à Marche et Chabert, qui avaient une réputation d'honnêteté.

Quand sa voiture s'arrêta devant le magasin, un commis, qui avait reconnu la livrée, se hâta de venir au-devant d'elle, tandis qu'un autre prenait des mains du valet de pied le paquet de bijoux.

Elle demanda à parler à l'un des maîtres de la maison, et presque aussitôt M. Chabert arriva, souriant et respectueux, empressé de se mettre à la disposition de sa noble cliente; comme c'était en particulier qu'elle désirait l'entretenir, il la fit passer dans son cabinet dont il referma la porte; alors elle exposa franchement sa demande.

Ayant besoin d'une certaine somme pour un emploi secret, elle désirait vendre des pierreries qui ne lui servaient à rien.

Le bijoutier examina ces pierreries et déclara qu'il était prêt à les acheter.

—Faudra-t-il les remplacer par des pierres fausses? demanda-t-il.

—Non.

—Vous avez bien raison, les montures n'ont aucune valeur; elles sont d'un autre âge.

—C'est ce qui me décide à m'en débarrasser.

—Quand on possède des diamants et un collier de perles comme madame la comtesse, on est en droit de se montrer difficile en fait de bijoux.

Il était trop parisien pour ne pas comprendre qu'une femme comme la comtesse d'Unières ne se résigne à une pareille démarche que sous le coup d'un impérieux besoin d'argent, aussi, comme il fallait un certain temps pour peser ces pierres et les estimer, proposa-t-il à Ghislaine de lui verser immédiatement cinquante mille francs; plus tard il compléterait la somme; puis, réfléchissant qu'une grosse liasse de billets pourrait l'embarrasser, il lui offrit un chèque sur la banque.

L'affaire ainsi arrangée, il n'ajouta qu'un mot:

—Quel jour devrai-je me rendre chez madame la comtesse?

—Je viendrai.

Quelle somme était-ce que cinquante mille francs? Grosse? Petite? Suffisante ou insuffisante pour exciter des convoitises et satisfaire des appétits?

C'était ce que Ghislaine se demandait, se trouvant à l'égard de l'argent dans l'ignorance de ceux qui, ayant toujours été riches, connaissent mal sa valeur.

Que représentaient cinquante mille francs pour Nicétas?

Au temps où il donnait des leçons et où il gagnait quatre cents francs par mois pour venir deux jours par semaine à Chambrais, ils eussent été certainement une fortune pour lui, le paiement de dix années de travail.

Mais maintenant?

A la vérité, si l'on s'en tenait à l'apparence, et à la tenue, on pouvait croire qu'ils en seraient une bien plus tentante encore, puisqu'ils le tireraient de la misère.

Mais était-il l'homme du temps des leçons, et ces douze années de misère ne lui avaient-elles pas donné d'autres besoins et d'autres exigences?

De même qu'elle ne l'avait pas reconnu en le voyant traverser la cour, de même elle ne l'avait pas retrouvé en l'entendant parler: dans sa voix il y avait une dureté, dans son regard une brutalité, et dans toute sa personne un cynisme qui montraient qu'il n'était pas resté l'homme d'autrefois.

Quelles étaient les prétentions de l'homme d'aujourd'hui? Sur quoi les avait-il établies? Car plus elle réfléchissait à leur entrevue, plus elle se confirmait dans l'idée qu'il avait joué une comédie dont le dénouement devait être l'offre d'une somme d'argent.

Accepterait-il celle qu'elle allait lui proposer!

C'était un marché, et elle se sentait bien inexpérimentée, bien faible, bien maladroite pour le débattre comme il aurait fallu: pour la première fois de sa vie elle allait avoir à discuter une affaire d'argent, et tandis qu'il l'intimiderait de son audace, elle serait paralysée de toutes les manières, par son inexpérience, par sa dignité, par sa tendresse pour sa fille, par le souci de son honneur et de celui de son mari.

Était-il conditions plus fâcheuses, situation plus terrible? Elle eût voulu n'avoir pas à attendre et que tout de suite ce marché vînt en discussion. Mais le lendemain précisément son mari resta à Chambrais, et elle dut veiller à ne pas trahir son anxiété et son angoisse.

Elle y réussit assez mal, et plus d'une fois elle vit qu'il l'examinait pour lire en elle.

—Comme tu es nerveuse, dit-il à un certain moment.

Elle s'en défendit mais sans le convaincre, ainsi qu'elle en eut bientôt la preuve.

—Tu sais que je persiste dans mon idée.

—Quelle idée?

—Celle que ton malaise d'avant-hier m'a inspirée. Évidemment, il se passe en toi quelque chose d'insolite. Quoi? Je n'en sais rien. Quelle est la cause de ce changement? Je ne le sais pas non plus. Mais le changement est certain: tu n'es pas dans ton état ordinaire. Alors, comme je ne vois pas de raisons qui l'expliquent, j'en cherche dans le sens que je désire. Sans doute, ce serait une folie de croire, mais ce n'en est pas une d'espérer. La persistance de ton état nerveux est significative.

Après le dîner, ils sortirent en charrette anglaise pour aller à une certaine distance du château, voir des poulains dans une prairie, à laquelle on n'accédait que par un mauvais chemin charrois.

Comme ils revenaient à la nuit tombante, ils croisèrent Nicétas qui flânait par les rues du village, en attendant l'heure d'aller se coucher dans une meule foin.

Cette fois Ghislaine le vit, et de nouveau le comte le remarqua, son attention étant attirée par la fixité des regards que Nicétas attachait sur lui.

—Tu ne sais pas ce qu'est cet individu de mauvaise mine qui rôde dans le pays? demanda-t-il.

Elle ne répondit pas.

Alors il continua:

—Je l'ai déjà vu dimanche à la sortie des vêpres; il semble qu'il cherche à nous demander quelque chose. Si, par hasard, il voulait entrer aux écuries, il faudrait que François prît sur lui des renseignements sérieux: il a bien vilaine tournure.

Et c'était le père de Claude; il voulait la prendre près de lui pour qu'elle y trouvât une direction affectueuse, dans un milieu digne d'elle!

Après un premier moment de honte et d'accablement, cette rencontre lui donna encore plus de force pour la journée du lendemain: à tout prix, il fallait sauver Claude de ce misérable,—que le comte ne trouvait même pas bon pour ses écuries.

Quant à trois heures quarante cinq minutes Nicétas, annoncé par le coup de cloche du concierge, entra dans le vestibule, il y trouva Auguste qui était encore de service ce jour-là.

—Ah! c'est vous, monsieur! dit le valet de pied avec surprise.

—Vous voyez; votre maîtresse m'a promis de répondre aujourd'hui à mes questions, et je viens chercher ses réponses: nous collaborons: c'est beaucoup d'honneur pour moi.

—Alors, vous n'avez qu'à lui demander l'autorisation de visiter le château, elle ne pourra pas vous le refuser.

—C'est une idée; mais maintenant le château m'intéresse moins.

Il trouva Ghislaine dans le même salon et à la même place que la première fois.

—Cet empressement à me recevoir est d'un heureux augure, dit-il, et j'espère que nous nous entendrons.

—Vous vous trompez.

—Ah!

—Au moins quant à la condition que vous prétendez m'imposer.

—Mais il y a deux conditions que je prétends vous imposer: ou vous prenez Claude, ou je la prends moi-même.

—Cela est également impossible.

—C'est vous, madame, qui vous trompez, car si vous pouvez ne pas prendre votre fille, vous ne pouvez pas m'empêcher de la prendre, moi; ne suis-je pas son père?

—Et qu'en feriez-vous?

—Une honnête fille, une fille tendrement aimée.

—Je ne voudrais pas aborder un sujet blessant pour vous.

—Oh! ne vous gênez pas, et dans un entretien de l'importance de celui-ci, qui met tant d'intérêts en jeu, l'avenir de votre fille, votre honneur, celui de votre mari, laissez, je vous prie, toute politesse de côté; ce n'est ni le lieu, ni le moment.

—Je voulais dire qu'alors que vous voyiez dans Claude une héritière jouissant dès maintenant de ses revenus, vous pouviez penser à la prendre.

—C'est-à-dire que je spéculais sur ma paternité, n'est-ce pas? Dites-le donc, puisque vous le pensez; cela n'est pas pour me blesser; en réalité, rien n'est pour me blesser.

Malgré la permission qu'il lui en donnait, elle ne vouait pas «ne pas se gêner» comme il disait, ni pousser les choses aux extrêmes.

—Claude en possession de ses revenus, dit-elle, vous pouviez lui donner une existence large, en même temps que vous vous la donniez à vous-même. Mais maintenant ce n'est pas le cas. J'admets pour un moment que vous puissiez la prendre—mais je n'admets cela que pour la discussion, car dans la réalité son conseil de famille la défendrait, et la justice ne sanctionnerait jamais des droits qui ne reposent sur rien. Que feriez-vous d'elle, et comment vivrez-vous? Quels avantages matériels retirerez-vous de cette reconnaissance? Claude serait une charge pour vous, non une source de produit.

—Où voulez-vous en venir?

—A ceci: que vous pourriez trouver ces avantages précisément à ne pas prendre Claude, à ne pas vous occuper d'elle, à m'abandonner ce soin ainsi qu'à son conseil de famille, enfin à la laisser, aussitôt que sa santé le permettra, entrer au couvent, où elle recevra une éducation convenable, et d'où elle sortira pour se marier.

—Je ne comprends pas, dit-il en prenant un air étonné, et ne vois pas où seraient ces avantages.

Elle avait placé le chèque de Marche et Chabert sous un livre, à portée de sa main; elle souleva le livre, et tirant le chèque, elle le lui tendit:

—Dans ceci.

Il prit le chèque avec un mouvement de joie presque triomphant; mais dès qu'il eut jeté les yeux dessus, son visage se contracta.

—Alors vous me proposez de m'acheter ma fille? dit-il.

—Vous m'avez offert un marché, je vous en offre un autre.

—Et vous estimez qu'elle vaut cinquante mille francs: pour une fille du sang des Chambrais, convenez que ce n'est pas cher; je ne parle pas du sang de son père, puisque vous ne le connaissez pas. En ne me recevant pas hier—ce n'est pas votre faute, je le sais—vous m'avez permis de faire une enquête dans le pays, et de connaître ainsi le chiffre précis de la fortune de M. de Chambrais; comment me supposez-vous assez simple pour vendre cinquante mille francs ce qui en vaut quinze cent mille?

—On ne vend que ce qu'on possède, et de ces quinze cents mille francs vous ne toucherez jamais un centime.

—C'est à voir, et vous préjugez le résultat d'un procès que vous avez tout intérêt à ne pas laisser engager, ne l'oubliez pas, et, je vous en prie, faites entrer cet intérêt en compte dans vos calculs; il serait imprudent de le négliger. Aussi ces cinquante mille francs sont-ils une vraie dérision. Comment avez-vous pu croire que je les accepterais?

Ainsi elle ne s'était pas trompée, il consentait, comme elle l'avait pressenti, à renoncer à Claude et à la vendre; la contestation maintenant ne portait que sur le prix de cette vente; quelque dégoût qu'elle en eût, il fallait qu'elle entrât dans un marchandage.

Il examinait le chèque.

—Votre offre est d'autant moins sérieuse, reprit-il, que ce chèque dit lui-même que, si vous aviez voulu, vous auriez pu me faire une proposition plus convenable. Pour voir d'où proviennent ces cinquante mille francs il n'y a qu'à regarder le chèque; évidemment, vous ne les avez pas pris sur votre fortune personnelle, et vous ne les avez pas empruntés. Je ne recherche pas pour quelles raisons; je constate simplement qu'il en est ainsi. Voulant m'acheter ma fille, vous avez cherché dans vos vieux bijoux ceux qui avaient cessé de vous plaire, et vous les avez vendus à Marche et Chabert, les bijoutiers de la rue de la Paix qui vous les ont payés avec ce chèque sur la Banque: voilà leur nom imprimé et leur signature. Eh bien! madame, vous n'en avez pas vendu assez.

Il fit une pause pour jouir de l'effet d'étonnement qu'il avait produit.

—Parlons net, reprit-il bientôt, et ayons l'un et l'autre une égale franchise: vous, en ne cherchant pas des phrases échappatoires pour ne pas dire que Claude est votre fille ni qu'elle ne l'est pas, ce à quoi vous êtes parvenue jusqu'à présent, j'en conviens, mais ce qui a dû bien vous gêner; moi en vous donnant mon dernier prix. J'avoue que j'avais compté sur le revenu de la fortune de M. de Chambrais pour élever ma fille convenablement, et ce revenu me manquant, je comprends que l'enfant ne trouverait pas auprès de moi l'existence que je voulais lui faire. Dans son intérêt donc, il est mieux qu'elle aille au couvent, mais si je ne la reconnais pas, je renonce par cela même à tous les droits que j'aurais sur la pension que je pourrais lui demander quand elle sera majeure, ou sur son héritage si elle venait à mourir; et cette renonciation, je l'estime à trois cent mille francs. J'accepte ce chèque comme un acompte.—Il le mit dans sa poche.—Vous m'en devez deux cent cinquante mille, que je vous demande de me verser d'aujourd'hui en huit.

—Et où voulez-vous que je les prenne? s'écria-t-elle.

—Ce n'est pas mon affaire. Vendez d'autres bijoux. Empruntez. En huit jours une femme comme vous peut trouver des millions; et je ne vous demande que deux cent cinquante mille francs. Mais ces deux cent cinquante mille francs, j'y tiens, car ils me permettront de me créer une situation digne de ma fille: ne voulez-vous pas que le père de votre enfant cesse d'être le misérable que vous voyez devant vous? Comme il pourrait être dangereux que vous me receviez toujours ici, je vous attendrai où vous voudrez, dans une église, chez votre médecin, votre dentiste, votre couturière, tous endroits à souhait pour des rendez-vous. Aimez-vous mieux une gare? D'aujourd'hui en huit à trois heures et demie, gare de l'Est,—on y voit peu de Parisiens,—salle des pas perdus.

Ce qui rendait la situation de Ghislaine désespérée, c'est qu'elle n'avait personne à qui s'ouvrir, de qui elle pût attendre conseils et secours: la connaissant bien, il l'exploitait, sûr à l'avance qu'il ne trouverait pas un homme devant lui pour l'arrêter; c'était à une femme qu'il avait affaire, en femme il la traitait.

Vendez ou empruntez.

Pour emprunter, il fallait qu'elle s'adressât à quelqu'un; à qui? De gens d'affaires, elle ne connaissait que son notaire, et il avait toujours été pour elle d'une déférence parfaite; toutes les fois qu'il lui avait fait signer un acte, il semblait que c'était une faveur qu'il lui réclamait; mais comment lui parler d'un emprunt de deux cent cinquante mille francs? Il faudrait des explications, il faudrait une confession; elle serait morte de honte.

D'ailleurs, alors même qu'elle se résignerait à cette confession, qu'obtiendrait-elle? Si peu qu'elle fût au courant des choses de la loi, elle savait cependant qu'une femme ne peut rien faire sans l'assistance de son mari, ni ventes, ni emprunts. Et ce serait assurément l'objection que lui opposerait Me Le Genest. Emprunt pour le satisfaire, procès pour lui résister, étaient donc aussi impossibles l'un que l'autre. Elle n'eût pu se procurer cette somme qu'auprès d'un parent ou d'un ami; et elle n'avait ni parents ni amis en situation de lui rendre ce service. Ses seuls parents habitaient l'Espagne. Et quand une femme vit dans une étroite intimité avec son mari, comme elle vivait avec le sien, elle a peu d'amis; elle, elle n'en avait pas.

Il ne lui restait qu'un moyen, qu'une seule ressource: vendre; vendre de nouveau des bijoux.

Quand elle avait fait le choix de ceux qu'on venait de lui payer cinquante mille francs, elle s'était imaginée, sans rien préciser d'ailleurs, que la somme qu'on lui offrirait serait beaucoup plus forte. Certes, elle ne doutait pas de l'honnêteté de Marche et Chabert, qui sûrement les avaient estimés à leur prix marchand, mais elle doutait de la valeur de ceux qui lui restaient, comprenant très bien que les pierreries comme toutes choses subissent des dépréciations. Combien tirerait-t-elle de ceux qu'elle pouvait prendre encore, sans qu'on remarquât leur disparition? Une dizaine, une vingtaine de mille francs peut-être. Et de cette somme à celle qu'il exigeait il y avait loin, si loin, que ces vingt mille francs ne pouvaient lui être d'aucune utilité.

A la vérité, son écrin ne se composait pas que de ces respectables antiquailles; il comprenait des bracelets, une rivière, des croissants, un diadème, des peignes, des agrafes, des bouquets de corsage, que son mari lui avait donnés, ainsi que le fameux collier de perles et les diamants de sa mère; mais ceux-là elle ne pouvait pas les vendre; les uns, parce qu'ils lui venaient de son mari et qu'elle n'allait pas les employer à la rançon de sa fille; les autres, parce qu'ils étaient des souvenirs.

Et cependant, puisqu'elle était contrainte à une nouvelle vente, c'était de ces souvenirs qu'elle devait se séparer; l'hésitation n'était possible que pour le choix.

Après avoir balancé le pour et le contre, elle se décida pour le collier de perles; avec lui, au moins, elle était certaine d'obtenir la somme dont elle avait besoin, puisqu'il avait été estimé à quatre cent mille francs, et elle n'aurait pas la confusion de retourner chez Marche et Chabert.

En effet, il ne pouvait pas être question de vendre ce fameux collier, car si le comte était d'une indifférence complète pour tous les bijoux, il ne laisserait pas disparaître celui-là sans s'en apercevoir. Ce qu'il fallait, c'était faire mettre des perles fausses à la place des vraies et vendre celles-ci. Dans l'écrin où il resterait désormais enfermé, on ne s'apercevrait pas de cette substitution. Qui le verrait? Le comte seul. Et encore était-il possible qu'il ne le regardât plus jamais.

Pour vendre ses bijoux elle avait été tout droit chez Marche et Chabert qu'elle connaissait; mais pour les perles fausses elle ne savait à qui les commander. Cependant, comme elle avait acheté des parures de jais pour le deuil de son oncle, elle pensa que si dans cette maison on ne se chargeait pas de ce travail, on lui dirait à qui elle pouvait s'adresser. Le lendemain même elle s'en alla en voiture de place au boulevard des Italiens, et se faisant descendre à la Chaussée d'Antin, elle entra dans un magasin où, à côté du jais et du grenat, se trouvaient exposées des pierreries et des perles fausses.

Bien qu'elle eût préparé ses premières paroles, elle éprouva un moment d'hésitation confuse avant de pouvoir s'expliquer: on ne savait pas qui elle était, elle en avait la presque certitude, mais enfin on ne pouvait pas ne pas s'étonner de sa commande et ne pas chercher à deviner ce qui se cachait derrière.

Enfin elle se décida:

—Pouvez-vous, dans un collier, remplacer les perles vraies qui le composent par des perles fausses sans que cette substitution saute aux yeux?

—Saute aux yeux! Mais, madame, nous pouvons arriver à une imitation si parfaite que personne ne s'apercevra que c'est une imitation. Tenez.

Ouvrant un tiroir, le bijoutier étala sur une vitrine une poignée de perles:

—Voyez vous-même.

Ce que vit Ghislaine, ce fut que ces perles n'avaient pas l'orient doux, chatoyant, satiné des vraies, mais enfin l'imitation était suffisante pour qu'elle s'en contentât.

—Où est le collier? demanda le bijoutier.

—Je l'apporterai demain: vous le copierez aussi exactement que possible, même nombre, il y en a quatre cents...

Le bijoutier eut un sourire de surprise.

—... Même grosseur; vous ferez servir l'ancien fermoir pour attacher ces perles fausses, et vous mettrez les vraies dans une boîte.

Lorsqu'elle revint le lendemain, apportant le collier, ce ne fut plus de la surprise que montra le bijoutier, ce fut du respect; mais il ne se laissa pas effrayer par la perfection de ces perles, et il déclara que la copie serait digne du modèle.

—Ce sera une oeuvre d'art, je vous le promets, et si vous ne laissez pas un curieux indiscret mordre mes perles, ce qui ne se fait pas dans le monde de madame, j'en suis sûr, vous pourrez porter votre collier avec pleine sécurité.

—Qu'appelez-vous mordre vos perles? demanda Ghislaine surprise.

—J'entends les mordre avec les dents, ce qui est un moyen à la portée de tout le monde de s'assurer que les perles sont vraies, les fausses n'ayant pas la solidité des vraies.

On lui demandait quinze jours pour ce travail, elle n'en put donner que six; le samedi, à trois heures précises, il fallait qu'on le lui livrât.

Et en effet, quand elle arriva le samedi, elle trouva le collier faux dans son écrin, et dans une boîte les perles vraies. Le bijoutier aurait voulu qu'elle admirât longuement «son oeuvre d'art»; mais elle n'en avait pas le temps; après avoir jeté un rapide coup d'oeil au collier, compté les perles vraies et payé sa facture, qu'on avait eu la délicatesse de préparer sans nom, elle remonta dans son fiacre et se fit conduire à la gare de l'Est; quand elle entra dans la salle, l'horloge marquait trois heures vingt-huit minutes.

Elle chercha autour d'elle et ne l'aperçut pas. Comme ce n'était pas une heure de départ, la salle était presque déserte; seuls quelques paysans arrivés longtemps à l'avance étaient assis sur des bancs, leurs paniers et leurs paquets devant eux.

Ne sachant que faire, elle se mit à lire une affiche machinalement: tournée contre la muraille, elle ne cédait point à la tentation de jeter çà et là des regards inquiets qui auraient trahi son agitation.

Sans doute il ne la ferait pas longtemps attendre; l'âpreté lui donnerait de l'empressement.

Comme elle passait d'une affiche à une autre, elle crut voir que de loin quelqu'un se dirigeait vers elle. Mais ce quelqu'un ne ressemblait en rien, par sa tenue, au misérable que deux fois elle avait reçu, et dont le débraillé s'était imprimé dans ses yeux de façon à ce qu'elle ne l'oubliât jamais: c'était un gentleman de tournure élégante, la toilette soignée: bottines à guêtres mastic, pantalon quadrillé noir et blanc, gilet blanc, jaquette à carreaux, chapeau gris; dans une de ses mains gantées de chevreau clair, un jonc à pomme de lapis.

Et pourtant, c'était sa taille élevée; quand il se fut rapproché, le doute n'était plus possible: elle ne l'avait pas reconnu déguenillé, et maintenant elle ne le reconnaissait pas élégant.

Il l'aborda, chapeau bas, avec toutes les marques du respect:

—Oserai-je vous offrir mon bras?

Elle eut un mouvement de répulsion.

—Marchez près de moi.

Il l'accompagna, le chapeau à la main.

—Je n'ai pas l'argent, dit-elle.

Il mit son chapeau.

—Et alors? dit-il brutalement.

—Dans cette boite il y a quatre cents perles provenant d'un collier pesant plus de six mille grains, qui a été estimé quatre cent mille francs; prenez-les et vendez-les vous-même, ce que je n'ai pu faire; vous en obtiendrez certainement plus de deux cent cinquante mille francs.

—En êtes-vous sûre?

—Les perles sont de premier choix; elles font l'envie des bijoutiers.

—S'il en est ainsi... d'ailleurs, la perle est en hausse, je crois.

—Je voudrais qu'elles fussent vendues ailleurs qu'à Paris où elles sont connues.

—Vos désirs sont des ordres, et puisque vous mettez votre honneur entre mes mains, soyez tranquille; ne sommes-nous pas associés?

Elle lui tendait la boîte; il fit mine de ne pas la prendre:

—L'argent me remplacera-t-il jamais l'affection de ma fille; ah! madame, aimez-la bien.

Il prit la boîte, salua plus bas encore qu'en arrivant et s'en alla.

Le calme avait succédé aux angoisses désespérées qui avaient bouleversé Ghislaine pendant les quelques jours où elle était restée sous le coup des exigences de Nicétas.

Certes, ce calme ne ressemblait en rien à l'heureuse sérénité des années qui avaient précédé cet orage, mais elle respirait; si tout danger n'était pas à jamais écarté, il était au moins ajourné.

Était-il déraisonnable d'admettre qu'il pouvait retourner à l'étranger et y rester? Puisqu'il avait passé onze ans sans revenir à Paris, c'est que rien ne l'y appelait et ne l'y retenait; ce n'était pas sans intention qu'elle lui avait demandé de ne pas vendre les perles du collier à Paris; et si tout d'abord il y avait là une raison de prudence, il y en avait une aussi d'espérance: une fois à Londres, à Vienne, ou à New York, il pouvait très bien ne pas penser à rentrer à Paris.

Cependant, comme c'eût été folie de s'endormir dans cette espérance qui ne reposait sur rien de précis, elle voulut prendre quelques précautions contre un retour possible et une nouvelle attaque.

Pour elle, il n'était que trop certain qu'elle ne pouvait rien, et comme elle avait été une marionnette entre ses mains, dont il jouait selon sa fantaisie, elle le serait toujours.

Mais pour Claude, il en était autrement, et si après avoir agi contre la mère, il trouvait de son intérêt de se tourner contre l'enfant, il fallait qu'à ce moment celle-ci fût en sûreté.

Pour cela, le mieux était de la mettre au couvent; s'il voulait tenter quelque chose, où la chercherait-il quand les portes d'un couvent se seraient refermées sur elle à Paris ou aux environs?

Mais elle ne voulut pas prendre cette résolution sans avoir consulté son médecin qu'elle fit venir à Chambrais, pour qu'il examinât Claude de nouveau.

Le médecin fut d'avis qu'à la rentrée d'octobre elle pourrait travailler comme toutes les filles de son âge, mais que pour le moment il importait qu'elle passât les mois d'été à la campagne sans faire grand'chose.

—Encore trois mois de vie animale, dit-il en concluant, et je crois qu'à l'automne elle sera en état de supporter la règle et le travail d'un internat. Mais à condition cependant que ce ne sera pas à Paris. Là-dessus ma prescription est formelle: sa bonne santé dans l'avenir dépend de la vie à la campagne. C'est une absurdité meurtrière de maintenir des internats à Paris: lycées ou couvents; et il y a longtemps qu'on les aurait transportés aux champs, si dans toute maison d'éducation on ne faisait point passer les convenances des directeurs et des professeurs avant l'intérêt des élèves.

Ce n'était pas pour ne pas suivre les conseils de son médecin qu'elle les avait demandés; il aurait ordonné le couvent que Claude eût tout de suite quitté Chambrais, mais la prescription d'attendre jusqu'à l'automne était trop bien d'accord avec son secret dessein pour qu'elle n'en fût pas heureuse: elle aurait sa fille pendant trois mois encore.

En trois mois il ne dépenserait pas trois cent mille francs, sans doute, et avant qu'il revînt à l'assaut—si comme elle le pressentait il devait y revenir,—on aurait le temps de cacher Claude dans quelque petite ville des environs de Paris, assez bien pour qu'il ne pût pas la découvrir.

Cependant, comme il était sage de s'entourer de toutes les précautions, même de celles qui paraissaient ne devoir pas servir, elle recommanda à Dagomer de faire bonne garde autour de Claude et de ne jamais la laisser sortir avec personne autre que lui et que sa femme; quand elle irait chez lady Cappadoce, comme quand elle en reviendrait, elle devrait être accompagnée. Elle n'était plus une gamine qui peut s'en aller par les chemins.

Cela organisé de la sorte, il semblait que Ghislaine pouvait reprendre sa vie ordinaire et être tranquille.

Et de fait elle le fut pendant un certain temps, mais, un jour, elle se trouva tout a coup menacée précisément par où elle se croyait le plus en sûreté, c'est-à-dire du côté de son mari.

Pendant l'été ils vivaient à Chambrais, mais cependant sans que l'hôtel de la rue Monsieur fût complètement fermé; le comte y venait tous les jours en allant à la Chambre, Ghislaine l'accompagnait souvent, et, jusqu'aux vacances parlementaires, ils y recevaient parfois des amis, notamment des étrangers, pour lesquels une excursion à Chambrais n'eût pas été un agrément; c'était le moment où Ghislaine voyait ses parents d'Espagne à Paris, et le comte les amis avec lesquels il s'était lié dans ses voyages.

Au commencement de juillet un dîner fut ainsi donné en l'honneur d'une infante d'Espagne qui était venue passer à Paris le mois du Grand Prix, et pour se rencontrer avec elle les d'Unières avaient choisi la fleur de leurs amis, l'hôtel avait pris son air de gala et les serres de Chambrais s'étaient vidées dans les appartements et dans le jardin de la rue Monsieur.

Quand le comte revint de la Chambre où il y avait une séance importante, il trouva Ghislaine déjà habillée et installée dans le grand salon prête à recevoir ses invités: ce soir-là, elle avait renoncée à ses habitudes de simplicité, et portait une robe de crêpe de Chine blanc brodé d'or qu'elle mettait pour la première fois.

A quelques pas d'elle le comte s'arrêta pour la regarder, pour l'admirer:

—Comme cette robe te va bien, dit-il, elle est faite pour ta beauté brune; c'est une merveille d'harmonie.

Le premier coup d'oeil avait été, comme toujours, pour l'admiration, mais le second fut pour la critique:

—Comment, pas un bijou, dit-il, c'est trop de simplicité pour nos hôtes.

—Oh! en cette saison, répondit-elle surprise de cette observation, la première de ce genre qu'il se permît depuis dix ans.

—Aujourd'hui que nous recevons les Infants il n'y a pas de saison; je ne te demande pas de te charger de diamants, mais tu pourrais mettre ton collier de perles qui sur tes épaules, éclairé par les reflets noirs de tes cheveux et l'or de la bordure de ton corsage, produira un effet superbe.

Elle restait interdite.

—As-tu des raisons pour ne pas mettre ce collier? demanda-t-il en l'examinant.

—Quelles raisons?

—Eh bien! alors, fais-moi ce plaisir, c'est sérieusement que je te le demande; non seulement par égard pour nos invités, mais encore pour mon agrément.

Elle pensa à dire que le collier n'était pas en état, mais le comte prévint cette objection:

—Il est en bon état, puisque Marche et Chabert ont dernièrement réparé le fermoir.

Toute résistance était impossible.

—Je vais le mettre, dit-elle.

Elle monta à son cabinet de toilette, soumise à la fatalité.

—C'est la punition qui commence, se dit-elle en l'accrochant, où s'arrêtera-t-elle? C'est mon premier mensonge, dans combien d'autres serai-je encore entraînée?

Elle se regarda dans la psyché, mais son trouble la rendait incapable de voir si la fausseté des perles sautait aux yeux. Il lui semblait que, si l'on n'était pas prévenu, on pouvait les croire vraies, alors surtout qu'on ne les examinerait pas de très près. Seulement ne se laissait-elle pas influencer par les éloges que le bijoutier s'était lui-même décernés? Et ne les voyait-elle pas telles qu'elle voulait qu'elles fussent?

Il fallait redescendre, car les invités allaient arriver, et il fallait aussi se donner une assurance qui lui permit de ne pas se troubler quand elle verrait les regards s'attacher, comme toujours, sur son collier qui ne manquait jamais son effet. Ordinairement, ces regards la gênaient plus qu'il ne la flattaient; que serait-ce ce soir là?

En effet, chaque fois que, pendant le dîner et la soirée, elle sentit les yeux s'attacher sur elle un peu plus longtemps qu'il n'était naturel, croyait-elle, elle s'imaginait qu'on était frappé par l'étrangeté de ses perles et qu'on se demandait d'où elles provenaient: les hommes, pour la plupart, ne se connaissent guère en bijoux, mais combien de femmes en remontreraient aux joailliers! Elle ignorait si parmi ses convives il ne s'en trouverait pas une en état de deviner son mensonge. C'est dans leur amour-propre que tremblent les femmes qui ont la faiblesse de porter des bijoux faux, elle, c'était dans son amour et dans son honneur.

A un moment de la soirée, elle éprouva une émotion qui la paralysa: une de ses cousines, une jeune Espagnole, qui faisait son voyage de noces, porta la main sur le collier:

—Oh! ma cousine, que je suis contente de voir votre collier; j'en avais bien entendu parler par maman, mais je n'imaginais pas qu'il fût si beau, laissez-moi le regarder de près.

Elle ne pouvait pas refuser; heureusement elle était jeune, la cousine, et elle ne devait pas avoir de fortes connaissances en joaillerie, étant sortie du couvent pour se marier; et puis, comment soupçonnerait-elle que ce collier dont on parlait tant pouvait être faux? C'était à travers son histoire et la tradition qu'on le regardait, non à travers la réalité.

C'était là surtout qu'elle devait trouver une raison pour se rassurer et prendre confiance.

Cependant quand la soirée se termina et que les derniers convives partirent, elle fut grandement soulagée; enfin elle était sauvée; tout au moins l'était-elle pour cette fois; et après cette épreuve, si l'hiver prochain elle devait le mettre encore «par ordre», elle serait moins inquiète.

Montée dans sa chambre, elle le défit tout de suite pour le réintégrer dans l'écrin où elle espérait bien le tenir longtemps renfermé; mais au moment où elle allait ouvrir cet écrin, elle entendit le pas de son mari; alors, instinctivement, comme si elle était en faute, elle posa le collier sur une table en malachite et le recouvrit du fichu de dentelles dans lequel elle s'était enveloppé les épaules en sortant du salon.

—Vous vous déshabillez? dit-il.

—Oui.

—Eh bien! je vais attendre, nous causerons tout à l'heure; ne vous pressez pas; j'ai à lire ce paquet de lettres qu'on vient de me remettre.

Elle passa dans son cabinet, n'osant pas prendre le collier qui d'ailleurs, était bien caché, croyait-elle.

Le comte s'assit auprès de la table, sur laquelle était posée une grosse lampe en bronze, et il ouvrit une de ses lettres. Mais comme il se trouvait en dehors du rayon de la lumière, il se leva et prit la lampe pour la rapprocher.

En la reposant, une des trois griffes qui formaient le pied rencontra un coin du fichu et il se produisit un petit bruit sec comme celui d'une fracture.

Qu'avait-il donc cassé?

Il enleva le fichu et trouva le collier étalé sur la malachite; il avait écrasé deux perles.

Son premier mouvement fut du dépit et du chagrin.

—Quel maladroit je fais, se dit-il, et comme Ghislaine va être désolée; son collier.

Mais il s'arrêta surpris; si peu versé qu'il fût dans l'art de la joaillerie, il savait que les perles sont formées d'une matière nacrée, compacte, solide, résistante, qui ne s'écrase pas sous le pied d'une lampe, si lourde que soit cette lampe.

Alors, qu'est-ce que cela voulait dire?

Il resta un moment interdit, ne comprenant pas.

Puis, ramassant les morceaux des perles, il les prit dans sa main, les examina. Mais il n'y vit rien de particulier; et cependant il y avait là quelque chose d'étrange et de mystérieux.

Sa première pensée fut d'entrer dans le cabinet de toilette pour raconter cette aventure à Ghislaine; mais il avait déjà fait deux pas, quand il s'arrêta, revint à la table, égalisa les perles de façon à ce que le vide qu'il avait fait disparût, et recouvrit le collier avec le fichu.


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