VIII

Quand Ghislaine rentra dans sa chambre, elle trouva son mari assis auprès de la table, lisant ses lettres sous la lumière de la lampe.

Contrairement à ce qui avait toujours lieu, il ne leva pas les yeux pour la voir venir: au contraire, il resta absorbé dans sa lecture.

Elle attendit un moment, et comme il lisait toujours, elle se mit au lit.

C'était en effet l'habitude que, quand ils allaient dans le monde, ou quand ils recevaient, il vint passer quelques instants dans sa chambre; couchée, il s'asseyait sur une chaise basse auprès de son lit, elle tournait la tête de son côté, il lui prenait la main dans les siennes et ils causaient longuement, se disant l'un l'autre ce que les exigences du monde ne leur avaient pas permis de se communiquer dans la soirée: douces confidences qui se prolongeaient tard souvent, car après avoir commencé par les autres, ils en arrivaient bien vite à eux mêmes, et alors ils n'en finissaient plus.—Va-t'en, disait-elle.—Quand tu dormiras.—Je dormirai quand tu seras parti.—Je partirai quand tu dormiras. Parfois sous son regard, sa main dans les siennes, elle s'endormait. Et comme elle ne se levait jamais sans qu'il fût entré dans sa chambre, il arrivait quelquefois que le lendemain, en ouvrant les yeux, elle trouvait ceux de son mari attachés sur elle, comme s'il avait passé toute la nuit près d'elle à la regarder dormir.

Mais ce soir-là, il ne vint pas tout de suite prendre sa chaise basse.

—Est-ce que ces lettres contiennent des choses graves? demanda-t-elle après avoir attendu un moment.

—Des ennuis.

—Quels ennuis?

—Comme toujours, des demandes qu'il est impossible de satisfaire.

C'était une réponse, mais elle n'était pas suffisante pour expliquer cette préoccupation subite: pendant le dîner et la soirée, elle avait à chaque instant rencontré ses regards pleins d'une tendre fierté qui la suivaient, et voilà que tout à coup, alors qu'ils étaient libres, il s'enfermait dans cette attitude étrange. Qu'avait-il donc, et pourquoi ce brusque changement?

Il vint cependant s'asseoir auprès d'elle, mais au lieu d'une causerie affectueuse et abandonnée où celui qui parlait exprimait les idées de l'autre en même temps que les siennes propres, ils ne s'entretinrent que de choses banales, et au bout de peu de temps il la quitta pour rentrer chez lui. A peine avait-il fermé la porte qu'elle descendit doucement de son lit, et allant à la table, guidée par la faible lumière de la veilleuse, elle mit le collier dans l'écrin, un peu à tâtons, mais avec précaution pour ne pas faire de bruit.

Une fois seul, le comte avait tâché de réfléchir et de se retrouver; mais dans sa tête troublée, aucune réponse n'arrêtait les questions qui s'y heurtaient les unes contre les autres, et toujours il revenait à la même conclusion qui était que les perles vraies ne peuvent pas s'écraser ainsi.

Ce qui les compliquait et les rendait pour lui tout à fait mystérieuses, c'est que six semaines auparavant le collier avait été remis aux bijoutiers Marche et Chabert pour une réparation au fermoir, et que par conséquent il semblait raisonnable d'admettre qu'à ce moment toutes les perles étaient vraies, sans quoi ces bijoutiers n'auraient pas manqué de signaler celles qui étaient fausses—leur responsabilité se trouvant engagée.

Était-il possible que l'ouvrier chargé de la réparation eût substitué une ou plusieurs perles fausses aux vraies qu'il aurait détournées? Il se le demandait, mais sans croire beaucoup à cette explication.

Cependant, comme cela n'était ni invraisemblable ni impossible, le plus sage était de ne pas lâcher la bride à l'imagination, sans avoir préalablement fait une enquête de ce côté.

Le lendemain matin, avant le déjeuner, il se rendit chez les bijoutiers, et il les trouva tous les deux dans leur magasin, surveillant l'ouverture des caisses dans lesquelles les commis prenaient les bijoux qu'on devait mettre en montre ce jour-là.

Il passait rue de la Paix par hasard et, se trouvant devant le magasin, il était entré pour payer la réparation du collier de perles de madame d'Unières.

—Madame la comtesse a payé elle-même cette réparation.

Il le savait, mais il n'avait pas trouvé d'autre prétexte que celui-là qui lui permît de parler du collier.

—Il va bien, le collier? dit-il d'un air indifférent.

Les deux associés se regardèrent.

—J'entends, continua le comte, que les perles sont toujours en bon état?

—Mais, sans doute.

—Est-ce que les perles ne sont pas sujettes à des maladies et ne perdent pas leur beauté en vieillissant?

—Elles meurent; mais celles de madame la comtesse d'Unières n'en sont pas là, il s'en faut; jamais elles n'ont été plus belles. Quand la réparation a été faite, nous avons laissé le collier dans son écrin ouvert, sur cette table, et elles ont fait l'admiration de toutes nos clientes qui les ont vues. Je suis sûr que madame la comtesse d'Unières exposerait son collier au profit d'une oeuvre de charité, qu'à lui seul il ferait recette.

—Vous croyez?

—Incontestablement. Sans doute il y a des perles plus grosses; mais pour mon compte, je n'en connais pas une réunion plus parfaite; quatre cents perles pareilles sans qu'une seule soit inférieure aux autres, cela ne se voit pas tous les jours; je les ai regardées moi-même une à une avant de renvoyer le collier, et pour un homme du métier c'était une jouissance.

Ainsi, quand le collier était sorti des mains de ces bijoutiers, toutes les perles étaient vraies; c'était donc depuis ce moment que la fraude avait eu lieu.

Il restait au comte une question à poser.

—Est-il possible qu'un de vos employés ait substitué des perles fausses aux perles vraies?

Mais cette question était un aveu en même temps qu'une accusation: l'aveu qu'il avait découvert des perles fausses dans le collier de la comtesse, l'accusation contre celui des commis qui avait porté l'écrin de la rue de la Paix à la rue Monsieur, et qui serait coupable de cette fraude.

Elle était donc impossible à tous les points de vue, et il devait s'en tenir à ce qu'il avait obtenu.

Quand il fut sorti, les deux associés passèrent dans leur cabinet et, la porte fermée, en même temps ils s'interrogèrent du regard d'abord, puis franchement?

—Marche?

—Chabert?

—Ça vous parait naturel tout cela?

—Le mari qui entre par hasard.

—La femme qui vend ses anciens bijoux pour faire de leur produit un emploi secret.

—L'embarras de l'un.

—La confusion de l'autre.

—C'est-à-dire que moi, s'il s'agissait d'une autre femme que de madame d'Unières, je dirais ça y est.

—Et moi je dirais que le collier a été vendu comme les anciens bijoux.

—A qui?

—Pourquoi pas à nous!

—Voilà qui n'est pas juste.

—Nous, nous la connaissons.

—Nom de nom, pourvu que ce ne soit pas à Freteau.

—On les aura envoyées à Londres.

—C'est égal, si les perles viennent dans le commerce, je les reconnaîtrai.

—Le joli, ce serait de les revendre au comte, car enfin un collier comme celui-là ne peut pas disparaître sans que l'honneur de la famille soit engagé.

—Je vais écrire à Londres.

—Quand Jacob et Van Meulen viendront, il faudra leur en parler.

Le comte rentra plus perplexe, plus angoissé qu'il ne l'était en sortant le matin, car avant d'aller chez ces bijoutiers, il pouvait croire que les perles fausses se trouvaient depuis longtemps dans le collier, depuis toujours peut-être, tandis que maintenant, à moins d'accuser Marche et Chabert d'être des voleurs ou des ignorants, il fallait reconnaître qu'elles n'y avaient été introduites que depuis la réparation du fermoir.

Si la question de la date semblait résolue, l'autre, celle du «comment», restait entière, et même elle s'était aggravée en se limitant, puisqu'il était démontré que le collier ne se composait que de perles vraies quand il avait été remis à Ghislaine, des mains de laquelle il n'avait pas dû sortir.

Cela était si grave, qu'il revint en arrière, sans oser aller plus loin.

Jusque-là il avait raisonné en partant de ce point que les perles s'étaient écrasées parce qu'elles étaient fausses, et que, si elles avaient été vraies, elles auraient résisté au coup porté par la lampe. Mais ce point était-il indiscutable? Il le croyait. En réalité, il ne le savait pas d'une manière certaine: il supposait que des perles ne devaient pas s'écraser, mais si elles avaient un défaut caché, si elles étaient malades, ou même si elles étaient mortes, ne pouvaient-elles pas être brisées par un choc lourd comme celui d'une grosse lampe, se produisant sur une matière dure telle que la malachite formant enclume?

C'était cela maintenant qui avant tout devait être élucidé, et un seul moyen se présentait d'aller au fond des choses, sans laisser place au doute et aux tergiversations, c'était de soumettre le collier à l'examen d'un bijoutier ou d'un expert—ce qu'il ferait.

Après le déjeuner, au lieu de retourner à Chambrais avec Ghislaine, il resta seul à Paris, quand elle fut partie, ouvrant le coffre-fort, dont ils avaient chacun une clé; il prit le collier, qu'à cause de la dimension de l'écrin on ne serrait pas dans le coffret aux bijoux, et s'en alla chez un des grands joailliers du Palais Royal, qui devait ne pas le connaître.

Là, il n'y avait besoin ni de finesse ni de réticence. Il apportait un collier pour qu'on remplaçât deux perles qui manquaient.

Le commis auquel il s'adressa ouvrit l'écrin, mais presque tout de suite il le referma:

—Ce n'est pas un travail pour notre maison, dit-il.

—Vous ne vous chargez pas des réparations? demanda le comte que la fermeture de l'écrin avait péniblement impressionné.

—Mon Dieu, oui, à la rigueur, mais nous ne faisons pas le faux.

—Ah!

—Vous trouverez, sous la galerie à côté, trois maisons plus bas.

Le mot qui était venu aux lèvres du comte était «Vous êtes certain que ces perles sont fausses» mais il l'avait retenu; ce bijoutier ne pouvait pas se tromper, la rapidité avec laquelle il avait refermé l'écrin prouvait que le doute même n'était pas possible pour un homme du métier.

Et cependant, poussé par le besoin de ne pas croire, il voulut entrer dans le magasin qu'on lui avait indiqué; l'enseigne écrite sur la glace de la devanture était trop tentante: «Fabrique de perles et de bijoux»; c'était bien des perles fausses qu'on vendait dans cette maison qui les fabriquait.

Sa demande fut la même que chez le premier bijoutier: pouvait-on remplacer les deux perles qui manquaient au collier par des perles exactement pareilles; et la réponse fut celle qu'il attendait, mais que tout en lui repoussait:

—Rien n'est plus facile; seulement, pour avoir un travail parfait, il faut fabriquer les perles exprès, et cela demandera quelques jours.

Ne pouvant pas accorder ces quelques jours, il sortit, au grand étonnement du fabricant qui se demanda s'il avait affaire à un fou.

Fou, il l'était, en effet; ses idées se heurtaient dans sa tête, le ramenant toujours au même point, celui sur lequel, précisément, il ne voulait pas s'arrêter: les perles étaient vraies en sortant de chez Marche et Chabert; elles étaient devenues fausses depuis ce moment, et quand il avait demandé à Ghislaine de mettre ce collier; il avait rencontré une résistance inexplicable.

S'expliquait-elle maintenant?

Non, car assurément il y avait là un mystère qu'elle éclaircirait cependant d'un mot.

Mais comment le provoquer, ce mot? Comment lui adresser une question qui était un doute et un outrage?

Son amour, sa foi en elle, le bonheur qu'elle lui avait donné depuis dix ans, les vertus d'une vie exemplaire de droiture et de dignité, tout se dressait devant lui pour l'arrêter.

Toute la journée il balança le parti à prendre: depuis dix ans, il s'était si bien habitué à ne rien décider tout seul.

Quand il rentra tard dans la soirée à Chambrais, il la trouva l'attendant; alors, il lui annonça que le lendemain matin, à la première heure, il était obligé de partir pour son département, où son comité l'appelait d'urgence.

Il n'avait trouvé que cela: se reconnaître; gagner du temps; ne rien livrer aux hasards du premier mouvement.

Elle fut stupéfaite; mais elle s'efforça de n'en rien laisser paraître et de cacher son émotion.

Le comte parti, Ghislaine avait été passer la matinée avec Claude, s'imaginant que près de sa fille, s'occupant, jouant, causant avec elle, elle cesserait de chercher la cause de ce départ, et aussi celles de ces changements dans l'humeur de son mari, pour la première fois inégale et bizarre depuis dix ans.

Mais au lieu de la distraire, l'enfant l'avait toujours ramenée à la même pensée, étant elle-même, la pauvre petite, la cause première de tout ce qui arrivait.

D'ordinaire, lorsqu'il partait, elle restait à Chambrais désorientée, désoeuvrée, l'esprit vide, ne sachant que faire, refusant d'aller à Paris, attendant l'heure où elle vivrait en lui écrivant de longues lettres toutes pleines de tendresse; mais ce jour-là si son désoeuvrement était le même, l'inquiétude enfiévrait son esprit bouleversé.

Ce n'était point de cette façon qu'il procédait quand un voyage l'obligeait à une séparation: à l'avance il la prévenait en lui expliquant les raisons qui semblaient rendre ce voyage indispensable, il la consultait; et le plus souvent c'était elle qui, en fin de compte, le forçait à partir. Pourquoi, cette fois, avait-il agi comme s'il se sauvait et la fuyait?

Comme elle se débattait contre des suppositions sans rien trouver de raisonnable, un valet de chambre lui remit une carte sur laquelle elle lut: «Prince N. Amouroff.»

Elle ne connaissait pas ce nom qui ne lui disait rien.

—Vous avez donc dit que j'étais visible? demanda-t-elle contrariée.

—La personne qui m'a remis cette carte savait que madame la comtesse était au château; j'ai cru qu'elle était attendue.

Ghislaine, dans l'état d'agitation où elle se trouvait, n'était pas disposée à recevoir; mais pensant que ce prince Amouroff venait sans doute pour voir son mari, elle ne voulut pas le renvoyer, le voyage de Paris à Chambrais méritant quelques égards.

Elle était à ce moment dans la bibliothèque, assise dans le fauteuil de son mari, devant la table de celui-ci, se préparant à lui écrire en se servant de sa plume et de son buvard.

—Où est cette personne? demanda-t-elle.

—Dans le salon d'attente.

Elle sortit de la bibliothèque, et traversant le vestibule, précédée du valet qui ouvrait la porte, elle entra dans ce salon.

Celui qui l'attendait se tenait devant une fenêtre, regardant dans le jardin, il se retourna: c'était Nicétas.

Elle retint un cri:

—Vous!

Malgré sa stupéfaction et sa frayeur, elle eut la force de lui montrer de la main le salon faisant suite à celui où ils se trouvaient, et il la suivit.

—Vous ne deviez pas vous représenter ici, dit-elle lorsque sa voix ne dut plus être entendue du vestibule.

—Bien que je n'ai pas pris d'engagement à cet égard, je le voulais, en effet; les circonstances en ont décidé autrement; c'est pour atténuer autant que possible les inconvénients de cette nouvelle visite que je me suis présenté sous mon nom.

—Votre nom!

—Celui de mon père, le mien, par conséquent, comme je puis vous l'expliquer et vous le prouver si vous le désirez.

—C'est inutile, car ce n'est pas là, je pense, le but de cette visite.

—Pas précisément, bien que cela fût peut être à propos, mais enfin, passons; je serai à votre disposition quand vous voudrez savoir ce qu'est le père de votre fille, pour vous donner tous les renseignements que vous me demanderez. En ce moment ce que vous voulez savoir, je le vois à votre impatience inquiète, c'est le motif qui m'amène.

Elle fit un signe de tête.

—En deux mots le voici! je n'ai pas trouvé à vendre les perles que vous m'avez remises: à Londres, à Amsterdam, où je me suis rendu, on ne m'en a offert que cent cinquante mille francs au plus; il y a donc loin de ce chiffre maximum à celui que vous m'aviez annoncé; il s'en manque juste de cent mille francs pour parfaire la somme fixée entre nous; dans ces conditions, je viens vous demander ce que vous décidez; voulez-vous que je vous rende les perles pour que vous les vendiez vous-même, ce qui vous serait peut-être plus facile qu'à moi, surtout si vous rétablissez le collier dans son état, avec son fermoir, ou bien êtes-vous disposée à parfaire la somme manquante?

Elle n'eut pas la naïveté de se laisser prendre à cette histoire qui, certainement, n'avait été inventée que pour lui soustraire cent autres mille francs.

—C'est impossible, dit-elle nettement.

—Qu'est ce qui est impossible?

—Ce que vous demandez.

—Je demande deux choses ou plutôt l'une des deux ou vous reprenez les perles et vous me payez deux cent cinquante mille francs, ou je les vends moi-même cent cinquante mille francs et alors vous me payez cent mille francs seulement.

—Je n'ai pas les cent mille francs.

—Vous les trouverez.

—C'est impossible.

—Vraiment impossible?

—Absolument.

—Vous êtes certaine qu'avec un peu de bonne volonté et quelques efforts vous ne réussiriez pas à trouver ces cent mille francs?

—Ni efforts, ni bonne volonté, rien ne me les procurerait.

Elle dit cela avec une fermeté qui devait lui prouver que toute insistance était inutile.

Cependant il ne s'en montra ni embarrassé, ni fâché.

—Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste qu'à vous rendre vos perles...

Elle respira.

—... Et à reconnaître ma fille.

Ce fut elle qui laissa paraître son émotion.

—Aussi bien, dit-il en continuant, c'est la solution naturelle, celle que je voulais, parce qu'elle était conforme aux désirs de mon coeur en même temps qu'aux règles légales, et dont je n'ai été détourné que par votre intervention; vous voyez que j'avais raison et que ma faiblesse n'aurait pas dû se laisser toucher.

Elle le regardait éperdue, cherchant à démêler dans son accent et dans son attitude s'il parlait sincèrement ou s'il ne voulait pas plutôt par cette menace l'intimider, et l'amener ainsi à payer ces cent mille francs.

Mais il semblait impénétrable: sa tenue était d'une correction désespérante, il ne faisait pas un geste inutile, sa parole, calme et froide, n'avait aucun accent, ni de colère, ni de reproche.

Il continua:

—Un de ces jours, je vous rapporterai vos perles; quant aux cinquante mille francs que vous m'avez versés, je pense, que vous voudrez les offrir à votre fille; j'avoue que pour elle ils seront les bienvenus, car sans eux, jusqu'à ce que j'aie pu réaliser certaines affaires de succession, elle serait exposée, pendant les premiers mois au moins, à une vie un peu dure, dont elle aurait à souffrir.

—Alors, pourquoi voulez-vous la prendre, si vous ne pouvez pas lui assurer la vie que son état de santé exige pour elle?

—Et vous, madame, pourquoi ne voulez-vous pas la garder, et par un sacrifice d'argent lui assurer cette vie?

—Parce que je ne le peux pas.

Il eut un geste de dignité blessée et d'impatience:

—Voila un débat extrêmement pénible, qu'il ne serait convenable ni pour vous ni pour moi de prolonger.

Il se leva.

De la main, elle l'arrêta.

—Ne partez pas, dit-elle.

—Et que voulez-vous, madame?

—Que vous compreniez qu'en disant qu'il m'est impossible de trouver ces cent mille francs, je confesse la vérité.

—Je le comprendrai, ou tout au moins je le croirai si vous le voulez, madame, mais vous conviendrez qu'il est difficile d'admettre qu'une femme dans votre position, que la comtesse d'Unières, que la princesse de Chambrais soit arrêtée par une aussi misérable somme.

—C'est justement parce que je suis comtesse d'Unières qu'il m'est impossible de me la procurer. Pour les cinquante mille francs que vous avez touchés, j'ai vendu les bijoux dont je pouvais me défaire. Pour les perles qui sont entre vos mains, j'ai détruit un collier que tout le monde connaît, et que sa notoriété même m'impose si bien, qu'il est certaines réunions dans lesquelles je ne puis pas paraître sans le porter. Il m'est impossible de faire davantage. Une femme mariée ne dispose pas de sa fortune, vous le savez; et si cent mille francs sont une misérable somme pour vous, pour moi, c'en est une considérable que je n'ai pas et que je ne peux pas emprunter.

—Alors, restons-en là.

De nouveau il se leva.

Le couteau sur la gorge, elle sentait que si elle le laissait partir, elle aurait à subir quelque nouvelle attaque, qui, dans les conditions où elle se trouvait, pouvait tout perdre; elle devait donc ne reculer devant rien pour l'empêcher; Claude d'un côté, de l'autre son mari, elle était aux abois.

—Si je ne puis pas vous verser cette somme, dit-elle, je pourrais au moins vous en payer l'intérêt, un gros intérêt, et je prendrais l'engagement de vous remettre tous les ans dix mille francs.

Il prit un air indigné.

—Ces marchandages me sont très pénibles, dit-il, cent mille francs ou ma fille.

—Je vous répète qu'à aucun prix je ne puis trouver ces cent mille francs; pour les cinquante milles et les perles, je me suis déjà mis dans une situation pleine de dangers, peut-être même désespérée...

—D'où viennent ces dangers? interrompit-il.

—De mon mari.

—Et vous croyez que c'est parce que les soupçons et la jalousie de M. d'Unières sont éveillés que je vais m'incliner devant vos scrupules? Non, madame, non. Si quelque chose peut me pousser à persister dans ma demande, ce sont ces soupçons mêmes. Jaloux, M. d'Unières, inquiet, tourmenté, amené à chercher ce qui se passe, à le trouver, et que puis-je souhaiter de mieux? Un procès s'engage, une séparation en résulte, un divorce, un scandale, mais c'est précisément ce qu'il me faut.

Elle poussa un cri étouffé.

—Vous n'avez donc pas compris que je vous aime, que je n'ai pas cessé de vous aimer, que je suis aujourd'hui l'homme que j'étais il y a douze ans, et vous savez que pour vous avoir je ne recule devant rien.

Elle s'était levée, et debout, adossée à la cheminée, elle avait pris le cordon de la sonnette.

—Vous n'avez rien à craindre, reprit-il. Dans votre intérêt, je vous engage à écouter ce que j'ai à dire. Que votre mariage avec M. d'Unières soit rompu à la suite du scandale que provoquerait un procès, vous me trouvez prêt à vous épouser, et notre fille grandit entre son père et sa mère. Celui qui vous fait cette proposition, ce n'est pas Nicétas, le pauvre musicien, c'est le prince Amouroff, et ce nom, qui vaut bien celui d'Unières, n'est pas au-dessous de celui des Chambrais; ce n'est pour vous ni une mésalliance ni une déchéance; ma famille a occupé et occupe encore de grandes charges auprès de l'Empereur, à la Cour et dans le gouvernement; les raisons qui m'empêchaient dans ma jeunesse de porter mon nom et mon titre n'existent plus et j'ai pu reprendre l'un et l'autre; je vous les offre; pour votre fille c'est une grande situation, pour moi c'est le bonheur, pour vous c'est l'amour, c'est l'adoration d'un homme qui sera votre esclave.

Tout en parlant il l'examinait; la femme qu'il avait devant lui n'était plus du tout celle qu'il avait vue depuis son retour, tremblante sous la menace, affolée par la peur, paralysée par la honte; elle s'était redressée, le regard fier, l'attitude résolue, et il la retrouvait, telle qu'elle était le soir où elle l'avait obligé à sortir de sa chambre.

—Vous avez eu raison de vouloir que je vous écoute, dit-elle, puisque vos paroles sont les dernières que j'entendrai de vous. Vous avez cru qu'elles m'intimideraient et me mettraient à votre merci; elles m'ont donné enfin le courage et la dignité de la résistance. Faites ce que vous voudrez, réalisez vos menaces si vous l'osez, vous me trouverez prête à défendre ma fille et mon honneur le front haut.

Elle sonna.

Décidé à livrer bataille, Nicétas ne voulait pas s'engager à la légère: il fallait que chaque coup portât; et pour cela il avait besoin des conseils du vieux crocodile.

Depuis la visite où celui-ci lui avait proposé de partager ce que son habileté obtiendrait, il n'était pas allé le voir; à quoi bon? La lutte se passant entre Ghislaine et lui, il n'avait besoin du concours de personne; mais maintenant la loi devant intervenir, il trouvait opportun et prudent de recourir aux conseils du vieil homme d'affaire.

En rentrant à Paris il se fit conduire rue Sainte-Anne; l'unique clerc que Caffié employait était déjà parti, et au coup de sonnette que Nicétas tira sans trop d'espérance de voir la porte s'ouvrir, ce fut le crocodile lui-même qui parut, car, arrivé le premier à son cabinet, il en partait le dernier, n'ayant pas d'autres plaisirs que le travail.

Il n'avait fait qu'entrebâiller la porte qu'il tenait de la main et du pied:

—Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton bourru.

Il n'aimait pas en effet à recevoir ses clients quand il était seul, plusieurs ayant eu la main trop leste.

—Vous ne me reconnaissez pas? dit Nicétas, je vous ai été recommandé par le baron d'Anthan.

—Pour une reconnaissance d'enfant naturel; entrez.

Mais cet: entrez... Caffié ne le dit qu'après avoir toisé son client. Certainement, Nicétas eût eu la même tenue qu'à la première visite qu'il n'eût point été reçu à cette heure, quand le clerc n'était plus là pour protéger son patron.

—Je vois avec plaisir que vous avez mis à profit le temps de la réflexion, dit Caffié en l'examinant avec un sourire approbatif; que puis-je pour vous?

—Me donner un conseil, ou plutôt une consultation.

—Ah! c'est une consultation que vous demandez?

—Précisément cela et rien de plus.

—Je suis à la disposition de mes clients, dans les limites qu'ils fixent eux-mêmes, dit Caffié qui savait que, le premier pas franchi, il conduirait son client, celui-là comme les autres, où il lui plairait.

—Voilà la situation: j'ai fait une tentative pour que ma fille me soit remise.

—Auprès de qui?

—Auprès de la mère.

—Seule? en arrière du mari?

—Seule; je n'allais pas mêler le mari à l'affaire sans savoir si oui ou non je pouvais m'entendre avec la mère.

—Pas mal; et vous ne vous êtes pas entendu avec la mère?

—Nous avons cessé de nous entendre.

—Au premier mot? demanda Caffié, qui, comprenant très bien ce qui se cachait sous ces paroles discrètes, devinait à peu près comment les choses avaient dû se passer: la nouvelle tenue de son client, comparée à l'ancienne, n'était-elle pas un indice auquel il ne pouvait pas se tromper?

—Non, à la longue.

—Par suite de mauvaise volonté ou d'impossibilité? Les femmes ne font pas ce qu'elles veulent, elles ont les mains liées; et c'est une sage précaution du législateur, sans quoi on les conduirait loin.

—Elle a précisément les mains liées.

—Enfin elle a fait ce qu'elle a pu?

—Je n'ai pas à me plaindre d'elle.

—Allons, tant mieux, mon cher monsieur, tant mieux! Et maintenant vous jugez le moment venu de faire intervenir le mari?

—Justement.

—Vous m'avez dit, je crois me rappeler, qu'il est riche, ce mari?

—A son aise.

—Vous ne voulez pas préciser; comme il vous plaira, mon cher monsieur; quand vous me connaîtrez mieux, vous verrez que je ne pose jamais de questions inutiles; enfin il est en état de prendrehic et nuncune certaine somme dans ses affaires sans en être gêné?

—Oui.

—Et il est considéré?

—Très considéré.

—Aime-t-il sa femme?

—Passionnément.

—Bien entendu il ignore qu'avant son mariage madame a éprouvé un accident?

—Jamais le plus léger doute n'a effleuré sa confiance de mari.

—Les circonstances sont excellentes. Et maintenant vous voulez votre fille, dites-vous?

—J'oubliais un point: comme vous l'aviez prévu, l'enfant ne jouira qu'à sa majorité du revenu de la fortune qui lui a été léguée.

—Et cela ne change rien à vos intentions, au contraire, n'est-ce pas? donc, vous êtes disposé à réclamer l'enfant?

—Ce sont les formalités à remplir pour organiser cette réclamation que je viens vous demander.

—C'est bien simple: demain, vous vous présenterez chez un notaire et vous ferez dresser un acte de reconnaissance dans lequel vous indiquerez la mère; puis vous notifierez votre reconnaissance au tuteur avec sommation d'avoir à vous remettre votre fille. Alors nous verrons venir. Et même peut-être n'arriverez-vous pas à la notification. Pour cela, il n'y aurait qu'à vous adresser, pour l'acte de reconnaissance, au notaire de la famille, si vous le connaissez.

—J'ai connu celui de la femme, c'est-à-dire que j'en ai entendu parler autrefois.

—Vous avez retenu son nom?

Nicétas hésita un moment.

—Oh! mon cher monsieur, si vous voulez faire des cachotteries, ne vous gênez pas, tous les clients en font. Seulement, je vous préviens charitablement qu'il arrive un moment où ils s'en repentent, et souvent il est trop tard; je ne veux pas forcer vos confidences, mais vous devez comprendre que dans une affaire aussi délicate, pour vous donner de bons conseils, j'aurais besoin de tout savoir; elle ne va pas aller toute seule, votre affaire; on se défendra, on vous tendra des pièges, et si vous n'avez personne à côté de vous, je vous l'ai déjà dit, je crois, vous serez roulé; alors vous m'appellerez à votre secours et vous m'en conterez long; commencez donc par là tout de suite; c'est le plus simple et le plus court.

—Je cherche ce nom dont je ne suis pas sûr.

—Cherchez sur le tableau, dit Caffié en désignant de la main une affiche blanche attachée au mur par deux épingles; en voyant le nom vous le retrouverez plus facilement.

Le voilà: Le Genest de la Crochardière.

—Un scrupuleux, vieille école, c'est tomber à pic. Allez donc le voir demain, entre dix et onze heures. Demandez à l'entretenir pour une affaire particulière. Faites-lui part de votre intention de reconnaître votre fille, avec insertion dans l'acte du nom de la mère, en vue de poursuivre plus tard la recherche de la maternité; et insistez sur ce point; c'est l'essentiel.

—Je comprends.

—Le vieux notaire vous fera des observations, vous présentera des objections: ne répondez rien, mais notez tout ce qu'il vous dira de façon à me le rapporter exactement; s'il trouve des prétextes pour ne pas dresser l'acte séance tenante, n'insistez pas, c'est qu'il voudra soumettre l'affaire à ses clients, et ce sera le moment décisif. Vous verrez alors ce que vous aurez à faire: si vous croyez pouvoir discuter seul les propositions que très probablement on vous présentera, ou s'il n'est pas plus sage de demander l'assistance d'un conseil avisé, qui vous signalera les chausse-trapes au milieu desquelles on vous promènera. Vous êtes averti, cela suffit.

Nicétas voulut régler le prix de cette consultation, mais Caffié refusa:

—Tout n'est pas fini; j'ose même dire que rien de sérieux n'est commencé, car je ne considère pas comme sérieux les pourparlers avec la femme, quel qu'en ait été le résultat; c'est à l'entrée en scène du mari que l'intérêt va se développer et qu'il faudra jouer serré; nous ajouterons cette consultation à celle que vous demanderez alors; nous sommes gens de revue.

Le lendemain, entre dix et onze heures, comme Caffié le lui avait conseillé, Nicétas se présenta chez le notaire et demanda à parler à Me Le Genest de la Crochardière en remettant sa carte, celle du prince Amouroff, au clerc qui l'avait reçu.

Malgré ce nom et ce titre, on le fit attendre assez longtemps dans l'étude, le laissant confondu, avec de vulgaires clients qui passèrent avant lui, puis enfin on l'introduisit dans un grand cabinet clair, meublé aussi peu que possible de vieux meubles d'acajou; assis à un bureau ministre, le notaire s'était levé, mais sans quitter sa place, et Nicétas s'était trouvé en face d'un homme à l'air grave, de la vieille école, comme disait Caffié, le visage rasé de frais, cravaté de blanc, vêtu d'une longue redingote noire boutonnée.

De la main il indiqua un fauteuil à Nicétas, et s'étant lui-même assis il attendit.

—C'est pour une reconnaissance d'enfant naturel que je viens réclamer votre ministère, dit Nicétas.

Le notaire s'inclina sans répondre.

—D'une fille dont je suis le père et qui a pour mère une Française, et si je m'adresse à vous, de qui je n'ai pas l'honneur d'être connu, c'est que cette mère est votre cliente et que de plus vous êtes le notaire de l'enfant.

Me Le Genest s'était fait depuis longtemps un masque impénétrable, qui ne traduisait que rarement l'émotion ou la curiosité, mais en entendant cette entrée en matière, il laissa paraître un certain étonnement. Un enfant naturel dont il était le notaire, il n'en voyait qu'un: la pupille du comte de Chambrais, la petite Claude. Il n'était pas non plus dans ses habitudes de se risquer dans des questions compromettantes; cependant, avant d'aller plus loin, il voulut savoir à qui il avait affaire.

—Comme vous l'avez dit, prince, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais je me suis trouvé, il y a une vingtaine d'années, avec le lieutenant-général, aide de camp général, prince Amouroff, êtes-vous de la famille?

—C'était mon père.

Cela méritait considération, le notaire n'en devint que plus attentif.

—Cette enfant, continua Nicétas, est celle que M. de Chambrais a faite son héritière...

Bien que le notaire eût toujours supposé que M. de Chambrais était le père de Claude, il ne broncha pas: ce n'était pas avec son expérience de la vie qu'il allait s'étonner que deux hommes se crussent le père d'un même enfant; et puis il s'intéressait à cette petite, et il ne pouvait être que satisfait de voir cette reconnaissance lui constituer un bel état civil: la fortune du comte de Chambrais d'un côté, de l'autre le nom du prince Amouroff, elle n'était pas à plaindre vraiment.

Nicétas était arrivé au moment décisif, au coup de théâtre qu'il avait préparé:

—Et la mère, dit-il, est la princesse de Chambrais, aujourd'hui comtesse d'Unières; au moment de la naissance de l'enfant elle n'était pas encore mariée.

Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il saisit des deux mains les bras de son fauteuil, et avec une énergie qui disait sa stupéfaction, il resta ainsi, les yeux collés sur son buvard, sans regarder Nicétas.

—Si je vous demande d'insérer le nom de la mère dans l'acte de reconnaissance, continua Nicétas après un moment de silence, c'est que j'ai l'intention d'intenter prochainement une action en recherche de maternité, qu'il me sera facile de prouver, et qui d'ailleurs s'appuiera sur des présomptions presque aussi fortes qu'un aveu, j'entends les soins donnés à l'enfant par madame d'Unières, sa sollicitude, sa tendresse.

La première pensée du notaire avait été de considérer le prince Amouroff comme un fou, mais le mot recherche de maternité donna un autre cours à ses soupçons: le fou qu'il avait cru n'était-il pas plutôt un intrigant et un coquin qui ne méritait que d'être jeté à la porte?

Au commencement de son notariat, il n'eût pas hésité: «Accuser la princesse de Chambrais d'avoir eu un enfant! Sortez, misérable!»; mais l'expérience de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est sage de ne jeter les coquins à la porte que lorsqu'ils ont vidé leur sac, et celui-là n'avait qu'entr'ouvert le sien; il fallait voir ce qu'il cachait au fond. Notaire de madame d'Unières et de l'enfant, il devait les défendre.

La fin du petit discours de Nicétas lui avait donné le temps de réfléchir et de reprendre son calme professionnel.

—L'acte que vous demandez ne peut pas être dressé aujourd'hui, dit-il d'une voix parfaitement tranquille.

—Et pourquoi donc? dit Nicétas, qui pensa que décidément le crocodile était bien le malin qu'il se vantait d'être.

—Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, c'est vous même qui l'avez dit, et je ne puis recevoir cet acte qu'après que deux témoins auront attesté votre identité. Simple formalité, vous le voyez. Et pour vous, petit ennui; parmi vos amis et dans votre monde, il vous sera facile de trouver ces témoins. Voulez-vous que nous fixions rendez-vous? Demain, après demain, je suis pris toute la journée.—Samedi vous convient-il?

—Parfaitement.

—Alors, samedi à onze heures.

Comme Nicétas se levait, le notaire le retint.

—Votre adresse, je vous prie, pour le cas où j'aurais à vous écrire.

—Champs-Élysées, 44 ter.

Nicétas parti, le notaire appela son second clerc.

—Vous allez tout de suite courir à la Chambre des députés et vous vous arrangerez pour savoir si M. le comte d'Unières doit venir à Paris aujourd'hui.

—Mais à cette heure-ci je ne trouverai personne à la Chambre pour me répondre.

Il fallait vraiment que le notaire fût troublé pour n'avoir pas pensé à cela.

—Alors allez rue Monsieur, peut-être le concierge pourra-t-il vous répondre. Tâchez d'apprendre aussi si la comtesse doit venir; ne perdez pas de temps, prenez une voiture à l'heure; faites cela discrètement.

Comme le clerc allait sortir, il le rappela, car ces instructions pouvaient paraître étranges, et il fallait les expliquer.

—Le bail de la maison de la rue de Rennes est-il préparé?

—Pas encore.

—Eh bien! dites qu'on le prépare de façon à ce que M. le comte d'Unières puisse le signer.

Le clerc ne tarda pas à revenir: M. d'Unières était dans son département depuis deux jours; on ne savait quand il rentrerait; en son absence, la comtesse ne quittait que très rarement Chambrais.

M. Le Genest sonna son valet de chambre.

—Allez me commander tout de suite un coupé à deux chevaux; qu'ils soient bons, la course sera longue; qu'on me serve à déjeuner immédiatement.

Quand le coupé arriva devant la porte, le notaire était prêt, il monta en voiture, et dit au cocher de prendre la route d'Orléans.

En faisant demander, rue Monsieur, si le comte devait venir à Paris, son plan n'était pas d'avertir celui-ci des intentions du prince Amouroff; au contraire; et dans les circonstances critiques qui se présentaient, il lui semblait que le mieux était d'avoir tout d'abord un entretien avec la comtesse seule; après, on verrait ce qu'on devrait dire ou ne pas dire au mari.

Madame d'Unières pouvait-elle vraiment être la mère de cette enfant? Cela lui paraissait difficile à admettre, et même invraisemblable. Cependant, comme il y avait incontestablement des points mystérieux dans la naissance de cette enfant, il fallait, avant de lâcher la bride à l'imagination, tâcher de les éclaircir. Après, on verrait. Méthodique, le vieux notaire n'avait pas l'habitude d'aller tout de suite à l'après en négligeant l'avant, et l'imagination pas plus que l'impatience ne l'emportaient jamais; sa règle de conduite était: «Ne brusquons rien, ni les hommes ni les choses», et il s'en était toujours bien trouvé, pour lui comme pour les autres. A quoi bon tourmenter un mari de suppositions, de soupçons que la femme pouvait peut-être arrêter d'un mot?

De là cette démarche qu'il tentait auprès de madame d'Unières: elle était l'avant, le mari serait l'après, s'il le fallait,—mais seulement s'il le fallait.

Quand il arriva à Chambrais, madame d'Unières n'était pas au château; il insista pour la voir; on lui dit alors qu'elle devait être au pavillon du garde-chef, et il pria qu'on lui portât sa carte sur laquelle il écrivit: «Affaire urgente».

Après une demi-heure d'attente, il vit entrer madame d'Unières qui lui parut profondément troublée; mais précisément parce que ce trouble était caractéristique, il crut à propos de ne pas laisser deviner qu'il le remarquait: dans cet entretien il ne comprendrait, il ne montrerait que ce qu'elle voudrait elle-même qu'il comprît et montrât; s'il recevait les confidences qu'on lui faisait de force, il n'en provoquait jamais aucune, et quand il n'était pas indispensable qu'il les reçût, il s'arrangeait toujours pour les éviter.

—Excusez-moi de vous avoir dérangée, dit-il, avec un salut respectueux et affectueux à la fois; j'aurais voulu attendre votre retour sans vous faire avertir de mon arrivée, mais on m'a dit que vous étiez auprès de la jeune Claude, et pensant que vous pourriez y rester longtemps encore, je vous ai fait porter ma carte.

Il avait préparé cette phrase d'entrée en matière de façon à amener tout de suite le nom de Claude, et rappeler du même coup qu'il savait l'affection qu'elle témoignait à l'enfant; la situation était assez délicate pour qu'il ne négligeât rien de ce qui pouvait en faciliter l'abord; c'était de la prudence, de la légèreté, de la finesse qu'il fallait, et s'il était sûr de ne pas commettre d'imprudence, il ne l'était pas du tout de ne pas tomber dans quelque maladresse.

—C'est justement pour elle que je viens, reprit-il.

Le regard que Ghislaine attacha sur lui fut si éloquent dans son angoisse qu'il détourna les yeux et se hâta de continuer:

—Ayant appris que M. d'Unières était auprès de ses électeurs et concluant de là que selon votre habitude vous ne quitteriez pas Chambrais, j'ai pensé devoir venir moi-même pour vous entretenir d'une visite que j'ai reçue ce matin au sujet de cette enfant.

Il fit une courte pause, car il était arrivé au nom qui devait ou tout apprendre à madame d'Unières ou n'avoir aucun sens pour elle.

—Celle du prince Amouroff, dit-il aussi indifféremment qu'il put.

Il avait évité de la regarder en parlant, et comme elle n'avait laissé échapper aucune exclamation, il ne sut pas l'effet qu'il avait produit.

S'il avait levé les yeux sur elle, il l'aurait vue pâle et défaillante.

Il reprit:

—Le prince venait me demander de dresser un acte par lequel il reconnaîtrait cette enfant pour sa fille.

—Et vous avez dressé cet acte? demanda-t-elle d'une voix à peine perceptible.

—Certes non, madame, ce n'est point mon habitude de rien brusquer.

Elle laissa échapper un soupir de soulagement.

—Quand il s'agissait de dresser un acte dans lequel devait figurer une de mes clientes, je n'allais pas manquer à ce principe, qui a été ma règle de conduite depuis que je suis notaire.

De quelle cliente voulait-il parler? de Claude? de madame d'Unières? C'était ce qu'il se gardait bien de préciser.

—Mais le premier venu peut-il donc reconnaître ainsi un enfant? demanda-t-elle.

Depuis qu'elle était sous le coup de cette menace, elle se posait cette question, qui pour elle était devenue une véritable obsession, sans qu'elle eût pu l'adresser à personne: elle allait donc savoir.

—Parfaitement, répondit le notaire, on peut reconnaître qui on veut, même un enfant qui ne vous est rien, mais qu'on a intérêt à faire sien, par une reconnaissance passée devant un officier de l'état civil, c'est-à-dire un maire, ou devant un notaire. Ainsi la petite Claude étant une riche héritière, vous sentez qu'il peut devenir productif d'être son père, sinon en ce moment puisqu'elle ne jouit pas de ses revenus, au moins pour le jour de sa majorité ou de sa mort.

—Et personne ne peut empêcher cette reconnaissance?

—La prévenir, non; arrêter ses effets, oui. Ainsi, au cas où cette reconnaissance aurait lieu, le conseil de famille pourrait la contester, si réellement le prince n'est pas le père de l'enfant. Nous aurions alors à prouver l'impossibilité et l'invraisemblance d'une paternité mensongère et frauduleuse, invoquée dans un but de lucre; tandis que de son côté le prétendu père aurait à faire la preuve du bien fondé de sa prétention. Ce serait donc un procès avec tout ce qui s'ensuit, publicité, enquête ordonnée probablement par le tribunal et, comme complication, le scandale autour du nom de la mère qu'on aurait fait insérer dans l'acte de reconnaissance, en vue de rechercher la maternité.

C'était une porte qu'il ouvrait à la comtesse. Qu'elle lui demandât si le nom de la mère avait été donné, pour être inséré dans l'acte, il répondrait franchement. Qu'elle ne dît rien, de son côté il n'ajouterait rien.

Elle ne lui fit aucune question, alors il continua:

—Vous comprenez, madame, que dans de pareilles conditions je ne pouvais pas recevoir la reconnaissance du prince Amouroff, sans avant tout soumettre sa prétention à ceux qui s'intéressent à l'enfant; de là ma visite.

Cette fois, il n'avait plus qu'à attendre, ayant dit tout ce qui était possible sans préciser et sans aller trop loin; à elle de répondre si elle le voulait et comme elle le voudrait.

Il y eut un temps de silence assez long, embarrassant pour lui, terrible pour Ghislaine.

Enfin elle se décida:

—Ne me disiez-vous pas qu'on ne pouvait pas prévenir la reconnaissance?

—Cela dépend; si celui qui veut reconnaître l'enfant est sincère, s'il est réellement ou s'il se croit le père, il est difficile d'empêcher la reconnaissance; mais s'il ne cherche qu'une spéculation visant l'enfant ou la mère, il y a à considérer s'il ne serait pas opportun de s'entendre avec lui.

Sur ce point non plus il ne pouvait pas aller plus loin; la question était posée aussi nettement que possible, et c'était à madame d'Unières de décider s'il n'avait pas eu la légèreté et la finesse qu'il aurait voulues, au moins sa conscience ne lui reprochait-elle aucune maladresse: la comtesse était prévenue, et il avait réussi à se maintenir dans des termes vagues qui permettaient qu'elle ne fût jamais gênée devant lui,—ce qui, à son point de vue, était l'essentiel.

Ghislaine ne pouvait prendre la main qui lui était tendue qu'en confessant la vérité, mais si touchée qu'elle fût de cette démarche dont elle sentait toute la délicatesse, ce n'était pas au vieux notaire qu'elle pouvait faire sa confession: au point où les choses en étaient arrivées, rien ni personne ne la sauverait, et puisque la vérité devait être connue, ce serait son mari seul qui recevrait l'aveu de la faute et de sa honte; son parti était arrêté.

—M. d'Unières seul peut vous répondre, dit-elle lentement, je vais le prier de hâter son retour.

Ces quelques mots furent prononcés d'un ton si désespéré et en même temps avec une si parfaite dignité que le notaire, qui cependant avait été le témoin pendant sa longue carrière de bien des douleurs et de bien des misères qui lui avaient bronzé le coeur, sentit l'émotion lui serrer la gorge.

—Pauvre petite femme, se dit-il, elle est décidée à un aveu, et déjà son agonie a commencé: elle aime son mari, son mari l'aime, et ils vont être égorgés par ce Cosaque.

N'aurait-il donc entrepris cette démarche que pour arriver à ce résultait? Certes il n'était pas chevaleresque et il se croyait le plus froid et le plus pratique des notaires, mais il ne laisserait pas cet égorgement s'accomplir sous ses yeux, sans risquer un nouvel effort pour la sauver malgré elle puisqu'elle ne pouvait invoquer son secours.

—Ne brusquons rien, je vous en prie, madame la comtesse, dit le notaire revenant à sa formule habituelle et la jetant avec une vivacité chez lui extraordinaire. Pourquoi faire revenir M. d'Unières? Il peut avoir besoin là où il est, et rien ne réclame sa présence immédiate ici; quand on a attendu onze ans pour réclamer sa fille, on n'est pas tellement affamé des joies de la paternité qu'on ne puisse attendre quelques jours de plus. Je n'ai point dressé l'acte de reconnaissance au moment où on me l'a demandé, j'en différerai encore la passation tout le temps qu'il faudra; c'est mon affaire. N'inquiétez donc pas M. d'Unières. Il n'y a pas urgence à lui parler de ma visite et du danger qui menace cette pauvre enfant.

Il insista sur ces derniers mots de façon à ce qu'il fût bien compris qu'il n'admettait pas qu'une autre que «la pauvre enfant» pouvait être menacée; puis il continua:

—Car il n'y a pas d'illusion à se faire, cette reconnaissance est pour elle un danger, ce prince Amouroff m'ayant tout l'air d'un aventurier à la recherche d'une spéculation.

Une question s'imposait, devant laquelle il avait toujours reculé, mais qui maintenant devait être faite:

—Vous n'avez pas de renseignements sur lui, vous ne savez pas ce qu'il est?

Il fallait que Ghislaine répondît:

—Je l'ai connu dans ma jeunesse, mais pas sous ce nom ni avec ce titre: il était alors musicien et il ne s'appelait que Nicétas.

—Comment ce musicien est-il devenu prince? Voilà qui est étrange.

—Je l'ignore.

—Comment l'avez-vous connu?

—Il nous avait été recommandé par Soupert.

—Le compositeur?

—Oui; il était l'élève de Soupert.

—Alors, Soupert le connaissait.

—Je ne sais pas.

—Est-ce qu'il est toujours de ce monde, Soupert? On n'entend plus parler de lui.

—Il demeure dans nos environs, à Palaiseau.

—A Palaiseau, vraiment. Eh bien! je vais lui faire ma visite en rentrant à Paris. Qui sait s'il ne me fournira pas quelque renseignement utile sur ce prince?

Ghislaine n'osa ni approuver ni désapprouver; d'ailleurs, dans sa désespérance, elle s'était abandonnée à la fatalité, et n'avait plus ni jugement ni volonté.

—J'aurai l'honneur de vous écrire, dit le notaire en prenant congé; mais d'ici là dites-vous bien que ma petite cliente a un défenseur dévoué.


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