V

Si lady Cappadoce ne supportait que difficilement et à son corps défendant les leçons de littérature française contemporaine, par contre elle était passionnée pour celles de musique; que cette musique fût allemande, italienne ou française, ancienne ou nouvelle, peu importait, pour elle il n'y avait ni nationalité, ni âge. Tout à craindre de Lamartine, Hugo, Musset, Balzac, qui ne sont, comme chacun le sait, que des corrupteurs. Rien à redouter de Beethoven, Rossini, Verdi, qui sont des charmeurs. Infâme le rapt de la fille de Triboulet par François Ier; innocent, celui de la fille de Rigoletto par le duc de Mantoue.

Pour elle, il en était des professeurs comme de leur science ou de leur art; c'était ce qu'ils enseignaient qui les faisait prendre en grippe ou en tendresse et qui leur donnait certaines qualités ou certains défauts: M. Lavalette, le professeur de littérature française, ne pouvait être qu'un sacripant, et Nicétas, le professeur d'accompagnement, qu'un charmant jeune homme. A la vérité, on lui avait dit et répété sur tous les tons que M. Lavalette était un critique de grand talent, un esprit distingué, une conscience droite, en tout le plus honnête homme du monde, mais son antipathie ne pouvait pas admettre cela: on ne savait pas, on se trompait. Au contraire, elle était disposée à voir un ange dans Nicétas: en pouvait-il être autrement avec l'âme et la verve qu'il mettait dans son exécution?

Le supplice qu'elle éprouvait à écouter les leçons de l'un toujours trop longues, se changeait en ravissement à celles de l'autre toujours trop courtes. Installée dans un fauteuil vis-à-vis de Nicétas, elle ne le quittait pas des yeux, et tant que durait le morceau qu'il exécutait, elle restait plongée dans sa béatitude, dodelinant de la tête, battant la mesure avec ses deux pieds, et laissant de temps en temps échapper de petits cris que l'excès du plaisir lui arrachait.

Avec M. Lavalette, elle veillait de près à ce que l'heure de la leçon ne fût pas dépassée, et s'il se laissaient entraîner à des développements qui l'intéressait lui-même, ou s'il s'oubliait, elle avait une façon de tirer sa montre qui lui coupait net la parole; mais avec Nicétas, elle n'avait jamais eu de montre, et tant qu'il voulait bien jouer, elle écoutait: un morceau de musique ne s'interrompt pas comme une scène de comédie ou comme une pièce de vers; on va jusqu'au bout. Encore avait-elle d'ingénieuses ressources pour allonger la séance et même quelquefois pour la doubler.

Tout à coup, retrouvant sa montre oubliée, elle s'apercevait qu'il était trop tard pour que Nicétas pût prendre le train; il partirait par le suivant. Ou bien il pleuvait trop; ou bien il faisait trop chaud, ou bien trop froid: et, passant par dessus les règles de l'étiquette et des convenances, qui pourtant lui étaient si chères, elle le gardait à dîner au château. Que faire en attendant l'heure du dîner? De la musique. Et comme il eût été indiscret de continuer le travail de la leçon, ce qui eût ressemblé à une sorte d'exploitation, elle demandait les morceaux qui lui plaisaient.

Aucun autre professeur, n'eût été honoré par elle d'une pareille faveur, et le soleil eût pu dévorer la plaine, le verglas eût pu rendre la route impraticable sans qu'elle pensât à les retenir, mais Nicétas n'était pas un professeur comme les autres: d'abord il était musicien, et ce titre seul suffisait pour justifier toutes les faiblesses qui pour lui n'en étaient pas; et puis il y avait dans sa vie, sa naissance, ses habitudes et même dans son attitude des côtés mystérieux dont on parlait tout bas, qui plaisaient à l'imagination romanesque et chevaleresque de lady Cappadoce.

Jusqu'à l'année précédente, le maître de musique de Ghislaine avait été le compositeur Soupert, qu'on avait choisi autant pour son nom que parce que c'était un voisin de campagne: habitant Palaiseau, il lui serait facile de venir à Chambrais, sans grand dérangement et sans perte de temps. Mais si Soupert était un musicien de talent, par contre c'était bien pour la régularité le plus détestable professeur qu'on pût trouver: il n'y avait pas de meilleures leçons que les siennes; seulement, il fallait qu'il les donnât et surtout qu'il fût en état de les donner, ce qui n'arrivait que rarement.

Après une période d'éclat qui avait duré une vingtaine d'années, Soupert était redevenu dans sa vieillesse le bohème qu'il avait été dans sa jeunesse: rôdeur de brasserie de dix-huit à trente ans; habitué des salons où il promenait de trente à cinquante une fille de grande naissance qu'il avait épousée; à soixante, il vivait dans une masure du plateau de Palaiseau avec une blanchisseuse dont il avait fait sa seconde femme, sans avoir nettement conscience de la distance qui séparait celle-ci de celle-là.

Quand il avait été question de le donner pour professeur à Ghislaine, c'était à l'auteur duCroiséet desAbencerragesque M. de Chambrais avait pensé et non au vieux bohème de Palaiseau: de l'auteur duCroiséil se rappelait les succès au temps où il l'avait rencontré dans le monde, la réputation, le mariage extraordinaire; du bohème, il ne savait rien, si ce n'est qu'il habitait à une assez courte distance de Chambrais pour qu'on eût l'idée de s'adresser à lui, plutôt qu'à un musicien qui viendrait de Paris.

Mais il n'avait pas fallu longtemps pour que le bohème se montrât tel que la vie, la lutte et «le pas de chance» l'avaient fait. Partant de chez lui le matin pour venir à Chambrais, il s'arrêtait au premier cabaret de la côte de Palaiseau pour boire le vin blanc sur le zinc et prendre la force d'accomplir cette odieuse corvée qui consisté à donner une leçon de piano, au lieu de rester attablé tranquillement avec les ouvriers carriers et les paysans qui composaient maintenant sa société. Au cabaret du bas de la côte, il faisait une seconde halte. Au café de la Gare, il en faisait une troisième. S'il ne trouvait personne à qui causer, c'était bien, il prenait le train. Mais si un visage ami ou simplement connu lui souriait, il s'asseyait; les verres se succédaient, et au lieu d'être à Chambrais dans la matinée comme il le devait, il n'y arrivait qu'à deux ou trois heures de l'après midi.

—Retenu; à mon grand regret empêché; vous comprenez.

Et lady Cappadoce, si scrupuleusement exacte cependant, comprenait parfaitement.

—Les artistes sont esclaves de l'inspiration, tout le monde sait cela. Nous ne pouvons pas vous en vouloir d'un retard qui, peut-être, nous vaudra un nouveau chef-d'oeuvre.

En attendant le chef d'oeuvre qui se faisait attendre, ce que ce retard valait à Ghislaine et à lady Cappadoce, c'était une odeur de vin blanc mêlée à celle des liqueurs qui emplissait la salle de travail, et quand Soupert se mettait au piano, c'était qu'il frappât unlaou unfaau lieu d'unsol, incapable qu'il était de diriger ses doigts tremblants.

Un professeur de lettres ou de sciences eût apporté ces parfums, que lady Cappadoce n'eût éprouvé aucun embarras avec lui: elle l'eût tout de suite remercié; mais ce procédé expéditif était-il applicable à un musicien? à un maître tel que Soupert, dont elle avait les romances dans le coeur et les airs de danse dans les jambes? Elle ne l'avait pas pensé. Il fallait aviser, s'ingénier, chercher, trouver quelque moyen qui empêchât ces accidents de se produire. Que Soupert partît de chez lui pour venir directement sans s'arrêter en route, il n'aurait pas d'occasions de se parfumer à l'anisette ou au cassis. Pour cela, il n'y avait qu'à l'envoyer chercher en voiture.

Lorsqu'elle lui avait fait, avec toute la diplomatie dont elle était capable, cette proposition, il avait commencé par refuser:

—La promenade du matin est hygiénique.

Mais elle s'était montrée si pressante, qu'il avait dû accepter.

Il avait été calculé qu'il arriverait au château un peu avant neuf heures: la première fois qu'on alla le chercher, il arriva à dix heures et demie, et lady Cappadoce eut la douleur de constater que le professeur et le cocher étaient exactement dans le même état, pour s'être arrêtés à tous les bouchons de la route.

Boire avec un valet!

Il avait fallu prendre un parti, et Soupert avait été prévenu que, «à cause de l'irrégularité dans ses heures, qui dérangeaient tous les autres professeurs», mademoiselle de Chambrais renonçait à ses leçons.

Un autre que Soupert se fût fâché de ce remerciement; mais lui n'était pas homme à le prendre par le mauvais côté, et, bien qu'il lui enlevât deux cents francs par semaine, qui étaient à peu près sa seule ressource, il s'était tout de suite consolé en se disant que c'était la liberté qu'il recouvrait; maître de son temps désormais et n'ayant plus à se préoccuper de ces leçons, il aurait le loisir de faire les démarches nécessaires pour que son répertoire fût repris: c'était parce qu'on ne le voyait pas assez souvent qu'on le négligeait; il se montrerait.

Une seule chose l'avait contrarié: l'abandon d'une élève qui l'intéressait; elle était née musicienne, cette jeune fille, et il serait vraiment dommage qu'elle tombât entre de mauvaises mains: il ne fallait pas, il ne voulait pas qu'elle reçût maintenant les leçons de gens qu'il méprisait; et pour que cela n'arrivât pas, il avait proposé à lady Cappadoce de le remplacer par un de ses anciens élèves, celui qu'il avait formé avec le plus d'amour, en qui il mettait le plus d'espérances, qui le continuerait peut-être un jour: Nicétas.

Bien que les déceptions que Soupert lui avait causées eussent été cruelles et mortifiantes, lady Cappadoce avait encore assez confiance en sa probité d'artiste pour le croire en un pareil sujet. D'ailleurs, Nicétas offrait des garanties personnelles, il était premier prix de violon du Conservatoire de Vienne, premier prix également du Conservatoire de Paris. Et quand Soupert affirmait que le meilleur accompagnateur que pût trouver mademoiselle de Chambrais était ce jeune musicien, il semblait qu'on pouvait se fier à cette parole.

Mais Soupert, ne s'en tenant pas à ces titres sérieux qui recommandaient l'artiste, avait ajouté tout bas et confidentiellement des détails particulier sur l'homme dont lady Cappadoce s'était émue.

—Je dois vous dire que ce qu'est Nicétas au juste, je n'en sais rien.

—Mais alors....

—Évidemment il flotte dans une atmosphère mystérieuse. Quelle est sa nationalité? Je n'ai que des probabilités à ce sujet. Comment se nomme-t-il de vrai? Je l'ignore.

—Et vous le recommandez!

—Qu'il soit Russe, Français, Italien, qu'il s'appelle Alexis, Jacques, Emilio, cela ne lui donne ni ne lui retire du talent, et il me semble que c'est le talent seul qui doit vous influencer. En tout cas, c'est lui qui m'a fait m'intéresser à Nicétas. Un jour il vint me trouver à Palaiseau et me demander mes conseils, sinon mes leçons. Nous étions en été, et la poussière couvrait ses chaussures, la sueur ruisselait sur son visage comme s'il avait fait la route à pied. Je le questionnai. Il me répondit qu'en effet il était venu à pied. Huit lieues aller et retour pour me demander un conseil, cela me toucha. Je lui offris de se rafraîchir. Il dévora une miche de pain. Je me mis à sa disposition pour lui donner autant de leçons qu'il voudrait en prendre; ce fut le commencement de nos relations. Elles continuèrent sans que j'apprisse rien, ou à peu près rien sur lui, tant il était réservé et discret: il était remarquablement doué pour la musique; en toutes choses, son éducation avait été poussée beaucoup plus avant que ne l'est ordinairement celle des virtuoses; il parlait plusieurs langues, voilà tout ce que je savais de lui. Il y avait à peu près un an que je le connaissais, lorsque par hasard je lui parlai d'une de mes anciennes élèves que j'aimais beaucoup, qui allait partir pour la Russie et que j'aurais voulu servir dans ce pays. La façon dont je m'exprimais lui montra combien je m'intéressais à elle.—Je puis lui donner des lettres qui lui ouvriront quelques portes, me dit-il.—Vous avez habité la Russie?—Oui. Il me donna ces lettres; l'une était pour une grande duchesse, les autres pour des personnages de la plus haute noblesse. Vous comprenez ma stupéfaction: comment avait-il des relations dans ce monde, et telles qu'il pouvait y présenter quelqu'un? Malgré ma curiosité, je ne lui adressai pas de questions. A quelque temps de là, le hasard me fit monter chez lui, car après l'avoir fait engager aux Concerts populaires, je lui avais trouvé aussi quelques leçons, et il avait maintenant un chez lui, sous les toits. C'était la première fois que j'entrais dans sa chambre, sa pauvre chambre; au mur était accrochée une gravure, un portrait, celui d'un personnage revêtu d'un uniforme étranger chamarré de décorations: un nom avait été gravé au dessous, mais il était effacé; à côté se lisait, de l'écriture de Nicétas, que je connais bien, cette étrange inscription: «Haine éternelle.»

—Voilà qui est bizarre.

—Ce qui l'est plus encore, c'est qu'entre le personnage qui représente ce portrait et Nicétas, il y a une ressemblance frappante.

—Son père, alors.

—Je ne suis pas naturellement bien curieux, mais j'avoue que cette histoire du portrait, s'ajoutant à celle des lettres, m'intéressa. Je voulus en savoir un peu plus long, et sans forcer les confidences de Nicétas par des questions, lever un coin du voile dans lequel il s'enveloppe.

—Et vous y êtes arrivé?

—Non pas avec certitude, mais au moins avec des probabilités. Il serait le fils d'un personnage russe qui l'aurait eu d'une jeune fille de Nice, aimée pendant un séjour que ce personnage aurait fait dans le Midi. Obligé de retourner en Russie, ce personnage maria sa maîtresse à un professeur du Conservatoire de Marseille, et celui-ci, moyennant le paiement d'une grosse somme, reconnut l'enfant. Pendant sept ou huit ans, Nicétas vit auprès du mari de sa mère, mais martyrisé par celui-ci, il écrit à son vrai père qui vient le reprendre, le rachète, l'emmène en Russie et le fait élever dans sa propre famille avec ses autres enfants. Ce serait pendant ce temps qu'il aurait été le camarade de ceux et de celles pour qui il m'a donné des lettres de recommandation. Un jour son père meurt et l'enfant naturel est chassé de la maison paternelle. Jeté sur le pavé, il vient je ne sais comment à Vienne, entre au Conservatoire où il obtient un premier prix, et arrive enfin à Paris où il en obtient un autre.

Il n'en fallait pas tant pour que l'esprit romanesque de lady Cappadoce s'enflammât; mais c'était presque un personnage de roman, ce jeune musicien; de plus, il avait de la naissance, une naissance illustre, à coup sûr, car sur ce point sa certitude d'Anglaise affolée de supériorité aristocratique allait plus vite et plus loin que les probabilités de Soupert.

—Amenez-le, cher monsieur Soupert.

Quand elle l'avait vu arriver au château, amené par Soupert, elle n'avait plus douté de cette naissance illustre.

Évidemment ce jeune homme de vingt-trois ans, de grande taille, large d'épaules, à la tête énergique et bizarre, aux longs cheveux noirs qui lui retombaient sur le cou et sur le front en boucles frisées, était quelqu'un.

Peut-être y avait-il de l'affectation dans le désordre voulu de cette chevelure tortillée en serpents; peut-être les yeux ardents qui brillaient, à travers ces mèches ramenées en avant, au lieu d'être rejetées en arrière, cherchaient-ils à donner à leur regard une expression peu naturelle, toujours en quête d'un effet quelconque; mais qu'importait, cela n'empêchait pas qu'il fût étrangement original,—comme il convenait à un homme de son sang.

Un Romanof—elle était sûre que c'en était un—maître de musique de la princesse de Chambrais; au-dessus de lui une Cappadoce, c'était bien.

Autant Soupert avait été irrégulier dans ses leçons, autant Nicétas était exact dans les siennes; si l'un avait toujours été en retard, l'autre était toujours en avance.

Quand il arrivait ainsi trop tôt, il demandait au concierge de ne pas l'annoncer par un coup de cloche, et se glissant par la petite grille entr'ouverte, il se promenait en attendant son heure dans les jardins: lady Cappadoce le voyant alors errer à petits pas, la tête tournée vers le château, s'attendrissait sur lui:

—Le pauvre garçon, se disait-elle, il rêve au château de ses pères.

Et, par la pensée, elle s'envolait sur les bords de la Néva, où elle avait décidé, sans aucune raison pour cela bien entendu, que devait se trouver ce château.

—Comme il doit souffrir de cette misérable vie de musicien en la comparant à celle de ses frères, et jamais une plainte, jamais une allusion; le stoïcisme!

Elle trouvait que, par là, il se rapprochait d'elle, qui jamais non plus ne faisait allusion à ses grandeurs déchues, et cette ressemblance le lui rendait plus sympathique encore.

Elle eût voulu lui offrir les consolations d'un coeur qui avait passé par ces épreuves, mais comment? Il portait si dignement le malheur.

Ne pouvant rien pour lui franchement, elle s'ingéniait par de petits moyens détournés à lui prouver qu'une femme qui avait, elle aussi, du sang royal dans les veines—elle descendait des rois d'Écosse incontestablement—compatissait à son infortune et qu'il n'était pas seul. Quand il arrivait par un temps froid, elle veillait à ce qu'il se réchauffât avant sa leçon; quand c'était par une journée de soleil, elle lui faisait servir des rafraîchissements, quoi qu'il fît pour s'en défendre; tout cela accompagné de bonnes paroles, de câlineries, de cajoleries; une mère n'eût pas eu plus de prévenances avec un fils.

Dans son élan de compassion elle eût souhaité que Ghislaine s'associât à elle, sinon avec la même franchise, au moins avec une sympathie secrète. Malheureusement, Ghislaine ne voyait dans Nicétas qu'un professeur comme les autres, moins ennuyeux que certains autres, parce qu'elle aimait l'art qu'il enseignait; mais c'était tout. Si lorsqu'il entrait, elle l'accueillait toujours avec plaisir, ce plaisir était simplement celui d'une musicienne heureuse de jouer avec un artiste de talent; elle n'avait aucune arrière-pensée et ne se doutait pas que cet artiste, réduit à toucher un cachet, était un Romanof. Comment l'idée lui en serait-elle venue? Ce n'était pas à une jeune fille de son âge, élevée comme elle l'avait été, qu'on pouvait parler des hontes de cette illustre origine.

C'était le lundi et le vendredi que Nicétas venait à Chambrais; le vendredi qui suivit l'émancipation de Ghislaine, il arriva comme toujours en avance. L'heure de la leçon était trois heures; un peu après la demie de deux heures, lady Cappadoce l'aperçut se promenant dans le jardin; en apparence il donnait toute son attention aux fleurs des plates-bandes, mais en réalité il tournait assez souvent la tête vers le château pour qu'on devinât sa préoccupation: il pensait à la Néva!

La journée était brûlante; d'un ciel bleu vaporeux pommelé de blanc tombait une chaleur lourde qui le força à s'abriter dans un berceau d'ifs taillés ras, et là, ne se sachant pas observé, il resta la tête franchement levée sur l'aile du château qu'il avait devant lui,—celle habitée par Ghislaine. De la fenêtre derrière laquelle elle était, lady Cappadoce ne lui voyait point les yeux, cachés qu'ils étaient comme toujours par les cheveux rabattus sur le front, mais à l'attitude générale, on pouvait suivre sa pensée: Chambrais lui rappelait le château de la Néva, et en l'observant avec cette fixité, il revivait, le pauvre jeune homme, les années de sa jeunesse, celles qu'il avait passées dans les joies de la famille et la paix du coeur, auprès de son père, entre ses frères et soeurs.

Au coup de trois heures, il se leva et, après avoir secoué sa longue chevelure emmêlée et l'avoir arrangée avec ses doigts sur son cou et sur son front, il se dirigea vers le château. Aussitôt, lady Cappadoce descendit pour être auprès de Ghislaine quand il entrerait.

Elle était toujours bizarre cette entrée, et étudiée pour produire un effet quelconque. Tantôt il paraissait tomber du ciel, engourdi dans un ravissement séraphique; tantôt, au contraire, on aurait pu croire qu'il surgissait directement de l'enfer, désespéré.

Ce jour-là, c'était la période du recueillement; après avoir adressé une longue et basse inclinaison de tête à Ghislaine sans prononcer un mot, une autre un peu moins longue et moins basse à lady Cappadoce, il tira son violon de la boîte dans laquelle il dormait depuis trois jours, l'accorda avec soin, et se mit à son pupitre; alors seulement il daigna ouvrir les lèvres:

—Quand vous voudrez, mademoiselle.

La séance devait se composer de deux parties l'une réservée au déchiffrage, l'autre à l'exécution de morceaux déjà travaillés; ce fut par le déchiffrage qu'ils commencèrent, et comme pendant les hésitations, les arrêts, les reprises, lady Cappadoce pouvait se laisser distraire par les choses extérieures, elle remarqua bientôt que le ciel se couvrait et que le vent s'était élevé.

—Un orage! Mais alors elle aurait un prétexte pour retenir Nicétas, et prolonger la musique de deux heures au moins.

Cependant, avec sa prudence accoutumée, elle ne dit rien tout de suite; ce fut seulement quand les roulements du tonnerre se rapprochèrent qu'elle prépara son invitation.

—Est-ce que votre soirée est engagée aujourd'hui? demanda-t-elle, entre deux morceaux.

—Non, madame

—C'est heureux, car je crains bien que vous ne puissiez pas partir à votre heure habituelle; je crois que nous allons être assaillis par un orage terrible.

Il ne répondit rien, mais si elle l'avait observé d'un peu près, elle aurait remarqué qu'il attachait sur Ghislaine un regard dont l'expression était pour le moins étrange.

Les coups de tonnerre éclatèrent de plus en plus forts, l'obscurité s'épaissit, les nuages que roulait le vent crevèrent en une trombe d'eau.

Ghislaine s'arrêta de jouer.

—Décidément, dit lady Cappadoce, vous ne pourrez pas partir.

Mais Ghislaine, qui avait depuis longtemps deviné les malices de sa gouvernante, et trouvait qu'il était peu délicat de payer d'un dîner les heures prises de cette façon, voulut intervenir:

—Si vous avez besoin de rentrer à Paris, dit-elle, on fera atteler pour vous reconduire à la gare.

—Je n'ai nullement besoin de rentrer; personne ne m'attend.

—Alors nous vous gardons à dîner, dit lady Cappadoce.

—Mais, madame....

—C'est entendu....

Elle sonna pour qu'on transmît ses ordres au maître d'hôtel.

L'orage, qu'elle avait annoncé terrible, fut au contraire assez faible, les roulements du tonnerre s'éloignèrent, la pluie cessa, et Nicétas aurait très bien pu repartir pour la gare à son heure habituelle, mais puisqu'il avait promis de rester, il n'était pas décent qu'il reprit sa liberté; aussi, quand la séance de travail fut finie, eut-elle la joie de se faire jouer jusqu'au dîner les morceaux qu'elle demandait.

Ce n'était pas seulement pour Nicétas que Ghislaine trouvait les artifices de sa gouvernante désagréables et mauvais, c'était aussi pour elle-même. Tant que durait la leçon, elle était parfaitement à son aise; tout à la musique qu'elle jouait, elle ne voyait en lui que l'accompagnateur, et il réalisait toutes les qualités qu'elle pouvait désirer; c'était bien l'artiste de talent, de grand talent, le musicien que Soupert avait recommandé. Mais à table, l'artiste devenait un invité, comme un autre, un monsieur quelconque, et cet invité, ce monsieur la mettait mal à l'aise; à table, elle ne se laissait pas emporter comme au piano, elle avait tout son calme, sa raison, et ce qu'elle voyait la blessait comme ce qu'elle entendait: la façon dont il la regardait à la dérobée l'obligeait le plus souvent à tenir ses yeux sur son assiette; quand elle les levait, elle le voyait prendre des attitudes mélancoliques ou inspirées qu'elle trouvait grossièrement ridicules; et quand il parlait, il y avait dans les discours qu'il adressait généralement à lady Cappadoce ou dans les moindres mots qui tombaient de ses lèvres une affectation à la bizarrerie, une tension à la pose dont elle ne pouvait pas ne pas être blessée, elle qui était la franchise même. Cela l'avait frappée le premier jour, et, depuis, s'était toujours continué: l'un des valets qui faisait le service de table lui ayant offert du vin, il avait refusé en disant qu'il ne buvait que de l'eau glacée et que plus elle était glacée meilleure il la trouvait.

Elle ne pensait point que boire du vin fût un mérite et boire de l'eau un vice, mais le ton sublime de cette réponse l'avait choquée, et comme depuis, à chaque instant, il en avait eu du même genre, elle dut le juger pour ce qu'il était et pour ce qu'elle méprisait le plus:—un comédien.

Aussi quand lady Cappadoce avait réussi à le retenir, ce qui d'ailleurs n'était guère difficile depuis quelque temps, cherchait-elle toujours à abréger le dîner.

Ce soir-là, l'orage lui fournit un prétexte:

—Si vous voulez, dit-elle à sa gouvernante, un peu avant de quitter la table, nous ferons ce soir un tour dans le parc; après la pluie il est agréable de marcher sous bois.

Il n'y avait pas à insister pour garder Nicétas; à son grand regret, lady Cappadoce, qui, au lieu de s'exposer à l'humidité des bois, aurait mieux aimé passer la soirée au coin du piano à entendre de la musique, dut se conformer à cette invitation.

En sortant de la salle à manger, Nicétas tourna à droite, Ghislaine tourna à gauche accompagnée de lady Cappadoce, et tandis qu'elles descendaient le perron du vestibule qui accède aux jardins, il descendait, lui, celui de la cour d'honneur.

—Je crois que nous aurions pu garder M. Nicétas ce soir, dit lady Cappadoce, continuant son idée.

—C'est justement pour ne pas le garder que j'ai proposé cette promenade.

—Et pourquoi ne vouliez-vous pas le garder?

—Parce que mon oncle trouve que je fais trop de musique et désire que j'en fasse moins.

—Il n'aime pas la musique, M. de Chambrais.

Comme il ne convenait pas à Ghislaine de soutenir une discussion sur les idées et les goûts de son oncle, elle ne répondit pas, mais lady Cappadoce, qui était outrée, continua:

—Je regrette que M. de Chambrais ne m'ait pas adressé son observation; puisque j'ai la direction de votre travail, c'était à moi qu'elle devait être présentée.

—Mon oncle n'avait pas en vue les heures du travail, mais celles de la distraction, et c'est pour cela qu'il m'a fait son observation amicale au lieu de vous l'adresser.

Si doux qu'eût été le ton de cette réponse conciliante, il ne désarma point lady Cappadoce qui ne savait de quoi elle était le plus furieuse, ou de l'atteinte portée à son autorité, ou de la suppression des séances supplémentaires de musique.

—Je ne connais pas de distractions mieux employées que celles qu'on donne à la musique, plus saines, plus morales.

Ghislaine n'avait rien à répondre; elle était débarrassée de ces dîners, cela suffisait, et pour l'heure présente, plutôt que de discuter, elle aimait mieux être tout au plaisir de la promenade et de la rêverie: le soir tombait, et de la terre trempée par l'orage montait avec des buées blanches le parfum des fleurs du jardin mêlé à l'âcre odeur des herbes et des mousses du parc; après la chaleur du jour il était réconfortant de se baigner dans cette fraîcheur, comme il était doux aux yeux, après les violentes clartés du matin, de se perdre dans les vapeurs grises qui rampaient aux extrémités des longues allées droites.

C'était bien à Nicétas qu'elle allait penser vraiment, de lui qu'elle allait s'occuper!

Ce n'était point l'habitude de Nicétas d'être affable pour les domestiques de Chambrais, hautain au contraire et dédaigneux avec affectation, à ce point que ceux qui avaient de l'autorité dans la maison s'étaient entendus pour ne pas le servir; lorsqu'on devait le conduire à la gare, c'était le second cocher que déléguait le premier; lorsqu'il arrivait, les valets de pied se sauvaient pour ne pas lui ouvrir la porte, et à table, le maître d'hôtel le livrait dédaigneusement aux mains d'un subalterne.

Mais ce soir-là, lorsqu'il passa devant le pavillon du concierge, il s'arrêta pour échanger quelques mots avec ce fonctionnaire qui soupait la fenétre ouverte, en compagnie de sa femme et de ses enfants.

—Bonsoir, bonsoir.

—Bonsoir, Monsieur.

—Qu'est-ce que vous pensez du temps, je vous prie?

—Le temps? Ah! oui, le temps, fameux pour les biens de la terre.

—Je veux dire: Est-ce que vous croyez que je pourrai arriver à la station sans pluie?

—Oh! pour sûr.

Il salua poliment et sortit, tandis que le concierge et sa femme se regardaient en se demandant ce qu'il pouvait y avoir sous ces questions peu naturelles.

Il était parti d'un pas pressé en homme qui a hâte d'arriver, mais il ne tarda pas à ralentir sa marche, longeant le parc, il s'était arrêté à un endroit où le mur abattu sur une vingtaine de mètres était remplacé par un simple grillage en fil de fer tendu sur des poteaux; suffisant pour empêcher la sortie des lièvres, des chevreuils et des daims, ce grillage n'était qu'une défense insignifiante pour quelqu'un qui voudrait sauter par-dessus en s'aidant des tas de moellons préparés de chaque côté des fondations commencées. A cet endroit il n'y avait pas de maisons le long de la route vis-à-vis le mur, seulement des champs et des prairies, à cette heure déserts. Il regarda autour de lui, et ne voyant personne, n'entendant aucun bruit, il enjamba par-dessus le grillage.

Il était dans le parc d'où il venait de sortir en prenant soin de faire constater sa sortie par le concierge; rapidement il se dirigea vers le château, mais en s'arrêtant de temps en temps pour écouter et regarder. Il ne tarda pas à entrer dans les jardins, et bientôt à arriver au berceau d'ifs où dans l'après-midi il s'était assis. Mais à ce moment, il ne pouvait plus être question de reprendre cette place où il se trouverait en vue du château, aussi s'embusqua-t-il derrière, ne risquant qu'un oeil par un trou qui s'était fait dans ce mur de verdure.

Autour de lui, tout était silencieux; depuis longtemps, les jardiniers étaient rentrés chez eux; et c'était dans une partie opposée du parc que Ghislaine et lady Cappadoce avaient dirigé leur promenade; il n'avait donc pas à craindre que personne vînt le déranger. A ce moment même, une femme de chambre parut à l'une des fenêtres de l'appartement de Ghislaine, et tirant les volets, elle les ferma; puis elle passa à une seconde, et ainsi successivement pour toutes, une seule exceptée, qu'elle laissa ouverte, en se contentant de rapprocher les volets de façon à ce que l'air frais du dehors pénétrât à l'intérieur.

De derrière son abri il voyait le bonnet blanc passer sur le fond sombre de la chambre, et de temps en temps dans le calme du soir, il entendait grincer sur leurs tringles de fer les lourds rideaux qu'elle manoeuvrait. Le ménage dura assez longtemps, puis une porte claqua et rien ne troubla plus le silence. Son travail fini, la femme de chambre était partie pour ne plus revenir, et maintenant cette partie du château se trouvait abandonnée, le personnel domestique dînant tranquillement à l'office dans d'aile opposée.

La nuit se serait faite depuis quelques instants déjà si la lune en se levant n'avait ajouté sa lumière frisante aux dernières lueurs du couchant, mais cependant les ombres commençaient à être assez confuses pour que Nicétas pût ne pas craindre d'être aperçu si par extraordinaire quelqu'un regardait de ce coté. Sortant de derrière sa cachette, il vint s'asseoir dans le berceau, où il resta près de dix minutes, se levant brusquement, se rasseyant aussitôt, en homme qui balance une résolution, prise, abandonnée et reprise. Enfin, quittant le berceau et se baissant de manière à ce que sa tête ne dépassât point les arbustes et les plantes des plates-bandes, marchant sur les bordures gazonnées pour que son pas ne criât pas sur le gravier, il se dirigea vers la fenêtre restée ouverte; son appui n'étant pas à plus d'un mètre cinquante du sol, il l'escalada facilement et se trouva dans la chambre de Ghislaine.

Il respira et regarda autour de lui; bien des fois avant cette soirée, il l'avait examinée en se promenant dans le jardin, et il connaissait sa disposition comme son ameublement: ses six fenêtres sur trois faces, le lit à baldaquin, dont le chevet était adossé au mur, le paravent à six feuilles, ses grands fauteuils en bois doré, mais dans la demi-obscurité où la plongeaient les volets et les rideaux fermés, il fut un moment à se retrouver. Peu à peu cependant, et successivement, chaque chose se fit distincte en prenant sa forme réelle; alors, allant à une des fenêtres fermées, il souleva un des rideaux et reconnut que, comme il le présumait, l'embrasure était assez profonde pour qu'on pût se cacher là en toute sûreté; par leur poids et leur épaisseur, ces rideaux en velours ciselé formaient une sorte de mur, et il n'était pas vraisemblable que quand Ghislaine rentrerait, elle irait, en petite fille peureuse, soulever chaque rideau pour voir si un voleur n'était pas embusqué derrière!

Maintenant que la première partie de son plan avait réussi, il n'avait qu'à réfléchir à l'exécution de la seconde, et il était bien aise d'avoir quelques instants à lui, avant le retour de mademoiselle de Chambrais, pour se calmer.

Mais ce ne fut pas le calme qui lui vint; à mesure que le temps s'écoulait, son agitation enfiévrée le dévorait, et par moment, étouffé derrière les rideaux, il sentait la sueur qui coulait de son visage lui tomber sur les mains.

Enfin, il entendit une porte s'ouvrir, et une lueur, glissant par les deux côtés des rideaux, éclaira sa cachette; le bruit des pas lui dit que Ghislaine n'était pas seule, comme il avait imaginé qu'elle le serait qui l'accompagnait? Une femme de chambre ou lady Cappadoce?

—Faut-il fermer la fenêtre?

C'était une femme de chambre.

—Non, répondit Ghislaine, je la fermerai plus tard.

—Mademoiselle n'a pas besoin de moi?

—Pas du tout.

La femme de chambre se retira en fermant la porte; presque aussitôt la lampe fut éteinte, et Ghislaine s'assit dans un fauteuil en face de la fenêtre restée ouverte.

Il attendit quelques instants que le silence se fût établi, puis écartant doucement l'un des rideaux il fit trois ou quatre pas en avant.

—C'est vous, Jeanne? demanda Ghislaine, n'admettant pas la possibilité qu'une autre personne que sa femme de chambre fût là.

—Non, mademoiselle.

Elle poussa un cri en se levant d'un bond.

—Ne craignez rien.

Il s'était avancé, et dans le cadre clair de la fenêtre; il la voyait haletante.

—N'approchez pas, j'appelle.

—Vous n'avez rien à craindre de moi, rien, je le jure.

—Pourquoi êtes-vous ici? Comment?

—Il faut que je vous parle, il y va de ma vie.

Elle avait eu le temps de se remettre et, le premier moment d'affolement passé, de reprendre courage:

—Je n'ai rien à entendre ici, en ce moment.

Instinctivement et sans s'en rendre compte, elle parlait d'une voix étouffée, peut-être parce que lui-même avait pris ce ton.

—Partez, monsieur, demain je vous écouterai.

Comme il ne bougeait pas et la regardait avec des yeux ardents qu'elle voyait briller dans l'ombre, car il faisait face à la fenêtre, elle continua:

—Me forcerez-vous à sonner?

—Vous ne sonnerez pas.

—Qui m'en empêchera?

—Vous-même; la réflexion; le souci de votre réputation; que penserait-on, que dirait-on si, répondant à votre coup de sonnette, on nous trouvait en tête à tête, la lampe éteinte, dans votre chambre?

Cette pensée ne lui était pas venue à l'esprit. C'était vrai; que dirait-on, jusqu'où irait le scandale? C'était le calme, le sang-froid qu'elle devait appeler seuls à son aide.

—Alors, monsieur, parlez; que me voulez vous?

Il avait été un moment démonté, mais en voyant ce changement d'attitude, l'assurance lui revint, et il fit encore quelques pas vers elle:

—Vous dire ce que mes regards vous ont répété cent fois, que je vous aime, que je vous adore....

Éperdue, elle jeta ses deux mains devant son visage, mais tout de suite elle les abaissa en relevant la tête pour le regarder en face:

—Et c'est pour me faire cet outrage que vous vous êtes introduit ici, partez, monsieur.

Il se mit à genoux, séparé d'elle par le fauteuil qu'elle venait de quitter; mais cette pose de soumission respectueuse ne calma pas l'indignation de Ghislaine:

—Quelle idée vous êtes-vous faite de moi, que vous avez pu admettre la pensée que je vous écouterais?

—Et vous, quelle idée vous faites-vous de mon amour de trouver un outrage dans son aveu; qu'ai-je demandé?

—L'outrage est de vous être introduit dans cette chambre; il est dans votre aveu, dans votre attitude. Relevez-vous, monsieur, et partez, partez, partez.

A chaque mot, l'accent s'était exaspéré: ce n'était pas seulement sa pudeur et son honnêteté, sa dignité et sa fierté que cette brutale déclaration blessait, c'étaient aussi ses rêves et ses espérances, ses plus chères croyances; combien souvent avait-elle pensé à la première parole d'amour qu'on lui adresserait; quels rêves radieux avait-elle faits en les poétisant, en les idéalisant de tout ce que son imagination inventait:—et voilà quelle était la réalité.

—Partez, répétait-elle.

—Pas avant que vous m'ayez entendu.

—Je n'ai rien à entendre, je ne veux rien entendre; cette insistance est odieuse; si vous êtes un homme d'honneur, ne le sentez-vous pas? partez.

—Je ne partirai pas.

—Eh bien! moi, je pars.

Mais elle n'avait point fait deux pas vers la porte que, se relevant, il se plaça devant elle les bras étendus:

—Vous ne passerez pas.

Elle recula.

—Ne comprenez-vous pas que si je me suis décidé à cette résolution désespérée, c'est que je ne suis pas maître de mon amour, c'est lui qui m'a amené ici contre toute raison, contre ma volonté, c'est lui qui m'oblige à parler: je vous aime, je vous aime, je vous aime.

—Mais c'est cela que je ne veux pas entendre.

—Et moi, c'est cela que je veux dire, redire, répéter. Je vous aime. Et quel mal, quel outrage vous fait mon amour? il ne demande rien que de ne pas rester ignoré. Vous savez que je vous aime, je vous vois, je suis heureux.

—Eh bien! je le sais, partez.

—Oui, je partirai puisque ma présence ici vous jette dans cet émoi, mais pas avant que vous ne m'ayez promis que cet aveu ne changera rien à ce qui est. Je comprends que vous soyez blessée, qu'un homme payé par vous, qui est à vos ordres, ait osé lever les yeux jusqu'à vous, mais si cet homme n'est aujourd'hui qu'un pauvre musicien, l'espérance cependant lui est permise.

—Que m'importe tout cela, puisque je ne ferai pas cette promesse: jamais je ne permettrai qu'un homme qui m'a parlé comme vous venez de le faire se retrouve à mes côtés: cette fierté que vous invoquez pour vous, doit vous faire comprendre la mienne. Elle ne subira pas plus longtemps votre présence; si vous ne voulez pas partir, quoi qu'il puisse en advenir, je sonne.

—Je vous en empêcherai bien.

—Alors j'appelle.

Ils se regardèrent un moment en silence et Ghislaine ne baissa pas les yeux; il y avait dans son attitude, dans le port de sa tête, dans son regard une résolution qui surprit Nicétas; celle qui se tenait droite devant lui n'était plus la jeune fille, la petite fille, l'élève qu'il était habitué à voir depuis un an: ce qu'elle disait, elle le ferait. Alors, qu'arriverait-il?

—Et si je partais? dit-il.

C'était un marché qu'il lui proposait; elle ne voulut pas comprendre.

—Partez, dit-elle.

—Au moins vous vous souviendrez que je n'avais que le bras à étendre pour vous empêcher de sonner, que je n'avais qu'à vous mettre la main sur la bouche pour que vous ne puissiez pas appeler, et que cependant je suis parti. Vous vous souviendrez que je vous aime et ne demande qu'à vous aimer... silencieusement, respectueusement.

Pendant qu'il se dirigeait vers la fenêtre, elle reculait autour du fauteuil; il enjamba l'appui:

—Vous vous souviendrez.

Quand il se trouva en pleine campagne et regarda sa montre, il vit que l'heure était trop avancée pour qu'il pût prendre le dernier train de Paris.

Que faire? Sa résolution fut vite arrêtée: il n'avait qu'à aller coucher chez Soupert. Quelques kilomètres à travers les champs par cette belle nuit lumineuse n'étaient pas pour l'effrayer. Si, en arrivant à Palaiseau, la porte du vieux maître était fermée, il frapperait et on lui ouvrirait; hospitalier, Soupert, et habitué à recevoir ainsi quelquefois la visite de noctambules égarés.

La route lui était connue, il n'avait qu'à aller droit devant lui par la campagne déserte et les villages endormis; personne pour raconter qu'on l'avait vu à cette heure aux environs de Chambrais; dans la plaine silencieuse on n'entendait que le cri articulé des perdrix, et de temps en temps les aboiements des chiens de bergers qui le poursuivaient quand il longeait une pièce de trèfle où ils gardaient leurs moutons parqués; dans le lointain aussi les sifflets des trains de la grande ligne derrière les collines de Montlhéry.

Tout en marchant à grands pas, la tête basse, il était encore dans la chambre de Ghislaine se demandant comment il en était sorti et pourquoi. Pourquoi ne l'avait-il pas prise dans ses bras? Avant qu'elle eût appelé, il lui eût fermé la bouche. Il ne comprenait pas encore comment il s'était laissé dominer. Quel prestige exerçait-elle donc qu'il lui avait obéi si docilement, si bêtement? C'était bien la peine vraiment de se jeter dans cette aventure pour arriver à cette sortie piteuse. Partez. Et il était parti.

Maintenant, il s'agissait de savoir comment elle allait prendre cette soumission. Se souviendrait-elle, comme il lui avait demandé; ou bien sa fierté persisterait-elle, comme elle l'en avait menacé?

La veille, il aurait cru au souvenir; maintenant, en retrouvant Ghislaine si ferme devant lui, il avait peur de la fierté.

Allant de l'une à l'autre de ces questions, les examinant, les retournant, mais sans s'arrêter à rien de satisfaisant, il fut tout surpris de se trouver à Palaiseau qu'il traversa: pas une maison ouverte; pas une lumière derrière les volets clos; certainement il serait obligé de réveiller Soupert pour se faire ouvrir.

C'était au haut de la côte, sur le plateau de Saclay, au milieu de la plaine, que se trouvait la maisonnette où Soupert était venu échouer, heureux encore d'avoir cet abri où il vivait entre sa femme et sa belle-mère, l'ancienne blanchisseuse. Entourée d'un jardin du côté des champs, elle était en façade sur la grande route de Versailles, et c'était sur cette disposition que Nicétas comptait pour se faire ouvrir en cognant à la porte.

Mais il n'eut pas besoin de cogner; comme il approchait de la maison dont il voyait déjà la façade toute blanche éclairée par la lune, il crut entendre, dans le calme de la nuit, un piano.

—Soupert faisant de la musique, voilà qui serait étrange!

Si étrange que cela pût paraître, c'était bien Soupert; non seulement il jouait du piano, mais encore de sa voix cassée et chevrotante il chantait la romance du ténor desAbencerrages, celle qui, vingt ans auparavant, avait eu une si grande vogue.

Nicétas n'était pas dans des circonstances à s'attendrir sur les autres, cependant il fut ému, et avant de frapper il voulut attendre que la romance fût achevée.

Comme il avançait la main vers le volet il entendit le tremblement d'un goulot de bouteille sur le bord d'un verre; alors il frappa.

—Holà, qui est là?

—Moi, maestro.

—Qui toi?

—Nicétas.

—Le bambino. Ah! par exemple! Attends, attends, j'y vais.

La porte ouverte, Nicétas se trouva dans une pièce assez grande qui servait à la fois de salon, de salle à manger et de cabinet de travail; un piano à queue, reste d'anciennes splendeurs, en était le meuble principal avec une immense bergère recouverte en velours d'Utrecht.

—Tu arrives de Chambrais, dit Soupert, et tu viens me demander à coucher?

—Si vous le voulez bien.

—La bergère te tend les bras; mais avant, nous allons prendre un grog.

Sur la table étaient posés une bouteille d'eau-de-vie, dont le bouchon était retenu par une ficelle, une carafe d'eau et un verre; Soupert prit un autre verre dans le buffet et tendit la bouteille à Nicétas de sa main tremblante:

—Tu dois avoir soif.

—Un peu.

—Comme tu dis cela.

Il le regarda en face.

—Est-ce que tu as fait de mauvaises rencontres en chemin? Tu es troublé.

—Mais non.

—Tu sais que je ne me trompe pas au timbre de la voix; tu as quelque chose. Mais restons-en là si tu ne veux pas répondre; tu me connais: pas curieux. A ta santé, mon garçon.

Il vida d'un coup la moitié de son verre et, en le reposant sur la table, il continua de façon à changer de conversation:

—Tu es toujours content de mademoiselle de Chambrais? Fameuse élève que je t'ai donnée là, n'est-ce pas? Elle est douée, cette petite, et jolie; à ton âge, j'en serais devenu amoureux; mais il n'y a plus d'amoureux—regardant le verre de Nicétas encore plein—comme il n'y a plus de buveurs; à quoi bon la jeunesse, si vous n'en faites rien?

—Et qui vous dit que je ne suis pas amoureux?

—De mademoiselle de Chambrais?

Il y eut un moment de silence. Soupert, les deux coudes sur la table, regardait Nicétas qui, lui, regardait vaguement les fleurs du papier de tenture.

—C'est justement cet amour, dit-il enfin, qui vient de me jeter dans une aventure, laquelle m'amène ici ce soir.

Incertain et perplexe, Nicétas était dans des conditions où le besoin des confidences force les lèvres les plus étroitement fermées à s'ouvrir; Soupert avait eu des histoires d'amour assez extraordinaires pour qu'on pût parler d'amour avec lui; avant de devenir le vieux bonhomme dévoyé et tombé qui ne pensait plus qu'à boire, il avait été un vainqueur.

Du doigt, Soupert montra le plafond:

—Les femmes dorment, dit-il, tu peux parler.

Cette invitation directe décida Nicétas.

—Puisque vous auriez été amoureux de mademoiselle de Chambrais, dit-il, vous ne devez pas vous étonner que je le sois devenu.

—Ce serait le contraire qui m'étonnerait: une jolie fille, un garçon comme toi, pour toute surveillante une vieille folle, c'était écrit.

—Quand je me suis aperçu que je commençais à l'aimer, et ç'a été tout de suite, j'ai voulu me défendre contre ce sentiment. Nicétas amoureux de la princesse de Chambrais, la belle affaire vraiment, où pouvait-elle me conduire?

—Je te l'ai dit, bambino, pas de jeunesse! la jeunesse ne se demande jamais où les mouvements de son coeur peuvent la conduire, elle va, et de l'avant.

—Comme je me donnais toutes sortes de raisons, et elles ne me manquaient pas, pour me détacher, votre exemple, maestro, a pesé sur moi; ne vous êtes-vous pas fait aimer par une femme qui, par la naissance, était l'égale de mademoiselle de Chambrais?

—Elle lui était supérieure.

—Et comme moi, vous n'étiez qu'un musicien.

—Oui, mais avec le prestige du talent.

—Enfin, je ne me suis pas détaché... au contraire; après chaque leçon je me retirais plus épris, possédé, je l'aimais, je l'aimais passionnément.

—Et elle?

—Nous allons y arriver. Je passe sur le développement de mon amour, sur ses espérances et ses craintes....

—Je connais ça.

—Et j'arrive à ce soir. Décidé à lui parler.

—Ah! tu es l'homme des discours, toi; elle était donc disposée à t'écouter?

—Je n'en savais rien, et c'était justement pour le savoir que je voulais lui parler. Ce soir, après avoir dîné au château, pendant qu'elle faisait une promenade dans le parc, je me suis introduit dans sa chambre, et quand elle est entrée je lui ai dit mon amour.

—Et puisque te voilà ici, je devine la réponse. Flanqué à la porte.

—Elle m'a demandé de partir, et comme je l'aime, je me suis laissé toucher par son émoi: je suis parti.

—C'est ce que j'appelle flanqué à la porte; maintenant que va-t-il arriver?

—Je vous le demande.

—Affaire mal engagée! Que diable veux-tu que je te réponde, je n'ai jamais passé par là. Vois-tu, en amour, il y a trois façons de procéder: écrire, ce qui est à l'usage des enfants; parler, ce qui est la manière des très jeunes gens, agir, ce qui est celle des hommes. Moi j'ai été homme tout de suite, et j'ai épousé une femme qui, comme tu le dis, était l'égale de mademoiselle de Chambrais; ce qui ne serait pas arrivé, je t'assure, si j'avais eu l'idée juvénile de lui adresser un beau discours. Il n'y a pas eu à me répondre; elle d'abord, la famille ensuite n'ont eu qu'à accepter un mariage indispensable. Alors c'est elle qui a parlé pour moi. Tandis que dans ta situation je ne vois pas ta rentrée auprès de mademoiselle de Chambrais facile. Tu es parti.

—C'est justement ce qui prouve mon amour.

—Si tu veux; mais rentrer? Peux-tu te présenter devant elle comme si rien ne s'était passé entre vous? Quel jour donnes-tu ta leçon?

—Lundi.

—Eh bien! lundi, peux-tu arriver et lui dire tranquillement: «Qu'est-ce que nous jouons aujourd'hui?»

—Je vous le demande.

—Je n'en sais rien. Crois-tu qu'elle va accepter près d'elle un maître de musique qui lui a déclaré sa flamme, et auquel elle a répondu: Partez! Si mademoiselle de Chambrais avait été une curieuse ou une gaillarde disposée à trouver dans cet amour des distractions ou autre chose, si même elle n'avait été simplement qu'une coquette, elle ne t'aurait pas flanqué à la porte. Tu y es, je ne sais vraiment pas comment tu rentreras, car je ne serais pas du tout surpris si demain ou après-demain lady Cappadoce, de sa longue et grande écriture anglaise, t'écrivait que les leçons d'accompagnement sont momentanément suspendues. Tu comprends que, sans rien avouer, il n'est pas difficile à la petite Ghislaine de trouver un prétexte pour justifier la suspension de ces leçons. Alors?

—Alors?

—Tu conviendras que l'idée est bizarre de t'introduire, à la brune, dans la chambre d'une jeune fille, et d'une jeune fille qui est mademoiselle de Chambrais, pour lui dire tout gaillardement: «Je vous aime»; sans avoir préalablement préparé le terrain, et sans s'être demandé comment cet aveu serait reçu.

—C'est une inspiration de cette jeunesse que vous me reprochiez de ne pas avoir. Je n'ai rien calculé; je ne me suis rien demandé. Entraîné malgré moi, poussé par une force inconsciente, j'ai éprouvé un besoin irrésistible de lui dire: «Je vous aime»; et je n'ai pas vu autre chose que le bonheur de le lui dire. Si je vous avouais que je lui ai écrit vingt fois cet aveu, sans jamais oser lui remettre ma lettre! Que voulez-vous, cher maestro, je n'ai pas commencé comme vous par être homme.

—C'est donc vrai que tu es si bambino que ça! Comment as-tu eu le courage d'entrer dans la chambre et de parler?

—Vous savez bien que ce sont les faibles qui ont toutes les audaces quand ils sont poussés à bout... et je l'étais par mon amour. Une fois sorti de ma réserve ordinaire, rien ne m'arrête plus.

—Espérons que la lettre de lady Cappadoce ne te jettera pas hors de toi. C'est égal, fichue aventure. Buvons un grog.

Il caressa son verre:

—Voilà le vrai ami, le seul qu'on trouve toujours quand on en a besoin; tandis que l'amour, les femmes, la gloire, illusion, mon cher, et folie. A ta santé.


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