La vieille bergère en velours d'Utrecht sur laquelle Nicétas avait dormi plus d'une fois, était toujours le plus bel ornement de la salle à manger de Soupert, car à l'âge avancé auquel elle était arrivée, douze années de plus ou de moins n'avaient pas d'importance pour elle; cette nuit-là, elle servit encore de lit à Nicétas qui, le lendemain, après un solide déjeuner, descendit à Palaiseau, pour prendre le train et retourner à Paris.
Mais comme il arrivait à la gare, il aperçut un flot de Parisiens débarquant en habits de fête, qui lui rappela que c'était dimanche. Qu'irait-il faire à Paris, ou rien de particulier ne l'appelait d'ailleurs, quand tout le monde venait à la campagne: errer par les rues désertes dans ce costume de besoigneux n'était pas pour lui plaire; pourquoi lui aussi ne s'offrirait-il pas une partie de campagne? Les douze francs de Soupert sonnaient dans la poche de son gilet mêlés aux quelques pièces de monnaie qu'ils avaient été rejoindre; après une promenade de quelques heures il pourrait se payer un dîner champêtre et le soir reprendre le train pour Paris.
Alors l'idée lui vint d'aller à Chambrais; autant là qu'ailleurs et même mieux, il aurait plaisir à revoir ces bois où tant de fois il s'était promené en rêvant à Ghislaine.
Et par la plaine où les blés nouvellement épiés ondulaient sous une légère brise, il se mit en route d'un pas nonchalant: rien ne le pressait.
C'était vrai qu'il l'avait aimée cette petite Ghislaine, passionnément aimée; depuis douze ans, il avait connu bien des femmes, mais aucune n'avait ému son coeur comme celle-là, chez aucune il n'avait retrouvé cette grâce, ce charme, cette séduction, ç'avait été son beau temps dans sa vie tourmentée, le seul qui lut eût laissé des souvenirs heureux, auxquels il eût plaisir à se reporter, le seul où il eût envisagé l'avenir avec espérance, où il eût eu confiance dans le présent.
Quel fou, quel naïf il avait été!
Ah! pourquoi ne s'était-elle pas laissée aimer? pourquoi ne l'avait-elle pas aimé! Comme tout changeait; Mais elle l'avait repoussé, et voilà où il en était arrivé. Découragé, il avait abandonné le métier qu'il avait aux mains et maintenant il roulait de chute en chute, au hasard, misérable jouet de sa destinée, solitaire, sans soutien, sans but, sans autre ambition que de ne pas crever de faim le lendemain.
La sotte, l'orgueilleuse créature; c'était un imbécile qu'il lui fallait, ce d'Unières.
Et il avait forcé le pas, se disant qu'il serait amusant de voir cet imbécile et de lui rire au nez.
—Tu es fier de ta femme, eh bien! je l'ai eue, et avant toi, encore. Demande lui si elle s'en souvient; elle m'a chassé et pourtant je suis toujours entre elle et toi.
Quelle chance elle avait eue de ne pas attraper un enfant; voilà qui eût été vraiment drôle.
Comme cette pensée le faisait rire il s'arrêta tout à coup, et se frappa le front.
Et pourquoi n'en aurait-elle pas attrapé un? N'était-il pas bizarre qu'après son aventure elle eût voyagé à l'étranger, se sauvant? On ne se sauve pas quand on n'a rien à cacher; on ne disparaît pas pendant des mois.
L'intéressant serait de savoir combien de temps avait duré son absence et où le comte l'avait cachée.
Quand il avait appris qu'elle était partie avec M. de Chambrais, cette idée lui avait bien traversé l'esprit, mais il ne s'y était pas arrêté; se disant qu'il était plus raisonnable de supposer, plus vraisemblable de croire qu'elle se sauvait pour n'être pas exposée à le rencontrer et pour échapper à ses poursuites. Et pour se distraire lui-même, pour secouer son ennui, sa mauvaise humeur, son chagrin, il avait accepté de partir pour l'Amérique, sans attendre qu'elle fût de retour. Jamais, depuis, cette idée d'enfant ne lui était venue, mais ce que Soupert lui avait raconté devait le faire réfléchir.
Quelle était cette petite fille, que le comte aurait eue, qu'on élevait chez un garde du château, à qui le comte léguait sa fortune, sans que sa nièce s'en fâchât?
Cela n'était-il pas bizarre, alors surtout qu'en considérant l'âge de cette entant: onze ans, douze ans, disait Soupert; mais justement si Ghislaine avait eu un enfant, celui-ci précisément serait de cet âge.
N'était-ce pas là une coïncidence extraordinaire ou tout au moins curieuse?
—Hé, hé!
Mais il ne fallait pas s'emballer, et comme la marche lui fouettait le sang, il s'assit à un carrefour où se trouvait un bouquet d'arbres; l'endroit était désert; en cette journée du dimanche les champs étaient abandonnés; personne ne le dérangerait dans ses réflexions.
Était il possible que M. de Chambrais eût organisé cette supercherie de l'enfant naturel? Pour lui, après la démarche du comte et ses menaces, la question n'était pas douteuse: capable de tout, le comte pour sauver l'honneur de son nom. Si sa nièce était dans une situation embarrassante, rien de plus simple que de prendre l'enfant à son compte.
Mais ce qui ne l'était pas, et ne se comprenait guère, c'était que cet enfant, né à l'étranger, fût amené en France et installé justement au château: si Ghislaine était sa mère elle ne devait pas désirer l'avoir près d'elle, et si le comte était son oncle, il ne devant pas instituer son légataire un enfant qui, pour tous deux, ne pouvait être qu'un objet d'exécration dans le présent et une menace de honte pour l'avenir.
La question était plus compliquée qu'elle ne le paraissait au premier abord, et pour la résoudre il fallait autre chose que des suppositions plus ou moins romanesques, car si Ghislaine pouvait être la mère, le comte pouvait tout aussi bien être le père.
Avant de rien décider, le mieux était donc de voir et de se renseigner, c'est-à-dire de faire une enquête à Chambrais même.
Se relevant, il se remit en route, et son pas nonchalant en quittant Palaiseau se fit plus nerveux; maintenant il avait un but.
Si Ghislaine était la mère de cette petite fille, il en était le père, lui; et c'était une situation que celle de père d'une héritière pour un homme qui n'avait pas vingt francs dans sa poche! Décidément, il avait été bien avisé de revenir en France, et comme il le disait à Soupert, Paris était un bon terrain pour la lutte.
Comme il approchait de Chambrais il entendit une sonnerie de cloches: sans doute, c'étaient les vêpres. Au temps où il était le professeur de Ghislaine, elle ne manquait aucun office; en épousant un des chefs du parti catholique elle n'avait pas dû renoncer à ces pratiques religieuses, il y avait donc chance de la trouver à l'église; si en ce moment elle habitait Chambrais.
Il hâta le pas et ne tarda pas à entrer dans le village: de loin on entendait les ronflements de l'ophicléide et les notes claires des voix enfantines. Bâtie au quinzième siècle en pierres de grès et en pierres meulières, comme dans la plupart des villages environnants, l'église de Chambrais est des plus simple, au moins à l'extérieur, ce genre de matériaux ne comportant aucune décoration; mais à l'intérieur la piété des princes de Chambrais l'a enrichie de vitraux, de sculptures, de tableaux, de statues qui lui donnent un caractère particulier qu'accentue encore la chapelle funéraire de la famille, prise dans le collatéral de gauche et fermée par une magnifique grille en fer forgé du quinzième siècle, achetée en Flandre et offerte par le père de Ghislaine.
Ce fut à travers les barreaux de cette grille qu'après l'avoir longtemps et minutieusement cherchée dans l'église, Nicétas aperçut madame d'Unières, ayant près d'elle un homme de tournure élégante qui ne pouvait être que son mari.
Alors, sans qu'il en eût conscience, il murmura quelques mots qui le firent regarder curieusement par les deux ou trois paysannes qui les entendirent:
—Dommage.
Ce cri de regret était en même temps un élan d'admiration la retrouvant telle qu'il l'avait aimée; il semblait que l'âge pour elle n'eût pas marché, et qu'elle fût restée aussi fine, aussi mignonne qu'à dix-huit ans: ses yeux gris, chatoyants, avaient la même douceur profonde, et sa bonne grâce, sa simplicité de tenue étaient toujours les mêmes.
Quel contraste entre elle et lui qui avait tant changé; qu'après douze ans d'absence personne ne voulait le reconnaître!
Pour ne pas provoquer l'attention, car son plan n'était pas arrêté, il devait être prudent; il gagna doucement la porte et il se promena sur le parvis en attendant la fin des vêpres. Ce fut seulement quand on commença à sortir qu'il se rapprocha du porche de façon à ce qu'elle dût passer devant lui.
En effet, elle ne tarda pas à paraître au bras de son mari, s'entretenant avec lady Cappadoce qui marchait près d'elle, tout en répondant d'une inclinaison de tête et d'un sourire affable aux saluts qu'on lui adressait à gauche et à droite. Elle était si bien absorbée dans son entretien et ses politesses qu'elle ne le vit point, ou tout au moins qu'elle ne le remarqua pas.
Mais il n'en fut pas de même du comte d'Unières qui, en apercevant cet inconnu, tourna la tête vers lui; quand leurs yeux se croisèrent, Nicétas eut un mauvais sourire, et tout bas ses lèvres répétèrent le mot qu'il avait déjà dit plusieurs fois.
—Imbécile.
Mais il dut reconnaître que, pour la tournure et les manières, cet imbécile n'était pas le premier venu.
Il ne quitta sa place que lorsqu'il les eût vus disparaître dans la rue qui conduit au château.
Peut-être celle pour laquelle il était dans ce village, sa fille avait-elle passé devant lui, mais parmi les fillettes qu'il avait vues, comment l'eût-il devinée? C'était son enquête qui devait la lui faire connaître.
Cette enquête, bien entendu, il n'allait pas la commencer en interrogeant tout simplement et tout franchement les gens qu'il rencontrerait, ce qui, avec des paysans, serait le meilleur moyen de ne rien apprendre, en même temps que ce serait le meilleur aussi de se trahir.
—De quel droit, à quel titre s'occupait-il de cette petite fille? Qui était-il? Que voulait-il?
Ces manières primitives n'étaient point de son âge; l'épreuve qu'il avait faite de la vie lui en avait appris d'autres moins naïves et plus sûres.
Quand il venait pour ses leçons, et qu'il arrivait ayant chaud, il entrait quelquefois pour se rafraîchir dans un cabaret situé à une petite distance du château et portant précisément pour enseigne: «Au Château»; il s'établirait là, et en restant longtemps attablé, ce serait bien le diable s'il ne trouvait pas moyen d'engager la conversation avec un paysan ou un domestique.
A cette époque il y avait des domestiques, particulièrement les valets d'écurie, les garçons jardiniers qui, n'étant point nourris au château, prenaient là leurs repas; il devait en être toujours ainsi.
De plus c'était dimanche, et ce jour-là le cabaret était toujours plein; il aurait vraiment peu de chance, ou il serait bien maladroit s'il ne trouvait pas un bavard qui voulût parler. Il est vrai que pour parler, il faut savoir, et qu'il pouvait tomber sur un ignorant; mais il avait toute la journée, toute la soirée à lui.
Quand il entra, la grande salle était pleine, et sur l'ardoise des tables on remuait, en les tapant, des dominos, tandis que sur d'autres on abattait des cartes grasses. A coté des paysans aux mains calleuses et encroûtées, au visage hâlé et tanné, se trouvaient les domestiques du château, valets d'écurie, valets de pied, aides de cuisine, qu'on reconnaissait tout de suite à leur menton bleu et à leurs belles manières.
Ce fut à une table voisine de ces derniers qu'il s'assit.
Avant de parler, Nicétas jugea qu'il était plus prudent d'écouter; et sans en avoir l'air, tout en buvant à petits coups son absinthe, il se mit à étudier les gens du château qui l'entouraient, cherchant celui qui, plus naïf et plus bavard que les autres, se laisserait questionner utilement.
Quand il était entré on l'avait regardé curieusement, mais bientôt on avait paru ne plus faire attention à lui, ce qui lui permit de se livrer à son examen.
Allant de table en table, il fut surpris de voir que parmi ces domestiques qui pour l'honneur de leur maison devaient être tous plus décoratifs les uns que les autres, il y en avait un qui était borgne, un autre boiteux. Alors il se prit à rire tout bas, se disant que c'était une drôle de boutique qui réunissait ces éclopés, et il conclut que le d'Unières était un avare qui ne dédaignait aucune économie, même celles qui conduisent au ridicule, car sûrement il ne payait pas ces pauvres diables aussi cher que de beaux gars dont on achète la prestance autant que les services.
En quoi il se trompait et raisonnait à faux, en attribuant ce choix à l'économie. Chez le comte d'Unières, les pauvres diables étaient payés aussi bien que partout, seulement ils n'étaient point repoussés pour leur infirmité comme ils le sont généralement, et s'il n'y avait pas de maison où cochers, valets de pied, maîtres d'hôtel fussent plus décoratifs, par contre les cuisiniers, les palefreniers, les jardiniers étaient ce qu'ils pouvaient et tels que la nature ou la maladie les avait faits.
Pour les jardiniers spécialement, le spectacle qu'ils offraient le matin quand ils se réunissaient devant la loge du concierge pour recevoir les ordres du chef, était aussi curieux qu'instructif: les ordres reçus, ils se séparaient, et alors on voyait une collection de pauvres vieux cassés par l'âge et la fatigue, de boiteux tournant sur leur bâton, de rhumatisants voûtés qui, clopin clopant, par les belles allées droites, sous le regard des statues aux poses théâtrales du grand siècle, se rendaient à leur travail: à vingt qu'ils étaient ils abattaient de l'ouvrage comme sept ou huit, mais ils vivaient de leur journée, non d'aumône, ou tout au moins ils avaient la fierté d'en vivre.
Comme Nicétas considérait avec un mépris croissant ces infirmes, un garde entra dans la salle; sur sa poitrine brillait une plaque d'argent timbrée des armes des d'Unières surmontées de la couronne ducale, et sur l'épaule droite, retenu par une bretelle de cuir, pendait un fusil court à deux coups. Si les pauvres diables dont riait Nicétas étaient plus ou moins éclopés, celui-là était un vrai invalide: il boitait tout bas d'une jambe, et la bras gauche avait été amputé de la main.
—Tiens! Dagomer, dirent quelques voix affectueusement.
—Bonjour, la compagnie.
Il regarda autour de lui, mais toutes les tables étaient occupées, devant celle de Nicétas seulement il restait deux tabourets.
Dagomer porta la main à sa casquette:
—Permettez-vous, monsieur? demanda-t-il.
—Volontiers.
Alors, le garde, dépassant la bretelle de dessus son épaule, prit un tabouret, et s'assit en mettant son fusil entre ses jambes.
—Il ne lâche pas son fusil, Dagomer, dit un des domestiques.
—Mais non.
—Il parait qu'il couche avec, ajouta un paysan d'un air finaud.
—Juste, répondit Dagomer en riant, par jalousie.
C'était un homme d'une quarantaine d'années, à l'air ouvert et bon enfant, mais rude en même temps et surtout résolu.
—C'est vrai, monsieur Dagomer, demanda un jeune groom, que malgré votre main coupée vous ne manquez pas un lapin?
—Généralement celui qui déboule est boulé, mais dire que je n'en ai jamais manqué, ce qui s'appelle un seul, ça ne serai pas vrai.
—Et pourtant, si bien que vous tiriez, vous vous êtes fait arranger comme ça, dit un paysan à l'air grincheux et qui avait probablement des raisons personnelles pour en vouloir au garde.
—Quand on se met trois sur un homme seul qui ne doit pas tirer le premier, ça n'est pas étonnant, mais malgré ma main gauche cassée, j'en ai tout de même démoli un de la main droite; c'est dommage que celui-là ne soit plus de ce monde, il vous dirait si le coup était bon.
Et sans forfanterie, Dagomer se mit tranquillement à sucrer le café qu'on venait de lui servir; c'était le dimanche seulement qu'il entrait au cabaret, et ce jour-là, quel que fût le temps, froid ou chaud, il s'offrait une tasse de café.
—C'est ici que s'est passée cette lutte? demanda Nicétas.
—Non, à Crèvecoeur, où j'étais avant de venir ici. Vous connaissez Crèvecoeur?
—Non.
—Dans la Brie, sur la lisière de la forêt de Crécy.
Le renseignement était bon à retenir, et Nicétas le casa dans sa mémoire: Crèvecoeur dans la Brie; peut-être était-ce là que l'enfant avait vécu avant de venir à Chambrais!
Cependant Dagomer battait son café à petits coups de cuillère, et le dégustait béatement sans plus faire attention à Nicétas que s'il avait eu en face de lui une figure de cire.
Dans le brouhaha de la salle on n'entendait que des paroles sans suite qui, pour Nicétas, n'avaient pas d'intérêt: de temps en temps un mot sur les biens de la terre du côté des paysans; de l'autre une drôlerie sur les femmes de service du château, et c'était tout.
Il fallait cependant que Nicétas se décidât; sans doute, ces domestiques n'allaient pas rester là jusqu'au soir.
—Puisque le hasard nous place à la même table, dit-il en s'adressant à Dagomer avec son sourire le plus engageant, voulez-vous me permettre de vous adresser une question?
—A votre service.
—Est-ce que vraiment il est impossible de visiter le château?
—Pour sûr.
—C'est le mardi seulement que les visiteurs sont admis?
—Oui.
—Je serais bien contrarié de rester ici jusqu'à mardi.
—Dame!
En voyant l'effet que cette réponse produisait, Dagomer se ravisa; et appelant:
—Monsieur Auguste.
Un grand garçon bellâtre s'approcha avec un sourire protecteur:
—Monsieur Dagomer.
—Voilà ce que c'est, dit celui-ci, ce monsieur,—il désigna Nicétas,—voudrait visiter le château et il demande s'il faudra qu'il reste jusqu'à mardi.
M. Auguste toisa Nicétas dédaigneusement, et celui-ci voyant l'effet que produisait son costume sur ce personnage important, habitué à juger les gens sur la mine, trouva opportun de balancer cet effet par quelques paroles habiles:
—Je suis chargé par un journal américain dont je suis correspondant, dit-il, de lui envoyer la description du château de Chambrais, et je serais très gêné de différer ma visite jusqu'à mardi.
—Ah! monsieur est journaliste, dit Auguste, s'adoucissant, évidemment parce qu'il admettait qu'un journaliste américain pouvait être négligé dans sa tenue.
—Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter quelque chose? demanda Nicétas.
—Avec plaisir.
Il s'assit sur le tabouret libre et Nicétas appela le le cabaretier. M. Auguste désirait un apéritif, Dagomer un «autre café»; quand ils furent servis, l'entretien reprit:
—Certainement je voudrais vous obliger, dit M. Auguste, mais si M. le comte ne va pas demain à la Chambre et si madame la comtesse ne l'accompagne pas, il n'y aura pas moyen. S'ils partent, au contraire, je vous ferai visiter le château: venez à une heure, j'aurai fini de déjeuner.
Pour jouer son rôle, Nicétas demanda des renseignements sur le château, sur le nombre des domestiques, des chevaux, des chiens, sur l'étendue du parc, puis il passa aux maîtres.
—Il y a longtemps que M. le comte d'Unières a épousé la princesse de Chambrais?
—Dix ans.
—Combien d'enfants?
Disant cela d'un air indifférent, il tira un carnet pour prendre des notes.
—Ils n'ont pas d'enfants.
—Ils les ont perdus? demanda-t-il avec ingénuité.
—Ils n'en ont jamais eu.
—S'ils mouraient, à qui irait cette belle fortune? Est-ce qu'il n'y a pas un oncle?
—Il est mort.
—Alors au lieu que ce soit lui qui hérite de sa nièce, c'est sa nièce qui a hérité de lui?
—Pas précisément.
—Expliquez-moi donc ça: vous savez, en Amérique, on est très curieux de ces détails, et rien de ce qui touche le comte d'Unières, le grand orateur, n'est indifférent. Est-ce qu'il était mal avec son oncle le comte de Chambrais.
—Non.
—Alors l'oncle avait des enfants?
—Non; il a laissé sa fortune à une jeune fille pour laquelle il avait de l'affection.
—Tiens! c'est drôle, si elle n'était qu'une jeune fille comme vous dites.
—Une enfant qu'élève l'ami Dagomer.
—Ça n'intéresse pas les Américains, la jeune fille, interrompit Dagomer, en donnant un coup de coude à M. Auguste.
Celui-ci se leva en disant que son service l'appelait au château, et le garde, le fusil à l'épaule, le suivit.
Ce fut inutilement que Nicétas tenta d'entamer d'autres interrogations; alors, ne voulant pas se compromettre, il attendit, puisqu'il restait à Chambrais jusqu'au lendemain; le soir sans doute, il pourrait faire causer l'aubergiste.
Et pour passer le temps, il s'en alla flâner par les rues du village et devant le château. Puis il dîna longuement à côté des palefreniers, dont les conversations, qu'il écouta sans en perdre un mot, ne lui apprirent rien d'intéressant: la qualité des voitures du comte, les mérites de ses chevaux lui étant tout à fait indifférents.
Ce fut seulement au moment du coucher qu'il put échanger quelques paroles avec l'aubergiste, jusqu'à ce moment trop occupé pour bavarder.
—C'est une histoire curieuse que celle que m'a contée M. Auguste.
—Quelle histoire?
—Celle de l'enfant du comte de Chambrais.
—La petite Claude?
—Oui, la petite Claude; comment donc se fait-il que madame d'Unières ne soit pas fâchée d'être privée d'un héritage sur lequel elle devait compter?
—Oh! vous savez, quand madame la comtesse se fâchera pour des affaires d'argent, le monde sera changé.
—Il est vrai que si cette enfant est la fille du comte...
—Comment si c'est sa fille!
—Reconnue?
—Non, pas reconnue, elle n'a même pas d'acte de naissance.
—Mais on a toujours un acte de naissance.
—Elle n'en a pas; on l'a bien vu à l'ouverture de la succession puisqu'il a fallu un acte de notoriété et que MM. Vaubourdin et Meunier ont été témoins.
—Et à combien se monte cette fortune? demanda Nicétas qui n'eut pas la patience de filer cette question.
—Soixante mille francs de rente.
Il avait cru à un plus gros chiffre, cependant celui-là était encore assez beau pour l'empêcher de dormir quand il fut au lit.
—Pourquoi ce vieux gueux de comte de Chambrais avait-il mangé la plus grosse part de son héritage? Comment? Avec qui?
Mais il n'allait pas s'arrêter à cette question oiseuse quand une autre plus urgente et plus brûlante,—celle de l'acte de naissance, s'imposait à son attention.
Évidemment, si Claude n'avait pas d'acte de naissance, c'est qu'elle n'était pas née en France, ou qu'on avait caché l'accouchement de la mère.
Et alors il était non moins évident que cette mère était Ghislaine, emmenée par son oncle dans quelque pays perdu, où elle avait passé le temps de sa grossesse et où elle était accouchée.
C'était quelque chose d'avoir appris cela, et décidément il avait cédé à une bonne inspiration en venant à Chambrais.
—Soixante mille francs de rente!
Malgré l'accueil peu encourageant de Dagomer lorsqu'il avait essayé de parler de Claude, il voulut risquer une tentative auprès de celui-ci, et le lendemain dans la matinée il se dirigea vers le pavillon du garde qu'il connaissait bien pour être plus d'une fois, au temps de ses leçons, sorti par cette porte.
D'ailleurs, il était bien aise de voir cette petite qui était sa fille. A qui ressemblait-elle? Quel effet lui produirait-elle? Il allait donc faire l'expérience de la voix du sang. Ce serait curieux. Il avait haï son père, ses frères, ses soeurs; aimerait-il sa fille? tout à fait intéressante l'épreuve dans les conditions où elle se présentait; au milieu des enfants du garde reconnaîtrait-il la sienne?
Son intention n'était pas d'entrer simplement chez le garde et de commencer un interrogatoire en règle, car ce serait, semblait-il, le plus sûr moyen pour se faire mettre à la porte: il procéderait avec moins de naïveté.
En sortant du village, il avait pris le chemin qui, par les champs, longe les murs du parc, et en dix minutes il était arrivé en vue du pavillon que les grands tilleuls qui l'entouraient signalaient au loin.
Par les bavardages du cabaretier il savait que la famille de Dagomer se composait de trois garçons et de quatre filles, sans compter Claude, ce qui faisait huit enfants; il allait donc avoir à faire un choix au milieu de ces filles pour reconnaître la sienne; et comme il avait appris aussi que Claude travaillait dans l'après-midi chez lady Cappadoce, il était à peu près certain de la trouver chez le garde ou aux alentours.
Quand il arriva devant le pavillon, il n'aperçut personne et n'entendit aucun bruit de voix; mais comme la porte ainsi que les fenêtres étaient ouvertes, les habitants sûrement n'étaient pas loin: sur le seuil, deux bassets aux longues oreilles dormaient au soleil; dans le chemin, des poules allaient de-ci de-là en picotant l'herbe des bas-côtés.
Au lieu de traverser ce chemin et de s'approcher de la maison, il s'assit au pied d'un tilleul, et tirant son carnet il se mit à dessiner le pavillon. Sans être en état de faire un vrai dessin, il pouvait cependant enlever un croquis, et cela suffisait pour justifier sa présence si Dagomer s'en inquiétait, en même temps que cela lui permettait aussi de rester là autant qu'il voudrait: il verrait venir.
Ce qu'il vit tout d'abord, ce fut une femme qui sortit d'un bâtiment attenant au pavillon; elle portait sur son épaule une charge de linge mouillé qu'elle étendit sur une haie d'épine; deux petites filles de six et sept ans vinrent l'aider; c'était évidemment madame Dagomer et ses filles; elles ne parurent pas faire attention à lui; leur travail achevé, elles rentrèrent dans le bâtiment.
Il avait tout le temps d'attendre en continuant son croquis avec une prudente lenteur. Comme il tenait ses yeux fixés sur le pavillon, il entendit un bruit de pas derrière lui dans le chemin; se retournant, il vit venir une grande fillette portant une botte d'herbe sur la tête: elle était vêtue d'une robe d'indienne toute mouillée par le bas, et chaussée de sabots; bien qu'elle eût l'âge de Claude, il n'admit point qu'une fille dans ce costume de paysanne pût être celle de la comtesse d'Unières: une Dagomer, sans aucun doute.
Arrivée près de lui, elle jeta sa botte d'herbe à terre, et s'arrêtant, elle le regarda: alors il la salua gracieusement, se disant que, s'ils engageaient une conversation, il en pourrait peut-être tirer quelque chose.
—Bonjour, mademoiselle.
—Bonjour, monsieur.
Elle s'approcha avec curiosité: alors il remarqua qu'elle ne ressemblait en rien aux petites Dagomer qu'il avait vues quelques minutes auparavant, ni à leur mère.
Elles étaient blondasses, elle était brune; elles étaient épaisses, elle était svelte; mais ce qui le frappa surtout en elle, ce furent ses yeux profonds et ses cheveux noirs ondulés,—les cheveux de Ghislaine.
Allons, décidément, la voix du sang était muette en lui: à la vue de cette fillette dont il était le père, son coeur n'avait pas du tout bondi.
Il fallait savoir s'il ne se trompait pas.
—Votre papa est sorti, n'est-ce pas, mademoiselle?
—Papa Dagomer, oui, il fait sa tournée.
Il était fixé.
—Pardonnez-moi, dit-il, ce costume m'avait trompé, vous êtes mademoiselle Claude.
—Vous me connaissez?
—J'ai entendu parler de vous.
Elle ne parut pas flattée que cet homme de mauvaise mine eût entendu parler d'elle, cependant elle eut la coquetterie de vouloir expliquer ce costume:
—C'est ma robe pour cueillir de l'herbe à mes lapins, dit-elle; pour aller arracher des coquelicots dans les blés je n'allais pas m'habiller.
—Assurément.
Elle se pencha au-dessus du carnet:
—C'est notre maison que vous faites là?
—Vous voyez; est-ce que vous la reconnaissez!
—Oui et non.
—Vous dessinez?
—Non; je dessinerai l'année prochaine au couvent.
—Vous allez au couvent l'année prochaine?
—J'y serais déjà si madame la comtesse n'avait pas voulu me garder parce que j'étais malade; il est venu un médecin de Paris qui a dit que je devais vivre en paysanne.
—Elle est bonne pour vous, madame la comtesse?
—Elle est bonne pour tout le monde.
—Je veux dire elle vous aime?
—Mais oui.
—Elle s'occupe de vous?
—Certainement.
—Vous la voyez souvent?
—Tous les jours quand elle est à Chambrais.
—Vous allez au château?
—Non, c'est elle qui vient.
Il jeta autour de lui un regard rapide, et ne voyant personne, il risqua une question plus décisive:
—Elle est votre parente, n'est-ce pas?
Claude fixa sur lui ses yeux profonds:
—Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur?
—Par intérêt pour vous, car enfin c'est un honneur, d'être de la famille de la comtesse d'Unières.
Elle prit un air de hauteur étonnant pour une fillette de cet âge, mais qui, dans sa pensée, avait pour but certainement de couper court à ces questions:
—Je n'ai pas de parents.
—Qui vous a dit cela?
—Je le sais bien.
—Si vous vous trompiez?
—On me l'a dit.
—Si l'on vous avait trompée?
Elle le regarda de nouveau avec une anxiété qui contractait son visage:
—Vous connaissez mes parents?
—Voudriez-vous les connaître, vous? un père qui vous aimerait, près de qui vous pourriez vivre?
—Et une mère?
—Une mère aussi.
—Qui m'embrasserait?
—Qui vous embrasserait, qui vous chérirait.
—Où sont mes parents?
Elle dit ces quelques mets d'une voix vibrante qui criait son trouble.
—Je ne peux vous le dire... en ce moment.
—Alors pourquoi m'en parlez-vous? Qui êtes-vous?
—Un ami, le meilleur ami de celui que je crois votre père.
—Vous croyez! Vous ne savez donc pas?
—Pour que je sois sûr, il faudrait que j'eusse la preuve que vous êtes bien l'enfant que je suppose; et cette preuve, je ne l'ai pas encore tout à fait. Vous savez que votre naissance est entourée de mystère?
—C'est vrai.
—Il faut m'aider à l'éclaircir, ce mystère.
—Comment?
—En me disant tout ce que vous savez vous-même.
—Je ne sais rien.
—Intelligente comme vous l'êtes, vous avez dû remarquer dans votre enfance, depuis que vous êtes en âge de voir et de comprendre, des choses qui ont dû vous frapper.
—Ce qui m'a frappée, c'est quand maman Dagomer m'a dit que je n'étais pas sa fille, car je croyais que je l'étais, moi, vous comprenez?
—Elle vous a parlé de vos parents?
—C'est moi qui lui en ai parlé.
—Elle vous a dit?
—Elle m'a dit que je n'avais pas de parents; et comme je pleurais, car c'est triste de n'avoir pas de parents, vous savez, elle m'a dit que je ne devais pas me chagriner parce que M. le comte de Chambrais serait un père pour moi. Et je suis bien sûre qu'il a été aussi bon pour moi qu'un vrai père, le comte de Chambrais, quoiqu'il y eût des moments où il me regardait avec des yeux durs, comme si je lui avais déplu, comme s'il me détestait. Mais j'étais bête de croire ça puisqu'il m'a donné sa fortune; et quand on donne sa fortune à quelqu'un c'est qu'on l'aime.
—Elle ne vous a jamais parlé de votre maman, madame Dagomer?
—Jamais.
—Vous n'avez pas vu venir une dame qui, en vous caressant, en vous embrassant, vous aurait donné la pensée qu'elle pourrait être votre mère?
—Non, jamais je n'ai vu cette dame; il n'y a que madame la comtesse d'Unières qui me regarde avec tendresse, oh! si tendrement, et qui quelquefois me caresse, m'embrasse.
—Mais elle ne vous parle jamais de vos parents, madame d'Unières?
—Non, jamais. Sans doute qu'elle ne les connaît pas.
—Nous verrons cela. Et M. le comte d'Unières?
—Il est aussi très bon pour moi.
—Est-ce qu'il vous embrasse?
—Non, mais il me parle très doucement.
—Est-ce que vous vous rappelez avoir été dans un autre pays que Chambrais?
—Non.
—Et en dehors de la famille Dagomer vous n'avez jamais vu d'autres personnes que M. de Chambrais, le comte et la comtesse d'Unières vous témoigner de l'intérêt?
—Non, pas d'autres.
Tout cela était clair; elle ne savait que peu de choses sur elle, cette petite, mais ce peu confirmait ce qu'il avait pressenti: M. de Chambrais s'était fait le père de l'enfant de Ghislaine, et Ghislaine aimait sa fille.
C'était là le point essentiel; celui qui devait le guider dans la ligne qu'il adopterait: mariée à un homme qu'elle aimait, disait-on, elle était l'esclave de son amour maternel.
Il eût voulu la questionner encore, mais il était dangereux de prolonger cet entretien qui n'avait que trop duré; il ne fallait point qu'on remarquât ce tête-à-tête.
—A vous voir, dit-il, et bien que je ne vous connaisse que depuis quelques minutes, il est certain que vous êtes une jeune fille capable de réflexion et de discrétion. C'est dans votre intérêt que j'agis et pour votre bonheur. Depuis longtemps je vous cherche; ce n'est point un hasard qui, vous devez bien l'imaginer, m'a amené devant cette maison. Mais, pour que je puisse vous rendre à vos parents, comme je l'espère, il faut que personne ne sache ce qui s'est dit entre nous. Si nous avons été vus, vous regardiez mon dessin, voilà tout. Me le promettez-vous?
Elle inclina la tête.
—Je vais continuer mes démarches et bientôt, je vous le promets, nous nous retrouverons. Ne vous impatientez pas: soyez sûre que je travaille pour vous et pour eux. Alors, je pourrai parler et vous en apprendrez davantage.
A ce moment un chien courant parut dans le chemin.
—Papa Dagomer, dit-elle.
—Ne vous éloignez pas brusquement, murmura-t-il, ayez l'air de tourner autour de mon dessin.
C'était en effet Dagomer qui arrivait boitant tout bas. En apercevant Claude auprès de celui qui l'avait questionné la veille, il fit un geste de mécontentement.
—Bonjour, monsieur Dagomer, dit Nicétas, vous permettez que je fasse le portrait de votre joli pavillon?
—La rue est à tout le monde, répondit Dagomer d'un ton bourru.
Puis, s'adressant à Claude:
—Rentre donc à la maison; mouillée comme tu l'es, tu vas gagner froid.
Comme il allait la suivre on entendit le jacassement d'une pie; instantanément il dépassa la bretelle de son fusil, et sans ajuster il tira sur la pie qui passait en l'air à une dizaine de mètres; elle tomba les ailes étendues.
—Vous êtes adroit, dit Nicétas, et prompt.
—Comme ça: on n'en tuera jamais assez de ces bougresses-là; quand elles ont leurs petits, elles dépeuplent tous les nids.
Ghislaine n'ayant pas accompagné le comte à Paris Nicétas ne put pas visiter le château, mais il s'en consola: au point où en étaient les choses, la conversation de M. Auguste ne lui aurait probablement rien appris.
Ce n'était pas à Chambrais qu'il devait continuer pour le moment ses recherches: c'était à Crèvecoeur, là où Claude avait été remise à Dagomer; il pouvait très bien ne rien trouver, mais il pouvait aussi avoir la chance de tomber dans la bonne piste.
Seulement, pour continuer ces recherches, pour aller à Crèvecoeur, pour payer les bavardages qu'il provoquerait, pour se faire délivrer les actes qu'il découvrirait, s'il en découvrait, il fallait de l'argent, et il n'en avait pas.
C'était à bout de ressources qu'il s'était décidé à revenir en France, comme la bête chassée revient épuisée à son point de départ, sans bien savoir pourquoi, et depuis son retour, il n'avait vécu que grâce à l'hospitalité que lui avait donnée un ancien camarade retrouvé à grand'peine. Mais le camarade n'était guère en meilleure situation que lui, si ce n'est qu'ayant un logement, il n'était pas exposé à coucher dehors. Après avoir essayé de tous les métiers en France, comme Nicétas en Amérique, il attendait maintenant son sauvetage d'un mariage, que son nom précédé d'une particule et sa belle figure devaient lui faire faire d'autant plus sûrement qu'il n'était pas difficile: jeune fille dans une situation intéressante, veuve compromise, vieille comédienne, il acceptait tout. Malheureusement la concurrence était telle qu'elle lui avait fait manquer plusieurs affaires; et puis, malgré sa belle figure et son nom, il aurait fallu pour l'achalandage de son commerce qu'il fût «petit rez-de-chaussée», et il n'était que sixième étage, et à Montmartre encore: à quoi bon s'appeler le baron d'Anthan si l'on ne pouvait pas donner son adresse!
—Compte sur moi quand je serai marié, avait-il dit.
Il semblait, étant donné le caractère bon enfant du baron, qu'on pouvait faire fond sur sa promesse; mais quand serait-il marié? Malgré les dix ou douze affaires en train, la date était problématique; cependant, en rentrant de Palaiseau, ce fut à lui que Nicétas s'adressa:
—Moi aussi j'ai une affaire.
—Un mariage?
—Mieux que ça: un entant.
—Déjà!
Il fallut qu'il expliquât son affaire, et en la racontant, elle se précisa pour lui: les beaux côtés qu'il voulait montrer lui apparurent plus beaux qu'il ne les avait vus tout d'abord, et en les groupant il leur donna une importance qu'il n'avait pas tout de suite appréciée à sa réelle valeur: bien entendu, il eut soin de ne prononcer aucun nom vrai, ni de personne ni de pays; si ce ne fut pas par discrétion, ce fut par prudence.
L'ami eut un mouvement d'envie en écoutant ce récit: une fillette de onze ans; soixante mille francs de rente dont jouirait le père pendant dix ans! Avait-il une chance, ce Nicétas! mais ce mauvais sentiment ne dura pas; avec soixante mille francs de rente, Nicétas devenait un camarade utile, et puis le pauvre diable avait eu assez de déveine; il était temps vraiment que la roue tournât.
—Que vas-tu faire? demanda d'Anthan.
—Avant tout, ce qu'il faut, c'est bien établir la situation de l'enfant.
—Tu la veux, n'est-ce pas?
—Parbleu!
—La mère a épousé un homme puissant!
—Très puissant, disposant d'une influence énorme.
—Riche?
—Très riche.
—Eh bien! dans ces conditions et aussi vu l'état de ta caisse, il me semble difficile que tu réussisses tout seul, il te faudrait l'appui de gens solides pour te guider, d'une agence par exemple; j'en connais deux, l'une derrière la Madeleine, l'autre au Marché-Saint-Honoré, qui je le crois, se chargeraient de l'affaire.
—Il faudrait partager avec elles, bien entendu.
—Dame!
—Soixante mille francs ne font déjà pas une trop forte somme.
—Encore quarante ou cinquante mille francs valent-ils mieux que rien du tout. Je comprends que tu rechignes devant les conditions trop dures que t'imposeraient des agences, mais comme ni toi ni moi nous ne sommes en bonne situation, il faut bien que tu te procures d'une façon quelconque les premiers fonds pour entrer en campagne.
—Il le faut, mais comment?
—Si tu veux faire un sacrifice j'ai ton homme. Un agent d'affaire appelé Caffié, un ancien avoué qui s'occupe de successions, de mariages, et qui est très fort.
—Il ne t'a pas marié.
—Pour deux raisons: la première c'est que j'ai des exigences pécuniaires qui rendent mon mariage difficile dans la clientèle de Caffié; la seconde, c'est que cette clientèle a des exigences,—comment dirai-je bien,—mondaines, morales qui font qu'elles ne m'acceptent point. En effet, cette clientèle se compose généralement de parents qui ont une tare, Caffié appelle ça unepaille, des comédiennes en peine de filles à marier, des commerçants qui ont fait quelques faillites ou qui ont eu des ennuis avec la justice. Alors comme ils se trouvent par eux-mêmes dans des conditions particulières, ils veulent pour leur fille un gendre qui les relève; et ce gendre, c'est généralement à l'armée qu'on le demande: un officier fait toujours bien et il est doué d'un prestige qui me manque. Caffié a un annuaire d'officiers pauvres, qui offre un choix varié: les uns refusent, les autres acceptent, voilà l'homme, le veux-tu?
Nicétas n'avait pas la liberté du choix, autant celui-là qu'un autre, c'était déjà beaucoup d'en trouver un; s'il montrait trop d'exigences, il saurait bien défendre ses intérêts.
Le lendemain matin, ils sonnèrent à la porte de Caffié qui habitait rue Sainte-Anne, dans une vieille maison, un petit appartement enfumé où l'odeur des moisissures du plâtre et de la pierre se mêlait à celle des paperasses.
En quelques mots la présentation fut faite et d'Anthan se retira, laissant Nicétas en tête à tête avec le vieil agent d'affaires.
—C'est pour un mariage? demanda celui-ci en relevant sa longue taille voûtée pour toiser ce nouveau client dont le costume et la tournure ne paraissaient pas lui inspirer une bien vive sympathie.
—Non, c'est pour un enfant naturel.
—Que vous voudriez légitimer?
—Que je voudrais reconnaître.
—On peut toujours reconnaître un enfant naturel.
Caffié répondit cela du ton d'un homme qui ne voit pas bien en quoi ses conseils peuvent être utiles pour un acte aussi simple.
Et de son côté Nicétas reçut cette réponse en homme qui n'avait pas besoin qu'on la lui fît; ne savait-il pas par lui même, puisque c'était son cas, qu'on peut reconnaître et même légitimer un enfant dont on n'est pas le père?
—Voici mon histoire.
—C'est le mieux.
Mais cette histoire, il se garda bien de la faire véridique, surtout en ce qui se rapportait à la fortune léguée à l'enfant; pour que l'homme d'affaires n'eût pas de trop grosses exigences, il n'accusa que dix mille francs de rente; de même pour la mère, il arrangea la réalité, elle devint la femme d'un commerçant.
Cependant, par ses questions qui toutes portaient, Caffié le força à préciser plusieurs points qu'il aurait préféré laisser dans une obscurité protectrice.
—Qu'est-ce que vous voulez? demanda Caffié quand Nicétas fut arrivé au bout de son récit.
—Reconnaître ma fille.
—Pourquoi?
—Comment pourquoi? mais parce que je suis son père.
—Dans quel but tenez-vous à être son père?
—Mais....
—Vous comprenez, mon cher monsieur, qu'il faut que sache ce que vous voulez, et que le mieux est de parler net; ici vous êtes à confesse; si vous ne dites pas tout, tant pis pour vous: est-ce à l'enfant que vous tenez, ou au revenu de la fortune qui lui a été léguée?
—A l'enfant et au revenu.
—L'enfant, vous pouvez le reconnaître, et d'autant mieux que la mère, ne l'ayant pas reconnu elle-même, n'a pas la parole devant la justice pour contester votre dire; dans l'acte de reconnaissance vous pouvez même indiquer la mère dans un but de recherche de maternité, si vous trouvez un notaire qui consente à insérer cette indication, car un officier de l'état civil ne la recevrait pas; à la vérité, cette indication de la mère faite sans mandat de celle-ci n'aurait aucun effet contre elle, mais il pourrait y en avoir d'autres que vous sentez sans que je précise: scandale, intimidation, etc. Vous me suivez, n'est-ce pas?
—Parfaitement.
—Maintenant cette reconnaissance sera-t-elle contestée? Cela est certain. Le tuteur de l'enfant aura même de fortes raisons à vous opposer, car vous ne savez même pas où est né cet enfant que vous réclamez, vous n'avez même pas son acte de naissance.
—Parce qu'on m'a caché cette naissance.
—Je sais bien. Je vous présente la défense de l'adversaire, pour vous montrer que l'affaire n'ira pas sur des roulettes, qu'il faudra manoeuvrer, et que celui qui conduira cette manoeuvre devra être un malin. Je passe au revenu. D'abord l'enfant jouit-elle du revenu de la fortune qui lui a été léguée? C'est à savoir. Vous le croyez, mais vous n'en êtes pas sûr. Il se peut très bien que, par une sage précaution, un âge ait été fixé par le testateur où elle aura la jouissance de ce revenu. J'admets qu'elle ait cette jouissance; j'admets que votre reconnaissance soit admise, résulte-t-il de tout cela que vous allez, en qualité de père, jouir vous-même de ce revenu et administrer la fortune de votre fille?
—Le père n'est-il pas le tuteur de ses enfants?
—Le père légitime, oui. Mais le père naturel, c'est autre chose, et il faut distinguer. Il n'est pas tuteur légal, celui-là, et pour qu'il ait la tutelle de son enfant naturel reconnu, il faut qu'elle lui soit conférée par le conseil de famille. Croyez-vous que ce conseil de famille composé de trois amis de l'enfant, auxquels se joindraient très probablement le juge de paix eu égard à votre situation, vous conférerait la tutelle? J'admets que vous êtes tuteur, cela vous donne l'administration de la fortune de votre fille, mais les revenus? Je dois vous dire que là-dessus les auteurs ne sont pas d'accord, et que le plus grand nombre refusent même au père naturel la jouissance de ce revenu.
A mesure que Caffié parlait, la figure de Nicétas s'allongeait.
—Mais alors, s'écria-t-il, le père qui reconnaît son enfant n'a donc aucuns droits sur lui?
—Si, il a le droit de garde, d'éducation, de correction, c'est-à-dire que l'enfant lui est remis pour qu'il le dirige comme il veut. De plus, il a le droit de rechercher la maternité au nom de son enfant, et si la mère est dans une situation où cette recherche doit la déshonorer, si elle est riche, il y a là matière à organiser un chantageau salé....
—Au salé?
—C'est un mot d'argot qui, dans l'espèce, signifie un enfant. Ce chantage peut être très fructueux, et même beaucoup plus que ne le seraient et l'administration et la jouissance de la fortune de l'enfant. Voilà pourquoi, en commençant, je vous demandais de dire ce que vous vouliez.
Nicétas éprouva un moment d'embarras; le regard froid de ce vieux bonhomme le troublait, il voyait trop loin.
Cependant, il fallait répondre.
—Ce que je voulais, c'était l'enfant, mais les difficultés que vous me montrez me rendent très perplexe. Je réfléchirai.
—Ah! ah! vous réfléchirez. Voulez-vous que je vous dise à quoi vous réfléchirez? aux moyens de vous passer de moi ou d'un autre. Eh bien, écoutez mon conseil: il n'y a pas de questions plus délicates que celles qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas de les aborder sans un bon guide, vous vous feriez rouler et vous vous casseriez le cou. Il vaut mieux partager avec un homme habile ce que celui-ci vous fait obtenir, que de n'avoir rien du tout.
—Et vos conditions?
—Nous partagerions.
—Je réfléchirai.
—Prenez votre temps, dit Caffié, en jetant un regard ironique sur la tenue de son futur client.