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Vraiment ce vieux crocodile en parlait à son aise.
La situation telle que Caffié venait de la présenter n'était pas du tout celle qu'il imaginait avant cette consultation. De la loi, il ne savait que ce qu'il en avait appris par expérience: ainsi il avait vu que les pères et mères jouissaient des revenus des héritages que faisaient leurs enfants et il savait même que cela s'appelait l'usufruit légal, ce qui dit tout,—établi par la loi; de même il avait vu aussi que les pères avaient toujours la tutelle de leurs enfants: tutelle légale, établie par la loi.
Avant tout, il devait se renseigner; le crocodile n'était pas un homme à qui l'on pouvait se fier, et il n'y avait rien que de vraisemblable à admettre qu'il eût cherché à l'effrayer: «Il n'y a pas de questions plus délicates que celles qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas de les aborder sans un bon guide, vous vous feriez rouler»; c'était peut-être vrai, mais ce qui l'était plus encore, c'était ce qui se cachait sous ces paroles: il voulait faire payer ses services, le bon guide, et pour cela il exagérait à l'avance les difficultés et les dangers du chemin.
Il eût eu quelques louis en poche qu'il se serait adressé à un avocat pour lui demander une consultation, mais comme les louis manquaient et aussi les pièces de cinq francs, il n'avait qu'à s'adresser à la loi elle-même. Justement il venait d'arriver place Louvois, la Bibliothèque était devant lui: rien de plus simple que d'entrer et de se faire donner un Code.
C'était la première fois qu'il en ouvrait un, mais cela ne l'embarrassait point: tous les livres ont une table, il n'avait qu'à chercher au mot «Enfant naturel», il trouverait là sûrement les indications qui lui étaient nécessaires.
Il ne trouva rien du tout, pas même le mot «Enfant naturel», il était bien question de la présentation des enfants à l'officier de l'état-civil, des enfants trouvés, des enfants de troupe, mais c'était tout.
Il resta un moment embarrassé. Où diable chercher dans cet énorme volume? Il réfléchit un moment en feuilletant cette table. Que voulait-il? Reconnaître sa fille. Le mot «Reconnaissance» le mettrait peut-être sur la voie: «Reconnaissance d'enfant,civ.62-334.» Il était sauvé.
Mais ces petites phrases courtes précédées d'un numéro, rédigées en un style simple qui semble la clarté même, ne livrent pas leur secret à une première lecture, et, pour peu qu'on ait quelque intelligence, on sent vaguement qu'à côté de ce qu'elles disent il y a un tas de choses qu'il faut préalablement savoir pour s'y reconnaître.
Plus il lut et relut la section de laReconnaissance des enfants naturels, qui se renferme cependant dans une dizaine d'articles, moins il la comprit.
Il alla au bureau des conservateurs, et aussi poliment qu'il put, il demanda qu'on lui indiquât les meilleurs livres de droit qui traitaient la question des enfants naturels.
—Voulez-vous Dalloz, Laurent, Demolombe, Bonnier, Demante, Toullier, Aubry et Rau? répondit le conservateur, habitué à ne s'étonner d'aucune demande du public, même des plus hétéroclites, voulez-vous....
—Je voudrais celui que vous me conseillerez vous-même.
—Je ne suis pas jurisconsulte, répondit le conservateur qui était vaudevilliste.
—Ni moi non plus.
—Vous étudiez peut-être pour le devenir?
—Pas précisément.
—Je vais vous faire donner Demolombe.
Si le Code avait été obscur pour Nicétas, parce qu'il n'en disait pas assez, Demolombe le fut parce qu'il en disait trop; sèche la loi; diffus, confus le commentaire.
Ce n'était pas sa première exaspération contre cette loi barbare qui l'avait fait le misérable qu'il était, elle l'avait écrasé de tout son poids, paralysé, anéanti; les autres en avaient tiré contre lui tout le parti qu'ils voulaient; et voilà que quand, à son tour, il voulait en tirer parti contre les autres, elle restait muette.
Il en était encore à compulser son traité de laPaternité et de la filiation, quand la Bibliothèque ferma, et il se trouvait plus embarrassé, plus perplexe qu'en entrant.
Cependant, de tout ce qu'il avait lu se dégageait un fait certain, résultant d'un article de cette odieuse loi, c'est que pour l'enfant dont on recherchait la maternité, on devait prouver qu'il était identiquement le même que celui dont la mère était accouchée, et qu'on n'était reçu à faire cette preuve par témoins que lorsqu'on avait déjà un commencement de preuve par écrit.
N'avait-il pas eu une habileté diabolique, ce vieux comte de Chambrais, d'enlever sa nièce dans un pays étranger où il était presque impossible de la suivre?
S'il parvenait jamais à découvrir l'endroit où elle était accouchée, il semblait que c'était à Crèvecoeur qu'il devait tout d'abord le chercher; il irait donc à Crèvecoeur, si faibles que lui parussent les chances d'obtenir un résultat, et comme l'argent qu'il avait en poche ne lui permettait pas de prendre le chemin de fer, il irait à pied; la forêt de Crécy dans la Brie, cela ne devait pas être très loin de Paris.
Au temps où il habitait la rue de Savoie, il passait souvent, lorsqu'il revenait de la rive droite chez lui, sur le quai Voltaire, et à une boutique de ce quai, il avait vu des cartes étalées, qu'il s'était plus d'une fois amusé à regarder. Peut-être le hasard ferait-il, un bienheureux hasard qui ne l'avait jamais gâté, qu'il y aurait une carte en montre sur laquelle il pourrait tracer son itinéraire.
Il alla donc quai Voltaire, en sortant de la Bibliothèque.
Mais le hasard sur lequel il avait compté ne lui fut pas favorable; à la vérité, une grande carte de France était accrochée à la devanture de la boutique, mais si haut qu'il lui était impossible de lire le nom des pays au-dessus de la Loire. C'était bien là sa chance habituelle.
Cependant il ne se fâcha pas; mais entrant dans le magasin il demanda, comme s'il voulait les acheter, les cartes de l'état-major qui comprenaient la Brie, et les étalant les unes à côté des autres, sur une table, d'un coup d'oeil rapide il trouva son chemin à partir de Paris; puis le format du collage sur toile ne lui convenant pas pour entrer dans ses poches, il remercia et sortit.
Il était fixé: il quittait Paris par la barrière du Trône, traversait le bois de Vincennes, Joinville, Champigny, la Queue-en-Brie, Tournan, et il arrivait à Crèvecoeur, situé à l'entrée de la forêt de Crécy; en tout, cinquante kilomètres environ.
Mais ce n'était point une distance pour l'effrayer: il en avait parcouru de plus longues sans chemins tracés quand il était officier au Pérou, ou gardien de troupeaux au Texas: la vie d'aventurier a au moins cela de bon qu'elle donne de l'initiative à l'esprit et du courage aux jambes; ce n'était point quand il raclait du violon aux Conservatoires de Vienne et de Paris qu'il aurait envisagé d'un oeil calme cent kilomètres à faire à pied et deux ou trois nuits à coucher à la belle étoile.
Le lendemain matin, à deux heures, il quittait les hauteurs de Montmartre encore noires et descendait dans Paris; quand il arriva au Château-d'Eau, une lueur blanche éclairait le ciel au bout du boulevard Voltaire; à la barrière du Trône, il faisait jour; et sur le cours de Vincennes, il croisait les voitures des paysannes qui, en une longue file, s'en allaient à la halle, laissant derrière elles une bonne odeur de fraises. A Champigny, il acheta une livre de pain, et au haut de la côte, assis dans l'herbe, à l'ombre d'un petit bois, il déjeuna en regardant le panorama de Paris, qui, au delà de la verdure du bois de Vincennes, se perdait dans la brume et la fumée.
—Oui, le terrain était bon, et s'il l'exploitait adroitement, il en tirerait quelque chose, la moisson ne se ferait pas attendre.
Il se remit en route, et sans se presser, mais d'un bon pas régulier, il traversa les plaines monotones de la Brie. A cinq heures du soir, il arrivait à la Houssaye, et peu de temps après il apercevait un tout petit village qui se détachait sur la masse sombre d'une forêt: c'était Crèvecoeur.
Alors il s'arrêta; avec une branche cassée et une poignée d'herbe, il fit la toilette de son pantalon et de ses souliers couverts d'une épaisse couche de poussière blanche, de façon à ce qu'on ne pût pas le prendre pour un pauvre diable qui arrive à pied de Paris; de la station voisine, c'était admissible, mais de Paris il n'eût trouvé crédit nulle part.
Quand il entra dans le village, son peu d'importance lui donna bon espoir; il n'était pas possible que dans un pays composé seulement de quelques maisons, où tout le monde devait être amis ou ennemis, on n'eût pas gardé le souvenir non seulement de Dagomer et de sa famille, mais encore de ce qui les touchait.
En route, il avait bâti son plan, qui était très simple: il recherchait des renseignements sur une petite fille mise en nourrice chez Dagomer dix ou onze ans auparavant; cette petite fille venait de faire un gros héritage, et l'on paierait une forte prime à celui qui procurerait ces renseignements... aussitôt qu'ils auraient été reconnus bons.
Ce fut ce qu'il expliqua au secrétaire de la mairie, un vieil instituteur en retraite qui, n'ayant jamais quitté Crèvecoeur, devait se rappeler Dagomer.
—S'il se rappelait Dagomer? Bien sûr qu'il se le rappelait. Un brave garçon. Peut-être un peu dur aux braconniers, mais il était payé pour ça; et puis les braconniers n'étaient vraiment pas raisonnables non plus; jamais satisfaits. Seulement, quant à se rappeler un nourrisson qu'on aurait mis chez les Dagomer, c'était impossible, par cette raison que les Dagomer n'avaient jamais eu de nourrisson.
—Pourtant ils étaient arrivés à Chambrais avec une petite fille âgée maintenant de plus de onze ans, et comme ils avaient quitté Crèvecoeur depuis dix ans, à l'époque de leur départ cette enfant avait plus d'un an.
Tout fut inutile: insistance, raisonnements; le vieil instituteur ne pouvait pas se rappeler ce nourrisson puisque les Dagomer n'en avaient jamais eu: tout Crèvecoeur le dirait comme lui.
Alors il fallut bien que Nicétas admit ce qui lui était venu plus d'une fois à l'esprit, sans qu'il voulût l'accepter: née à l'étranger, Claude avait été ramenée en France au moment même où Dagomer était venu habiter Chambrais, et personne, à l'exception de Ghislaine, ne devait connaître le lieu de naissance de l'enfant.
La déception fut rude; mais il n'était point dans son caractère de s'abandonner; il fallait réfléchir. En venant, il avait vu une prairie où l'on mettait du foin en meules; il serait bien là pour passer la nuit en se faisant un lit dans le foin chaud quand les paysans auraient quitté les champs.
Il y dormit en effet d'un bon sommeil jusqu'au lendemain matin, et au soleil levant, il reprit le chemin de Paris.
Ce n'était pas lui qui le voulait, c'était la fatalité: puisqu'il ne lui restait que ce moyen, il fallait bien qu'il le subît: tant pis pour Ghislaine s'il le lui faisait ausalé, comme disait Caffié.
Il était las en montant à dix heures du soir les six étages de son ami d'Anthan, cependant il n'attendit pas au lendemain pour la lettre qu'il avait préparée:
«Madame,
«Je rentre en France et trouve ma fille, qui est aussi la vôtre, installée chez un garde, au lieu d'occuper auprès de sa mère, la place à laquelleelle a droit. Je ne puis tolérer cela et mon devoir est de prendre sa défense. Je vous attendrai après-demain, à trois heures, aux abords de laMare aux Joncs. S'il vous était impossible de vous y trouver, je me présenterais au château.
«NICÉTAS»
Il redescendit l'escalier dont les marches étaient terriblement dures pour ses genoux, et jeta sa lettre dans la boîte d'un débit de tabac.
FIN DE LA TROISIÈME PARTIE
Le jour où Ghislaine reçut cette lettre, elle avait passé une partie de la matinée au pavillon du garde, car depuis l'entretien qui avait définitivement fixé le sort de Claude, elle montrait, beaucoup plus librement qu'avant, sa tendresse pour sa fille.
N'avait-elle pas l'autorisation de son mari, et à l'avance n'était-elle pas certaine que, quoi qu'elle fît, il ne s'en inquiéterait pas?
Maintenant elle ne prenait plus des prétextes pour l'aller voir, et franchement elle disait: «Je vais près de Claude»; arrivée chez le garde, elle ne se cachait plus pour laisser paraître son affection, et franchement aussi elle embrassait sa fille.
Le plus souvent elle l'emmenait dans le parc, et quand elles étaient assises, en tête à tête, à l'abri de la curiosité des enfants Dagomer ou des passants, elle la faisait causer en l'interrogeant doucement.
Ce n'était point sur de graves sujets qu'elle la mettait, mais simplement sur ceux où, pouvant forcer par d'adroites questions sa réserve toujours un peu craintive, elle l'amenait à se livrer. N'était-ce pas cela qui touchait son coeur de mère: savoir ce qu'était cette enfant qu'elle n'avait pas toujours près d'elle, et qu'une observation constante dans les choses importantes comme dans les riens, dans la joie comme dans le chagrin, la bonne humeur ou la colère, ne pouvait pas lui faire connaître à fond, avec sa vraie nature.
Et c'était cette vraie nature qui l'intéressait, qui l'inquiétait: par où tenait-elle de son père, par où s'en éloignait-elle?
Sous cette main douce et caressante, le coeur de Claude s'ouvrait; avec un abandon plein de confiance, elle bavardait, disant tout ce qui lui passait par la tête, tout ce qu'elle avait dans l'esprit; d'un mot, Ghislaine la redressait, la soutenait, et par des histoires qu'elle arrangeait, par des exemples la conduisait où elle voulait qu'elle allât.
Quelquefois aussi il était question des leçons, c'est-à-dire que Claude en parlait, car Ghislaine, qui connaissait la susceptibilité de lady Cappadoce, veillait à ne pas donner à son ancienne gouvernante des sujets d'inquiétude.
—Ah! si lady Cappadoce m'expliquait les choses comme vous, disait Claude.
—Lady Cappadoce est une maîtresse.
—Et vous?
—Moi, chère enfant, moi... je n'en suis pas une.
Et Ghislaine était obligée de s'arrêter, car le mot qui lui montait du coeur, elle ne pourrait jamais le prononcer, et il ne fallait pas que, par une imprudence, par un entraînement, elle permît à Claude de le prononcer elle-même, sinon en ce moment, au moins plus tard.
On ne parlait pas toujours, il y avait aussi des moments de silence et de recueillement où elles restaient les yeux dans les yeux; alors Ghislaine attirait Claude contre elle, et de son bras elle l'enveloppait doucement.
C'était à Chambrais que Nicétas avait adressé sa lettre, et il avait calculé qu'à l'heure où Ghislaine la recevrait, M. d'Unières devrait être à la Chambre,—ce qui serait parfait, car elle serait troublée, et pour le succès de sa combinaison, il ne fallait pas qu'elle trahit une trop vive émotion devant son mari.
Mais ce calcul se trouva faux; au lieu d'aller à la Chambre, le comte était resté au château pour préparer un discours important qu'il devait prononcer le lendemain, et après le déjeuner il s'était installé dans la bibliothèque avec sa femme près de lui, comme toujours lorsqu'il travaillait. N'était-elle pas son inspiration et sa conscience? Il trouvait plus vite lorsqu'elle était là. Et il n'était sûr d'un effet ou d'un argument que lorsqu'après discussion elle l'avait approuvé.
Le domestique qui recevait le courrier en faisait le tri, mettant dans une corbeille ce qui était pour le comte, et sur un plateau les lettres à l'adresse de la comtesse. Quand il entra dans la bibliothèque, le comte, qui était devant une grande table couverte de volumes duJournal officiel, n'interrompit point son travail; mais Ghislaine, assise à un petit bureau dans l'embrasure d'une fenêtre, posa le livre qu'elle lisait, et commença à ouvrir les lettres.
Bien qu'elle sût à l'avance à peu près ce qu'elles contenaient, et justement même par ce qu'elle savait qu'elles étaient des demandes de secours, il fallait qu'elle les lût tout de suite pour y répondre sans retard, ou pour faire faire les recherches auxquelles elles donnaient lieu.
Elles étaient ce jour-là nombreuses et déjà elle en avait lu plusieurs, lorsqu'elle ouvrit celle de Nicétas.
«Je rentre en France et trouve ma fille qui est aussi la vôtre....»
Elle n'alla pas plus loin: un voile avait passé devant ses yeux, son coeur s'était arrêté.
Heureusement la lettre était posée sur le bureau sans quoi elle serait tombée, ou elle aurait été secouée de telle sorte dans sa main tremblante que l'attention du comte eût été provoquée.
Lui! depuis onze ans elle l'attendait; mais les angoisses des premières années; toujours vaines, avaient fini par lui donner une sorte de confiance; si elle devait l'attendre, n'était-il pas permis d'espérer qu'il ne reviendrait point; douze années s'étaient écoulées sans qu'il reparût, n'y avait-il pas des chances pour que d'autres s'écoulassent encore? Quels droits avait-il sur elle, d'ailleurs, et sur Claude dont il ne connaissait même pas l'existence?
Elle fit un effort pour ne pas s'abandonner, et la tête basse, à la dérobée, rapidement elle jeta un coup d'oeil du côté de son mari: absorbé dans son travail, il n'avait rien remarqué, et penché sur sa table, il continuait à prendre des notes; sa plume en écrivant craquait avec un bruit régulier.
Elle était comme paralysée de corps et d'esprit. Quelle contenance tenir? Que faire? Elle ne savait. Et même elle était incapable de se poser une question raisonnable.
La lettre restait ouverte sur le bureau, sans qu'elle osât même la faire disparaître, et cependant elle sentait vaguement que son mari pouvait se lever, venir à elle comme il le faisait à chaque instant, et machinalement, sans intention, laisser tomber son regard sur cette feuille de papier, où le mot «votre fille» flamboyait, croyait-elle, se détachant en caractères d'affiche. Dans leur étroite intimité, ils n'avaient pas de secrets l'un pour l'autre, et si monsieur ouvrait ses lettres, si madame ouvrait les siennes, en réalité elles étaient les unes et les autres pour monsieur aussi bien que pour madame, pour madame aussi bien que pour monsieur.
Il semblait, autant qu'elle pouvait avoir une idée, que la première chose à faire était de cacher cette lettre. Mais comment? Dans les circonstances ordinaires, rien n'eût été plus simple que d'ouvrir un tiroir du bureau et de la mettre dedans. Elle n'osait pas. La glisser dans sa poche? Elle n'osait pas non plus, s'imaginant que le froissement du papier allait crier sa honte.
Et la terrible feuille était devant ses yeux, hypnotisante.
Comme elle allait se remettre à lire, elle sentit que son mari se tournait vers elle. Alors, elle le regarda; il ne s'était point levé et ne paraissait pas disposé à quitter son travail:
—Te rappelles-tu la date de mon discours à propos de l'ordre du jour Bunou-Bunou.
L'ordre du jour Bunou-Bunou! Dans toute autre circonstance, elle eût donné la date de jour, de mois, d'année. Mais en ce moment, comment réfléchir, chercher, se rappeler? Et cependant, elle devait répondre sans que sa voix trahit son bouleversement.
—A peu près trois ans, il me semble.
—Trois ans. Dis plutôt sept ans. Comment ta mémoire si ferme peut-elle se tromper de tant d'années?
—Sans doute, je fais une confusion.
—Ne cherche pas, je vais vérifier.
Quittant sa table, il passa dans une pièce voisine qui servait d'annexe à la bibliothèque.
Alors elle se jeta sur la lettre, et d'un coup d'oeil la lut, puis vivement elle la mit dans sa poche.
Il n'était que temps, le comte rentrait, il vint à elle.
—Je te fais mes excuses, dit-il, tu étais plus près que moi de la vérité; il y a quatre ans.
Comme elle avait ordinairement le triomphe modeste, il ne s'étonna pas qu'elle ne répondît point, et tranquillement il retourna à son travail. Il fallait qu'elle prît un parti, et tout de suite, puisque c'était pour le lendemain même qu'il fixait son rendez-vous.
S'attendant depuis son mariage à le voir surgir d'un moment à l'autre, elle avait bien des fois examiné la question de sa défense, et elle s'était toujours dit qu'alors elle devrait avoir recours à cette arme dont son oncle lui avait parlé avant de mourir.
Quelle était cette arme? Elle ne le savait pas au juste. Une lettre sans doute qui lui fermerait la bouche s'il voulait parler; mais quelle qu'elle fût, elle devait être efficace puisque son oncle lui avait recommandé d'en faire usage; il fallait donc qu'avant tout elle la réclamât au notaire chez qui elle était déposée et que tout de suite elle allât à Paris.
Bien qu'il fût scrupuleusement observé qu'elle restât auprès de son mari quand il travaillait, elle n'hésita pas; n'était-ce pas son honneur et son repos, le bonheur de l'homme qu'elle aimait, la vie même de sa fille qui se trouvaient en jeu?
—Si tu ne t'y opposes pas, dit-elle d'une voix qu'elle s'efforçait d'affermir, je partirai pour Paris.
Il fut stupéfait:
—Comme ça, tout de suite?
Il fallait qu'elle donnât une raison, bien qu'il ne lui en demandât pas, et que pour la première fois elle ne fût pas franche.
—Parmi ces lettres, il s'en trouve une qui exige une solution immédiate.
—Tu seras longtemps?
—Strictement ce qu'il faut pour aller et revenir.
Il sonna et commanda d'atteler.
—Certainement tu me retrouveras au travail, dit-il, car ça ne va pas aller, et je suis sûr que demain à la Chambre tu sentiras toi-même que ton aide m'a manqué.
Il voulut la mettre lui-même en voiture, et la portière fermée, il recommanda au cocher de marcher rondement.
A trois heures, les chevaux, blancs d'écume, s'arrêtaient devant les panonceaux de M. Le Genest de la Crochardière, et Ghislaine entrait dans l'étude. C'était la première fois qu'elle venait chez son notaire, car quoi qu'elle eût dû mettre bien souvent sa signature au bas d'actes notariés, on était toujours venu les lui faire signer à l'hôtel de la rue Monsieur. Quand elle se trouva dans une grande pièce où sur des tables a pupitre en bois noirci travaillaient une dizaine de clercs, elle se trouva intimidée sous le feu de tous ces yeux qui s'étaient levés sur elle. Mais le second clerc, qui la connaissait et qui dirigeait cette étude, accourut avec les démonstrations de la plus respectueuse politesse:
—Madame la comtesse désire voir M. Le Genest, sans doute, je vais m'informer s'il peut recevoir.
Le notaire lui-même apporta la réponse en venant au-devant de sa cliente qu'il fit entrer dans son cabinet.
La demande que Ghislaine avait à présenter était bien simple, cependant ce fut avec un extrême embarras qu'elle s'expliqua. Heureusement depuis longtemps le vieux notaire était habitué à ne pas laisser deviner qu'il remarquait la gêne d'un client; encore moins d'une cliente. Aussitôt qu'il put comprendre ce dont il s'agissait, il alla à une grande caisse qu'il ouvrit, et en tirant la pièce qui lui avait été confiée par M. de Chambrais, il la remit à Ghislaine.
Elle eût voulu sortir au plus vite pour déchirer l'enveloppe et lire cette pièce, mais le notaire ne lui en laissait pas la liberté: il parlait de Claude, et il fallait bien qu'elle l'écoutât.
—Par M. le comte d'Unières, j'ai appris tout l'intérêt que vous inspire cette chère enfant et toute la tendresse que vous lui témoignez. Dans son isolement, c'est un grand bonheur pour elle: une mère, me disait M. le comte, n'aurait pas plus d'affectueuse sollicitude.
Il continua assez longtemps ainsi; mais sans insister cependant, et en gardant la mesure qu'il savait mettre en tout.
Enfin elle put se lever et, conduite par le notaire, regagner sa voiture.
Accotée dans un coin de son coupé, les glaces relevées, Ghislaine put déchirer l'enveloppe que le notaire lui avait remise.
Elle ne contenait qu'une lettre et une note écrite par son oncle; ce fut par cette note qu'elle commença: «La lettre ci-jointe m'a été remise par son auteur le jour même où elle a été écrite; elle est la preuve, elle est l'aveu d'un crime qui, je l'espère, restera ignoré; mais si jamais il était découvert, elle porterait témoignage contre le coupable.
«CHAMBRAIS.»
Vivement elle passa à la lettre, et le début elle le lut sans trop d'émotion: que lui importaient ces déclamations, que lui importaient ces plaintes et ces cris de révolte!
Mais aux mots: «Je vous aimais», l'indignation la suffoqua comme si c'était une déclaration: elle le voyait devant elle, elle l'entendait, et dans son coeur résonnaient encore les éclats sourds de sa voix heurtée.
Elle reprit, et sans s'arrêter alla jusqu'au bout; mais arrivée à la dernière ligne, elle chercha si c'était tout.
Une arme, disait son oncle; le crime découvert peut-être, une accusation au moins contre le coupable et nécessairement la défense de l'innocente; mais ce n'était pas sur cela qu'elle avait compté; découvert le crime ne l'était pas, et ce qu'elle avait cru trouver c'était un moyen pour qu'il ne le fût jamais.
A quoi en ce moment cette lettre pouvait-elle lui servir? Elle ne le voyait pas, et restait dans un inconnu dont le mystère l'épouvantait. Que ne pas craindre d'un homme capable de tout.
En sortant de chez le notaire, le cocher était venu rue Monsieur pour changer de chevaux; elle descendit de voiture et serra la lettre avec la note de son oncle dans un meuble où elles devaient être en sûreté: inutiles en ce moment, elles devenaient peut-être le lendemain l'arme qu'elle était venue chercher, car maintenant qui pouvait savoir ce que serait ce lendemain?
Ne trouvant rien pour se défendre sous le coup immédiat de la déception, elle s'était dit qu'avec la réflexion et en se remettant de cet écrasement, il lui viendrait sans doute une idée.
Mais la route se faisait, les villages défilaient devant elle! Bourg-la-Reine, la Croix de Berny, le pont d'Antony et elle restait paralysée dans son impuissance; il lui semblait qu'au lieu de la surexciter comme elle l'avait cru, le mouvement rapide de la voiture l'engourdissait et elle se sentait entraînée en imagination comme elle l'était en réalité: rien pour la retenir, rien pour la guider, l'éclairer, et au bout le gouffre dans lequel tombaient avec elle, entraînés par elle, ceux qu'elle aimait: son mari, sa fille.
C'était vainement aussi qu'elle cherchait à prévoir ce qu'il pouvait contre elle et contre eux: tout sans doute, puisqu'il avait écrit cette lettre.
Quand même elle lui résisterait, elle le repousserait, c'était la lutte; et dans cette lutte, le repos, le bonheur, l'honneur de son mari ne seraient-ils pas atteints?
A cette pensée, une sueur froide la syncopait: lui, malheureux par elle! Dix années d'amour et de bonheur s'effondrant dans la honte! Que n'avait-elle cru ses craintes, quand aux instances de son oncle elle répondait par un refus; elle la frappait, cette punition qu'elle sentait alors suspendue sur sa tête.
Dans son désarroi et sa confusion, si profonds que fussent son trouble et son émoi, elle n'avait cependant pas une seule fois admis la possibilité de l'abandon et de la fuite: il voulait la voir, il la verrait; car ne pas aller au rendez-vous qu'il lui donnait ou lui faire fermer la porte quand il se présenterait, c'était remettre le danger au lendemain et non l'écarter: repoussé par elle, que ne ferait-il pas, à qui ne s'adresserait-il pas? Avant tout, elle devait savoir ce qu'il voulait. Après, elle aviserait.
LaMare aux Joncs, le lieu de rendez-vous qu'il avait choisi, était un des endroits les plus sauvages et les plus déserts de la forêt: une combe étroite entourée de collines boisées, point de chemin pour y arriver, mais seulement d'étroits sentiers tortueux, des grands arbres sur les bords de la mare et toute une végétation foisonnante de roseaux, sur les collines d'épais taillis, elle serait là à sa discrétion; si personne ne pouvait entendre ce qu'ils diraient, personne non plus ne viendrait à ses cris si elle appelait, et il ferait d'elle ce qu'il voudrait; bien qu'elle fût brave ordinairement, jamais elle ne s'exposerait à ce danger; ce serait folie.
Mieux valait encore le laisser pénétrer jusqu'à elle dans le château, malgré sa répulsion et son dégoût. Au moins, n'y serait-elle pas seule et sans secours.
Ce lui fut un soulagement de s'être arrêtée à cela.
Sans doute elle ne savait ni ce qu'elle dirait, ni comment elle se défendrait, mais au moins elle n'était plus dans l'irrésolution.
Quand elle entra dans la bibliothèque, elle trouva son mari au travail, et en la voyant il eut un sourire d'heureuse surprise.
Tendrement il l'embrassa.
Mais il la connaissait trop bien, ils étaient trop intimement, trop profondément liés l'un à l'autre pour qu'il ne sentît pas dans cette étreinte qu'elle était troublée.
—Tu as éprouvé une contrariété, dit-il en la regardant.
—Pas d'autre que celle de n'être pas restée près de toi.
—J'ai travaillé quand même; malgré tout, je crois que demain tu seras contente.
Ainsi qu'il avait été convenu entre eux, il croyait qu'elle assisterait le lendemain à la séance de la Chambre.
—Veux-tu que je t'indique les points principaux de mon discours?
—Certainement.
Elle se débarrassa de son chapeau et prit sa place ordinaire devant son petit bureau, tandis qu'il s'asseyait sur un coin de la grande table. Alors il commença, les yeux fixés sur elle; mais il n'alla pas loin:
—Est-ce que tu trouves que je ne suis pas dans le vrai? demandât en s'arrêtant.
—Je ne trouve pas cela du tout.
—Tu as l'air de ne pas me suivre.
—Mon air te trompe.
Elle était au supplice, car elle avait beau faire, elle sentait qu'à certains moments sa volonté lui échappait; alors son regard trahissait sa préoccupation, et comme il ne la quittait pas des yeux, tout de suite il s'apercevait de ce désaccord.
Il fallait qu'elle s'appliquât! n'en aurait-elle pas la force, faible coeur qu'elle était?
—Continue, dit-elle, je t'assure que je te suis.
—Si tu trouves cela mauvais ou à côté, dis-le franchement, je t'en prie.
—Mais non, je ne trouve pas cela mauvais; qui peut te donner cette idée?
Il reprit.
Ce fut elle à son tour qui ne le quitta pas des yeux.
De temps en temps elle faisait un geste d'approbation ou bien elle murmurait:
—Bien, très bien.
—N'est-ce pas?
Alors il s'échauffa, et de l'analyse toute sèche de son discours, il passa peu à peu à des développement sous lesquels se sentait le mouvement oratoire.
A le suivre ainsi, elle se laissa prendre à ce qu'il disait et à oublier sa propre situation, suspendue qu'elle était aux lèvres et aux yeux de son mari, complétant par la pensée les effets qu'il laissait de côté.
Et la retrouvant telle qu'il l'avait vue depuis dix ans, il allait toujours; quittant sa table, il avait fait un pas vers elle, puis deux, et maintenant il parlait en la tenant dans le cercle de ses bras, penché sur elle, l'effleurant presque de sa barbe. Tout à coup il s'arrêta et se mettant à sourire:
—Mais c'est une vraie répétition, dit-il.
Elle se jeta à son cou, dans un mouvement passionné:
—Ah! pourquoi t'interromps-tu? s'écria-telle en le serrant dans ses bras.
—Alors c'est bien?
—C'est superbe.
—Vraiment?
—Vas-tu douter de moi, maintenant?
—Non, chère femme. De moi, oui, toujours; de toi, jamais; tu verras demain la force que m'aura donnée ton appui d'aujourd'hui. Il me semblait bien qu'il y avait quelque chose; mais tu n'étais pas là, je ne pouvais pas te consulter et ne savais que penser.
Pendant qu'il parlait, elle se demandait comment elle s'y prendrait pour ne pas aller le lendemain à la Chambre. Quoi inventer? Quel prétexte trouver? Quelle excuse assez bonne pour qu'il l'acceptât sans s'inquiéter, sans se peiner?
Ce fut à chercher ce prétexte que sa soirée se passa, et partout, au dîner, à la promenade qui le suivit, elle porta, malgré ses efforts, une préoccupation évidente, qu'elle ne rendait que plus sensible par ce qu'elle faisait pour la dissimuler. Quand elle comprenait qu'elle se trahissait, elle se jetait dans une gaîté factice, dont bien vite elle avait honte, et qu'elle cherchait aussitôt à racheter par un élan de tendresse sincère.
Jamais il ne l'avait vue dans cet état, elle qui d'ordinaire était si bien équilibrée, d'une humeur si douce, si juste, si calme.
Il n'osait pas l'interroger, et même, il n'osait pas l'observer de peur qu'elle se tourmentât.
Et pour comprendre ce changement il ne trouvait qu'une explication; elle était souffrante, nerveuse: peut-être ce rapide voyage à Paris l'avait-il fatiguée.
Alors il s'appliqua à la distraire, en ayant soin de ne pas laisser deviner qu'il la trouvait autre qu'elle n'était habituellement.
La nuit, il se releva trois ou quatre fois pour venir pieds nus, sans bruit, écouter derrière la portière qui séparait leurs chambres si elle dormait d'un bon sommeil, et toujours il entendit qu'elle s'agitait et respirait d'une façon irrégulière.
Le matin, l'inquiétude l'emporta sur la réserve, et il ne put pas s'empêcher de l'interroger; mais elle se défendit: elle n'avait rien; peut-être était-elle un peu nerveuse, ce qui tenait sans doute au temps orageux.
Alors il lui proposa de ne pas venir à Paris: son discours, elle le connaissait, et il le dirait peut-être beaucoup moins bien à la Chambre qui ne l'avait dit la veille pour elle seule; d'ailleurs, par ce temps orageux, l'atmosphère des tribunes serait étouffante, comme le voyage à Paris serait pénible dans la chaleur du midi.
Elle fut grandement soulagée de le voir ainsi venir au devant d'elle, et ne se défendit tout juste, que ce qu'il fallait.
—Eh bien! je resterai, dit-elle, mais à une condition.
—Toutes celles que tu voudras.
—Reviens aussitôt que ta présence ne sera plus indispensable à la Chambre.
—Je te le promets.
—Jamais je n'ai eu autant besoin de toi, de ta présence, de ton amour.
—Veux-tu que je n'aille pas à la Chambre?
—Y penses tu?
—Pourquoi pas?
—Et ton discours?
—Un discours a-t-il jamais changé un vote?
—Qu'importe le vote; l'essentiel c'est de faire son devoir; rien n'est perdu si l'honneur est sauf.
Si jamais elle n'avait eu autant besoin de lui, jamais non plus elle ne l'avait embrassé avec l'ardeur passionnée qu'elle mit dans son étreinte, lorsqu'il se sépara d'elle pour monter en voiture.
—De bonne heure, tu me le promets, dit-elle.
—Aussitôt, aussi vite que possible.
Si Nicétas restait à la Mare aux Joncs vingt ou trente minutes après l'heure qu'il avait fixée, il pouvait arriver au château vers quatre heures; c'était donc à ce moment qu'elle devait l'attendre... s'il venait.
Sans doute, elle ne pouvait trouver qu'un bien faible sujet d'espérance dans cette pensée que, par cela seul qu'elle n'avait pas été à son rendez-vous, il renoncerait à la voir; mais enfin, elle se disait que cela était possible: ce refus d'obéir à son injonction l'aurait fait réfléchir; il aurait senti l'extravagance de sa demande; il retournerait à Paris.
Cependant elle se prépara à le recevoir, si malgré tout il venait, et pour cela elle s'installa dans le grand salon qui par un autre se trouvait en communication directe avec le vestibule où se tenait toujours un valet de pied: en parlant sur le ton ordinaire, la voix ne pouvait pas arriver distincte à ce vestibule, mais en l'élevant il y avait certitude qu'elle serait entendue.
Elle avait pris un livre pour tâcher de ne pas penser, mais ses efforts pour s'absorber dans sa lecture ne produisaient aucun résultat, elle ne savait pas même ce qu'elle lisait, et si ses yeux suivaient des lignes noires, son esprit était à la Mare aux Joncs.
Trois heures avaient sonné, puis le quart, puis la demie; incapable de rester en place, elle se levait à chaque instant pour aller à une fenêtre jeter un regard dans la cour d'honneur jusqu'à la loge du concierge.
Elle avait repris son livre et elle lisait des yeux et des lèvres lorsque la cloche qui annonçait l'arrivée d'un visiteur sonna.
Elle alla vivement à la fenêtre, les jambes tremblantes, et sans se montrer, derrière un rideau, elle regarda: dans la façon dont il se présenterait, elle verrait peut-être ce qu'allait être cette entrevue, ce qu'elle avait à craindre ou à espérer.
Mais elle s'était trompée en croyant que c'était lui: l'homme qui traversait la cour, marchant sans se presser vers le perron, était bien de grande taille, mais il était gras ou plutôt bouffi de visage comme de corps, les cheveux étaient courts, les joues et le menton rasés; enfin le vêtement usé, composé d'un pantalon noir, d'un veston jaunâtre et d'un chapeau melon, annonçait sûrement quelque pauvre diable qui venait demander un secours.
Cependant le pauvre diable était arrivé au perron et, à la porte du vestibule, il avait trouvé Auguste de service ce jour-là.
—Tiens, c'est vous, dit celui-ci en reconnaissant son journaliste américain, vous n'avez pas de chance, madame la comtesse n'a pas été à Paris, je ne peux pas vous montrer le château.
—Je lui ai écrit, veuillez lui remettre cette lettre.
Et sans paraître le moins du monde embarrassé, Nicétas lui tendit un petit billet qu'il venait d'écrire à l'auberge du Château.
—Mais je ne sais...
—Allez donc, elle me recevra, je vous le promets.
Quand Ghislaine vit sur ce billet la même écriture que celle de la demande de rendez-vous, elle se rassura: s'il écrivait au lieu de venir, c'est qu'il n'osait pas se présenter; et à la pensée de ne pas le voir son coeur se desserra; sans doute ce pauvre diable était un commissionnaire.
Elle avait ouvert le billet.
«Je pense que vous ne m'obligerez pas à forcer votre porte; donnez donc l'ordre que je sois admis près de vous.
«NICÉTAS.»
C'était lui. Elle eut une seconde d'anéantissement; lui, ce pauvre diable; arrivé à ce point de misère et de cynisme, de quoi ne serait-il pas capable!
Cependant, le plateau à la main, le valet attendait devant elle, la regardant à la dérobée, en se demandant quelle pouvait être la cause de ce bouleversement dans une physionomie qui n'avait jamais exprimé que le calme et la sérénité.
Il fallait qu'elle se contînt et prît un parti:
—Faites entrer, dit-elle.
Et pendant le court espace de temps que le valet mettait à traverser les deux salons, elle tâcha de se donner une contenance.
Comme il allait ouvrir la porte du vestibule, elle le rappela:
—Vous ne quitterez pas le vestibule.
Cette recommandation insolite pouvait surprendre ce domestique, mais elle n'était pas en situation de s'arrêter devant une considération de ce genre: avant tout elle devait assurer sa sécurité; comment se défendre si elle était paralysée par la peur d'une surprise?
Ce fut lentement que Nicétas traversa les deux salons pour venir jusqu'à elle.
Alors, l'examinant, elle le retrouva, mais combien changé, vieilli, ravagé!
Lorsqu'il fut à quelques pas, elle l'arrêta d'un mot:
—Que voulez-vous monsieur?
—Je vous l'ai écrit, vous entretenir de ma fille, de notre fille.
—C'est de la jeune fille élevée chez notre garde que vous parlez?
—Précisément.
Il prit une chaise et s'assit:
—D'elle-même.
—Par quelle combinaison êtes-vous arrivé à trouver que cet enfant est votre fille?
—Et la vôtre. Cela serait bien long à raconter; mais un mot suffit; c'est vous-même qui avez reconnu cette enfant pour ma fille et pour la vôtre.
—Moi!
—Pas par un acte authentique, bien entendu, puisqu'on vous a fait prendre toutes sortes de précautions qu'on croyait habiles pour échapper à cette reconnaissance,—mais par un fait: en me recevant ici. Est-ce que si cette enfant ne vous était rien et ne m'était rien vous m'auriez reçu après la lettre que je vous ai écrite et aussi après ce qui s'est passé entre nous il y a douze ans. Pour que vous ayez fait taire les sentiments d'indignation que vos yeux trahissent malgré vous en rencontrant les miens, il fallait une raison toute-puissante, qui emportait tout: répulsion, mépris, horreur, haine; et cette raison se trouve dans l'intérêt que vous portez à cette enfant: vous avez peur pour elle; vous voulez la défendre.
Il s'arrêta pour juger de l'effet qu'il avait produit, et en la voyant devant lui, il eut lieu d'être satisfait: elle était atterrée.
Il continua:
—L'ordre de m'introduire près de vous était un aveu; et si j'avais eu besoin qu'une nouvelle preuve s'ajoutât à toutes celles que j'ai déjà pu réunir, vous me la donneriez en ce moment, mais rassurez-vous, je n'en avais pas besoin; j'ai en mains toutes les pièces nécessaires pour affirmer mes droits sur ma fille.
—Et ces pièces? demanda-t-elle en essayant de se défendre.
—Je les produirai si vous m'y obligez, mais j'espère que nous n'en viendrons pas à cette extrémité. En effet, je n'ai qu'un but: assurer l'avenir de ma fille, et il me semble que vous ne pouvez pas ne pas vous associer à moi.
—Cet avenir a été assuré
—Vous voulez parler du testament de M. de Chambrais. Je suis, je l'avoue, surpris que vous considériez l'avenir d'un enfant assuré par la donation d'une somme d'argent. Il y a autre chose que l'argent dans la vie d'un enfant...
Il dit cela avec une grandeur qui devait toucher Ghislaine.
—... Il y a l'éducation, il y a les sentiments qui dirigent cette éducation, il y a l'affection maternelle, ou paternelle, il y a le milieu dans lequel l'enfant est élevé. Si Claude a la fortune, a-t-elle cette éducation dont je parle, a-t-elle cette affection maternelle? Est-elle dans un milieu digne d'elle? Élevée chez le garde, ayant pour camarades, pour frères et soeurs des enfants grossiers, de vrais paysans...
—Elle devait entrer au couvent. C'est le médecin qui a ordonné qu'elle vive en paysanne.
—A la campagne, je l'admets, mais en paysanne, en fille de garde-chasse, c'est autre chose. Si de votre mariage vous aviez une fille de onze ans, la feriez-vous élever par un garde, sous prétexte que les médecins ordonnent qu'elle vive en paysanne? Non, n'est-ce pas? Eh bien! pour n'être pas née de votre mariage, Claude n'en est pas moins votre fille. Et puisque vous l'oubliez, mon devoir est de vous le rappeler. Pour mon malheur, je sais par expérience ce que c'est que d'être élevé dans une maison étrangère; je ne veux pas que ma fille souffre ce qu'a souffert son père, et que l'absence d'une direction affectueuse, ferme et douce à la fois, fasse d'elle ce qu'elle a fait de moi.
Ghislaine écoutait stupéfaite: était-il possible que ce langage fût sincère; c'était lui qui parlait de devoir, d'affection, de dignité, de fierté! Où voulait-il en venir? Qui se cachait derrière cet étalage de tendresse et de sollicitude pour une enfant qu'il ne connaissait pas? Son premier mouvement avait été de répondre lorsqu'il avait invoqué l'affection maternelle; mais n'était-ce pas là un piège dans lequel elle ne devait pas tomber, un autre aveu plus précis que ceux sur lesquels il s'appuyait déjà? Ne serait-ce pas se défendre d'ailleurs?
—Enfin, que demandez-vous? dit-elle.
—C'est bien simple, répondit-il. Ou Claude occupera prés de vous, dans votre maison, la place à laquelle elle a droit par sa naissance, ou je la prends près de moi.
—Vous la prenez!
Ce cri qui lui avait échappé la trahissait par l'intensité de son émoi; elle voulut l'atténuer en l'expliquant:
—Et comment prenez-vous un enfant qui n'est rien pour vous et pour qui vous n'avez jamais rien été?
—En la reconnaissant pour ma fille par un acte authentique.
—C'est impossible.
—Permettez-moi de ne pas m'incliner devant vos connaissances juridiques; c'est au contraire parfaitement possible et même très facile. Pour contester cette reconnaissance, si telle était votre intention, il faudrait que vous eussiez un état-civil en règle à m'opposer, avec indication du père et de la mère; et je ne crois pas que ce soit votre cas; les précautions que vous avez prises pour cacher la naissance de l'enfant disent le contraire. Cependant, si je me trompe, vous n'avez qu'à produire cet acte de naissance, et je me reconnais battu. Mais vous ne le produirez point, n'est-ce pas?
Il attendit un moment, et comme elle ne répondait pas, il poursuivit:
—Chez vous, elle trouve une existence brillante, riche, et aussi, je l'espère, heureuse par les soins et la tendresse de sa mère. Près de moi, elle n'est associée qu'à une vie de travail et de lutte, mais elle est aimée, passionnément aimée par un père qui n'a pas d'autre affection; sous une tendre direction son coeur se forme en même temps que son esprit; et comme elle est la légataire de M. de Chambrais, elle ne souffre pas de ma pauvreté.
A ce mot elle l'interrompit:
—Vous avez été mal renseigné.
—Elle n'est pas légataire de M. de Chambrais?
—Elle l'est; mais mon oncle, dans une pensée de prévoyance dont je n'ai compris toute la sagesse qu'à l'instant même, a mis une condition à son legs, qui est que Claude ne jouira de sa fortune qu'à sa majorité ou à son mariage.
Si Nicétas fut touché, il ne fut pas trop surpris puisque c'était la réalisation de ce que Caffié avait prévu; décidément il était le malin qu'il avait dit, le vieux crocodile.
—Eh bien! reprit-il, s'il en est ainsi, elle travaillera pour son père comme son père travaillera pour elle; à deux on est fort; je l'ai entendue chanter une chanson de paysans, elle a la voix d'une justesse extraordinaire et le sentiment de la mesure, j'en ferai une excellente musicienne. Dans cinq ans elle sera en état de donner des leçons, et par conséquent de seize à vingt ans elle pourra m'aider si j'ai besoin d'elle. Vous voyez donc qu'alors même que je n'obéirais pas à un sentiment d'affection paternelle et à la voix du devoir, j'aurais tout intérêt à prendre Claude avec moi et à la reconnaître pour ma fille: à seize ans, elle gagnera sa vie largement; à vingt et un ans, elle jouira de sa fortune; enfin si la fatalité et l'injuste Providence qui n'ont cessé de me poursuivre me l'enlevaient, j'hériterais d'elle.
—Est-ce donc là votre calcul? s'écria-t-elle avec horreur.
—Il est vrai qu'il y a des pères qui font mourir leurs enfants pour en hériter, mais rassurez-vous, si dur que je sois devenu sous les coups du sort, je ne suis pas cependant un de ces pères, et la preuve c'est que je suis prêt à renoncer à tous les avantages qu'il y aurait pour moi à reconnaître Claude, avantages moraux aussi bien que matériels,—si vous vous engagez à la prendre près de vous dans cette maison, et à la traiter comme votre fille.
—Vous savez bien que c'est impossible, je suis mariée.
—On ne se marie pas quand on a un enfant, ou on l'impose à son mari; je serais vraiment surpris si vous me disiez que le vôtre n'appartient pas à la catégorie de ceux qui acceptent tout.
Sur ce mot, il se leva: il la voyait éperdue, affolée; c'était assez pour le succès de son plan; ce qu'il avait dit ne pouvait que l'affaiblir s'il le répétait ou le laissait discuter; au point où les choses en étaient arrivées, la réflexion en ferait plus que lui.
—Je vous reverrai après-demain, dit-il, à la même heure, d'ici vous aurez le temps d'envisager la situation sous son vrai jour, et vous pourrez alors me faire part de la résolution à laquelle vous vous arrêtez. Bien entendu, si M. le comte d'Unières était au château, je remettrais ma visite au lendemain: nous avons besoin du tête-à-tête.
Il fit un pas vers la porte, mais pour s'arrêter aussitôt.
—Je n'ajoute qu'un mot: si je ne pouvais arriver jusqu'à vous, ce serait une réponse négative à mon désir de vous voir prendre Claude; alors je la reconnaîtrais.