Golo l’avait promis, et, sans avoir grande envie ni grand espoir de s’amuser à cette Saint-Firmin où Carrouge l’obligeait à rendre le gâteau avec lui, il prit le chemin de l’église, quand la cloche sonna le dernier coup de la messe.
Des paysans stationnaient déjà dans l’ancien cimetière, devant le vieil édifice dont le clocher d’ardoises chatoyait sous le jaune soleil d’automne. Un peu allumés déjà par les « gouttes » d’eau-de-vie blanche, ils attendaient l’office, le seul qu’ils entendissent de l’année. Quelques-uns parlaient bien de la vendange qui ne s’annonçait vraiment pas mal, mais la plupart regardaient les femmes ou les filles qui arrivaient, coquettes et sérieuses, en des tenues de circonstance. Il y avait des appels à mi-voix, des remarques égrillardes ou malignes qu’arrêta un bruit grêle de sonnette venu du fond de l’église à travers les vitraux disjoints.
Toutes les mains se plongeaient à la fois dans le bénitier et l’on se poussait pour prendre les meilleures places. Celle de Golo était marquée, au beau milieu du chœur, devant l’harmonium, avec les jeunes gens qui rendaient le gâteau. Il s’y installait, lui quatrième, non sans un sentiment de fierté, et il regardait l’église, superbe ce jour-là.
Des guirlandes de papier bleu vif ou rose tendre, comme des chaînes légères, reliaient les piliers de la nef et festonnaient les autels de la Vierge et de saint Nicolas qu’encombraient des arbustes en pots et des plantes exotiques prêtées par les serres du château. Mais le maître-autel surtout disparaissait sous un amoncellement de fleurs artificielles où éclataient des lys énormes, plus grands que nature, dardant, du fond de leurs blancheurs, des pistils d’or et d’argent, pareils à des flammes. Le long des murs, devant chaque statue de pierre peinte, un cierge brûlait avec une longue lumière jaune, et saint Vincent, le patron des vignerons, tenait à la main une grappe de raisin noir, véritable.
Mais toutes ces splendeurs n’enlevaient pas à Golo quelque complaisance vis-à-vis de sa propre personne. Il portait pour la circonstance un habillement en drap gris tourterelle, presque neuf. Il l’avait acheté à Mécringes, quelques jours après son arrivée, et il l’oubliait dans l’armoire depuis que la déroute de son existence le rendait indifférent à la toilette. Il s’était fait couper les cheveux et raser de frais : sur sa poitrine, à gauche, la médaille du Tonkin étalait son ruban jaune et vert et, sans ses yeux creusés par les insomnies, il eût paru tout à fait gaillard. Malheureusement, à part le curé et les enfants de chœur, il n’y avait personne pour l’admirer, puisque les quatre porteurs tournaient le dos aux assistants. Au milieu d’eux, les brioches s’étageaient en pyramide sur une civière recouverte de serviettes piquées de bouquets et, par moments, une bonne odeur de pâtisserie rustique se mêlait à l’arome entêtant de l’encens.
L’office n’avançait pas : les chantres de Villebard renforcés au lutrin par leurs collègues des paroisses voisines soutenaient longuement la note à gorge déployée en ralentissant encore le rythme du plain-chant. L’harmonium geignait de toutes ses voix, le grand jeu lâché sans réserve, et M. le curé lui-même, devant cette assistance inaccoutumée, devant cette foule de paroissiens se pressant dans le saint lieu déserté d’habitude, enflait sa voix dans lesKyrieet prolongeait lesDominus vobiscum, démesurément.
On le vit enfin traverser le chœur et la nef pour gagner la chaire ; son pas lourd résonna sur les marches de bois de l’escalier tournant et, sous le dôme où plane, les ailes ouvertes et le bec rose, la colombe symbolique, sa face apparut souriante et congestionnée.
Les gardiens du gâteau retournèrent leurs chaises vers les assistants pendant que s’élevait une discrète rumeur, et, beaucoup s’étant mouchés avec force, le sermon commença.
Le curé remercia d’abord les fidèles accourus en masse pour rendre hommage aux vertus et aux bienfaits de saint Firmin, évêque et martyr, patron de la paroisse. Et ce fut, mot pour mot, phrase pour phrase, le panégyrique annuel. Golo le connaissait par cœur pour l’avoir entendu débiter maintes fois dans son enfance, il prévoyait les périodes et attendait les gestes. D’ailleurs, il se souciait peu que saint Firmin fût né à Pampelune, en Espagne, et qu’il eût été catéchisé dans les vallées pyrénéennes par l’archevêque de Toulouse, saint Saturnin lui-même : il venait de découvrir Cendrine, assise au premier rang, à gauche, près de son mari. Un trouble lui venait, où sombraient ses prétentions de tout à l’heure : elle aussi s’était faite belle, malgré son deuil. Dans sa robe de mérinos noir, un peu échancrée du corsage, à la parisienne, elle avait une allure de fête, et sa figure, ouverte et insouciante, semblait heureuse. Elle avait aperçu Golo, à coup sûr, mais elle ne le regardait pas ; et jamais son indifférence n’était apparue aussi manifeste au jeune homme, jamais il n’avait senti aussi cruellement le peu qu’il était pour elle, alors qu’elle était tout pour lui. Les moindres traits de son visage, les plus menus détails de sa toilette, le captivaient. Et, les yeux noyés dans une extase imbécile, les mains sur les cuisses, il demeurait pétrifié, contemplant les frisettes des cheveux sur le front, le chapeau qui la faisait ressembler à une dame, et les boucles d’oreilles que le jour de la rosace rendait lumineuses.
Cependant M. le curé poursuivait l’éloge du patron de Villebard : saint Firmin était maintenant évêque d’Amiens, il convertissait au catholicisme des peuples sans nombre, prononçait dans les champs des homélies simples et tendres jusqu’au jour où le juge Valère Sébastien faisait tomber sa belle tête blanche. C’était en l’an du Seigneur 287.
Saint Firmin mort, le sermon allait finir et aussi la messe. A la sortie, Golo pourrait frôler Cendrine ; l’après-midi encore, il la reverrait aux vêpres, à la procession, puis sur la place, devant la marchande de pains d’épices. Il lui parlerait. Le charron ne devait plus être fâché, puisqu’il était réconcilié avec son beau-père. Il ne devait pas être jaloux et, d’ailleurs, pourquoi l’eût-il été ? On se connaissait, on pouvait bien causer ensemble ; et déjà Golo se promettait de renouer avec le ménage, de se faire leur ami.
Mais le curé ne se pressait pas de descendre, ajoutant cette fois au sermon ancien une conclusion nouvelle. Saint Firmin était mort, mais voilà que, six siècles après, saint Sauve s’avisait de retrouver ses reliques et les transférait en grande pompe de l’abbaye de Saint-Acheul dans la ville d’Amiens. Or, miracle très édifiant et admirable à voir, pendant toute la durée de la cérémonie qui se fit en plein cœur de janvier, partout, sur les pas du cortège, l’hiver se changea subitement en un printemps agréable, les arbres se couvrirent de fleurs, les prés reverdirent et les oiseaux firent entendre leur plus doux ramage.
« Heureuse, concluait le desservant, bien heureuse, l’église rurale, placée sous l’invocation d’un saint qui disposait à son gré des éléments et des saisons ! Et qui sait si, à l’occasion, les paroissiens montrant plus de générosité, plus de ferveur, la véritable relique, un fémur presque entier, ne préserverait pas des fléaux du ciel les champs et les jardins de Villebard !… »
Sur cette péroraison du genre insinuant, M. le curé quittait la chaire. Revenu à l’autel, il bénit le gâteau porté sur les épaules des jeunes gens ; puis on s’en fut à l’offrande, et chacun baisa la patène. La messe dès lors se précipita, et, après unDomine salvam fac rempublicam, que les mauvaises têtes comme Carrouge braillèrent vigoureusement, — histoire de faire « endêver » le prêtre, suspect de malveillance pour le gouvernement, — on sortit enfin en se précipitant par la porte en ogive, trop étroite pour tout ce monde, et qu’obstruait encore la curiosité des gens tassés sur le seuil. Golo se hâtait, mais entre Cendrine et lui s’interposa en rangs serrés la compacte tribu des Belges, tous vêtus de blouses pareilles, et, quand il fut dehors, il était trop tard : Cendrine était loin, il ne la reverrait pas avant les vêpres.
Allons ! il ne lui restait plus qu’à se consoler en faisant avec les camarades un copieux déjeuner largement arrosé de vin blanc, en « redisant la messe », suivant l’expression de Carrouge. Et, la soupe avalée, les plats torchés, les bouteilles vides, on sortait en troupe pour aller offrir le gâteau dans les grosses fermes, chez les richards du pays.
Les gens étaient encore à table, on trinquait avec eux sans s’asseoir, on portait leurs santés, et le maître répondait par une pièce blanche, quarante sous, cent sous quelquefois. Puis, la tournée finie, on partageait l’argent : on le boirait le soir.
Pourtant, quand les vêpres sonnèrent, toute la commune avait déjà son compte, ceux du gâteau comme ceux qui avaient déjeuné en famille, et cela se reconnut dès le début de l’office à la façon dont on menait les cantiques et les psaumes. Les chantres expédiaient les versets, gaillardement, à tue-tête, et le curé lui-même, débordant de sa stalle, la face enluminée, accélérait le mouvement des antiennes. On attendait la procession, la sortie de la châsse. Qui la porterait ? Un honneur très prisé autrefois, mais singulièrement dédaigné aujourd’hui ! au point que, l’année précédente, des vieux, contre l’usage, avaient dû se dévouer et promener le fémur sacré.
Cette fois, Carrouge et ses amis s’étaient entendus pour passer la corvée au menuisier, et, innocemment, M. le curé s’associa au complot. Croyant faire plaisir à Golo, il l’invita à se mettre au brancard, et Golo accepta sans se faire autrement prier. Au fond, il n’était pas fâché d’attirer ainsi les regards en figurant au premier rang, à côté du prêtre, dans cette cérémonie solennelle : Cendrine serait bien forcée de le regarder. Néanmoins il ne laissait pas voir son contentement, feignait d’y aller par obéissance et politesse, souriant d’un air détaché.
Par contre le choix de son compagnon de brancard ne le flattait que médiocrement. C’était le nommé Mignot, un grand dadais qui, malgré ses trente-cinq ans, ne quittait guère les jupes de sa mère. Même on racontait qu’elle le faisait coucher dans sa chambre afin qu’il n’eût pas peur la nuit. Il était riche, d’ailleurs, et cossu dans ses habillements, et Golo se consolait un peu à l’idée qu’on avait pris cet imbécile pour ses écus, tandis qu’en lui, Golo, on avait voulu honorer la bravoure de l’armée française.
Cependant la procession sortait de l’église. Les petites filles s’avançaient d’abord, en robes blanches et les cheveux frisés, quelques-unes, les plus sages, portant inclinées les oriflammes de la Sainte Enfance. Leurs aînées suivaient, chantant des cantiques ; quatre d’entre elles, les bras rouges sous la mousseline transparente, tenaient les cordons de la bannière portée par une rousse à la face pâle, qui, disait-on, voulait se faire religieuse. C’était une bannière ancienne en soie blanche, lamée d’argent. Au centre se voyait une Vierge en relief, brochée de couleurs tendres, dont la tête peinte se levait vers trois nuages mauves, tandis que de ses mains sortaient des rayons vermeils. Venaient ensuite les gamins de l’école, les cheveux en broussaille, l’œil en dessous et les bras croisés. Puis c’était la châsse, imbriquée d’or et percée de lucarnes ; dans l’intérieur, tout rouge, brillait le cristal du reliquaire où l’on devinait un fragment d’os. Et la boîte sacrée tanguait entre ses deux porteurs, de taille et d’allure différentes, Mignot, qui marchait le second, étant incapable de se mettre au pas de Golo. Derrière elle, les chantres, barbus et moustachus, chantaient à livres ouverts, et, sous leurs surplis blancs très empesés, dépassaient des pantalons jaunes ou bruns ; les enfants de chœur balançaient des encensoirs éteints, précédaient le curé paré de la chasuble des grandes fêtes, et le cortège était fermé par les paroissiens, marchant sans ordre, avec un piétinement de troupeau.
Ils allaient, descendant la côte entre les acacias aux cimes jaunissantes ; la rivière, au loin, apparaissait en coulées lumineuses, et au delà s’étendait la plaine grise et endormie sous les sonneries de vêpres lointaines. Dans la vallée, des clochers se profilaient, noyés parmi les vapeurs automnales.
La procession atteignait le cimetière neuf, faisait le tour de la croix qui le domine, et rentrait à l’église dans une volée de cloches sans que Golo eût pu découvrir Cendrine.
La châsse réinstallée à sa place habituelle, au-dessus du maître-autel, le curé donnait la bénédiction du Saint-Sacrement, les enfants du catéchisme chantaient un dernier cantique, et la cérémonie était terminée.
A la sortie de l’église, Golo ne rencontrait toujours pas Cendrine et, mélancolique, il s’en allait voir la fête. Il y avait, cette année-là, deux boutiques : le tourniquet de la « mère Guignon », un éventaire de pains d’épices et de sucres de pomme, et un manège, tout en glaces, où se poursuivaient des lions, des léopards et des sirènes, aux sons obsédants d’un orgue de barbarie lequel, jusqu’au soir, joua le même air : tous les enfants faisaient le cercle, hébétés de voir repasser les mêmes couples étalés dans les gondoles, les mêmes filles cramponnées à la barre, riant aux éclats et poussant des cris de joie niaise.
Golo les regardait tourner un moment, avec le vague espoir que Cendrine, elle aussi, viendrait là, attirée par le spectacle : personne ! De guerre lasse, il allait à la loterie, et il restait une heure à écouter appeler les numéros derrière les filles qui tentaient la chance. Pour tuer le temps, lui-même risqua ses deux sous ; il gagna.
— Pour vous, le joli garçon ! s’écria la mère Guignon, une ancienne belle de village, avec des accroche-cœur énormes écrasés sur le front.
Et elle fit passer à Golo une assiette bariolée au centre de laquelle il lut :
Les beaux serments d’amourNe durent pas toujours.
Les beaux serments d’amourNe durent pas toujours.
Les beaux serments d’amour
Ne durent pas toujours.
Cependant, derrière les maisons, dominant le bruit des pétards allumés par les enfants dans l’ancien cimetière, une détonation plus forte fit dresser l’oreille à Golo : le tir au poulet commençait. Dans un chaume ras, sans un arbre, sans une haie, un pieu était fiché en terre, sur lequel debout et vacillant, les pattes attachées à une planchette, un poulet servait de cible. A quarante pas se tenait le groupe des tireurs. Ils se passaient, chacun à son tour, un antique Lefaucheux dont les batteries sans timbre hésitaient au départ, une arme de rebut qui reculait en crachant. Chacun avait sa façon de se piéter, d’épauler, d’allonger ou de rapprocher la main gauche ; et tous, très sérieux, inquiets de leurs dix sous et jaloux de leur réputation de tireurs, visaient lentement. C’était, sans une femme, une réunion muette où de grands cris, tout à coup, s’élevaient, quand le poulet, touché peut-être, fléchissait sur les pattes. La malheureuse bête, immobile, l’estomac tendu en carène, l’œil clignotant, attendait. Des balles passaient loin d’elle, qui s’en allaient trouer le chaume en soulevant de la poussière ; d’autres frôlaient la planchette, et leur trajet se reconnaissait au mouvement effrayé du volatile qui se jetait à droite ou à gauche ; d’autres enfin touchaient le but : des plumes volaient et une aile pendait, fracassée. Puis une patte était fauchée et la bête chavirait alors, se débattait, pendue à la planchette.
Des contestations se produisaient entre le tireur et l’industriel :
— Je vous dis qu’il n’est pas mort.
— Je vous dis que si.
Tous couraient, allaient vérifier le coup, et les discussions recommençaient autour de l’agonie du poulet, qui, la tête en bas, perdait son sang, goutte à goutte, par le bec.
Carrouge avait gagné : il brandissait en l’air sa victime, et les jeunes gens de la commune, rejoints par Golo, l’escortaient vers le cabaret.
La nouvelle salle duPuits120était déjà pleine de monde, de fumée et de bruit. L’entrée du poulet fit sensation ; des applaudissements éclatèrent et l’on battit aux champs :
— Ohé ! la coterie ! salua le père Farcette, montez, on vous a gardé la chambre.
Et, au milieu des blagues de toute l’assemblée, ils gravirent l’escalier, derrière le comptoir.
La chambre, récemment plafonnée, était humide et sentait le plâtre frais. Des illustrations coupées dans les journaux, des affiches annonçant des feuilletons, des réclames coloriées pour des machines agricoles ornaient les murs. Pas de meubles, un lit seulement, sans traversin ni oreillers. Des tables avaient été dressées sur des tréteaux et la cheminée était décorée par une belle rangée de bouteilles, portant toutes la même étiquette : « Apéritif Meldois », en lettres d’or.
— C’est-il des canettes que vous voulez, les enfants ? interrogeait l’aubergiste.
— Donnez-nous-en toujours pour commencer, on verra après.
Les chapeaux jetés sur le matelas, on s’assit et les bouchons des canettes partirent. Immédiatement, les plaisanteries commencèrent.
Un certain Chandelle surtout en débitait de raides. C’était un garçon tout en longueur, comme le disait son sobriquet, blême avec des cheveux roux et de gros yeux, l’air rosse avec sa figure glabre et sa bouche fendue en tirelire : le loustic de la bande. Tout de suite, il entreprit Golo à propos de la procession.
— Eh bien ! mon pauvre vieux, ce que tu avais l’air d’une andouille, tantôt, à balader la boîte à Saint-Firmin ! Toi et Mignot, vous faisiez la paire !… Tu es donc devenu calotin, chez les Annamites ? Et moi qui croyais que tu t’étais fait Chinois !… Grand Nicodème, va ! c’est-il que t’attends pour être bedeau ?
Des rires bruyants éclataient : Golo riait aussi, mais riait jaune, un peu vexé de voir qu’au fond aucun des amis n’était fâché qu’on raillât l’homme revenu de loin, le médaillé du Tonkin ; et il se demandait si réellement on ne s’était pas moqué de lui, tout à l’heure, et si, à promener la châsse, il n’avait pas récolté le ridicule au lieu de la considération espérée. Il s’excusait naïvement, mais Chandelle reprenait :
— Tu étais plus chouette que ça dans le temps, mon garçon. Tu es donc devenu bête en voyageant, toi ? Tu ne te rappelles donc pas, il y a dix ans, quand tu avais fait la traînée de poudre depuis le cimetière jusqu’à l’autel, un soir du mois de Marie ? C’était ça, une riche idée ! Pendant que tout le monde se sauvait, toi, tu ne perdais pas ton temps : tu embrassais Cendrine Rutel dans un coin durant que la mère prenait ses jambes à son cou… Et maintenant, voilà que tu fais la pige à Mignot ?
Heureusement pour Golo, le nom de Mignot détourna la verve de Chandelle, et ce furent, durant une heure, des histoires où cet imbécile était bafoué, intarissablement. Une fois qu’il était allé à Meaux avec quarante sous dans sa poche pour s’amuser, ne les avait-il pas donnés, sans demander la monnaie, à un décrotteur voisin de la gare qui lui avait ciré ses souliers à l’arrivée ? Une telle stupidité scandalisait l’avarice de tous ces paysans.
Quand leurs invectives contre Mignot furent un peu calmées, Golo, pour se faire pardonner sa conduite de tantôt, essaya de raconter des farces de chambrée, des histoires de bord apprises pendant ses traversées. L’effet fut nul. Le milieu ne valait rien ; et bientôt il se tut, voyant qu’il ne faisait rire personne. Il comprenait lui-même, du reste, que son temps de boute-en-train était fini, qu’il n’était même pas capable de s’amuser pour son compte, qu’il n’était plus propre qu’à une chose : penser à Cendrine. Qui donc le délivrerait de cela, vingt dieux ? Qui donc lui ferait passer cette sacrée maladie ?
Le père Farcette entra, avec des bouteilles sous les bras et aux mains deux bougies dans des chandeliers de cuivre. Sourdement Golo se mit à boire ; l’absinthe succéda au vermouth, l’« Apéritif Meldois » à l’absinthe. Maintenant, il ne savait plus. Il entendait rire autour de lui, des chansons s’étaient élevées, des chansons d’une solide obscénité qu’on chantait déjà dans sa jeunesse ; il se mit à reprendre les refrains comme les autres, à faire du bruit avec tout le monde. Il lui semblait que sa douleur chancelait, tombait dans un grand trou.
Devant lui, de plus en plus, les choses se faisaient troubles : la lumière des bougies projetait sur le mur blanchi à la chaux des ombres énormes qui s’agitaient confusément ; dans l’air alourdi passaient des mots qui avaient perdu leur sens, des cris de bêtes. Cependant il s’aperçut qu’il n’était plus à côté de Carrouge ; quand donc avait-il changé de place ? Il lui sembla aussi qu’on apportait des assiettes et des plats qui fumaient. Il mangeait, très digne, prenait même garde à ne pas se tacher. Il buvait encore et, quand les pipes s’allumèrent, il se trouvait très heureux. Tassé sur sa chaise, un coude sur la table, il regardait devant lui, l’œil un peu rond et ressentant un grand bien-être. Tout lui paraissait facile ; toujours amoureux, mais sans souffrance aucune, il se passait très bien de Cendrine, l’idée seule de son amour le contentait. Il avait aussi de l’amitié pour tout le monde, il n’en voulait plus à Chandelle qui l’avait blagué tout à l’heure ; même, si Champion avait été là, il aurait trinqué avec lui. Quant à Carrouge, il l’adorait, il le voulait près de lui, l’assommait de cordialités. Décidément, la vie était bonne, tout de même.
En bas, dans la grande salle que l’on inaugurait ce soir-là, le bal commençait : un piston et un violon juchés sur une table attaquaient le quadrille. La « coterie » descendit dans la pièce démeublée et parée de branches de sapin symétriquement clouées au mur. Des danseurs s’agitaient. Il y avait là des jeunes gens en condition à Paris, venus pour la fête, trop bien mis et l’air méprisant, des garçons et des filles des villages environnants. Mais celles qui avaient le plus de succès, c’étaient les femmes de chambre des châteaux voisins : des vraies dames, avec des robes claires, des gants jaunes et des cheveux en boucles sur le front. On se les arrachait, et Golo eut toutes les peines du monde à obtenir que l’une d’elles lui accordât une valse. Quand il lui eut entouré la taille de son bras et qu’ils partirent à peu près en mesure, il perdit toute notion de la vie réelle ; il trouva seulement que sa danseuse avait du linge fleurant bon, et il voulut l’embrasser dans le cou. Il lui sembla aussi qu’il buvait encore une canette avec elle dans la salle contiguë ; puis, plus rien…
Et quand, vers trois heures du matin, il sortit avec les derniers, avec ceux qui n’avaient pas eu de filles à reconduire, très saouls, dans la nuit déjà froide de cette fin de septembre, ils brayaient à tue-tête :
Vers les rives de France,Voguons en chantant…
Vers les rives de France,Voguons en chantant…
Vers les rives de France,
Voguons en chantant…