X

Un vent d’ivrognerie passa sur Villebard.

Les betteraves arrachées, les labours touchant à leur fin, les gens avaient du loisir et le mettaient à profit. Le dimanche, le cabaret ne désemplissait pas. Farcette, un peu avant la fête, avait agrandi son établissement ; il avait loué la maison voisine, percé une porte dans le mur ; et c’était à côté de l’ancien cabaret, — tout ensemble buvette, cuisine et bureau de tabac, — une grande salle blanche où l’on avait dansé le jour de la Saint-Firmin. Des chaises remplaçant les escabeaux et les bancs y entouraient de petites tables séparées, et le comptoir en faux marbre, un comptoir comme on n’en avait jamais vu à Villebard, était orné de vases en métal où l’on serrait les cuillers. Deux lampes à pétrole éclairaient un billard neuf, et, au mur, vis-à-vis de la loi sur l’ivresse, on voyait la règle du jeu, encadrée de bois noir, où un amateur en manches de chemise, allongé dans une pose tourmentée, mais élégante semblait exécuter un « trois bandes ». Aussi, tous avaient-ils la curiosité d’aller admirer cette installation et de goûter aux apéritifs, car le bruit s’était répandu que l’aubergiste s’approvisionnait de liqueurs de premier choix.

Dès le matin, pendant que les femmes habillaient les mioches ou assistaient à la messe, les gens, sous prétexte de se faire raser, — Farcette joignant à ses nombreuses professions celle de coiffeur, — se rendaient au cabaret. Ils consommaient, et revenaient l’après-midi. Le patron n’avait plus alors une minute de repos, était obligé, pour servir la clientèle, d’appeler à la rescousse ses fils, sa femme et sa belle-mère.

Le dimanche qui suivait la fête, Carrouge et Golo étaient auPuits120, fêtant avec leurs camarades le retour d’un ami qui rentrait du service. Et c’était, durant toute la journée, dans la salle comble, un bruit de bouchons, un cahotement de billes, un fracas de jurons, au milieu d’une atmosphère irrespirable.

Tout le monde autour d’eux parlait à la fois. Ici, le piquet sévissait, et là, le matador. Des buveurs trinquaient avec une véhémence de cordialité qui s’exprimait dans la vibration des verres. A certaines tables, c’étaient des sociétés de gens posés causant d’affaires avec des gestes sobres et des rires contenus, tandis que plus loin on cancanait, on remuait toutes les histoires scandaleuses du pays, les plus récentes ignominies et les turpitudes anciennes.

L’avarice des uns comme la luxure des autres s’allumait avec la brûlure des alcools : les voix montaient, le bruit redoublait et l’on appelait le patron à coups de chaise sur le parquet. Les plus ivres vantaient leur capacité de buveurs, la résistance de leurs muscles ; ils s’entraînaient à des paris : celui-ci proposait d’enlever le comptoir sur son dos, celui-là de grimper au clocher monté sur des échasses ; trois jeunes gens s’offraient pour boire une feuillette sans s’interrompre. Les joueurs de billard eux-mêmes, excités, se hasardaient aux « massés » les plus présomptueux et, pour ne pas se donner la peine de frotter de craie leurs procédés, ils allaient chercher le blanc au plafond, au plafond tout neuf, qu’ils vrillaient de leurs queues.

A la table de Carrouge, tous racontaient ce qu’ils avaient fait au régiment, leurs déceptions et leurs plaisirs, leurs dimanches de ribotes et leurs nuits de salle de police. Le libéré avait tenu garnison à Reims : il énumérait ses aventures galantes dans une brasserie du faubourg de Neuchâtel, affirmait effrontément avoir bu du champagne presque tous les jours. Un autre avait été envoyé à Abbeville, non loin de la mer, qu’il n’avait pas vue d’ailleurs : tout ce qu’il se rappelait, c’était un café où une excellente bière ne coûtait que deux sous le bock. Mais le garde-champêtre en avait vu bien d’autres, lui qui avait fait sept ans sous l’Empire, qui avait été tambour au Mexique. Sa mémoire se refusait à restituer les noms du pays ; il confondait les sierras avec les contreguerillas et il s’égarait une heure entière dans les rues de Puebla, qu’il assiégeait, maison par maison impitoyablement. Golo seul l’écoutait, impatient de raconter Hanoï, le fleuve Rouge et les Pavillons-Noirs. Depuis six mois, il n’avait pas encore trouvé l’occasion de placer ses souvenirs du Tonkin : ils lui pesaient. A peine Puebla s’était-elle rendue, qu’il entrait à son tour en campagne ; et il n’omettait aucune étape de Rochefort à la baie d’Along, de la baie d’Along à Bat-Cat. Bientôt, l’attention de ses camarades s’étant assoupie, il ne craignait pas, pour la secouer, d’offrir une tournée de vermouth. Mais on en avait assez du Tonkin : le garde-champêtre sommeillait sur ses lauriers du Mexique. Carrouge entamait un bésigue avec Chandelle, et les autres bâillaient à se décrocher la mâchoire. Pour en finir, le libéré de Reims proposa de chanter une chanson de marche, et tous acceptèrent avec enthousiasme. Bientôt on les imitait aux tables voisines et ils durent brailler très fort pour ne pas entendre des vieux qui, tout à côté, attaquaient un air du pays, tandis que plus loin on célébrait la gaudriole et « les Blés d’or ».

Mais, profitant du premier silence, Golo brusquement se levait ; se souvenant des années où il entraînait par sa gaieté la jeunesse de Villebard, il entonnait la chanson du Rémouleur. Elle ne lui avait pas été enseignée, celle-là, par les marins à bord des grands navires, par les « marsouins » dans les bivouacs des rizières ; elle lui avait valu jadis des applaudissements dans les cafés de Mécringes, aux fêtes où il accompagnait Cendrine : cette chanson-là, c’était la tante Louvet qui la lui avait apprise. Et Golo étonné, ravi, retrouvait ses succès d’autrefois. Au second couplet, on le fit monter sur une table, et, un eustache à la main, il imitait au refrain, de manière à s’y méprendre, le sifflement de la pierre mangeant l’acier. Encouragé par l’assistance il montrait ensuite tous ses talents anciens ; il fit le chien, le chat, la poule qui vient de pondre, la mouche qu’on écrase au carreau. La salle se tordait, on l’acclamait, et son triomphe le grisait à ce point qu’il en oubliait son chagrin et ceux qui en étaient la cause, le charron, Rutel, Cendrine elle-même.

Le soir, après la soupe, les consommateurs revenaient presque tous. Mais ils ne riaient plus, ne chantaient plus ; ils buvaient, taciturnes. Ils dormaient, le nez sur leurs verres ; et dans la salle pleine, silencieuse, on n’entendait qu’une seule conversation, une dispute entre deux ivrognes, interminable, et cette affirmation renouvelée par l’un d’eux, toutes les cinq minutes, d’une voix empâtée, pleurarde :

— Je te dis que son frère est artilleur !

Le lendemain, le surlendemain, puis tous les jours, Golo retourna chez Farcette. Désormais, il consacra au cabaret sa vie fainéante, et lePuits120remplaça les champs et les routes, les bois et la rivière. Non content de descendre régulièrement à l’heure de l’apéritif, il saisissait tous les prétextes qui pouvaient le ramener à l’auberge : la présence à Villebard des ouvriers de Mécringes, le passage du revendeur et des gendarmes, du boucher et du tueur de cochons. Il devenait l’ami de tous les corps de métier, s’attablait avec tous les clients d’occasion. Un camarade traversait le Chep, criait par-dessus le mur :

— Viens-tu par en bas boire un verre ?

Le menuisier se faisait prier. Le travail pressait, assurait-il, sérieusement.

— Bah ! tu as bien un moment… On ne s’assoiera même pas. Nous en avons pour cinq minutes.

Golo finissait par accepter : les cinq minutes devaient durer jusqu’à la fin de la journée.

Hénocque s’était fâché. Depuis quelque temps déjà, il ne payait plus ses semaines à Golo, l’avait mis à la tâche, voulant bien encore, par bonté d’âme, le coucher et le nourrir, dans l’espoir qu’il arriverait à s’amender. Au début, quand il désertait l’atelier pour s’en aller au Roc, plus tard, alors qu’il avait complètement abandonné sa besogne pour courir les champs, le patron lui avait bien adressé des remontrances et des menaces. Comme elles avaient été vaines, il ne lui parlait même plus, le laissait flâner, s’abrutir dans la fainéantise, la traînerie et la bamboche.

Golo profitait de ce découragement. Puisqu’on ne le payait plus, il ne devait rien à personne ; et, d’accord avec son patron, lui semblait-il, en paix avec lui-même, jamais il ne s’était trouvé si paisible.

La bande à Carrouge, dont il faisait partie maintenant, avait choisi sa table du côté du jardin, dans un angle où l’on était toujours tranquille. Par la fenêtre, au-dessus des pots de géraniums rangés entre les rideaux et les vitres, on apercevait l’enclos délaissé par les anciens propriétaires, de vieux pommiers argentés de lichens et dorés de mousse, des vignes non taillées qui rougeoyaient au-dessus des allées, des massifs de rosiers assauvagis et de grands chrysanthèmes blancs, qui tremblaient dans le soir, au vent d’octobre. Vers cinq heures, les camarades venaient s’asseoir là ; et le premier arrivé — c’était généralement Golo ou Carrouge — s’emparait du journal, histoire de lire les faits divers et de suivre le feuilleton. En peu de mots il mettait les nouveaux venus au courant des crimes du jour et des péripéties du roman. Jamais on ne parlait politique : sur ce sujet ils étaient tous d’accord. Mais, sitôt qu’ils se trouvaient en nombre, ils réclamaient les cartes et attaquaient le rams. On jouait l’absinthe, puis le vermouth, quelquefois encore le bitter-curaçao : ils jugeaient sage de ne jamais consommer plus de trois apéritifs : ils se ménageaient pour le soir.

La salle paraissait plus gaie alors sous les quinquets allumés. Il y avait là des vieux, plusieurs sociétés de veufs et de célibataires, toute la bohème paysanne de Villebard. On était en famille : la mère Farcette tricotait derrière le comptoir, et le patron, devenu plus sociable depuis que les affaires allaient mieux, plaisantait avec l’un ou avec l’autre, faisait un quatrième à la manille, enseignait un carambolage.

Ce que l’on buvait, c’était d’ordinaire des alcools frelatés, enfermés dans des litres aux étiquettes bariolées portant des noms étranges, pharmaceutiques. Des bouteilles circulaient, figurant des bustes d’hommes hier célèbres, ou représentant des monuments connus, des tours, des colonnes ou des statues. Quant au vin du pays, au vin de France, les jeunes hommes en avaient perdu le goût. Si par hasard ils en demandaient, au lieu du Crouttes annoncé ou du Dormans espéré, c’était une vinasse algérienne qu’on leur servait, une vinasse épaisse et âcre, résine liquide bouchée de mousse violette. Ils la jugeaient délicieuse, tandis que les vieux protestaient : eux savaient ce que c’était que le vin et ils parlaient des anciens vignobles de la vallée de la Marne, citaient des crus, nommaient des propriétaires, vantaient des années de récoltes. La bière ne leur plaisait pas davantage, et, un jour que Carrouge la vantait, en célébrait les vertus hygiéniques, un septuagénaire, le père Virot, l’arrêtait :

— Ah ! mon garçon, tu n’y connais rien !… La bière, la bière !… Mais c’est parce qu’on la paie qu’on la boit. Si on ne la payait pas, on ne la boirait pas !

Tous cependant demeuraient fidèles au marc, et plus encore aux eaux-de-vie de fruits ! Mais la crainte des agents du fisc empêchait Farcette d’en débiter. Pourtant, lorsque Golo le croyait bien disposé :

— Allons, patron, servez-nous du marc, mais du vrai, du bon, du marc de Champagne.

Le cabaretier se récusait : il y avait beau temps qu’il n’en avait plus.

— De l’eau-de-vie de prunes, alors !

De l’eau-de-vie de prunes, parbleu ! il savait bien où en trouver, et de la fameuse ! Un homme de Sainte-Aulde lui en avait offert dix litres la semaine passée, mais il n’avait pas osé les lui prendre, rapport aux rats-de-caves. Ah ! ils n’étaient pas commodes à carotter, ces mufles-là ! Tout dernièrement encore, ils avaient cherché des raisons au père Gollard pour un vieil alambic déniché dans son fournil ; et le cabaretier de Chivres, un novice, s’était laissé pincer bêtement et en avait eu, à Meaux, pour ses soixante francs d’amende… Bien sûr que non, il ne se souciait pas de lâcher sa monnaie au gouvernement, le père Farcette !

Golo n’insistait pas davantage. Carrouge et lui, d’ailleurs, avaient la confiance du patron, qui, pour eux seuls, sortait les précieuses bouteilles de son cellier, lorsqu’ils venaient boire leur goutte le matin afin de se remonter l’estomac.

— Et puis, si vous en voulez, du marc et de la prunelle, poursuivait Farcette, vous n’avez qu’à en faire chez vous… du moment que vous n’en vendez pas…

— Oui, ripostait un vieux, jusqu’au jour où nos députés auront supprimé les bouilleurs, pour nous faire avaler à tous l’alcool de betteraves.

— Ma parole ! concluait Carrouge, ils veulent donc avoir notre peau, qu’ils s’entendent seulement pour nous empoisonner !…

Ceci n’empêchait pas le fils de la veuve de s’empoisonner dès maintenant en lampant avec délices les sophistications duPuits120. Et, bien qu’ils fussent de son avis, jeunes et vieux l’imitaient, si bien qu’au bout d’une heure, tous avaient leur compte, tous étaient gris.

Chaque soir, à la minute réglementaire, l’aubergiste déclarait qu’il allait fermer ; il éteignait les lampes, ne laissait allumé qu’un lumignon dont la lueur jaune tremblait au milieu du billard, sur la housse. Puis, avec affectation, de manière à être entendu des voisins, il fixait les volets, laissait la porte ouverte un moment :

— Allons, les enfants, il est l’heure d’aller se coucher !

Il attendait, debout sur le seuil. Personne ne démarrait.

— Mais il fait froid ici ! proférait régulièrement une voix, après un long silence.

Le patron ne se faisait pas autrement prier.

— Allons ! si c’étant !…

Et il repoussait la porte, enlevait le loquet, et l’on recommençait à boire. L’autorité n’était pas à craindre : le garde-champêtre était là et si, par hasard, les gendarmes de Mécringes passaient en tournée nocturne, tous les clients auraient vite fait de se sauver par la fenêtre du jardin.

On ne jouait plus alors, on blaguait. C’était le triomphe de Chandelle. Il chambolait autour des tables, la bouche tordue, l’œil à moitié désorbité, inventant des histoires drôles, ridiculisant tour à tour chaque consommateur. Pour le compléter, ses voisins ne cessaient de remplir son verre, et, quand il avait bu, ivre absolument :

— Prends garde, mon Chandelle, lui disait-on, si tu continues, tu vas te saouler !…

Il protestait et, très exalté, reprenait ses railleries, jusqu’au moment où l’un des habitués, moins patient, parlait de lui casser les reins. Ils s’insultaient, brandissaient des chaises. Mais Farcette s’interposait, les obligeait à faire la paix. On buvait à leur réconciliation, et c’étaient de nouvelles tournées de canettes et de « chasse-bière. »

La soirée finissait dans un abrutissement silencieux, les voix cassées, les pipes éteintes. Et Chandelle, vissé à sa chaise, les mains dans ses poches, ouvrait la bouche de temps en temps, comme un poisson hors de l’eau, incapable d’articuler autre chose qu’un « Ouais ! Ouais ! », un acquiescement à des paroles qui n’avaient pas été dites.

Vers minuit enfin, Farcette réclamait son argent. Tous se réveillaient, et c’était un effort pour établir le compte des parties gagnées, des tournées offertes, un travail pour aligner sur le comptoir les gros sous tirés des bourses en cuir.

Le menuisier, lui, payait généreusement, sans discuter, s’attribuait avec désinvolture les canettes et les rhums en litige. L’argent ne l’inquiétait guère : comme il ne touchait plus sa paie chez Hénocque, il s’était décidé à vendre un morceau de l’héritage de la tante, de la bonne terre qu’il avait cédée, pour un assez gros prix, au cultivateur de Montcouvert. Personne, d’ailleurs, ne s’amusait autant que lui chez Farcette : il y chantait beaucoup, parlait peu et buvait ferme. Cette fois, le bon remède était trouvé. Il n’avait qu’à se laisser vivre ainsi quelque temps encore, et sûrement il guérirait.

Et il sortait, le dernier de tous, gris comme les camarades, mais d’une bonne ivresse toujours souriante, toujours cordiale.


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