V

— Rademont ! Rademont !

A la portière d’un wagon de troisième, la tête de Golo apparaissait, coiffée d’un képi bleu avachi, la face pâlie durant le séjour à l’hôpital, et les yeux enfoncés. Mais l’allure s’était dégagée, les traits avaient plus de caractère et d’expression, la moustache était plus longue. D’un air très crâne, il descendait du train, avec la musette en toile blanche pendue à l’épaule gauche. Il était d’ailleurs le seul voyageur qui s’arrêtât à Rademont. Sur le quai, à la sortie, l’homme d’équipe prenait la feuille de route du caporal. Golo le regardait, il ne connaissait pas cette figure-là. Inconnu aussi le chef de gare, qui passait un papier à la main : on avait donc changé tout le monde depuis son départ ?

Un instant après, il était sur la route blanche qui mène à Villebard, faisant à rebours sa première étape de conscrit. Était-ce une illusion ? il ne se trouvait pas beaucoup plus gai que le matin d’octobre où il était parti avec Flambier. En vérité, ce retour si ardemment souhaité là-bas, dans les buées accablantes des rizières, si désespérément entrevu dans les fièvres de Saint-Mandrier, ce retour ne lui procurait aucun plaisir. Il était si heureux pourtant, voici trois jours, lors de la dernière visite, quand le major avait déclaré qu’il ne voulait plus de lui dans la salle et que le « double » lui avait remis sa feuille de route et son prêt ! Sans un moment d’hésitation, il avait pris le train de Paris ; il ne s’était même pas arrêté dans la grande ville, traversée le matin, et qui l’avait plutôt effrayé avec ses maisons trop hautes, sa cohue, son bruit assourdissant. Oui, il était revenu à Villebard, car, après tout, il n’avait jamais connu que Villebard ; son père et sa mère y étaient morts, il y avait grandi, appris un métier et, s’il était vrai qu’il ne lui restât plus aucun parent, cette brave femme de tante Louvet ne lui avait-elle pas légué sa maison et ses champs ? Ne fallait-il pas s’occuper un peu de tout cela ? Et puis, il avait des amis au village, des garçons rigolos et bons vivants qui allaient fêter son retour, qu’il étonnerait du récit de ses campagnes lointaines.

Pourquoi ces idées, si riantes la veille encore, s’évanouissaient-elles aujourd’hui, et d’où lui venait cette angoisse qui lui étreignait le cœur, pendant qu’il allongeait le pas entre les mètres de cailloux et les bornes hectométriques ?

Il marchait, et bientôt le chemin quittait la plaine, pour monter à mi-côte et dominer la rivière. A gauche, le bois gardait encore son aspect d’hiver ; les arbres emmêlaient leurs branches noires et, dans les clairières, de grandes herbes mortes, d’un blond usé, s’affalaient sur des coulées de sable. Mais, dans le gazon roussi, des primevères, en bouquets espacés, attestaient la saison nouvelle, des anémones blanches pointaient parmi les feuilles sèches, et des violettes tiédissaient dans les creux, tandis qu’au bord des taillis, les fleurs des saules marsaults retombaient en pluie de chenilles jaunes.

A droite, sur la pente très douce, un mince carré de seigle verdissait, clairsemé, débile encore ; et, au-dessous, entre les fûts des grisards, se hâtait la Marne limoneuse lourde des eaux printanières.

Devant Golo, toute la vallée se découvrait : des champs et des routes, plusieurs clochers carrés, rappelant des villages connus et, dans l’ombre d’un nuage, les maisons de Villebard, le château de Vauharlin, la ferme de Montcouvert, le Chep et le Roc.

Le Chep où le père Hénocque avait son atelier, et le Roc habité par les Rutel ! Et l’idée seule de la maison des vieux, dont il devinait la place là-bas, faisait passer en lui comme un frisson. Il se raidissait cependant. Cendrine, oui bien sûr, il l’avait aimée, mais ma foi, c’était dans ce temps-là ! Depuis, il en avait vu bien d’autres, et vraiment, elle l’avait trop oublié, à rester des années sans lui écrire. Non, non, il n’y pensait plus ; il savait bien qu’elle devait être mariée maintenant, et il n’était pas jaloux. Pourtant, si par hasard elle l’avait attendu ? Si tout à l’heure ?… Mais il n’osa pas continuer ce rêve, comme s’il se fût défié de sa propre faiblesse.

Et, pour s’aguerrir davantage :

— Des bêtises, répétait-il à haute voix, des bêtises !

La route était solitaire : des piverts s’y poursuivaient de branche en branche et, dans le gui d’un bouleau, un merle sifflait. La nuit approchait ; au bas du ciel violacé, le soleil déjà disparu laissait une bande d’un jaune très pâle, une zone lumineuse sur laquelle des ramures d’arbres se découpaient, distinctes.

Et le soir qui venait n’égayait point Golo ; personne ne l’attendait à Villebard, il y rentrait comme un étranger, ne sachant même pas où il irait coucher. Aussi eut-il un moment de joie quand il s’entendit appeler par son nom.

— Salut, Golo !

C’était le cantonnier, qui l’avait reconnu, derrière ses œillères de toile métallique.

— Salut, mon père Boget ! répondit le soldat.

Mais déjà le vieux avait rabaissé sur son ouvrage sa face broussailleuse, et tranquillement, comme s’il l’avait vu la veille, il continuait à casser son silex à petits coups secs.

Cette fois, c’était Villebard.

Les fumées du soir, dans l’air tranquille, montaient toutes droites au-dessus des maisons. Des coups de fouet claquaient dans la brune ; les chevaux de labour rentraient, leurs bonnes têtes sages encadrées de laine bleue, et derrière eux, dans la poussière, traînaient, avec un bruit clair, les bouts des chaînes qui, toute la journée, les avaient attelés à la charrue, laissée là-bas dans les champs, avec son soc poli, brillant aux étoiles.

La cloche de l’église sonna l’Angélus. Sa voix paisible avait gardé son timbre effacé et monotone, pareil aux campagnes qu’elle emplissait aux heures grises. Qui la faisait tinter maintenant ? Le vieil instituteur, le père Brun, était mort peut-être ; et Golo se souvenait de ses joies anciennes, les jours où M. le Curé et M. le Maître lui abandonnaient, en récompense de sa bonne conduite, le droit de se pendre à la corde. C’était un prétexte pour grimper dans les charpentes où l’on troublait les oiseaux nocturnes, et d’où les cheveux épars dans le vent qui soufflait là-haut l’on regardait, au loin les champs à travers les lames des abat-sons.

Il avait gagné la grand’rue. Des mères rappelaient les enfants qui s’attardaient à jouer, les maisons s’éclairaient l’une après l’autre, et sur le repas du soir, sur la quiétude de la vie de famille, les portes se fermaient.

Comme il passait devant le cabaret de Farcette :Au Puits120, pour la deuxième fois, il s’entendit appeler par son nom.

— Ohé, Golo ! Ohé ! vieux Tonkin !

Il s’approchait, et il reconnaissait son ami Victor Carrouge. Ils s’étaient liés dans les années qui avaient précédé le départ pour le service, malgré une différence d’âge assez grande, attirés l’un vers l’autre sans doute par la dissemblance de leurs natures.

Sans avoir mauvaise réputation précisément, Carrouge n’en était pas moins considéré dans le village comme un véritable propre à rien. Sa mère tenait, près de l’église, l’unique magasin de Villebard ; et, malgré le crédit qu’elle devait faire aux paysans qui prenaient chez elle la chandelle, la mercerie, les galoches et la pommade, elle passait pour riche, grâce à sa nombreuse clientèle et à l’habileté avec laquelle elle poussait aux achats. Son mari, qu’elle avait épousé par amour, ne lui avait causé que des ennuis. De bonne heure, il lui avait laissé tous les soins du négoce, plus habile à tirer un lièvre à l’affût qu’à moudre le café ou à mesurer le pétrole. Comme il avait un faible pour l’eau-de-vie blanche, il était mort jeune, dans un accès d’alcoolisme resté légendaire à Villebard.

Victor n’avait pas beaucoup consolé sa mère. Tout enfant, une fainéantise incurable le tenait des journées entières sur le pas de la porte, observant les gens qui passaient et notant, avec force plaisanteries, les ridicules de chacun. A l’école, il n’avait rien voulu apprendre, malgré sa bonne mémoire et, plus tard, il n’avait pu se décider à choisir un état. Comme, d’ailleurs, par une défiance instinctive des choses, il ne commettait pas de sottises graves, la veuve s’était résignée. Avec une quarantaine de sous par jour, elle avait la paix, et même Victor se montrait bon fils, donnant à l’occasion un coup de main pour descendre un baril d’huile à la cave, ou pour clore les volets, la nuit tombée. D’habitude, il se levait à neuf heures, avalait deux ou trois gouttes de marc, déjeunait, fumait des pipes, puis traînait son désœuvrement dans le village, s’arrêtant chez le bourrelier, chez le maréchal-ferrant, chez le charron. Partout, il trouvait bon accueil, à cause des nouvelles qu’il colportait, des histoires comiques qu’il débitait, intarissable, avec une verve goguenarde et des expressions à lui qui n’étaient pas sans verdeur. Le père Hénocque recevait aussi sa visite, et, dès les premières fois, Golo, qui débutait comme apprenti, avait été séduit par ce garçon si drôle, avec lequel il n’y avait pas moyen de s’ennuyer. Victor, de son côté, s’était pris d’affection pour Golo qui mieux que personne, lui semblait-il, comprenait ses blagues et dont l’admiration, au fond, le flattait.

Aussi fut-ce avec joie que Golo serra la main de Carrouge, qui l’avait reconnu tout de suite, malgré la nuit. On entra dans le cabaret vaguement éclairé par une lampe à pétrole sans abat-jour, posée sur la table, et là, Carrouge s’attendrit complètement, au point qu’il embrassa Golo. Celui-ci très ému, sentit une larme lui monter aux yeux, pendant qu’il répétait, sans pouvoir trouver autre chose, ces simples mots, souvenir du régiment :

— Eh ben, mon vieux ! Eh ben, mon vieux !

Ces effusions réveillèrent Duru, dit Mexico, le garde-champêtre, qui sommeillait avec des mouvements de tête rythmés, ses lunettes tombées sur lePetit Journal.

— Dérange-toi donc un peu, hé ! vieux machin, voilà Golo ! Tu ne le remets pas ? fit Carrouge en le secouant par la manche.

— Golo, Golo, c’est-y celui à défunte la mère Louvet ?

— Bien sûr que c’est lui !

— Tiens, tu es donc caporal, mon homme ? reprit Mexico, qui regardait hébété les deux galons de laine.

— Probable ! répondit Golo avec quelque suffisance.

— Allons ! dit Carrouge, revenant à des choses plus immédiates, on va trinquer ensemble, pas vrai ? Un petit vermouth, hein ? Tu dois avoir soif. Trois lieues depuis Rademont, ça commence à compter.

La mère Farcette apporta des verres, où son mari versa le vermouth, et Golo, en y ajoutant l’eau de la cruche en faïence, regarda Carrouge.

Il n’avait pas rajeuni. Son front barré de rides profondes s’était presque dégarni, et, sur ses tempes fripées, des cheveux blancs se plaquaient. Sa barbe rouge en buissons d’automne s’argentait fortement sous les oreilles, et son nez mince tombait davantage sur une bouche pincée, aux lèvres invisibles. Mais ses petits yeux durs, d’un gris d’ardoise, de vrais yeux d’émouchet, vivaient toujours malicieux et attentifs, en arrêt aux creux des orbites, au-dessous des sourcils usés.

Obéissant vraisemblablement à quelque impulsion héréditaire, maintenant il ne démarrait plus du cabaret, au grand désespoir de la veuve qui redoutait pour lui la fin de son père et la lui prédisait régulièrement, les soirs où Victor rentrait très raide, les yeux rapetissés encore par l’alcool.

Mais ce jour-là, la joie de revoir Golo l’avait dégrisé complètement.

— On te croyait mort, mon pauvre vieux, sais-tu bien ? répétait-il, très tendre. Vrai, cette idée-là me fichait malheur. Pense donc ce que c’est loin, leur sacré Tonkin ! C’en est, des inventions ! Enfin, te voilà revenu, c’est tout ce qu’il faut. Ça ne fait rien, tu n’es pas gras, tu dois peser quatorze livres tout mouillé.

— Bah ! fit Golo, le coffre est bon. Et puis, on n’est pas fâché d’avoir vu du pays. Mais ici, quoi de neuf ? Le père Hénocque, qu’est-ce qu’il devient ?

— Le père Hénocque il est toujours là, solide au poste. Justement, il m’a parlé de toi, il n’y a pas huit jours. « C’est-il qu’il ne reviendra jamais ? qu’il me disait. Ce serait dommage, car c’était un bon ouvrier ». Oui, il m’a dit cela, le patron, et tu sais, si tu veux, il te reprendra, car il n’a pas de compagnon pour l’instant.

— Ah ! il t’a dit cela ? eh bien ! tant mieux ! fit Golo, réconforté à l’idée que peut-être il allait pouvoir gagner sa vie, à Villebard.

— Oui, reprit Carrouge, tu n’as qu’à te montrer et l’affaire est réglée. Mais, dis donc, tu ne vas pas repincer de la varlope demain matin ? Tu vas te reposer un peu et revoir les anciens. Allons, père Farcette, encore une tournée ! Qu’est-ce que tu dis ? Tu n’as plus soif ? En voilà une raison ! Es-tu de la classe, oui ou non ?

On trinqua de nouveau.

— Alors, tu as vu tout plein de pays ? Tant mieux pour toi si cela t’a amusé. Mais, tu sais, ces endroits-là, c’est trop loin pour moi, il doit y faire trop chaud. Moi, vois-tu, été comme hiver, je ne démarre plus d’ici ; j’aime rester à couvert. Quand tu voudras me voir, tu n’auras qu’à descendre, nous ferons un billard ensemble.

— Quoi de neuf à Villebard ? répéta Golo, un peu étourdi par ce flux de paroles.

— Quoi de neuf ? Ma foi, pas grand’chose. Voyons… en fait de morts, il y a le père Gollard, MmeBablot, ta tante Louvet. Mais je suis bête, tu dois le savoir puisque tu hérites ! Poncet, tu sais bien, Poncet, eh bien, il est en prison : il paraîtrait que c’est lui qui a mis le feu à la ferme de Chambardy. Pas vrai, Mexico ?… Tu dors donc toujours, vieux pompon !

Le garde-champêtre ne répondit pas.

— Quelle andouille, hein ! reprit Carrouge sans respect pour l’autorité.

Pendant une heure, ce fut un défilé de maladies, d’adultères, de mariages, de procès et de successions. Les médailles obtenues par la fanfare de Mécringes aux différents comices, les luttes des élections municipales, tout y passait, pendant que les bitters, les absinthes succédaient aux vermouths. A la fin, les langues s’embarrassèrent et les cervelles s’obscurcirent.

Dehors, c’était la nuit serrée : ni passants, ni voitures, ni chansons. Dans un coin du cabaret la famille Farcette se mettait à table, et depuis que Carrouge avait fini de parler, le bruit des cuillers dans les assiettes, les ronflements du garde-champêtre s’entendaient seuls dans le silence.

Le temps passait, Golo ne se levait pas : il restait là, rivé à sa chaise, fatiguant ses yeux à la lumière de la lampe. Et du fond de sa torpeur montait une curiosité, une nécessité de savoir, impérieuse. Carrouge avait connu, comme tout le monde, son amour pour Cendrine : pourquoi ne parlait-il pas de la fille aux Rutel ? Serait-elle morte, elle aussi, et Carrouge l’aurait-il oubliée tout à l’heure dans sa liste funèbre ? Cette idée l’obsédait un instant ; une autre la chassait : si ce bavard n’avait rien dit de Cendrine, c’était peut-être qu’il n’avait rien à en dire ; peut-être était-elle toujours là, pas mariée. Pour la seconde fois depuis son retour Golo se sentait traversé par un espoir mal défini, amorti aussitôt par cette autre pensée que, si Carrouge n’avait pas nommé Cendrine, c’était avec une attention amicale, pour ne pas faire de la peine à son vieux Golo, et préférant laisser à un autre le soin de lui apprendre la nouvelle.

Cette incertitude l’énervait, et pourtant, malgré l’heure avancée, il ne se décidait pas à poser nettement la question, comme s’il redoutait la réponse, comme s’il voulait conserver quelque temps encore le droit d’espérer. Il était un peu gris, d’ailleurs, et il restait là, écoutant cet animal qui ne s’inquiétait pas plus de ses voyages, de ses campagnes, que s’il l’avait vu le matin. Cette indifférence le navrait et l’humiliait et il le laissait quand même continuer son verbiage : peut-être Carrouge dirait-il enfin, parmi tant de sottises, la chose que Golo attendait, l’œil arrondi, la main arrêtée sur son verre plein.

A côté, Farcette avait fini de souper, et, d’un ton paternel :

— Allons, les enfants, vous n’êtes pas raisonnables. Voilà la demie de huit heures et vous ne pensez pas à aller manger. Toi, Carrouge, tu te feras attraper par ta mère quand tu rentreras, et toi, mon vieux Mexico, prends garde que ta bourgeoise ne vienne te faire la conduite de l’autre soir. On ne vous permettra pas de revenir demain.

— Je voudrais bien voir ça ! dit Carrouge.

Mais le garde-champêtre, lui, se soumettait. Il avait sommeil, et souhaitait fort de gagner son lit, où il serait mieux pour dormir. Il se calait sur ses jambes écartées.

— Allons, encore une tournée, et l’on s’en va ! déclara-t-il.

Sitôt apportée, sitôt bue ; les verres se posaient bruyamment sur la table, et les trois hommes sortaient, l’un derrière l’autre, dans l’obscurité. Une poignée de main, Mexico s’enfonçait dans l’ombre d’une ruelle et Carrouge se décidait à rentrer, quand, brusquement, Golo s’avisait d’un stratagème :

— Eh bien, dis donc, sacré farceur, et mon ancienne, tu ne m’en parles pas, tu ne me dis pas qu’elle est mariée ?

— Dame ! mon Golo, je pensais bien que tu le savais, et, ma parole, ce n’était pas à moi…

— Mais tu crois que cela m’embête ! répondit le caporal. Eh bien, mon vieux, je m’en vas te dire une chose : des femmes comme ça, il n’en manque pas, ni des plus chouettes non plus. Après cela, je ne lui en veux pas, et, si elle fait l’affaire d’un autre, tant mieux pour lui !

— Ah ! je t’en réponds qu’elle fait son affaire, à Champion ! Depuis trois mois, il en prend pour son argent, le charron. Dame ! c’est que, vois-tu, c’était un beau parti, Albert ! Quand il l’a demandée, elle n’a dit ni oui ni non, mais les parents, comme de juste, lui ont sauté dessus.

— Je comprends ça, dit Golo, je comprends ça ! Et brusquement : — Allons, bonsoir, il faut pourtant que j’aille voir si l’on peut me coucher, par là !

Carrouge a disparu. Golo sait, maintenant, et vraiment, il est très ferme. Il y a une minute, tandis que l’ivrogne parlait, il a bien senti un choc sourd au fond de son être, et il lui a semblé qu’un grand froid lui traversait le cœur. Dans l’espace d’une seconde, très loin, comme en songe, il a revu le jardin du Roc où ils ont joué ensemble, très petits, le long des massifs de seringas à l’odeur entêtante, et aussi les routes sans arbres, où, par les nuits claires, plus tard ils ont marché seuls au retour des fêtes ; mais tout cela n’a pas duré : Cendrine est mariée, eh bien après ? Est-ce qu’il ne s’y attendait pas ? Et qui sait, d’ailleurs, si cela ne vaut pas mieux ainsi ? car elle ne l’a jamais aimé sérieusement, bien sûr : et lui, et lui…

Un revirement se fait brutalement :

— Sacrée garce, va !

Et c’est fini, le voilà d’aplomb, s’étonnant presque de se sentir aussi peu touché. Le coup a peut-être porté, mais il n’y a pas de blessure apparente.

— Avec tout cela, je n’ai pas mangé, moi !

La lune s’est levée. Maintenant il longe les grands murs d’une ferme ; par les lucarnes pleines d’ombre, on entend dans les écuries les chevaux tirer sur leurs chaînes en mâchant la paille du râtelier, et dans les bergeries on devine le souffle continu des moutons qui dorment, entassés. Sous les portes charretières se coulent des museaux de chiens qui reniflent dans la poussière, puis se reculent pour aboyer longuement quand on passe. Au sommet du pays, dans une cour, une lanterne marche, se balance, sans éclairer celui qui la porte.

Une par une, Golo reconnaît les maisons. Voici la demeure bourgeoise et close de MlleAgathe, puis l’auvent du maréchal. Chez les Vasseur, le toit s’est effondré, et, à terre, les chevrons emmêlés pourrissent avec le chaume ; les fenêtres découpent un morceau du ciel : ceux-là ont donc abandonné Villebard ?… Vasseur ! un camarade de l’école primaire, un peu plus âgé que Golo, et comme lui orphelin. Les grands-parents ont dû mourir, et le jeune homme a quitté le pays, ouvrier à Reims ou à Paris, sans doute. Villebard ne nourrit donc plus son monde ? S’il en est ainsi, le caporal eût mieux fait…

Mais, pour éloigner ces idées tristes, il se met à siffler une marche militaire, et bientôt il arrive au Chep.

Il n’y a plus de lumière chez les Hénocque, et Golo s’arrête devant l’antique maison briarde, endormie sous les rayons bleus de la lune ; il retrouve dans la cour les planches adossées au mur, les tas de sciure humide, la margelle du puits avec le treuil que lui-même a fabriqué jadis, les pots à moineaux alignés sous la corniche et, à droite, les vitres de l’atelier qui ruissellent, glacées d’argent.

Il se sent tout ému, tout ravi à la vue de la demeure de sa jeunesse : elle est de mine accueillante, la vieille, et, ainsi éclairée, il lui semble qu’elle lui sourit.

Pourtant, les Hénocque sont couchés, endormis sans doute, et le caporal hésite à les arracher à leur premier sommeil. Mais où passer la nuit ? Tout à l’heure, à droite du chemin, il a bien retrouvé la silhouette d’une vieille meule abandonnée, où déjà, de son temps, allaient nicher tous les mendiants, tous les galvaudeux qui traversaient Villebard, et il songe un instant à s’y blottir. Mais ce sera là un bien misérable gîte, et il ne veut pas attrister encore son retour. Coucher à l’auberge, chez Farcette ? Ma foi non, il est trop fatigué, et il ne va pas refaire, en sens inverse, le chemin qu’il vient de parcourir. Et puis, il a hâte de savoir, si, oui ou non, il pourra rester à Villebard et si son pain y est assuré. Les Hénocque sont de braves gens ; et, après tout, il n’est pas si tard, neuf heures viennent de sonner à l’église.

Il pousse la barrière et il frappe discrètement à la porte. D’abord, on ne répond pas, et Golo, qui ne respire plus, perçoit simplement le tic-tac de l’horloge, régulier. Il frappe de nouveau, un peu plus fort. Un enfant appelle.

— Papa !… papa !… on cogne… j’ai peur.

Un grognement sourd, puis une grosse voix qui demande :

— Qui est là ? Qui est là ?

— C’est moi.

— Qui toi ?

— Moi, Golo, votre Golo !

Un silence, puis un chuchotement, et des pieds lourds qui tombent sur le plancher. La clef tourne dans la serrure, et Hénocque apparaît, titubant de sommeil, la culotte mal boutonnée et la chemise ouverte montrant un torse velu. Il met la chandelle sous le nez du voyageur, et, quand il l’a reconnu :

— Eh ! la femme ! C’est lui, c’est vraiment lui !… En voilà une occasion pour arriver ! mais ça ne fait rien, entre tout de même.

La mère Hénocque s’est levée, elle aussi. C’est une gaillarde de quarante ans, à la face rougeaude, aux cheveux pâles, et dont l’ample poitrine fluctue dans une camisole entre-bâillée. Les poings campés sur les hanches, elle regarde Golo, maternellement.

— Tu n’as pas l’air faraud, mon garçon ! Tu es comme notre coq, tu as la crête un peu basse.

— Dame ! fait Hénocque, ça ne vous arrange pas un homme, ces brigands de pays-là !… C’est vrai, tout de même, que tu n’as pas engraissé.

— Laissez donc, répond Golo, tout heureux de l’accueil : dans un mois, avec l’air de Villebard il n’y paraîtra plus.

— En attendant, reprend la brave femme, je parie que tu n’as pas mangé.

Et vite, sans se préoccuper des enfants, qui de leurs couchettes, roulent des yeux ahuris, elle ouvre une armoire à côté de la cheminée, une armoire qui pue le vieux fromage, et en tire un morceau de bœuf figé dans sa graisse, une miche entamée, une assiette, un couvert. Hénocque descend un escalier noir qui s’enfonce en terre et, un instant après, il reparaît, tenant à la main une cruche à fleurs, où s’apaise une mousse légère.

— Tiens mon Golo, bois un coup, cela te remettra la gueule en place.

Et, bonhomme, il emplit les verres d’un petit vin gris qui pique et fleure un peu le moisi.

— Ma récolte de l’an dernier, goûte-moi ça : du vin blanc de raisin blanc. C’est de ma vigne de la Bisgauderie ; tu la connais ? En 65, j’y ai fait cinq pièces de vin, et du crâne… C’est dommage que tous ces temps-ci elle ne donne plus rien. Encore, cette année, tiens, il y avait une préparation comme jamais tu n’as vu plus beau, et puis, le 22 d’avril, crac ! voilà tout qui gèle ; c’est-y pas fichant, hein ?

Golo s’est assis, tout ravi de ces bonnes paroles, de cette cordialité qui le ragaillardit. Si le menuisier pouvait le reprendre ? Et, bien vite :

— Avez-vous de l’ouvrage pour moi, patron ?

Il réfléchit un instant le patron, trinque, fait claquer sa langue :

— Pas trop, mon petit, pas trop. Pourtant, on peut quasiment te garder, si tu n’es pas exigeant. Tiens, aux mêmes conditions qu’il y a cinq ans : nourri, logé et quarante-cinq sous par jour. Ça te va-t-il ?

— Entendu ! fait le soldat.

Et les deux hommes se tapent dans la main, un peu émus.

Golo mange lentement, installé à son ancienne place où ce soir, instinctivement, il s’est attablé et il promène ses yeux sur toutes les choses amies, sur la gaine de l’horloge, sur le mur où se découpent les ombres des trois personnages, sur le dressoir où luisent, par rang de taille, les pots d’étain.

Ils restent là sans rien dire, en vieux amis contents de se retrouver, et, seul, le sourire des yeux exprime leur satisfaction. Golo, cependant, en cassant, à la pointe du couteau, le fromage dur comme de la pierre, s’inquiète de la santé des enfants, qui se sont rendormis.

— Ça pousse, ça pousse ! et ça nous pousse aussi… Les deux que tu as connus sont grands maintenant, ils vont à l’école, et il y en a un surtout, Gustave, qui apprend tout ce qu’il veut. Alfred, lui, ne manquerait pas de moyens, non plus, mais il aime trop à s’amuser. Pas possible de le faire tenir en repos, ce mâtin-là ! Enfin, c’est de son âge. Et puis, tu ne sais pas, depuis que tu es parti, on en a eu un troisième. Hein ! Des vieux comme nous, qu’est-ce que tu en dis ? Voilà ce que c’est que d’être resté dix ans sans avoir de gamins : on se rattrape !… Encore un garçon celui-là. Ernest qu’on l’appelle. Et un gaillard qui nous coûte cher, plus cher que les deux autres, au même âge. Quatre litres de lait qu’il lui faut par jour ; quatre litres penses-tu ? Mais nous avons les trois pieds de la marmite, il s’agit de ne pas les dépasser ; pas vrai, la bourgeoise ?

Elle rit, la bourgeoise, d’un gros rire honnête.

— Tu sais, mon Golo, fait-elle, faut prendre exemple sur nous. Je veux être marraine de ton premier ; car tu ne vas pas te croiser les bras, maintenant que tu es revenu au pays tout à fait. Tu as du bien, puisque tu as la succession de la tante ; et, si tu veux, je me charge de t’embaucher une gentille petite femme. C’est convenu, n’est-ce pas ? Dans deux mois, nous sommes de noce.

— Oui, oui, répond Golo un peu troublé ; je vais voir à cela.

L’horloge sonne bruyamment, avec un grincement de rouages.

— Dix heures ! fait Hénocque ; allons, il faut aller se coucher. Tu dois en avoir besoin mon garçon, il y a longtemps que tu es levé.

Golo accepte ; il se sent fatigué, en effet, et tout courbatu par le voyage en chemin de fer.

La patronne monte lui préparer son lit dans sa chambre d’apprenti, sa chambre d’autrefois. Dès la porte, il reçoit au visage une bouffée de senteurs rustiques : des nattes d’oignons sèchent aux poutres du plafond, des fleurs de sureau jaunissent à un clou et sur une planche, les dernières pommes de l’année précédente achèvent de pourrir. Un coin de la pièce est occupé par un séminaire où trois poulets, jadis, ont essayé d’engraisser, et une odeur ammoniacale de pâtée aigrie et de fiente séchée pique les yeux et fait pleurer. Golo déménage ce meuble, le porte à la buanderie ; lorsqu’il remonte, les draps sont au lit et, sur la huche servant de commode, la flamme de la chandelle oscille au vent doux qui vient par la fenêtre entr’ouverte.

Les Hénocque descendus, Golo se déshabille machinalement, regarde autour de lui. Il retrouve les murs blanchis à la chaux où se sont agrandies les taches verdâtres du salpêtre. Près des naïves épures et des multiplications crayonnées sur le plâtre, il reconnaît ses premiers dessins : profils charbonnés que souligne un nom, soldats croisant la baïonnette, femmes fumant des pipes. A une cheville, dans un angle, pend une veste de travail anciennement portée, raidie maintenant par l’humidité et veloutée de moisissures.

Un moment, il s’attriste en voyant traîner, sous la table en bois blanc, la cage d’osier occupée jadis par la corneille, son amie. Mais la lassitude l’emporte sur l’attendrissement, et une minute après, il est assis, déshabillé, sur son vieux lit de frêne. Il reste là, une minute encore, la pensée absente déjà, regardant de ses yeux fixes la lumière qui rougeoie.

Brusquement, il la souffle, et d’un seul coup, il s’allonge dans les draps frais, tandis que sort de sa bouche, presque à son insu, la phrase unique où se résume toute sa pensée latente :

— Ah !… les femmes… les rosses de femmes !


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