VI

Le lendemain matin, dès l’aube, Golo descendait à l’atelier et bien qu’Hénocque, très paternel, l’engageât à se reposer quelques jours encore, il insistait pour se mettre immédiatement à l’ouvrage.

— Allons-y, puisque te voilà si gaillard !

Et le vieux menuisier lui désignait les commandes pressées, lui fixait sa tâche.

Golo reprenait son métier, comme s’il l’avait quitté la veille. Tout en fredonnant une ancienne chanson de travail, il constatait avec satisfaction la sûreté de sa main à enfoncer des clous, à jouer du ciseau, l’agilité de son bras à pousser la varlope. L’expérience le rassurait : puisqu’il était toujours un ouvrier habile, son patron le conserverait, et la vie d’autrefois allait recommencer. Désormais les jours s’écouleraient tous pareils : à midi, à sept heures et sans qu’il eût à se préoccuper de rien, il mangerait la soupe de la mère Hénocque, boirait à sa soif le vin rose de Nanteuil ; et le soir, entre les draps de toile, il dormirait dans sa chambre d’apprenti. Qu’importait le reste ?

Le bonheur d’avoir retrouvé le pays natal le pénétrait aussi et il éprouvait, à en respirer l’air, une joie inconsciente et profonde. Par la porte ouverte de l’atelier, il regardait la plaine ensoleillée, le village muet, la route du Chep toujours déserte ; au milieu de la cour les poules dormaient sur le fumier, et des pinsons chantaient dans le vieux laurier-thym, près du mur. La semaine sainte finissait : l’école était fermée, les cloches « parties à Rome », et il n’y avait sur Villebard ni éclats de voix enfantines, ni carillons de sonneries, pour mesurer le silence. Trois fois le jour, cependant, les petits clercs parcouraient le village, s’arrêtaient devant les portes et secouaient leurs « tartelets ». On appelait ainsi des marteaux mobiles qui, fixés au centre d’une planche, s’en allaient tour à tour frapper une enclume de bois placée aux deux extrémités. Ce bruit de crécelle ne s’entendait qu’aux jours saints ; il suppléait l’Angélus, et les enfants terminaient leurs aubades et leurs sérénades par l’annonce traditionnelle chantée sur un rythme traînant : « Voilà six heures, voilà midi, voilà sept heures qui sonnent. »

Le samedi ils s’en allaient quêter les œufs. Agenouillés dans leurs casquettes, sur le carrelage des salles, ils entonnaient, très graves, la prose fameuse :O filii et filiæ, et les ménagères leur souriaient tandis que s’échappait du four l’odeur de la galette pascale. Lorsqu’ils furent au Chep, Golo les regarda, bienveillant. Il se revoyait tel qu’il avait été, voilà douze ou treize ans, et il lui semblait que rien depuis lors n’était changé ni en lui, ni à Villebard.

Il assistait le lendemain, sur la porte, à l’entrée de la grand’messe. Cordial, il serrait des mains, frappait sur les épaules, était salué de phrases simples : — « Tiens donc, mon Golo, ça s’est tiré tout de même !… Te voilà donc rentré mon homme ! »

La messe dite, il revint pour la sortie, et, retardé un moment par les félicitations du maire, — il voterait maintenant — il dut se hâter afin de rattraper Carrouge qui, pour obtenir son argent du dimanche, avait accompagné sa mère à l’office. Pressant le pas, il remonta le village, longea la maison de MlleAgathe, une rentière âpre et sédentaire en son logis ; un peu essoufflé, il s’arrêta un instant pour regarder le jardinet de la vieille et découvrir dans l’encadrement de rideaux sa face immobile, penchée sur des feuilletons au papier jauni, coupés naguère dans des journaux. Il allait poursuivre son chemin quand il entendit derrière lui une voix qu’il crut reconnaître :

— Alors, on ne dit plus bonjour, maintenant ?

Il se retourna et vit Cendrine. Elle ne lui sembla plus la même. Elle avait engraissé et de larges taches de rousseur faisaient paraître son teint plus pâle. Comme les Parisiennes qui venaient à la fête de Mécringes, elle portait les cheveux sur le front ; sa robe d’un bleu violent s’ornait de boutons représentant des fleurs, et, passée dans une boutonnière haute, sous la broche, une chaîne de montre en or descendait jusqu’à la ceinture. Des breloques y pendaient, et Cendrine embarrassée, pour se donner une contenance, les tournait et retournait dans ses mains qui sortaient rouges au bout des manches étroites du corsage. Et Golo regardait ces mains, étonné de songer que jadis il les avait beaucoup serrées.

— C’est donc vrai que tu n’es pas mort, reprenait Cendrine. On ne savait plus, depuis le temps ! Hein, tu en as vu du nouveau !

— Et toi, répondit Golo, subitement égayé, c’est toi qui en as vu du nouveau ! Toi aussi, tu as fait une campagne !

— Dame ! il fallait bien faire comme tout le monde.

— Alors, c’est comme ça que tu m’as attendu ?

Avec plus de douceur, en une sorte de reproche amical, elle répondit :

— Et toi, c’est comme ça que tu m’as donné de tes nouvelles ?

Il cherchait des prétextes, des excuses. C’était si loin, il faisait si chaud !… et puis, il avait été si malade ! Deux fois, pourtant, il avait écrit.

— Possible ! pourtant nous n’avons rien reçu en tout.

Il s’étonna et accusa les pirates, lesquels fréquemment arrêtaient les courriers. Lui aussi, n’obtenant pas de nouvelles, à la fin, s’était découragé.

— C’est donc ça… moi, j’ai cru que tu m’oubliais.

Golo haussait les épaules. Et puis, à quoi bon parler de tout cela ? Ce qui était fait était fait, ça ne servait à rien d’y revenir.

— Allons, mon Golo ! toi aussi, tu te marieras à ton tour…

Et tous deux, sans raison, se mettaient à rire.

— Ce n’est pas tout ça, reprenait le menuisier, quand est-ce qu’on le baptise ?

— Tu es trop curieux, par exemple. Pensez-vous ? On ne te demande pas ce que tu as fait avec les filles du Tonkin, espèce de dégourdi !

Et, avant que Golo eût le temps de riposter :

— Tu as recommencé à travailler chez Hénocque ?

— Oh ! des braves gens, et puis là, je me retrouve. J’ai assez traîné mes guêtres comme ça, je ne suis pas fâché de me reposer une minute et de revoir les camarades et le pays.

— Eh bien ! c’est ça, on se reverra. En attendant, je me sauve ; faut que j’aille voir par là, du côté de la soupe.

— Allons, dit Golo, bon appétit !

— Et toi pareillement.

Avec sa démarche balancée, Cendrine continuait sa route ; gauche, dans ses habits du dimanche, lentement, elle disparut. Et Golo, qui lui tournait le dos, s’en alla vers le Chep, le long des haies envahies par les orties, le long des fermes, d’où sortait l’odeur musquée des fumiers.

Il retrouva Carrouge seulement après les vêpres, dans le cabaret déserté ce jour-là par la jeunesse de Villebard, partie au « réchaud » de la fête de Fromentières. Jusqu’au soir, ils jouèrent sur l’immense billard, et Golo perdit toutes les manches.

Vers la fin de la dernière partie, comme il venait de manquer un coup superbe, il se retourna, se trouva nez à nez avec un grand gaillard mal équarri, vêtu de noir, rouge de barbe et le front bas.

Le charron Albert Champion sembla tout gêné par la présence de Golo ; il comptait que le menuisier lui adresserait des reproches, et les attendait en s’efforçant de rouler une cigarette entre ses doigts trapus, couverts de cicatrices et inutilement lavés.

— Tiens, bonjour, Albert. Comment ça va-t-il ?

— Très bien : et toi, mon Golo ? En voilà, du temps qu’on ne s’est vu !

Carrouge gagnait toujours. Alors le charron, comme s’il eût cru devoir une réparation à Golo :

— Si nous prenions un verre ? dit-il.

Carrouge, entraîné par le succès, la partie terminée, continuait à essayer des carambolages.

Golo et Albert, l’un en face de l’autre, s’assirent à la même table.

— A ta santé !

— A la tienne !

Et longtemps, tandis que les billes se choquaient avec bruit, ils parlèrent des prochaines élections, de la culture, du prix du vin. A la sortie, le charron accompagna le menuisier jusqu’au milieu du village, et, en se quittant, comme de bons camarades, ils se serrèrent la main.

Le soir, au lit, avant de s’endormir, Golo repassait les événements de la journée : sa rencontre avec Cendrine, ce qu’elle lui avait dit, ce qu’il avait répondu, et tout cela lui paraissait fort simple.

Sûrement, elle avait bien fait de se marier, cette fille, puisqu’elle n’avait pas eu de ses nouvelles. Albert, d’ailleurs, était plus riche que lui, et la préférence lui semblait naturelle. Il ne réfléchit pas davantage, et comme il avait veillé un peu tard, paisiblement il s’endormit.

Les jours passèrent laborieux et monotones. Quand Golo demeurait à l’atelier, la scie en main ou le marteau, tout allait bien, et la régularité même de son travail l’enchantait. Mais peu à peu, aux heures de repos, il commença à trouver le temps long ; la société des Hénocque, avec lesquels, sa besogne faite et la soupe mangée, il restait à bavarder et à fumer, l’amusait médiocrement. Ces braves gens s’occupaient peu de lui, consumaient leurs loisirs en des discussions sur les recettes et les dépenses du ménage, en des querelles futiles que Golo écoutait sans pouvoir s’y intéresser. Il essayait alors de se distraire en reprenant quelques livres de sa jeunesse ou en suivant le feuilleton duPetit Journal. Mais la lecture ne le passionnait plus ; il se décidait à sortir. Il traînait, un moment, seul sur la route, dans la nuit, ou il se mettait à la recherche d’un ancien camarade. Le plus souvent, il trouvait porte close : les travailleurs étaient au lit. Il ne lui restait guère que la compagnie de Carrouge ; encore était-il difficile à joindre, celui-là, toujours en noces, le soir, dans les villages voisins, ou s’attardant derrière les clos, dans les bois, à des rendez-vous où il se vantait de ne pas gâcher son temps. Bientôt les commandes diminuèrent, la morte-saison arriva : Hénocque partit, s’en alla dans les moulins et dans les fermes, accomplir sa tournée annuelle d’abonnements. L’ouvrier demeura seul pour faire « le courant », et les journées à moitié vides de travail lui parurent encore plus pesantes.

Tout d’abord, il profita bien de ses loisirs pour mettre, conformément aux instructions du patron, l’atelier en ordre, passer la revue des outils, affûter les fers, confectionner quelques manches. Ou bien, d’une encre pâle et d’une écriture soignée, il écrivait des relevés de comptes, vérifiait des mémoires, moulait au bas des colonnes le total de ses additions. Puis ce fut, dessiné sur le mur, le profil d’un pupitre fort compliqué, un pupitre à crémaillère, comme il en avait vu un jadis, chez le major, à Rochefort. Il termina les comptes, renonça à exécuter le pupitre, se promena.

Depuis quelques jours, de petits souffles passaient sur la plaine comme des secousses nerveuses, et la nature avait des changements imprévus, se montrait tour à tour ardente et mièvre. Le printemps éclata enfin, splendide. Les arbres fruitiers fleurirent en une semaine ; les pêchers s’épanouirent tout roses dans la lumière grise, puis les cerisiers étalèrent leurs bouquets ingénus. Partout, sur les vignes, par-dessus les haies, des dômes aux couleurs tendres s’arrondirent, dégringolant les pentes ou faisant à travers le village comme une allée de reposoirs. La verdure s’envolait des buissons, gagnait les bois : elle s’échappait des arbustes frêles, des pousses flexibles, envahissait les noisetiers, les cornouillers, s’élançait plus haut, avec les clématites et les viornes. Elle s’emparait ainsi des grands arbres, étalait sur leurs ramures une cendre qui semblait répartie par le vent, au hasard. Et sous le soleil nouveau, tous ces jeunes verts tremblaient aussi variés, aussi fondus qu’à l’automne le bouquet des feuilles mourantes. Les ajoncs rendaient des parfums d’abricots, et dans la tiédeur des petites vallées les peupliers embaumaient l’encens et le miel. Les sauges bleuissaient les champs, les primevères doraient les prés, et, aux murs des jardins qui longeaient la sente du Chep, de gros bourdons velus bruissaient autour des festons violets des glycines.

Chaque matin apportait une transformation. Les seigles montaient, la campagne se couvrait de colzas en fleurs, et, entre le jaune et le vert infini de la plaine et l’azur du ciel, planait, plus haut que le clocher, la chanson des alouettes, immobiles. La signification mystérieuse de ces choses n’échappait pas à Golo : les perdrix appariées qui s’appelaient dans les blés au penchant du coteau, les insectes qui se cherchaient dans l’herbe et dans la poussière, le voyage inquiet des semences végétales poussées à leurs buts inconnus par des brises favorables, tout lui annonçait le retour de la saison d’aimer. Et plus direct encore était l’avertissement donné, dans les soirs pleins de la musique récente des grillons et des crapauds, par les couples d’amants, qui le long des sentes, derrière les vieilles meules, se dérangeaient, se cachaient à son approche.

Ces rencontres le troublaient, inquiétaient, lorsqu’il était couché, la solitude de sa chambre, de son lit. Il songeait alors au temps où il était amoureux, à ses chastes et tendres promenades avec Cendrine par d’autres soirs de mai, après leur sortie du Mois de Marie. Il se rappelait ensuite les nuits de joie naguère, à Rochefort, les serveuses de petits cafés, et cette jolie apprentie qu’il allait retrouver le dimanche, à l’heure des vêpres, dans une auberge, à l’extrémité du faubourg. Il en arrivait même à regretter les petites congaïs, ces pauvres instruments de plaisir, avec lesquels il s’égarait parfois, après l’appel, dans la rizière. Et ces souvenirs, évoqués tous ensemble, aggravaient sa solitude. A Villebard, toutes les filles de sa connaissance avaient un mari ou un galant, et, en attendant qu’à son tour il se décidât au mariage, il ne voyait près de lui aucune liaison possible. La noce lui répugnait, maintenant qu’il en avait fini avec la vie militaire ; et, puisqu’il était redevenu un ouvrier sérieux et rangé, il ne se souciait plus de s’en aller le dimanche aux bals de l’Ile d’Amour, courtiser les servantes comme un galopin. Alors il se couchait, s’efforçait de dormir, mais le sommeil tardait, et, quand il arrivait enfin, il était si léger, si peu sûr, que le vent faisant grincer la girouette, un oiseau nocturne frôlant la vitre de ses ailes, un rien, suffisait à le dissiper.

Une nuit, dans le silence, au-dessus du dormeur, un bruit résonnait, sur les planches du plafond. C’était des roulements secs et multipliés qui cessaient brusquement pour se répéter presque identiques. Golo s’éveilla, étonné, les idées troubles ; il venait de rêver qu’il était à Rochefort, à la caserne, et, pour reconnaître sa chambre d’apprenti, il mettait des secondes qui lui parurent interminables. Une branche de noyer, doucement balancée au clair de lune, devant la fenêtre, lui disait enfin son retour à Villebard, sa rentrée chez Hénocque. Que se passait-il là-haut ? Golo, sur le dos, les yeux grands ouverts prêta l’oreille, se souvint tout à coup. Les rats ! c’étaient les rats qui faisaient ce tapage, car ils avaient coutume, chaque nuit, dans le grenier, de jouer avec les vieilles noix éparses sur le plancher. Ces chevauchées insolites terrorisaient jadis ses sommeils d’apprenti : alors il croyait la maison hantée par ces revenants dont la tante Louvet parlait à la veillée, dans ses contes. Il se rappelait son accès de fou rire, le soir où, décidé à pénétrer ce mystère, il avait surpris, sous les rayons de la lune, les longs animaux noirs, comme une troupe d’acrobates répugnants et comiques, se livrant à leurs étranges ébats. Et Golo repassait alors en sa tête tous les souvenirs de son enfance. Comme la vie commençait bien, alors ! Et maintenant quel vide, quelle lenteur et quel ennui !

Sa dernière distraction, la promenade, finissait, elle aussi, par le lasser. Il partait cependant, fixant à ses courses un but déterminé, le plus lointain possible. Il longeait les murs gris fleuris de giroflées, les jardins où les abeilles bourdonnaient auprès des buis centenaires ; il contournait les champs où les crêtes des coqs, dans cette saison d’un rouge plus ardent, couraient au-dessus des jeunes récoltes, ainsi que de mouvants coquelicots. Il avançait, gagnait les bois, résonnants de l’appel prolongé du coucou, de la plainte rauque des tourterelles. Sombre, machinal, il marchait, marchait toujours ; la gaieté du printemps augmentait sa tristesse, et, lorsqu’il rentrait, poursuivi par le cri de la chouette amoureuse, le soleil qui se couchait splendide, au fond de la vallée violette, lui donnait envie de pleurer.

Un soir, comme il passait devant le Roc, les Rutel, assis sur le banc, près de la grille, l’arrêtèrent. Depuis le tournant de la route, ils le regardaient venir ; et lui, errant à son habitude, la tête basse, un instant songeait à les éviter, mais Rutel déjà l’interpellait :

— Hé, bonsoir, Golo ! tu es donc bien pressé que tu n’es pas encore venu nous voir ?

— Ce n’est pas l’envie qui me manquait ; seulement, vous savez, quand on rentre au pays, on a tant de choses à faire !…

— Bien sûr, bien sûr ! mais on ne t’en veut pas, et la preuve, c’est qu’on va boire un coup ensemble. Pas vrai, mon garçon ?

Il hésitait, mais la mère insistait rudement, à sa manière.

— Entre donc, Golo ! Ce n’est pas à cause que…

Elle se tut ; et le jeune homme se décida, suivit l’allée bordée de buis qui menait à la maison. Tout en marchant, il examinait les anciens. Chez la vieille, la sécheresse des traits, qui attestait sa volonté fière et rapace s’était accentuée encore depuis ces dernières années ; ses mains s’étaient cordées de veines bleues, ses lèvres rentraient, ficelées par des rides, et de rares cheveux s’échappaient de la marmotte en cretonne. Rutel, moins vieilli, sur sa figure rasée de frais portait plus profondément gravées les tares de ses habitudes paysannes. Sous sa casquette à rabat, son profil d’oiseau s’était aiguisé, sa bouche sans dents, relevée au coin gauche, souriait plus fûtée, et ses yeux d’avare, ses yeux de braconnier, froids et vifs, semblaient toujours épier une proie, préméditer un coup de fusil, un coup de trafic.

Ils entrèrent dans la grande salle dallée, qu’emplissait déjà la nuit tombante. Un tison flambait au fond de la cheminée, sous le manteau à hauteur d’homme, éclairait l’alcôve, habillée d’indienne aux couleurs fatiguées par les lessives. Les meubles encaustiqués luisaient doucement et, dans sa gaine à fleurs, près de la fenêtre, le balancier de l’horloge allait et venait, promenait de droite et de gauche un éclair de cuivre à travers la pénombre. Dans cette chambre, les Rutel passaient toute leur vie. Une odeur triste y flottait, exhalée des salpêtres humides et des moisissures enfermées dans les armoires ; et les sacs de graines accotés contre les murs, les panicules de millet, provisions d’hiver pour le serin pendues aux solives, y mêlaient des senteurs de grange et de volière. Golo envoyait à chaque objet un regard de connaissance, d’amitié. Le père Rutel, soulevant par un anneau la trappe qui s’ouvrait au beau milieu de la pièce, descendit à la cave, rapporta une bouteille : une bouteille du vin de sa vigne, de sa récolte dernière ; il l’assurait, du moins. On trinqua : le vin de sa vigne était fabriqué avec des raisins secs. La chandelle allumée, Golo et Rutel fumèrent leurs pipes, les pieds sur les briques de l’âtre, tandis que la mère restait assise plus loin, entre eux deux, les jambes rentrées sous sa chaise. Tous les trois, muets, regardaient la flamme qui s’élevait maintenant, entourait la marmite où la soupe fumait, faisait trembler le couvercle.

Pourquoi cette tranquillité, cette paix faisait-elle Golo subitement mélancolique ? Il ne comprenait pas. Tout ce qu’il éprouvait de précis, c’était le regret d’avoir accepté l’invitation du jardinier. L’air et la vie de cette maison lui faisaient mal ; et, dans le silence persistant, il se refusait à s’expliquer à lui-même pourquoi il était au Roc et pourquoi Cendrine n’y était pas. Le père Rutel toussa, cracha dans les cendres.

— Il ne faut pas nous en vouloir, mon Golo. Car, tu sais, je vois bien pourquoi tu ne parles pas. Voyons, que voulais-tu que nous fassions ? Nous ne t’avions pas donné notre parole quand tu as quitté Villebard : et puis, deux années sans lettres de toi, on t’a cru mort. Alors, ce garçon-là s’est présenté ; c’était le plus riche de la commune, et pourtant Cendrine ne tenait guère à lui ; seulement, il y a un âge où il faut bien que les filles s’établissent, et on a pris le charron ! Tu aurais joliment tort de nous garder rancune. Tu serais bien bête de te faire du mauvais sang ; d’ailleurs, nous en avons eu, nous aussi, des chagrins !

Golo leva la tête en manière d’interrogation.

— Quinze jours après la noce, continuait le père Rutel, voilà que nous nous brouillons avec Albert Champion. Figure-toi qu’il nous réclamait la récolte du champ des Gouasses, que nous avions donné à Cendrine par contrat. Tu le connais, le champ des Gouasses ? il est en bordure de la grand’rue, tout au faîte. Oui, mon garçon, du blé ensemencé de mes mains ; et il disait comme ça que c’était dû, penses-tu ? ça faisait plus de vingt-cinq hectolitres !… Cendrine a eu sa terre et son argent, quant au surplus nous n’avions rien convenu en tout, et tu sais si nous sommes justes, si nous avons l’habitude de tromper notre monde !… Mais lui, il croyait nous faire aller, l’imbécile ! Et comme on ne s’est pas laissé dépouiller, voilà mon individu qui n’a plus permis à Cendrine de remettre les pieds au Roc. Elle n’a pas osé venir depuis ce temps-là. Si ça n’est pas pitoyable !… Elle pourrait nous être si utile, aider sa mère à repriser, elle qui a les yeux jeunes, couler nos lessives, aller au marché à notre place… Et puis, vois-tu, lorsqu’on n’a qu’une fille, qu’elle est établie dans le pays, c’est un rude malheur quand le mari l’empêche de voir ses parents.

— Canaille ! résumait la vieille.

Golo, sans répondre, but longuement une goutte de vin qui restait dans son verre.

— Avec toi, reprit Rutel, tous ces malheurs ne seraient pas arrivés ; mais pourquoi n’as-tu pas donné de tes nouvelles ? qu’est-ce que tu fabriquais donc là-bas ?

— On se battait ; puis, j’ai été malade, dit Golo.

— Enfin, mon petit, si j’ai un conseil à te donner, c’est de ne plus penser à tout ça.

— Ah ! ben, c’étant, c’étant… N’en parlons plus !

La mère remplit les verres et ils trinquèrent de nouveau. Heureux de causer, le jardinier, qui lisait le journal, interrogeait maintenant Golo sur le Tonkin. Les questions se suivaient, se précipitaient ; et le menuisier y répondait à peine, de moins en moins.

Le silence se fit de nouveau, un silence qui semblait grandir, sorti des angles de la salle. On entendait d’abord juter une pipe. Puis, dans la marmite, la soupe aux légumes se mettait à chanter, et un parfum s’en échappait, appétissant. Golo, penché vers le foyer, humait l’odeur longuement, et elle évoquait en son esprit des heures anciennes. Peu à peu son imagination s’excitait, et, tout éveillé, il faisait un rêve : il était marié ; cette soupe, elle avait été préparée par Cendrine et elle serait, pour tous deux, le repas du soir ; ils allaient s’attabler ; manger l’un en face de l’autre… Sûrement, elle était à côté, dans la maison, la chère petite, non pas la Cendrine en robe bleue, la Cendrine mariée de l’autre dimanche, mais celle de jadis, la bonne amie sérieuse et tendre…

Golo sentait que les yeux lui faisaient mal ; il soupirait, s’efforçait de retenir ses larmes. Une cependant coulait, lente, sur la joue hâlée ; bien vite il l’essuyait de sa manche, mais d’autres allaient venir, plus pressées, intarissables. Alors, il secoua la cendre de sa pipe, essaya de se tromper lui-même et de tromper ses hôtes en considérant le fourneau avec attention. Il se leva.

— Allons, je vous remercie. Chacun un bonsoir !

— Tu as bien le temps, on ne mange qu’à huit heures, chez les Hénocque. Reste donc.

— Tu devrais même goûter notre soupe, ajoutait la mère, je pense qu’elle sera à ton idée.

— Non. Les patrons m’attendent là-bas. Et puis, voyez-vous… j’aime mieux m’en aller. Au revoir !

— Comme tu voudras, mon garçon ! dit Rutel, qui sortit avec Golo et l’accompagna jusqu’à la grille de bois.

— Voilà du bon temps pour mes asperges, déclara-t-il en suivant l’allée ; et j’ai rarement vu autant de fleurs aux arbres que cette année. Pourvu qu’il ne gèle pas !

Derrière le mur du parc de Vauharlin, on entendit un chant d’oiseau.

— Tiens donc, voilà le rossignol ! c’est le premier… écoute-le…

— Bonsoir, père Rutel.

— Je te dis que c’est lui, sacré bon sang ! Attends, il va recommencer… L’entends-tu, l’entends-tu qui tuite ?

Golo s’en fichait bien, du rossignol.

Mais le premier pas était fait : le menuisier revenait le lendemain. Peu à peu, ce fut une habitude, et, chaque jour, il se rendait au Roc. D’abord il inventa des prétextes, des causes imaginaires qui l’appelaient dans le haut du village, puis il négligea de chercher des explications. Il venait voir le père Rutel, tout simplement, et le vieux ne s’étonnait pas de ses visites. Golo n’était pas embarrassant, pourquoi lui aurait-il fait mauvais accueil ?

Dès qu’il avait un instant de loisir, le menuisier montait au Roc, jetait un coup d’œil par-dessus le mur, franchissait l’entrée, trouvait le père Rutel soignant ses espaliers, taillant sa vigne, arrosant ses légumes, pinçant ses groseilliers.

Le jardin était au penchant du coteau, entourant la maison : un clos d’arbres fruitiers et de plantes potagères qui s’étalait, abrité du nord par les chênes du parc, et de l’ouest par un rideau de grisards toujours bruissants. Des allées droites, bordées de buis, le divisaient en carrés symétriques, où s’arrondissaient les têtes de choux, montaient en voûtes les rames de petits pois et s’échevelaient, en leur temps, les asperges arborescentes. Des poiriers, des pommiers s’espaçaient, taillés en gobelets et en quenouilles ; un grand arbre se dressait, voisin de l’habitation, un vieil acacia dont les fleurs à leur maturité s’égrappaient, pleuvaient sur le toit, sur le fumier de la cour.

Des fleurs encadraient partout les légumes, mais les plus précieuses s’alignaient de la grille au seuil de la maison, le long de la grande allée, parée de sable blanc. Des amarantes à queues de renard décoraient l’entrée, et c’étaient, à la suite, méthodiquement disposés suivant leurs floraisons, les glaïeuls et les lis, les balsamines à la chair tendre, les pivoines aux larges figures rieuses, et les roses trémières, montant en l’air, comme des fusées rouges. Plus modestes, à leur rang, les primevères, les rameaux d’or, s’épanouissaient au ras de terre et, délicate, à l’abri du mur, fragile et vivace, la fleur traditionnelle qui fleurit les chansons paysannes, la verveine.

Toujours des parfums émanaient des plates-bandes, odeur fraîche et capiteuse des lilas, chauds effluves des chèvrefeuilles et des seringas en folie et, apéritives, les senteurs ménagères du thym, de l’estragon et de la citronnelle. Au bas de l’enclos, l’eau d’une source emplissait un bassin circulaire : des verdures tremblantes d’osiers et de saules pleureurs la dénonçaient ; des poissons rouges frétillaient parmi les plantes aquatiques et, dans la profondeur, immobiles, des dos de carpes apparaissaient. Deux figures en plâtre, épaves de décorations bourgeoises, se tenaient au bord : un pêcheur en débraillé du dernier siècle décrochait un éternel poisson de sa ligne en souriant à une villageoise, coiffée à la Marie-Antoinette, qui, agenouillée, la poitrine en offrande, le battoir en l’air, lavait une lessive illusoire.

Et tout, au Roc, était très propre ; on devinait, à la santé des espaliers comme à la régularité des bordures et à la netteté du sable, la patience et l’orgueil du propriétaire.

Golo l’abordait, le saluait :

— Quoi de neuf aujourd’hui, mon père Rutel ?

— Rien, rien en tout, mon garçon.

Ils se taisaient, s’étant tout dit. Sous le soleil, le jardinier reprenait ses greffes et ses repiquages, et Golo, les mains dans les poches, vaguement intéressé, suivait le travail méticuleux de l’ancien et, sans le vouloir, machinalement, répétait ses gestes. Tous les quarts d’heure, les deux hommes faisaient deux ou trois pas, confondaient leurs ombres, et leur mutisme se prolongeait, coupé par une brève question, une réponse plus brève encore.

Au bout de quelques semaines, pourtant, une grosse commande de volets pour la ferme de Montcouvert retint le menuisier au Chep. Désormais, il travailla toute la journée, hâtant la besogne, s’imposant à lui-même sa tâche quotidienne. Dès l’aube, il songeait à l’instant où il pourrait filer chez les vieux, et c’était pour lui la même attente impatientée que jadis à l’école, alors qu’il supputait d’avance les joies des récréations et du départ. Sur les six heures, il était libre : il courait au Roc, et s’offrait tout de suite pour des travaux ; il aidait Rutel à bêcher un carré, cueillait des légumes, arrosait jusqu’à la nuit, vêtu du tablier bleu professionnel. Il s’attirait l’affection de la mère, en préparant les bottes d’asperges, la veille des marchés à Mécringes ; il faisait de l’herbe pour les lapins, cuisinait la soupe du cochon.

Un jour, on le fit entrer dans la chambre de Cendrine pour y réparer le fronton de l’armoire à linge qui se décollait. Golo ouvrit la fenêtre ; et tout le passé lui revenait devant les meubles paysans de fabrication honnête, les portraits des parents qui encadraient la glace, celui de Cendrine en première communiante, et les deux chromos représentant des modes de la Restauration : « Le marié —Lo Sposo» et « La Mariée —La Sposa» qui se faisaient pendant et se souriaient, tandis que des légendes, versifiées, leur enseignaient le moyen de faire durer leur bonheur. On avait laissé Golo seul et, avant de commencer son travail, il se complaisait à revoir, l’un après l’autre, les bibelots, les pauvres fantaisies qui avaient appartenu à Cendrine et qu’elle avait dédaigné d’emporter : un album à photographies, vide, encore dans sa boîte en carton, un verre où s’enlaçaient ses initiales, un sac à ouvrage avec une garniture d’objets en acier débile, qu’il lui avait offert, le jour de la foire à Mécringes.

Tout son ancien amour ressuscitait, au contact de ces reliques, et non plus seulement à l’état de fantôme : il aimait de nouveau, ou plutôt il s’apercevait qu’il n’avait jamais cessé d’aimer Cendrine. Son indifférence en la revoyant l’autre jour, ne s’adressait qu’à la jeune femme, à la Cendrine nouvelle dont l’image inattendue avait dérouté ses souvenirs. Mais dans cette chambre, où tout lui parlait de sa petite amie d’autrefois, son cœur se réveillait, et il se réveillait pour souffrir. Pour la première fois depuis qu’il était triste, il comprenait la cause de sa tristesse. C’était cela, c’était ce chagrin que, sans y penser, il était venu chercher au Roc. Car il le sentait bien, sa vie désormais était manquée : devant lui, il ne voyait plus que du malheur.

Golo se mettait à la besogne, et ses regrets lui faisaient une compagnie amère et douce. Quand il sortit de cette chambre qui avait dû être la leur, il eut un regard dernier, instinctif, pour le lit, toujours inoccupé, toujours plein de Cendrine.

Le lendemain, les jours suivants, les Rutel demandèrent à Golo d’autres ouvrages : réparation de l’horloge, rhabillage complet de la charrette, fabrication d’échalas pour la vigne. Golo acceptait ces travaux, les exécutait soigneusement. Il apportait à ceux qui ne lui étaient pas habituels son adresse, son ingéniosité d’ouvrier à tout faire, de bricoleur, comme on dit, en bonne part, à la campagne. Les Rutel ne le remerciaient jamais, à peine s’ils lui offraient à boire, de temps à autre. Mais Golo ne leur demandait rien : n’était-il pas un peu de la famille ? Cette parenté manquée lui tenait au cœur ; et il se trouvait aussi trop heureux qu’on le laissât venir à son gré dans cette maison, la seule du village où il se trouvât bien.

A huit heures, il rentrait au Chep, et, la dernière bouchée avalée, il retournait au Roc faire la veillée. Deux ou trois fois dans la soirée, il était question de Cendrine. On parlait d’elle comme d’une morte, et les vieux s’attardaient à évoquer ses gentillesses de petite fille, à raconter des riens charmants de son enfance, et ces riens enchantaient Golo.

Rutel se confiait au menuisier, il lui énumérait ses affaires, les désagréments nouveaux que lui causait son gendre, les mauvais propos qu’il tenait contre lui. Et, bien que Golo profitât de leur brouille, il prodiguait ingénument les bons conseils, cherchait des moyens d’entente, prêchait la réconciliation.

Puis bientôt, au coin du feu entretenu pour économiser la chandelle, tout à coup, sans qu’il sût pourquoi, un souvenir, une vision, un espoir l’amollissant, il sentait ses yeux se gonfler, les larmes venir. Il ne les retenait plus et ne prenait pas la peine de les cacher aux vieux, car elles ne lui causaient aucune honte. Elles l’inquiétaient seulement, lui attestant chaque jour sa croissante faiblesse.


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