VII

L’été triomphait, incendiant la plaine. Des journées qui ne finissaient pas, des journées où tardait le soir charmant, se succédaient décolorées, écrasantes. Tout était brûlé, les herbes et les feuilles, et l’on n’entendait plus chanter les oiseaux. C’était sur la plaine attendant la moisson comme un recueillement, une stupeur. Ni piétons, ni voitures le long des routes qui se déroulaient à perte de vue, toutes droites, bordées d’arbres malingres ; les paysans vivaient à l’ombre chez eux, muets, anxieux des orages et de la grêle.

De temps à autre pourtant un bruit d’enclume parti de la forge s’en allait sur les récoltes ; puis, durant toute l’après-midi, pendant des semaines, un petit bugle se fit entendre au sommet du village. Quel pouvait être le paysan désœuvré qui s’époumonnait à cette musique ? Golo se renseigna : c’était le fils du garde-champêtre, élève de l’École normale primaire, qui employait un congé de convalescence à étudier un pas redoublé que la fanfare de l’École devait jouer à la distribution des prix. Une note, malheureusement, l’arrêtait chaque fois presque au début, un passage du naturel au dièse qui se refusait à sortir, obstinément. Mais lui s’acharnait, recommençant pendant des heures et Golo finissait par prendre intérêt à cette lutte jusqu’à se féliciter le jour où le dièse rebelle s’échappa enfin, victorieux, et se prolongea sur la campagne.

Le menuisier avait d’autres distractions ; tous les deux jours le boulanger de Chivres traversait le village dans son char à bancs, sonnant sur le clairon des marches régimentaires ; puis c’étaient, au-dessus des terres blanches qui bordent l’autre rive de la Marne, très loin, dans un retrait plus bleu de la vallée, brusques avec une petite fumée lente, les trains vomis, avalés par le tunnel. Par eux, Golo connaissait les heures : le train omnibus de Château-Thierry annonçait le déjeuner, le rapide des Ardennes passait vers le goûter et, un peu avant le repas du soir, fuyait l’express d’Orient. Par eux se mesurait, se détaillait son ennui au long de ces interminables journées, que ne remplissait plus le travail.

Car, peu à peu, il avait pris son métier en dégoût. Parti, son amour-propre de bon ouvrier ! Et, comme l’idée de se rendre libre à six heures pour aller au Roc ne suffisait plus à le stimuler, à chaque moment il interrompait sa besogne sous prétexte d’affûter la scie au tiers-point, de donner du fil à son rabot, de souffler le feu pour faire chauffer la colle.

Le nez en l’air, il musait autour des établis, sans plus regarder, épinglés au mur, les scènes de la guerre, le panorama de l’Exposition, les vues des grands magasins, et tous les portraits des hommes successivement illustres : Napoléon III, Rochefort, Monsieur Thiers, Victor Hugo, le maréchal de Mac-Mahon, Gambetta, Chanzy, d’autres encore distancés maintenant, dans l’admiration des foules, par un général à barbe blonde monté sur un cheval noir.

Dans la cour, il s’intéressait aux poules, aux canards, aux pigeons, dont les vols enlaçaient le toit de la maison. Il étudiait l’immobilité ruminante des « gourils », ou bien, à travers la porte en treillage métallique, il offrait des trognons de choux à une vieille lapine blanche, qu’il se flattait d’apprivoiser. C’était autant de pris sur sa journée qu’il prolongeait mollement, jusqu’à la soupe, ayant saboté juste assez d’ouvrage pour ne pas se fâcher avec le père Hénocque, lequel, après deux mois d’absence, avait réintégré l’atelier.

Le repas fini, il se levait de table et comme d’habitude, reprenait le chemin du Roc, le chemin coutumier, sans hâte maintenant ; et il ne se pressait pas non plus de donner un coup de main aux Rutel, pas davantage d’entamer la conversation avec eux. Sitôt arrivé, sitôt installé sur le banc devant la porte, seul ou en compagnie, ça lui était égal. Plié en deux, les coudes aux genoux, la tête dans ses mains, il s’abrutissait à songer, les yeux sur la vallée indistincte comme ses songes, et, au bout d’un moment, il se prenait à pleurer : des larmes paisibles, des larmes l’une après l’autre, aujourd’hui comme hier.

A ses côtés, la vieille allait et venait sans faire attention à lui, tandis que Rutel assis, le dos au mur, les mains à plat sur les cuisses, s’endormait, la pipe aux dents. Et chaque soir ainsi, durant des semaines.

Le dimanche, au lieu d’aller arroser le jardin de la tante Louvet, un pauvre clos où l’herbe poussait drue, étouffant les cultures, il passait encore la journée chez les Rutel, sans leur parler davantage. Il jouait mélancoliquement avec Griton, un chat tortillard et rancunier, estropié jadis par un piège, traînant sous les tables, dans les angles, sa vie hargneuse, son âme inquiète d’infirme. Ou bien il faisait rapporter sa belle casquette par Castillo, un épagneul manqué, moitié barbet, moitié autre chose, un naïf, un étonné, dont on ne pouvait rien tirer, mais qu’on avait gardé à cause de son bon caractère. Des dimanches pleins de bâillements à se décrocher la mâchoire, et Rutel qui le regardait faire bâillait aussi malgré lui, et le soir venu, il était toujours là, et recommençait à pleurer.

Le vieux, à la fin, s’impatienta. A plusieurs reprises déjà, amicalement, il avait gourmandé le jeune homme, l’avait secoué à sa façon, en lui tenant des discours goguenards accompagnés de tapes dans le dos et de blagues pour rire. Et cela ne servait à rien, impossible de le faire rigoler un brin, ce paroissien si rigolard dans le temps !

« Mais qu’est-ce qu’il avait donc, cet animal-là ?… Se mettre dans des états pareils pour une femelle !… » Et cette femelle-là avait beau être sa fille, il ne s’expliquait pas que pour un mariage manqué, on pût se rendre si malheureux.

— Grand bête ! elle s’est bien consolée, elle ! Est-ce que tu vas continuer longtemps à pleurnicher comme un veau ? Tu finiras par te tourner les esprits : un de ces jours, on t’enverra à Melun avec tous les mange-lunes du département. Regardez-moi ça, un gaillard de vingt-cinq ans qui est allé au Tonkin, qui s’est battu avec les Chinois, avec les Pavillons-Noirs, avec le diable et son train, un Briard qui a voyagé sur mer, qui a tout vu, qui a tout fait, et qui est là à geindre comme un enfant de six mois parce que sa belle en a épousé un autre !… Eh ! marie-toi donc, abruti ! prends-en une, prends-en deux plutôt, puisque tu ne peux pas t’en passer… N’en manque pas dans le pays, n’est-ce pas, Françoise ?

Pour de vrai, qu’elle en connaissait, la mère Rutel !… Et, complaisamment, sa vieille âme réjouie à l’idée de noces possibles, elle les énumérait. — « Il y avait la Phrasie de chez les Coulon, sans doute un peu vieille pour Golo, bonne fille tout de même et qui aurait du bien, plus tard. S’il en voulait des plus jeunes, alors, il fallait prendre la Titite, une belle personne, celle-là !… »

Golo haussait les épaules.

— « Et la nièce au boulanger ! en voilà une qui aurait du pain sur la planche. Ce n’était pas tout : après celles-là, il y en avait d’autres à Fromentières, à Chivres, à Mécringes. Ah ! il n’en manquait pas, de ce gibier-là : il pouvait taper dans le tas ; celle-là ou une autre, qu’est-ce que ça faisait ?… » Et la vieille femme finissait par offrir son aide : si ça l’ennuyait trop de chercher lui-même, il n’avait qu’à le dire, on chercherait pour lui.

Golo ne voulait pas les déranger : quand le moment serait venu, il se débrouillerait bien. Les Rutel insistaient alors, le poussaient à se décider sur-le-champ, et le menuisier, autant pour se débarrasser d’eux que dans le vague espoir de se guérir, cherchait avec les vieux, citant des noms, discutant les probabilités des successions. Il finissait par s’arrêter à la Titite, la plus gentille d’abord, la plus vaillante aussi, et il promettait de s’en informer sérieusement ; peut-être même irait-il dans huit jours à la fête des Essarts où il était sûr de la rencontrer.

De fait, les jours suivants, Golo pensa bien cinq ou six fois à la Titite. Il s’essayait même à se la représenter plus belle que Cendrine, et certainement plus jeune. L’idée d’épouser cette bonne petite femme lui allait assez. Il imaginait la vie qu’ils mèneraient ensemble : on habiterait la maison de la tante Louvet ; il y aurait des réparations à faire : elles seraient peu coûteuses. Peut-être Hénocque consentirait-il à s’associer avec lui, sinon, tant pis, il se mettrait à son compte ; et il passait en revue les clients possibles. Mais le dimanche venu, Golo avait déjà changé d’idée : la Titite ne lui disait plus rien, ni elle ni une autre, et quant à s’établir, merci ! Avec ses quarante-cinq sous par jour, nourri, logé, il était bien comme cela : il s’y tenait.

D’ailleurs, on ne le tourmenta plus longtemps ; la mère Rutel était tombée malade, — un chaud et froid pris en lavant au bord de la Marne, — et le médecin n’était pas trop rassuré.

Tout de suite, Rutel avait perdu la tête : « Si elle allait passer, à cette heure, la bourgeoise, on serait dans de jolis draps, ici !… » Sans plus tarder, il courut prévenir Cendrine et, non sans difficultés de la part du charron qui n’oubliait pas l’histoire du champ, le jardinier ramena sa fille au Roc.

Quand Golo arriva à la brune, il trouva Cendrine installée au chevet de sa mère ; elle versait de la tisane dans un bol et tout en lui disant bonsoir, il lui passa le sucre. Il l’aida à soulever la vieille pour la faire boire ; elle n’était pas bien et, silencieusement, elle les regardait, les yeux allumés par la fièvre, le souffle haletant, cherchant à voir s’ils ne la croyaient pas perdue. Les deux gardes-malades — car le père Rutel somnolait dans un coin, sous prétexte qu’il n’était bon qu’à embarrasser — échangèrent à peine quelques mots, cette nuit-là. Il ne fut question que de la mère et de son état. Au petit jour, Cendrine partit, laissant la surveillance à Golo : elle avait promis à son mari de revenir de bonne heure.

Ils se retrouvèrent le soir au Roc, au moment de la visite du docteur, un jeune, pas tendre, très pressé, qui les tranquillisa un peu, après une auscultation sommaire et les quitta non sans leur avoir adressé quelques recommandations impérieuses.

Très satisfait de cette consultation, le père Rutel ne tarda pas à monter au galetas, où, pour ne pas déranger sa femme, il s’était dressé un lit. Cendrine et Golo étaient seuls.

La mère, sa tête moite enfoncée dans l’oreiller, sommeillait. Vraiment elle allait mieux, la respiration était moins courte. Eux causaient à voix basse, sous le manteau de la cheminée ; ils parlèrent d’abord, comme la veille, de la façon dont elle avait pris mal, des remèdes qu’on lui avait ordonnés ; sur ce point ils ne se trouvaient pas tout à fait d’accord : Golo, plus au courant, et qui avait passé d’ailleurs par des fièvres autrement dangereuses, attribuait le mieux à la quinine, tandis que Cendrine, confiante dans la vertu des simples, se fiait davantage à une certaine tisane où entraient les mille-pertuis, le tilleul, la bourrache et les quatre-fleurs, remède souverain qu’elle avait clandestinement administré à sa mère.

Ils en vinrent à parler de leur santé personnelle, de leur tempérament. Cendrine était sujette à des migraines ; Golo, lui, s’estimait heureux d’avoir échappé aux suites de la dysenterie. Ils s’interrompaient, tantôt l’un, tantôt l’autre, pour voir où en était la malade ; et le menuisier marchait sur la pointe du pied, exagérait les précautions, faisait du zèle pour se donner de l’importance, se rendre nécessaire.

Les heures passaient, la conversation languit, puis tomba. Comme Cendrine s’endormait, Golo l’engagea à se reposer sur son ancien lit, dans la chambre voisine ; elle pouvait compter sur lui, il veillerait bien tout seul, administrerait les remèdes aux heures dites ; et si la fièvre revenait, il promettait de l’avertir. Elle accepta, très lasse, pour une minute seulement, disait-elle, et, le corset dégrafé, s’étendit sur le matelas, laissant la porte ouverte. Bientôt, sa respiration devint régulière. Golo comprit qu’elle dormait.

Lui ne dormait pas : des souvenirs l’occupaient, éclairant le passé, l’attendrissant peu à peu. Toute sa pensée était pour Cendrine, pour la Cendrine d’autrefois, pour celle qu’il avait vue jadis allant et venant dans cette même maison. Un matin, il était venu la prendre pour la conduire au marché de Mécringes ; dans un coin de la cour, le père étrillait le Blanc, tandis que la mère cueillait des légumes au bout du jardin. Elle était seule, occupée à se peigner devant son miroir, dans sa chambre, le corsage ouvert, les cheveux sur les épaules. Un désir l’avait saisi, et subitement il s’était jeté sur elle. Mais elle avait glissé entre ses bras, et il n’avait baisé que ses cheveux. Oh ! cette Cendrine avec son linge frais, sa chair tiède, sa poitrine grêle alors, plus désirable : ce soir, comme autrefois, elle est encore là, sa bonne amie, sa petite Cendrine, et, comme autrefois encore, un désir le fait se lever, un désir invincible. A petits pas, doucement, plus doucement, il avance dans la chambre où se glisse un dernier rayon de la lune déclinante.

Et c’est d’abord tout ce que voit Golo parmi le vague de l’ombre : une poitrine blanche dans l’entre-bâillement du corsage et un bras qui pend, immobile, hors de la manche relevée. Mais tandis que, penché sur elle avec un gros battement de cœur, il reste là, à la respirer lentement, mesurant son souffle par peur de l’éveiller, voilà que le bras, la poitrine, le visage s’éclairent insensiblement : l’indienne de la robe prend sa couleur, le bras devient plus blanc, les rayures de la marmotte se précisent, bleues, orangées, grises. Une pâleur fraîche monte sur la plaine, et presque aussitôt le bruit de la vie, le frisson des choses qui s’éveillent. Vers la ferme de Montcouvert, un coq a chanté et des hirondelles gazouillent très haut, avant de raser les luzernes trempées de rosée.

Golo se repent de ne pas s’être enhardi plus tôt ; le jour l’effraie, et d’ailleurs il n’est plus temps.

Un gros soupir tout à coup, qui s’arrête net, finit en hoquet, un cri à peine humain le fait se redresser, courir à la malade. A demi relevée sur son lit, la tête en avant, cherchant l’air, elle demeure figée dans une immobilité terrifiante, comme si chaque effort précipitait l’étouffement.

— Rutel ! Cendrine ! Cendrine !… appelle Golo.

Ils arrivent tout de suite, effarés, et tout de suite ils sont en désaccord sur ce qu’il y aurait à faire pour assister la mourante. Rutel voudrait ouvrir la fenêtre, puisque c’est l’air qui lui fait défaut ; tandis que Cendrine, voyant mieux la gravité du cas, se déclare pour les remèdes énergiques, parle d’appliquer des ventouses.

— Des ventouses, des ventouses… laisse donc, je m’en vais atteler le Blanc pour aller chercher le médecin à Mécringes.

— Passe donc plutôt prévenir le curé !

La malade, elle, profère des mots sans suite ; puis, c’est dans sa poitrine un bruit de souffle, une musique rauque qui s’éteint en petits râles, tout légers, tout menus. Ils décroissent encore et elle retombe sur l’oreiller.

Pas la peine d’atteler le cheval, mon vieux Rutel, ni d’aller réveiller le curé, ma pauvre Cendrine !… C’est fini. Plus qu’un mouvement, le dernier, un allongement du bras qui cherche à saisir… quoi ? les courtines du lit, la main de ceux qui restent, quelque chose dans ce monde ou dans l’autre, et le bras s’abat, les doigts se détendent, laissent échapper le vide.

Une minute de stupeur, une lueur d’espoir encore, disparue bientôt sur des signes trop certains : le cœur arrêté, la bouche béante, les yeux grands ouverts. Cendrine a fait un signe de croix, très vite, devant la mort qui passe, et ils restent là, tous les trois, pendant longtemps sans rien dire, sans pleurer même, dans la stupéfaction où jette le spectacle des choses irrémédiables.

Puis une détente, Cendrine sanglote, Rutel essaie de trouver une larme, tandis que Golo cherche des mots pour consoler l’un et l’autre, s’embarrasse dans des phrases et finit par aider à la toilette funéraire.

Dehors, c’est le jour blanc, le grand soleil, la plaine brillante ; la rosée s’évapore et fume au-dessus des champs diamantés, les alouettes chantent, invisibles, et les hirondelles sont descendues en chasse sur les sainfoins.

Cendrine sortit un instant : il fallait prévenir les voisins. Durant son absence, Golo et Rutel n’échangèrent pas deux paroles. Machinalement le vieux atteignit sa pipe sur le manteau de la cheminée, la bourra avec lenteur, le regard pensif, ennuyé ; mais au moment de l’allumer, il eut honte et la posa sur le rebord de la fenêtre, par respect pour la morte.

Sa fille rentra accompagnée de la veuve Houzin et de la femme à Demaison, le bedeau, deux vieilles qui se détestaient, mais qu’un goût naturel pour les accouchements et les décès réunissait toujours ; sages-femmes et pleureuses par distraction, acceptant volontiers néanmoins la pièce de vingt sous et les petits verres.

Golo s’absenta à son tour, emmenant le vieux pour déclarer la mort ; puis, l’acte rédigé par l’instituteur, il regagna le Chep où il allait fabriquer le cercueil.

Il ne revint pas le soir ; il y aurait assez de monde, et d’ailleurs, les deux nuits qu’il venait de passer l’avaient exténué. Il s’abstenait aussi pour un autre motif : Albert Champion serait là sûrement avec sa femme, et depuis quelque temps il ne cachait pas sa colère de voir Golo toujours installé chez ses beaux-parents.

Ce fut d’ailleurs une veillée fort simple : la chambre du Roc s’éclaira de deux cierges ; M. le curé parut un instant et, passé minuit, quatre femmes demeurèrent seules, qui s’entretinrent de la figure de la défunte, laquelle se pinçait d’heure en heure, émirent sur les morts les propos habituels, marmottèrent des oraisons, sirotèrent du vin chaud.

Au matin, Golo, tout en noir, un chapeau haute-forme sur la tête, arriva, brouettant le cercueil. Il aida à la mise en bière, vissa le couvercle et, la besogne terminée, il attendit avec les autres, dans la grande allée, l’heure de partir. La mère Rutel eut l’enterrement de tout le monde : la boîte dressée sur des chevalets noirs dans l’église nue, la messe expédiée rapidement, — et en route pour le cimetière !… Une procession traînante de châles et de redingotes qui émergeait des blés, des conversations à voix basse au rythme des versets latins. Et l’inhumation faite, un égrènement de paroissiens dans l’enclos funèbre, chacun, à cette occasion, se remémorant quelque peu ses morts.

Le lendemain, à son heure accoutumée, Golo était au Roc, disposé à reprendre sa place sur le banc, devant la porte, plus affectueux toutefois à cause du deuil récent et du chagrin qu’il supposait au père Rutel, bien seul à cette heure, le pauvre homme.

Mais l’accueil ne fut pas aussi cordial qu’il eût pu l’attendre. Le vieux répondait à peine aux consolations de Golo, plus loquace que de coutume ; et la soirée s’acheva dans une sorte de contrainte.

Il en fut de même les jours suivants, et le jeune homme commençait à se demander si par hasard il n’avait pas blessé le veuf, quand, le cinquième soir, un samedi, au moment de se quitter, Rutel le retint et, lui frappant sur l’épaule :

— Écoute, mon Golo, j’aime autant te le dire maintenant… demain tu ferais aussi bien de ne pas revenir. Ce n’est pas censément rapport à toi qui es un bon garçon, mais voilà, tu comprends, à présent que ma défunte est partie, je ne pouvais pas rester brouillé avec les miens ; alors il a bien fallu que je m’arrange avec Albert ; d’ailleurs, Cendrine avait ses droits, et moi, j’avais encore intérêt à faire la paix avec mon gendre… Ce n’est pas qu’il me revienne beaucoup ce particulier-là : tu sais bien ce que j’en pense, mais à quoi ça m’aurait servi de faire le difficile ? Champion aurait empêché ma fille de venir au Roc et, si j’étais tombé malade, sans personne pour me soigner, je serais crevé dans mon coin, et puis voilà tout… Enfin, quoi ! dorénavant ils viendront ici tous les jours et ça vous gênerait de vous rencontrer. Ça amènerait des histoires ; le plus court, c’est de rester chacun chez soi. Faut plus revenir, mon Golo. Tu sais, ça m’ennuie de te servir ça, à toi qui étais quasiment de la famille, à toi qui as toujours été si gentil avec nous, mais vois-tu, il faut ce qu’il faut… Allons, une poignée de main, et puis, ce n’est pas parce qu’on ne se verra plus si souvent que ça empêchera de rester une paire d’amis. Tiens, marie-toi, comme disait notre pauvre défunte, c’est encore ça que tu as de mieux à faire.

Golo écoutait, les mains dans les poches, les yeux à terre, creusant du talon le sable de l’allée.

Très étonné tout d’abord, il lui venait ensuite une brusque révolte contre l’ingratitude et l’égoïsme du vieillard qui lui enlevait si durement sa consolation dernière. Il fallait donc n’y plus revenir dans cette maison où il restait un peu du passé, de ce passé qui lui permettait de vivre encore, maintenant que tout était fini, que Cendrine était morte pour lui, aussi morte que la vieille emportée, l’autre jour, au cimetière.

Et puis vraiment, on le jetait dehors comme un chien, comme un voleur. Pourtant, on aurait pu le ménager, car, après tout, il lui avait rendu des services, à cette vieille bête de père Rutel ! Qui donc arrosait le jardin, par les soirs étouffants de juin, pendant que cet empoté restait là sur le banc à fumer sa pipe ? Et tous leurs sales meubles qui ne tenaient plus, qui donc les avait revernis et retapés ? qui donc, aussi, avait rafistolé la charrette, au temps où l’on était fâché avec le charron, ce charron de malheur qui, sans l’aimer seulement, possédait Cendrine ?… Un autre, qui n’en faisait rien, lui avait volé son bonheur !… Cette idée le torturait si violemment qu’il brusqua l’adieu, avec des sanglots plein la gorge :

— Allons, c’étant, on fera comme vous voudrez ; adieu, mon père Rutel !

Il regagnait le Chep, à petits pas, mais, à mesure qu’il avançait dans la solitude assoupie des champs, sa rancune parlait ; le vieux était dans le vrai après tout ; il avait besoin de sa fille et ne pouvait pas se priver d’elle simplement pour faire plaisir à un pleurnicheur dont les larmes n’avaient rien d’amusant… Et Golo finissait par trouver qu’on avait eu bien de la patience de le supporter si longtemps. Il était malheureux, sans doute : ce n’était pas une raison pour ennuyer les autres. Eh bien ! Il ne reviendrait plus, voilà tout. D’ailleurs, l’idée de voir Albert Champion dans la maison lui eût gâté ses souvenirs.

Il rentrait. Maintenant, il n’accusait plus personne. Une lassitude immense l’hébétait, et courbé sous la fatalité, il marchait, la tête vide et les yeux tout grands ouverts dans la nuit, la nuit consolatrice, clémente et bonne.


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