La nuit, la nuit clémente et bonne, Golo chaque jour l’attendait impatiemment. La tombée du soir le faisait déjà moins malheureux : le rouge du couchant sur les vitres de l’atelier quand il quittait la varlope et aussi, un peu plus tard, venue des terres blanches, plus blanches dans les cendres du crépuscule, la plainte grinçante et monotone des courlis ; et peu après, le chuchotement mystérieux des bêtes nocturnes. Les bruits du silence, les teintes de l’ombre, apaisaient Golo comme une promesse de délivrance.
Plus de pipe après le souper, plus de causeries avec les passants : tout de suite dans les draps, tout de suite le sommeil.
Bientôt, hélas ! les insomnies du printemps reparurent : au lieu de cet anéantissement heureux où il se plongeait comme une brute, ce furent des nuits agitées, fiévreuses, des réveils de cauchemar dans cette atmosphère de fournaise, sous le toit de tuiles encore surchauffé, dans l’odeur des haricots et des oignons pendus aux solives. Il chassait la couverture, s’étalait sur le ventre, les membres écartés, se retournait, toujours en moiteur, jusqu’au moment où, agacé, énervé, il se levait et ouvrait la fenêtre. Des bouffées chaudes entraient, s’exhalant des feuillages immobiles. Il restait là, regardant la poussière lumineuse des étoiles, redoutant de les voir pâlir, attristé à la pensée du jour qui approchait. Il regagnait son lit, mais il n’arrivait pas à s’endormir et l’idée de son malheur lui revenait. C’était comme un sentiment de solitude extrême, douloureuse, de dépareillement, un dégoût des autres et de soi-même, un détachement de tout. Pas moyen d’arrêter son esprit sur un projet possible, un travail ou un plaisir.
Il demeurait inerte, ahuri, les yeux ouverts sur le noir de la chambre et sur le noir du lendemain. Cependant l’activité des autres déjà s’éveillait. Trois heures : les charrettes pleines de moissonneurs s’en allaient dans le gris perle de l’aube avec des cahots que le silence rendait plus sonores.
— En voilà qui sont bien pressés ! Ah ! bon sang ! disait Golo en retombant sur le traversin.
Dès qu’il commençait à s’assoupir, c’étaient sur le toit, au-dessus de lui, des grattements secs, des batteries de pattes sur les tuiles : les pigeons, matineux, avec des roucoulements de bataille, regardaient venir le soleil qui rougissait déjà le haut des cheminées de ses rayons obliques, et bientôt les moineaux piaillaient à leur tour, furieusement. Et, moineaux et pigeons envolés, c’étaient les poules, en bas, verrouillées dans le poulailler qui caquetaient toutes à la fois, impatientes de sortir.
— Ces sales bêtes ne me laisseront donc pas la paix !
Et pieds nus, trébuchant aux marches, il descendait lâcher toute cette volaille.
Or, le soleil montait déjà : plus la peine de se recoucher. Que faire ?
Habillé, il allait machinalement jusqu’à l’atelier, où le travail depuis quelque temps ne pressait guère, il tournait et retournait un ciseau, mastiquait une planche du bout du pouce ; mais le moindre détail le rebutait aussitôt, et laissant l’ouvrage en plan, il roulait une cigarette : décidément, il ne travaillerait pas encore ce jour-là. Il partait, gagnait les champs en se glissant derrière les maisons. Et sa marche, d’abord prompte, bientôt s’alentissait ; il s’engageait dans les étroits sentiers qui serpentent, invisibles, au milieu des moissons jaunes. Puis, quand il était hors de vue, tout à coup, il trouait la muraille des récoltes, se jetant au hasard, à plein corps, dans ces ondes d’épis qui bruissaient en s’écartant devant lui et, brusquement, parmi le seigle, le blé ou l’avoine, il s’abattait comme une bête malade, comme un mouton pris du « sang de rate ». Des menaces du garde-champêtre, des colères des cultivateurs, il s’en souciait peu. Cependant il choisissait ses gîtes. Pas de danger qu’il allât s’étaler autour des fermes dans ces bauges déjà tassées par d’autres : elles lui eussent conté les brèves amours d’été aux heures du goûter et des repas, et ces images, Golo les redoutait, les évitait. Il fuyait les places chauves, les poussées débiles : deux doigts de ciel au-dessus de la tête et, autour du corps, le bercement des belles récoltes, voilà ce qu’il aimait. L’endroit trouvé, il restait là, invisible à deux pas, aplati, contemplant tout près l’égrènement d’une famille de mulots, tressaillant à la surprise d’une nichée de perdreaux, guettant la montée d’une taupinière ; puis il considérait la forêt des épis, se prenait de curiosité pour les routes minces qui s’enfonçaient à l’ombre des tiges, vers des lointains si proches, et où sans cesse cheminaient, travaillaient, se battaient des insectes dont il ne connaissait pas les noms : toute une vie réduite en des paysages mystérieux et minuscules, qui le distrayait, occupait ses rêves.
Et le blé ou le seigle ou l’avoine montaient en l’air, et leur maturité s’égayait des coquelicots, vite fripés, des bleuets tendres comme des yeux, des pieds-d’alouettes semblables à de sveltes mouches, du compagnon blanc, du miroir de Vénus, de la nielle, de la scabieuse enfin, la fleur des veuves.
Couché sur le dos, Golo s’étirait, projetait violemment ses bras en croix comme pour écarter au loin, bien loin, les êtres mauvais et taquins, les malfaisants souvenirs. La bouche ouverte, prête au bâillement, il regardait, entre les cils, les nuages blancs qui passaient comme des fumées, aussi frêles que des écheveaux de fils de la Vierge.
Bientôt une équipe de moissonneurs survenait ; on entendait le marteau battre les faux, les pierres à repasser qui retombaient dans les « gommiers » ; des voix approchaient, il fallait décamper.
Golo ne pouvait songer à se réfugier dans les bois : il savait que, sous l’emmêlement des cépées jeunes, des ronces et des clématites, il fallait subir les démangeaisons des araignées que l’on écrase sur la joue, les piqûres des moustiques, les morsures des fourmis.
Dans la prairie, on serait mieux, au bord de la Marne : les vaches y avaient l’air si heureuses !… Il s’en approchait. Elles le regardaient venir, s’éventant de leurs queues et détournant des têtes de blondes imbéciles ou de brunes malveillantes. Beaucoup portaient au coin de leurs grands yeux vides des plaques de mouches ; quelques-unes joutaient entre elles de la corne, insouciantes.
La rivière était là. L’eau tremblait fraîche, entre les saulaies mouvantes ; sur les pentes de la berge les iris s’érigeaient en trophées, l’origan sauvage aux fleurs d’un violet rose embaumait l’air, la tanaisie enfin, comme un soleil jaune au milieu de fines dentelles vertes, répandait une griserie d’éther ou d’absinthe.
Plus volontiers, Golo s’allongeait à l’ombre et là, accoudé, la tête seule dépassant le talus en muraille, il regardait. Sous lui, une anse s’arrondissait, obstruée de souches vaseuses ; roulés par les dernières crues, des paquets d’herbe restaient accrochés à des branchages, y séchaient, pareils à de vieux nids. Des racines plongeaient et se brisaient dans l’eau, — une eau très verte, très claire, immobile, — et, au delà, la grande rivière étincelait de soleil, avec des flammes qui dansaient sur les courants.
Ébloui, Golo reposait ses yeux à épier les poissons qui manœuvraient là, tout près de lui, sans méfiance. Il se rasait davantage, retenant son souffle, curieux de les voir. C’étaient, à fleur d’eau, le museau courbe prêt à saisir un moucheron ou une graine, les chevesnes, pirates à nageoires rouges, en arrêt ; l’insecte imprudent frôlait l’onde, la graine mûre tombait de l’arbre : d’un brusque élan, la gueule crevait la vitre, la mâchoire se refermait, Golo en percevait le happement, et déjà, le coup fait ou manqué, le poisson avait disparu.
Plus loin, dans un remous, les ablettes apparaissaient en troupes, des vertes et des bleues. Avec un frétillement continu de leur dos sombre, elles faisaient tête au courant sans avancer. L’une d’elles, parfois, se détachant des autres, se lançait dans une poursuite aussitôt abandonnée : un éclair d’argent, et elle avait repris sa place dans la file.
Le fond de la rivière s’animait aussi : goulus, ventrus, moustachus, les barbeaux, comme un troupeau de porcs noirs, fouillaient l’ordure de l’eau, laissant derrière eux un sillon blanchâtre, parmi le sable déplacé. La bande a plongé au fond d’un trou, sous la berge, puis plus rien. Un moment s’écoule, et tout à coup une oscillation dans les profondeurs, puis une ombre qui glisse, une apparition qui se précise en montant vers la lumière. Une gueule démesurée et plate, un dos carré et glauque, brusquement coupé près de la queue, c’est le brochet. Il s’est arrêté tout d’une pièce et il reste là, dans une raideur féroce, tendu comme un ressort. Un imperceptible geste de Golo, et le ressort s’est détendu, un long trait a filé loin du bord, plus rien !
D’autres existences se jouaient à la surface, plus délicates, plus légères. Les araignées d’eau voyageaient à secousses régulières le long des nénuphars aux larges feuilles étalées, où, près d’une fleur aux pétales blancs, une grenouille sommeillait, aplatie. Sous les branches des saules, des libellules bleu pâle ou vert tendre voletaient avec des vibrations métalliques, des « demoiselles » qui n’ont rien que des yeux et des ailes, des yeux d’émeraude, des ailes de tulle. Avec leur vol hésitant, enivré, les papillons blancs se poursuivaient au-dessus des consoudes et des centaurées. L’eau verte semblait les attirer comme une autre prairie, et ils se balançaient au-dessus, si près qu’ils semblaient y boire et que leurs reflets et leurs êtres finissaient par se confondre.
Les heures passent et le soleil tourne, déplaçant l’ombre des peupliers sur le pré. La chaleur augmente ; dans l’air accablant, un grincement de poulies, un claquement de fouet : la tête caparaçonnée de bleu, deux percherons apparaissent au tournant de la berge et, derrière, la proue massive du chaland. Le lourd bateau s’avance : au milieu, la cabine, comme une maison, peinte de couleurs claires, avec ses persiennes ouvertes laissant voir la symétrie des rideaux blancs, ses pots de géraniums, son chien jappant, et la ménagère assise épluchant une salade. La vision, comme une image passagère de bonheur, s’en allait lentement, et Golo la suivait longtemps du regard, perdu dans le rêve douloureux d’une autre existence.
Mais tout à coup, le fil d’une ligne tombe devant lui ; Golo se retourne et reconnaît un vieux pêcheur de Fromentières qui n’avait pas son pareil pour soulever le barbeau. Et, à mi-voix l’inévitable question : — « Ça mord-il ? » suivie de réponses prévues : — « Non, point en tout, le vent n’est pas bien placé, et puis l’eau est trop chaude ; le poisson mordaille, pas moyen de le ferrer. Bien sûr ils sont muselés, ces bougres-là !… » Et l’ancien s’éloigne, comme il est arrivé, sans qu’on l’entende.
Maintenant ce sont des gens qui viennent botteler les peupliers : impossible d’être un peu tranquille… Golo repartait alors, musant au hasard, tuant le temps jusqu’à l’heure de la soupe. Le lendemain la même vie recommençait, la même fainéantise promenée dans tous les coins et recoins du pays.
La moisson finissait, et aux murs des fermes, sous le cadran solaire, à côté du rosier blanc, séchaient les « mais » enrubannés. Les moyettes dans les champs, alignées à perte de vue, en long, en large, évoquaient les tentes d’un immense campement. Dans la plaine mangée de soleil, il ne restait d’autre verdure que les carrés de betteraves et de regains, les files de peupliers au bord des routes, les bouquets de saules qui ombragent les mares, et, de loin en loin, les quatre ormeaux traditionnels encadrant une croix de Mission. On commençait à conduire les moutons dans les éteules, où déjà se plantaient les barrières des parcs, autour de la cabane bleue du berger.
Golo continuait à vaguer dans la plaine élargie fuyant la compagnie des habitants du pays, charretiers ou moissonneurs, de plus en plus absorbé par ses idées.
— En voilà un, disaient les gens, quand ils le rencontraient assis au bord de quelque fossé, la tête dans les mains, cuvant sa tristesse, en voilà un auquel le cœur fait mal à la tête.
Ses amis maintenant, ceux avec qui il causait, quand les orages de la saison les réunissaient sous les mêmes abris, dans le vieux moulin de Salzarde, dans la ferme abandonnée du clos Barreau, c’étaient les trimardeurs, les propres à rien, ceux qui errent sur les grandes routes, vêtus de costumes insolites, usant des loques militaires. Indifférent, Golo supportait sans dégoût le contact de ces méprisés. D’ailleurs, il finissait par vivre à leur manière, emportant son manger dans sa poche, vagabondant du matin au soir, souvent même, par les nuits encore chaudes, du soir au matin.
Il trouvait de la douceur à ces traîneries où il n’avait plus que la société des ombres. Son chagrin s’en trouvait allégé, prenait l’inconsistance des choses environnantes. Il descendait la rue déserte où s’enfonçaient, à droite et à gauche, des cours pleines d’obscurité. Çà et là, projetant sa lueur sur le chemin, une fenêtre demeurait éclairée où s’ébauchait le geste professionnel du bourrelier, du « poisseux », où se penchait la figure de la couturière actionnant sa machine. Parfois, au pied de l’échelle qui monte à un grenier, un chien, le nez en l’air, assiégeait patiemment quelque chat réfugié sur le dernier échelon. Au bout du village, encore un bruit ; la musique grêle d’un accordéon sortant d’une maison isolée, où campaient les Belges venus pour la moisson.
Plus loin, dans quelque hameau, en plein mystère de la nuit, c’était le long d’un mur, un couple qui détalait surpris, une escalade par-dessus la haie d’un jardin, ou la promenade silencieuse de deux amoureux qui se tenaient par la taille, s’embrassaient. Golo poursuivait, sans même la curiosité de reconnaître les coupables ; il hâtait le pas seulement, fuyant ces images un peu troublantes pour sa chair sevrée de plaisirs.
Toute habitation avait disparu, c’était la solitude.
Près de lui, des deux côtés de la route ou du sentier, il devinait des choses indistinctes, des champs d’avoine semblables à des brouillards étalés à terre, des meules qui s’arrondissaient pareilles à des huttes de bûcherons. Deux étoiles rouges, tout à coup, au ras du sol, deux étoiles qui marchaient : les lanternes d’une carriole attardée ; elles semblaient très loin encore, quand, dans un bruit de ferrailles secouées, l’attelage passait au trot, laissant tout juste à Golo le temps de se ranger sur le talus que mouillait la rosée.
Dans le silence des heures, les bruits même se dénaturaient, amplifiés ou atténués : à peine perceptible le jour, la voix du barrage emplissait la vallée d’un grondement continu ; insensiblement croissait et décroissait le roulement des trains en marche, des trains empressés dont on n’apercevait même pas la lueur. Et la vaste tranquillité après leur passage n’était plus coupée que par un aboiement lointain.
Une nuit, le menuisier faisait une rencontre inquiétante : au ru de la Couarde, devant un feu de branches mortes, une créature décoiffée, à moitié nue, qui se chauffait, une folle. Tout de suite elle s’offrait à Golo, chantait pour l’attirer des airs du pays, avec une voix de cristal très pure, entrecoupée de rires convulsifs, de hurlements sauvages. Golo l’écoutait un moment, et quand il s’éloigna, très troublé, le fantôme subitement en colère, courut après lui, avec des insultes, et le poursuivit de mottes de terre.
Cette vie de hasard, le menuisier la traîna jusqu’à la mi-septembre ; subitement alors le temps changea et les pluies arrivèrent. Une fois, surpris en plaine par une ondée intarissable et froide, transi jusqu’aux os, il revenait à l’aube au moment où le père Farcette, ses bretelles rouges sur sa chemise de flanelle, ouvrait la porte duPuits120.
Il entra, voulant boire quelque chose de raide, histoire de se réchauffer. Carrouge arriva bientôt, et après lui plusieurs habitués du matin, en blouse bleue et la barbe sale. Et tout de suite, sans un mot, les tournées d’eau-de-vie blanche commencèrent dans le petit jour de la salle aux volets encore clos, où pendant la nuit s’était refroidie l’odeur des litres et des culots de pipes.
Un bien-être venait à Golo de la rude chaleur de l’alcool et aussi de la société de tous les camarades qu’il n’avait pas vus depuis longtemps. Il y avait là des têtes qui le réjouissaient, celle de Carrouge surtout. Les autres partirent, sous prétexte qu’il fallait se mettre à l’ouvrage ; ils demeuraient seuls, le menuisier interdit un peu et craignant les questions, l’autre, au contraire, loquace et voulant savoir la cause d’une absence aussi longue. A un mouvement de Golo pour se lever, Carrouge l’avait saisi par la boucle de son pantalon, l’avait contraint à se rasseoir sur le banc :
— Père Farcette, cria-t-il, des œufs durs et du vin blanc !… Vous savez, du vrai, du bouché !
Et tout de suite :
— Qu’est-ce que tu fabriques donc depuis qu’on ne t’a vu ? Ce n’est pas pour dire, mais tu as l’air malade, vrai, tu deviens à rien. C’est donc ça que tu laisses tout en plan, tes champs et ton ouvrage ? Tu sais, tu es joliment veinard d’avoir un patron comme le père Hénocque ! Toute la sainte journée tu cours dans la plaine : à quoi fricoter ? je te le demande : à guigner aux mouches, à écouter s’il pleut. Ah ! tu fais un joli « bêtet » ; tu deviens fou ! ma parole, va falloir te vouer à sainte Berthe, comme dit l’autre.
Carrouge s’arrêtait pour trinquer, faisait claquer sa langue et déclarait le vin bien plaisant, tandis que Golo, silencieux, se laissait apostropher, réfugié dans une docilité très humble, très lassée. La tête penchée, la casquette sur les yeux, les coudes aplatis sur la table, il épluchait les œufs rouges avec des gestes courts, en mangeait sans faim les tranches après les avoir plongées dans la salière.
— Oh ! je sais bien que ce n’est pas à moi de t’en remontrer, continuait Carrouge, à moi qui ne travaille pas souvent ; mais ce qui me fiche malheur, c’est que tu aies l’air en train comme un lundi de Pâques ! Ce n’est pas une vie que tu mènes là : tu ne parles plus à personne, et quand tu aperçois les copains, tu décampes. Mais viens donc avec nous, grand hurluberlu ! nous nous la coulons douce, nous autres, et on nous trouve plus souvent ici qu’ailleurs, aussi bien avant qu’après la soupe ; nous rigolons, nous jouons au billard, nous jouons aux cartes, nous disons des blagues !…
Et le sermon continue et les litres se succèdent : deux litres, trois litres, d’autres litres encore.
Il est midi, et Carrouge, dont les idées se troublent, rabâche encore ses conseils du matin. Il se lève cependant et déclare qu’il est engourdi, que les fourmis lui montent dans les jambes.
— Est-ce que tu as faim, toi ? Moi pas, j’ai mon compte. Dis donc, ce serait vraiment trop bête de se quitter comme ça, maintenant qu’on s’est retrouvés. Seulement, on se fait vieux ici, depuis cinq heures qu’on boit. Allons, viens faire une partie de boules à Fromentières, ça nous fera prendre l’air. On ira chez Avalard ; on s’y amuse chouettement, tu sais ! Il y a de la bière de Châlons, de la fameuse, et c’est la patronne qui verse : une gaillarde, mon vieux Golo !… Hein, ça te dit quelque chose, pas vrai ? En route !
— En route, fait le menuisier.
A Fromentières, l’auberge, presque un hôtel, avec des salles réservées, était au centre du pays. Dans le jardin, le jeu de boules allongeait son allée, entre des carrés de choux et des plates-bandes de géraniums estropiés, sans feuilles.
MmeAvalard était malade et ce fut le mari, figure ronchonnante et bilieuse de débitant mal dans ses affaires, qui servit les canettes sous un sapin où pourrissaient, épaves d’anciennes fêtes, de vieilles lanternes vénitiennes.
Un peu déçu, car, en vérité, l’endroit n’était pas aussi charmant que Carrouge l’avait affirmé, Golo se mit à faire rouler les boules, sans nul succès. Il n’y avait plus la main, et sa maladresse s’aggravait encore de la présence, agaçante à la longue, d’un couple parisien, ahuri par le désœuvrement de sa villégiature.
Pourtant, on tua ainsi deux heures en allées et venues, rebutantes, que n’égayait aucun coup bien envoyé, car la bière, qui n’était pas du tout fameuse, les faisait viser de plus en plus mal.
Ils partirent enfin. Carrouge, fouetté par le grand air, avait entonné un chant patriotique, avec une voix courte et de grands gestes. Golo appuyait mollement au refrain. La chanson se prolongea tant qu’ils furent dans les rues de Fromentières, que bordent des maisons bourgeoises, de petites maisons très propres, égayées de glycines. Mais une fois dans la campagne, comme si ce n’était plus la peine de s’égosiller pour les arbres, Carrouge s’arrêta brusquement, sans même finir le couplet.
Autour d’eux, tout était très calme : à droite, la Marne silencieuse, à gauche, de grands espaces verts, piqués de lilas tendre, par les colchiques d’automne, les « veillottes » aux calices raides, qui sortent des prés quand jaunissent les feuilles. Au delà, s’étendaient les cultures : des betteraves et des pommes de terre que l’on arrachait. Malgré le soir qui venait on distinguait les sacs alignés, debout en des attitudes gauches ; enlisés, dans les terres molles, des tombereaux chargés à pleins bords se traînaient lourdement vers la fabrique de sucre. Des perdreaux rappelaient.
Était-ce la bière de l’après-midi ajoutée au vin blanc du matin, l’attendrissement de l’heure ou l’amitié retrouvée de Carrouge ? toujours est-il que Golo ressentait maintenant la nécessité de parler, de se confier à quelqu’un, de vider enfin son cœur. Carrouge, après tout, était son meilleur ami, et depuis tant d’années ! Bien sûr, ils n’avaient pas absolument les mêmes idées dans la vie, mais ils s’aimaient bien quand même. Et Golo, au fond, avait toujours eu une sorte d’admiration pour cet animal-là, sans cesse d’attaque, qui connaissait les femmes et savait la manière de s’y prendre avec elles. Oui, Carrouge, était homme à donner un bon conseil, mais le difficile, c’était de le mettre sur la voie.
Et Golo hésitait, cherchant un joint pour amener la conversation sur Cendrine. Par prudence, il feignit de plaisanter, en rappelant au camarade ses bonnes amies d’autrefois. Il ne voyait donc plus Marthe Noizet, qu’il n’en disait plus rien ? Et Catherine Merlin, c’était donc fini aussi ?
Mais Carrouge se moquait bien des femelles, ce jour-là. Marthe Noizet ou Catherine Merlin, il ne savait plus. Avec ça que, finalement, ce n’était pas toutes les mêmes !
Il continuait d’avancer d’une marche de braconnier, le col de sa veste relevé, à cause du brouillard qui s’élevait très blanc, au ras de la prairie, s’arrêtant seulement, de temps à autre, pour rallumer sa pipe, une courte pipe de bruyère, toute noire, et qui ne quittait pas le coin de ses lèvres.
Golo ne se décourageait pas et, brusquement, d’un ton qu’il voulait rendre indifférent :
— Et Cendrine, qu’en dis-tu, de celle-là ?
Crois-tu qu’il en a de la veine, le charron !
— De la veine, de la veine… Il le sera comme les camarades, va, et plus tôt qu’à son tour.
— Eh bien, il ne s’ennuiera pas, celui qui la lui débauchera, pas vrai ? Tu te rappelles comme elle était gentille dans le temps, c’était la mieux de toutes. Ah ! ce que j’en ai pincé, moi !… Et maintenant encore, je te le dis à toi, parce que je suis sûr que tu ne le répéteras pas… Pense donc, il y avait si longtemps que je la connaissais !…
Les premiers mots lâchés, les premiers aveux partis, Golo continuait, intarissable. C’était toute son histoire qui se dévidait, les jeux de leur enfance, les premières atteintes du désir, le développement de leur amour, tout y passait, accentué çà et là par des souvenirs plus distincts : une promenade sur la Marne, un dimanche matin très doux, des rentrées de bal dans le silence de la nuit, les adieux qu’ils s’étaient faits au ru de la Couarde, le départ, l’ennui de la caserne à Rochefort, les longs mois au Tonkin, sans lettres, sans nouvelles…
Il parlait toujours, s’étonnant lui-même de trouver tant à dire, épanchant tout le trop-plein amassé en son cœur pendant les mois de tristesse. Il parlait, et, à mesure qu’il exprimait ses peines, ses peines, en se précisant, le faisaient souffrir davantage. Sa douleur finissait par s’exaspérer au point qu’il éprouvait comme un besoin immédiat de vengeance et qu’il lui venait des paroles haineuses.
« Dire qu’après ce qui était convenu, elle ne lui avait pas seulement écrit un mot là-bas, pour lui demander si elle pouvait toujours compter sur lui ! et, depuis qu’il était revenu, pas un semblant d’explication, pas un regret, pas un mot d’amitié ! Ah ! la rosse ! s’était-elle assez moquée de lui. Fallait-il que les hommes soient bêtes !… »
Et, frappant sur l’épaule de Carrouge, silencieux comme une carpe :
— Au moins, toi, tu n’es pas si abruti que moi ; tu as rudement raison d’envoyer dinguer tout ce monde-là !… Tu devrais m’enseigner la manière, mon pauvre vieux.
— La manière ? répondait Carrouge, il n’y a pas de manière, il n’y a qu’à s’amuser de tout cela et à bambocher avec les camarades. Les femmes ! voilà-t-il pas une affaire !… Comme s’il en manquait !… Faut pas te monter tant que ça, mon Golo, ça ne te vaut rien. Faut pas non plus rester tout seul. Tiens, c’est après-demain la Saint-Firmin, et c’est moi, l’ami Flambier et Ledoux, le nouveau maréchal, qui rendons le gâteau ; rends-le avec nous. Comme ça tu seras bien forcé de venir à la fête, ce sera une occasion pour toi de revoir tous les copains. Sois tranquille, ils te feront rire comme tu les faisais rire dans le temps. C’est vrai, tout de même, tu étais le loustic de notre bande, sacré bon sang ! mais c’était dans ce temps-là, parce qu’à présent… Hein ! c’est convenu ?
Golo acceptait d’un mot la proposition, ne voulant pas faire de la peine à Carrouge qui l’avait écouté tout à l’heure et à qui il avait encore quelque chose à confier. Car, maintenant, il regrettait ses dernières paroles. Pourquoi dire du mal de Cendrine, puisqu’il l’aimait toujours ?
Déjà, ils touchaient à Villebard ; le chemin finissait en ruelle entre des murs de jardins, des murs de pierres plates, maçonnés de terre rouge, chaperonnés d’iris et d’orpins. Il fallait se quitter, et Golo, mal soulagé de son chagrin toujours pesant, malgré ses confidences, s’exaltait subitement :
— Tout ça, mon pauvre Carrouge, c’est bon à dire, mais vois-tu, quand on a cela dans le sang, il n’y a rien à faire. Tu ne le raconteras pas, mais cette Cendrine, rosse ou pas rosse, je ne peux pas me faire à l’idée qu’elle ne sera jamais à moi. Pourquoi celle-là plutôt qu’une autre, je n’en sais rien ; mais il m’est impossible de vivre sans la voir, et, quand je la vois, je suis encore plus malheureux. Tiens, il y a des moments où j’ai envie de lui sauter dessus et de la tuer pour qu’un autre ne l’ait plus ! Il me la faut, je te dis, il me la faut, de gré ou de force. Et si je ne l’ai pas, je suis un homme perdu, à moins que je m’en aille au tonnerre de Dieu, et bientôt encore, car sinon, ma parole, il y aura un malheur !
Il avait dit cela tout d’une haleine, hors de lui, comme poussé par une force étrangère, et maintenant, il restait haletant, les yeux fixés sur son ami, attendant une réponse.
La réponse n’arrivait pas vite. Les menaces du menuisier, l’idée qu’il pourrait commettre le malheur dont il parlait, décidément tout cela, ce n’était pas des choses à faire, tout cela dépassait les idées de Carrouge sur la vie. Et pourtant, devant cette rage soudaine, devant ce Golo inconnu aux yeux étincelants dans les derniers rais du soleil mourant, il n’osait plus plaisanter. Il sentait cependant qu’il fallait répondre quelque chose, émettre un son ; il chercha encore et ne put trouver que ceci :
— Ma garce de pipe qui est encore bouchée !