Chapter 3

« La nouveauté de mon sentiment s’enivrait de la jeunesse de toutes choses. Le charme mystérieux de l’heure et l’aimable solitude du lieu ne pouvaient que hâter le premier épanchement d’une âme amoureuse. Nous étions environnés des plus singulières plantes de l’Asie et de l’Afrique ; les constellations harmonieuses du printemps brillaient d’un tendre éclat au-dessus de nos têtes ; aux soupirs de la brise, au bruissement de l’eau venaient se mêler les câlines chuchoteries de l’universel amour. « N’as-tu pas mille grâces à me rendre », reprenait l’esprit mystérieux de la nature même ; « tes vœux les plus secrets n’ont-ils pas été exaucés ? Les îles Bienheureuses n’ont-elles pas flotté à la rencontre du navigateur confiant ? Ne sais-tu pas, maintenant, que l’Atlantide est, de toutes les terres, la plus proche ? O mortel fortuné qui viens de conquérir ta douleur et ta volupté, ta joie et ta mélancolie ! »

« La lune brillait très haut dans le ciel ; le ciel, la terre et mon esprit s’enivraient de son étrange clarté comme d’un vin d’éternité et d’amour. Sublime et douloureuse beauté des choses imparfaites ! Mélancolie et joie, volupté et douleur ! Elle avait goûté des plus coupables amours, celle que j’eusse voulu connaître rayonnante de virginité ! Les ailes brisées de mon archange traînaient dans la boue de sang et de larmes de la vie. Un grouillement d’affreuses salamandres remuait la cendre de son passé ; la reine de mon destin, monsieur le chevalier, la reine de mon destin était une gourgandine !

« Un sourire troublant se jouait sur les lèvres d’Annalena. Des causeuses vénérables et discrètes meublaient les quatre coins d’une galerie attenante. J’attirai la Mérone sur mon cœur, je la renversai sauvagement et je la pris, dans une posture inimaginable, avec délice, tristesse et dégoût. Des lambeaux de sérénades lointaines nous arrivaient par instants sur l’aile du zéphyr.

« Quoi qu’il en fût, je recommençai ma vie. Oui, chevalier ! je vécus, moi Pinamonte, moi Brettinoro, des heures, des jours, des mois. Rapides heures, jours parfaits, mois éphémères ! Et je fus aimé, — eh oui, par une étrange bizarrerie du sort, — je fus aimé du meilleur et du pire amour. Être, ou même seulement se croire sincèrement aimé d’une femme déchue, goton des champs, fille des rues ou intruse des palais, — c’est peut-être encore ce qu’il existe de plus curieux, de plus riche en joie et en douleur, de plus empoisonné de compassion dans cette gueuse de vie.

« Je n’étais ni jeune ni beau ; toutefois, ma fantasque personne n’était pas sans quelque agrément. La Mérone était d’une mélancolie égale à la mienne ; elle appartenait à l’espèce de femmes qui trouvent plus d’agrément à la laideur d’un amant bel esprit qu’à la beauté d’un galantin vulgaire ; nos penchants naturels s’appariaient à merveille. Au surplus, j’étais Brettinoro, Benedetto et Guidoguerra, et les restes de mon patrimoine me permettaient encore de faire honnête figure dans le monde. Bref, je pouvais croire à la sincérité de la Mérone sans trop donner dans le ridicule des roquentins.

« Il ne fut bientôt question, dans les palais de Venise, que du goût dont la comtesse de Sulmerre s’était prise pour moi. Nos noms étaient sur toutes les bouches. J’étais devenu l’hôte assidu d’une arche de rêve ancrée à la torpeur de lariva Dell’ Olio. Les heures sonnaient, des bruits d’avirons approchaient, s’éloignaient, mouraient. C’était le jour, puis c’était la nuit dans les hautes fenêtres troubles d’autrefois. Je connus toutes les ivresses de l’amour et toutes les souffrances de la jalousie. Maintenant la vie était là, tout près de moi, et le temps n’était plus ; et ce temps disparu mangeait ma vie. La passion affamée engloutissait mes heures, mes jours.

« J’aimais. J’étais jaloux de mon propre corps, de l’inconscience des pâmoisons, du souvenir des voluptés inavouées, inconnues, oubliées, de la possibilité des trahisons inaccomplies. Je dressais des listes de suspicions et de vengeances. Je haïssais le souffle d’Annalena, je maudissais la vie de mon unique. J’eusse voulu pénétrer vivant dans le paradis fermé de ses songes, dans l’enfer méfiant de ses pensées, de ses désirs, de ses souvenances. Je m’abîmais dans des méditations sans fond sur le sens secret de ses mouvements, de ses inflexions de voix, de ses parfums. Je me prosternais devant ses attitudes les plus abjectes, les plus bestiales ; j’analysais froidement le goût de sa chevelure, de ses larmes, de son sexe. Je scrutais follement l’horizon d’au delà de ses yeux. Il m’arriva d’ouïr, au milieu des plaintes de sa luxure, le Nom suprême, le balbutiement de l’Absolu ! Mes mains maigrissaient, mes yeux me devenaient étrangers, les miroirs se troublaient à ma vue, les gémissements des portes se racontaient, au crépuscule, mon histoire. Puis… puis la tête de l’ensorceleuse s’endormait sur mes genoux, et ma raison oubliait toutes choses, et mon âme se dissolvait dans le septième néant de la joie.

« A ces cruels soucis venait souvent se joindre le regret tardif et quelque peu ridicule d’avoir supplanté Labounoff. Pour dire le vrai, j’ai toujours tenu pour fort peu de chose la soi-disant amitié que je portais au prince ; cependant il n’est rien de plus tyrannique en ce monde qu’un sentiment mélangé de compassion et de mépris. Malgré qu’il connût parfaitement mes rapports avec Annalena, jamais il n’en fit aucun semblant, se gardant de rien laisser paraître d’un dépit que tout autre eût témoigné à sa place. Il ne jugea pas même à propos d’interrompre ses assiduités ; fort souvent je le rencontrais chez mon amie, et la hâte sincère qu’il mettait, d’abord que je paraissais, à prendre congé d’elle pour s’avancer vers moi d’un air riant, m’entretenait dans la pensée qu’il n’avait point trop pris son infortune à cœur, ou bien qu’il s’était plu, selon le précepte des Slaves, à sacrifier l’amour à l’amitié.

Pour ce qui est de propos qui eussent quelque trait à notre aventure, nous n’en échangeâmes qu’une fois, et cela dans une circonstance fort particulière. Certain jour, notamment, que je promenais ma sotte mélancolie à travers les quartiers populeux de Venise, j’eus la surprise de reconnaître, à l’entrée du tortueuxcalle Selle Rampani, une chaise-brouette aux armes du boyard. Je m’engageai dans l’étroit passage de l’air le plus indifférent qu’il me fut possible d’affecter, et bientôt j’y aperçus mon Moscovite, d’un côté soutenu par Alessandro Mérone et de l’autre par l’un des moujiks de sa suite. Un essaim de polissons et de bambines tourbillonnait autour du groupe bizarre. La trogne de monseigneur me parut plus illuminée que de coutume ; son exaltation s’épanchait en propos orduriers ; la perruque de travers, l’épée entre les jambes, il s’avançait d’un pas incertain et brandissait, avec une déconcertante fureur, le corset de la belle qu’il venait de quitter. Ma première pensée fut de donner du jeu à mes longues jambes d’éternel fuyard ; mais le maudit biberon m’avait déjà aperçu, et, ce qui me surprit davantage, reconnu et hélé à travers trente-six jurements. Force me fut donc de faire à mauvais jeu bonne figure. Je saluai l’importun du plus hypocrite de mes sourires, et, sans délibérer un instant, je me précipitai avec désespoir dans l’abîme grondant de son sein. « Par Hercule et Labounoff ! » criait l’énergumène, en pressant ma tête entre ses grosses mains ainsi qu’il eût fait d’une grappe ; « par ce ciel étoilé » (c’était au plus fort de la chaleur du jour), « oui, par cet Orion lumineux et cette Ourse éclatante qui s’arrondissent au-dessus de nos têtes ! Par le mal que Christophe rapporta du nouveau monde, je jure que mon cœur est pur de toute malice et que le ressentiment jamais n’est entré dans mon âme. Eh là, Pinamonte, innocente colombe ! Quelle folie est la tienne de m’éviter, que dis-je ? de me fuir comme tu fais ? Tu es aimé, traître ? Tu es heureux, bourreau ? La belle affaire, en vérité ! Ce sont là plaisirs et triomphes de ton âge. (Le cruel me flattait.) J’aime, sache-le bien, j’aime, j’adore en toi le favori de la fortune et de l’amour. Tel fut mon propre destin ; car, entre nous soit dit, n’était le caprice de mon auguste maîtresse… Suffit. — Ah ! Alessandro, âme de bardache, cœur dénaturé ! Baise sur-le-champ le tendre ami de la belle des belles ! Baise-le sur-le-champ, chien, si tu veux avoir la vie sauve. Baisez-vous tous, maroufles ! Du plus grand au plus petit, du plus bel au plus laid et, qu’au défaut de l’amour, un peu de salacité du moins me vienne réjouir l’âme ! Viens ! Viens sur mon cœur, Sandro, mon mignon, mon brigandeau, mon petit orphelin ! Viens ! Faisons serment de servir sans cesse le comte-duc en ses amours ! De l’y aider de tout notre pouvoir ! (Ah ! morbleu, qu’ils m’y aidèrent bien par après !) Je meurs de soif, Sandro, Sandrinetto ! A boire ! Holà, Basile, Ivan, Platon ! A boire sur-le-champ, ou je besogne vos mères ! — Ah ! mon pigeonneau, mon Pinamontino céleste, que tu t’es cruellement mépris sur mon compte ! Et que tu connais peu le cœur des Slaves ! Donne-moi la main. Peste soit des petites colombes de gueuses ! — Les roses de ma vie sont fanées, — poursuivait-il d’une voix rauque entrecoupée de rots et de hoquets ; — ma tête a la couleur des frimas. (Et sa perruque volait au ciel.) Je n’ai plus que des passions de grand-père. Me cacher derrière un mur ; faire sauter sur mes genoux un bambin et sa petite sœur ; voilà ce que j’aime, voilà ce qui me réconforte. Car je suis poète à ma façon, monsieur de Brettinoro ; et j’ai, malheureusement pour moi, le cœur fort sensible. »

« A ce moment, une fontaine de vomissements jaillit des grosses lèvres du mascaron. Alessandro et les gens de sa suite l’empoignèrent alors brutalement et le poussèrent dans la chaise ; et, tout aussitôt, versant l’immondice par les fenêtres dorées, la lourde vinaigrette partit à grand fracas, au galop d’un moujick échevelé et rieur.

« Quelque ridicule que fût cette aventure, bientôt elle devint pour mon esprit anxieux un sujet de nouvelles tourmentes. Je me mis à tourner et à retourner de mille façons les propos du sentimental ivrogne ; je m’embrouillai dans des considérations sans fin sur la conduite que j’avais tenue avec lui ; et, en fin de compte, je m’accusai stupidement de traîtrise et de lâcheté ! Car l’égoïsme et l’amour se mêlaient si bien dans mon sentiment, qu’il ne m’était plus possible de discerner si j’étais l’esclave insensible de l’un ou le serviteur plein de fidélité de l’autre.

« Un des bienfaits de mon amour fut de me réconcilier avec les hommes. Une force inconnue, — aimable, douce force ! — me guida, au déclin d’un beau jour, vers la place Saint-Marc houleuse et bigarrée ; et je me jetai avec une tendre insouciance dans une mer de ruffians, de Levantins, de petits-maîtres, de laquais, d’appareilleuses, de filles, de bouquetières, de marchands de fruits confits et empalés comme grenouilles, d’aventuriers de tous pays, de dévoyés de toutes sortes, de polissons de tout âge et de pigeons de toutes couleurs. Ciel ! que d’infamie, que de mensonge, que de dégoût ! Comme la vieille vipère frétillait dans mon sein ! Mais que les lèvres dévouées de l’amour étaient fraîches sur la morsure enflammée ! J’étais plein d’étonnement, de colère et de désir. Quand donc viendra-t-il, le jour promis, le jour de tous les jours où le solitaire, se penchant sur la foule des hommes, se sentira ému dans ses entrailles comme à la vue de la mer ou de la forêt ? Pourquoi faut-il donc que des océans d’arbres et de vagues se fondent en un chant d’amour révélateur, et que cent humains assemblés suffisent à faire le plus absurde, le plus haineux des monstres ? O paisibles troupeaux ! Fleuves de lente blancheur au déclin des collines ! Combien vous êtes plus près du cœur de Dieu ! O docile harmonie des grands vols migrateurs, là-bas au plus voilé du ciel marin, quel esprit d’ordre et de beauté t’anime ! Êtres vils et cruels, puanteur de la création ! Quand nous sommes trois, l’Amour est encore parmi nous ; mais que nous soyons trente, aussitôt l’autorité d’un maître terrestre s’impose. Et quand nous sommes cent mille, notre nom est État et notre vie abomination. Souffrance et lâcheté hargneuse en bas, insolence et cruauté en haut ; le père devenu tyran, le disciple inquisiteur, le guerrier instrument du mensonge, de l’orgueil et de la rapacité ; et là-bas, tout au fond, l’énorme, l’inconnu, l’obscur, l’indéfini fait d’un sanglot de prostituée et d’une pâmoison de vierge ; d’une chute d’oboles sur les tables du changeur et d’un râle de pendu ; d’un éclair d’épée et d’un cri d’enfantement !

« Hé là ! me reprenais-je soudain en riant ; non, non, trois fois non, ami Pinamonte ! Ta colère et ta tristesse ne sont plus de saison. Et que je t’y prenne encore, mons l’hypocrite, à faire le rodomont ! Qu’est-ce donc, dis-moi, que cette petite colère qu’étouffe une envie grande de rire ? Est-ce bien l’humanité d’aujourd’hui qui te fait répugnance ? Ne serait-ce pas plutôt l’humanité d’hier ? Bah ! Pinamonte, petit être léger dans la brise du matin, mignonne créature de mai, insoucieuse et dansante, une grande faim d’amour s’est éveillée dans tes entrailles ; vois, juge, pèse : le monstre de la vie est devant toi, tout mensonge, tout laideur. Avale-le ! L’infinie sagesse l’a mesuré à ta faim ; avale-le, te dis-je, avale-le sur l’heure ! Va, ne crains rien, tu le digèreras ! Eh quoi ! sitôt dit, sitôt fait ? Ton dégoût ! En vérité ! Ton dégoût ! La belle affaire ! Sache qu’il n’est qu’un dégoût, un seul : celui que nous donne notre impuissance à attaquer, à vaincre, à dévorer, à digérer le grand ennemi en embuscade au fond de nous-mêmes. Mais les temps sont changés ; tu as attaqué, tu as vaincu, tu danses sur le cadavre dégonflé de ton orgueilleuse et sotte faiblesse ; tu t’aimes, tu penses et tu parles vrai, tu es l’amant de l’homme ! »

« Ainsi donc, affolé de sagesse, je fendais la lourde vague humaine, mêlant au formidable cantique de l’univers le petit son aigu de mon hypocrite ricanement. J’aimai bientôt cette palpitante odeur de fleur et de gadoue exhalée par notre surprenante engeance. Je finis même par m’habituer à la folie de l’orgueil et du mensonge. Ces choses finiront bientôt, disais-je en mon cœur ; elles finiront dès qu’il plaira au grand Amour qu’elles finissent. Il sait ce qu’il reste à faire, il sent ce qu’il reste à faire, il fait ce qu’il reste à faire. Cette absurde canaille est pleine d’inconsciente tendresse ; aimons-la. N’a-t-elle pas été condamnée hier, ne va-t-elle pas disparaître demain ? Aimons, enivrons-nous ! Lui, Lui seul est resté ; Le voici ; Il arrive ; la pierre de Jérusalem brille dans sa main !

« Ainsi j’allais ; mon ombre de héron anxieux se prit bientôt d’amitié pour le pavé de laPiazzetta, pour les colonnes du palais ducal, pour les dalles rafraîchissantes de Saint-Marc. Des flagorneurs surent m’intéresser par d’habiles balivernes. Ma bourse disparut d’abord, mes breloques la suivirent de près ; je ne fis que rire de ces mésaventures. Malheur aux sots et aux distraits, répétais-je en manière de consolation. J’adressai plusieurs fois la parole à des fillettes jolies et mouchées. Ma montre s’évanouit comme un songe, ma tabatière se dissipa comme une brume légère ; les boutons d’or de ma veste me furent eux-mêmes arrachés en toute douceur.

« Je n’en continuai pas moins mes sentimentales promenades de ganache. Les choses m’inspiraient une curiosité intense ; bientôt ma tendresse pour Venise égala mon amour d’Annalena. Dans mon esprit, la Femme et la Cité se fondirent en un seul être. Au reste, est-il deux choses au monde mieux faites pour se comprendre et se fondre l’une en l’autre que la divine passion et l’archangélique Venise ? Qui donc, s’arrêtant par une nuit de lune sur leponte della Paglia, ne se laisse pénétrer de cette vérité consolante et sublime qu’il n’est point, pour l’amant du Beau, de rêve auquel ne corresponde une réalité ?

« Et qui donc a pu contempler les rios pâles et dormants, les purs palais aux attitudes d’orphelins, et le large, le tout-puissant Molo ébloui, sans reconnaître à ces fraternelles choses la mélancolie de sa tendresse, le frisson de son souvenir et le tragique soleil de son amour ?

« Escabeau velouté pour les genoux de la prière, palais d’ambre, de myrrhe et d’azur de la tendresse, Venise est aussi le lacrymatoire précieux de toute l’amoureuse douleur humaine, et le ciel qui se mire en elle a la pâleur des dernières heures et l’immobilité prostrée des séparations.

« Ici, la sauvage nostalgie illumine de ses pleurs la face de l’ignominie et les yeux de la cruauté même ; et quand l’île flottante de Saint-Georges se découpe en noir de mort sur la pourpre du vent, et quand l’orage gronde sur la chancelante cité, c’est le hideux Shylock, suffocant d’amour et de haine, qui appelle dans le soir Yessica disparue. Et cette Venise à l’âme déchirée, cette dominatrice d’autrefois aux atours salis de reine de carnaval est aussi une Venise câline, féline, roucoulante ; et quiconque aime à coqueter avec la mélancolie ou à lutiner la douleur comme une fille, se plaît aussi à promener, dans les ruelles lépreuses et galantes, le mensonge d’un habit rose et d’une fleur nouée par la tige à la poignée de l’épée. Et cette Venise parfumée des poivres du Levant est aussi une manière de Rome efféminée pour le culte de dulie ; et quand ses cloches au doux gosier de communiantes d’autrefois entonnent le cantique bleu-gris des soirs, elles nous rappellent de singulière façon qu’il plut jadis à notre maître l’Amour de naître d’une petite vierge très humble et très adorable. Et cette Venise malade de tendresse est aussi la sœur des saintes langoureuses et troublantes ; et quand l’or d’une lune mûrissante doucement s’y repose sur l’épaule d’une tour inclinée, vous songez à Marie-Madeleine tout essoufflée sous le fardeau de l’urne aux pieux parfums.

« Trop noble pour être courtisane, trop gracieuse pour être mère, Venise l’Ensorceleuse est amante et seulement amante ; belle à faire pleurer, elle connaît, au par-dessus, le pouvoir des vieux charmes païens, et elle se plaît à régner sur nos cœurs par le mystère autant que par la grâce. C’est que, puissante comme Vénus, comme Vénus elle est née des mers, attestant de la sorte, une fois de plus et pour toujours, que tout symbole a une chair, tout songe une réalité. Et comme elle sent, elle notre œuvre suprême, qu’il ne peut être rien de plus cher au Dieu d’amour que ce miroir de beauté et de tendresse que l’homme lui tend humblement dans ses pauvres mains laborieuses, déchirées par la pierre et le métal ; comme elle sent cela, elle l’ouvrage palpitant de nos mains, elle contemple avec confiance la splendeur des choses éternelles, et tendrement elle soupire : O cieux, ô mers ! Et vous, jours, et vous, nuits ! Chair indestructible de l’universel amour ! Moi la mortelle, la craintive et la pantelante, moi la créée, je suis votre égale en sainteté !

« Ainsi Pinamonte se réveilla un matin amant de deux belles à la fois ! Je donnai comme sobriquet à ma très douce le nom délicieux de la ville ; à la ville, le nom suave de la très tendre. Tout ce que je portais dans mon cœur, tout mon trésor sentimental de douleurs et de joies me venait de la grande Dogaresse de pierre émue et d’eau féée ; il m’eût été aisé de fuir les dénigreurs et les rivaux qu’elle abritait dans son sein, et de décider la Mérone à me suivre ; cependant, je succombais à la crainte superstitieuse de séparer mes chères jumelles et de ravir à la serre enivrante la fleur de passion que j’y avais vu éclore.

« Certain jour, en flânant sous le regard voilé des mille fenêtres de la place, je sentis tout soudain les yeux de l’Amour sur moi, et je baissai respectueusement la tête. O beauté ! O rose puissante et suave, par l’Amour offerte à l’Amour ! O beauté, Dieu s’adorant soi-même ! Peux-tu faire autrement que d’être un signe mystique en tes moindres manifestations ? Le cœur tout plein d’une angoisse délicieuse, je dirigeai mes pas vers le palais, grande fleur de tendresse aux mille tiges dédoublées ; et je me pris à embrasser follement l’une des colonnes inférieures, et la pulsation du sang humain se fondit de la sorte avec le battement du cœur de la pierre énamourée. Car l’amour, monsieur le chevalier ! l’amour habite le cœur des pierres, et c’est avec un pauvre galet tout pénétré de tendresse et ramassé sur un rivage solitaire que les dents du Mensonge et de l’Orgueil seront brisées au jour des jours.

« Le malheur voulut que Labounoff me surprît un soir, à Sainte-Marie-du-Salut, baisant humblement la poussière de la dalle. Mon tendre secret fut divulgué ; toute la ville en fit des gorges chaudes. Je regardai les rieurs et me pris à rire plus fort qu’eux. Quoi de plus divertissant, en effet, que le spectacle d’une pierre pénétrée d’amour, et d’un sot moqué par le polisson d’Arouët !

« Une autre fois, plongé dans quelque méditation passionnée et saugrenue, je demeurai planté durant une bonne couple d’heures devant un étalage de pharmacopole : le soleil se jouait aux couleurs charmantes des ipécacuanas, et le diable, dans la voix de l’apothicaire, me soufflait que j’avais devant moi la Riva des Schiavoni incendiée par un magnifique soleil couchant : « Comme vous voilà près, à cette heure, de ces tendres et ravissants mystères ! L’amour vous a régénéré, guéri, sauvé ; la passion a fait de vous le confident de la nature, mon cher Pinamonte ! Comme vous aimez les choses ! Comme les choses vous aiment ! Toute cette splendeur étalée sous vos yeux est l’ouvrage de l’Amour ; et cet Amour éternel et sublime est tout entier en vous. Hé ! que dis-je ? N’êtes-vous pas vous-même ce puissant amour, cet éternel créateur ? Cette Venise pâmée et chatoyante n’est-elle pas un rêve d’amant, votre rêve d’éternel amant ? Ah ! Pinamonte, je me prosterne devant ta puissance ; je te livre l’Enfer ; tu as triomphé, Créateur ! Devant tes pas, l’aile ténébreuse du Contradicteur se traîne dans la poussière. Tu as vaincu, Amour ! C’en est fait du Mensonge ! Le Mensonge n’est plus ! Voici la sublime harmonie du premier jour ! »

« Sur ce, je me réveillai de mon extase, chevalier de mon cœur, et je repris mon chemin avec dix ou quinze écus de drogues dans les poches de mon habit. Je ne trouvai rien de plus ingénieux, pour me débarrasser de ce fardeau chimique, que d’en saupoudrer des balayures de cuisine déposées au pied d’un mur ; et ce fut encore un des plus beaux miracles de l’Amour de donner, par le moyen des splendeurs tendres de sa ville benjamine, le cours de ventre à tous les chats de la paroisse Santa-Maria-Zobenigo !

« Quelquefois mon humeur inquiète et jalouse me laissait des répits de jours ou de semaines ; alors une indifférence somnolente lui succédait en mon esprit, et je me sentais redevenir le Pinamonte d’autrefois, l’homme désabusé des choses du monde et bien pénétré surtout du peu de fonds qu’il y a à faire sur l’amitié ou l’amour des humains ; toutefois, en me félicitant de ce qui me paraissait être un retour à la raison, je me méprenais d’étrange sorte sur la nature de ces périodes d’apaisement ; car elles n’étaient rien moins qu’un signe de guérison. Le trop court répit qu’elles accordaient à mon angoisse s’achevait régulièrement dans quelque crise de hideuse et folle tendresse qui, parfois, empruntait ses traits à la plus répugnante des sensibleries. Ainsi, je ne pouvais jeter un regard sur les somptueuses étoffes ou sur les pierreries éblouissantes qui couvraient ma Manto sans aussitôt m’écrier sur un ton plaintif : « Les pauvres petites parures d’Annalena ! Les tristes petits bijoux ! » Je me perdais en efforts burlesques et touchants pour contraindre mes soupirs et suspendre mes pleurs alors que ma maîtresse rompait le pain.

« Trois fois du jour notre table se chargeait de mets fort délicats et parfaitement ordonnés ; ma chère friponne les attaquait pour l’ordinaire à belles dents happantes de louveteau affamé ; et sans doute la charmante ardeur qu’elle apportait à nourrir son corps de jeune amoureuse n’eût point laissé de réjouir un galant raisonnable. Toutefois, ce grand dadais de Pinamonte, accoutumé qu’il était de longue main à discerner des sujets d’attendrissement aux plus allègres spectacles, ne recevait d’ordinaire rien autre chose, de ceux que lui offrait le bel appétit d’Annalena, que les plus attristantes impressions. « Pitoyable créature, murmurais-je ; pitoyable créature exposée aux caprices du sort, aux rigueurs des climats, aux défaillances de la pauvre nature humaine ! Te voici devant moi faible, craintive, éphémère ! Tu te nourris des fruits d’une terre fertilisée par la mort ; tu manges tristement, et à seul effet de conserver aux afflictions de demain ta mélancolie d’aujourd’hui. Hélas ! semblable, — trop semblable, en sa friande cruauté, au cannibale qui engraisse ses captifs avant de les livrer au bourreau des cuisines, — la tombe te nourrit de ses fruits, afin de trouver demain un régal plus copieux à ta gorge rebondie, à tes bras succulents, à ta croupe substantielle ! O créature abandonnée ! Si pitoyable, si ridicule en ta souveraine beauté ! Je te regarde. Que fais-tu donc ? Tu portes à tes lèvres un verre de vieux vin fumeux. Eh quoi ? Est-ce donc que le froid de la mort déjà circule dans tes veines ?… » Et mille autres fadaises du même genre, chevalier ; car depuis le commencement jusqu’à la fin de nos singuliers repas tête à tête, je n’arrêtais point de lamenter de la sorte.

« La vue d’un réfectoire de prison ou d’hôpital m’eût à coup sûr moins affecté que le quotidien spectacle d’une beauté gourmande ranimant gaillardement, aux plantureuses bouchées noyées de longues rasades, sa jeune vigueur rompue par les travaux polissons. Mon horrible cœur allait même quelquefois jusqu’à s’apitoyer sur l’ombre de ma gourgandine, sur la malheureuse ombre condamnée à se traîner sur de cruelles dalles de marbre, à se heurter à des angles de cheminées, à balayer des tapis du Levant !

Il m’advint de réveiller ma chère Annalena plus de dix fois en l’espace d’une nuit, afin de bien m’assurer qu’elle n’était pas morte. Le mouvement des horloges m’emplissait d’épouvante ; la fuite des instants me faisait frémir ; je cherchais des fils argentés dans la douce chevelure embaumée de jeunesse ; et quand ma friponne se riait de ma folie, je soupirais sottement : « Infortunée ! Infortunée Annalena ! Encore une heure, et ce sera la vieillesse ! Encore un jour, et ce sera la mort ! La froide, l’aveugle, l’impitoyable mort ! »

« A cette funèbre vision d’une Annalena souffreteuse et vieillie, le cours naturel des idées me faisait associer quelquefois l’image de ma propre décadence. Je recourais alors au rapprochement des années et des énergies ; et la double disproportion que j’y découvrais me représentait clairement que le déclin rapide du quadragénaire m’épargnerait la douleur d’assister à celui d’une fille à peine sortie de l’enfance… Toutefois, l’amour ombrageux du dernier Brettinoro ne trouvait guère son compte à tous ces beaux calculs. La découverte d’un dérivatif à quelque angoisse est rarement autre chose, pour la passion véritable, qu’un simple changement de souci. L’idée d’être le premier frappé par les décrets du Temps n’apaisait mon inquiétude quant à Clarice que pour me faire trembler d’autant plus fort pour moi-même. L’horrible chose, pour un amant, que l’approche d’un âge qui dissipe les illusions et rend le corps inepte aux amours ! Comme je haïssais les excès de ma jeunesse ! Comme je maudissais l’aveuglement qui m’avait fait gaspiller en débauches les trésors de la passion !

« Je m’éveillais parfois en sursaut, au milieu de la nuit et du silence, avec l’étrange sentiment d’avoir survécu à la terre et au soleil. J’allumais la chandelle, je courais au miroir ; l’image qu’y rencontrait ma vue remplissait mon esprit d’effroi et de dégoût. Ciel ! ces yeux sans éclat, ce front soucieux, cet air contrit, ce long visage blême et grimaçant de vieillard ! Se peut-il que ce soit là la forme sensible d’une âme sanctifiée par le profond amour ? O terreur ! O désespoir ! J’avais beau approcher ou éloigner de la glace cruelle le flambeau agité qui y faisait trembler ma laideur : obscure ou claire, la vérité qui sortait de ce puits me faisait frémir ! Plein de haine et de tristesse, j’examinais méticuleusement ma personne, et je n’y découvrais, hormis certain air de bizarrerie et de grandeur, que sujets de tristesse et de répugnance. « Certes, soupirais-je, rien n’égale en beauté une âme passionnée qui purifie ce qu’elle aime ; mais que ce nez est long entre ces joues de vieux fruit cueilli par le vent ! Et rien n’est plus grand qu’un esprit qui, cherchant l’amour, découvre Dieu ; heureuse, trois fois heureuse cependant la jambe jeune, vigoureuse et bien faite ! »

« Tournais-je le dos au mirage impertinent ? l’affreux fantôme me faisait la nique de tous les coins de l’obscure galerie. Fermais-je les yeux ? du fond des ténèbres intérieures le Sosie m’adressait quelque grimace de noyé. Je me gardais bien, comme de raison, de parler à qui que ce fût de ces ridicules terreurs, et surtout d’en rien laisser paraître devant Annalena ; je ne pus cependant si bien faire que la belle ne s’aperçût de l’excès de ravissement où me jetaient ses compliments sur mon visage ou ma tournure. Je remarquai que les galants vraiment jeunes et vraiment gracieux prêtaient d’ordinaire aux éloges de ce genre une oreille beaucoup plus distraite ; et je résolus de modeler, en pareille occasion, mon attitude sur la leur.

« Souvent aussi, après l’ivresse de la volupté, une lassitude de canicule s’abattait sur mon âme, un dégoût sans raison, une tristesse sans bornes. Je considérais la silencieuse Annalena accroupie dans la clarté fade de quelque haute fenêtre ouverte sur une éternité d’ennui : « Ah ! ma pauvrette, soupirais-je alors, comme vous voilà blanche ! Blanche de toute la blancheur de l’insipidité ! Comment diable ai-je pu trouver en vous mes délices, il y a un moment ? De grâce, fermez ces jambes de bambine énervée ; l’odeur aigrelette de votre jeune intimité me fait lever le cœur. Montrez-moi plutôt… hé non ! ne me montrez rien, pas même cela qui sous ma main sévère rend un son si enfantin, si charnu et si chaud. Rien, rien, car vous voici redevenue purement organique. Petit engin singulier, petite machine odorante et compliquée… J’aurais peine à supporter votre image dans un miroir d’eau de rose. Que faites-vous là, avec une seule de vos mains offerte à ma vue ? Ah ! mourez plutôt, et que l’aveugle vermine de la vie s’engraisse ignoblement de tout ce tiède blanc-manger d’amour ! »

« La pauvre Clarice baissait la tête, attachait son regard de fillette battue à quelque fleur fanée du tapis ; enfin, cachant son visage dans ses mains longues d’orpheline, elle se mettait à pleurnicher amèrement. « Hé oui, pensais-je alors, que voilà bien la vieille histoire de Colin et de sa bergerette, et de dame Hortense, la boulangère maltraitée par le soldat du roi. Histoire d’éternité, histoire du moment. Quoi de plus naturel ? Ingratitude à l’odeur de vieilles bottes, sensiblerie aux vapeurs nauséeuses de langes ! » J’attrapais mon chapeau, je donnais un coup de talon à la porte, je descendais l’escalier sur le cul, crachant à droite et à gauche la bile fadasse de mon dégoût. Sitôt à la rue, je hélais un gondolier et me faisais mener en toute hâte à mon logis, afin d’y déplorer avec Giovanni la misère de mon âme et la cruauté de mon cœur. J’arrive à ma maison, et quel objet frappe tout d’abord ma vue ? Annalena, monsieur le chevalier ! La belle de Mérone, la douce de Sulmerre, l’indulgente, la miséricordieuse, qui a su devancer ma précipitation de dément et qui m’accueille, au seuil même de mon mélancolique ermitage, d’un sourire, d’un baiser et d’une larme. La jeune, l’exquise Annalena, très blanche et très grande, en manteau de dogaresse au seuil de ma lépreuse et redoutable maison ! Ah ! par leDiavolo! Par tous lesDiavoloentassés dans l’enfer d’une âme humaine ! Tout est oublié ! J’embrasse la sœur, je m’agenouille devant l’amante, j’entraîne vers les profondeurs poudreuses du plus obscur de mes réduits l’image ensemble humaine et divine de l’amour. O perdue et retrouvée ! O amoureuse ! viens, que je te serre sur mon vieux cœur à demi mort ! que je me couche sur ton doux corps mortel de tout le poids d’un cadavre de philosophe ! Viens, amour ! laisse l’immense nuit de la volupté rouler sur nous ainsi qu’une mer, et que nous soyons comme les noyés que le hasard des vagues rassemble ! — Oui, encore un baiser, et puis que ce soit la séparation, la douce séparation mystérieuse, peureuse, voilée et masquée. Et que nul, — pas même Giovanni, — ne te surprenne en ta fuite de gazelle.

« Un dernier regard, un dernier rire. La tendre Sulmerre m’a quitté de la façon la plus clandestine du monde… Me voici seul, ivre de bonheur retrouvé, seul, tout seul et joyeux dans ma sournoise masure ducalle Barozzi. — Et dites-moi, chevalier : à quoi donc me voyez-vous occupé maintenant, maintenant que la Sulmerre s’en retourne rieuse vers son palais ciselé de Belle au Bois dormant ? — Vous me voyez occupé à faire tantôt le chien et tantôt le chacal, à mordre les tapis avec une joie sauvage, à renverser les meubles avec un enthousiasme d’épileptique ; à me tirer la langue, à me faire la figue dans les miroirs ; ma perruque vole dans les airs, ma montre rend l’âme sous mon talon ; ma poitrine, sous mon poing furibond, résonne comme une forge ; je suis ici et je suis là ; je saute en gerboise et je retombe en crapaud ; je cours, je sautille, je bondis, je rampe. Me voici nu, me voici rhabillé ; je ris et je peste ; j’exulte, je tressaille, j’éclate, je suis tout en nage. Annalena est accourue, Annalena a pardonné, Annalena a compris, Annalena a tremblé, Annalena aime ! Quelle preuve d’amour que de courir ainsi de son palais à ma ruine — en chaise, il est vrai — mais n’est-ce pas un quart de lieue quand même ? Un quart de lieue ! Songez donc, chevalier ! Quelle bonté ! Quel sacrifice ! En vérité ! Et me voici enfin sur leponte San Maurizio, mon vieil ami ; et je parle de mon bonheur à l’antique maison du coin, à la lugubre maison aux portes géantes, aux volets d’un vert infâme, aux seuils noyés… A l’antique maison déserte, taciturne confidente de mes extases de benêt et de mes désespoirs de fou !

« Telles étaient mes joies ; telles étaient mes peines. La Sulmerre m’inspirait un sentiment que je n’avais pour personne au monde qu’elle. Sa vue seule suffisait à réveiller dans mon âme les plus étranges mouvements. Je ne vivais plus qu’en elle ; le soleil et les fleurs, les brises et l’eau, les bois et l’écho, le silence et l’ombre, tout m’était Annalena, tout m’était Clarice. Il n’était pas une ligne dans la forme adorée qui ne me rappelât à la mémoire quelque amoureuse vision de mon enfance ou de ma jeunesse. Les mouvements de la Sulmerre, les inflexions de sa voix, les nuances de son regard suscitaient dans mon esprit des associations singulièrement lointaines. Souvent je contemplais mon amie comme on regarde au plus profond de soi-même. A un étranger qui me demandait un soir qui donc était cette belle dame, je répondis distraitement : « L’initiatrice. » Je parlais quelquefois de ces bizarreries à ma gracieuse ; elle en souriait, j’en riais comme un fou. Car toute passion a ses heures divines et ses moments terrestres.

« J’en arrivai à cet état de l’âme sublime et périlleux où l’on identifie l’objet aimé avec l’amour. Je me détachais chaque jour davantage de mon originalité propre ; éloigné de la Mérone, je me sentais moins que la moitié d’un être ; revoir ma maîtresse après une courte absence, c’était me retrouver, rentrer dans ma chair et dans mon esprit, renaître. Les nuits de lune, je l’entraînais en gondole au Lido. Sa présence rapprochait les mondes les plus désespérément éloignés, en faisait des objets à portée de la main. Je lui montrais une étoile, puis une autre : « Voici Hier, disais-je ; et voici Demain ! Toute l’immensité respire la confiance sublime de l’Amour ! » Et je disais vrai ; mon cœur partageait le grand calme passionné de la nature. Que m’importait que ma tendresse eût à redouter le jugement des hommes ? Je ne craignais pas de plonger mon regard au plus profond des yeux de l’Éternité, et mon sentiment de sécurité divine triomphait et des tristesses que me donnait le passé de mon amie et des inquiétudes que m’inspirait l’irrégularité de sa condition présente. Pouvais-je, en effet, condamner comme stérile et vain un attachement qui m’avait su rendre à l’amour et à la vie ? Il n’est point de passion inféconde ; car l’amour qui ne multiplie pas est un amour qui ressuscite.

« Annalena était toute ma vie et je ne pouvais souffrir qu’un objet quelconque de mon affection lui demeurât étranger. Que de douceur je découvrais à parler à ma très tendre des pauvres vieilles choses solitaires que j’aimais ! Avec quel sentiment et d’étonnement et de fierté je faisais connaître aux choses aimées la forme de ma très ravissante ! Je la conduisais au déclin du jour sur les vieux ponts chers à mes songeries ; je lui montrais les antiques maisons que ma fantaisie se plaisait à peupler de Sinibaldos fabuleux, de Clarices de rêve. Je la présentais aux rives léthargiques, aux recoins obscurs et ruineux, comme un jeune amant introduit dans un cercle de parents et d’amis la nouvelle épousée.

« Certain soir, sous la porte sinistre du Ghetto, je lui parlai de Shylock et de Yessica ; et, ô surprise ! le grand génie barbare qui m’avait tant choqué par ses bizarreries soudain se révéla à mon âme latine dans toute sa beauté, dans toute sa puissance ! Je relus leSonge d’une nuit d’été, leRoi Lear. Puis je m’en retournai au plus tendre, au plus étrange, au plus blessé ; je relusJulie, lesConfessions. Eh quoi ! me disais-je, ce Shakespeare, ce Rousseau ! n’ont-ils donc jamais tenu un caillou dans leurs mains ? En vérité ! Comment donc s’y sont-ils pris, ces grands amants de la Nature, pour ne pas pénétrer l’amoureux principe de leur Immortelle ? Pourquoi, étant si simples et si forts, n’ont-ils pas su ou osé suivre jusqu’au bout leur sublime sentiment, établir la suprême Identité, et Le reconnaître, Lui, Lui tout entier, dans leur amour humain ? Je mis la première partie desConfessionsentre les mains de Manto. Notre tendresse commune envers le Génevois resserra les liens de notre amitié.

« Un soir nous entrâmes à San-Maurizio. L’église était déserte. Une grande terreur s’éleva dans mon sang. Je saisis les mains bien-aimées : « Voici l’Épiphanie, voici l’Épiphanie ! A genoux, Clarice ! Car le voici, Lui, Lui Père dans les cieux sans fin, Fils sur la terre bornée, Esprit de Vérité, amour du Père au Fils, amour du Fils au Père, amour de l’Amour ! L’Amour unique en face de soi-même ! A genoux, à genoux ! Car il est là, terrible de pardon, sous nos regards de Gentils ! »

« Que vous dirai-je encore, chevalier, du singulier état où je trouvais mon cœur ? Comment vous le dépeindre avec des mots profanes ? Je ne suis pas un saint, et même dans le plus fort de mon amoureuse exaltation il s’en manquait bien que je me trouvasse en l’état de grâce. Hélas ! non ; la pluie n’était pas ma sœur, le vent n’était pas mon frère ; mais je disais au vent : « Doux frère de Clarice » ; et je disais à la pluie : « Tendre sœur d’Annalena ! » Les choses les plus étrangères à la jeunesse, à la beauté ; les objets les plus éloignés de l’amour me rappelaient sans cesse à la mémoire ma belle, ma jeune, mon amoureuse. Séparées de sa tendre image, la nature et la vie perdaient leur signifiance. Feuilletais-je quelque antique in-folio de bibliothèque oubliée ? le parfum de sa moisissure me faisait songer à une Annalena aux atours de jadis, à une Clarice des temps défunts.

« Certain jour, je mis la main sur un livre des plus singuliers :Les Pratiques de l’Année sainte du Frère Martial du Mans, religieux pénitent. Je m’engouai aussitôt de cet ouvrage séraphique. Certes, je rougis de mon indignité ; mais je pris garde que l’amour de la créature m’enseignait l’adoration du Créateur, du Père de toutes choses. Je disais quelquefois à ma très belle de l’air le plus sérieux du monde : « Eh ! quoi, chère tête ! ces frimas ne finiront-ils donc jamais ? Pourquoi ne voulez-vous pas faire le printemps ? » ; ou bien : « Je suis las de dormir, ma toute tendre ; daignez dire de grâce : « Que la lumière soit ! » ; ou bien encore : « J’aurais telle ou telle chose à dire ou à demander à mon ami Stanislas. Ordonnez à Sa Majesté de comparaître sur-le-champ ! » — Mon cher amour frappait des mains, riant aux éclats ; je finissais moi-même par sourire ; néanmoins, mon âme demeurait grave ; l’amour, le divin amour et la confiance dans l’amour demeuraient gravés au profond de mon âme. Car je voyais en ma Clarice une personnification de la toute puissante Nature dont l’essence est Amour ; car mon Annalena m’était comme un reflet de la Révélation. Je reconnaissais en elle tant ma tendresse et ma joie que ma douleur et ma pitié ; oui, son amour m’enseignait à prendre en pitié et la jeunesse et la beauté, et la joie et la volupté. « Que la pitié soit ma sagesse unique ; que mon amour parfait de la création soit mon amour de Dieu ! » Tout mon corps était envahi par le cœur, et mon cœur pantelait d’amoureuse pitié.

« Toutefois, j’avais encore des heures de doute et d’abattement ; car, pour accoutumé que je fusse aux mouvements capricieux dont mon hypocondrie était l’origine, j’éprouvais toujours quelque surprise à mes accès de commisération fébrile et irréfléchie ; et, tout en m’abandonnant à l’étrange bizarrerie de mon naturel, je tâchais à pénétrer le mystère de cette singulière compassion pour une créature comblée des plus précieuses faveurs du destin. Les réflexions que je fis à ce sujet eurent pour effet d’abattre pour quelque temps ma dévorante exaltation. Les amours humaines, chevalier, sont mélangées de méfiance, de crainte et de mépris, et ce que nous appelons pitié, n’est, le plus ordinairement, que notre mépris de ceux que nous aimons. Nous savons trop bien ce que signifie notre pitié du prochain pour ne pas redouter d’être pris en compassion à notre tour. Astarté et Asmodée sont aujourd’hui encore les princes de notre pitoyable amitié. Le mépris empoisonne notre compassion tout de même que le désir du châtiment corrompt notre souci de la justice ; car, entre nous soit dit, rien ne ressemble moins à l’amour de la vertu que la sinistre et pusillanime ardeur qui nous porte à éliminer du corps social tout ce qui nous en paraît menacer la douteuse harmonie. L’office du magistrat n’est, en quelque sorte, qu’un tribut que nous payons au prince de ce monde, au père du mensonge ; le geôlier et le bourreau suffiraient à l’idéal de justice de la plupart d’entre nous ; car, non contents de passer en férocité le tigre, en ruse le renard et la vipère en venimosité, nous avons su encore ajouter à ces avantages bestiaux la vertu purement humaine qu’est l’esprit de vengeance. Passé l’âge de trente ans, la plupart des humains ne sont guère autre chose que des survivants par esprit de vengeance. Nous nous vengeons du mal que l’on nous fait ; nous nous vengeons aussi du bien que nous faisons ; et voilà pourquoi notre vie ressemble si fort à un tas de gadoue arrosée de sang. Amour, oubli des fautes, pitié ! Toute la grandeur possible, toute la bassesse réelle de l’homme ! Que votre pensée s’arrête un instant sur le mystère adorable et terrible du sentiment pur, et vous aurez une vision parfaite de l’affreuse barbarie dont les ténèbres nous environnent de toutes parts après dix-huit siècles d’effort chrétien. Hélas ! jusques à quand nous faudra-t-il attendre le retour de Celui qui doit communiquer aux faibles, aux moroses, aux contrefaits de l’esprit et de la chair, un peu de sa glorieuse pitié, de la force, de la joie, de la beauté même ? Quand donc apprendrons-nous à plaindre la Joie et la Beauté ?

« Ainsi, je doutais quelquefois de ma compassion ; cependant l’amour de l’amour ne m’abandonnait jamais. Je n’avais souci d’aucune chose de ce monde que de ma tendresse. J’aimais en Annalena jusqu’au mystère profond qui enveloppait son passé. Je ne connaissais rien autre chose de sa vie que les quelques aventures galantes dont elle avait consenti à me faire confidence au début de notre liaison. Quant au reste, elle mettait à le tenir secret un soin qui égalait la prudence de son frère Alessandro. Ni le sentiment délicat qui la portait à cultiver les arts dans un âge si tendre, ni la sagacité qu’elle faisait paraître au milieu de circonstances si singulières, ni l’air de décence, enfin, qu’elle se savait parfois donner dans une condition si particulière ; aucune de ces qualités de cœur et d’esprit ne me surprenait tant que ce contraste et de l’étourderie qu’elle montrait dans ses confessions d’amoureuse et de l’habileté avec laquelle elle éludait toute question pouvant avoir trait à sa naissance, à ses parents ou aux premières années de sa vie. Au reste, la preuve que je lui donnai bientôt de mon naturel jaloux et quelque peu brutal ne fut sans doute pas pour la faire incliner aux épanchements. Tant de réserve sur un sujet si bien fait pour éveiller une tendre curiosité, ne laissa pas de me donner du dépit dans le commencement ; toutefois, je m’accoutumai bientôt au mystère qui environnait mon étrange félicité, et je finis même par y découvrir un charme des plus troublants. Car une seule et même loi régit et notre adoration de Dieu et notre tendresse pour l’homme ; l’aveugle abandon au sentiment et la sage soumission à l’inconnu entrent pour des parts égales et dans l’une et dans l’autre, et jamais nous n’aimons mieux qu’alors que nous entendons mal ; à cause que l’impossibilité d’acquérir une chose pour l’obole de la raison nous rappelle à la mémoire le merveilleux trésor de sentiments que nous portons dans nos cœurs.

« Après quelques semaines de méfiance et de bouderie, la subtile affinité entre le mystère et l’amour se révéla à mon esprit dans tout le charme de sa tristesse. Je sus bon gré à la Mérone de m’être demeurée un peu une inconnue tout en m’abandonnant et sa beauté d’amante et sa tendresse de sœur. La durée des terrestres amours se mesure à la mélancolie dissimulée sous les joies qu’elles nous donnent ; car le plaisir de disposer de la soi-disant réalité des choses n’est que peu à comparaison de la sublime douleur d’ignorer la fin de ces choses. Je laissais souvent errer mon regard sur ma songeuse nue comme sur un charmant paysage de soir de mai ; j’interrogeais le grand silence de ses yeux plus beaux que le sommeil des eaux de l’été ; je m’enivrais des parfums somnolents exhalés par le jardin sauvage de sa chevelure ; j’étanchais ma soif à la source fraîche et caillouteuse de sa bouche ; je humais le vin doux-amer de sa jeune volupté comme le Scythe boit la sève à même la blessure du saule. Cependant les plus secrètes possessions ne parvenaient pas à satisfaire mon mystique désir. « Te voici près de moi, te voici tout près de moi, te voici au-dessous de moi, enfin, comme la montagne sous la nuée, comme le blé sous la pluie, comme la pierre sous la vague ; et me voici en toi, maintenant, comme le vin dans la jarre, comme la chaleur dans le fruit, comme la vie dans le sang. Et nous voici unité, présentement, comme la cloche et le son, comme Dieu et l’amour, comme la douleur et la volupté. Et te voici un peu plus loin de moi déjà, et plus loin encore à présent, et nous voici séparés par un ténébreux abîme. O femme ! qui donc es-tu comme créature ? O Clarice, qui donc es-tu comme amante ? Ton destin m’est aussi étranger que ton sexe ; je ne sais rien de ton existence dans l’univers, je ne connais que peu de chose de ta vie dans le temps. D’où viens-tu ? Qui es-tu ? Où vas-tu ? Atome d’azur dans l’espace, petite goutte d’eau sombre dans l’océan lumineux de l’Amour ! Qu’il est terrible et qu’il est doux d’être un étranger à ce que l’on aime ! Que d’autres se tourmentent d’ignorer le sens supraterrestre de leur amour ; moi je me plais à ne rien connaître du mien, rien, pas même son existence effective. Non, ni le présent, ni le passé, ni le futur ! O forme certaine de ma vie, ô pain et vin de ma passion, que je me réjouis de n’entendre pas ton nom véritable ! L’amour t’apporta un soir, la mort t’enlèvera quelque jour ; tel fut, tel sera aussi le destin de ma propre chair. Le corps est étranger à la vie, le cercueil étranger au cadavre. Je ne connais rien de moi-même ; chercherai-je à pénétrer ton secret ? Restons comme nous sommes ; tout va le mieux du monde ; enivrons-nous du mystère des instants ! Qu’il nous suffise de savoir que l’amour est en nous et autour de nous et en toutes choses ; qu’il n’est pas de caillou qui n’en soit tout pénétré, et qu’il n’est point de soleil qui n’en reçoive sa lumière ; car quiconque paraît briller de sa propre clarté brille de la clarté de l’amour. Demeurons en paix. Son règne arrivera. Son nom sera sanctifié ! » Telle était ma prière du soir. La malicieuse Annalena lui faisait quelquefois respons d’unameninnocemment moqueur ; ensuite de quoi j’étendais mon long cadavre de raisonneur à côté de ma chère vie au souffle puissant et doux.

« Fort souvent, au cours de mes promenades nocturnes, ma capricieuse rêverie me reportait dans le passé. La lune me parlait des nuits d’insomnie de mon enfance, du parc de Brettinoro, de la fontaine au fond du parc, des chansons de vieille nourrice folle de la fontaine. L’odeur assoupissante de l’eau me contait l’histoire sans fin de mes vagabondages. Le vent m’entretenait des mille contrées lointaines entrevues autrefois et redevenues de longue main étrangères à mon cœur ; car l’homme ne garde un souvenir vraiment vivace que des lieux où son âme fut aimante. « Vos printemps sont déjà légion, monsieur de Pinamonte. » — « Paix, paix, ô mon cœur cruel ! » — « Vous êtes vieux, monsieur de Pinamonte, insistait la mélancolique espièglerie de mon cœur. » Eh oui, par la fourche et la queue duDiavolo! J’étais vieux, je le savais ; quel besoin était-il de m’en ressasser les oreilles ? — « Ah ! ah ! Accoudez-vous au garde-fou duponte Ca’ di Dio; regardez au plus loin de la nuit ! Il vous sied bien, à la vérité, de jouer l’indifférent… C’est cela, une main à la garde de l’épée, l’autre à la hanche ; cela vous va à ravir. Rajustons, s’il vous plaît, cette perruque… Ah ! le petit maître, le galantin, le volage ! A d’autres ! Écoutez-moi, je vous connais, nous nous connaissons, je suis votre cœur, votre pauvre vieux benêt de cœur. Vous avez beaucoup souffert, monsieur le Pinamonte. Mais aussi, la plaisante fureur que de n’aimer aucune chose de ce monde ! Peut-on être heureux quand on ne s’aime pas, je vous le demande ? Et peut-on s’aimer, alors que l’on n’aime personne ? » Je rougissais, je pestais comme un diable, et je ne parvenais jamais à imposer silence à mon scélérat de regret ; et, tout honteux, je finissais par approuver le vieil oiseau moqueur et déplumé de ma conscience. Combien mon passé m’apparaissait vide, glacé, misérable ! Le ciel était pur, Venise dormait ; une grande tendresse palpitait dans le vent. « Tu n’as pas aimé, tu n’as pas su t’aimer ! Et voici que l’amour fond sur ta vieillesse, ardent comme un reproche, terrible comme une vengeance ! Tu le connais maintenant ! » Eh oui, je le connaissais ! Un être nouveau criait d’amour au plus ténébreux de mon être ; j’étais plein de joie et ma joie était une douleur ; j’étais plein de douleur et ma douleur était plus belle que ma joie. Mon amour cherchait en vain son expression dans mon esprit, dans les œuvres des poètes ; seules, les écritures savaient lui prêter une voix, et je chantais avec David :

« O Dieu, tu es mon Dieu. Je te veux chercher dès l’aurore. Mon âme a soif de toi ; toute ma chair t’appelle du milieu d’un pays de sécheresse et de soif, du fond d’une contrée sans eau.

« Car je veux contempler ta gloire et ta puissance, toi qui m’apparus dans le sanctuaire.

« A cause que ton amour est meilleur que la vie, mes lèvres chanteront tes louanges.

« Ainsi donc je te veux bénir tant que je vis, élevant les mains en ton nom.

« Mon âme se nourrira de toi comme de moelle et de graisse ; ma bouche te chantera avec des lèvres ravies.

« Alors que je rêverai de toi sur ma couche, sujet de méditations pour mes veilles.

« A cause que tu fus mon secours, je veux me réjouir à l’ombre de tes ailes.

« Mon âme te poursuit sans relâche, ta dextre me soutient. Mais ceux-là qui cherchent mon âme pour la détruire seront bannis dans les parties basses du sol.

« Ils périront par l’épée, ils seront la proie des renards. Le Roi se réjouira en Dieu ; car quiconque jure par lui sera glorifié ! Mais la gueule de ceux qui mentent sera comblée comme la tombe. »

« Et je continuais, tout en me disputant avec moi-même, ma course fantasque par les ruelles endormies. Eh ! palsambleu, oui, mon cœur avait raison : j’étais ridicule… Mon ombre maigre et désolée courait sur les canaux, sur le pavé, sur les murailles. Elle était burlesque. L’ombre de mon épée faisait à mon ombre une façon de queue de babouin désenchanté. Maigre, maigre, et voûtée, et cassée en deux, l’ombre de la précoce vieillesse ! J’étais vieux ; mais — par le Styx ! — que m’importaient l’injure du temps, le vide de la vie écoulée, la trahison du souvenir ? J’aimais ; j’aimais la douce, la détestable Mérone. J’adorais ; j’adorais le doux, le détestable Pinamonte. J’avais découvert enfin, sur le tard, une raison de vivre, c’est-à-dire de m’aimer. Je me surprenais quelquefois baisant aux miroirs le reflet de ma face ; d’avoir été caressé par les mains, les lèvres ou les larmes d’Annalena, mon visage m’apparaissait divinement beau et comme éclairé d’une douceur céleste. Je considérais mon corps — ce pauvre corps décharné de galantin sur le retour — et je me prosternais devant moi-même comme fait le païen aux pieds de son idole ; car ma chair me semblait en quelque façon sanctifiée par les joies qu’elle avait su donner à la divine Sulmerre.

« Mon amie se plaisait parfois à me parler des singularités de ma tournure, de mon visage et de mon caractère. Je découvrais, moi aussi, à chaque jour quelque détail aimable à la vampirique laideur de mon ami Pinamonte. J’avais peine à m’accoutumer à mon bonheur ; ma solitude m’avait quitté si brusquement ! Maintenant j’avais où reposer ma vieille tête desséchée de fou ratiocineur, de démoniaque tendre… Un oreiller de douceur, de songerie et d’illusions m’attendait là-bas, dans la vieille maison de lariva dell’ Olio: le sein de la Mérone, le giron de la Mérone, tout de tiédeur, de mollesse et d’oubli. — Quel geste fera-t-elle, la mieux-aimée, en m’apercevant sur le seuil de l’alcôve ? M’adressera-t-elle de tendres reproches au sujet de mes escapades de somnambule ? Me boudera-t-elle ? Ah, si seulement elle daignait soupçonner un tantinet ma vertu, me témoigner un peu de dépit jaloux ! Quelle serait ma joie, quel serait mon triomphe ! J’étudiais les contours extravagants de mon ombre sur le vitrail changeant du clair de lune, je me composais de diverses façons ; et c’étaient des airs de prince Charmant, et c’étaient des minauderies sataniques… Oui, c’est cela ; voilà : c’est d’un air dégagé et le sourire aux lèvres que je me veux tantôt présenter chez ma belle. Je la surprendrai assise sur ses coussins et plongée dans quelque lecture pernicieuse. Je froisse mon habit et mon jabot, je déboutonne à demi ma veste, je fais le dos rond et me donne de la sorte l’air d’un mauvais sujet accompli. Me voici en état de faire mon entrée. J’avance sur la pointe du pied, à la façon des voleurs et des galants. Un sourire fripon se joue sur mes lèvres. J’entre. J’entends son petit cri de surprise : « D’où diantre revenez-vous à pareille heure ? » Je balbutie n’importe quoi en toussotant ; j’affecte de fuir son regard. Elle m’ordonne de la bien regarder dans les yeux. Ma réponse est toute prête : « Trêve de simagrées, ma toute belle ; eh quoi ! oseriez-vous me soupçonner… » Je n’achève pas. « Ah ! le fourbe, l’ingrat ! Dans quel état se présente-t-il à ma vue ! Cruel amant ! Votre silence est un aveu, un aveu de trahison ! Ah ! n’approchez pas, barbare ! N’approchez pas ! Puissances du ciel ! quand donc mettrez-vous fin à mes tourments ? » — Je n’y tiens plus, chevalier de mon cœur ; je cours me jeter aux pieds de ma toute-chère, je la couvre de baisers, je l’arrose de larmes ; je presse follement la bien-aimée contre mon cœur ; je lui découvre ma galante ruse, je la baise tendrement par tout le corps, je la berce, je l’endors doucement dans mes bras… Une sainte odeur de volupté baigne l’alcôve ; chaque heure nouvelle semble apporter un silence nouveau ; un grillon de temps en temps pousse un petit cri plaintif ; un meuble craque… La tête de la Mérone s’endort sur mon cœur ; le sommeil me gagne à mon tour ; je m’endors dans les bras de la félicité.

« Voilà de quels rêves, monsieur le chevalier, voilà de quelles billevesées j’occupais mon esprit. Il n’était pas d’événement, de pensée, de parole que je ne rapportasse à la Mérone et qui ne me parût avoir trait à mon amour. J’étais devenu à mes yeux le centre de l’univers ; je pénétrais la signifiance la plus secrète de toutes choses ; mon misérable cœur abreuvé d’amertume battait maintenant la mesure au milieu de la divine harmonie des sphères ; la circulation de mon sang amoureux m’enivrait comme d’une musique d’inépuisables clepsydres. La passion m’initiait aux mystères de l’être ; je m’aimais de l’amour dont le divin brûle pour le divin.

« Je m’oubliais de la sorte aux plus singulières rêvasseries jusqu’à l’instant où, levant les yeux vers les cadrans célestes, je prenais garde que le temps, l’implacable temps n’avait point interrompu son cours. Me réveillant alors de ma sotte songerie, je faisais tout d’abord un bond diabolique, puis je partais comme un trait. L’angoisse me soulevait telle une machine volante ; et c’eût été, à coup sûr, chose fort plaisante que de me voir faire cette diligence vers le lieu où m’appelaient mes galants devoirs. Me voici enfin au seuil de mon paradis terrestre ; j’entr’ouvre en tremblant la porte du sanctuaire… Hélas ! pourquoi donc faut-il que la réalité ressemble si peu au rêve ? O mon rêve enfantin, ô mon désir précieux, où êtes-vous ? Où est la lampe, où est le roman français arrivé par la dernière poste, où est enfin la Mérone elle-même ? J’entre et je ne perçois que ténèbres ; je m’avance, j’écoute… rien ne branle… je n’entends que la respiration paisible et régulière de la dormeuse. Hélas ! bourreau de rêve ! chienne de réalité ! La Sulmerre n’a point jugé à propos de m’attendre ; la Sulmerre ne m’aime pas. Maudite imagination ! Tu me la baillais belle avec tes vains mirages d’amour, de tendresse, de sincérité ! « Eh quoi ? serait-ce vous, monsieur le somnambule ! C’est chose fort salutaire que de prendre le frais avant son coucher… Allons, venez, venez tout contre moi… j’ai hâte de chanter l’introït ; et dans une heure ou deux nous entonnerons les matines. » — Sombre et silencieux comme un mort, je quitte mes vêtements, je m’allonge auprès de la chère gourgandine et, dévoré des aphrodisiaques du dépit et du dégoût, je me prends à la besogner sauvagement. A mon réveil, Phébus est déjà haut dans le ciel et je me sens tout guilleret. N’ai-je pas en effet la Mérone auprès de moi ? Ne m’aime-t-elle pas à sa manière ? Que me faut-il donc encore ? N’est-ce point là la destinée de tous les humains ? « Bonjour, monseigneur mignon ! Le beau soleil, la charmante journée ! Ah ! que j’y pense ! N’avez-vous pas convié le prince et plusieurs autres amis pour tantôt ? » — Telle est la vie, monsieur le chevalier ; telles sont nos amours, et c’est ainsi que va le monde.

« Toutefois ce n’était là que ma philosophie des meilleurs jours ou des plus lourdes heures de lassitude ou de résignation. La plupart du temps, la moindre indécision dans le regard d’Annalena et la plus faible hésitation dans sa voix m’offraient une raison de changer brusquement d’humeur. Alors aux tortures de l’angoisse et de la pitié succédaient les supplices de la jalousie et de la fureur. Je me méfiais de toutes les formes de ce que l’on appelle sottement « possession » ; nulle d’entre elles ne parvenait à satisfaire mon insensé désir. Ma rageuse passion imposait à la très chère les plus cruelles pratiques de la dépravation, les plus hideuses besognes de l’obscénité. Je trouvais un horrible plaisir à me dédoubler, à me métamorphoser en mon imagination ; je m’apparaissais en esprit sous la forme grossière et sous les traits étrangers d’un matelot ivre, d’un soldat tout fumant du sang des viols et des massacres, d’un libertin sénile, baveux et rongé d’aphrodisiaques. J’étais tout ensemble acteur et spectateur dans mes tragiques ignominies. Je déguisais ma chère maîtresse en bardache, je la grimais en vieille salope sinistre et poivrée ; je traînais mon amour au lupanar, je baignais mon cher archange dans les latrines. A force de lui presser le bouton, de la persécuter d’horribles prières et d’extravagantes menaces, j’arrachais à ma toute chère des aveux qui me faisaient frémir de rage, de honte et de volupté : je me faisais initier aux affreux mystères de ses amours anciennes ; et, non content d’être jaloux de ma propre chair et de tous les vivants, je rappelais sans cesse à ma mémoire les galants anciens, et j’en multipliais à l’infini le nombre. Même je passais plus outre, car pénétrant, grâce aux particularités intimes qu’Annalena me révélait en ses transports, l’âme et la chair de mes prédécesseurs, je jouais, mime frappé de folie, le drame de leurs passions depuis longtemps éteintes, la comédie de leurs espoirs trompés, la farce de leurs joies perdues ; et quand mon art immodeste arrachait aux lèvres pâmées de Manto le nom de l’amant dont je contrefaisais la luxure badine ou farouche, un horrible sentiment de dégoût et de triomphe me déchirait l’âme et secouait ma misérable chair. Démoniaque, j’étais possédé d’une légion de rivaux.

« Parmi tous ces adulateurs disparus, oubliés ou trahis dont l’énumération ne laisserait sans doute pas que de vous paraître oiseuse, — diplomates, prélats, bouffes illustres, gens d’épée de tous pays, — un seul me paraît digne de vous être cité, et cela grâce surtout au curieux phénomène de sentiment qu’il fit naître en mon cœur. C’était un jeune Danois de la première qualité…

« Certaine nuit d’insomnie, en fouillant dans une vieille armoire, je mis par hasard la main sur son mélancolique portrait d’abandonné. La capricieuse Annalena me conta l’histoire de ce galant en termes si pleins de tendresse que je la soupçonnai aussitôt de nourrir encore quelque amour pour son souvenir ; cependant le nom autrefois chéri du scandinave s’était effacé de sa frivole mémoire, et je n’ai jamais connu d’autre nom à ce gentilhomme que le ridicule sobriquet de Benjamin dont l’espiègle avait jugé plaisant de l’affubler. Le visage tout rayonnant de noblesse et de douceur du jeune homme ; tels traits de son esprit et de son caractère ; le sujet de sa séparation d’avec la Mérone ; la tournure originale de la lettre d’adieux dans laquelle il mandait à l’ingrate son départ désespéré pour la Chine, enfin le tour pendable que la perfide osa jouer à l’infortuné béjaune en lui communiquant, par l’entremise d’Alessandro, la nouvelle aussi cruelle que fausse de sa mort et de son inhumation au cimetière de Vercelli ; toutes ces étranges particularités de son histoire furent autant d’éloquentes plaidoiries qui valurent à l’unique adorateur sentimental de ma Sulmerre l’indulgence et la compassion d’un amant follement jaloux et tout plein de répugnance pour les caprices vulgaires et passagers des autres rivaux.

« Les tristes amours de Benjamin m’offrirent une excellente occasion de pénétrer le cœur et l’esprit d’Annalena. A la façon dont elle m’en fit le récit, je jugeai qu’elle n’avait jamais su apprécier des nombreuses qualités du Danois que celles qui en faisaient à ses yeux un enfant timide, caressant et facile à duper. Il me fut clair aussi qu’elle prenait pour de l’inexpérience et de l’ingénuité ce qui n’était en moi qu’un besoin des plus conscients d’entretenir ma tardive flamme en me créant le plus possible d’illusions à son sujet. Ruse rampante de l’esclave, hypocrisie pitoyable de la courtisane, tendresse triomphante de la mère, que je vous connus bien toutes trois en étudiant le caractère de la Mérone ! La surprise qu’elle marqua de me voir si plein de commisération pour Benjamin me fit clairement entendre qu’elle n’avait espéré rien autre chose de sa confidence qu’un nouvel éclat de jalousie de ma part. Si étrange que lui ait pu tout d’abord paraître ma sympathie envers l’infortuné gentilhomme, elle ne tarda point d’y discerner un témoignage indirect du profond amour dont elle se savait l’objet. Elle me parla ingénûment de sa découverte ; je feignis de ne m’étonner que de sa pénétration ; en réalité, la faiblesse de mon cœur me surprenait bien plus encore que la finesse de mon amie. Eh ! oui, ce que j’aimais en Benjamin, c’était l’amour dont il avait brûlé ! Je lui savais gré de s’être consumé en tristesses et soucis pour une créature qui, dans mon propre cœur, avait allumé les feux les plus cruels. Dans le fond, y avait-il en tout cela de quoi s’étonner si fort ? La tendresse est plus perspicace que l’expérience du plus sage, et plus féconde qu’une nuit de juin, et plus délicate que l’architecture des hirondelles. Tout est sagesse, mystère et douceur au cœur de la profonde tendresse, de la pure fleur de Dieu sottement souillée par le lâche, le hideux mensonge humain. Benjamin avait souffert, Benjamin avait aimé ; l’amour et la douleur dont mon cœur était débordé aimaient le doux Benjamin comme le couple égaré dans la nuit aime l’étoile qui lui sourit, la brise qui le caresse, le silence qui prête l’oreille aux tendres chuchoteries. J’avais accoutumé à considérer le jeune Danois comme une façon de compagnon secret de mon infortune, de témoin invisible de mon bonheur, de confident idéal de mes peines. La pensée où j’étais de ne le rencontrer jamais me disposait apparemment à la confiance. Il m’arrivait parfois de soupirer : « Que peut bien faire notre frère Benjamin ? Est-il toujours à Formose ? A-t-il repris intérêt à l’existence ? L’infortuné ! S’il avait seulement auprès de lui quelqu’un qui le sût consoler ! Quelle tristesse, Annalena, quelle tristesse ! » La Sulmerre feignait de partager mon attendrissement ; mais je pense qu’elle s’affectait davantage des chagrins de celui qui parlait que des infortunes de l’absent. La femme est ainsi faite, monsieur le chevalier ; elle ne conçoit pas que l’on puisse vivre dans le passé ; sa chair, son cœur et son esprit ne connaissent du temps que la minute présente, comme la libellule et comme le frisson de l’eau. Et le grand avenir ouvert aux hommes aimants et aux bêtes lui est fermé.

Malgré que la madrée affectât souvent de se reporter au temps de ses amours avec Benjamin, j’avais toujours quelque doute sur la sincérité de ses regrets et je la soupçonnais fort de n’entretenir ma pitié qu’afin d’y trouver l’occasion de porter aux nues la générosité de mes sentiments. La femme est faible et l’hypocrisie de la faiblesse est insondable. Non contente d’avoir du premier jour discerné dans l’estime que je faisais du Danois une excellente preuve de mon amour, l’artificieuse s’en fit bientôt un moyen de défense dont elle s’accoutuma à user dans les moindres occasions. Qu’une parole un peu vive vînt à m’échapper, la Mérone aussitôt de me vanter la modération de langage et les façons honnêtes de son sentimental patito ; m’arrivait-il de lui faire reproche de sa coquetterie ou de la soupçonner ouvertement d’infidélité, c’était alors un cantique de louanges à la sublime confiance que Benjamin n’avait point cessé de lui témoigner tout le temps que dura leur commerce. « Eh quoi, cher Allobroge, est-ce un passe-temps digne de Votre Seigneurie que de tourmenter sans cesse un pauvre cœur sans malice, une malheureuse fille sans défense ? Mortel insensible ! Cœur corrompu ! Que vous avez donc bien pris à tâche de venger mon infortuné Benjamin ! O mon cher innocent, mon tendre mandarin ! Que je t’aimerais et te cajolerais, présentement, si tu étais auprès de moi et si je n’eusse eu le malheur de m’engouer d’un bel esprit ! » La coquine mettait à ses invectives un si fort accent de sincérité que je ne les pouvais entendre sans en ressentir de l’émotion. Que la colère enfantine et rusée de ma Manto était charmante ! Que sa tristesse, vraie ou feinte, était gracieuse ! A solliciter son pardon, à calmer sa douleur, je goûtais un plaisir qui ne se peut exprimer. Je la prenais sur mes genoux, je la baisais et la berçais, je lui chuchotais des mots tendres ainsi qu’on fait aux petites filles ; je buvais ses larmes, je la tapotais doucement sur ses joues chaudes et claires de beau fruit précoce, et je me disais en moi-même : « Roquentin imbécile ! fabricateur d’illusions ! Quelle est ta sincérité, mais quel est aussi ton avilissement ! »

« Je ne voudrais pour toute chose au monde vous faire le détail de ces scènes scabreuses où les larmes n’étaient que bien rarement seules à couler. Vous me paraissez d’ailleurs marquer quelque hâte d’en finir avec ce Benjamin que vous ne connaissez pas et dont vous vous moquez, sans doute, comme de Colin-tampon. Ma digression à son sujet a été fort longue ; mais qu’y faire, chevalier ? La faute est commise. Ne suis-je pas l’homme des digressions ? Et puis, qu’importe ? Toutefois, avant que de revenir à mon histoire, souffrez que je mentionne un autre de mes rivaux et amis : Mylord Edward Gordon Colham, jeune Anglais débarqué depuis peu à Venise dans la vue de s’y déniaiser et d’y perdre son temps en qualité de secrétaire d’ambassade. La jeunesse de l’aimable insulaire et l’expression de franchise et d’innocence répandue sur toute sa personne furent cause que la Mérone tout d’abord lui permit certaines privautés peu faites pour me plaire. Je reconnus cependant bientôt que les assiduités du béjaune n’avaient rien qui me pût donner de l’ombrage, et je finis même par me prendre de quelque goût pour le charmant Edward. La Sulmerre accoutuma bientôt de l’appeler frérot ; je lui donnai le nom de mignon. Mylord touchait agréablement de l’épinette, avait les plus beaux yeux et cheveux du monde, et paraissait ne se plaire qu’en la compagnie des messieurs de la Manchette. Je vous fais grâce de ses autres particularités ; au demeurant, le rôle qu’il joua dans le drame burlesque de mes amours se réduit à presque rien ; et dans toute la suite de mon histoire nous ne le verrons réapparaître qu’une seule fois. J’estime non moins inutile de vous parler des confidences que je ne tardai pas, selon ma fâcheuse coutume, à déverser dans son sein. Mieux que personne au monde vous connaissez déjà et l’horrible inquiétude qui torturait ma raison et l’atroce amour qui me dévorait le cœur.

« La vie est sainte et l’homme est mauvais ; et la vie se venge de l’homme. Du premier regard il m’avait semblé reconnaître en Clarice-Annalena la projection mystérieuse de la chère image tant caressée jadis par mon esprit d’enfant ; et, loin de s’atténuer avec le temps et l’habitude, cette délicieuse impression du premier moment ne fit que gagner en force et en netteté. Aimer la Mérone me parut bientôt retourner bonnement aux tendresses abandonnées des premiers ans. Dans les yeux de la belle je retrouvai le ciel et les fontaines du duché de Brettinoro ; dans ses cheveux, l’arome du vent soufflé par le fleuve ami et la forêt fraternelle ; dans sa voix, les ris et les chansons des compagnes de mon jeune âge. J’aimai la douce un peu comme un gitonneau d’école et beaucoup comme une petite sœur puérilement incestueuse. Hélas, Annalena ! Hélas ! Mon enfance, mon enfant, mon enfantillage ! — Il n’est, à mon sens, chose si aimable au monde qui puisse être comparée au délice de découvrir dans une femme perdue quelque reste de grâce enfantine, de tendresse et de pureté. C’est plus passager que la mélancolie du dernier rayon sur la nuée grossissante de la nuit, et c’est plus délicat que la fragilité de la fleur cueillie aux bocages de l’arrière-saison. Certes, la vierge m’apparaît aimable en son innocence ; mais je suis tellement fait que je préférerai toujours la surprise de découvrir un peu alors que je ne cherche pas, à la joie de rencontrer beaucoup quand je suis certain de trouver. Le goût de l’imprévu m’a guidé dans mes amours comme dans tout le reste, et c’est à lui que je dois d’avoir pris dans ma jeunesse le train du libertinage ; car, sitôt que l’on m’eut appris sur les créatures que leurs sentiments étaient affectés, je sentis naître en moi le bizarre désir de leur en inspirer qui fussent véritables. Loin de me laisser rebuter par les échecs inévitables que j’éprouvais à ce jeu extravagant, je me faisais un divertissement d’en atténuer l’effet en les interprétant d’une certaine façon. J’opposais aux jugements sévères de ma raison tous les arguments qui me semblaient propres à me faire incliner à l’indulgence ; et comme il me fallait de la noblesse à tout prix, je relâchais sans cesse les cordons de ma bourse et je me réjouissais naïvement de découvrir, au défaut de l’amour, un peu de reconnaissance dans le cœur de mes vénales consolatrices.


Back to IndexNext