Chapter 4

« Si ingrate que fût la tâche que j’avais prise à cœur, j’y trouvai cependant mainte occasion de me complimenter sur mon optimisme libéral et galant ; singulièrement dans mon commerce avec Annalena. La reconnaissance que celle-ci avait accoutumé de me marquer à tout propos n’était pas le seul sentiment qui m’étonnât dans une fille de son âge et de sa condition. Quelque sensible qu’elle fût au faste dont je l’environnais, elle y paraissait attacher moins de prix qu’à la manière affectueuse et honnête dont j’usais à son égard par devers le monde. Elle apportait dans ses transports les moins modestes une câlinerie mignonne qui semblait témoigner de la sincérité de son sentiment autant que de la vivacité de son plaisir. Elle avait aussi d’accorder le pardon des fautes une manière à tel point charmeuse, que je la soupçonnais parfois d’exciter avec intention les fureurs de ma jalousie. Ses bouderies étaient enfantines et attendrissantes ; elle montrait de la grâce ingénue jusque dans ses péchés ; car elle était perverse à la manière des novices et des nonnains. Ses petites larmes avaient un goût de pluie féée au blond royaume d’automne de Riquet à la Houppe, et ce m’était un délice que de baisoter ses petites moues de colère ou de dédain. Son fichu se renflait à la plus faible émotion, découvrant une poitrine ornée de tous les agréments que peut offrir l’âge délicat et troublant où les belles cessent d’être fillettes sans se pouvoir décider à devenir femmes entièrement. Son corps était comme ces beaux rosiers de mai dont le feuillage dur et frémissant présente aux lèvres charmées une petite fleur sans duvet, entr’ouverte à peine, lisse et aigre-douce au baiser. Mais c’était surtout le rire, le rire d’Annalena ! Rire clair, rustique, primitif, fraternel ; rire d’enfant qui me semblait tout frissonnant de murmures de sources réveillés jadis durant quelque halte nocturne au milieu d’une forêt étrange ; et tout assourdi de ramages de mai entendus dans le demi-sommeil, au fond d’un verger vaporeux ; et tout frileux d’un bruit de pluie et de grêle sur les toits de l’antique château de Brettinoro ; et tout somnolent des chansons du vent dans les cheminées désolées ; et tout ému encore du son des noëls de jadis…

« Voilà ce que je croyais entendre, moi qui n’avais jamais rencontré l’Amour ; oui, voilà ce que j’entendais, moi le plus solitaire, dans le rire singulier de la Mérone, dans ce doux rire qui s’épanouissait soudain dans la voix de ma belle comme la rose s’allume au rosier et comme se détache du chêne bruissant la grêle étrange des glands dorés de l’automne. Et je fermais les yeux, et je cachais mon visage… Trente années de solitude inquiète, d’attente passionnée, de débauche timide et nostalgique… Trente années de sécheresse d’âme, de folie d’imagination, d’impuissance de cœur ! J’avais seize ans, je lisais leDon Quichotte de la Manchesous le saule pleureur du parc ancestral, et j’attendais, j’attendais près de la fontaine murmurante. Et les jours succédaient aux jours, les saisons aux saisons, les années aux années… Et je me voyais, dans mon rêve obscur, rôdant sans but le monde, gaspillant la vie, prodigue d’or et d’heures de jeunesse ; admiré, flatté, fêté en tous lieux, et cependant plus misérable, dans la solitude de mon cœur, que le vieux gueusant accroupi au seuil du cimetière.

« Des souvenirs étranges de pays et de villes se déroulaient devant ma vue intérieure ; paysages de brume et de soleil, d’hiver et d’été, du Sud et du Nord ; rues et ruelles du soir et du matin, silencieuses ou bruyantes ; foules de tous pays et de toutes races ; hospitalités de palais et de chaumières ; débarcadères, relais de postes, haltes près des fleuves et rêveries d’auberges… Ah ! mélancolie et lassitude des arrivées, sentiment mélangé de vide et de regret des départs ! Et cette accablante, cette atroce certitude que l’âme sera demain ce qu’elle est aujourd’hui, et ce qu’elle fut hier, et il y a dix ans, et de toute éternité…

« Et voilà qu’un rire étrange résonnait soudain si loin, si loin et si près de moi ! Un rire d’adolescente chère à mon adolescence, un rire d’autrefois et d’avenir, un rire de sauvagesse coulant et fleurant doux tel du baume tranquille… Les yeux clos, la vie suspendue toute à cette mélodie de la jeunesse, je me reportais, monsieur le chevalier, à mon sombre passé de rocher perdu au milieu de la solitude des mers ; à mon lugubre passé de lampe indifférente d’auberge, à mon horrible passé de vieille rigole mesurant les jours, les années et les siècles à l’écoulement monotone des pluies empoisonnées de rouille. Et lorsque je rouvrais les yeux, j’avais devant moi mon premier amour d’enfant, d’adolescent et de grison : Clarice-Annalena Mérone l’aventurière ! Clarice-Annalena Mérone, de Sulmerre, la gourgandine, hélas !

« L’ensorcelante gourgandine avait pour les ébats enfantins devant les miroirs un goût des plus vifs ; ce dont je la reprenais souvent d’un air docte et sévère, car ces badinages solitaires n’étaient pas sans me donner quelque jalousie ; toutefois, le rire penaud de l’écolière prise en faute me désarmait en un clin d’œil, et l’image du tendre Daphnis s’allait unir au reflet de l’aimable Chloé. L’accent qu’elle mettait à ses plaintes et réprimandes me ravissait d’aise ; elle prononçait alors les mots à la façon des enfants ; quand elle disait : Barbare ! j’entendais « Balle-Balle » ; méchant ! je répétais : « méçant » ; bourreau ! je criais : « boulot, boulot ! » et la friponne de s’esclaffer, de sauter de joie et de battre des mains. Elle inventait des jeux de malade et de chirurgien, de petite fille espiègle et de gouverneur sévère, de jeune beauté surprise dans un bois par un vieillard impudique ; et c’étaient des opérations délicieuses, des flagellations exquises, des viols sauvages, anxieux, enivrants. Elle se travestissait en jeune garçon et se mettait une ceinture dont la boucle complétait son corps ; et Ænobarbe-Pinamonte faisait sauter sur ses genoux Sporus-Annalena. D’autres fois elle se donnait des airs de gouvernante gonflée d’humeur vitupérosa, et voulait que je l’appelasse ma mie. Alors elle me menait promener, me faisait épeler dans un grand livre, me donnait l’ordre de réciter ma prière ou de déclamer quelque fable. Malheur au grimaud étourdi ! Il n’en menait pas large, par ma foi ! le fouet était toujours sous la main de la mégère. — « Deux pigeons s’aimaient d’amour… » — « Eh quoi, monsieur, est-ce là tout ce que vous avez su retenir ? D’amour…, allons, qu’attendez-vous, méchant garnement ? » — « D’amour…, madame ; d’amour ten… tendre… » La petite main armée du gros fouet se levait ; en même temps une culotte se baissait ; et voilà ce grand escogriffe de Brettinoro à genoux devant sa mie. « Ah ! le petit libertin ! « Que vois-je ? Que veut dire ceci ? Mais c’est un petit homme ! que dis-je, un petit mauvais sujet accompli ! Quel polisson vous apprend toutes ces belles choses, monsieur le vilain ? Je le veux savoir sur-le-champ ; sinon j’en touche un mot à Monseigneur… — Allons, ne pleurez pas, c’est bien ; levez-vous et approchez, que je vous embrasse… » Et ma douce mie me baisait tendrement… « D’amour singulier, enfantin, pervers, profond et mélancolique ; de l’amour le plus rare, ma mie adorée ! Venez, venez, que je vous rende la pareille ! » Ah ! chevalier, que les heures coulaient douces aupalazzoMérone !

« Avant que de rencontrer la Sulmerre, je n’avais jamais connu d’autre tendresse que celle qui me porte aujourd’hui encore à chérir le passé au point d’y situer ma propre existence effective et de ne rechercher nulle autre société que celle des vieux livres et des objets anciens. Le fantôme du regret n’est pas moins propre à nous rattacher à la vie que le mirage de l’espoir. En m’éprenant de la Mérone, je l’attirai dans le cercle enchanté interdit à mes contemporains ; je l’habillai en héroïne de roman poudreux ; je lui donnai pour compagne Agnès, Béatrix et Laurette de Sado, et j’approchai de sa douce face d’enfant d’autrefois mon âme rajeunie, afin qu’elle s’y contemplât comme en un beau miroir ancien lavé dans les larmes de l’amour. Je mis dans ma tendresse toute la folie de mes sens et toute la sagesse de mon âme. J’avais l’esprit sans cesse occupé de ma Mérone ; ma vie se nourrissait de la chère vie de l’ensorceleuse. En prononçant les noms de la très ravissante, je surprenais dans ma voix l’accent mystérieux des paroles sacrées, et je chuchotais : « Clarice », comme on murmure : « Reine des anges » ; et je disais : « Annalena », comme on soupire : « priez pour nous ». Mes poumons reconnaissaient l’air que la trop douce avait respiré, mes yeux cueillaient sur les fleurs le regard chéri qui s’y était reposé ; les objets rendaient à mes mains les caresses reçues des doigts de l’adorée, et toute la douce nature m’apparaissait sous les traits ravissants d’une grande Annalena omnipotente et éternelle. L’amour me faisait pénétrer dans l’essence de mon être ; Pythagore d’un genre nouveau, je découvrais, en moi-même, un monde régi par les nombres mystiques ; Annalena était l’unité certaine et inconcevable dont dérivaient en combinaisons sans fin les affections de mon âme et les associations de mes pensées. L’amour est une attraction et la gravitation infinie n’est elle-même qu’une forme sensible de l’universel amour. L’image de la très chère m’était plus fidèle que mon ombre ; car l’ombre du corps s’unit aux ténèbres et se fond en elles, au lieu que le fantôme bien-aimé me poursuivait à travers la nuit jusque dans les profondeurs effrayantes du rêve.

« Une fois, une seule, je parvins à dérouter dans le sommeil ma délicieuse obsession. Cet acte de rébellion, encore qu’inconscient, m’attira un châtiment terrible. A mon réveil de ce songe sans Annalena, je me trouvai, plein de stupeur et d’angoisse, au milieu des ténèbres. La Sulmerre était loin de ma pensée ; mon rêve m’avait reporté dans le temps de ma prime jeunesse, et je pensais m’être réveillé dans ma couchette au vieux château de Brettinoro. Tout à coup, à un mouvement que je fais, je prends garde qu’un corps étranger repose auprès du mien. L’image d’Annalena reprend tout aussitôt sa place dans mon esprit ; toutefois, un affreux sentiment de détresse m’étreint le cœur. J’écoute… Pas un souffle… Je crie : « Annalena ! Annalena ! Mon cher amour ! » Point de réponse, rien ne branle. Enfin, je mets la main sur le briquet ; l’étincelle jaillit, la chandelle est allumée ; et voici Annalena en sa pâleur de statue renversée et blanche de lune, tout près de moi, tout près et cependant si loin, si loin ! Égarée au pays du songe, enlacée par les hautes herbes du silence, étrangère, perdue, presque morte… Terrible, terrible est le visage du sommeil ! Si près de moi, et au profond de quel abîme, et au sein de quel mystère ! — Te voilà donc, toi ! O toi ! O toi toute ! O toi près de moi, de moi si seul ! Pauvre de toi, pauvre de nous ! La nuit. Le silence. Ce pâle flambeau inquiet, ce vieux palais peuplé d’étranges souvenirs… Sur la muraille, l’ombre démesurée, effrayante et baroque de ce grand escogriffe en chemise… Qui est-elle ? D’où vient-elle ? Qui suis-je ? Où vais-je ? Elle ne vivait pas dans mon rêve d’avant un instant et je n’existe sans doute pas dans le sien. Quel abîme nous sépare ! Que faisons-nous ici ? J’étends un mouchoir sur sa face, et voilà son nom oublié, perdu, effacé ; son corps n’a pas de nom ; décapité, elle-même ne le reconnaîtrait pas. Quelle vie ! Quelle éternité ! Quelle odeur de charnier ! Elle a longtemps vécu sans rien connaître de moi, hélas ! rien, pas même le nom. Et elle dormait seule ou dans les bras d’un autre, dans cette même attitude ! Et moi je courais la prétentaine au loin, au loin ! Quel froid, quelle ombre sur la mer, quel inconnu, quel silence partout ! Oui, le clair de la lune sur la Russie blanche et sur les clochers noirs de corbeaux… Et le clair de la lune sur le château grand-ducal de Mazovie et sur Windsor ! — Demain approche. Demain ne peut apporter que la douleur. Demain est toujours une séparation. L’éternité même n’est que le temps d’un adieu, la chute d’une feuille, l’éclair d’une larme. — Je crie à tue-tête : « Horreur ! Horreur ! — Ciel ! quel rire ! Comme elle rit, cette friponne d’Annalena ! » — « Je vous observe depuis un bon moment, monsieur mon très cher ; auriez-vous perdu l’esprit, Sassolo, dites-moi ? Que faites-vous là ? Pourquoi ne dormez-vous pas ? Soufflez donc la chandelle, de grâce. Je meurs de sommeil. Embrassez-moi bien fort, calmez-vous, bonne nuit. » — La paix rentre dans mon âme. Je souffle… une mouche se brûle l’aile… Je souffle : la voilà qui se heurte au plafond. Silence. Je souffle encore. Voici la nuit. Et voici la pluie. Quelle tranquillité, quelle douceur ! Toutes choses sont rentrées dans l’ordre. Dans quel ordre, ô mon esprit bizarre ? Dans l’ordre des choses, apparemment. Ah !… Bah !… Le grand escogriffe bâille. Ténèbres. Bruit de la pluie sur le canal. La chevelure de la Mérone sent le foin de printemps sous la lune… Et voilà, monsieur le chevalier, voilà notre ami Pinamonte, mon ami Moi-Même qui paisiblement se rendort, — tel un âne de mai ivre de jeune foin.

« Peu de temps après notre première rencontre au palais di B…, je dus me rendre à Milan dans une affaire de succession. Une légère indisposition empêcha la Mérone de m’y suivre. J’étais depuis deux ou trois jours dans cette ville quand, traversant un soir la via Paolo da Cannobio, voisine de la cathédrale, je fus frappé de l’aspect délabré d’une maison qui paraissait bien être la doyenne de cette rue si pleine de souvenirs. Il bruine doucement. Les sons plaintifs d’un clavecin se font entendre dans l’éloignement. Voilà notre ami Pinamonte en plein rêve ; il lui semble que la porte surmontée du blason des Ricci l’invite ; déjà le seuil est franchi, le long corridor traversé ; et voici une petite cour à colonnade, aux dalles disjointes, branlantes et rongées de mousse. Dans un coin obscur, une tête lépreuse de chimère crache un petit filet d’eau verdâtre dans un bassinet limoneux. Pinamonte lève le nez, écarquille les yeux : « C’est la maison du Passé, c’est la maison du Passé », chantonne ce diabletot de clavecin. « Regarde bien, ami Pinamonte ; ces hautes fenêtres troubles ne sont-elles pas de ton goût ? Tin, tin, tin ; Annalena a vécu là il y a cent ans. Tin, tin, tin ; elle arrosait les fleurs à la fenêtre de gauche tous les matins ; tous les matins d’il y a cent ans. Lan, lan, lan, lanlaire. Dans le vieux temps, dans le pauvre vieux temps lointain. » — Une fenêtre s’ouvre, une affreuse tête de vieille coiffée d’un bonnet monstrueux m’interpelle : « C’est par ici, là, la petite porte à votre gauche ; entrez, entrez donc, de grâce… Il y a trois marches… Vous êtes M. Spallantini, n’est-il pas vrai ? Le maître de danse ? Venez, venez ; voilà une bonne couple d’heures que M. de Tassistro vous attend. » Au lieu de répondre, je reste planté là, moitié figue, moitié raisin. Je rougis, je tousse, je me mouche, je porte la main à mon chapeau. Que faire, par le Styx ! Quelle excuse donner, par leDiavolo! La vieille chipie ne va-t-elle pas me prendre pour un voleur, pour un assassin ? — Je balbutie l’enfer sait quoi : « Vieille maison, ma bonne ; amour du passé, curiosité… étranger de passage à Milan, légère ivresse, chagrins… » Puis, je prends mon essor, et d’un bond me voilà au milieu de la rue.

« Bien des mois après cet événement mémorable, je me trouve dans le boudoir d’Annalena. C’est dans l’été. Il fait chaud. Je muse. Je m’ennuie. Je prends un livre, je le parcours distraitement, je le jette. Je suis du regard le vol d’une mouche. Elle se pose sur la vitre, et c’est le grand silence d’un soir de juin. Ah ! voici un baguier. Je le prends, je l’ouvre, et, tout en m’abandonnant à des rêveries incohérentes, je fais sauter les bijoux dans ma main. Je songe vaguement à mon dernier voyage ; je revois en pensée ma chère cathédrale, la via Cannobio, la maison du Passé. Ma main saute toujours. Une bague tombe. Je la ramasse et l’examine minutieusement, tout en rêvassant à autre chose. J’aperçois un chiffre gravé dans l’anneau. Je m’approche de la fenêtre : « 1708. P. Tassistro. » Je me signe, je jure, j’appelle Clarice, je l’interroge. Elle n’avait jamais remarqué l’inscription. La bague lui venait d’une grand’tante. Jamais elle n’avait entendu parler de la famille Tassistro. Il y a un grand mystère au fond de toute tendresse, un impénétrable secret dans le sein de toute passion ; un rêve que l’on oublie au réveil, un silence que l’on n’ose troubler, un mot que l’on craint de dire.

« J’ai aimé profondément ; j’ai le droit de parler. Mais malheur à qui prend le nom de l’Éternel en vain ! Rien n’est étranger à notre misérable entendement comme ce terrible et doux amour qui est le principe de l’être et qui fait fraterniser notre cœur avec le caillou du chemin ; car nous avons peine à supporter la vie, et notre amour s’enivre d’éternité. Tout est obscur dans ce qui a pu être avant nous, tout est mystère en ce qui nous doit survivre ; cependant l’esprit répugne à séparer l’idée de l’amour tant de ce que nous fûmes avant que d’apparaître en ce monde que de ce que nous serons après l’avoir quitté ; et le fait de pouvoir, au séjour temporel, aimer d’un même amour des êtres dissemblables à des époques différentes, est peut-être le plus sûr des arguments à opposer aux négateurs de l’immortalité. Les amours passent et meurent ; l’amour demeure et survit ; et telle est la puissance de ses formes terrestres de manifestation : art, enthousiasme, beauté, qu’il finit toujours par l’emporter sur le mensonge, père de la laideur et de la démence. L’amour est cela qui subsiste et qui constitue la personnalité. Que si nous ouvrons le livre incohérent de notre passé, nous voilà tout surpris d’y lire l’histoire non de l’individu que nous pensions être, mais d’une foule turbulente d’étrangers ; et si nous avons le bonheur d’y rencontrer quelqu’un qui ressemble un peu à ce que nous sommes aujourd’hui, gardons-nous bien de lui parler autre chose que sentiment !

« Mon premier soin avec la Mérone fut toujours de lui déguiser ma pensée. La douce venait de trop loin ; elle était mon cher fantôme sentimental des jardins sauvages de Brettinoro ; elle était le sens caché de ma vie, la forme de mon existence hors du temps ; des paroles que je lui adressais, aucune n’avait trait aux choses du présent ; et l’amoureuse simplicité de mes propos étonnait sans cesse mon esprit. Comme je suis primitif ! me disais-je en moi-même ; que veut dire ceci, que signifie cela ? Suis-je donc un habitant du Saana ? Comme la nature chante dans ma voix ! Quels frissons de forêts défuntes, quels battements d’ailes d’oiseaux étranges, disparus ; quelles prières enfantines au soleil, à la lune, au silence, au vent ! Comme l’on sent que tout ceci a déjà été dit jadis, il y a très longtemps, avant, avant, toujours avant, bien avant toutes choses ! Voici le verbe, le verbe nombreux à la signifiance unique, le langage tendre, mystérieux, translucide des saisons renouvelées, des mondes détruits et réapparus, sons passagers dans le cantique sans commencement ni fin ! Et je répétais : « Ma chère vie, mon grand ange palpitant, mon aimée profonde ! Tes yeux, tes mains, tes genoux, ta bouche ! La trace de tes pas dans la poussière, ta voix dans la nuit, ton sommeil sous la lune, tes cheveux dans le vent ! Pourquoi es-tu comme la fleur sur l’eau, comme le nid au creux de l’arbre et comme l’écho dans la forêt qui menace ? » Je disais ces pauvres et saintes choses, et dans chaque mot je trouvais le mot de l’énigme du monde…

« Parfois, en contemplant le ciel et la mer, je sentais du fond de mon âme se lever une tendresse si grande que le plus sublime spectacle m’en paraissait amoindri ; et je ne trouvais alors, pour témoigner aux choses mon amour, que des cajoleries de vieillard pleurant sur un berceau. « Voici l’océan nourricier, créé, exploré et enfermé dans la nuit », m’écriais-je ; et voici la nuit mesurée et enveloppée de lumière ! Le vent plaintif s’est levé ; ma pensée amoureuse va plus loin que le vent et plus loin que cela même qui scintille là-bas et qui est Vénus. Que le cercle des réalités apparaît petit à qui embrasse du centre spirituel ! Eh ! mais, c’est qu’il est vraiment petit, petit et charmant à en rire, cet univers enfantin offert à ma terrible tendresse ! Je ne le comprends guère et j’en conviens ; la plus pauvre chose passe mon entendement ; un grain de sable de la route, une larme de la mer, un mouvement d’ailes de la mouette ; mais qu’importe que ma raison ne pénètre jamais qu’à demi cette aimante éternité livrée à mon amour ? N’est-ce pas se rapprocher des choses, se fondre en elles, que se reconnaître étranger à son propre entendement ? Je ne connais pas les raisons de l’être, mais je les sens ; et je sens que l’amour et la beauté peuvent tout, tout hormis « n’être pas ». Tendres, tendres choses ! Tendres et profondes ! Comme vous avez besoin de ma pitié pour vivre ! Comme votre infinité vous ferait peur si l’idée de l’infini n’était pas mon amour même ! Quelle harmonie règne entre nous ! Ne suis-je pas en vous, n’êtes-vous pas en moi ? Que de douceur en nous et hors de nous, que de sagesse nécessaire et irraisonnée ! Et que ce grand orbe mobile semble donc bien fait pour comprendre mon immense cœur en mouvement ! Amour, commencement et fin, Amour et amour. Vous voici, criais-je follement ; vous voici enfin, ô Amour ! Que votre présence est douce ! et que votre ombre au long de mon ombre est terrible ! Avant notre rencontre vous ne m’étiez qu’un Dieu, un pauvre Dieu personnel ; un Dieu dans le ciel et une crainte au cœur de l’homme ; et vous voici vous-même enfin, et vous voici amour, amour et douleur ! Oui, douleur ; ah ! certes oui, douleur ; car vous vous êtes dévêtu de votre mystère. Vous passiez la raison en ces vieux jours de votre divinité ; vous étiez inimaginable ; votre nom était Infini ; la date de votre venue était Futur.

« Et maintenant vous êtes là, près de moi, vous l’incessante création, vous la chose qui n’a nul souci de se connaître, vous le premier cri du nouveau-né ! O Amour, infini dévêtu de mystère, Dieu dans sa nudité sublime, écrasante nécessité, dominateur de la Raison, Christ dans le monde du pain et du vin et de l’enfantement. Toi, langage parfait après le balbutiement enfantin des sages ; toi, l’idée éternelle où la chose introuvable pour l’un, la volonté évidente pour l’autre ; toi qui ne peux être ni idée, ni chose, ni volonté, étant toi-même ! O Évidence terrible ! ô Infini dévêtu de mystère ! quelle poésie, quelle musique, quelle peinture, quelle danse exprimera jamais l’éternité de ton propre étonnement devant la splendeur d’être toi-même ! Viens ! Enlace-moi ! Allons vers les jardins qui sont sur les mers ! Allons vers les sources qui sont dans les forêts ! Foulons de notre pas humain le sable qui caresse, et la pierre qui déchire, et la poussière de la lune qui fait toutes choses vieilles ! Et crions, afin que nous entendent nos fils, les dieux de tous les temps et de toutes les races ! Et que je ne sois plus l’homme et que tu ne sois plus la femme ; car tu es l’amour en moi, et nous sommes l’unité suprême formée de deux terrestres unités ! Et allons réveiller, sous le chêne ébloui de vent, celle qui fut notre couche commune, la Clarice-Annalena, pitoyable et pâle dans le monde du pain et du vin et de l’enfantement. Viens, enlace-moi, Amour ! Toi dont les pieds sont plus bas que toute l’abjection et dont la tête rayonne au-dessus de toute clarté ! Chant des constellations, petite courbe harmonieuse sur la coquille phrygienne, harpe du soleil levant, auberge des vents, pâmoison écumante des mers ! Toi qui m’as fait connaître l’éternité ! Fils du Dieu vivant ! « Ta face brille comme le soleil, tes vêtements sont blancs comme la lumière ! »

« Ainsi qu’un homme que le sommeil abandonne, je m’approche de toi, ô fenêtre ensoleillée et bourdonnante de mouches, ô Amour, fenêtre ouverte sur la vie ! Et voici que je vis le moment de la vague, et le clin d’œil étincelant de l’écume, et l’éclair d’une aile blanche au milieu de l’aveuglement des eaux ! Espace, espace qui séparez les eaux ; mon joyeux ami, comme je vous aspire avec amour ! Me voici donc comme l’ortie en fleur dans le soleil doux des ruines, et comme le caillou au tranchant de la source, et comme le serpent dans la chaleur de l’herbe ! Eh quoi, l’instant est-il vraiment l’éternité ? L’éternité est-elle vraiment l’instant ? Vanité des rêves humains, noirceurs de l’orgueil et du mensonge, que je vous moque dans le rire doux des mouches enivrées ! Petite palme frileuse offerte au vent d’acier, petit galet luisant dans l’écume pâmée, et toi, homme de peine en haillons mâchant ton pauvre pain en face des splendeurs terribles du Fils de l’Homme ! Quelle sagesse en vous ! Comme je vous aime ! Qu’il m’est doux d’être le battement le plus secret de la chair immortelle ! O éternité ! quel maître doux, quel frère amoureux tu as trouvé en moi ! Avec quelle libéralité je te multiplie de toute la hâte de mes instants humains ! Avec quelle sûreté je te prédis ton demain à toi, grande sentimentale qui ne te connais pas encore ! Car il reviendra, le farouche amour, car elle est toute proche, la terrible vérité. Et je sais sous quelle vague elle brille, la pierre, la pierre qui doit briser la bouche du mensonge, de la laideur et de la folie ! Car ils se déchireront bientôt, les vieux horizons étouffants, laissant enfin paraître les lointains de musique et de miel de la consolation ! Qui le nierait, alors que toute ma chair brûle de prophéties ! Qui s’en gausserait, alors que toute la révélation finale baise déjà mon sang de ses lèvres enflammées ? Luxure secrète de l’être, battement dans le ventre de la vie, gonflement de la tendresse dans le cœur des cœurs, je te sens, tu me pénètres de toute ta fureur, ta chaleur humide est sur ma bouche, tes larmes labourent mon visage.

« Ah ! vieux monde imparfait de la joyeuse nouvelle ! Comme tu chancelles au bord de l’éternité ! Viens sur mon cœur, ô monde accompli, ô berceau et fosse commune d’une race immonde ! Je t’aime de tout le désespoir des derniers instants ! Déjà ton ciel pâli s’agite comme un chiffon sali de pleurs d’adieu ! Ah ! comme je t’aime, apparence ancienne d’un monde mourant, vieille peau de bête malade ! O Amour ! ne lui fais point de mal ! Ne te venge pas trop bien ! Laisse-le mourir de sa mort ! Pardonne à ce monde où tu fus sans royaume, oublie le crachat sur la face et les clous dans les os, et l’éponge, ah ! l’éponge, l’éponge (car tout était si bien calculé ! Il manquait encore une goutte d’amertume ; une seule, une seule, afin que tout fût accompli !) Oublie, ô mon amant ! Ne le frappe pas ; laisse-le pourrir doucement dans son sommeil. Vois, ses pauvres dents sont déjà brisées ! La pierre est dans le gosier : la vieille vipère ne trouve point d’issue. Et que t’importe ? N’es-tu pas moelleusement couché sur le trône du cœur ? N’as-tu pas mes yeux sur tes yeux ? Ne suis-je pas debout à ta face, éternité devant l’éternité, amour devant Amour ! Laisse-le pourrir doucement !

« Tu ris, ô mon amant ! Serpent, dis-tu ? Ah ! tu n’es que soleil et que rires ! Mais la prudence du serpent a du bon, entends-tu, ô bien-aimé ! Puissant, puissant ! Et surprenant, et délectable ! Et profond ! Ah ! profond. Plus profond que les cieux, et les mers, et les terres dont tu es le principe et l’essence ! Plus profond que tous les anciens désirs de Dieu ! Profond, profond, profond ! Raison d’être, cœur, amoureuse évidence de toutes choses ! Toi qui fais du terrible infini une petite chose douce à soupeser dans la main ; toi qui es répandu dans toute la matière considérée jusqu’à ce jour comme inconsciente ; toi qui pénètres toute la nature radieuse ; toi par qui le pain et le vin sont sa chair et son sang, et par qui sa mort est l’obscurcissement du soleil ; ô Consolateur, vers qui nous levons nos yeux aveugles ! Je t’ai entendu chanter, la nuit, dans la voix de la mer, sur les sables tourmentés ! J’ai vu ton ombre maintes fois se pencher sur le sommeil de Madeleine ! Je t’ai senti frissonner dans les choses les plus pauvres et les plus mortes. Tu as battu, galet des plages solitaires et sinistres, tu as battu contre mon cœur ! Quelle sagesse, ô rose, tu exhales ! Quel enseignement me vient de vous, insectes insensés, dans la clarté de miel sombre du soir ! Neiges des sommets, haillons du pauvre, brumes sur les faubourgs, avec quelle ferveur un seul et même principe vous pénètre ! O Dieu dans ma chair ! O Dieu dans ma tendresse, ô Dieu que je touche, regarde ! Comme le bien-aimé est beau !

« Et toi, toi dont le battement de cœur mesure l’infini, comme tu es humble et proche, Amour ! Chose en soi, raison infiniment nécessaire de toutes choses, Dieu dispersé et unique, maître de la Volonté, conducteur de la Raison, introuvable de la Science, chemin battu du Sentiment ! Comme tu es sur moi, et au-dessous et au-dessus de moi, et comme tu es en moi ! Ah ! doux mot qui jamais n’a été prononcé ! Ah ! certitude éclatante de simplicité ! Comme tu m’enveloppes, comme tu me caresses, comme tu t’insinues dans la chair de mon cœur ! Hé ! vraiment, n’était-ce que cela ? Tant de labeurs, tant de recherches et de combats et de séparations ! Cela et seulement cela ? La subtile, la profonde, l’insupportable certitude de l’Amour ? O la plus ingénue des révélations ! Mais quel demain ! Quelle vengeance ! Quelle atroce vengeance ! Quel écroulement des pourritures de l’orgueil et du mensonge ! Quelle lèpre sur les hommes et sur les cieux ! Puis quelle beauté, quel calme, quel horizon d’amour à jamais dévoilé !

« O futur d’amour parfait, seul en face de toi-même, comme tu es proche ! Homme nouveau ! Comme le bruit de ton pas se multiplie ! Écroulez-vous, bornes sans amour des horizons ! Apparaissez, lointains véritables ! Un : révélation. Deux : attente. Trois : approche. Quatre : affreux tourbillonnement. Cinq : pierre de la Vérité qui brise les dents. Six : délivrance. Sept : extase, extase ! Éternité d’extase !

« Quelquefois le tumulte de mes sentiments était si grand, le mouvement de mon cœur si précipité, l’envie d’épancher toute mon âme en un seul cri si impétueuse que, jugeant vaines et infectées de raison non seulement les paroles qui me venaient aux lèvres, mais encore les plus ardentes invocations des livres sacrés, je renonçais au plaisir même d’emprunter au langage des hommes une expression pour le trop-plein de ma tendresse et de ma gratitude. Alors, comme poussé par un vent de folie, je me précipitais à la rue ; je pressais sur mon cœur hommes, femmes et enfants ; je jetais à pleines mains argent et bijoux, riant aux larmes s’il m’arrivait d’entendre attribuer à l’influence du vin ce que je savais être un effet de la plus sage tendresse. « Ils ont toujours des pauvres, et Lui, Lui, ils ne l’ont plus. » Je baisais avidement les pierres éblouies, les arbres muets de chaleur, l’eau paresseuse et odorante des canaux ; sans y mettre aucune distinction, j’enveloppais de mon amour toutes choses de la nature, les minimes comme les considérables, les répulsives tout aussi bien que les attrayantes ; l’aveugle et sourde matière m’apparaissait imprégnée d’amour jusqu’en ses germes les plus infectieux, en même façon que le pire de l’homme participe encore à quelque degré de l’ange.

« Certes, ma cruelle raison n’a point laissé, avec le progrès des ans, de mêler quelque ridicule au souvenir de ces jours attendris et fougueux ; cependant, l’exaltation où je me trouvais alors m’apparaît, aujourd’hui encore, bien plutôt outrée dans son expression que déraisonnable en son essence. Ne suis-je pas, en effet, redevable au seul amour de toute cette tardive connaissance vainement pourchassée aux grimoires humains ? Ne m’a-t-il pas enseigné à chercher le sel de la terre aux lieux où quelque chance subsiste de le découvrir ? Ne m’a-t-il pas appris, enfin, à m’abandonner à la vie comme le dormeur se livre au songe et à transposer dans la réalité raisonnée toute la douceur du monde sentimental des rêves ? Ah ! chevalier, c’est cette dernière influence singulièrement qui m’a fait estimer la sagesse de l’amour sur toutes autres ! Car le rêve a ce pouvoir salutaire de nous faire brûler d’une flamme plus grande pour ce qui est beau, et de nous secouer d’un frisson plus violent au spectacle des objets immondes et de nous tirer des larmes plus brûlantes à la vue de l’infortune. Si les choses nous apparaissent en songe plus grandes, plus belles, plus touchantes ou plus terribles, c’est à cause qu’elles y sont mesurées à la puissance d’un sentiment délivré des liens de la raison. Le simple fait que certains rêves reproduisent avec plus ou moins de fidélité les images reçues par les sens suffit parfois à engendrer des doutes profonds ; que sont ces doutes, cependant, à comparaison de la confiance que nous gagnons à rapprocher ce qui nous gouverne à l’état de veille de ce qui nous guide dans le songe ? Le sentiment nous présente le miroir approfondi des rêves, et quelle est notre surprise de nous y reconnaître sous les traits de l’universel amour ! Grâce à ce jeu divin, nous apprenons que le monde extérieur n’est réel qu’en tant que l’intelligence qui l’anime est le reflet du sentiment qui brûle au tréfonds de l’être ; car toute chose hors de nous procède de ce qui est au dedans de nous. En même façon que l’âme est l’expression de l’amour de Dieu pour Dieu même, l’objet est le mode de l’amour de l’homme pour l’homme. Tout de même encore que l’Amour infini lequel, embrassant toutes choses, contient nécessairement la notion de l’imparfait et partant brûle d’une adoration sans cesse plus passionnée de soi-même, nous existons, en tant qu’objet, pour le seul dessein de magnifier, par la création continue du beau, cette certitude unique, cette réalité suprême d’un monde intérieur qui est tout amour.

« Si nous chérissons l’existence temporelle, ce n’est donc point à cause que nous venons d’elle, mais par la raison qu’en y trouvant de quoi réaliser la beauté dont notre âme nous présente le parangon, nous glorifions et la créature que nous sommes parmi les créatures, et cet amour originel dont la nécessité de s’adorer sans cesse davantage se manifeste à nous dans la notion que nous avons de l’infini. Car la chose sans fin ne saurait en aucune façon être telle en soi, mais seulement en tant qu’attribut de l’amour ; et il est de sa nature, tout ainsi que de celle du désir chez l’être borné, d’être un mouvement illimité par cela même qu’il ne peut avoir de but en dehors de soi. Pour ce qui est de notre idée du néant, j’en aperçois l’origine dans une imagination faussée par le Mensonge, ce contradicteur orgueilleux et stérile, cet impuissant ennemi de l’amoureuse évidence. Le monde, aux yeux du mystique, est tout affirmation ; en saurait-il être autrement de la manifestation sensible d’un Dieu dont le pouvoir n’a point d’autre limite que l’impossibilité de n’être pas amour, c’est-à-dire de n’être pas ? La vie véritable est une initiation par la tendresse. Si dès les premiers âges nous avons appelé l’amour du nom suprême de Créateur, c’est que ni l’esprit ni les sens ne nous suffisent à faire du séjour temporel une réalité. Car ce n’est pas ce qui vient à nous, mais bien ce qui vient de nous qui est la vie véritable. Être, c’est créer et non recevoir sa vie ; or, l’amour est l’instrument unique d’une infinité de créations possibles. Ce que nous appelons réalité n’est point une chose qui s’offre à nous, mais un fruit de l’initiation, et l’initiation commence avec l’amour. Il n’est donc pas seulement ingénieux, logique ou sublime, mais d’absolue nécessité d’identifier, au sens terrestre, la science du Divin avec une Béatrice née d’une chair et d’une âme. Le ciel n’est point le rêve d’un fiévreux ; les chemins qui y mènent sont de sable et de roc, de sable et de roc pénétrés d’amour, gorgés d’amour à en pleurer ; avant donc que d’entreprendre la conquête d’une réalité si formidable, tâchons à nous bien pénétrer de réel amour durant la vie préparatoire dans le temps.

« Sans doute, la confidence que je vous fais ici de mon passé vous apparaît déjà trop étrange par elle-même pour qu’il me soit permis d’y mêler une description détaillée de visions plus fantasques encore. Je me bornerai donc à vous conter un seul de ces innombrables songes où mon amour trop humain m’apparut avec tout son cortège d’attendrissements, de doutes, de terreurs et de dégoûts. J’étais sujet à des accès de somnolence qui me surprenaient en plein jour, souvent au plus fort d’un entretien animé et quelquefois même au plus bruyant de la rue. Un sentiment de sécheresse dans la gorge, un fourmillement autour des yeux et un grand vide dans tout le corps précédaient d’ordinaire la crise. Je n’avais alors que le temps tout juste de me traîner jusqu’à mon lit ; et, sitôt que je m’y laissais choir, le lourd sommeil tombait en moi comme un désespéré saute dans un puits avec une pierre au cou. Je demeurais insensible une heure ou deux ; après quoi je me réveillais aussi brusquement que je m’étais endormi, tantôt riant aux éclats, tantôt pleurant à chaudes larmes. Or voici ce qui m’advint durant un de ces sommes bizarres : je me retrouvai dans un palais fort noble dont l’ordre et le meuble m’intriguaient au plus haut point par l’étroite union que j’y découvrais et d’un goût très sûr et d’une singularité indéfinissable. La tête haute, une main à l’épée, l’autre à la hanche, le chapeau sous le bras, me balançant noblement sur la pointe du pied, décharné et tout plein d’orgueil, je parcourais salles et galeries au bras d’un vieux gentilhomme qui m’en faisait les honneurs. En dépit des façons honnêtes de mon hôte, de la bonhomie de son sourire et de l’enjouement de ses propos, je ne goûtais que médiocrement ce tête-à-tête ; et à chaque fois que mes yeux rencontraient ceux du vieillard, je ressentais dans mon esprit un malaise d’autant plus inquiétant que je cherchais en vain dans l’honnête physionomie quelque trait qui le pût justifier. Je ne connaissais en aucune façon le lieu où je me trouvais, ni l’objet qui m’y avait amené ; encore moins avais-je mémoire d’avoir jamais rencontré le jovial personnage qui m’y faisait si bon accueil et que j’appelais, avec une hypocrite familiarité : « Mon cher marquis de Lamorthe ». Tout en me promenant à travers d’interminables enfilades de salons, le maître du logis me contait tantôt de curieuses historiettes de sa vie de cour, tantôt de graveleuses anecdotes d’auberges ou de camps ; mais je ne me laissais distraire de ma sombre rêverie ni par la magnificence de ce qui surprenait ma vue, ni par le piquant de ce qui m’offensait quelque peu l’oreille. J’étais oppressé par l’étrange sentiment qu’une chose affreuse, un être sans nom, un monstre inconnu me surveillait de quelque cachette et n’attendait qu’un mouvement de ce cher marquis pour m’apparaître dans son horreur. Toutes les fibres de mon corps étaient tendues par l’attente ; le temps est si profond, si lourd, si hostile dans le rêve ! A la fin nous nous arrêtâmes devant une croisée large ouverte sur un parc que je jugeai ou plutôt devinai immense ; car la haute muraille qui l’environnait se dressait à très peu de distance de la fenêtre et ne découvrait à la vue que les branches supérieures des vieux arbres immobiles, sombres et touffus. Le marquis interrompit son badinage et se prit à m’observer furtivement. Un silence surnaturel, mort de tout mouvement plutôt que simple absence de voix ; une mélancolie quasi répulsive épanchant sur toutes choses une lumière sans vie ; l’absurde proximité du mur élevé là comme pour le seul dessein de dérober aux regards un jardin sans doute fort beau… Mon angoisse devint intolérable. J’étouffais dans cet enfer de silence. Il me fallait, coûte que coûte, entendre quelque son, ne fût-ce que celui de ma voix. Dans mon trouble je murmurai donc : « Puissances du ciel ! Voilà qui est étrange ! » Alors le marquis me sourit doucement, cligna de l’œil, dodelina de la tête et le petit colloque suivant s’engagea devant l’affreuse muraille : «Le marquis: Eh ! eh ! à coup sûr, singulière chose que la vie. Ah ! les philosophes ! Ah ! ah ! Cultivons notre jardin ! Et voilà le seul jardin que l’on cultive raisonnablement… le seul, par ma foi, là, devant nos yeux. Et le vieux tran tran continue en dépit de tout. Le même ciel, le même soleil ; le même amour aussi, le même amour surtout. Ne trouvez-vous pas l’odeur de ce jardin bien délicieuse ? —Moi: Certes, mais ce mur… —Le marquis: Ah ! ce mur. Ah ! ah ! Oui, ce mur. Cependant… Au diable le mur ! Car que m’importe ? J’ai de l’air ici et je me soucie bien du reste. —Moi: Mais la vue, ce me semble, serait plus attrayante… Ne pourriez-vous pas le faire abattre ? —Le marquis: Oui, il y a là de fort beaux arbres, j’en conviens ; et s’il ne tenait qu’à moi… Mais ceci n’est point ma propriété. —Moi: Se peut-il vraiment ? Mais alors, qui donc est l’heureux… —Le marquis: La ville voisine, Vercelli. Et toute la province. Ils songent d’ailleurs à l’agrandir. C’est déjà très encombré… —Moi: J’entends ; le dimanche sans doute ? La canaille du voisinage ? —Le marquis: Oui, mais bon nombre de personnes de qualité aussi. Grâce à cette… à cette (passez-moi le mot, monseigneur), cette gourgandine célèbre… —Moi: Bah ! Une créature ? Et qui donc ? —Le marquis: Non, vous ne sauriez imaginer rien de plus bouffon ! Ah, ah, ah ! Des centaines ! Que dis-je ! Des milliers… —Moi: Mais c’est donc Cythère, ici ? Ah ! mon cher marquis, je vous soupçonne de… —Le marquis: Oui ; des milliers, des caravanes, des légions. Des légions de galants ! Et dans un appareil ! De vrais babouins, mon cher comte-duc. Quelquefois aussi des larmes, des soupirs, des gémissements, des couronnes, des flambeaux… Il en vient de tous les coins du monde. Gens d’épée, de robe, de lettres, d’église même. Quel siècle ! Ah, ah, ah ! Singulier mélange d’obscène et de macabre ! Luxure et putréfaction. Fleurs et vermine. L’amour, la galanterie dans un cimetière ! Avec une Annalena de Mérone, une prostituée morte, une pourriture de la pourriture ! En vérité, la dissolution des mœurs… » Ce cher marquis n’eut pas le temps d’achever. Un cri — et ce fut le réveil. Horrible, horrible réveil ! Depuis cette nuit-là, chevalier, la simple vue d’une clôture de cimetière m’emplit de crainte et de dégoût.

« Le sentiment seul est réalité. Tout le reste n’est que mirage tant de la vie temporelle que du songe. Ainsi, en rouvrant mes sens à la clarté des heures si pleines d’amour, j’avais le double sentiment de sortir du rêve et de m’en retourner au rêve. Je connais d’expérience l’action brutale ou caressante de tous les stimulants, de tous les narcotiques ; j’ai traversé maintes fois la plaine enflammée des pavots, et dans ma nacelle tressée de chanvre indien j’ai mesuré les profondeurs interstellaires. Misérables inventions ! Simulacres vils ! Rien ne vaut l’herbe douce-amère pleine d’été, de silence et d’orage, d’une chevelure qui se noue autour de notre tristesse comme l’algue harmonieuse autour du noyé ! Rien ne vaut le fruit palpitant d’une bouche inépuisable où chantent nos souvenirs, où gémissent nos désirs, où se lamentent nos regrets ! Rien ne vaut le regard fascinant et redouté qui vient de plus loin que la vie, qui va plus loin que la mort ; rien ne vaut la chair frémissante qui se dresse, fleur du Saana, grand aloès tonnant, vers l’aimant mystique du soleil, du soleil satellite immédiat de l’amour ! Chair mystérieuse et sacrée ! Vase du sentiment ! Signe visible de la prière ! Éclosion radieuse de la certitude ! Argile sainte, pâmée encore de la caresse de l’ouvrier divin ! O forme rapide de l’universelle tendresse ! Voici les baisers pleins de temps et d’amertume, tristes et beaux comme le regard mesuré des étoiles ; et voici la Maternité formidable, et la pâle Stérilité, sublime aussi en sa douleur de prostituée, et sainte, sainte, sainte ! comme la naissance même. Et voici enfin, sur l’autel pantelant, le mariage de l’âme impérieuse et de la chair fidèle, du sentiment omnipotent et de la raison docile !

« Tout cela, chevalier, tout cela je l’ai connu, je l’ai vu, je l’ai touché. Eh oui, mon amour était terrestre, impur ; blé sauvage et lépreux et amer, ravagé par la nielle du dégoût et de la sénilité… Qu’importe ! Le ver s’attaque aux plus pures choses. Quand l’Adoration est là, brûlante et profonde, n’est-ce point peccadille que la pire aberration ? Hélas ! je me souviens. La mer soufflait sur les sables du Lido ; une ombre trop belle enlaçait mon ombre ; tout était lumière, douceur et sagesse ; et dans l’air irréel, le lointain faisait signe au lointain. Mon amour enveloppait l’univers ; toute l’éternité du bonheur râlait dans ma gorge ; et ma vieille angoisse était réduite à une faible tache d’ombre sur le roc ébloui. « Que cherches-tu donc encore, palsanguienne, ô Pinamonte, ô insatiable ganache ! Toutes choses ne sont-elles pas plus près de toi que toi-même ? N’entends-tu pas monter de ton cœur le bouillonnement de la source des mondes ? Ton amour ne se suffit-il donc pas ? La chose qui se consume n’est-elle pas le feu ? L’être qui aime n’est-il pas l’Amour ? Fils de l’homme, la clef est dans tes mains. L’aveugle seul maudit la clef inutile ; mais toi, toi qui as des yeux — que dis-je ! — toi qui as des yeux et qui VOIS ! » Hélas ! non, il me manquait encore quelque chose. Le sanglot de la joie nouvelle m’étouffait. « J’ai soif ! J’ai soif encore ! Toute l’amertume n’a pas été bue ; il en reste certainement de quoi remplir une éponge ! » Les bras en croix, je m’étendis sur le rivage. Et le Soleil me cloua à la terre !

« Parfois à ces frénésies du cœur, à ces tumultes de l’esprit succédaient de longues heures non d’apaisement, non de prostration, mais comme d’indifférence absolue envers toutes choses du monde, mais comme d’oubli parfait de soi-même. Alors une ombre illimitée tombait sur mon cerveau, ténèbres d’avant et d’après le Soleil ; et je redevenais un infini de matière immobile, informe et brute où tout est déjà contenu et où rien ne se manifeste encore. Et je contemplais ma forme comme une chose absurdement lointaine et soustraite à ma volonté. Et soudain quelque chose de doux, de profond, de tendre, le Verbe ; quelque chose d’énorme et d’infinitésimal, d’inouï et d’éternel, rompant la monotonie patiente de mon être, se prenait à tourner follement, espoir, joie, terreur, insatiabilité ; à tournoyer follement, hâte, triomphe, affirmation, certitude ; à tourbillonner follement, force obscure, inexplicable, indéfinie, incoercible ; terrible faim d’adoration et d’attestation : horrible cri de joie démente dans l’infinitude de la nuit ; sublime lumière dévorante dans la cécité de l’Abîme. O première manifestation ! Je brûle, je tournoie, j’éclate ; je suis impatience, je suis faim, je suis soif ! Quelle traînée de flamme derrière moi ! Comme je cours, comme je vole vers où le sable fou des soleils m’appelle ! Qui donc parmi eux sera mien, sera l’amant, le maître, le guide ? Eh qu’importe ! Ils sont sans nombre, ils sont la Réalité infinie, partant nul d’entre eux n’est réel ! Je suis ivre, je crie de désir, je meurs d’amour, je meurs d’amour éternellement ! Comme la mélodie de mon ellipse m’enchante ! Que l’instant est profond ! Comme il sait contenir tout ce qui est, tout ce qui a été, tout ce qui sera ! Comme je suis riche de Dieu ! Amour m’a fécondé ; mon ventre de soleil tressaille de joie. Ai-je été cette forme vaporeuse, échevelée ? L’ai-je été bien réellement ? Peuh !… Car me voici soleil et raisonnablement installé pour un nouveau moment d’éternité. Et me voici Terre, grande pierre éteinte et maternelle, amante du soleil, déchirée, creusée, labourée, pâmée de la tourmente des sèves d’amour. Et comme Amour son maître, pleine de joie et de douleur, de vie et de mort, de souvenir et d’attente. Et puis…

« Et puis un mot quelconque, une morne vérité quelconque venant d’une vie dont la réalité est le premier des mensonges, d’un monde qui n’est pas le royaume de l’amour ; une syllabe, un regard, un sourire, un geste, n’importe quoi dissipait en un clin d’œil tous les trésors de l’illusion. « Le beau spectacle », grommelais-je alors entre mes vieilles dents branlantes, « le beau spectacle que celui d’un grison imbécile se vautrant aux pieds d’une gourgandine rapace et sotte ! Vieux crâne vide de cervelle, coquille d’une noix pourrie, trou plein de nuit et de nécrophores, quand donc cesseras-tu de te nourrir de mirages ? Folie, réveille-toi à ton infortune ; vieillesse, reconnais ta laideur ; cadavre, flaire ta puanteur. Il te sied bien, en vérité, de faire l’Adam d’avant le mensonge ! Reconnais enfin où tu es, regarde ! Te voici dans un mauvais lieu où la peste a pénétré, où le serpent du tombeau s’insinue dans les vulves, où le vent de la pourriture souffle sur les lits funèbres. O maison maudite de la fornication sans amour ! Ici le pain de vie est plein de nielle et de vermine et le vin d’amour a l’odeur d’un lendemain de beuverie. Allons, levez-vous, beau Don Juan aux côtes creuses, prenez ce flambeau, approchez de ce lit, tirez ce beau rideau de pourpre, voile de naufrage gonflée d’un vent muet de destruction… Ah ! tu trembles, vieux couard ! Tu sais que ce qui repose là n’est que le cadavre de ton rêve. Le cadavre de la jeunesse, la putréfaction de la beauté, le fantôme ignoble de ce qui fut vérité et splendeur au premier jour… Allons, couche-toi sur ta Clarice, sur ta stupide, sur ton impudique, sur ta rapace ! Cadavre, ta place t’attend dans cette fosse commune des fornications mensongères, des luxures sans amour ! Immondice, va t’enfouir dans le grand égout hospitalier ; hyène, va lécher les genoux de ton cher grand cadavre en liquéfaction !

« Vous ne pouvez faire ici, mon cher chevalier, aucune réflexion que je n’aie faite alors. Pour ensorcelée que fût ma triste cervelle, je n’en avais pas moins conservé, dans les choses de la vie, toute ma lucidité ordinaire. J’apportais dans mes pires extravagances un souci d’ordre, de graduation et de méthode qui m’étonnait chaque jour davantage. Parfois même le rayonnement d’une sagesse surnaturelle transperçait de toutes parts mon déplorable cœur et pénétrait dans les recoins les plus secrets de mon être. Je ne doutais plus de ma réalité effective ; je vivais, l’univers entier se condensait en moi, je me disséminais par tout l’univers. Je possédais l’amour et l’amour me possédait ; ma joie était un martyre, ma douleur une extase. Je relus tous les livres de la Vérité. Je revécus lesÉvangiles, j’aimai l’Imitation, laDivine Comédie, j’admirai Pascal. Je pardonnai au frère Jean-Jacques. Certaines pauvretés de laVita Nuovame donnèrent de la surprise. Je pénétrai au cœur même de la vie. En chantant l’amour, les poètes se plaisent surtout à célébrer l’influence vivifiante qu’il exerce sur le cœur et sur l’imagination ; pour moi, j’incline de plus en plus fort à penser que la vertu suprême de ce sentiment s’étend sur toute la nature, depuis la matière que nous considérons comme inanimée jusqu’aux glandes essentielles de notre cerveau. L’exaltation provoquée par la tendresse m’apparaît favorable au philosophe tout de même qu’au saint ou au poète ; car ma propre expérience m’enseigna à considérer l’amour comme une manière de correspondance universelle entre la matière et l’esprit, et comme une expression sensible de leur identité par-devant l’Être unique. Source de l’existence, il m’en paraît être en même temps et le principe indubitable et le sens unique et parfait. Mystère adorable et terrible, instigateur de toute pensée, de tout art et de toute science véritable, il apparaît aux intelligences primordiales sous des nombres et des formes symboliques qu’il réduit plus tard à la trinité logique de l’éternelle Création, de la Matière et de l’Esprit ; puis, couronnant l’œuvre lente de l’initiation, il s’élève à l’unité dans la personne divine du Consolateur et nous apparaît de la sorte dans son expression la plus claire et la plus pathétique.

« Oui, chevalier de mon cœur, l’Amour, divinité bizarre et que la Fable nous représentait aveugle, l’amour et le seul amour m’a fait pénétrer le secret des choses et le mystère de mes propres pensées. Se révélant à mon esprit sous la forme d’une logique suprême du Sentiment, il s’est laissé connaître comme base de toute notre architectonique spirituelle. Grâce à lui, j’ai appris à ne chercher rien autre chose dans la divergence des méthodes que les éléments d’une étude de caractères ; si bien que les systèmes sublimes mais inconciliables ne valent aujourd’hui à ma raison qu’en leur qualité d’expressions plus ou moins fidèles de sensibilités différentes. Le fameux esprit philosophique débute par une observation souvent inconsciente du Sentiment dont il tire sa source et finit par une confession mystique par-devant l’Univers d’amour ; car il est impossible d’imaginer d’autres fins au triste labeur d’une dialectique convaincue d’avance de la vanité de ses efforts. Le misérable jeu, en effet, que celui des combinaisons de notre entendement ! Encore qu’il connaisse parfaitement son impuissance à franchir les limites que lui assignent ses propres lois, notre esprit tout ensemble impatient et minutieux s’obstine à approfondir, à commenter sans cesse l’œuvre purement amoureuse de Dieu ; or il n’est point d’autre fin à ce travail que d’énoncer, avec une précision de jour en jour plus décourageante, les raisons naturelles de notre incapacité. A tout prendre, l’entendement, faculté secondaire, semble n’avoir été donné à l’homme qu’à seule fin de l’éclairer sur l’importance capitale du Sentiment et de le guider de la sorte dans sa recherche du principe même de l’Être. Avant que d’entreprendre la grande conquête du ciel, il nous faut donc apprendre à considérer notre chère Raison non comme une qualité indépendante et définie, mais seulement comme le complément d’une puissance intérieure obscure jusqu’à ce jour et inévaluée. Hélas ! nous savons encore à peine aimer, et nous voudrions penser juste !

« Mais c’est surtout pour m’avoir su éclairer sur le sens mystique du Verbe que je garde au sage et tendre Amour une gratitude ardente et illimitée. Grâce à lui, je connais la signifiance secrète des mots, ce quelque chose d’indéfini qui sommeille dans toute parole et qui varie selon que la parole est vérité ou mensonge. La Mérone, semblable en cela à toutes les femmes perdues, n’usait que trop volontiers de finasseries ; son discours tenait ma méfiance en continuel éveil ; toutefois, le profond sentiment interprétait à sa manière le moindre son de la voix aimée. Tandis que ma raison flairait la supercherie ou découvrait le mensonge, mon âme s’abandonnait sans réserve aux vérités miraculeuses, indiscutables de l’amour ; le sentiment acceptait pour vrai ce que la raison rejetait comme faux ; le Mensonge humain parlait, mais celui qui l’écoutait était Amour, le joyeux, le profond, le triomphant Amour ! Ah ! le Mensonge ! le vil contradicteur ! le trivial et lâche ennemi ! Meurtrier naïf et ridicule, profanateur stupide des saintetés de l’amour, entre la raison et le sentiment il creuse un infranchissable abîme et apparaît de la sorte à tout être pensant comme la source des pires calamités sociales et le point de départ des plus redoutables maladies de l’entendement. Au regard ingénu et profond du Sentiment, toute la douce nature apparaît revêtue de puissance, de tendresse et de splendeur ; avant le mensonge d’Adam, l’homme ne connaissait point d’autre règne que celui de la grâce et de l’harmonie, et il vivait, héroïque et confiant, dans le sein des quatre éléments primitifs qui sont éléments de pure beauté. La nature étant demeurée ordre et splendeur, la vie logique devrait être, aujourd’hui encore, adoration profonde, car la chose qui hors de nous a nom Beauté, au dedans de nous se nomme Amour. La première idée de l’homme fut celle de l’amour qu’il trouvait en soi-même, en l’être, en la chose. Confident fraternel des bêtes, ami des pierres, le primitif régna sur la nature par son ingénuité d’Adam et par son charme d’Orphée. Son malheur ne fut point de mordre au fruit de la vie, mais d’en renier, à la face de l’Amour même, la connaissance sainte et le délice sacré. Ivre d’orgueil et de puissance, il trouva le premiernon, alors que tout étaitoui, alors que tout autour de lui n’était qu’affirmation. Et, au lieu d’accourir à l’appel du Père, il se cacha dans l’herbe épouvantée, murmurant dans son mauvais cœur : « Que me veut-il encore ? Que peut-il avoir à m’apprendre ? N’ai-je pas vécu l’instant d’éternité ? Ne suis-je pas l’Homme et l’entendement de l’Homme ? N’ai-je pas conscience d’être Lui-Même ? N’ai-je pas enfin la certitude d’être Amour ? »

« Le déplorable effet du premier mensonge fut de nous faire juger ingrate et cruelle la nature elle-même, alors que, projection d’un monde intérieur qui est tout sentiment, elle aurait dû continuer de nous apparaître jusqu’à ce jour pleine de charme, de force et de clémence. Le mensonge est né à l’instant même où l’homme cessait de se sentir en rapport direct avec la nature ; car c’est en jugeant des choses de la vie au travers du naturel de son semblable que l’homme a acquis la fausse connaissance du bien et du mal. Le mal est dans l’homme seulement, et ce n’est qu’au moyen d’une extension absurde et néfaste que nous sommes parvenus à nous former l’idée avilissante d’un mal en tant que principe naturel. L’étude du prochain a conduit l’homme à l’âpre connaissance de sa personnalité. Ce triste examen lui offrit mille raisons de se défier de sa propre âme ; et dès qu’il se fut pris à douter du monde intérieur de l’amour, il estima vain, cruel et laid le monde extérieur qui, dans la sainte réalité, n’est soumis qu’aux lois de la beauté et de l’harmonie. Hélas ! que savons-nous aujourd’hui de la nature ? Les moins pervertis d’entre nous en connaissent-ils autre chose que certains charmes propres tout au plus à flatter les sens ? Comme que nous fassions, toujours un sentiment de regret se mêle au triste amour vieillissant que nous portons à cette sœur éternellement jeune et passionnée. Jetons les yeux autour de nous : toutes choses respirent la force, la confiance ; l’univers exulte d’un formidable désir ; tout est lutte et lutte pour l’amour ; tout est force, et le droit du plus fort amour est le meilleur. L’âme des héros primitifs chante avec l’océan, rit avec le torrent et sanglote avec la bise. Votre âme se souvient de ces chants, de ces rires, de ces plaintes ; et vous regardez tristement vers le lointain des mers, et vous soupirez : « Passé, où donc es-tu, où donc es-tu ? O mon cher passé, ô mon amour profond à tout jamais enseveli ! » Puis, vous vous consolez par quelque vil sarcasme du grand malheur de n’être plus ce que vous avez été au début des temps. Le soleil luit comme une armée ivre de victoire ; la blonde plage frissonne ainsi qu’un beau corps ébloui de volupté ; et la vague succède à la vague, fuyante et tendre image de l’amour passager et à jamais présent.

« A quelques pas de l’endroit où vous êtes, un rêveur énervé et livide, mort à l’amour et aux combats, soupire faiblement dans le grand soleil sonnant : « Pourquoi tant de beauté à des choses si peu réelles ? Pourquoi cette éternelle invitation à la danse de la vie, alors que dans la nuit de ma chair la vie n’attend rien autre chose que l’oubli même d’avoir été ? Comme me voilà vide et plat, et patient et terne ! Comme j’ai été dupé, et quel affreux menteur je suis ! » — Et vous, chevalier, et ce grand dadais, et moi-même, ne sommes-nous pas encore les moins impurs de tous ? N’est-ce pas une honte que la vaine curiosité des lois naturelles puisse primer l’amour mystique de l’univers ? Opposant régulièrement à l’invite amoureuse de la douce nature une méfiance engendrée par un mensonge purement humain ; sans cesse imaginant quelque absurde désaccord entre nos sens et les faits de l’extérieur ; inconscients du principe du verbe et de la chose, de cet amour évident qui habite le ciel et la mer, l’arbre et le vent, la pierre et le cœur ; mauvais envers le prochain, cruels envers nous-mêmes, au sein de la très sainte réalité de Dieu nous vivons dans un monde imaginaire de duperies et d’illusions. Hélas ! C’est qu’il a suffi d’un seul mot contraire à la vérité pour détruire l’auguste harmonie qui régna au premier jour entre les deux mondes de l’amour et de la beauté. Songez donc, chevalier ! L’homme vient de mentir à l’homme son frère ! Horrible moment ! Fin, écroulement, anéantissement de toutes choses ! L’homme nous a menti, le frère a dupé le frère ! Désormais tout vous ment, et Dieu qui vous créa pour l’amour, et la beauté du ciel qui vous commande d’adorer, et la sainteté de l’animal qui vous lèche la main. Tout est détruit, tout est à bas. Vous frémissez, votre vue se recouvre d’un voile, le sol se dérobe sous vos pas. Horreur, extrême horreur ! Vous sentez monter du tréfonds de votre être le battement du cœur de l’horreur même ! »

Je ne pus m’empêcher à cet endroit d’interrompre le comte-duc par un mouvement et un sourire dont le sens n’échappa point au fougueux forgeur de paradoxes.

« Eh quoi, monsieur le chevalier, ce que j’avance au sujet du mensonge ne me paraît que peu fait pour vous convaincre ! Me voici donc contraint à m’embarquer dans une nouvelle digression, et cette fois-ci un peu contre mon gré. Néanmoins, je tâcherai d’apporter quelque clarté à mon assertion. Les réflexions que je fis sur le naturel ensemble tendre et pervers d’Annalena m’amenèrent à douter de l’équilibre moral de mon amie. Je soumis alors à un examen des plus minutieux cet esprit de contradiction et de mensonge dont ma très chère semblait pénétrée, et je finis de la sorte par établir pour toutes les formes de l’aliénation deux phases l’une de l’autre parfaitement distinctes. Ce résultat de longues méditations ne me paraît point dénué d’utilité dans un temps où les disciples d’Aristote rivalisent d’ardeur avec ceux d’Hippocrate dans la recherche des limites de la responsabilité. Toute déviation de l’entendement est, sinon précédée, du moins accompagnée d’un trouble physique plus ou moins sensible dans quelque région du cerveau ; tout commencement de folie me paraît donc de ce simple fait devoir être conscient jusqu’à un certain degré. La conscience du mal une fois admise, du moins dans les débuts de l’aliénation, nous ne pouvons faire autrement que de ramener toute maladie de l’entendement à un dédoublement de la personnalité. Le mensonge, cause première de ces maux déroutants, constitue aussi le caractère prédominant de leur première phase. Malheur à l’homme dont le verbe profanateur ment à la bribe d’esprit divin que le Ciel lui a départie ! En lui le parfait équilibre de l’esprit et de la matière est à jamais rompu. Le menteur a cessé d’être l’expression suprême de l’identité de la substance et du sentiment, du corps et de l’âme, du monde intérieur de l’amour et de l’univers extérieur du beau. Le vrai subsiste encore au tréfonds de son être spirituel ; mais déjà son apparition dans le monde sensible est devenue douteuse. Ensemble menteur, négateur du fait, et conscient de la vérité, il est lui-même vrai et faux dans le même instant, et cet instant marque le début d’un dédoublement désormais irrémédiable de la personnalité.

« Voilà, au surplus, la raison pour laquelle la simulation de la santé joue un rôle si considérable dans le commencement de tous les troubles psychiques. Le malade se rend parfaitement compte du péril qui le menace d’au dedans de lui-même ; il se sent devenir d’heure en heure plus dangereux pour son prochain ; et cependant l’orgueil et la crainte d’avouer son mal lui imposent un criminel mutisme. Son unique préoccupation sera désormais de fuir l’infernal Sosie installé dans son âme ténébreuse ; il s’ingéniera à tromper quiconque l’approche sur l’état réel de son lamentable esprit ruiné par le mensonge. Même il ne tardera pas de déchoir au point d’espérer son salut du mauvais principe qui a déterminé sa perte. Le dément demeure de la sorte parfaitement conscient et responsable de ses actes jusqu’à l’instant où la première phase de son mal cède la place soit à la fureur de l’agité, soit à la prostration du mélancolique. La plupart de nos voleurs, de nos assassins et de nos politiques appartiennent à la catégorie des aliénés au premier degré. Profondément pénétrés de l’esprit de mensonge, ils font preuve la plupart du temps, dans leurs sinistres entreprises, d’un pouvoir de dissimulation, d’une logique des probabilités et d’une habileté d’exécution dont les hommes sains, c’est-à-dire aimants et pieux, m’apparaissent absolument incapables. Au surplus, l’affreux dédoublement de la personnalité ne manque jamais d’étendre son influence jusque sur l’économie de notre corps ; car la chose qui selon l’esprit est mensonge et transgression de la loi d’amour, selon la chair, devient vice et péché de laideur. Aussitôt que de la fausseté se vient mêler aux choses de l’amour, la sensualité se sépare du sentiment qui en faisait un attribut de Dieu, et la désagrégation matérielle vient accélérer le dédoublement moral. Il n’est donc qu’à demi vrai de dire que la débauche — j’entends la fornication sans amour — conduit à la démence ; à cause que le vice n’est que la conséquence et le signe physique du péché de mensonge, seul mortel et irrémissible. (« Tous les péchés seront pardonnés, mais le péché contre l’Esprit de vérité ne sera pardonné jamais. »)

« Le mensonge a si bien fait de mêler son poison au principe même des choses, qu’il n’est pas un de nous qui se puisse flatter d’avoir jamais entendu tomber des lèvres de son amour le mot effacé du livre du monde, le verbe unique et très simple dont l’absence a suffi à rendre inintelligible à jamais la parabole de la vie. Ce mot magique n’est point un mot de vérité (selon la réalité du monde) ; la réalité n’existant pas, et cela pour la raison très simple que des esprits pénétrés d’amour n’en sauraient que faire. Néanmoins, s’il n’est pas de vérité pour notre raison, il est une véracité pour notre sentiment, une véracité, un souci d’exactitude qui, dans l’ordre spirituel, est l’expression même des lois de la matière. Que si vous dites : « J’aime », alors que votre cœur est indifférence ; ou, « je vois », ou, « je sens », dans le temps que vos yeux sont ténèbres ou vos sens plongés dans le sommeil, vous faites dévier irréparablement le cours des choses naturelles ; le grain de sable aigu et grinçant du mensonge s’insinue dans les rouages les plus sensibles du cerveau, et vous devenez tout aussitôt à vous-même un objet sans nom, un mot sans signifiance, une chose qui dans le même instant existe et n’existe pas. Le grand, le terrible malheur est de se croire sceptique, alors que l’on est simplement menteur. Nous moquons sottement cela même qui serait en nous saint et réel si la force ne nous faisait défaut d’en découvrir la millième part à notre voisin. En sa profonde scélératesse, l’homme a tellement fait qu’aux plus saines nourritures s’attache un arrière-goût de poison et qu’il est d’une difficulté extrême de séparer l’idée de l’amour de celle du bien et du mal ; au lieu que dans un monde où le mensonge fût demeuré le seul péché irrémissible, la plus extravagante des tendresses tirerait encore son pardon de son ingénuité ; car il n’est pas d’autre mesure à la valeur morale de notre amour ou de son objet que la profondeur et la vérité de notre sentiment. L’attachement à la créature nous conduit à l’amour de l’Incréé ; en aimant bien la chose bornée, nous nous haussons inconsciemment à la sagesse suprême, infinie et située au delà de notre entendement ; ainsi, dans l’Imitation, l’amour du Dieu personnifié s’élève à l’adoration de l’Amour même, de l’Amour essence de la vie et principe de l’être. Hélas ! qu’avons-nous fait du charmant, du profond paradis de la vie ? Nous qui connaissons pourtant la tâche si douce et si simple qui nous incombe, nous qui sentons qu’il n’est point d’objet en dehors du Beau, ni de sujet en dehors de l’Amour ; nous qui savons enfin que tout mensonge est comparable à ces miroirs obscurs et grimaçants qui reçoivent la beauté et rendent la laideur ! Comme je le méprise, cet aveugle ennemi de la divine réalité, ce noir mensonge, prince des ténèbres, craintif et rampant négateur du fait, du fait naïf et simple et pénétré d’amour ! Et comme je le haïrais, cet obscur amant de la laideur et de la déchéance, s’il m’était donné de le mépriser moins ! — Par toutes les fois que la Sulmerre ouvrait la bouche et que je surprenais sur son visage l’expression ensemble audacieuse et méfiante qui précède le mensonge, une voix secrète me criait de mon tréfonds : « Prends garde, Pinamonte ! Par saint Georges, prends garde ! la caverne bâille ! Le dragon est là proche, tout proche… Déjà le monde est vieux, et moisi, et vermoulu ; toi-même, malgré ton grand amour terrible et suave, tu n’es plus que l’ombre d’un rêve, le souvenir d’une vision dissipée. Encore ce mensonge-là, ce péché contre l’amour, et tout ce qui chancelle s’écroule, et tout ce qui n’est plus qu’apparence sombre à jamais dans l’impossible, dans le néant. » — « Halte-là ! ma belle ! criais-je alors. Suffit. Laissez en paix ces tendres sentiments qui ne sont pas les vôtres. Tremblez, madame, tremblez, vous dis-je. Terrible sera la vengeance de la Vérité, terrible et combien plus terrible que l’éclair de lucidité qui surprend le dément au bord du tombeau ! » Et je collais ma main aux lèvres bien-aimées et haïes, et tout aussitôt l’horrible serpent se métamorphosait en oiseau roucoulant du rire — et de quel rire ! — de mon rire enfantin, argentin, malicieux, insoucieux, absurde et délicieux ! « Le voici qui chevauche à nouveau son dada favori ! Cependant j’ai à vous parler fort sérieusement, monsieur le fou ! » — « Qu’à cela ne tienne, madame la menteuse. L’épinette est là ; à l’épinette ! A l’épinette ou au clavecin sur-le-champ ! » — Et la rieuse courait soit à son épinette, soit à son clavecin.

« Elle touchait de ces instruments à ravir et la préférence qu’elle marquait aux œuvres de Willibald Gluck flattait fort agréablement mon goût de l’art simple et mystique. Il n’y eut peut-être jamais d’autre lien spirituel entre nous que notre tendresse profonde pour la musique. Cet art divin est le langage naturel de la passion, la signifiance secrète des accents tendres ou terribles surpris dans la voix de la mer, de la forêt, du fleuve et du vent ; et elle est, dans le même temps, au cœur obscur et bourbeux de notre race vieillie, l’écho primitif et distinct d’une harmonie oubliée. La musique est le cri de l’Amour ; la Poésie en est la pensée… L’une est l’exaltation du présent et elle chante : « Je vis et j’aime » ; l’autre est l’ivresse du souvenir ; et alors même qu’elle se propose d’exprimer un amour bien réel et bien vivant, elle semble dire : « J’ai vécu, j’ai aimé… » Et voilà sans doute la raison par laquelle les deux nobles sœurs, d’abord fondues en un art unique, se devaient séparer avec le progrès des temps. — J’aimais à la folie le toucher d’Annalena. Si surprenante que fût l’habileté qu’elle y montrait, jamais je n’y trouvai l’occasion de douter de la sincérité de son émotion. La belle musicienne avait l’âme fort sensible et l’agilité de ses mains angéliques ne ressemblait en rien à l’adresse irritante et vulgaire des virtuoses. Le noble et mystérieux visage reflétait tous les mouvements de la passion ; les sombres paupières battaient voluptueusement au vent de l’harmonie ; cependant, le corps ne s’abandonnait jamais aux saccades burlesques de l’hystérie théâtrale, et la charmante tête ne s’échevelait point au souffle d’une artificielle tempête.

« Ah ! chevalier, le souvenir de ces heures plaintives et sonores m’émeut jusqu’aux larmes ! J’ai perdu Annalena et j’ai perdu la musique. Pendant que ma très chère jouait, je vivais hors du temps ; aujourd’hui, dans le rythme des plus nobles ouvrages, je n’entends plus que le pas de la mort mesuré par le tic-tac desséché des horloges ; et les instruments résonnent à mon oreille ainsi que les tombeaux vides sous les pas du promeneur solitaire, ou sous son bâton les grands os râpeux et verdâtres des vaches dévorées par les loups, là-bas, au pays de ma jeunesse et du beau Stanislas. Annalena au clavecin ! Chers instants à jamais envolés ! Je les adore, ces minutes irréelles et suprêmes, et les adore d’autant plus qu’elles m’ont toujours été mesurées avec une singulière parcimonie. Vous eussiez dit d’Annalena qu’elle recherchait dans la musique l’expression de ce qu’elle portait de plus sincère et de plus pur au fond de son pauvre cœur de créature. Rarement, elle approchait de ses chers instruments sans m’adresser, en même temps qu’un sourire malicieux, des paroles pleines d’un mystérieux enjouement. Je n’ai point mémoire de l’avoir jamais entendue frapper une note en présence d’un tiers. Quelques-uns des admirateurs de son talent s’étonnaient du parti qu’elle semblait avoir pris de ne le cultiver désormais que pour le plaisir d’un seul. Quant à Labounoff et au vieux duc di B…, ils ne manquaient jamais une occasion de l’en blâmer ouvertement ; mais les prières, comme les rires et les bouderies, jamais ne surent vaincre l’aimable obstination ; même il m’arriva, un soir, au milieu d’un cercle empressé de mélomanes, d’entendre tomber des douces lèvres une riposte dont l’audace me surprit. « Paix, messieurs ; paix, de grâce ; la musique elle-même ne saurait être qu’une minauderie de plus dans ce palais où la vérité et la tendresse n’ont que faire ; et ce serait trop, vraiment, avec le mensonge de ma gaîté, de ma danse et de mes fleurs. »

« Que vous en semble, chevalier ? L’art ne serait-il point, aux menteurs que nous sommes, un moyen d’exprimer d’une façon détournée les vérités les plus impérieuses ? — Quoi qu’il en fût, ces nobles veillées de musique m’ont laissé un souvenir des plus aimables. Sitôt qu’Annalena ouvrait son clavecin, je courais allumer les chandelles et tirer le loquet ; ensuite je m’allais blottir dans mon coin favori, à la façon des chats, sous le regard de soleil et de pluie de certaineMarchande de crevettes, de Hogarth. Annalena frappait les premiers accords ; la quiétude vaporeuse de la chambre s’imprégnait aussitôt de musique pensive ainsi que d’un parfum de fée. La muraille d’en face me regardait à travers les masques vides d’une toile de Pietro Longhi, les grands masques blêmes desVisiteuses de la Ménagerie. J’aimais beaucoup ces nocturnes personnages en galant appareil rassemblés autour d’un buffle énigmatique. Le buffle est là qui regarde ; et les dames singulières sont là qui regardent aussi ; c’est absurde, certes ; qui en oserait douter ? Car enfin, pourquoi, je vous le demande, cette ménagerie ; et pourquoi ces masques ; et pourquoi cette brute aux cornes en arrêt ? Mais c’est là justement la raison suffisante de ces êtres terribles et falots : ils n’ont rien à vous dire, rien, absolument rien, et voilà pourquoi votre esprit se fait interrogeant. Qui donc êtes-vous, masques de Pietro Longhi ? Point de réponse. Qui es-tu, taureau si plein d’importance et que diantre fais-tu là ? Silence. — Et qui suis-je donc, moi qui vous regarde contempler une chose qui n’est pas ? (Sentez-vous la raison de cette ménagerie de bal à présent, monsieur le chevalier ?) Oui, par le grand diable de l’enfer, qui suis-je donc là, dans ce coin obscur ? Pourquoi cet animal, pourquoi cette chambre, et pourquoi les masques, et Annalena, et moi-même, et cette musique ici, et cette nuit, cette grande, cette profonde nuit là-bas, sur les toits et sur les eaux ? Tin, tin, tin, le clavecin, ou, sous les mains de folle de mon âme l’or sonnant, l’or de harpe de la chevelure bien-aimée ? Doux tin, tin, tin du clavecin discret, du meuble chanteur où sommeillent, en billets doux jaunis, tous les secrets de mon amour, toutes les fleurs poudreuses et cassées de mon souvenir… Un peu de Longhi pour ma passion du mystère, un peu de Hogarth pour ma pitié sanglante, un peu — si peu — d’Annalena pour mon amour de l’amour, et me voilà vivant ! Bien vivant ! Non comme ce Pinamonte, ce mime de la vie que je fus jadis sur la scène du monde, sans cesse étonné d’être un peu plus qu’un fantôme, palpant, au milieu de la rue et de la foule, la soie de sa culotte ou les boutons d’or de sa veste, afin de se bien convaincre de sa matérialité ! Non comme cet Antisthène des postes et des auberges, confesseur des vents d’automne et des mendiants de London Bridge, confident des rois philosophes et consolateur des favorites déchues. Ah ! non comme lui, mais vivant, épris de soi-même, blotti dans un coin bien dur du palais de l’amoureuse Certitude, barbon jaloux, méfiant, trompé sans doute, aimé pour lui-même un peu, pour sa libéralité beaucoup ; heureux, heureux en dépit de tout, bercé par la plus profonde des musiques, moqué par la plus mystérieuse des belles, triste et exubérant, laid et beau, secoué de mille frissons de joie étonnée, et ponctuant chaque phrase du maître d’un soupir chargé de toute la nostalgie du monde. Tin, tin, tin, tin, si doux, si triste, si pur, si beau ! encore et toujours !


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