CHAPITRE VIII

[Image]Le Sancy et le confluent de la Dore et de la Dogne.

Pour avoir omis de tenir compte de ces avertissements, je ne suisjamais arrivé au Mont-Dore que lorsque tout le monde en partait. Je m’étais attardé ailleurs, me fiant à la force de l’été, à la vigueur de l’automne en soleil, septembre à peine, par la Limagne toute dorée de fruits, ses vendanges debout, Clermont et Royat tièdes encore, où se prolongeait la villégiature thermale... Et à mesure que la voiture approchait, dans la décrépitude du jour, au crépuscule, au vent aigu soudain qui emplissait la vallée, le pays se flétrissait, livide; ici, c’était la ville d’eaux désertée, revêche, oùl’on ferme, en hâte; volets clos aux hôtels, les boutiques aux devantures en désordre, un silence maussade sur la place naguère retentissante de promeneurs, de voitures, d’ânes, de langages mêlés, patois, français, exotiques; vides, les rues tout à l’heure peuplées de foule bariolée; le parc, ses chaises entassées contre son kiosque à musique, sa «restauration» aux tables sens dessus dessous, comme dévasté, saccagé par la bourrasque; plus qu’un groupe, des acteurs, hommes et femmes, d’une tournée, se consolant devant des absinthes de la déconvenue de leur relâche forcée; les programmes des derniers concerts, les affiches des derniers spectacles, pendent, çà et là, détrempés par la pluie, effilochés par l’ouragan; c’est toute la détresse des villes de planches et de papier, grelottantes, éperdues, à la bise qui cingle, lorsque c’en est fini de faire les folles, de chanter et de danser, que la comédie est achevée, que les orchestres ont emballé cuivres et violons, que les pianos les plus obstinés ont dû se taire dans les salles abandonnées: on ferme...

[Image]Panorama du cirque des monts Dore.

La rivière, la vallée, les montagnes, les pics mêmes souffrent, lamentables, dans ce brusque désarroi, délaissés, après tout ce gai tapage sur les rives de la Dordogne, sous les ombrages de la Chaneau, sur le flancdu Puy de Cacadogne, ou du Puy Ferrand, ou du Puy de Sancy... La Dordogne, deux ruisseaux, qui se marient presque à leurs sources, voisines, la Dordogne, aux débuts difficiles, comme tant de ses sœurs de la montagne, qui connaîtra la dureté des murailles rocheuses, elle aussi, cascade ici, chute là, torrent impétueux ailleurs, avant de se reposer un peu, après les gorges d’Avèze, à Bort où Marmontel la célébrera...

L’altier Sancy, ce belvédère de la France, avec ses panoramas à l’ouest et au nord jusqu’à la mer, au sud jusqu’aux Pyrénées, à l’est jusqu’aux Alpes, semble ne plus porter qu’avec peine la croix plantée à sa cîme, dans ce ciel qui s’embrume, où la montagne paraît tituber, cotonneuse et lasse; c’est comme si l’on mettait des housses sur la féerie des bois, si l’on enveloppait de gazes la magie des ruisseaux et des cascades, de la montagne de l’Angle à la montagne du Cliergue, qui, de part et d’autre du Sancy, murent la vallée. Le Pic du Capucin, sans doute fatigué d’étonner par sa ressemblance avec un moine en froc, à genoux, priant, a cessé ses imitations pour n’offrir plus qu’une silhouette confuse; les cascades, payantes, du Plat-à-Barbe, de la Vernière, la Grande Cascade, les cascades de Queureilh et du Rossignolet, ne fonctionnent plus qu’à regret;les forêts de hêtres et de sapins, dans leurs clairières-salons, n’espèrent plus de visites que de l’hiver, de la tourmente, de la neige...

[Image]Type de la Basse-Auvergne.

[Image]Au Mont-Dore.—La Grande Cascade.

Descendons vers la Bourboule, à quelques kilomètres des bains du Mont-Dore, à deux cents mètres au-dessous, où les malades peuvent demeurer, alors que le froid les chasse de là-haut; la Bourboule, une ville neuve, en toute prospérité, qui n’était rien il y a trente ans qu’un hameau presque inconnu; ses eaux sont uniques par la quantité d’arsenic qui entre dans leur composition; il se traite à la Bourboule une vingtaine de maladies,—et des milliers de malades,—et cette station, née comme d’un coup de baguette, n’a guère d’autre histoire que les péripéties rapides de sa fondation, de ses installations.

[Image]Au Mont-Dore.

[Image]Cascade du Plat-à-Barbe.

La Bourboule, exposée en plein midi, protégée comme par un rempart, des vents du nord et du nord-ouest,—alors que le Mont-Dore était à la débandade,—conservait de la vie, et les étrangers ne paraissaient pas redouter de traîtrise de l’air: le matin, ils étaient nombreux encore à se rendre à l’établissement; les cloches des hôtels carillonnaient l’heure des repas; des voitures emportaient par les bois et les pâturages les excursionnistes vers Saint-Sauve, Tauves, la Tour-d’Auvergne; des parties de tennis et de croquet s’organisaient dans leparc du Casino; des représentations étaient annoncées aux deux théâtres, etc., etc.

Tout de même, le ciel qui s’accrochait au Puy Gros et à la Banne d’Ordenche, pour être d’un tissu un peu moins précaire que celui des pics plus élevés du Sancy, du Puy Ferrand, du Puy de Cacadogne, pouvait bien ne pas résister longtemps; on devinait les malles prêtes à être chargées, pour la fuite, aux premières transes du baromètre...

Et la contrée n’est pas dure qu’aux citadins qui viennent jouer aux montagnards, l’été, aux frêles passagères dont le pied fin ne marquera pas longtemps sur les gazons et les mousses; les vachers, les batiers, aussi, se préparent à descendre avec leurs troupeaux, à dévaler des burons éparpillés sur toutes les pentes et les plateaux des monts Dore; le vent va souffler, la neige tourbillonner, la tempête de neige, l’effroyableécir...

Prends t’y garde,... comme s’appelle un de ces hameaux gémissants et pitoyables des parages de la Croix-Morand, au sinistre dicton:

A la Croix-MorandIl faut son homme tous les ans.

A la Croix-MorandIl faut son homme tous les ans.

A la Croix-Morand

Il faut son homme tous les ans.

[Image]Dans la vallée du Mont-Dore.—Le Capucin.

[Image]Vue générale de la région des lacs.

Les lacs; lacs par accident.—Les lacs de Guéry, de Chambon, de Montcineyre, etc.—Le lac Pavin; l’eau maudite.

[Image]

Sil’on s’en rapportait à nombre de photographies ou d’illustrations, on serait tenté de croire que l’Auvergne peut fournir un contingent de marine à la France; je n’ai guère aperçu de dessins et de tableaux de nos lacs où ne figurât quelque bateau; léger agrément imaginé par des personnes pour qui, sans doute, ces eaux désertes n’offraient pas un spectacle assez mouvementé; c’est ainsi que tant d’amateurs, fiers de leurs appareils du dernier modèle, de suprême perfection, en guise des sommets où ils gravirent, des monuments qu’ils visitèrent, ne vous rapportent jamais que leur famille en bouquet, en grappe, en espalier, au premier plan detous les paysages, de tous les aspects d’art ou de nature, qui s’en trouvent trop sensiblement modifiés; grâce à de ces erreurs, qui consistent à clicher trois personnes agitant des chapeaux et brandissant une bouteille, sur un pic à peu près inaccessible, on le diminue à la simple altitude d’un talus de fortification, et son caractère s’en trouve tout compromis; la plus hautaine solitude est traduite en dimanche populaire; donc, défions-nous des gravures où l’on rencontre des barques sur les lacs auvergnats; un canot et un pêcheur au lac d’Aydat ou au lac Pavin, cela ne constitue pas une flotte. Les lacs d’Auvergne sont bien peu des lacs.

[Image]La Roche-Thuillière et la Roche-Sanadoire.

Non qu’ils manquent de superficie ou de profondeur; il en est de vastes, et, longtemps, la plupart furent réputés insondables; ce n’est donc pas pour insuffisance de diamètre ou de volume d’eau que l’on peut s’étonner de la dénomination dont ils jouissent régulièrement sur les cartes ou dans le pays, qui est, d’ailleurs, appelé la région des lacs.

Mais que leur physionomie est différente de celle que l’on suppose, d’ordinaire, à ce mot de lac; qu’ils sont à part, qu’ils sont autres—nos lacs qui n’en sont pas, deslacs par accident, comme on s’est exprimé à merveille, sur ces lacs montagnards, presque tous dans le massif du Mont-Dore, soit qu’ils jonchent le fond d’un cratère,—lacoupe,—jamais si bien nommé, soit qu’ils résultent d’un ruisseau accumulé, à un barrage de lave, lacs imprévus, lacs oubliés, lacs perdus, lacs en exil, réfugiés, bannis ou déportés là, aux révolutions volcaniques ou aux restaurations glaciaires.

Oui, par les sites rebelles où ils s’isolent, où ils s’expatrient, pour ainsi dire, en ermites excessifs, sur ces sommets, tout contre le ciel, comme dans la volonté de n’avoir rien à refléter de terrestre, ils n’offrent aucun trait de comparaison avec le lac classique, familier et complaisant où se mirent les passions humaines, où s’effeuillent les cœurs et les fleurs, se penchent des visages d’avril ou d’octobre, de désir et d’amour, de regret et de mélancolie, où rêvent de s’attarder nos destinées. «Le plus beau, peut-être, ou le plus singulier de l’Europe entière», a dit un voyageur de l’un deux: je ne m’inscrirai point en faux contre ce jugement; je ne connais pas tous les lacs d’Europe; mais si l’on peut en préférer aux nôtres pour la situation, les dimensions, les agréments de vivre, je n’en ai pas abordé, et je doute, en effet, qu’on en puisse voir de plus singulier où la commotion de l’imprévu et de l’inédit, où le choc de la surprise et de l’admiration soient plus irrésistibles qu’au Pavin!

[Image]Lac de Guéry.

[Image]Lac Chambon.

Des réservoirs lacustres épars sur les monts Dore, le lac de Guéry est le plus élevé, 1,200 à 1,300 mètres, près de la Roche-Sanadoire et de la Roche-Thuillière: non pas deux roches, mais deux monts, dont les prismes basaltiques, à l’altitude de 1,288 et 1,296 mètres, sont vis-à-vis «comme les montants ruinés d’un portique gigantesque» émergeant du ravin où s’encaisse le ruisseau de Rochefort: la Roche-Sanadoire où se dressait uneforteresse dont les vestiges se sont écroulés avec la tête même de la Roche, comme décapités par les éboulements... Le lac de Guéry est peu profond, ce qui lui vaut de geler à peu près de novembre à mai, sur ce col des monts où, lorsque l’on se rend de Clermont-Ferrand au Mont-Dore, on peut l’explorer à loisir; car les voituriers n’omettent pas d’y faire halte: non que le besoin les harcèle de s’extasier à la cascade qui y descend du Puy-Gros et de la Banne-d’Ordenche,—mais à cause de la cantine installée là...

[Image]Lac de Montcineyre.

Entre ces lacs par aventure, le Chambon, nappe prisonnière, comme le lac d’Aydat, est le plus notoire; occasionné par une barre de lave du Tartaret (volcan dont les déjections scoriacées parsèment l’étendue au loin, etdont les éboulements énormes ont endigué la Couze). Celle-ci ne s’est point résignée, d’ailleurs, partie pour courir le monde, à cette stagnation subite: elle saute par-dessus sa barrière, s’évade, et comme, d’autre part, les éboulements continuent de se produire, le lac est fort menacé en tant que lac; ce n’en est plus un, pour les vieillards qui le connurent plus considérable; les jeunes peuvent croire que les anciens radotent, comme les marins d’une autre époque qui affirment aux novices en partance que la mer n’est plus si salée, ni sauvage que de leur temps; les riverains du Chambon ont raison, leur lac se rétrécit et se comble, et le siècle viendra où il sera effacé, desséché,—lac honoraire!

[Image]Lac de Bourdouze.

Les lacs d’Auvergne, en outre de ceux-ci, et de quelques-uns comme l’Issarlès, dans le Velay, le Saint-Front dans le Mézenc, le lac des Sailhensen Aubrac, ce sont encore le lac d’Anglard, le lac Chauvet, ceux de la Godivelle, d’Église-Neuve-d’Entraigues, les Esclauzes, la Landie, la Crégut; et le lac de Montcineyre (mons cineris) aux pieds du volcan dont il a pris le nom, et, dans les flancs du puy de Montchalm, le lac Pavin,—qui communiqueraient entre eux par le Creux du Soucy, abîme intermédiaire, sur lequel on n’a point de renseignements certains encore: mais les lacs d’Auvergne, c’est surtout le lac Pavin!

Le lac Pavin, type du cratère d’explosion: «c’est la partie supérieure d’un cratère qui saute sous l’effort des gaz souterrains, comme le bouchon d’une bouteille de champagne».

[Image]Lac des Esclauzes.

Le lac Pavin,—Pavens,—le lac de la terreur, de l’effroi, un lac de la mythologie, de la légende, un lac des enfers, un lac de ténèbres, un lac de néant: une ville se serait engloutie là; il suffirait pour provoquer les plus désastreuses tempêtes d’une pierre jetée; nul esquif ne pourrait s’y aventurer, nul poisson ne vivrait dans ses eaux inclémentes! Aux jours les plus clairs, je n’ai pas vu pointer les clochers de cette Ys arverne; la croûte de pain que j’y jetai n’amena pas d’orages, et ne créa de conflits qu’entre la population aquatique de ce riche vivier où les écrevisses et les truites prospèrent; point n’est besoin, d’ailleurs, de tous ces naïfs moyens de l’imagination locale pour frapper l’esprit; sans tonnerre, sans cité submergée, et, portant un bateau de pêche, il est bien, tout de même, le lac Pavin, lePavensd’autrefois.

Tout le jour, venant du Mont-Dore, on a parcouru les hautes solitudes des plateaux et des vallées où règne, le front dans la nuée, le géant de nos sommets, le pic de Sancy; on va par l’infini des pacages, sous l’éternel silence tendu du ciel aux crêtes, qui ne se soulève qu’à de rauques appelsdu batier, à des chansons de pâtre, des meuglements, des sonnailles de troupeaux dans les parcs, autour des sordides burons émergeant de l’immensité des gazons çà et là, un silence qui retombe vite, couvre à nouveau l’espace de son filet aux mailles tout de suite reprises; on va, par une route qui se referme derrière vous, à peine marquée, disparue à la vue dans les remous des herbages; et c’est, à perte des regards, un même déroulement, longtemps, de mer verte, pressée jusqu’aux monts ou jusqu’à l’horizon... Mais voici que l’on approche...

[Image]Sur la route d’Espinchal.

Il faut le savoir, car rien ne l’indique que ce ruisseau qui dégouline, d’au-dessus de la route, vers la Couze, en bas, dans un vallonnement...

Quelque source, un abreuvoir, pourrait-on croire, d’où reviennent ces vaches et ces chèvres...

Remontons le cours de ce ruisselet, à travers champs, et c’est, dans les ponces et les lapillis piétinés par le bétail, la déchirure par où se déverse le trop-plein du lac égueulé à ce seul endroit; c’est le lac Pavin...

La raison hésite comme à du surnaturel; et ce n’est que peu à peu que s’apaise l’horreur tragique dont on est enveloppé, lorsque par un lugubre crépuscule on parvient à ce cirque d’eau immobile et dure, d’à peu prèsneuf cents mètres de long sur huit cents de large, avec des parois qui l’enclosent hermétiquement, sauf par une brèche, et se prolongent à plus de soixante-dix mètres de son niveau, en forêt drue de hêtres, de mélèzes, de sapins, que domine le piton nu du Montchalm...

[Image]Lac Pavin.

Oui, les yeux s’effarent à cette réalité, là, devant eux, qui passe lesvisions les plus fantastiques, de cette masse d’onde comblant, ras les bords, l’évidement du cratère d’où s’élance le bois à pic qui enceint son pourtour,... ces bords d’une déclivité si brusque qu’ils semblent ne former qu’un cercle, au-dessous duquel l’eau serait dans le vide... une eau profonde de cent mètres, suspendue par on ne sait quel sortilège, àcette prodigieuse bague, enserrée par le haut seulement dans ce fabuleux anneau de basalte.

[Image]Environs de Besse.—Puy Saint-Pierre-Colamine.

Certes, il suffit de ces premières minutes hagardes pour faire approuver du plus sceptique tout ce qu’inspira de terreurs à la contrée, ce lac Pavin où aujourd’hui encore, où l’on ne craint guère plus les enchantements et les maléfices, nul ne se promène à l’aise bien longtemps; on pénètre par cette déchirure de la vasque plutonienne qu’a érodée le travail des eaux, on s’étonne à ce sublime spectacle, et l’on a hâte de redescendre, comme si l’on était entré indûment en quelque lieu redoutable et défendu; on ne peut aller bien loin d’ailleurs, on ne fait pas le tour; au bout de très peu de pas, à droite de l’échancrure par où l’on accède, le sentier cesse, aux parois de lave à pic, chargées de bois qui masquent les dykes et les saillies éruptives; et l’on éprouve la gêne, que peut-être, si l’on pouvait pousser plus avant, on n’irait pas plus loin tout de même, tant en ce bref parcours l’on est imprégné, saturé déjà, les forces brisées, de ce qui sedégage de trouble, de mystère et de peur de cette eau impassible, si profondément claire et luisante...

Ce court trajet, je l’ai accompli seul, d’autres fois accompagné: toujours il dure trop. A ces douze cents mètres d’altitude, soudain l’on ne respire plus, la gorge étranglée, comme au fond de grottes où, faute d’air, l’on s’asphyxierait; lac maudit, hanté de quelle sombre puissance, pour que devant l’incomparable beauté de ces eaux resplendissantes, comme éclairées par en dessous, sanglées dans cette ceinture de basalte, cernées de ces bois magnifiques, au lieu de la joie habituelle, grave et sévère, souvent, mais de la joie, à de telles contemplations, ce ne soit ici que de l’angoisse à la poitrine, un spasme douloureux, comme des frissons à l’âme qui vous secouent...

[Image]Lac des Sailhens, en Aubrac.

J’y suis retourné plusieurs fois, à des matins, à des midis, où le soleil faisait toutes bleues les nappes que le soir montre de plomb fondu; il émanait de ces eaux implacables, à toutes les heures, le même vertige livide...

Aussi ne peut-on sourire de ce que les habitants de Besse, la ville la plus proche, et leur subdélégué Godivelle, en 1726, comptent comme un grand acte civique de s’être hasardés à mesurer le Pavin; ils ne réussirent pas à le sonder; et l’on continua d’affirmer que le lac était sans fond; ce n’est qu’en 1770 que, plus heureux et plus habile, sur deux claies de parcs liées, et couvertes de fagots, avec des planches pour rames, lecitoyen Chevalier, inspecteur des ponts et chaussées de l’Auvergne, obtint un résultat, toucha le fond du cratère noyé de sa sonde...

Depuis on y jeta des alevins, on y pêche des truites de deux kilogrammes; l’hiver, alors qu’il est gelé, on passe sur sa glace pour voiturer la retaille des bois.

Malgré cette certitude que le lac n’entre point en fureur pour un caillou lancé, ou la barque qui l’explore, il demeure bien, quand même, l’antiquePavens, abîme d’horreur pour le passant qui y monte, comme pour le paysan de ces parages, gouffre de sinistre et d’épouvante où ne se reflète que la caravane de nuages ou d’astres du ciel nomade, solitude où ne s’ébattent que des vols tournoyants de corbeaux, silence où ne percent que leurs croassements ou le cri lugubre du grand-duc...

[Image]Lac d’Aydat.

[Image]A Vassivière.—Pendant la messe.

Les vierges noires; Notre-Dame de Vassivière, vierge d’été; Besse-en-Chandesse.—Sainte Marie et les chemins de fer.—Miracles par devant notaire.—Les reinages.—Une procession à Vassivière en 1608.—Décadence de Notre-Dame de Vassivière.—Une procession en 1896.

[Image]

Nigrasum sed formosa, je suis noire mais je suis belle, dit la Sulamite. Pour le teint, la plupart des saintes Maries auvergnates sont pareilles à la vierge du Cantique des Cantiques. Mais je ne certifierai point leur beauté: on ne peut se rendre exactement compte, à l’obscur des chapelles où elles se dissimulent plus qu’elles ne se montrent.

Quant à être noires, elles le sont, oh! noir de nuit, noir d’encre, noir de nègre, blocs de ténèbres compactes dans le sombre de nos églises de montagne, comme les visages à masques de suie des ouvrières dans les mines, comme les figures barbouillées des charbonnières dans leurs boutiques.

Cette couleur des statues de Notre-Dame du Puy, de Notre-Dame de Murat, de Notre-Dame de Mauriac, de Notre-Dame d’Aurillac, de Notre-Dame d’Orcival, de Notre-Damedu Port, de Notre-Dame de Vassivière, etc., quelles explications en fournir, quelle signification lui attribuer?

Ces effigies sont-elles d’antiques idoles indigènes des cultes expropriés qui précédèrent le christianisme et que, après l’évangélisation de la contrée, la religion nouvelle prit à son service, de la même façon qu’elle se logeait dans les temples des divinités vaincues?

[Image]Orcival.

Ou bien d’exotiques prisonnières ramenées des croisades?

[Image]La chapelle de Vassivière.

Ou bien d’orthodoxes images, qui ne sont pas noires pour des raisons ethnographiques, mais, symboliquement, furent voulues ainsi, taillées ou peintes de la sorte exprès, par nos artisans, suivant les exégèses erronées des siècles, jusqu’à la critique moderne, qui considéraient le profane Cantique des Cantiques comme un livre sacré... suivant les commentaires mystiques, désormais abandonnés de la science, où la Sulamite de Salomon devenait la mère de Dieu: noire par la douleur, «quia decoloravit me sol», parce que le soleil m’a ôté mes couleurs, ajoutait-elle: le soleil, c’est-à-dire la vie, la souffrance, les déchirements, proposait-on dansl’une des soixante-dix interprétations audacieuses de ce texte toujours détourné de son sens réel!

Délicates controverses où il est difficile de se hasarder. Peut-être, d’ailleurs, chaque hypothèse a quelque valeur; peut-être, il faudrait créer des groupes, assigner des origines diverses, après une étude complète; une classification méthodique reconnaîtrait peut-être des idoles, des Isis tenant le petit Horus sur leurs genoux, transformées en Marie et Jésus, et des Vierges authentiques, de vrais enfants Jésus, sculptés dans l’ébène ou colorés, par imitation, ou pour se conformer au Cantique des Cantiques. Sous les vêtements, les couronnes, qui les cachent, au profond et dans le haut des chapelles où elles se reculent, à peu près inaccessibles au regard, nos Vierges noires, anciennes ou récentes, modèles ou copies, apparaissent toutes à peu près semblables, barbares et lourdes faces de cirage,—auxquelles alla quand même, comme à une claire lumière, la foi de nos villes et de nos campagnes,—sans préoccupations d’archéologie.

Quelle ne fut pas la vogue de Notre-Dame de Vassivière, entre autres, aux pèlerinages perpétués jusqu’à nos jours, la plus célèbre de toutes...

Vassivière, qu’une étymologie, plus pittoresque que savante, tire du patoisvas-y-veire, vas-y-voir, réponse des fervents aux incrédules!...

[Image]A Besse-en-Chandesse.

D’autres veulent que Vassivière provienne deVachivière,Vaccivière, lieux de pacage des troupeaux de vaches; la chapelle de la Vierge noire,en effet, est située à treize cents mètres, aux flancs des assises du Sancy, non loin du lac Pavin, dans le désert d’herbages où se disséminent les burons, où le bétail monteà l’estive, pour redescendre à l’automne; Vassivière, site unique pour la demeure de la patronne des batiers, cette montagne cernée d’eaux par la Couze et la Clamouze, naturel et magnifique piédestal à cet humble et sublime sanctuaire; l’endroit n’est point d’invention moderne, d’ailleurs; les Celtes auraient eu là un temple dédié àla déesse des rivières et des fontaines qui entourent le mont: Vassivière seraitvas iver, le temple de l’eau...

[Image]Une rue de Besse.

On a proclamé que la religion catholique était une religion d’été, à cause de l’agréable fraîcheur de ses édifices: la Vierge de Vassivière est exclusivement une Vierge d’été; aux froids, en même temps que les troupeaux, elle dévale, pour hiverner, à Besse-en-Chandesse.

Alors, seulement, elle consent à s’agourer à la paroisse.

Mais, dès que la neige cède aux rayons de printemps, et que l’avrillée recommence de gravir les pentes, la Madone des sommets ne tient plus en place, sous les voûtes qui la protégeaient de l’hiver; il lui faut sa montagne; et, si l’on tarde à la délivrer, comme les troupeaux impatients qui, sentant le renouveau, brisent leurs chaînes de l’étable si on neleur donne pas le bondassez tôt, elle s’évade; un matin, le bedeau s’aperçoit de la fugue.

On n’a point recours à la gendarmerie, on ne songe point au vol ni au sacrilège; on sait depuis des siècles où se renseigner lorsque la Vierge noire disparaît; c’est qu’elle a transhumé, repris à Vassivière ses quartiers de la belle saison; le sûr abri de la cité fortifiée, avec ses reliefs de moyen âge, sa tour du beffroi, ses maisons à fenêtres grillagées, à écussons, à encorbellements, ne l’a pas retenue...

Noire comme la Sulamite, comme la Sulamite, encore, ravie et entraînée à la ville, elle n’y oublie point le berger et les champs; elle frissonne à la voix qui chante à travers la montagne...

[Image]Besse.—Le beffroi.

Vainement, on s’est ingénié à la garder ici,—les Bessois soucieux, pour cette dame pleine de miracles, d’un asile plus décent que ce mesquin oratoire du plateau de Vassivière,—toujours elle a repris, à son heure, le chemin de sa demeure de prédilection...

La Vierge Marie, en tous lestons, de toutes les tailles, blanche ou noire, idoles christianisées ou statues véridiques, gauches ébauches taillées au village ou fontes colossales, est fort honorée dans nos montagnes.

Aucun autre diocèse que celui de Saint-Flour ne possède autant d’effigies de la Vierge couronnées. Menues comme celles des bourgades ou monumentales commeMarie, reine de haute Auvergne, qui s’érige sur le rocher de Bonnevie, à Murat, ouNotre-Dame de France, au Puy, elles tiennent tout le pays:

«Au même temps se fait jour, d’une merveilleuse manière, écrit l’abbé Chabau, le dessein de la Providence dans la distribution, sur notre territoire, des centres de dévotion à Marie. La voie ferrée de Capdenac à Arvant traverse le département du Cantal, du nord-est au sud-ouest, dans sa plus longue diagonale, en passant par Aurillac et Murat. Or, il est remarquable que, depuis Maurs jusqu’à Massiac, la voie est échelonnée de pèlerinages, de chapelles, de statues à Marie. De Quézac à Laurie, on ne compte pas moins de quinze stations pour le pèlerin, disposées sur ou proche la voie. Ainsi, depuis longtemps, la Vierge avait pris possession de ces vallées et défilés que devait suivre la ligne la plus fréquentée, assurément, de toutes celles qui pourraient encore un jour traverser nos montagnes. Observons encore qu’après Notre-Dame de Quézac, qui tient pour ainsi dire les portes du midi, on ne trouve, jusqu’à Aurillac, qu’un ou deux sanctuaires voisins du chemin de fer; mais, à partir de cette dernière ville, dans la partie du trajet la plus difficile et la plus dangereuse à la fois, ils se multiplient et se pressent comme pour y être le palladium des voyageurs. On a remarqué en effet que, depuis l’établissement de cette ligne, en 1866, il ne s’y est produit aucun accident de personnes. Sur cette ligne, il est un point stratégique entre tous: c’est Neussargues, où la voie venant de Séverac-le-Château, par Saint-Flour, rejoint la ligne de Capdenac à Arvant, pour aboutir tôt ou tard à Bort. Là, trois grandes compagnies se donneront un jour la main. Or, la sainte Vierge avait, à l’avance, pris possession de ce point central, par l’érection, en 1853, du premier sanctuaire du diocèse dédié à l’Immaculée-Conception... Prise de possessionprovidentielle! Il est, au-dessous d’Aurillac, un autre point, la Capelle-Viescamp, où viennent aboutir, après s’être réunies un peu auparavant, les deux voies en construction de Saint-Denis-lez-Martels et d’Eygurande; Notre-Dame n’a eu garde de négliger ce poste. Mais ici, au lieu de se saisir du point central, comme à Neussargues, elle s’est emparée des quatre aboutissants, dont trois étaient déjà en sa possession: Notre-Dame des Miracles tenait celui du nord; Notre-Dame du Cœur, celui de l’est; Notre-Dame de Quézac, celui du midi; l’issue de l’ouest était libre. Et voilà que Marie en a pris officiellement possession, en se postant à Laroquebrou, par l’érection solennelle, il y a deux ans, de sa majestueuse statue...»

[Image]Besse.—Tour des remparts.

Mais revenons à Notre-Dame de Vassivière, dont le culte brilla et se ternit, subit des éclipses, passa par bien des vicissitudes, jusqu’à l’abandon, la ruine, presque l’oubli, sauf de la part des habitants de la région immuablement fidèles, et, avec raison, car Notre-Dame de Vassivière sut se relever de sa décrépitude passagère; mais il n’était que temps de se manifester, et vigoureusement, pour raffermir les croyants, assaillis, pressés par les progrès de la Réforme.

L’habitude, plus que tout, faisait encore se découvrir les voyageurs devant l’image encastrée dans une muraille, qui subsistait seule des démolitions. Beaucoup déjà négligeaient le salut à la sainte noiraude de Vassivière. Mal en prit, un jour de juin 1547, au nommé Pierre Gef, dit Sipolis, «qui peut-être avait déjà prêté une oreille trop complaisante aux doctrines prêchées à Issoire». Brusquement, tout s’obscurcit autour du sceptique; il est aveugle; mais, tandis que la lumière du soleil cessait de pénétrer dans ses yeux, une autre éclatait en son âme: il reconnaissait d’où était tombée la malédiction; il implore Notre-Dame; et s’en tire avec une promesse de «reinage»; la vue lui est rendue.

D’autres événements tout aussi merveilleux se succédèrent: c’est alors que le clergé et les notables de Bessedécidèrent d’installer confortablement à Besse la miraculeuse statue de Vassivière.

On monta la quérir en grand cortège, on l’installa en pompe...

Le lendemain, elle avait disparu, regagné la montagne...

[Image]A Vassivière.—Les drapeaux des paroisses.

Deux, trois, quatre fois on la redescendit; toujours elle refit l’ascension...

Il fallut s’incliner à sa volonté, bâtir là-haut, se contenter d’hospitaliser, aux mois glacés, la Vierge noire qu’au printemps il faut reconduire à son plateau solitaire, si l’on ne veut pas qu’elle y retourne d’elle-même.

Que ne doit pas Besse-en-Chandesse à la Vierge noire de Vassivière! Juchée «à la pointe du haut clocher de l’horloge de la cité, comme une des principales gardes tutélaires d’icelle», elle aurait préservé Besse du capitaine huguenot Mathieu Merle, des agitations de la Réforme, des guerres de la Ligue...

Que de manifestations de son pouvoir surnaturel, rapportées par MeJean Cladière, qui reçut les dépositions!

Voici quelques-uns de ces miracles par devant notaire: tantôt, c’est l’indévôt puni de cécité; l’énergumène délivré, après avoir gravi la montagne à genoux; le malin esprit exorcisé dans une tempête de tonnerre et d’éclairs, où, le temps remis au beau, «la puanteur toutefois ensoufrée de l’air demeura prou au nez de plusieurs personnes...»; le sergent Peyrenc, qui prit «d’une petite coquille (où les pèlerins laissaient leur dévotion) seize deniers desquels il paya son dîner chez le sire Jean Boyer...», privé de la vue; un mort-né ressuscité; une bourse retrouvée, que son propriétaire seul put ramasser, aucun de ceux qui l’avaient vue à terre et qui l’eussent volontiers levée n’y ayant réussi; la guérison d’un atteint de la foudre; et celui-ci sauvé de l’eau, où il allait périr, par une invocation àNotre-Dame de Vassivière; et celui-là, un moqueur de la procession qui se rendait d’Allanche à Vassivière, soudain perclus de tous ses membres. Voici une paysanne, «pieds nus, en chemise, un jour ouvrier», qui vient remercier la Vierge noire d’avoir garanti du loup son fils âgé de trois ans, sorti de la maison pour épancher de l’eau, et que la cruelle beste avait déjà dans sa gueule, qu’elle ne lâcha qu’au cri de: «Vierge Marie de Vassivière, secourez mon enfant!...»

[Image]Vassivière.—Après la messe.

Miracles d’autre sorte: Vassivière possède une fontaine, inépuisable pour les pèlerins, mais «qui ne veut être employée à aucun usage profane»; auquel cas elle se tarit sur-le-champ; une servante y voulant puiser une seille d’eau pour la lessive, la fontaine se dessécha soudain.

Encore ceci: l’image qui tourne le dos à l’entrée d’un hérétique; l’hérétique, malgré tout, s’obstine à vouloir boire, porte le bassin à sa bouche: mais l’eau, à l’instant, se corrompt dans la coupe.

Et mille autres!

Cette fillette, presque morte sur le pavé, étant tombée d’une fenêtre, que le père, suivant le remède commun, fait mettre dans la peau chaude d’un mouton écorché tout vif; soins inutiles; mais la mère songe au magistère souverain; et par Notre-Dame de Vassivière, jamais plus la fillette ne se ressentit de rien.

Ce n’est pas tout: Notre-Dame de Vassivière rendit encore la respiration à des catarrheux, tira de la dernière extrémité des muets, des paralytiques, des fiévreux, des apoplectiques, ressuscita des personnes noyées depuis six mois, alla même jusqu’à guérir une femme «d’un égarement d’esprit».

Enfin, le froid, le vent ou la pluie diminuent, les incendies s’apaisent dès que l’on porte la sainte image en procession!

On imagine que tout cela se répandit fort en dehors de la province, et que c’est de partout que l’on accourut se prosterner devant la puissante Vierge de Vassivière, où se célébrèrent des fêtes éclatantes: «Chaque fête de Notre-Dame avait un roi et une reine qui achetaient aux enchères leur royauté, c’est-à-dire le droit de suivre dans un appareil fastueux la procession de la madone, afin de relever l’éclat de la cérémonie et faire honneur à la Vierge. Le prix dureinageétait versé dans la caisse de la marguillerie et affecté aux besoins du culte. Le roi et la reine étaient accompagnés d’une cour nombreuse, amis ou gens de louage, parés d’habits de gala et figurant des gentilshommes, des dames d’honneur, le tout formant un train royal, avec instruments de musique, fifres, tambours, trompettes, enseignes, et tout plein de soldats armés.»

[Image]A Vassivière.Le défilé des reliques.

(La tradition des reinages n’est pas encore éteinte aujourd’hui, mais elle a subi de telles modifications qu’on peut dire qu’il n’en reste plus que le nom et l’usage de verser une certaine somme à la marguillerie. Le privilège des acquéreurs de reinages est maintenant de porter sur leursépaules les brancards qui supportent la statue de la sainte Vierge, lors des processions de lamontéeou de ladescente.)

[Image]Vassivière.—Le départ de la procession.

Lisez la narration du P. Coyssard, témoin oculaire des mémorables solennités de 1608 et de 1609, qui marquent dans les fastes religieux de l’Auvergne où avait déjà retenti leDieu le veultde la première croisade, et qui opposait maintenant une digue infranchissable à l’envahissement du calvinisme:

«... Le 2 de juillet on faict la principale procession de Nostre-Dame. Si la pluye ou quelque autre grande incommodité n’empesche, comme il advint l’an 1608, qu’on la différa jusques au 1erdimanche du mesme mois, que les confrères du Rosaire devoyent faire la leur, dont celle de Vassivière en fut plus célèbre, comme on pourra voir par l’ordre qu’on y garda.

«Premièrement il faut noter que la confraternité dudit Saint-Rosaire est composée des plus apparents ecclésiastiques de Besse, comme de messieurs de la justice et du consulat, et autres du commun peuple, tant hommes que femmes, jusques au nombre de six à sept cents. Tous cesquels en corps, avecque le reste de la ville, ayant fait les préparatifs nécessaires, et chascun s’étant mis en l’équipage requis, se rendirent dans l’église sur les six heures du matin, au son et carillon des cloches, suivant la publication qui en avait été faite le jour devant.

«Donc après les oraisons accoutumées au départ, l’on commence à se ranger et mettre en ordre, et la procession à marcher fort gravement par les rues et places de la ville bien nettes, jusques en Mèzes où, selon la coustume l’on s’arresta, soubs les trois grands arbres près de la croix, et y fit-on quelques prières, puis de mesme sorte l’on monta bellement jusques à celle du mont Berteyre, où fut la seconde station, pour y faire les supplications ordinaires et donner un peu de respi aux plus foibles, lesquels poursuyvirent leur chemin, continuans leur dévotion jusques au sommet de la montaigne de Vassivière, où faisant alte, saluèrent la belle croix qui y est dressée, devant laquelle fut chanté par les musiciens leStabat mater dolorosa, en faux bourdon très dévot. A l’harmonie duquel, et de quelques autres motets, les pèlerins estrangers qui prioyent dedans et dehors la chapelle de Nostre-Dame, assez distante, y accoururent en foule, et en tel nombre qu’il passoit les six mille, et ce pour voir la procession si bien rangée, laquelle ils accompagnèrent dévotieusement, admirants son bel ordre qui estoit tel dès le commencement.

«En premier lieu marchoient devant icelle quatre jeunes enfants habillés de robes blanches, faictes en aulbes, chascun sonnant une clochette, et au milieu d’eux un pèlerin de Saint-Jacques portoit la bannière, de tafetas rouge et bleu, ayant d’un costé l’image de Nostre-Dame et de l’autre celle de saint Jean-Baptiste, en broderie.

«Après venoient les autres pèlerins dudict Saint-Jacques, faisant deux rangs, chascun avec son bourdon à une des mains et son chapelet en l’autre, comme en teste leur chapeau de voyage, parsemé de petites images de jayet et de coquilles de mer, et d’aucuns le mantelet de cuyr sur les épaules, étant quarante de bon compte.

«En la procession de l’an 1609, la plupart des jeunes enfants de la ville survolent deux à deux, chantant les litanies tantost de Nostre-Dame, tantost celles des Saincts, comme les filles toutes voilées de linge blanc, ou deschevelées, et, une bonne partie, pieds nus.

«Peu de distance après suivoyt un jeune fils, paré du tout comme les précédants, portant un falot de fer-blanc avec un cierge allumé dedans, et au bas d’icelui, étoit attachée l’image de Nostre-Dame du Rosaire, avec cet escripteau:


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